CHAPITRE IX
LE CARACTÈRE DE ROUSSEAU
A vrai dire, ce n'est pas seulement dans ses Confessions que Rousseau a fait son autobiographie : c'est encore, avant les Confessions, dans son Portrait, dans VIntroduction à la rédaction primitive des Confessions et dans ses Quatre Lettres à M. de Malesherbes ; ei c'est, après les Confessions, dans les Dialogues, où Rousseau fait les honneurs de Jean-Jacques, et enfin dans les Rêveries, qu'il nous invite à considérer comme un « appendice » aux Confessions. C'est donc tous ces ouvrages qu'il faut consulter, si l'on veut fixer, non sans doute l'idée définitive qu'on doit se faire du caractère de Rousseau, mais en tous cas l'image qu'il a voulu nous donner de lui-même, et que nous aurons d'ailleurs à compléter. Il aurait souhaité, selon son expression, (( rendre son âme transparente aux yeux du lecteur » ; mais d'abord a-t-il fait tout ce qu'il fallait pour la rendre transparente à ses propres yeux? En d'autres termes, a-t-il, pour se bien connaître, réussi à s'analyser?
Il s'y est essayé çà et là, et, parfois même, avec un rare bonheur, mais sans jamais, je crois, descendre au fond de luimême. Par exemple, il décrit très bien sa timidité, et les psychologues et moralistes ne manquent jamais de le citer, quand ils veulent faire le portrait du timide; mais il n'a jamais soupçonné que la cause, non pas unique, mais essentielle et profonde, de sa timidité, c'était son orgueil. Et, du reste, ce même orgueil était-il bien compatible avec cette analyse de soi-même qu'il nous avait si solennellement promise au début de ses Confessions? On ne prend pas la peine de s'analyser bien sérieusement quand on se sent « le meilleur des hommes » ; et même, de s'estimer si fort, n'est-ce pas déjà une preuve qu'on ne s'est guère étudié? S'il est une vertu qu'ait ignorée Rousseau, c'est
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bien l'humilité ; or peut-on dire qu'il se connaît lui-même celui qui ne connaît pas l'humilité ? tota hiimilitas tua ut cognoscas te, dit avec grande raison saint Augustin, qui a fait, lui aussi, mais dans tout autre esprit, ses Confessions. Reconnaissons d'ailleurs que s'analyser froidement soi-même pour avoir le droit de dire ensuite au lecteur : « voilà comme je suis, » c'est une tâche délicate et combien difficile, je dis : aux plus humbles et aux plus scrupuleux, car qui donc ne se fait pas plus ou moins illusion sur soi-même? Le mieux est, en somme, de raconter, naïvement si Ton peut, ses faits et gestes, et de laisser le lecteur tirer lui-même, de tous ces récits, la conclusion logique qui sera le portrait de l'auteur. Et c'est bien aussi ce que très judicieusement a prétendu faire Rousseau : « Si je me chargeais du résultat (de cette enquêté sur moi-même) et que je dise au lecteur : tel est mon caractère; il pourrait croire, sinon que je le trompe, au moins que je me trompe ; mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m'est arrivé, tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai senti, tout ce que j'ai pensé, je ne puis l'induire en erreur; c'est à lui d'assembler ces éléments et de déterminer l'être qu'ils composent. » (Confessions, 1, 4). Essayons donc, puisqu'il nous y invite, de dégager, de tout ce que nous savons de lui, et par lui, l'être qu'il était.
Pour beaucoup de ses biographes, Rousseau est un être à la fois si singulier et si compliqué, que jamais on ne trouvera la clef de son caractère. Par exemple, Amiel estime que « Jean- Jacques Rousseau est une énigme psychologique et que celle que le Sphinx proposa à Œdipe n'est qu'un jeu d'enfant auprès de celle-ci (1). » Pour M. Brédif, a le caractère de Rousseau est un hiéroglyphe digne d'exercer un Champollion (2). »
On peut, je crois, sans être Œdipe ou Champollion, arriver à déchiffrer cet hiéroglyphe ou cette énigme : c'est, en tous cas, le devoir du biographe de Rousseau de s'y efforcer. La difficulté vient évidemment de ceci : ce qui éclate et paraît dominer dans le caractère de Rousseau, ce sont de multiples et flagrantes
(1) J.-J. Rousseau jugé par les Genevois d'aujourd'hui, 1879, p. 29.
(2) Brédif : Du caractère intellectuel et moral de J.-J. Rousseau, 1906, p. 333'
contradictions. Les concilier semble, au premier abord, impossible : « On ne saurait, a-t-on dit, ramener à l'unité ce caractère ondoyant, noble et bas, altéré de tendresse, et d'un orgueil sauvage ; il fut Vhomme des contrastes (1). » S'il en est ainsi, conclut Eugène Rambert après avoir cité ce passage, « il faut renoncer à comprendre Rousseau. » Et Rousseau, pour le même motif, se regarde comme un être à part et renonce à se comprendre lui-même.
Mais d'abord on n'est pas, comme le croit Rousseau, un être exceptionnel parce qu'on a des qualités ou des défauts de caractère qui se contrarient, ou paraissent se contrarier. La Rochefoucauld n'a-t-il pas écrit cette maxime : « L'imagination ne saurait inventer tant de diverses contrariétés qu'il y en a naturellement dans le cœur de chaque personne (2)? » Et si même les contrariétés d'un caractère ne se ramènent pas à une faculté maîtresse comme à leur principe, ce caractère n'est pas pour cela incompréhensible : car comprendre un caractère ce n'est pas, par une simplification systématique, le ramener à l'unité, ce qui est quelquefois le déformer, mais bien essayer de l'embrasser tout entier dans sa vivante complexité. Ce qui est vrai pourtant, c'est que, si cette complexité est vivante, c'est parce que les « contrariétés » dont elle se compose ne sont pas juxtaposées en elle ; elles se sont fondues en un tout qui est, lui, harmonique et cohérent, puisqu'il subsiste et qu'on lui donne un nom : Rousseau ou tout autre. Cette cohérence donc entre les dispositions naturelles, voilà ce qu'il faut trouver, si l'on veut parler du caractère de Rousseau. Il est essentiel toutefois ici de se souvenir que, dans l'infinie diversité des caractères, il en est qui, par la faute de la nature ou de l'éducation, sont beaucoup moins harmoniques que d'autres ; ils sont le contraire de ce qu'on appelle en psychologie des caractères unifiés. Or, tel est le
(1) Rey : Genève et les rives du Léman, 1875, p. 147.
(2) Et Rousseau aurait pu lire dans son Montaigne : « Quiconque s'étudie bien attentivement trouve en soi cette volubilité (mobilité) et discordance... Nous sommes tous de lopins (de morceaux) et d'une contexture si diverse que chaque pièce fait son jeu. » {Essais, II, 1).
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caractère de Rousseau, puisque ce qui s'offre d'abord à nous, dans ce caractère, ce sont ses contradictions.
Parlons donc, puisqu'elles sont indéniables et qu'elles sautent aux yeux, de ces contradictions mêmes, et cherchons, non par une systématisation arbitraire, mais en l'interrogeant et en le citant lui-même, s'il est possible de les concilier. Il me semble, qu'on peut les ramener à deux principales : sa sensibilité est en désaccord, d'une part, avec son intelligence, et, d'autre part, avec sa volonté.
Sur le premier désaccord (entre sa sensibilité et son intelligence), écoutons-le lui-même : « Deux choses presqu* inalliables s'unissent en moi sans que j'en puisse concevoir la manière : un tempérament très ardent, des passions vives, et, d'autre part, des idées très lentes à naître. » {Confessions, I, 3). J'ai montré ailleurs que ces deux choses, bien loin de s'exclure et d'être « inalliables », s'allient au contraire et se conditionnent le plus souvent chez le même individu : « la vivacité » même des passions, par exemple, et « l'ardeur » du tempérament peuvent très bien offusquer l'intelligence et « ralentir » son activité; il n'y a donc là, quoi qu'en ait pensé Rousseau, rien d'énigmatique à expliquer.
La seconde opposition, qui va bien plus au fond de son caractère, est celle-ci : une sensibilité ardente s'unit en lui à une volonté faible, paresseuse et lâche. Il se dépeint ainsi dans sa seconde Lettre à Malesherbes : « une âme paresseuse, qui s'effraye de tout soin, un tempérament ardent, bilieux, facile à s'affecter et sensible à l'excès à tout ce qui l'affecte, semblent ne pouvoir s'allier dans le même caractère, et ces deux contraires composent pourtant le fond du mien ; quoique je ne puisse résoudre cette opposition par des principes, elle existe pourtant, je la sens, rien n'est plus certain. » Il n'est peut-être pas aussi difficile que le croit Rousseau « de résoudre par des principes cette opposition »; car si nous en croyons précisément ceux qui raisonnent par principes, je veux dire les philosophes, nous trouvons, ce me semble, le cas de Rousseau parfaitement déduit par Descartes dans ses Passions de Vâme. Il y a, pour
Descartes, deux sortes d'âmes : les unes sont les âmes fortes qui conduisent les actions de leur vie suivant des jugements fermes et déterminés touchant la connaissance du bien et du mal ; les autres sont les âmes faibles qui n'obéissent pas, comme les premières, à la raison; et « les âmes les plus faibles de toutes sont celles dont la volonté ne se détermine point ainsi à suivre certains jugements, mais se laisse continuellement emporter aux passions présentes, lesquelles, étant souvent contraires les unes aux autres, la tirent tour à tour à leur parti et, l'employant à combattre contre elle-même, mettent l'âme au plus déplorable état qu'elle puisse être (1). » Ainsi l'âme, qui ne prend pour guide que sa sensibilité, se met en lutte contre elle-même et elle en est très malheureuse. Or, cette lutte intestine et douloureuse, c'est exactement ce que Rousseau trouve en lui, quand il s'examine : (( Jamais homme ne se conduisit moins sur des principes et des règles et ne suivit plus aveuglément ses penchants... L'espèce de sensibilité que j'ai trouvée en lui (Jean-Jacques) peut rendre très malheureux ceux qu'elle gouverne; elle en fait des hommes inconséquents et souvent en contradiction avec eux-mêmes. » (2^ Dialogue).
Quelle est donc cette « espèce de sensibilité » qu'il s'attribue ? essayons de la préciser plus qu'on ne fait d'ordinaire quand on se borne à dire de Rousseau qu'il est extraordinairement sensible. Il estimait que « chacun porte en naissant un tempérament particulier qui détermine son caractère. » Nous n'avons pas à rechercher ici ce qu'est au juste le tempérament, ni combien il y a de tempéraments différents : questions ardues que nous laissons à débattre aux philosophes ; mais, prenant le mot dans son acceptation vulgaire et acceptant la division très ancienne des tempéraments en : sensitif et actif, nous dirons que Rousseau, par son tempérament est un sensitif ; mais encore ç«e//e espèce de sensitif ? Un philosophe contemporain (2) distingue trois sortes de sensitifs : les humbles (qui ont une sensibilité excessive et une intelligence bornée), les contemplatifs (très sensibles et
(1) Descartes : Passions de l'âme, 1'^^ partie, art. 48. ^^2) M. Ribot : Psychologie des sentiments, 1896, p. 386.
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très intelligents, mais incapables de toute réaction, par exemple, Hamlet) ; les émotionnels, « qui sont à l'apogée des sensitifs » ; il est évident que Rousseau appartient à cette dernière catégorie, car on la définit ainsi : « à l'impressionnabilité extrême et à la subtilité intellectuelle des contemplatifs s'ajoute l'activité ; mais l'activité des émotionnels a sa marque propre : elle est intermittente et parfois spasmodique, parce qu'elle découle d'une émotion intense, non d'un fond stable d'énergie. » Uindolence, dit encore Bain, est la disposition du caractère purement émotionnel. Rien de plus juste, malgré une apparence paradoxale : l'émotionnel « n'agit que sous l'influence momentanée de motifs puissants, puis retombe dans l'inaction, qui est sa nature essentielle ; d'où alternative d'énergie impétueuse et d'affaissements brusques. » C'est bien là la nature, à la fois ardente et paresseuse, de Rousseau, de ce Rousseau qui, par exemple, laissant éclater sa colère contre les magistrats et les pasteurs de Genève, foudroie les uns et les autres dans ses Lettres de la Montagne, puis brusquement, sa vengeance assouvie, c'est-à-dire sa verve éteinte, s'affaisse, se terre et se tait. Rousseau revient sans cesse sur ces contrastes de sa double nature, impulsive et nonchalante à la fois : « la même opposition qu'offrent les éléments de sa constitution (dit-il de lui-même) se retrouve dans ses inclinations, dans ses mœurs et dans sa conduite : il est actif, ardent, laborieux, infatigable ; il est indolent, paresseux, sans vigueur; en un mot, il passe d'une extrémité à l'autre avec une incroyable rapidité. » Mais ces brusques passages, d'une activité fiévreuse à l'abattement et à l'inertie, ne font pas de lui, comme il le croyait, un être exceptionnel, puisque nous avons pu désigner ses semblables par un terme générique emprunté à un psychologue qui fait autorité.
Rousseau est donc un émotionnel : il n'est pas proprement un passionné. La véritable passion, en effet, quand elle s'implante dans une âme, y domine longtemps, sinon toujours ; elle fait les hommes énergiques et obstinés. L'émotion, elle, peut être très forte, mais elle s'épuise en un moment ; elle fait les enthousiastes, imprime à l'âme des élans sublimes — et courts. Écou-
tons Rousseau : « Il n'y a rien de grand, de beau, de généreux, dont par élans Jean-Jacques ne soit capable ; mais il se lasse bien vite et retombe aussitôt dans son inertie » (2""^ Dialogue). Parce qu'il s'enflamme aisément et qu'alors il a un style de feu, on dit volontiers de lui qu'il est un passionné, ce qui est vrai évidemment si l'on prend ce terme, comme nous l'avons fait souvent nous-même, dans son sens général et vague ; mais si Ton veut, comme nous l'essayons ici, préciser la nature et mesurer la profondeur de sa sensibilité, on voit que le terme d'émotionnel lui convient beaucoup mieux. Il parle très souvent lui-même, de ses passions ; mais pour que ce soient de vraies passions, il en a trop, et de trop fugitives, ce qui est le propre des âmes faibles. Il dira par exemple : « l'épée use le fourreau ; voilà mon histoire. Mes passions m'ont fait vivre et mes passions m'ont tué. Quelles passions? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus simples, mais qui m'afïectaient comme s'il se fût agi de la possession d'Hélène ou du trône de l'univers.» Des passions pour des riens ne sont pas des passions : ce sont tout au plus des passades.
Enfin, il est encore un trait, et fort important, de son caractère, qui se rattache à la sensibilité particulière que nous avons reconnue en lui : le sentimental très ordinairement est un reyeiir, mais surtout le sentimental qui, à une grande puissance d'émotion joint une paresse native ; et c'est ce qu'a très bien démêlé Rousseau quand il a dit, parlant de lui : « un cœur actif et un naturel paresseux doivent inspirer le goût de la rêverie » (^mo Dialogue).
Une très grande impressionnabilité et une volonté débile : avec cela on est, surtout dans le jeune âge, à la merci du premier venu qui vous séduit par sa faconde, qu'il s'appelle Bâcle ou Venture, qu'il soit « juge-mage » ou soi-disant « archimandrite » : « dès ma jeunesse, je me livrais sans réserve à quiconque savait m'en imposer par un jargon dont j'ai toujours été dupe. » La jeunesse passée, il se livrera encore, et toute sa vie, à ses amis et à ses protecteurs, car il prend plaisir à être protégé et dirigé. Mylord Maréchal est a son père », et Hume, « son cher patron. » Mais
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c'est surtout par les femmes qu'il lui plaît de se laisser guider, parce qu'elles ont les attentions et savent les mots qui caressent sa sensibilité. Or il a « le cœur tendre ^) et son cœur (il aime à l'insinuer comme un encouragement à ceux à qui il écrit), n'a jamais su résister aux caresses. Au reste, n'écoutant jamais que les impulsions de ce cœur, il se détache brusquement et avec éclat de ses protecteurs et de ses amis, dès qu'il croit son indépendance menacée. S'il est heureux, par exemple, à Montmorency, c'est parce qu'il a échappé à ces « prétendus amis (Grimm, Diderot, M'"^ d'Épinay) qui s'étaient emparés de lui, et qui voulaient absolument le rendre heureux à leur mode et non pas à la sienne » (2'"^ Lettre à Maleslierbes). Au fond, dans l'influence qu'ont prise sur lui ses amis, et que sa faiblesse leur a laissé prendre, il finit par voir une humiliation, c'est-à-dire la chose du monde qui est la mieux faite pour le révolter, car, nous le savons, il est essentiellement, il est foncièrement un orgueilleux.
Mais « être heureux à sa mode », qu'entend-il par là ? notre façon de comprendre le bonheur peut être une indication pré* cieuse sur noire caractère. Sans rappeler ici tous les rêves de félicité dont Rousseau a^ pour ainsi dire, semé ses œuvres, je ne citerai qu'une phrase, parce qu'elle met en relief le trait de caractère que je tâche en ce moment de dégager : « l'espèce de bonheur qu'il me faut n'est pas tant de faire ce que je veux (c'est-à-dire d'agir) que de ne pas faire ce que je ne veux pas » (1" Lettre à Malesherbes) : c'est bien là le bonheur des faibles. En réalité, il se laisse mener, pourvu que ce ne soit pas ostensiblement et qu'il ne s'en doute pas : son orgueil ne souffre pas alors d'un joug qu'il ne sent pas.
Sur Yorgueil de Rousseau, il est inutile, je crois, d'insister, tant il s'étale avec candeur dans toutes ses œuvres ; par là Rousseau est vraiment, puisqu'il y tient, un être exceptionnel : car on peut dire, sans lui faire tort, qu'il a largement excédé la dose d'orgueil qu'on passe d'ordinaire au génie. Je serai amené, en montrant comment s'est développé son caractère, à donner plus loin, ou à rappeler, certaines preuves de cet orgueil. En
voici, pour le moment, quelques curieux effets. 11 est incivil et même grossier : c'est que, ne sachant pas les bienséances, plutôt que d'avouer qu'il les ignore, il prend le parti de les fouler aux pieds ; il outre alors délibérément ses défauts et, pour ainsi parler, il joue son caractère : a j'affectai de mépriser la politesse que je ne savais pas pratiquer (1). » Cynisme de parade et rudesse empruntée qui cachent mal, malgré « son ton caustique et son âpreté », sa faiblesse et sa pusillanimité natives : « mes amis et mes connaissances menaient cet ours si farouche comme un agneau. )) Son orgueil est tel que c'est en partie lui qui, par le détour le plus imprévu, lui a dicté ses aveux les plus honteux : ne pouvait-il pas s'enorgueillir de les avoir faits ? (( Orgueil, dit Pascal, contrepesant toutes les misères. Ou il cache ses misères ou, s'il les découvre, il se glorifie de les connaître » — et, encore plus, d'avoir osé les faire connaître.
« Rousseau, dit Grimm, joignait beaucoup d'orgueil à un caractère timide » (Corresp. litt,, 15 juin 1762). Mais sa timidité ne se joint pas à son orgueil : elle en vient. Il justifie ce joli mot de Petit-Senn que « la timidité n'est souvent qu^une gaucherie de l'amour-propre. » Il sait, par exemple, que, pour briller et paraître à son avantage dans le monde, il n'a pas l'esprit assez alerte ; et, de l'avoir mainte fois constaté à sa honte, cela le rend plus gauche et partant plus timide encore, — plus sombre aussi ; car il ne saurait prendre son parti de n'avoir pas partout la place à laquelle il a droit, et qui est la première : il a donc la timidité farouche des orgueilleux. « Criton fuit le monde, il est
(1) Stendhal écrit dans son Journal : « Je sens bien que ma manière naturelle ne saurait leur plaire et que, cependant, je suis jaloux de leur plaire. Malheureuse vanité qui fait qu'en voulant plaire je plaise moins I » Il y a, entre Rousseau et Stendhal, de telles affinités de caractère que l'on comprend mieux les Confessions du premier quand on lit le Journal du second. Stendhal, par exemple, ressemble étonnamment à Rousseau par son extrême susceptibilité et son immense amour-propre, par sa gaucherie dans le monde, par son « esprit de l'escalier », par ses emportements contre « cette nation de vaudevillistes », sa haine de « cet esprit gai avec légèreté », enfin par sa sensibilité maladive, par ce qu'il appelle «t son excessive délicatesse, cette délicatesse que l'inflexion d'un mot, un geste inaperçu met au comble du bonheur ou du désespoir. » Ne croirait-on pas entendre Rousseau ?
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en quelque sorte sauvage ; les cercles nombreux lui sont insupportables, il y est gauche, embarrassé et semble n'avoir pas l'usage de son esprit. Vous eu concluez que Criton est timide, et moi je vous dis qu'il a un amour-propre extrême, qu'il éprouve un besoin irritant de produire de l'effet et de faire sensation ; c'est par cette raison que Criton fuit les assemblées où il serait confondu (1). » Ajoutez que sa myopie n'est pas faite pour lui donner de l'aplomb : « ma vue courte me fait mille illusions. Je prends tous ceux qui passent pour dès gens de ma connaissance ; partout je suis intimidé, retenu par quelque obstacle. » (Confessions^ I, 1).
Mais ce qui, bien plus que sa mauvaise vue, et autant, pour le moins, que son orgueil, a fait de lui le timide que nous connaissons, c'est encore sa faiblesse de caractère et sa pusillanimité. Il sait, et l'a avoué en maint endroit, qu'il manque de courage : « Je persistai ; pour la première fois de ma vie j'eus du courage. » (S""^^ Promenade). Il n'a pas, si j'ose dire, l'esprit de son caractère : il a l'esprit hardi et le cœur timide. Il n'ose pas aller audevant d'un danger, ni affronter les gens qu'il sait, ou qu'il croit lui être hostiles. Chassé de France, il se garde bien de chercher un refuge à Genève : c'est qu'il lui faudrait braver l'aristocratie genevoise et entrer en lutte avec Voltaire. Il préfère se battre de loin, la plume à la main. Il est vrai qu'alors il prend de belles revanches, à la fois de sa pusillanimité en face de l'adversaire, et de sa timidité dans les salons ; car, il faut le dire à son honneur, s'il ne brille pas en société, ce n'est pas seulement à cause de ce qui lui manque (belles manières et esprit d'à-propos), c'est aussi à cause de ce qu'il a de plus que les autres, et qu'il ne peut dire comme il convient que loin des cercles et de leur frivole caquetage : je veux parler de toutes les sérieuses et originales pensées qui se pressent en lui, et qu'il ne peut développer qu'à loisir en des phrases longuement méditées. La nature même de son talent, qui lui interdit d'être court, l'empêche de se faire écouter dans le monde, où l'on n'aime pas les discou-
(1) Sénac de Meilhan : Considcratlon'i sur V esprit et les mœurs, 1787, p. 119,
reurs : « une totale imbécillité m'eût été bien plus favorable; mais les talents dont j'ai manqué dans le monde ont fait les instruments de ma perte des talents que j'eus à part moi. » (Confessions, II, 10). A l'époque même où Rousseau commençait à se faire connaître par son Premier Discours, en 1751, Duclos écrivait, dans ses Considérations sur les mœurs de ce siècle : « le bon ton est une expression inventée depuis peu de temps ; il consiste à dire agréablement des riens ; toute question importante, tout raisonnement suivi (c'est-à-dire tout ce qui fait le talent de Rousseau) sont exclus des sociétés brillantes et sortent du bon ton, »
Dépité de n'être pas jugé selon son mérite, dégoûté de « ce jargon de société dont il faut avoir la clef pour l'entendre », maudissant dans son cœur, et que de fois dans ses livres 1 ceux qui parlent ce sot jargon et plus encore celles qui l'inspirent, il « prend en mépris son siècle et ses contemporains », et ainsi son orgueil le rend misanthrope : (( l'orgueil, disait M"»^ de Lambert, nous sépare de la société. » Sa misanthropie est d'ailleurs aggravée par son humeur atrai)ilaire. II reconnaît lui-même qu'il est né bilieux : il l'est surtout dans ces cercles de mondaines et de (( brillants péroreurs » où ils se sent dépaysé ; « c'est à Paris qu'une bile noire me rongeait le cœur » {P^ Lettre à Malesherbes). Faut-il dire qu'il est bilieux tout simplement parce qu'il est genevois, c'est-à-dire calviniste ? oui, si l'on en croyait un homme d'esprit qui doit s'y connaître, étant né lui-même à Genève : « le tempérament calviniste, dit l'auteur de Paule Méré, est un mélange de bile et de mélancolie. » En tout cas, le signalement que voici s'adapte à merveille au caractère de Jean- Jacques : « le Genevois est toujours sur la défensive, toujours sur le qui-vive » (ibid). Que voilà bien, le Rousseau que nous connaissons : toujours hérissé contre ceux, amis ou bienfaiteurs, qui veulent l'aider, soit de leurs conseils (c'est-à-dire l'opprimer « du poids de leurs chaînes »), soit de leurs cadeaux déguisés qui sont autant d'insultes à sa chatouilleuse et j'allais dire : à sa fastueuse pauvreté.
Pour se mettre à l'abri des faux amis et des ft méchants »,
LE CARACTÈRE DE ROUSSEAU
Alceste voulait fuir au désert : Rousseau, lui, a, si l'onpeut dire, la misanthropie insulaire. Ou connaît son enthousiasme pour Robinson ; cherchant en imagination un beau pays pour abriter les amours de Julie et de Saint-Preux, il avait songé d'abord aux lies Borromées ; et l'on sait que lui-même, de toutes les habitations où il a demeuré, et « il en a eu de charmantes », aucune ne Ta rendu « si véritablement heureux que rHe de Saint-Pierre. » Sa misanthropie ne l'empêche donc pas de se plaire en de certains endroits, ni même d'y goûter le bonheur. Si, en effet, grâce à son caractère a dyscole » (c'est un mot de lui et qui signifie : difficile à vivre), grâce aussi à «quelqu'amour inné de la solitude », il est un très authentique misanthrope, il n'est pas du tout un pessimiste : on aurait, en effet, tort de croire que ces deux choses se confondent et que misanthropie implique pessimisme. Pour le pessimiste, tous les hommes sont mauvais, y compris lui-même, d'où ce fond d'amertume qui est dans l'âme de tout pessimiste. Le misanthrope, lui, méprise les hommes, mais il s'estime hautement lui-même, ce qui lui permet d'être relativement heureux et même joyeux, le bonheur étant avant tout le contentement de soi. Dans ses plus grandes infortunes, Rousseau se replie en lui-même : il y trouve, nous le savons, la conviction profonde que, « de tous les hommes qu'il a connus en sa vie, aucun ne fut meilleur que lui » (1^° Lettre à Malesherbes)t et la sérénité renaît alors dans son âme ; il oublie ses maux et même ses ennemis. « L'orgueil, a dit son ami Duclos, est un grand consolateur. » Et qu'on écoute Rousseau luimême : « La source de toutes ses consolations est dans l'eslime de lui-même » (2""^ Dialogue).
Socrate se plaisait parmi les hommes, parce que « les champs et les bois ne lui disaient rien. » Rousseau, au rebours, plus il a connu les hommes, plus il a aimé les arbres, et l'on sait tout ce que disaient à son cœur l'or des genêts et la pourpre des bruyères. « Il ne se réduisit à converser avec les plantes qu'après de vains efforts pour converser avec les hommes. » (2"^^ Dialogue). Bien plus encore que son orgueil, la nature a été pour lui la grande consolatrice et l'a préservé des amerlu-
mes du pessimisme. Ses amis le trahissent, ses compatriotes le méconnaissent et le décrètent, qu'à cela ne tienne : il ira dans les bois « chercher la première violette, épier le premier bourgeon, et il s'écriera, dans un saisissement de joie : Mortels, vous n'êtes pas abandonnés, la nature vit encore I » (Émile, IV). A M. de Malesherbes qui l'avait estimé à tort « le plus malhenreux des hommes », il écrit qu'il n'a commencé de vivre que le 9 avril 1756 : c'est la date de son arrivée à la Chevrette, arrivée qui, on s'en souvient, fut marqnée pour lui par le chant d'un rossignol qui se fit entendre la nuit sous sa fenêtre ; tressaillant à ce ramage, il s'écria dans son transport : « enfin tous mes vœux sont accomplis ! » (Confessions, II, 9).
Une de ses plus grandes joies, hors de Paris, avait été de se retrouver tête-à-tête, dans sa solitude de l'Hermitage, avec quelqu'un qu'il estimait et qu'il aimait par dessus tout: « mais de quoi jouissais-je enfin quand j'étais seul ? de moi. » (3™« Lettre à Malesherbes). De même que, prototype de Végotisme en littérature, il est au centre de toutes ses œuvres ; il se fait de même, dans la vie, le centre où vont toutes ses préoccupations et où doivent aller les soins caressants de ceux qui l'aiment. Son égoïsme, qui est très exigeant, s'accorde d'ailleurs très bien, et l'on retrouve encore ici Vanité de son caractère, avec les effusions de sa sensibilité : il est un égoïste sentimental. Comme Chateaubriand, qui est, lui, un égoïste passionné, « il porte son cœur en écliarpe ; » car il aime être plaint et choyé et dorlotté. Et, comme la plupart dies égoïstes aussi, il affectionne la société des femmes, car seules elles ont ces attentions délicates et fines dont son cœur est avide ; mais tandis que les vrais passionnés, un saint Augustin, par exemple, « aiment à aimer », lui, et c'est aussi pourquoi je l'ai distingué plus haut des passionnés véritables, il aime plutôt à être aimé ; et même, au fond, il préfère à l'amour même une espèce d'amitié amoureuse qu'il définit ainsi : « qui ne sent que l'amour ne sent pas ce qu'il y a de plus doux dans la vie. Je connais un autre sentiment, moins impétueux peut-être, mais plus délicieux mille fois, qui quelquefois est joint à l'amour, et qui souvent en est séparé. Ce
LE CARACTÈRE DE ROUSSEAU
sentiment n'est pas non plus l'amitié seule ; il est plus voluptueux, plus tendre ; je n'imagine pas qu'il puisse agir pour quelqu'un du même sexe ; du moins je fus ami, si jamais homme le fut, et je ne l'éprouvai jamais près d'aucun de mes amis » (Confessions, I, 3).
Il croit avoir, comme il l'a répété mainte fois, le cœur fait pour l'amitié : ce n'en est peut-être pas un bon signe que de s'être brouillé avec tous ses amis. Au fond, il aime trop ses aises pour ne pas se sentir gêné par des liens quelconques, ces liens fussent-ils ceux de l'amitié. Quelqu'un qui l'a bien connu, encore qu'il l'ait jugé beaucoup trop durement, Saint-Lambert, a dit de lui, sous le pseudonyme de Cléon : « A peine pouvait-on l'aimer sans l'offenser. Il n'y a point d'amitié qui ne demande du retour et l'idée de ce retour blessait Cléon : c'était une dette qui pesait à son indépendance (1). » Tout ce qui est devoir, tout ce qui est obligation, fût-ce à l'égard d'un bienfaiteur, lui est à charge ; plutôt que de s'y soumettre, il se montrera délibérément ingrat et il parlera tranquillement de son « ingratitude naturelle ». L'orgueil ne veut pas devoir, dit La Rochefoucauld. Si Rousseau redoute les bienfaits, c'est que, déclare-t-il à Malesherbes, « tout bienfait exige reconnaissance et il se sent le cœur ingrat parce que la reconnaissance est un devoir. »
Elle est aussi, pour Vorgueillenx, une humiliation : « aviezvous, dit Saint-Lambert, l'audace de faire un présent à Cléon ? vous vouliez l'avilir. Lui rendiez-vous un service? vous vouliez l'enchaîner. » Et Saint-Lambert conclut par ce mot : « Voilà r ingrat inspiré par V orgueil. Il ne s'agit que de Cléon, et c'est là, sans aucun doute, un portrait singulièrement poussé au noir : le malheur est pourtant que, dans plusieurs de ces traits, le lecteur n'ait pas trop de peine à reconnaître Rousseau. Ces traits, et tous les autres que j'ai rassemblés, je crois avoir montré que, loin de s'exclure^ ils s'accordent dans le même homme : d'être orgueilleux, cela n'empêche pas, et au contraire, d'être égoïste, ni timide; et tout cela, on l'est d'autant plus qu'on est plus
(1) Saint-Lambert : Œuvres philosophiques, an IX, t. II : Commentaire sur le catéchisme universel, p. 266.
sensible (1). Il en résulte un caractère qui n'est donc pas, comme on le prétend, incohérent, ni incompréhensible, — et qui n'est pas, non plus, un beau caractère.
Mais avons-nous là tout Rousseau? Non, heureusement. J'ai du signaler d'abord les mauvais côtés de ce caractère, à la fois parce qu'ils sautent aux yeux, et parce qu'ils frappèrent les contemporains. Mais, à côté du mal, il y a le bien ; et le mal luimême, que je devais dire sans ambages, il convient, quand on y réfléchit, de l'excuser en partie, comme j'espère le montrer.
Les défauts ou les vices, que nous apportons en naissant, l'éducation les corrige, ou du moins nous incite et nous aide à les corriger : or l'on sait à quel point a fait défaut à Jean-Jacques l'éducation que donne l'école ou le foyer domestique. Au soir de sa vie, il avait raison de dire de lui-même : « de tous les hommes que j'ai connus, celui dont le caractère dérive le plus pleinement de son tempérament est Jean-Jacques. Il est ce que l'a fait la nature : l'éducation ne l'a que bien peu modifié. » (2^ Dialogue). Ce « tempérament de feu », qu'il s'attribue, et cette « imagination déréglée » qu'il suivait si docilement et qui l'a mené parfois en de si mauvais chemins, tout cela eût pu être amendé et redressé par un père moins léger et moins oublieux de ses devoirs qu'Isaac Rousseau, et par des maîtres d'un tout autre genre que le maître graveur Ducommun. Mais Rousseau, sauf les deux années passées à Bossey, chez le pasteur Lambercier (et encore n'avait-il que douze ans quand il quitta Bossey), fut très tôt livré à lui-même ; il a été longtemps ce que le parler genevois de son temps appelait « un dénué » et un vagabond « gagnant pays ». Personne ne s'occupant de lui, il ne s'est occupé que de lui-même et des moyens de trouver, tantôt un gîte, tantôt même de quoi manger. L'égoïsme, qui est après tout naturel à chacun de nous, il n'a pas eu à le réfréner, comme nous, dans la vie de famille et dans la vie de société, où nous apprenons de bonne heure que nous devons aussi songer aux autres II avait, lui, assez affaire à songer à lui-même et aux moj^ens de subsister; et
(1) Benjamin Constant note, dans Adolphe, d ce mélange d'égoïsme et de sensibilité qui se combinait en lui pour son malheur et celui des autres. »
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quand nous le voyons plus tard vivre et agir sans se préoccuper des autres et des blessures qu'il fait aux autres sous prétexte d'indépendance et d'amour de la liberté, nous pouvons dire que nous retrouvons, dans l'homme fait, l'enfant qui précisément avait vécu, et qui, à cause de son dénuement, avait dû vivre comme s'il était seul au monde.
Son plus grand défaut, c'est, à coup sûr, son orgueil : mais, si cet orgueil est sans mesure, il n'est pas, lui non plus, sans excuse. Assurément il était né orgueilleux, comme en témoignent certaines lettres de lui bien antérieures au temps de sa célébrité : mais cette célébrité fut telle qu'elle ne pouvait manquer d'exalter son orgueil. Il écrit à Malesherbes : « des succès continus (ajoutons : et foudroyants et inouïs), m'ont rendu sensible à la gloire, o Et, nouveau sujet d'orgueil, celte gloire, il ne la doit qu'à lui-même; il se vante, et avec raison, de n'appartenir à aucune coterie ; il est « sans prôneur et sans parti qui le défende » (Préface d'Emile) dans le siècle des salons académiques et des coteries littéraires. Plus encore : tout ce qu'il sait, il l'a appris seul : « sans étude et sans maître, disent les Dialogues, il vainquit toutes les difficultés à force de zèle. » Ainsi il ne doit qu'à lui seul toute sa renommée. Brunetière a démontré, par les plus judicieuses réflexions, comment les succès de Rousseau étaient bien faits pour développer son orgueil et même sa folie (1) ; et quand Ginguené, dans ses Lettres sur les Confessions de J .-J . Rousseau, 1791, défendra à sa manière, qui est très maladroite, les Confessions, il ne dira pourtant rien que de vrai quand il écrira : « Rousseau joignait l'intérêt de ses malheurs à celui de son génie et de sa vertu. U Europe, en le lisant, lui avait appris à ne pas plus douter de l'une que de l'autre (2). » Et nous-mêmes donc, si nous ne pouvons douter de
(1) Brunetière : Études critiques, IV, 338.
(2) Mercier disait : « Les trois hommes qui ont de mon temps occupé le plus constamment l'attention des Parisiens causant (sic) sont le roi de Prusse, Voltaire et Rousseau, » {Tableau de Paris, I, 29). « J'ai vu, dit le chevalier de Bruny, plusieurs femmes également distinguées par l'esprit et par le sentimant, donner, dans le temps de la mort de Rousseau, des larmes à sa perte, sans qu'elles eussent jamais connu sa personne. » {Lettres sur J.-J. Rousseau à M. d'Es. (d'Escherny), Genève et Paris, 1780.
la vanité exorbitante de Rousseau, il faut nous souvenir aussi que l'Europe entière avait encouragé, par la ferveur de ses hommages, les plus folles jactances de cette vanité. Sans doute, il sait trop ce qu'il vaut ; mais il peut ajouter, comme l'autre : je crois ce qu'on m'en dit.
Et enfin, à côté des défauts, qu'on peut, on le voit, excuser en partie, il y a des qualités qui le relèvent à nos yeux, qualités qu'il nous faut d'ailleurs concilier, non seulement entre elles, mais encore avec les défauts déjà signalés, si nous voulons conserver au caractère de Rousseau cette cohérence qu'on lui conteste et que nous nous efforçons de mettre en lumière. Une des affirmations qui nous surprennent le plus de la part de Rousseau, qui s'est brouillé avec tous ses amis, c'est que, nous l'avons vu, il se disait né pour l'amitié : « le ciel l'avait fait pour l'amitié. » (2""^ Dialogue). Il le croyait fermement en dépit de toutes ses brouilles et ruptures et voici, je pense, d'où lui venait son illusion : si ce qu'il se plaisait à appeler sa soif d'indépendance le soustrayait toujours trop vite aux devoirs de l'amitié, sa très vive sensibilité, par contre, lui en faisait pleinement goûter toutes les douceurs. Il avait, en effet, un cœur avide d'affection et d'ailleurs tout prêt à se donner sans réserve, sinon sans retour, à ceux qui lui plaisaient et qui voulaient bien s'accommoder à son humeur et à ses manies. Il n'a pas eu seulement le mérite, et c'en est un, de se faire aimer; lui-même il a aimé sincèrement un certain nombre de personnes : par exemple, et pour ne citer que les plus connues, les Luxembourg, qui ont été pour lui d'une si touchante bonté, lord Keith, pour lequel il professait une affection « filiale », et naturellement, et au premier rang, M"'^ de Warens, qu'il a passé sa vie à regretter, comme on regrette sa jeunesse évanouie ; Thérèse enfin, pour laquelle il a eu, sinon de l'amour (il s'en défend), du moins un attachement durable, avec le constant souci d'assurer son sort pour le cas où il viendrait à lui manquer. Sans doute, il avait envers toutes ces personnes, y compris Thérèse qui, à sa manière lui fut très dévouée, des obligations infinies ; mais il s'en acquittait par une véritable et chaude affection, et ici donc sa sensibilité
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a triomphé à la fois de son égoïsme et de ce qu'il appelait « son ingratitude naturelle. »
N'est-ce pas cette même sensibilité qui lui faisait ouvrir si aisément sa bourse aux pauvres? car, à Montmorency, à Motiers, partout où il a séjourné, il a laissé le souvenir de ses aumônes ; et il a, comme on sait, quelque mérite à donner, puisqu'il n'est pas riche. Précisément il est un point sur lequel on prend plaisir à le louer : il nest pas intéressé. Il n'a pas su, ou mieux, il n'a pas voulu battre monnaie avec son talent. Il disait fièrement à la fin de sa vie : « Je vends le travail de mes mains (sa copie de musique) ; mais les productions de mon àme ne sont pas à vendre ; c'est le désintéressement qui peut seul leur donner de la force et de félévation. Faire des livres pour subsister eût été me mettre dans la dépendance du public. » (2^ Dialogue), Tous ses malheurs, à propos de V Emile, lui sont venus de ce que la maréchale de Luxembourg, le voyant trop négligent de ses intérêts et trop maladroit dans ses négociations avec les libraires, a voulu faire imprimer elle-même l'ouvrage pour qu'il rapportât davantage à l'auteur : ce qu'il devait lui rapporter, c'était, hélas ! la condamnation et l'exil, et Rousseau n'a pu se tenir, dans ses Confessions, de reprocher l'un et l'autre à M'"* de Luxembourg. Il était, en effet, rancunier (1) : il n'était pas haineux. Peut-être pourrait-on dire qu'il avait, et fort heureusement, trop de faiblesse dans fàme pour porter ce lourd fardeau qu'est la haine. Il a dit de lui-même : & paresseux et voluptueux, comment serait-il haineux et vindicatif? » (2^ Dialogue).
(1) Qu'on se rappelle de quel ton il rabroue d'Escherny qui tente de le raccommoder avec Diderot : « Je respecte les droits de l'amitié, même éteinte; je ne la rallume jamais ; c'est ma plus inviolable maxime. >) Un exemple amusant de ses rancunes se trouve dans une note de la Nouvelle Héloïse (P. I, L. VIII). Julie gronde Saint-Preux qui a triché dans son travail de teillage : « c'est ainsi, lui dit-elle, qu'on s'accoutume à devenir méchant tout de bon. » Et Rousseau ajoute en note : « L'homme au beurre, il me semble que cet avis vous irait assez bien. » Qui était donc l'homme au beurre? — M. de Lastic qui avait, paraît-il, mangé un pot de beurre destiné à la mère Le Vasseur et à qui Rousseau avait écrit une lettre mordante le 20 décembre 1754. Mm» de Ghenonceaux avait été chargée par M. de Lastic d'expliquer le « malentendu », et même de faire « des excuses. » (Streck. Moultou, II, 230). Mais sept ans après Rousseau éprouvait encore le besoin de décocher un trait à (( l'homme au beurre. »
Et, de même, ce qui n'est pas un mince mérite, particulièrement au dix-huitième siècle, il n'est pas jaloux de ses rivaux en littérature. S'il ne pratique guère le pardon des injures, ni même, pourrait-on dire, le pardon des bienfaits, du moins il pardonne très bien à Voltaire d'être le premier poète de son temps ; et, dans sa lutte avec lui, quand il le provoque, ou quand il s'efforce de lui rendre coup pour coup, c'est quelquefois avec colère, ce n'est jamais (sauf dans la fameuse lettre de rupture que j'ai appréciée ailleurs), avec cette rage folle qui empêche Voltaire d'avoir de l'esprit toutes les fois qu'il parle de Rousseau. Dironsnous que Rousseau s'estime trop pour envier autrui et que c'est donc son orgueil qui l'a gardé de la jalousie? Mais le premier de ces défauts n'est pas toujours un préservatif contre le second et la preuve en est Voltaire lui-même : on sait à quel point il fut jaloux de Rousseau, et nul ne soutiendrait pourtant que Voltaire manque de vanité. Quand il s'est agi d'ériger, de son vivant, une statue â Voltaire, Rousseau s'est honoré en demandant à souscrire ; c'est, si l'on veut, un trait d'esprit, mais que, s'il se fût agi d'une statue à Rousseau, Voltaire n'eût pas trouvé — puisqu'il a eu la petitesse de s'en indigner. Quand on parlait devant lui des écrivains de son temps, fût-ce de Voltaire ou de Diderot, Rousseau ne manquait jamais de faire leur éloge, « Jamais, dit-il avec raison de lui-même, on ne l'ouït dépriser ni rabaisser les hommes célèbres pour nuire à leur réputation. » (2^ Dialogue).
Il y avait là peut-être de sa part une certaine coquetterie, laquelle n'était point maladroite ; mais il y avait aussi, ce qu'on ne peut refuser à Rousseau, un sentiment profond de la justice. Il a eu, trop souvent il est vrai, le tort de confondre la justice avec l'égalité, qui peut n'être qu'une apparente, et même une fausse justice ; et si la passion de la justice élève l'âme, l'amour exagéré de l'égalité la rabaisse aisément jusqu'à l'envie.
Or, si Rousseau n'a pas connu la jalousie littéraire, ni la haine d'homme à homme, il a certainement envié et même haï des classes entières d'hommes, les classes qui étaient au-dessus de lui. Il n'y a ici qu'à le citer une fois de plus lui-même : « Je ne
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puis vous dissimuler, Monsieur, que j'ai une violente aversion pour les états qui dominent les autres. Je hais les grands... et je les haïrais bien davantage si je les méprisais moins. » (4^ Lettre à Malesherbes). Cette haine des classes, qui est, je crois, un des plus mauvais legs de Rousseau, nous la trouvons partout dans ses œuvres à partir du Discours sur Vinégalité; mais d'où vient cette haine? Si elle est, à coup sûr, un mauvais sentiment, elle n'est pas un sentiment vil, parce que ce n'est pas leur richesse et leur luxe qu'il envie à ces grands seigneurs, c'est la supériorité de leur état; il ne peut souffrir qu'il y ait, dans une société, des êtres supérieurs, surtout à lui-même, et c'est donc encore ici son amour-propre et son orgueil qui s'insurge contre une injurieuse inégalité (1).
Mais c'est aussi, il n'en faut pas douter, son amour de la justice qui se révolte à bon droit, je l'ai montré longuement, à propos du Contrat social, contre les iniquités sociales de l'ancien régime. — Ne pas faire tort à autrui, et^ par exemple, ce que ne faisaient pas toujours les grands seigneurs, payer exactement ce qu'on doit, et encore refuser un bienfait qu'on sait qu'on ne pourra rendre (ce qui explique en partie l'horreur de Jean-Jacques pour les cadeaux), tout cela, et bien d'autres traits de la vie et du caractère de Rousseau, prouvent qu'il y avait en lui un instinct de la justice dont il le faut hautement louer. Pourtant, comme on l'a dit, qui n'est que juste est dur, et la vraie justice doit s'achever et se fondre dans la bonté. Rousseau donc, question dernière et controversée, a-t-il été bon ?
Il l'a été autant que le permettait le caractère que j'ai essayé de déterminer. Et tout d'abord, si c'est être bon que d'être sensible, nul ne fut meilleur que lui, et je crois bien que, s'il est si fermement convaincu « d'être né bon », c'est parce qu'il a pris bien souvent, pour des actes de bonté, ce qui n'était que des effusions
(1) Son grand ennemi, Joseph de Maistre, ne manque pas de relever, dans les écrits de Rousseau, celte « colère plébéienne » qui s'irrite contre toute « espèce de supériorité. » Il dit encore, de Rousseau, « qu'il n'a pu de sa vie pardonner à Dieu de ne l'avoir pas fait duc et pair. » {Études sur la souveraineté, ch. II). De Maistre, lui, pardonnait aisément à sa chère « Providence » de l'avoir fait comte.
de sa sensibilité : il partageait en cela l'illusion de son temps où, pour être réputé bon, il suffisait d'avoir le don des larmes. Qu'on lise, à ce propos, ce curieux passage de Marmontel, où Diderot s'etïorce justement de rendre justice à Rousseau; or comment le fait-il? « Quel homme ! m'écriai je (c'est Marmontel qui parle), et il croit être bon ! Diderot me répondit : il serait bon, car il est né sensible (1). » Sa sensibilité, du moins, devenait de la vraie bonté, quand elle le poussait à ouvrir sa bourse, et sans doute aussi son cœur, aux pauvres et aux malheureux. Mais tout cela, sauf le geste généreux, c'est surtout de la bonté passive. Rousseau était-il capable d'une bonté plus haute, de celle qui donne non seulement un peu d'argent, mais aussi son temps et sa peine, de la bonté non pas seulement compatissante, mais agissante, de celle, en un mot, qui s'appelle dévoùment? Pour s'élever à cette hauteur, son âme était trop faible et trop paresseuse, trop jalouse surtout d'un bien qu'elle mettait audessus de tous les autres : le repos, l'absence de troubles et de tracas : « c'est un homme sans malice plutôt que bon, une âme saine mais faible, qui adore la vertu sans la pratiquer, qui aime ardemment le bien et qui n'en fait guère. » (2^ Dialogue). N'est-il pas caractéristique, par exemple, que lui, protestant, il ait laissé si complètement à Voltaire le soin et l'honneur de défendre les Sirven et les Calas, et qu'aux ministres protestants qui le sollicitaient d'intervenir en faveur de ses coreligionnaires de France, il n'ait su offrir que ses vœux et ses conseils (2)?
Reconnaissons d'ailleurs que Rousseau est avant tout un écrivain, que, pour tout écrivain, les œuvres sont des actes, et que Rousseau a mis dans ses œuvres ce qu'il avait dans le cœur, l'amour de l'humanité et le désir ardent de la rendre, comme il le disait sans cesse, à la fois « meilleure et plus heureuse ». Mais si Vauteur, et on ne saurait trop l'en louer, a sincèrement aimé ses semblables dans ses livres, rhomme, dont nous nous occupons surtout en ce moment, s'il les a aimés aussi, comme il s'en vante, les a aimés de trop loin, puisqu'il les fuyait ; et Diderot le
(1) Marmontel, Mémoires, 1. VIII.
(2) Je parlerai plus loin (chapitre X) des rapports de Rousseau avec les pasteurs français.
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calomniait à peine quand il disait ironiquement de lui à Marmontel : « Dans l'éloignement il aime assez les hommes. » N'at-il pas dit lui-même avec cette franchise qui nous dispense parfois de tout commentaire : « J'ai un cœur très aimant, mais qui peut se suffire à lui-même. J'aime trop les hommes pour avoir besoin de choix parmi eux; je les aime tous ; c'est parce que je les aime que je hais l'injustice ; c'est parce que je les aime que je les fuis ; je souffre moins de leurs maux quand je ne les vois pas. » (4" Lettre à Malesherbes). S'il les fuyait, c'était peut-être moins parce qu'il ne voulait pas les voir souffrir que parce que, ombrageux à l'excès, il ne pouvait pas se souffrir lui-même au milieu d'eux.
Voyons pourtant les choses du bon côté, même son mauvais caractère, et disons que certains de ses travers n'ont pas été peut-être sans rendre quelques bons services, je ne dis pas seulement à lui-même (car c'est souvent un grand avantage d'avoir un mauvais caractère : cela vous vaut tant d'égards !) mais encore à d'autres qu'à lui. Un exemple suffira à me faire comprendre et me dispensera de longs développements. Quand il écrit, et il dit vrai : « on ne me revoit guère où j'ai été une fois mal reçu » (Confessions, II, 10), ne voit-on pas qu'il y a là, je dis : dans son humeur sauvage et son ton rogue, quelque chose ,qui vaut mieux, pour l'indépendance et la bonne tenue des gens de lettres, que la complaisance obséquieuse d'un Marmontel dans les salons de ses maréchales, ou que les flagorneries de tant d'autres à l'adresse de cette Pompadour dont quelqu'un avait dit que : « la maîtresse d'un prince est moins respectable que la femme d'un charbonnier », et ce quelqu'un était précisément l'auteur de la Nouvelle Héloïse.
Je m'efforce, comme on voit, pour rendre pleinement justice à Rousseau, de faire valoir ce qu'on peut appeler les qualités de ses défauts. En résumé, défauts et qualités s'unissent pour former une âme qui est droite, ou qui l'est devenue, — l'expérience et la réflexion sur soi l'ayant peu à peu redressée,— mais sans vigueur ni fermeté ; un caractère difîicultueux au point de devenir insociable et de se condamner à la solitude ; et,
dès lors, dans sa retraite volontaire, jouissant de lui-même avec délice, en égoïste et en orgueilleux ; homme inconséquent, sans doute, parce qu'il cède à tous ses penchants, mais nullement incompréhensible à qui se donne la peine de l'étudier sans aucun parti pris, parce que d'abord il s'est lui-même, en maint endroit de ses œuvres, très naïvement révélé ou très involontairement trahi, et parce qu'ensuite, d'être à la fois égoïste et sensible, orgueilleux et timide, quoi encore? enthousiaste et paresseux, voire même assez peu vertueux et grand prôneur de vertus, toutes ces choses, loin de se contredire, vont au contraire si bien ensemble qu'on les rencontre en beaucoup d'hommes, liées les unes aux autres, et même, comme on dit, en fonction les unes des autres.
Et les hommes en qui elles se rencontrent n'ont rien de commun avec les héros de Plutarque. Ce n'est point par ironie que j'évoque ici Plutarque : c'est parce que Rousseau, dans son for intérieur, et même çà et là dans ses œuvres, quoique d'une façon détournée et comme gênée, se compare volontiers aux grands hommes de l'antiquité. Quand il parle de Socrate, ce n'est pas toujours à Socrate seul qu'il pense, et il espère qu'on pensera comme lui à celui qu'il n'ose nommer. Il se garde bien d'imposer au lecteur, mais il ne serait pas fâché de lui suggérer un parallèle dans le genre de ceux de Plutarque, par exemple, entre Caton et Jean-Jacques Rousseau. Dès son Discours sur Vinégalitéy Caton le hante comme le modèle dont il se rapprochera de plus en plus grâce à certains traits de ressemblance qu'il se découvre avec lui : « Caton périt avec Rome et la liberté parce qu'il fut déplacé dans son siècle ; et le plus grand des hommes ne fit qu*étonner le monde qu'il eût gouverné cinq cents ans plus tôt. » Comparer, égaler peut-être à Caton, Rousseau censeur de son siècle, ennemi, comme Caton, des élégances mondaines et du luxe corrupteur, sage austère, être exceptionnel, voilà jusqu'où s'exalte Rousseau, quand les bouffées de son orgueil lui montent au cerveau avec l'encens de ses adorateurs. Mais si ces aberrations sont fréquentes, et je devais donc les rappeler, à de certains moments aussi Rousseau se ressaisit et se voit tel qu'il
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est. C'est alors qu'il écrit des passages tels que celui-ci : « avec une âme faible, on peut tout au plus se garantir du vice ; mais c'est être arrogant et téméraire d'oser professer de grandes vertus. » (4'^^ Promenade).
Et même s'est-il toujours « garanti du vice »? il savait bien que non ; et il savait aussi que certaines vertus, et non « des plus grandes », s'il les avait éloquemment prêchées aux autres, il s'était dispensé de les pratiquer. Entre sa prédication morale et sa conduite, il y avait un écart qui, dans sa solitude et à mesure qu'il avançait en âge, lui devenait plus sensible, et ajoutons, à son honneur, plus douloureux. « Heureux ceux qui pleurent », a dit cet Évangile dont le Vicaire savoyard avait si bien parlé. Heureux, dirai-je, l'homme que nous venons de dépeindre, d'avoir écrit les lignes douloureuses que voici ; je les ai citées ailleurs, mais il est opportun de les rappeler ici, non plus seulement pour les regrets qu'elles expriment, mais surtout pour la réflexion qui accompagne ces regrets, et que j'avais omise: « Moi qui vous parle de famille, d'enfants... Madame, plaignez ceux qu'un sort de fer prive d'un pareil bonheur ; plaignez-les s'ils ne sont que mallieureux ; plaignez- les beaucoup plus s'ils sont coupables. Pour moi, jamais on ne me verra, prévaricateur de la vérité, plier, dans mes égarements, mes maximes à ma conduite ; jamais on ne me verra falsifier les saintes lois de la nature et du devoir pour excuser mes fautes. J'aime mieux les expier que les excuser: quand ma raison me dit que j'ai fait, dans ma situation, ce que j'ai dû faire, je la crois moins que mon cœur qui gémit et qui la dément » (àM"'^B..., 17 janvier 1770). 11 n'a donc pas, ici du moins, plié ses préceptes à sa conduite et, ne l'oublions pas, il l'aurait pu, étant riche en sophismes. Des innomblables contradictions qu'on peut lui reprocher, celle-ci, qui est la plus profonde de toutes, entre sa conscience morale et les fautes de sa vie, il ne l'a pas niée dans son cœur, puisqu'il l'a pleurée. C'est précisément parce que, dans de tels passages il n'a pas ravalé ses hautes maximes, ni tenté de les concilier sournoisement avec ses graves erreurs de conduite, c'est pour cela que finalement il se réconcilie avec nous.