SELON ROUSSEAU
L'élève de Uousseau n'est pas destiné à rester toujours solitaire. Un moment arrive où son maître le fait entrer dans le monde. C'est là qu'il cherchera une compagne.
A ce jeune homme sain, dispos, robuste, plein de raison et d'humanité, aimant le beau, faisant le bien, exempt du joug des passions et de l'opinion, possédant tous les talents utiles et plusieurs talents agréables, indifférent aux richesses, formé à vivre de son travail, et qui sera toujours à sa place où que le mette la fortune, il faut une femme digne de lui. Or une telle femme ne saurait
être formée par la discipline usuelle qui nourrit les jeunes personnes dans toutes sortes de préjuges, les livre à Tinfluence des goûts malsains, les passionne pour de frivoles amusements, et, quand elles sortent de ces pensions qui sont de véritables écoles de coquetterie, les introduit dans le monde sous la direction d'une mère souvent plus folle qu'elles.
Voyons donc comment doit être élevée la femme vraiment naturelle, qui réalisera l'idéal de son sexe et qui méritera ainsi d'être unie à l'homme modèle, à Emile.
L'éducation de la femme doit être conforme à sa nature. Sa nature est-elle identique à celle de l'homme.^ Pas absolument. En tout ce qui ne tient pas au sexe, la femme est homme : elle a mêmes organes, mêmes besoins, mêmes facultés. En ce qui tient au sexe, la femme ressemble à l'homme et en diffère. Bien démêler ce qu'ils ont de commun et ce qu'ils ont de distinct, ce qui leur vient de l'espèce et ce qui leur vient du sexe : voilà l'essentiel. Au surplus, il ne s'agit
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pas (le sacrifier l'un à l'autre, a En ce qu ils ont de commun, dit ilousseau, ils sont égaux; en ce qu'ils ont de difTérent, ils ne sont pas comparables. »
// D'abord, il est évident que la femme et
// l'homme sont faits l'un pour l'autre. Leur dépendance est mutuelle. Toutefois, selon Rousseau, l'homme subsisterait plutôt sans la femme que la femme sans l'homme. « Les hommes, dit-il, dépendent des femmes par leurs désirs ; les femmes dépendent des hommes et par leurs désirs et par leurs besoins. »
Il en est de leurs rapports moraux comme de leurs rapports physiques. Le propre de l'homme est d'être actif et fort., le propre de la femme est d'être passive et faible. Des-
( tinée à être subjuguée, la femme s'appliquera à plaire pour manier cette force qui la domine et pour se faire de ses charmes une irrésistible puissance. Plus elle se sentira faible, plus elle tâchera d'être adroite. Or. quels mobiles son adresse pourra-t-elle mettre en œuvre, sinon les passions de l'homme? Elle s'efforcera d'en attraper le mécanisme. Elle
saura étudier et pénétrer non pas l'homme en soi, mais les hommes, et plus particulièrement ceux parmi lesquels elle vit. Elle lira dans leurs regards, dans leurs gestes, et, par ses discours, par son attitude, par ses actes, elle les mènera, sans rien en témoigner. Les femmes possèdent l'art d'entraîner les hommes à vouloir tout ce qui leur est nécessaire où agréable ; et elles régnent en se faisant commander ce qu'elles veulent faire. C'est cette puissance de séduction, due à leur esprit et à leur beauté, qui les empêche d'être esclaves. Par cela même que son grand intérêt est de plaire, la femme ne doit jamais heurter de front l'opinion. Elle est assujettie aux jugements humains; elle ne saurait les braver sans se perdre. Ainsi, il ne lui suffit pas d'être sage, il faut qu'elle soit reconnue pour telle, et qu'elle soigne sa réputation autant que sa conduite. « L'homme, en bien faisant, dit Rousseau, ne dépend que de lui-même et peut braver le jugement public: mais la femme, en bien faisant, n'a fait que la moitié de sa tâche, et ce qu'on pense d'elle ne lui importe pas moins que ce qu'elle esteneflet. »
Fabiu;. — J.-J. Rousseau, 6
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L'éducation tic la femme, à la fois reine et sujette, doit être conforme à sa double vocation. D'une pari, celte éducation sera éminemment relative aux hommes, que la femme a mission d'élever jeune», de soigner grands, de conseiller, de consoler, de rendre heureux; d'autre part, elle tendra à développer ces agréments qui sont comme la revanche de 1 infériorité de la femme et qui la font souveraine.
Selon Rousseau, on ne saurait trop lot exercer les jeunes filles à la contrainte. Destinées à subir le joug sévère des bienséances, à soumettre leurs fantaisies aux volontés d'aulrui, à s'oublier et à se dévouer, elles doivent être accoutumées à la gêne, afin que plus tard elle ne leur coûte rien. L'apprentissage de la docilité et de la douceur convient à qui est fait pour la dépendance.
Pour contenir les jeunes filles, on insistera moins sur la différence du bien et du mal que sur l'impression que produisent l'un et l'autre. On ne leur dira pas comme à des garçons : à quoi cela est-il bon? mais : quel ejfetcelafera-i-il? Il faut de bonne beure les
remplir de cette idée qu'elles sont assujetties à ropinion.
Toutefois, Rousseau veut bien qu'on leur explique qu'il existe une règle antérieure et supérieure aux jugements sociaux, et que c'est elle qui donne son prix à l'estime des hommes. L'opinion seule ferait d'elles des femmes fausses, moins soucieuses d'être honnêtes que de le paraître. S'il s'y joint le sentiment moral, elles auront cette vraie délicatesse qui associe au respect de l'honneur du monde le culte sincère des bonnes mœurs.
De là suit la nécessité de cultiver un peu la raison des femmes. Mais on se souviendra que, quoique douées de bon sens, elles ne sont guère capables d'un solide raisonnement ; et on n'aura garde de pousser trop loin une culture peu compatible soit avec les fonctions de leur sexe, soit avec la simplicité d'allure qu'impose à la ïemme] la primauté du mari. |
Au fond, si les mœurs publiques étaient vraiment simples et saines, Rousseau ne trouverait pas mauvais que la femme fût formée aux seuls travaux de son sexe et qu'on la laissât ignorante sur tout le^reste . Loie blanche semble
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être son idéal. Mais tel est le malheur des temps qu'une Agnes risquerait fort d'cHre victime de la corruption générale. 11 est bon, dans ces siècles philosophes, qu'une femme sache par avance et ce qu'on peut lui dire et ce qu'elle en doit penser. Rousseau en conclut qu'il y a lieu de mettre les jeunes filles au courant de nos institutions et de nos usages. Mais il faudra qu'elles s'abstiennent de se faire des convictions originales, surtout en matière religieuse.
Par cela même que la conduite des femmes est asservie à l'opinion publique, leur croyance doit être asservie à l'autorité. Il ne leur appar- ■ tient pas de juger par elles-mêmes.
Vrai contempteur des femmes, qui pourtant l'ont singulièrement admiré, Rousseau estime qu'elles n'ont qu'à recevoir la décision des pères et des maris, comme celle de l'Eglise. Peu importe que leurs chefs naturels imposent à leur foi une fausse religion. « La docilité qui soumet la mère et la fille à l'ordre de la nature efi'ace auprès de Dieu le péché de j ' l'erreur. »
Reste que celui qui initie la femme aux
questions religieuses procède avec sagesse. S'il est prudent, il négligera ces dogmes mystérieux qui sont pour nous des mots sans idées; il se persuadera qu'il n'y a d'utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire, et il maintiendra son enseignement dans le cercle étroit des doctrines qui touchent à la morale. En même temps, comme la femme est portée aux extrêmes, ce maître circonspect s'appliquera à obtenir que, réunissant la sagesse à la piété, elle ne soit ni dévote, ni libertine.
Former les femmes à être dociles n'est que la moitié de leur éducation. Il faut aussi les former à être agréables. Dans ce but, en même temps qu'on leur apprendra, comme en jouant, la couture, la broderie, la dentelle, la tapisserie, on les formera à s'acquitter exactement de tous les soins de leur sexe. On les babituera à se parer avec grâce sans imiter ces désœuvrées qui font de la toilette l'occupation de leur vie ; on les encouragera aux jeux et aux ris ; on leur enseignera tous les arts d'agrément.
Rousseau reconnaît que les moralistes
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chnHiens ont tort quand ih interdisent aux rf*mmc8 les chants, les danses, les amuse ments du monde. C'est vouloir les rendre maussades, grondeuses, insupporlahles, et inspirer à leurs maris une dangereuse indiflorence. Le tort des hommes religieux est de convertir les devoirs en obligations impraticables ou vaincs, à force de les exagérer. Par exemple, il y a sur la chasteté un jargon dévot dont on rebat les oreilles des jeunes filles sans produire la persuasion. «Jamais, dit Rousseau, une jeune et belle personne ne méprisera son corps : jamais elle ne s'affligera de bonne foi des grands péchés que sa beauté fait commettre : jamais elle ne pleurera sincèrement devant Dieu d'être un objet de con- A'oitise : jamais elle ne pourra croire que le plus doux sentiment du cœur soit une invention de Satan. Donnez-lui d'autres raisons à en dedans et pour elle-même : car celles-là ne pénétreront pas. »
Aimable et sage, la femme inspirera à t l'homme le respect et l'enthousiasme. Que ne peuvent; de chastes attraits! Plus ^ les hommes sont civilisés, plus ils s'accordent à
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révérer dans les femmes les juges naturels du mérite, plus aussi ils sont prêts à tout entreprendre pour obtenir leur estime.
Cet ascendant du sexe est un ressort qui, bien mis en œuvre, produit les plus grandes choses. De la femme dépendent, outre la première éducation des hommes , leurs mœurs , leurs passions, leurs goûts, leurs plaisirs, m leur bonheur. Aussi, Rousseau trouve-t-il admirable la relation sociale des sexes. ((De cette société, dit-il, résulte une personne morale, dont la femme est l'œil et l'homme le bras ; mais avec une telle dépendance réciproque, que c'est de l'homme que la femme apprend ce qu'il faut voir, et de la femme que l'homme apprend ce qu'il faut faire. Si la femme pouvait remonter aussi bien que l'homme aux principes, et que l'homme eût aussi bien qu'elle l'esprit des détails, toujours indépendants l'un de l'autre, ils vivraient dans une discorde éternelle, et leur société ne pourrait subsister. Mais, dans l'harmonie qui règne entre eux, tout tend à la fin commune. On ne sait lec|uel met plus du sien ; chacun suit l'impulsion de
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l'autre, cliucun obéit, et tous deux sont les maîtres. »
Quelque brillant que soit le tableau qu'il trace de lliarmonie des deux sexes, Housseau est injuste pour la femme. Ni l'infériorité iiitcllecluelle et morale, ni l'assujettissement domestique et social auxquels il la condamne ne sont conformes à la nature et au droit.
Toutefois, ses idées représentent un réel progrès, si on les compare soit aux préjugés consacrés par les institutions et les usages de la plupart des peuples, soit aux doctrines de saint Paul, saint Grégoire, saint Jean Clirysostôme, saint Cyprien, saint Paulin, soit aux décisions de ce concile du vr siècle qui déclarait les femmes placées d'un degré audessous de l'espèce humaine, ou de ce concile, tenu en 8i6, à Aix-la-Chapelle, qui anathématisait le sexe féminin comme étant la porte de V enfer et le chemin de V iniquité. ^