‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 9 sur 16 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LES CONFESSIONS

Les Confessions commencèrent à paraître, par les soins de Moultou, quatre ans après la mort de Rousseau. Mais durant l'hiver de 1770 à 1771 Rousseau lut, chez « la séduisante et piquante » comtesse d'Egmont (1), devant un petit nombre de gens convoqués pour l'entendre, un fragment de ses Mémoires : c'était la partie des Confessions qui va du livre VII au livre XI, c'est-à-dire, de son départ définitif de la Savoie à la condamnation de VEmile, et qui comprend, par conséquent, le récit de ses querelles avec Grimm, Diderot et M'^e d'Épinay. Les Confessions, qui étaient son testament littéraire, ne devant être imprimées, il l'avait ainsi décidé, qu'après sa mort, il tenait, en attendant, à donner, par ses lectures, un avancement d'hoirie à

Bibliographie : Rousseau : Confessions (livres VII, X). Rêveries : quatrième Promenade. Rousseau juge de Jean-Jacques. La première rédaction des Confessions. Mon portrait {Annales J.-J. Rousseau, IV). — Jansen : J.-J. Rousseau, Fragments inédits, 1882. — Servan : Réflexions sur les Confessions de J.-J. Rousseau, 1783. — Cerutti : Lettres sur quelques passages des Confessions {Journal de Paris, 2 décembre 1789). — Ginguené : Lettres sur les Confessions de J.-J. Rousseau, 1791. — Le Mercure français, octobre et novembre 1792. — Geffroy : Gustave III et la cour de France, 1867, t. ii. — Albert Schinz : Le manuscrit de la première ébauche des Confessions {Revue d'histoire littéraire de la France, 1906.

(1) C'est Marmontel qui la désigne ainsi ; et M°ie Necker écrit : « il n'est pas étonnant que Rousseau soit amoureux de M™« d'Egmont : sa beauté est un paradoxe » {Mélanges, I, 320). Il y eut, au moins, trois lectures des Confessions faites par Rousseau : la première, chez la comtesse d'Egmont, et Rousseau en parle dans les dernières lignes de ses Confessions ; la seconde, chez le marquis de Pezai, en présence du roi de Suède (voir une lettre de Meister père à Bodmer, du 12 septembre 1771, dans les « Lettres inédites de M™« de Staël à Henri Meister », publiées par Paul Usteri et Eug. Ritter, 1903, p. 23) ; la troisième, chez le poète Dorât, lequel nous a donné, ainsi que Dussaulx {De mes rapports avec J.-J. Rousseau, 1798), une relation de ces Lectures dans le Journal de Paris du 9 août 1778. Jansen a reproduit la relation de Dorât dans ses Fragments inédits sur Rousseau, 1882, p. 64.

LES CONFESSIONS

quelques-uns de ceux qu'il avait mis dans son testament. Gomme le lecteur avait permis qu'on prit des notes et qu'on les communiquât aux journaux, tout Paris s'entretint bientôt des Mémoires de Rousseau. C'est alors que M™^ d'Épinay, qui avait des raisons de croire qu'elle n'y était pas encensée, écrivit au lieutenant de police Sartine pour qu'il empêchât l'auteur de continuer à lire dans les salons « son libelle », et la lecture fut arrêtée (1). Quatre ans plus tôt, pour se défendre à l'avance, comme il disait, contre « cet ouvrage terrible » que Rousseau était alors en train de composer. Hume avait, en 1766, publié l « Exposé succinct » de sa querelle avec Rousseau ; en 1778 enfin Diderot, redoutant, lui aussi, la publication prochaine des Mémoires de Rousseau, lançait contre le (c lâche » auteur de « l'infâme libelle » sa note terrible et déclamatoire de « l'Essai sur les règnes de Claude et de Néron » (2), dont je reparlerai plus loin. C'était donc un procès qui se plaidait devant l'opinion publique, et les Confessions nous apparaissent d'abord comme un plaidoyer. Mais elles sont bien autre chose encore : l'auteur, s'il plaide très adroitement sa cause, s'abandonne aussi, pleinement et naïvement, à l'attrait de ses souvenirs ; et, comme il est romanesque et poète, il fait, de son œuvre, un roman autobiographique qui est d'une espèce très particulière et d'ailleurs, malgré ses défauts, d'un charme incomparable.

La question qui se pose avant tout, au sujet des Confessions, c'est de déterminer le degré de confiance qu'elles méritent. Mais il faut au préalable, pour répondre comme on peut à cette difficile question, préciser ces trois choses : premièrement, à quelles époques et dans quelles circonstances; en second lieu, pour quels motifs ; et, enfin, dans quel esprit les Confessions ontelles été composées?

Et d'abord à quel moment de sa vie Rousseau a-t-il songé à

(1) La lettre de M^e d'Épinay a été donnée (sans date) par Boiteau dans son édition des Mémoires de d'Épinay, II, 491, et par Musset-Pathay dans les Œuvres de J.-J. Rousseau, t. xxvi, p. 360. Diderot: Œuvres, édit. Assézat, lil, 90.

écrire ses Mémoires et d'où lui en est venue la première idée ? C'est l'imprimeur Rey, d'Amsterdam qui, dans une lettre du 31 décembre 1761, l'engagea à écrire « sa vie », qu'il voulai* mettre en tête de ses Œuvres ; et Rousseau dit vrai (sauf pour la date), quand il écrit dans ses Confessions (livre viii) : (( Je ne sais par quelle fantaisie Rey me pressait depuis longtemps (seulement après 1760, date extrême du livre viii, et c'est ici qu'est l'erreur), d'écrire les Mémoires de ma vie ». Rey « l'a pressé », en effet ; car Rousseau ayant objecté la difficulté de parler de lui « sans compromettre le secret d'autrui » (6 janvier 1762), Rey revient à la charge le 18 janvier, puis le 3 mars 1762, et enlin, après la fuite à Motiers, le 23 octobre et le 14 décembre 1762. Si Rey insiste, c'est parce que Rousseau n'a pas complètement écarté sa proposition, puisqu'il a répondu à ses premières avances : (( il n'y a rien sur tout cela de mûr ni de décidé quant à présent, mais nous en reparlerons. » Et Rey en avait reparlé. A la lettre de Rey du 18 janvier 1762 Rousseau avait répondu le 23 : (( il y a, pour la publicatioii de ma vie, même après ma mort, de grands obstacles qui ne sont pas faciles à lever ; mais ne pourrait-on pas faire quelque chose d'équivalent qui satisferait de même la curiosité du public et pourrait contenter également l'honnête désir que vous avez d'honorer ma mémoire ? » Ce quelque chose « d'équivalent », qui n'aurait pas l'inconvénient signalé par Rousseau (compromettre le secret d'autrui), Rousseau me paraît l'avoir essayé en composant ce qu'il a appelé « Mon Portrait » ; car cet opuscule semble avoir été écrit au début de 1762 (1). Ce Portrait en tout cas, et les Lettres à M. de Malesherbes écrites à cette même époque (du 4 au 28 janvier 1762), sont comme les premières ébauches des Confessions.

Cependant le bruit s'était répandu en Suisse que Rousseau a avait écrit des Mémoires sur sa vie. Si vous ne les avez pas écrits (lui mande Moultou le 4 janvier 1763), vous feriez bien de les écrire » ; et Rousseau réplique (30 janvier) que «ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il médite sur cette entreprise..., laquelle a

(1) Voir, sur ce poiut, M. Théophile Dufour, dans les Annales J. J. Rousseau, IV, 261.

LES CONFESSIONS

malheureusement des difficultés insurmontables ; car il ne saurait se peindre sans peindre beaucoup d'autres ; )) et il ne se reconnaît pas le droit « d'être aussi sincère pour eux que pour lui, du moins avec le public et de leur vivant. » Ce qu'il ajoute, quoiqu'énigmatique, permet de croire qu'il songe bien dès lors à écrire ses Mémoires, qu'il confiera à la discrétion de Moultou et dont la publication devra être retardée jusqu'après la mort des intéressés. Quand avait paru, on sait avec quel succès, sa Nouvelle Héloïse, plus d'un lecteur, et surtout plus d'une lectrice, s'était demandé, et avait demandé à Rousseau, ce qu'il y avait de personnel dans l'aventure qu'il contait, qui était Julie, et si Saint-Preux n'était pas l'auteur lui-même? Parlant du succès de son roman, Rousseau dit dans ses Confessions : a ce qui me rendit les femmes si favorables fut la persuasion où elles furent que j'avais écrit ma propre histoire et que j'étais moi-même le héros de ce roman (II, 11). » Duclos n'est donc que l'interprète de la curiosité publique quand il écrit à Rousseau : «je trouve dans Héloïse et dans Emile des morceaux qui sont plus copiés qu'imités de la nature. Ce nest pas ainsi qu'on imagine (c'est Duclos qui souligne). Je désirerais que vous me donnassiez quelques mots de l'énigme », et, à ce propos, il lui parle de ses Mémoires : « J'ai toujours désiré que vous fissiez des Mémoires particuliers de votre vie; il me semble que vous les aviez commencés.» (24 février 1764). Il en a donc été question entre Rousseau et Duclos, et vraisemblablement avant le départ de Montmorency. Le 2 décembre 1764, Rousseau répond à Duclos qu'il n'a sans doute pas « renoncé » à écrire ses Mémoires, mais qu'il sont « trop difficiles à faire sans compromettre personne. »

Ainsi, de 1762 à 1764, Rousseau songe à ses Mémoires, hésite à les écrire, un peu par paresse et, comme il le dit, manque de « tranquillité », un peu aussi par crainte d'en trop dire sur le compte d'autrui. Il en était là de ses tergiversations quand, à la fin de cette année 1764, la brusque apparition du Sentiment des citoyens fit cesser ses hésitations et leva tous ses scrupules. Il écrit, encore tout ému, le 13 janvier 1765 à Duclos : « Il vient de paraître à Genève un libelle effroyable pour lequel la dame

d'Épinay a fourni des mémoires à sa manière, lesquels me mettent déjà fort à mon aise vis-à-vis d'elle et de ce qui l'entoure. Dieu me préserve toutefois de l'imiter, même en me défendant! Mais sans révéler les secrets qu'elle m'a confiés, il m'en reste assez de ceux que je ne tiens pas d'elle pour la faire connaître autant qu'il est nécessaire en ce qui se rapporte à moi. Elle ne me croit pas si bien instruit ; mais, puisqu'elle m'y force, elle apprendra quelque jour combien j'ai été discret. Je vous avoue cependant que j'ai peine encore à vaincre ma répugnance, et je prendrai du moins mes mesures pour que rien ne paraisse de mon vivant. Mais j'ai beaucoup à dire, et je dirai tout. » On le sent, malgré ses inévitables perplexités, tout prêt à prendre la plume et à rendre coup pour coup. Il se met, en effet, à l'œuvre et, deux mois plus tard, il écrit à Rey : « l'ouvrage est commencé » (18 mars). On peut donc dire que, si Rousseau s'est enfin décidé à écrire ses Confessions, c'est surtout la faute à Voltaire : le Sentiment des citoyens, en faisant à l'homme une mortelle blessure, allait, et ce n'est pas précisément ce qu'avait souhaité Voltaire, contribuer à immortaliser l'auteur.

Essayons maintenant de préciser où et quand ont été écrites les différentes parties des Confessions. Le 18 mars 1765, l'ouvrage est donc commencé ; Rousseau est alors à Motiers, il a cinquantetrois ans. Il a tout d'abord, nous dit-il dans les Confessions, « recueilli les lettres et papiers qui pouvaient guider ou réveiller sa mémoire, regrettant fort tout ce qu'il avait déchiré, brûlé et perdu jusqu'alors. » (II, 10). Les documents qu'il regrette, ce sont les lettres, écrites ou reçues par lui, dont il n'avait pas, avant cette époque, pris soin de garder la copie ou l'original. Il est certain, comme il le déclare lui-même, que la première partie des Confessions comprenant, d'après son titre, les années 1712- 1741 (1742 en réalité), « a été toute écrite de mémoire ». Son séjour dans l'île de Saint-Pierre (du 12 septembre au 17 octobre 1765), a été trop court pour qu'il ait eu le temps de rien ajouter à la rédaction faite à Motiers. Qu'était cette rédaction? c'est ce que nous apprend le Manuscrit de Neuchâtel, lequel comprend, avec une Introduction précieuse, une première

LES CONFESSIONS

rédaction des livres I à III et la moitié du livre IV (1). Avant de quitter Motiers (le 8 septembre 1765), Rousseau avait transciit ses minutes jusqu'à la quarante-quatrième page de son cahier, c'est-à-dire, jusqu'à l'endroit du livre I où il est mis en apprentissage chez le greffier Masseron. Il a écrit en note à cet endroit de son manuscrit : « repris ici à Wootlon ». A Wootton, où il arriva le 22 mars 1766, il reprit sa tâche, interrompue depuis six ou sept mois. Mais bientôt, parvenu au récit de son départ pour Neuchàlel (automne 1730), il abandonne son cahier, et « entreprend une rédaction nouvelle, à laquelle il travaille avec une grande célérité... Pourquoi n'a-t-il pas repris son premier travail ? » (2). Évidemment parce qu'il ne le satisfaisait pas pleinement ; plutôt que de le surcharger de corrections, il aura préféré, lui qui aimait les manuscrits nets et plaisants à l'œil, reprendre son travail dès le commencement. A Wootton, il a dû continuer, sur de nouveaux frais, jusqu'au livre V inclusivement; car on lit au début du livre V : « il y a quelques jours, dans un voyage que j'ai fait à Davenport, chez mon hôle », et nous savons quand ce voyage eut lieu grâce au Livre de dépenses de Rousseau ; on y lit : « du 29 août 1766 pour le voyage de Davenport, deux Dinées en route (3). » Le livre VI clôt la première partie. (Rousseau part pour Paris avec son sysième de musique).

La seconde partie, avec le livre VII, s'ouvre ainsi : « Après deux ans de silence. . . je reprends la plume. J'écrivais la première partie à Wootton et au château de Trye. » Mais où est-il donc deux ans après Trye ? il est à Monquin (de février 1769 à avril 1770). C'est donc à Monquin qu'il a écrit ce début du livre VII ; et il a dù l'écrire après le 27 avril 1769, parce que, à cette date, il disait à Rey : « Quand vous me suggérâtes le projet d'écrire les Mémoires de ma vie, je n'imaginais guère que ce projet adopté trop légèrement m'atlirerait les calamités qui en

(1) Cette rédaction première a été donnée intégralement, avec commentaires, par M. Th. Dufour dans les Annales J.-J. Rousseau, IV.

(2) Th. Dufour, ibid.

(3) Annales J.-J. R., VI, 69.

ont été l'effet. Ne me reparlez jamais de cette entreprise ; si vous m'aimez, ayez regret de me l'avoir suggérée ; et, si vous m'en reparlez, attendez-vous à n'avoir aucune réponse sur ce point (1). » Toute la première partie, c'est-à-dire six livres, était écrite (d'après ce début du livre VII), avant son départ de Trye. Nous savons qu'il a écrit à Wootlon une partie tout au moins du livre V, puisque le début de ce livre, nous l'avons vu, est comtemporain du voyage de Wootton à Davenport (29 août 1766). Où a-t-il achevé ce livre V et écrit le livre VI ? Composé déjà en partie fin août 1766, le livre V a été sans nul doute terminé à Wootton, où Rousseau a séjourné jusqu'en mai 1767. Reste le livre VI ; nous savons par Rousseau qu'un fragment, tout au moins, de ce livre VI a été rédigé à Trye, puisque c'est à Trye qu'il a, dit-il, achevé la première partie et que c'est ce livre VI qui clôt la première partie. Mais ce fragment a dû être rédigé avant l'époque où le séjour de Trye lui est devenu odieux, car il dit lui-même (début du livre VII) qu'il a écrit la première partie à Wootton et « au château de Trye avec plaisir, avec complaisance et à son aise. » Il a donc dû achever le livre VI, c'est-à-dire toute la première Partie avant le 8 septembre 1767, parce qu'à cette date il écrivait de Trye à Du Peyrou: « on a suscité contre moi toute la maison du prince (de Conti), les prêtres, les paysans, tout le pays. . . où aller, où me réfugier? où ne m'atteindront-il pas ? on veut ma perte, on veut ma vie. »

C'est donc avant cette date (8 septembre 1767) qu'il a pu écrire la plus grande partie de ce sixième livre qui est tout débordant de joie, car il y décrit son séjour aux Charmettes. Mais il n'est à Trye que depuis le 20 ou 21 juin 1767 ; de cette date au 8 septembre 1767, c'est-à-dire en deux mois environ, il n'a pu écrire qu'un assez court fragment du livre VI, lequel a donc été écrit presque tout entier à Wootton (car entre Wotton et Trye, il n'est resté que quelques jours à Fleury chez le marquis de

(1) Le 4 février 1769, de Monquin, écrivant à Lalliaud, il reproduit certains termes du début du livre VII ; faisant allusion à sa mort, qu'une fois de plus il croit prochaine : « c'est alors, dit-il, que l'on connaîtra peut-être le prix de mon silence et de ma patience. »

LES CONFESSIONS

Mirabeau) (1). Ainsi, commencées à Motiers, puis reprises sur de nouveaux frais à Wootton dès le début, les Confessions (si toutefois mes inductions sont exactes), ont dû être écrites, du livre I au livre VI, à Wootton — sauf un court fragment, à la fin, rédigé à Trye. Rousseau a d'ailleurs eu tout le temps d'écrire à Wootton ces six livres qui composent la première partie, puisqu'il est resté un an à Wootton (de mars 1766 à mai 1767), et nous savons à quoi il y occupait ses loisirs. Il écrivait, de Wootton, à Mylord Maréchal : « L'occupation pour les jours de pluie, fréquentSy en ce pays, est d'écrire ma vie. » (20 juillet 1766). Et son hôte, Davenport, parlant des Mémoires auxquels il a vu Rousseau travailler à Wootton, écrit à Hume : « ce doit être une grosse affaire à en juger par la quantité de papier qu'il achète (2) ».

En résumé, la première Partie des Confessions, comprenant six livres, a été commencée en janvier 1765 à Motiers, récrite et composée définitivement à Wootton, et achevée à Trye juillet-août 1767. Rousseau a donc mis à écrire cette première Partie deux ans et demi.

Arrivé à la fin du livre VI et de la Première Partie, Rousseau renonce à aller plus loin et il termine cette première Partie par une de ces phrases énigmatiques qu'il affectionne : « Il faut m'arréter ici. Le temps peut lever bien des voiles. Si ma mémoire parvient à la postérité, peut-être un jour elle apprendra (par qui ?) ce que j'avais à dire. Alors on saura pourquoi je me tais. » Mais, on l'a vu, il reprend la plume après deux ans de silence et il commence alors le livre VII qui ouvre la seconde partie. C'est, je l'ai montré, à Monquin (deux ans après Trye) et postérieurement au 27 avril 1769, qu'il a écrit ce début du livre VII. Où a-t-il écrit tout le reste de la seconde Partie? Nous savons que l'ouvrage était terminé dans l'hiver 1770-1771, puisqu'il en faisait alors des lectures à Paris. Il a quitté Monquin en avril 1770 et il arrive à Paris en juillet 1770. A supposer qu'il se soit remis à l'œuvre peu

(1) Le 15 décembre 1767 il écrivait de Trj^e à Davenport : « à l'égard de l'écrit (les Confessions) dont vous me parlez, il est abandonné. Je ne l'ai pas repris depuis mon départ d'Angleterre et probablement je ne le reverrai jamais » {Annales J.-J. Rousseau, VI, 162).

(2) Burton : Life of Hume, II, 364.

après son arrivée à Paris, c'est-à-dire, en août ou septembre, il n'a pas eu le temps d'écrire grand chose en trois ou quatre mois, car il commence ses lectures dès l'hiver de 1770. C'est donc très vraisemblablement à Monquin qu'a été écrite presque entièrement la seconde Partie des Confessions. Il a mis à l'écrire (de mai ou juin 1769 à l'hiver de 1770) un an et demi environ.

Ainsi, commencées en 1765, avec une interruption d'environ deux ans (de 1767 à 1769), car Rousseau parle très approximativement, les Confessions oni été terminées vers la fin de 1770. La première Partie lui ayant pris environ deux ans et demi, et la seconde à peu près un an et quelques mois, le tout a pu être écrit en moins de quatre ans, et c'est de cinquante-trois à cinquantehuit ans que Rousseau a écrit l'ensemble de ses Confessions (1).

(1) Musset-Patliay, dans son « Tableau chronologique des écrits de J.-J. Rousseau dans l'ordre où ils furent composés » (II, 1821, p. 471) donne les six premiers livres comme ayant été composés de 1766 à 1767 et les six derniers de 1768 à 1770, mais ne dit pas pourquoi il les met à ces différentes dates.

Jansen a seul jusqu'ici daté les Confessions en donnant les raisons des dates qu'il assigne aux différentes parties. Je me sépare de lui sur les deux points suivants : « Rousseau, dit-il, a terminé en Angleterre les quatres premiers livres et une partie du cinquième », en sorte « qu'il n'eut à rédiger à Trye que le reste du cinquième livre et le sixième en entier » ; — tandis que, selon moi , les six premiers livres composant la première partie, sauf un court fragment écrit à Trye, ont dû être rédigés à Wootton et j'en ai dit les raisons. Pour établir que Rousseau n'a écrit à Wootton « qu'une partie seulement du livre V », Jansen cite le passage suivant de ce livre : « Je me laisse bercer du fol espoir que la nation française viendra peut-être un jour me tirer de la triste captivité où je vis » ; ce qui, dit Jansen, ne peut avoir été écrit que vers la fin du séjour en Angleterre. Cela peut, au contraire, avoir été écrit bien avant la fin de ce séjour, c'est-à-dire avant le mois de mai 1767 ; car le 10 mai 1766, donc un an avant son départ, Rousseau écrivait déjà à Malesherbes une lettre désolée où on lisait ces mots qui peuvent parfaitement servir de commentaire à l'expression « triste captivité » du livre V : a mon corps souffre encore plus que mon cœur (il vient d'exposer ses griefs contre Hume) ; la perte totale du sommeil me livre aux plus tristes idées ; l'air du pays joint à cela sa sombre influence et je commence à sentir fréquemment que j'ai trop vécu. Le pis est que je crains la mort encore, non seulement pour elle-même, non seulement pour n'avoir pas un de mes amis pour adoucir ma dernière heure, mais surtout pour l'abandon total où je laisserais ici la compagne de mes misères. »

Jansen estime que les trois derniers quarts du livre XII ont été écrits à Paris après le 24 novembre 1770, parce que, dans une lettre de Rousseau à M. L." D. M., de cette date, il y a une note sur un certain Dictionnaire des Reaux-Arts qui se retrouve au livre XII des Confessions, et il estime que le livre est postérieur à la lettre. Mais il me paraît tout aussi possible que ce soit le contraire, à savoir que le livre soit antérieur à la lettre. Au reste, Rousseau

LES CONFESSIONS

Si j'ai insisté un peu longuement sur toute cette chronologie, c'est parce qu'il y a plus qu'un intérêt de curiosité, il y a «n intérêt littéraire à savoir où et quand furent écrits les douze livres des Confessions. Les deux Parties de l'ouvrage, par exemple, sont loin d'avoir pour le lecteur le même genre d'attrait ; Rousseau estimait lui-même que la seconde Partie, si elle avait sur la première un avantage, à savoir « l'importance des choses », ne pouvait, « à cela près, que lui être inférieure en tout. » (II, 7). Ces a choses », qui sont l'objet de la seconde Partie, sont l'arrivée de Rousseau à Paris, ses relations, puis ses brouilles avec les gens de lettres, la composition et la condamnation de ses œuvres, ses persécutions et sa fuite de ville en ville, et cela est, en effet, « important » à connaître; mais il est certain que le récit de son enfance et de sa jeunesse, qui remplit la première Partie, a pour nous infiniment plus de charme : cette différence d'intérêt tient-elle donc uniquement, comme le dit Rousseau, à la différence des matières traitées dans les deux Parties?

Rousseau a raconté, à la fin de la première Partie, son départ de la Savoie pour Paris. Au moment où il commence la seconde Partie, il s'attriste : il n'a eu jusqu'ici, dit-il, que des souvenirs délicieux à rappeler; et ce qu'il a maintenant à raconter ne lui offre plus que « malheurs, perfidies, souvenirs attristants et déchirants. » Ainsi ce départ pour Paris, qui ferme la première Partie et ouvre la seconde, nous apparaît comme une date mémorable et funeste qui sépare à la fois les Mémoires et la vie de

n'a guère pu écrire les trois quarts du livre XII après le 20 novembre 1770, parce qu'il a commencé à lire en public ses Confessions dès l'hiver de 1770 ; la seconde lecture (on sait qu'il y en eut trois) a dû avoir lieu avant le 8 février 1771 et peut-être bien avant : Dussaulx assista à cette seconde lecture, ce qu'il n'aurait pu faire après le 8 février, date de la représeniation du Persifleur et de la brouille de Dussaulx avec Rousseau â cette occasion (voir Musset-Pathay, II, 203). Donc la date (inconnue) de la première lecture a pu être faite, à plus forte raison, bien avant le 8 février 1771, en janvier 1771 et peut-être en décembre 1770. De fin novembre 1770 à sa première lecture, Rousseau n'aurait donc eu qu'un mois ou deux pour écrire les trois quarts du livre XII, ce qui me paraît bien insuffisant, si toutefois Rousseau, comme il est vraisemblable, ne commença à lire ses Confessions que quand il eût achevé de les écrire.

Rousseau en deux périodes d'égale longueur : dans ses Mémoires, en effet, la première Partie a six livres, et six livres aussi la seconde; et, dans sa vie, selon ses propres expressions, « le sort qui, durant trente ans, avait favorisé ses penchants (jusqu'au départ pour Paris), va les contrarier durant trente autres (1). » De là selon lui, « le tableau si différent qu'il va développer » dans la seconde Partie. Pourtant ce tableau n'a pas que des ombres, car Rousseau n'a pas toujours été malheureux de Paris à Wotton, et même ce Paris, d'où il fait dater ses infortunes, a dû lui laisser des souvenirs qui ne sont pas tous « déchij^xxtsrTyTK est-ce pas, par exemple, à Paris que, suivant la belle image de Vauvenargues, qu'il eût été très capable de trouver lui-même, il a pu jouir de « ces premiers regards de la gloire qui sont plus doux que les feux de l'aurore ? » Si donc la seconde Partie des Confessions est, de l'aveu de Rousseau, inférieure à la première, c'est peut-être moins la faute des événements qu'il conte que la faute du conteur. Et, en effet, le Rousseau qui va écrire la seconde Partie des Confessions est très différent du Rousseau qui a écrit la première; et il s'en rend très bien compte, car il parle, au début de la seconde Partie, de « sa mémoire et de sa tête affaiblies qui le rendent presqu'incapable de tout travail. »

Mais comment expliquer un si profond « affaiblissement », alors qu'il n'y a, on l'a vu, entre la rédaction de la première et celle de la seconde Partie, qu'un intervalle de deux ans à peine ? C'est, je crois, parce que dans cet intervalle vient se placer la crise de folie qui a marqué, on s'en souvient, son départ précipité de Douvres : cette crise l'a plongé dans un abattement physique et moral dont il ne s'est jamais complètement relevé. Au lendemain même de cette crise, il parle, dans une lettre au marquis de Mirabeau (9 juin 1767), de son « anéantissement moral », et, un peu plus tard, il écrit à M"'^ de Boufîlers : « Je vieillis dans les ennuis ; mon âme est affaiblie, ma tête est perdue » (25 février 1768). Or, la crise de Douvres a très fort aggravé

(1) En réalité, la première partie comprend vingt-neuf ans de sa vie (de 1712 à 1741) et la seconde vingt-quatre ans (de 1741 à 1765).

LÉS CONFESSIONS

cette manie de persécution à laquelle il était, on l'a vu, de plus en plus en proie : et c'est précisément au début de la seconde Partie des Confessions qu'il a écrit ces lignes qu'on ne peut lire sans avoir profondément pitié de lui : « Les planchers, sous lesquels je suis, ont des yeux, les murs qui m'entourent ont des oreilles; environné d'espions et de surveillants malveillants et vigilants, inquiet et distrait, je jette à la hâte sur le papier quelques mots interrompus qu'à peine j'ai le temps de relire, encore moins de corriger. Qu'on juge si c'est là de quoi faire des tableaux agréables et leur donner un coloris bien attrayant ». — Et qu'on juge aussi si ces lignes attristantes sont faites pour nous inspirer, dans les jugements que Rousseau va porter sur ses « ennemis », la confiance intrépide et sans réserve dont ne se départent jamais certains biographes, et il en naît toujours de nouveaux, que l'on pourrait appeler sans leur faire tort, et peut-être même sans leur déplaire, la secte des Rousseaulàtres. Au reste, je me hâte de le dire, l'on se tromperait grandement, et l'on serait injuste envers Rousseau, si l'on s'autorisait de passages pareils à ceux que j'ai cités, et qui sont si nombreux, dans les Confessions, pour repousser a priori, comme entachés de folie, tous ses griefs sans exception contre ses anciens amis. Sans doute certains de ces griefs se réfutent par leur absurdité même ; mais il en est d'autres où la vérité se mêle à Verreur et il n'est pas facile alors de dégager la vérité de tout ce qui n'est pas elle. Ce qui serait plus difficile encore, ce serait de démêler, si par hasard il le fallait, l'erreur du mensonge, et ceci nous conduit donc à nous demander jusqu'à quel point l'auteur des Confessions a été sincère.

Que faut-il penser de cette prétention de Rousseau d'avoir <( tout dit », et d'avoir été vrai comme aucun auteur de Mémoires n'avait osé l'être avant lui ? A cette question, qui est particulièrement délicate, — car rien n'est plus malaisé, et même ne paraît plus téméraire, que d'apprécier la sincérité d'un auteur —, on a fait, sans toujours les justifier, des réponses catégoriques et contraires. Pour essayer de formuler nous-mêmes une réponse motivée, tâchons avant tout de déterminer quel a été le dessein

de Rousseau quand il a entrepris de raconter sa vie. Ce dessein, a-t-on dit, a évolué : jusqu'à sa querelle avec Hume, c'est-à-dire jusqu'en 1766, le but de Rousseau a été exclusivement psychologique : il voulait, comme il l'a dit, être utile aux hommes, leur apprendre à se connaître en se montrant lui-même à eux tel qu'il était au fond de l'âme. A partir de sa brouille avec Hume, il a songé à se défendre et ses Confessions deviennent, alors seulement, « un plaidoyer contre l'injustice et le mensonge de ses ennemis. » C'est la thèse de Jansen (1), reprise, avec du reste d'importantes modifications, par M. Schinz, qui s'exprime ainsi : « à l'origine, l'idée maîtresse de Rousseau était de donner un document psychologique... Si, plus tard, en suite de l'action des événements sur son esprit, il a abandonné celte notion d'autobiographie psychologique, il l'a fait en partie à son propre insu et sûrement contre son désir (2). » Je n'en crois rien ; et il me suffira peut-être de rappeler au lecteur ce que Rousseau écrivait à Duclos, le 13 janvier 1765, avant d'avoir commencé les Confessions, du moins sous la forme définitive qu'il leur a donnée. « Ils (mes ennemis) travaillent beaucoup à me faciliter l'entreprise d'écrire ma vie. » Et comment lui « facilitait-on » cette entreprise ? en levant les scrupules qui l'avaient relardée jusqu'ici : il hésitait à livrer les secrets de ses anciens amis ; mais voici que M™^ d'Épinay a livré les siens ; eh bien ! « il la fera connaître elle ne le croit pas si bien instruit; puisqu'elle l'y force, il dira tout » ; et ses Confessions seront la réplique victorieuse à ce Sentiment des citoyens qui vient de paraître et qu'a inspiré, il en est pleinement convaincu, « la dame d'Épinay ». Ne saisit-on pas ici, k Vorigine même des Çonfessions, l'intention apologétique ?

Cette intention, d'ailleurs, n'a pas seule présidé, fort heureusement, à l'élaboration des Mémoires ; et sans parler ici de la joie de se souvenir (j'en parlerai plus loin et longuement), on y rencontre aussi l'intention psychologique — forcément, puisqu'on ne peut pas se défendre contre des accusations sans se

(1) Jansen: ibid., p. 14.

(2) Revue d'histoire littéraire de la France, 1906, p. 267, 8.

LES CONfESSÎONS

faire connaître ni, par conséquent, sans s'efforcer et, dans tous les cas, sans faire semblant de se connaître. Les deux intentions, psychologique et apologétique, apparaissent donc toutes deux à la fois dans ce que j'ai appelé les premières ébauches des Confessions.

Pourquoi, par exemple, Rousseau écrit-il, dès le mois de janvier 1762, ses quatre Lettres à Malesherbes ? pour com&a///'e la fausse idée que le public et ses amis se font de son caractère, et en particulier, des motifs qui lui font rechercher la campagne et la solitude. Malesherbes ne lui a-t-il pas écrit : « Cette mélancolie sombre qui fait le malheur de votre vie est prodigieusement augmentée par la solitude. » — « Oh! Monsieur, proteste Rousseau, comme vous vous trompez ! »

Ses amis de Paris publient partout que c'est par vanité qu'il s'isole, et Diderot écrit, en le visant, lui Rousseau, comment en douter? la fameuse phrase : « il n'y a que le méchant qui soit seul ». C'est pour réfuter cette phrase maudite, qui lui restera sur le cœur jusqu'à son dernier jour (il y reviendra encore dans son second Dialogue), que Rousseau écrit dans son Portrait : « Je crois qu'il serait aisé de prouver que l'homme qui s'écarte le plus de la société est celui qui lui nuit le moins. L'enfer du méchant est d'être réduit à vivre seul avec lui-même ; mais c'est le Paradis de l'homme de bien et il n'y a point pour lui de spectacle plus agréable que celui de sa propre conscience. » Le « paradis » ! on sait où le plaçait le Mondain, de Voltaire, et tout le dix-huitième siècle avec lui : c'était dans les salons, à l'Opéra, parmi le luxe, les fins soupers et les causeries : or, pour renoncer volontairement à ces plaisirs « divins », et aller vivre au fond des bois, il fallait, c'est ce que pensaient sincèrement les amis de Rousseau, et Malesherbes lui-même, avoir une furieuse envie de se singulariser et « de faire parler de soi » (1^" Lettre à Malesherbes).

Ainsi personne ne le comprend et la raison en est — ce sont les premiers mots du Manuscrit de Neuchâtel, c'est-à-dire, de la rédaction primitive des Confessions — que « même parmi ceux qui se piquent le plus de connaître les hommes, chacun ne con-

naît guère que soi, et on se fait la règle de tout. ))Eli bien I il va apprendre aux hommes à sortir d'eux-mêmes en leur offrant le portrait d'un homme qui ne leur ressemble en rien, car cet homme est « une espèce à part ». De cette façon, il enrichira la science psychologique d'un exemplaire inédit de l'humanité. « J'ai résolu, dit-il dans cette première page des Confessions primitives, de faire faire aux lecteurs un pas de plus dans la connaissance des hommes, en les tirant, s'il est possible, de cette règle unique et fautive de juger toujours du cœur d'autrui par le sien ; tandis qu'au contraire, il faudrait souvent, pour connaître le sien même, commencer par celui d'autrui. Je veux tâcher que, pour apprendre à s'apprécier, on puisse avoir une pièce de comparaison, que chacun puisse connaître soi et un autre, et cet autre ce sera moi » ; moi, que l'on méconnaît, que j'ai donc à défendre contre « les systèmes formés par mes ennemis personnels » (ainsi parle-t-il dès la première rédaction des Confessions); et, pour « me bien faire connaître », il faut que « je fasse connaître aussi » mes ennemis ; qu'on « ne s'attende donc pas que j'aie pour d'autres des ménagements que je n'ai pas pour moimême ». C'est de la psychologie, si l'on veut, mais essentiellement défensive, et qui se propose même, on le voit, d'être agressive : et cela, non pas, comme le veut Jansen, à partir de la querelle avec Hume, mais bien avant cette querelle, à Motiers même, où il a écrit cette première rédaction de ses Confessions, Maintenant pourra-t-il parler de lui en psychologue véridique ? pourra-t-il se peindre tel qu'il est, sans fard ni réticence, mettre enfin son âme à nu devant le lecteur ? Il n'en doute pas ; car ce qu'il se propose, « nul homme n'a osé le faire jusqu'ici », pas même Montaigne, ce « faux sincère », qui se montre certes avec des défauts, mais qui (c ne s'en donne que d'aimables. » Rousseau, lui, ne cachera rien, ni défauts, ni vices, et l'on sait qu'il donnera pour épigraphe à ses Confessions ce mot de Perse : intas et in ente. Il s'agit donc de savoir si ce qu'il « se propose » de faire, il l'a fait; c'est-à-dire s'il nous a réellement fait connaître, comme il s'en vante dans sa première rédaction, non (( des actes extérieurs », mais « ce qui n'était connu que

LES CONFESSIONS

de lui, sa manière d'être intérieure » ; c'est ce que va nous apprendre un examen critique des Confessions.

Et tout d'abord Rousseau a très bien vu ce qu'il fallait faire pour que son œuvre fût positivement, comme il la voulait, unique en son genre : c'était de nous révéler, non pas seulement ses actions, mais les vrais motifs de ses actions, c'est-à-dire ces motifs secrets que taisent toujours les auteurs de Mémoires, soit parce qu'ils se les cachent à eux-mêmes, soit parce qu'ils les ignorent, n'ayant pas pris la peine, ou n'ayant pas le courage de s'interroger franchement et de se juger impitoyablement. Rousseau aura, semble-t-il, ce courage, puisqu'il intitule bravement la première rédaction de ses Mémoires : « Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau, contenant le détail des événements de sa vie et de ses sentiments secrets dans toutes les situations où il s'est trouvé » ; et il a raison d'affirmer, dès les premières pages de cette rédaction, « qu'il aura fait une chose unique, s'il remplit bien ses engagements. » Or il est fermement décidé à les remplir et à rester fidèle à son titre, car, dit-il, « jamais la dévote la plus craintive ne fit un meilleur examen de conscience que celui auquel je me prépare ; jamais elle ne déploya plus scrupuleusement à son confesseur tous les replis de son âme que je vais déployer tous ceux de la mienne au public. » S'il fait cela vraiment, s'il dévoile au grand jour ce qu'on ose à peine chuclioter dans l'ombre du confessionnal, alors il aura le droit de dire, comme il a fait, de son livre : « C'est l'histoire la plus secrète de mon âme, ce sont mes confessions à toute rigueur. » Voyons donc comment il s'est confessé.

Il est certain qu'il nous a fait, sur sa vie et sur sa personne, d'étranges aveux et dépouillés de tout artifice. Il nous décrit, avec ses infirmités physiques, ses vices les plus secrets et les plus honteux, le tout sans voile ni réticence, si bien qu'on peut dire que, dans ses Confessions, ce n'est pas seulement son âme qu'il a mise à nu. Il s'est excusé des « réticences involontaires » qu'on peut reprocher à l'auteur des Confessions ; il y a parfois, dit-il, « caché le côté difforme et s'est peint de profil. » Il se calomnie vraiment : il a bien tout montré, même ce qu'il aurait

mieux fait de garder pour lui ; il ne s'est pas peint seulement, comme il dit, « de profil », mais de face, et même de dos! Que de fois le lecteur, abasourdi ou scandalisé, se demande quel diable le pousse à nous étaler ainsi toutes ses misères, à nous dire enfin tant de choses qu'on ne lui demandait pas ; c'est qu'au fond toutes ces révélations, tous ces détails si précis et parfois si répugnants, tant de franchise, en un mot, et tant de cynisme, tout cela était conforme au dessein et j'ajoute : à la tactique qu'il a suivis d'un bout à l'autre de ses Confessions. Il avait dit jadis dans son Portrait : « J'aimerais mieux être oublié de tout le genre humain que d'être regardé comme un homme ordinaire. » Il faut donc que son livre soit un livre extraordinaire, qu'on ne puisse confondre, ni même comparer avec n'iniporte quelle autre autobiographie, un livre enfin dont il ait le droit de dire un jour dans ses Dialogues : « cette œuvre unique parmi les hommes. » Voulant expliquer précisément pourquoi, dans ses Confessions, « il n'a rien tu de ce qui était à sa charge », il attribue la hardiesse de ses aveux à « un tour d'esprit » très particulier qui vient, dit-il, « d'éloignement pour toute imitation. » (4^^ Promenade). En écrivant des Mémoires si pleinement, si courageusement confidentiels, il n'a imité aucun auteur et son livre défie à jamais toute imitation : « les plus sincères (parmi les auteurs de Mémoires), sont vrais tout au plus dans ce qu'ils disent, mais ils mentent par leurs réticences. » C'est donc avant tout, je crois, pour se distinguer d'eux /ozi5, qu'il a tout avoué (1).

C'est aussi pour un autre motif, et dont il ne s'est nullement caché. A-t-on remarqué que, lorsqu'il nous raconte certaines de ses fautes, il ne s'accuse pas seulement : il prend plaisir à s'accuser et à se charger. Pourquoi cela? « La sincérité, dit La Roche-

(1) Chateaubriand, qui aura, dans ses Mémoires d'Ouire-Tombe, de ces « réticences », où Rousseau voit autant de mensonges, explique d'avance (dans sa lettre à Joubert de décembre 1803), pourquoi, à l'inverse de ce qu'a fait Rousseau, il « n'entretiendra pas la postérité du détail de ses faiblesses » ; c'est, dit-il, parce qu' « il ne faut présenter au monde que ce qui est beau. » Mais alors on se peint en beau, et c'est bien ce qu'il a fait dans ses Mémoires, lesquels ne sont plus dès lors, comme ceux de Rousseau, des Confessions.

Les confessions

foucauld, est un désir de se dédommager de ses défauts et de les diminuer même, par le mérite de les avouer. » Rousseau, lui, par l'aveu de ses fautes, prétend les « diminuer » au point de les effacer. C'est une idée, ancrée dans son esprit bien avant qu'il songe à écrire ses Mémoires, qu'avouer, c'est avoir droit au pardon, et même il ira jusqu'à écrire à M™^ Dupin vingt ans avant les Confessions : « Rempli de travers et de défauts, je sais du moins les haïr; il est des retours sur nos fautes qui valent mieux que de n'en avoir pas commis. » Et de même dans ses Confessions : on dirait parfois qu'il est moins honteux d'avoir tel défaut que fier d'avoir osé l'avouer (1). C'est que, pour lui, confesser ses fautes sincèrement, et surtout, notons-le, publiquement, c'est les expier. Et c'est aussi s'en faire absoudre : par exemple, il a avoué, on le sait, dans VEmile, l'abandon de ses enfants : qui donc oserait désormais lui en faire un crime ? « le remords (d'avoir exposé mes enfants) devint si vif qu'il m'arracha presque l'aveu public de ma faute au commencement de VEmile ; et le trait même est si clair qu'après un tel passage il est surprenant qu'on ait eu le courage de me la reprocher. » [Confessions, II, 12). Dans un autre passage des Confessions, il vient d'avouer qu'il a accusé faussement Marion, la servante de M"'^ de Vercellis, d'avoir volé un ruban qu'il avait volé lui-même ; et, l'aveu fait, il explique ainsi pourquoi il l'a fait : « ce poids était resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience; et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte (par mon aveu) a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes Confessions » (I, 2) (2). Ainsi des autres fautes qu'il confesse, et qu'il « rachète », c'est un mot de lui, par sa confession. Avouer, pour lui, c'est prévenir les reproches et mériter l'absolution : on comprend dès lors qu'il n'ait pas fait trop de façons pour nous

(1) Il eûtété ravi, s'il eût pu la lire, de cette note de Bernardin de Saint-Pierre dans le Préambule de son Arcadie (1781) : <x Plus les fautes dont Rousseau s'accuse (dans ses Confessions) sont humiliantes, plus l'aveu qu'il en fait est sublime. »

(2) Je ne puis me tenir de citer ici une réflexion de M^^e de Cliarrière : « Au lieu d'entretenir la postérité de ses remords sur Marion, il aurait dû, de son vivant, la rechercher et réparer sa faute. » (Pli. Godet : M'"« de Charrière et ses amis, 1906, I, 435.)

confesser ses péchés petits et grands. Il espère que le lecteur lui dira ce que Julie écrivait à Saint-Preux : « Je trouvai moins de tort dans votre faute que de mérite à la confesser (1). »

Une chose encore facilitait ses aveux : c'est la haute idée qu'il avait de lui-même. Il n'a dissimulé, dans ses Confessions, ni défauts ni vices; eh bien! la trompette du jugement dernier peut sonner : on connaît le discours qu'il tiendra à l'Éternel et son défi à tout homme d'oser dire, à cette heure suprême, qu'il a été meilleur que Jean-Jacques Rousseau. Déjà, dans ses Lettres à Malesherbes, il pouvait hardiment déclarer qu'il avait « le sentiment de ses vices », puisque c'est avec la même intrépidité qu'il ajoutait aussitôt : « J'ai pour moi une haute estime. » Quand, plus tard, à Wootton,il rédigera ses Mémoires, il n'aura point de secret pour son lecteur ; c'est sans crainte qu'il lui ouvrira toute son âme, car, à ce moment même, il écrit à Mylord Maréchal : « Je me sens une âme qui se peut montrer » (20 juillet 1766). Il peut donc, en toute sécurité, et comme il s'en vante sans cesse, « dire tout »; il peut parler à son aise de ses menteries, de ses voleries, et même de ses coucheries : car tout cela, son âme vertueuse a de quoi le surpayer. « Se priser et se mépriser, disait Montaigne, naissent souvent de pareil air d'arrogance. » Qu'on écoute Rousseau lui-même parlant de ses Confessions : « sentant que le bien surpassait le mal, j'avais intérêt à tout dire et j'ai tout dit. » Promenade). Et encore : «autrefois (quand j'écrivais mes Confessions), je faisais l'aveu de mes fautes avec plus de franchise que de honte, parce que je ne doutais pas qu'on ne vit ce qui les rachetait et que je sentais au dedans de moi. »

Enfin, et ceci est ce que j'appellais plus haut sa tactique : de s'accuser, comme il fait, cela lui permet d'accuser les autres. Dans sa pensée, sa sévérité envers lui-même n'est pas seulement la rançon de sa sévérité envers ses ennemis : elle est

(1) Et il pouvait dire aussi, comme Montaigne, {qu'il imite plus qu'il ne croit, dans ses Confessions), qu'il fournit largement au lecteur hostile de quoi (( mordre en ses imperfections avouées », mais c'est avec l'espoir qu'en devançant l'ennemi (par ses aveux) il « lui édentera sa morsure ». {Essais, III, 9).

LES CONFESSIONS

encore, elle est surtout la preuve indéniable de sa parfaite véracité quand il parle des autres. Qui donc, en effet, oserait douter de la parole d'un homme qui a poussé la franchise jusqu'à se montrer à nous, suivant son mot, « méprisable et vil quand il l'a été?» Cette habileté, à la fois courageuse et perfide, car elle consiste à se frapper d'un coup désespéré pour être plus sûr ensuite d'immoler autrui, n'avait point échappé aux contemporains. Avant l'apparition des Confessions, Diderot, qui les connaissait un peu par ce qu'en avaient révélé les lectures de Rousseau, essayait en 1778 de prévenir ainsi son accusateur : (( Si, par une bizarrerie qui n'est pas sans exemple, il paraissait jamais un ouvrage où d'honnêtes gens fussent impitoyablement déchirés par un artificieux scélérat qui, pour donner quelque vraisemblance à ses injustes et cruelles imputatations, se peindrait lui-même de couleurs odieuses... (1) » Et, cinq ans plus tard, quand parurent les Confessions^ Servan écrivait : a les condamnations qu'il porte sur lui-même jurent la vérité de celles qu'il fait subir aux autres (2). » En maint endroit de son livre, quand il va porter un jugement sur quelqu'un, Rousseau se plaît à faire remarquer au lecteur que, ne s'étant pas épargné, il ne doit pas non plus épargner la personne qu'il va nous peindre ; et, donc, s'étant confessé luimême, il la confesse : il ne lui est jamais venu à l'esprit qu'il n'avait peut-être pas le droit de parler des autres comme il parlait de lui, et c'est avec une pleine assurance qu'il écrit dans la

(1) Diderot : Essai sur les règnes de Claude et de Néron, 1778.

(2) Servan: Réflexions sur les Confessions de J.-J. Rousseau, 1783. Un peu plus tard encore, en 1787, Marmontel, à l'article Mémoires, de ses Éléments de littérature, s'indignait, sans nommer Rousseau, mais en ne songeant qu'à lui, contre cette a sincérité cynique » et cette « sorte d'ostentation et d'honneur à révéler sa propre honte, soit pour faire dire qu'on a osé ce que nul autre n'avait osé encore ; soit pour accréditer, par quelques aveux humiliants, les éloges qu'on se réserve et par lesquels on se dédommage ; soit pour s'autoriser à dire impudemment d'autrui encore plus de mal que de soi-même. » Et Marmontel terminait ainsi sa diatribe : « il faut espérer que ce mo3^en d'amuser la malice humaine ne sera jamais employé deux fois. » En effet, on n'a pas vu deux fois les Confessions : seulement pour en faire de pareilles, ce n'est pas « le cynisme », mais, ce que n'a pas voulu voir l'envieux Marmontel, c'est aussi le génie qui a manqué.

première rédaction de ses Mémoires : « Les liaisons que j'ai eues avec plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi. Je ne puis me bien faire connaître que je ne les fasse connaître aussi et l'on ne doit pas s'attendre. . . que j'aurai pour d'autres des ménagements que je n'ai pas pour moi-même. » Grâce à cette espèce de compensation, qui lui paraît très légitime, il fait payer à autrui le prix de ses aveux : (( il y a des gens, disait M"^^ Gornuel, qui font pleurer leurs péchés aux autres. »

Soyons juste : il a lui-même pleuré les siens. Il a cinquantetrois ans quand il commence ses Confessions : par ses lectures, par ses réflexions sur lui-même dans la solitude, et enfin par ses œuvres même, à mesure qu'il les écrivait et qu'il s'exaltait en traçant les portraits d'un Saint-Preux et d'une Julie et en ornant son Emile des plus belles vertus, il a peu à peu conçu un idéal moral qui est, somme toute, noble et élevé. Or, quand il compare maintenant sa conduite passée à son idéal présent, il ne peut pas, quoi qu'il invente pour les pallier, ne pas regretter, dans son for intérieur, les pires fautes de sa vie ; et alors c'est,je crois, bien sincèrement que le sévère moraliste d'Emile blâme et condamne Jean-Jacques le menteur et le voleur et surtout Jean-Jacques le mauvais père. Si ses aveux n'effacent pas ses fautes, comme il avait tort de le croire — ou de le dire, — son repentir, du moins, peut en quelque mesure les atténuer à nos yeux ; comme aussi cette considération que, lorsqu'il les a commises, et cela ressort encore des Confessions , il n'en mesurait pas toute la gravité. Et ne faut-il pas enfin lui tenir compte d'un certain courage? il en faut toujours pour s'accuser ; et, dès lors, ne serions-nous pas quelque peu injustes, si nous nous armions contre lui de sa franchise même pour l'en accabler et pour juger à toute rigueur des fautes que nous ne connaissons que par lui ? Son fameux passage sur le jugement dernier, qui ouvre les Confessions, contient certainement, à travers ses exagérations et ses vanteries coutumières, une part de vérité : y a-t-il, en efTet, beaucoup de gens, je ne dirai pas, suivant son mot, qui soient « meilleurs que lui », mais qui, parmi ceux-là même que nous

LES CONFESSIONS

estimons le plus, ne perdraient pas un peu de notre estime, s'ils faisaient ce qu'il a fait lui-même en maint endroit de son livre : si, comme lui, ils nous (( découvraient leur cœur», tout le fond de leur cœur ?

Mais lui-même enfin, et c'est la dernière question que soulèvent les Confessions y que nous a-t-il fait lire au fond de son cœur? est-ce toujours ce qu'il y lisait quand il était sincère avec luimême, et s'est-il peint, en un mot, tel qu'il voulait nous paraître ou bien tel qu'il était ? « Si Rousseau, dit Brunetière, ne s'était pas senti coupable de beaucoup de choses qu'on lui reprochait, il n'aurait pas écrit ses Confessions, qui n'ont eu pour objet que de le disculper, en transportant la cause de ses fautes aux autres. Mécontent de lui-même, cela lui déplaisait qu'on le vît tel qu'il était. En nous faisant ses Confessioms, il voulait nous donner le chapge et, après tout, le calcul n'a pas été si mauvais, puisqu'on dispute encore de ce qu'il fut. Mais alors qui trompe-t on ici quand on parle de sincérité ? car, à vrai dire, s'il s'est confessé, c'est pour arranger la vérité selon ses convenances, en bon français, pour la défigurer. Il a craint qu'on ne la découvrît, s'il ne laissait après lui parler pour lui que ses œuvres et ses actes, et, entre eux et elle, il a interposé le mensonge des Confessions. Ce n'est pas un aveu qu'il a fait, c'est une précaution qu'il a prise contre la postérité. Ses Mémoires ne sont pas ceux de l'homme qu'il fut vraiment, ni même de l'homme qu'il eût voulu être : c'est tout simplement le roman de ce qu'il a voulu qu'on le crût (1). » C'est là, à mon avis, juger trop sévèrement les Confessions, et c'est même, en un point, se méprendre complètement sur le caractère dè leur auteur.

Rousseau, dit-on, n'a pas fait le portrait, « de l'homme qu'il eût voulu être » : je le crois bien ! car il a, le plus souvent, fait le portrait de l'homme qu'il croyait être réellement. Sans nul doute, et comme tous les auteurs de Mémoires sans exception,

(1) Brunetière : Questions de critique, 227.

M. Maugras qui, dans son livre sur Voltaire et Bousseau, a immolé Rousseau à la gloire de Voltaire, a renchéri sur Brunetière : Les Confessions sont un tissu « de calomnies, une œuvre de haine, de passion, à laquelle on n'aurait jamais dû ajouter foi. » {Voltaire et Rousseau, 1886, p. 576 )

il s'est peint tel qu'il voulait que le vît la postérité : mais il n'était pas très loin de se voir tel qu'il s'est peint et son orgueil nous répond presque de sa sincérité. Sa folie, elle, nous en répond absolument, toutes les fois qu'il parle des persécutions auxquelles il se croit en butte. Qu'il ait dit trop de bien de lui, et trop de mal de ses ennemis, ce n'est pas douteux ; mais le plus souvent, sinon toujours, il a pensé ce qu'il en disait : et si cela ne fait pas l'éloge de sa modestie, cela ne permet pas non plus de juger d'un mot son livre, et d'un mot flétrissant : « le mensonge des Confessions », parce que ce livre est très loin d'être un livre de mauvaise foi (1),

Il y a certes, dans les Co77/esszo/75, de nombreuses inexactitiludes ; mais elles ne sont pas toutes également reprochables à Rousseau. 11 y a, tout d'abord, les inexactitudes voulues par l'auteur, et voulues précisément parce qu'il est auteur, €'est-àdire, soucieux d'intéresser son lecteur par un récit bien fait ou une page bien écrite. Regrettant, dans ses Confessions, le temps où il les écrivait à Wootton « avec plaisir et à son aise », Rousseau se rappelle qu'alors il pouvait « tourner ses descriptions sans gêne jusqu'à ce qu'il en fût content. » Et, plus tard, dans ses Rêveries, et toujours à propos des Confessions, il ne fait aucune difficulté d'avouer « qu'il aimait à s'étendre sur les moments lieureux de sa vie et qu'il les embellissait quelquefois des ornements que de tendres regrets venaient lui fournir. Je prêtais quelquefois à la vérité des charmes étrangers. » Ce sont là péchés d'artiste et il faudrait être bien ennemi de son plaisir pour reprocher à l'auteur de n'avoir pas préféré à ces « charmes » la vérité toute nue. Nous n'avons pas là de vrais mensonges, mais, tout au plus, des menteries de poète, et c'est le cas de dire avec La Fontaine :

Comme lui ne ment pas qui veut.

(1) Bien plus tard, dans le tome m de soii Histoire (posthume) de la Liiiératiire française classique, Brunetière écrit : « Dès la seconde page des Confessions, nous le prenons en flagrant délit de mensonge ou (Terreur» ; et il cite des inexactitudes qui sont bien des erreurs, mais ne sont pas des mensonges (page 303).

LES CONFESSIONS

Chateaubriand excusera Rousseau quand, pour s'excuser luimême, il écrira : « là où il n'y a pas de menterie, il n'y a pas de poésie (1). »

Il y a, dans les Confessions, d'autres altérations de la vérité qui paraissent moins innocentes : ce sont celles, par exemple, que, dans le récit de ses brouilles avec ses amis, à l'Hermitage, Rousseau se permet, semble-t-il, dans le but de se donner toujours le beau rôle : ce qu'il ne peut faire qu'en leur donnant à eux tous les torts, et parfois, des torts très graves, bref, en les calomniant. Mais il faut, je crois, dans ces querelles^ distinguer soigneusement entre la conduite de Rousseau et le récit qu'il nous en fait, c'est-à-dire entre Rousseau acteur et Rousseau narrateur : car si Tacteur, pour ainsi parler, mérite le blâme (et je crois l'avoir montré dans un précédent volume), on doit hésiter à condamner le narrateur, parce qu'il n'est pas pleinement responsable des faussetés qu'il a pu mettre dans ses narrations. Avant le voyage d'Angleterre, en effet, Rousseau a toute sa lucidité d'esprit, il n'y a qu'à lire ses lettres de cette époque : quelque méfiant qu'il soit, il raisonne toujours juste — quand il n'a pas intérêt à déraisonner et à forger des sophismes ; et les scènes de l'Hermitage sont de neuf ans antérieures au voyage d'Angleterre. Mais après le séjour en Angleterre, exactement à partir de sa lettre insensée à Hume, quand il parle de ses ennemis, c'est-à-dire de ses persécuteurs, il exlravague ; et sa responsabilité va s'atténuant de plus en plus à mesure que s'obscurcit sa raison. Or, à quelle époque a-t-il écrit ce fameux livre IX qui contient le récit de ses querelles à l'Hermitage ? en 1769 ou 1770, à Monquin, c'est-à-dire trois ans après cette crise de Douvres qui a fait décidément de lui, et pour le reste de ses jours, un maniaque de la persécution. Quand donc il raconte ces

(1) Il y a aussi (il faut tout dire) les faits qu'il arrange, non plus pour embellir son récit, mais tout simplement pour se faire valoir : par exemple, pour nous montrer combien sa conversion au calholicisme fut difficile à ceux qui l'entreprirent, il fait durer son séjour à l'hospice de Turin « plus de deux mois », alors que les registres de l'hospice établissent que ce séjour n'a été que de onze jours. (C'est ce qu'a démontré M. Masson dans VHistoire littéraire delà France, janv. -mars 1914.)

JEAP^-JACQUES ROUSSEAU

événements de l'Hermitage et qu'il les arrange à sa manière, on n'a pas, je crois, le droit de dire qu'il ment, parce que, s'il ne les présente pas tout à fait tels qu'ils se sont passés jadis, il les présente tels qu'il les voit maintenant, transformés et assombris par ses enragés soupçons, disons le mot : par sa folie ; or un fou divague, il ne ment pas.

Mais les Confessions ne sont pas seulement l'histoire des événements de sa vie; elles, sont encore, elles sont essentiellement, il l'affirme à mainte reprise, « l'histoire de son âme ». Il accorde qu'il peut se tromper sur des faits et des dates ; mais « je ne peux pas, dit-il, me tromper sur ce que j'ai senti, ni sur ce que mes sentiments m'ont fait faire : et voilà de quoi principalement il s'agit. L'objet propre de mes Confessions est de faire connaître exactement mon intérieur dans toutes les situations de ma vie » (II, 7). Ainsi les faits dont il parle, nous ne les connaissons que par le retentissement qu'ils ont eu et le souvenir qu'ils ont laissé dans son âme : rien donc de plus subjectif que ces Mémoires. Pourtant il s'appuie, quand il peut, sur des documents certains et, comme on dit, objectifs, qui sont les lettres écrites ou reçues par lui. Malheureusement il n'a gardé le brouillon des unes et l'original des autres qu'à partir de 1754 environ et il n'a pu en faire bénéficier que deux de ses livres, les livres IX et X ; il est vrai que ces livres sont des plus importants à ses yeux, puisqu'ils racontent les séjours à l'Hermitage et à Montmorency (1). Dans ces deux livres, Rousseau transcrit très fidèlement les lettres dont il a gardé copie et, grâce à ces lettres, on peut dire que, quand il y a des divergences sur des faits ou des dates entre Rousseau et M'"^ d'Épinay, c'est presque toujours Rousseau qui a raison. Mais avec le livre X finit le recueil de lettres qui a servi de guide à Rousseau. Qu'à cela ne tienne ! n'a-t-il pas ses souvenirs? ils sont si précis, à ce qu'il prétend, que sur leur

(1) « Il y a cependant, et très heureusement, un intervalle de six à sept ans dont j'ai des renseignements sûrs dans un recueil transcrit de lettres dont les originaux sont dans les mains de M. Du Peyrou. Ce recueil, qui fiait en 1760, comprend tout le temps de mon séjour à l'Hermitage et de ma brouillerie avec mes soi-disant amis : époque mémorable dans ma vie et qui fat la source de tous mes autres malhears » {Confessions, II, 7).

LES CONFESSIONS

trace il ne risque pas de s'égarer ni d'égarer le lecteur ; et ce dernier peut donc lire en toute confiance le livre XI, comme Rousseau l'y invite à la fin du livre X. Ainsi, les livres IX et X mis à part, Rousseau a écrit de mémoire ses Confessions : il le déclare d'ailleurs lui-même et reconnaît, on l'a vu, que sa mémoire a pu le tromper, mais seulement sur des faits matériels, jamais sur la forte impression que ces faits ont laissée dans son âme. Il n'a qu'un guide, mais il est sûr : c'est « la chaîne des sentiments qui ont marqué la succession de son être et, par eux, celle des événements qui en ont été la cause ou l'efTet. » (Confessions, II, 7). Rousseau, on le voit, prétend rendre inattaquable la véracité de ses Mémoires : ce qu'il offre, en effet, au lecteur, c'est l'histoire de ses sentiments ; or qui les connaît mieux que lui, qui les a éprouvés? pour les retrouver et les décrire et, avec eux, les événements dont ils sont inséparables, il lui suffit, il le dit expressément, « de rentrer en lui-même ». Contentons-nous donc de ce qu'il nous donne ; mais nous le donne-t-il vraiment et pouvait-il même nous le donner? je veux dire : pouvait il écrire, comme il prétend l'avoir fait, Vhistoire véridique de son âme 9

Il est trop évident que cela lui était impossible : pour retrouver, passé l'âge de cinquante ans, ses émotions dans les circonstances même les plus mémorables de sa jeunesse, il eût fallu qu'il pût faire renaître et ces circonstances et son cœur de vingt ans. Mais quelle que fût, et elle était très développée, sa mémoire affective, il ne pouvait revivre son passé qu'avec son cœur de quinquagénaire et c'est pourquoi il ajoutait forcément, dans ses récits, ses sentiments actuels à ses impressions de jadis. Il avait certainement prévu l'objection, car c'est, je crois, pour l'écarter, qu'il a écrit le passage suivant qui ne se trouve que dans la première rédaction de ses Mémoires : « En me livrant à la fois au souvenir de l'impression reçue et au sentiment présent, je peindrai doublement l'état de mon âme, savoir : au moment où l'événement m'est arrivé et au moment où je l'ai décrit. » Mais de ces deux choses, et à le supposer pleinement sincère, il n'en peut peindre qu'une seule avec exactitude, c'est l'état présent de son

âme ; car « le souvenir », qu'il invoque, ne lui rendra pas « l'impression reçue » ; il ne lui présentera son passé que transformé et surtout, comme nous Talions voir, embelli par son imagination.

Il a, dit-il, écrit la première partie des Confessions « avec plaisir » : c'est qu'il s'agit de son plus lointain passé et que c'est celui-là surtout qu'on se plaît à ressusciter et à poétiser, quand on est âgé et qu'on vit seul, à la campagne, avec ses pensées et ses souvenirs. Qu'on l'écoute lui-même : « les doux souvenirs de mes beaux ans, passés avec autant de tranquillité que d'innocence, m'ont laissé mille impressions charmantes que j'aime sans cesse à me rappeler. » (Confessions, II, 7). En dépit de sa misanthropie, il avait, comme tous les romanesques^ l'imagination riante : de même que, dans sa jeunesse, il avait bâti, malgré son dénuement, maints châteaux en Espagne dont il nous entretient dans les Confessions ; et, par exemple, à Turin, tandis qu'il couchait sur un grabat à un sou par nuit, il cherchait, à la messe du roi, « s'il n'y avait pas là quelque jeune princesse qui méritât son hommage et avec laquelle il pût faire un roman » ; de même, vieilli avant l'âge (« j'écrivais mes Confessions déjà vieux »), ce lui était un ravissement de revivre en imagination, c'est-à-dire, de romancer l'heureux temps de son enfance et de sa jeunesse. A mesure qu'il s'en éloignait, ce temps lui paraissait plus beau, plus belles aussi les femmes qu'il avait connues et aimées, plus délicieuses ces tranquilles retraites qu'il nous peint avec tant de charme, en Savoie ou à Montmorency; quand, chassé ou errant de pays en pays, il réussit enfin à trouver un asile, cet asile ne lui plait jamais comme ceux dont il a joui dans ces heureuses années, auprès de « sa chère maman », et il lui arrive, en s'installant dans son nouveau gîte, de soupirer : « ce n'est pas encore là mes Charmettes I »

Ainsi lorsqu'il se sent malheureux et se croit persécuté, il se réfugie, pour ainsi dire, dans son imagination : il est sûr d'y trouver deux remèdes certains contre ses maux, réels ou imaginaires : l'un, c'est de peupler d'êtres selon son cœur les champs et les bois où il aime à rêver, — et il écrit un roman qui s'ap-

LES CONFESSIONS

pelle la Nouvelle Héloïse; l'autre, c'est de reconstruire en pensée (( toutes les scènes de sa vie qui lui ont laissé de doux souvenirs » — et il écrit un autre roman, qui est le roman de sa vie, et c'est celui qui s'appelle les Confessions. Quand il aborde l'époque douloureuse qui ne lui offre que « souvenirs attristants et déchirants », il hésite à en faire le récit, parce que c'est en renouveler l'amertume et il ne s'occupe plus de son travail que « par force et le cœur serré de détresse ». (Confessions, II, 7). C'est qu'au fond il rêve toujours l'âge d'or ; mais comme l'état de nature, où il l'avait placé, était, il le reconnaissait avec amertume, à jamais aboli pour l'humanité, il recréait pour lui cet âge heureux, tantôt en poétisant ses souvenirs, tantôt en « transportant dans les asiles de la nature des êtres dignes de les habiter », et qui ressemblaient, du reste, aux êtres charmants qui l'avaient aimé. C'est ainsi que, moitié se souvenant, moitié imaginant, et confondant ses souvenirs avec ses imaginations, il s'attendrissait et s'enchantait lui-même au récit de ses belles années et restait, en dépit du sort contraire, invinciblement optimiste. Voilà, ce me semble, comment on peut expliquer « cette facilité d'oublier les maux que le'ciel, disait-il, lui avait ménagée », et qu'il devait, en grande partie du moins (car j'y reviendrai ailleurs), à son heureuse et bienfaisante imagination ; et voilà aussi pourquoi il a pu, au milieu même de ses infortunes, à Motiers et à Wootton, rédiger d'une plume alerte les pages pleines de fraîcheur et de vie qui abondent dans la première Partie des Confessions : si nous les trouvons, et à bon droit, enchanteresses, c'est parce qu'il s'était consolé et enchanté lui-même à mesure qu'il les écrivait.

Ses récits ont pu être et, je crois que, dans l'ensemble, ils ont été sincères : ils ne sont pas pour cela absolument dignes de foi. Choses et gens, il les a peints tels qu'ils étaient pour lui, c'est-àdire tantôt, dans la première partie de son livre, poétisés par ses souvenirs, par ses « tendres regrets », et enfin par son imagination d'artiste ; tantôt, au contraire, dans la seconde partie, assombris et enlaidis à plaisir par ses rancunes tenaces et son incurable folie. Aimait-il en somme la vérité? Oui, quand elle

lui était favorable et, au fond, je crois que sincèrement il la voyait toujours telle. Il l'aimait un peu comme son protecteur à Neuchâtel, le roi de Prusse, aimait, dit-on, la musique : Frédéric n'aimait pas proprement la musique, mais la flûte, ni proprement la flûte, mais sa flûte. Rousseau de même : la vérité, c'était, et ce ne pouvait être, que ce qu'il sentait si profondément et ce qu'il disait si éloquemment ; les airs qu'il jouait sur sa flûte, et qui le ravissaient, exprimaient la vérité de ses sentiments et c'était là pour lui à peu près toute la vérité. Tout ce qui ne s'accordait pas avec ce qu'il éprouvait ne pouvait être que fausseté et il écrivait tranquillement à la dernière page de ses Confessions : « J'ai dit la vérité ; si quelqu'un sait des choses contraires à ce que je viens d'exposer, fassent-elles mille fois prouvées, il sait des mensonges et des impostures. »

Les Confessions sont donc vraies, mais d'une vérité toute subjective : c'est ici le triomphe du moi et l'avènement de « l'égotisme » dans la littérature ; avènement mémorable, car tout le monde sait quelle a été, dans le romantisme et dans le lyrisme du xix^ siècle, la fortune inouïe de cette littérature personnelle et confidentielle inaugurée par l'auteur des Confessions. Je n'ai pas à étudier ici (il y faudrait des volumes) ce que doivent à Rousseau tant d'auteurs de romans autobiographiques ou de poésies lyriques personnelles, à la fois en France et à Tétranger. Mais je voudrais, en terminan t, essayer de découvrir pour quels motifs les Confessions ont eu tant de succès et exercé une si grande influence dans l'Europe entière ; et cela revient à chercher en elles ce qui, en dépit de beaucoup d'inutilités, et de quelques vilenies, a pu séduire et séduit encore tant de lecteurs.

Rousseau est, comme on sait, un mer\ei\\eux conteur : ses récits, vifs, éloquents ou tendres, voire parfois voluptueux, sont dans toutes les mémoires et défraient toutes les anthologies. Il excelle à graduer l'intérêt, aie ralentir et le tenir en suspens jusqu'à la catastrophe finale ; comme, par exemple, dans la plantation clandestine, par lui et le cousin Bernard, d'une bouture de saule au pied du grand noyer de la terrasse... jusqu'au brusque coup de pioche de M. Lambercier qui anéantit le patient travail

LÉS CONFESSIONS

des écoliers auquel nous avions assisté et aux détails duquel Rousseau avait su nous intéresser ; si bien que nous n'entendons pas « sans frémir », comme le voulait le conteur, « ces coups impitoyables » de M. Lambercier qui, dit-il, « portent au milieu » de son jeune cœur. Il réussit à nous intéresser à des gens fort peu intéressants par eux-mêmes ; et il excelle, c'est là son grand art, à grouper ses personnages en de vivants tableaux que nous ^ voyons et que nous n'oublions plus : qu'on revoie seulement en pensée la jolie M'"^ Basile tournant à demi la tête et montrant d'un simple mouvement de doigt la natte à ses pieds où va se précipiter l'ardent et timide Jean-Jacques... Je m'arrête : je n'ai voulu, par ces deux exemples connus de tous, que rappeler comment Rousseau sait conter et sait peindre. Mais d'autres l'ont su, autrement peut-être, mais aussi bien et parfois mieux que lui; et pourtant, quelque célèbres qu'aient pu être leurs œuvres, elles n'ont pas eu dans le monde l'action profonde qu'a eue l'œuvre de Rousseau. 11 ne faut donc pas chercher le secret de cette action dans les jolies histoires qu'il nous raconte ; je devais cependant en parler, car, chose étrange, elles occupent les trois quarts du livre. Rousseau a mérité cette critique que Pascal adressait à Montaigne : « il fait trop d'histoires. » Et l'excès ici est d'autant plus fâcheux que, parmi tant d'histoires, il en est qui paraissent longues, parce qu'elles sont insignifiantes. Si donc, comme j'ai essayé de le montrer, Rousseau ne ment pas vraiment dans son livre, le titre, du moins, de son livre est presque menteur : il s'y raconte, en effet, beaucoup plus qu'il ne s'y confesse.

Maintenant §e confesser, cela veut dire avouer humblement ses péchés : ainsi l'entendait un auteur de Confessions véritables qui s'appelait saint Augustin : a Hélas I combien me suis-je séché et consumé dans le vice !... Mon Dieu, je vous présente mon cœur. Voyez dans ses replis les plus cachés les fautes dont je me souviens. » Des fautes et des vices, voilà le véritable objet de toute confession sincère ; mais peut-être n'est-on complètement sincère qu'en se confessant à Dieu. En tous cas, et sans parler de l'humilité qui fait si totalement défaut à Rousseau, raconter sa vie, ses aventures et ses amours, cela ne

s'appelle pas faire sa confession ; et Rousseau aurait dû intituler son livre : Histoire anecdotique de ma vie. Il le sentait bien, puisqu'il avait écrit en tête de sa rédaction primitive : « Les Confessions de Jean-Jacques Rousseau contenant le détail des événements de sa vie et de ses sentiments secrets dans tontes les situations où il s*est trouvé. » Les « sentiments secrets », ce pouvait être là matière à confession : mais les « événements de la vie » ont souvent refoulé dans son livre, comme l'orgueil et l'envie de paraître à son avantage ont trop souvent refoulé dans son cœur, les sentiments vraiment secrets : c'est que ces sentiments là nous font généralement moins d'honneur que ceux qu'on découvre après coup et qu'on étale dans un livre. Ainsi ce n'est pas l'intérêt de ses récits, et ce n'est pas davantage la sincérité de ses aveux qui font de son livre ce qu'il est d'ailleurs réellement, comme l'affirmait Rousseau, un livre unique ; qu'est-ce donc? ceci je crois : il est, plus qu'aucun autre, profondément personnel, et c'est ce que je vais tâcher de mettre en lumière.

Avec beaucoup plus de raison que Montaigne, lequel encombre ses Essais de réflexions et d'anecdotes étrangères à sa personne, Rousseau aurait pu dire : «je suis la matière de mon livre ». Nulle matière ne lui était plus agréable à traiter ; il allait parler de l'être qu'il estimait le plus, c'était lui-même, et il allait en parler non plus, comme il avait fait jusque-là, dans ses autres œuvres, indirectement, par la bouche d'Alceste, d'Émile ou de Saint-Preux; mais en son nom et à la première personne ; et sa vanité, nous l'avons vu^ allait trouver son compte jusque dans l'aveu de ses pires fautes, cette vanité qui, suivant le mot d'Adolphe, « s'occupe d'elle-même en racontant le mal qu'elle a fait. » Il dit dans son Portrait : « Quand même je voudrais me faire valoir, je passe pour un homme si singulier que, chacun se plaisant à amplifier, je n'ai qu'à me reposer sur la voix publique ; elle me servira mieux que mes propres louanges. Ainsi, à ne consulter que mon intérêt, il serait plus adroit de laisser parler de moi les autres que d'en parler moi-même. Mais peut-être que, par un autre retour d'amour-propre, j'aime

LES CONFESSIONS

mieux qu'on en dise nioins de bien, et qiion en parle davantage. Or, si je laissais faire le public, qui en a tant parlé, il serait fort à craindre qu'en peu de temps il n'en parlât plus. » C'est à quoi il a mis bon ordre par ses Confessions : elles paraîtront quand il ne sera plus, et, donc, le public parlera de lui, même après sa mort ; et il en parlera comme il veut qu'on en parle, en connaissance de cause ; il entend par là : d'après l'idée qu'il aura donnée de lui.

C'est ce plaisir qu'il a à parler de lui, et à savoir qu'on en parlera encore après lui, qui l'anime au travail à travers ses persécutions et ses vagabondages, et donne à son œuvre cet entrain et cette allégresse qu'on remarque dans toute la première Partie des Confessions. S'il entre dans de menus détails et raconte de petits faits, ce n'est pas qu'il s'exagère leur importance, mais c'est qu'il aime à les raconter : « Je sais bien que le lecteur n'a pas grand besoin de savoir tout cela, mais j'ai besoin, moi, de le lui dire » ; et il le dit copieusement. Voici, par exemple, les anecdotes de son enfance qui lui reviennent en foule à l'esprit ; il y en a surtout cinq ou six... ; c'est beaucoup, dites-vous ; eh bien 1 « composons : je vous fais grâce de cinq ; mais j'en veux une, une seule, pourvu qu'on me la laisse conter le plus longuement qu'il me sera possible pour prolonger mon plaisir » (Confessions, I, 1).

On ne fait bien que ce qu'on fait avec joie, et c'est parce qu'un esprit de joie circule à travers toutes ces pages qu'elles sont si intéressantes et si vivantes. Elles vivent de la vie et palpitent des mouvements qui agitaient son âme, tandis qu'il les écrivait. Pour plaire et pour charmer, il ne faut pas seulement qu'il y ait de l'agrément dans ce qu'on raconte, il faut encore, suivant le mot de Joubert, « qu'il y ait de l'homme. C'est Vhumaine chaleur et presque Vhumaine substance qui prête à tout ce qu'on dit cet agrément qui nous enchante. » N'est-ce pas exactement le cas des Confessions'^ n'est-ce pas leur accent personnel, j'allais dire : leur son de voix confidentiel qui nous attire et nous attache à l'auteur et, tour à tour, suivant les passages, nous ravit, nous trouble ou nous fâche? le lec*

teur souvent désapprouve, et parfois se révolte ; mais, exception faite pour les récils oiseux dont j'ai parlé, quand c'est bien la personne de Rousseau qui est en cause, le lecteur ne peut lire froidement ce que l'auteur a senii si profondément et ce qu'il a écrit avec toute son âme. Comment fait-il donc pour nous intéresser si vivement à des aventures qui, arrivées à tout autre qu'à lui, ou plutôt qui, contées par d'autres que par lui, nous paraîtraient parfaitement insignifiantes ou insipides? Les plus petites choses, un mot, un geste, un sourire étaient capables de l'émouvoir au fond de l'âme, et il sentait renaître en lui ses émotions passées quand il reparlait bien plus tard du mot qui l'avait exaspéré ou du sourire qui l'avait ravi. C'était surtout, on l'a vu, les événements heureux de sa vie qui se retraçaient à son souvenir. Il appartenait à cette catégorie de types affectifs qui « ravivent les images heureuses avec une étonnante facilité, tandis que les souvenirs tristes, quand ils surgissent, sont refoulés aussitôt et aisément (1). »

Beaucoup de gens sentent profondément, comme Rousseau, mais ont beaucoup de peine à faire revivre leurs sensations passées, car ce sont là, pour parler le langage des psychologues, deux opérations différentes et l'une n'implique pas du tout l'autre. Mais, sans nul doute, on facilite singulièrement la réviviscence des émotions agréables, si l'on se plaît à ramener de temps en temps sa pensée vers les moments heureux de son existence et c'est ce que faisait Rousseau : « Quand mes douleurs me font tristement mesurer la longueur des nuits..., les doux souvenirs, l'attendrissement se partagent le soin de me faire oublier quelques moments mes souffrances » (5"'^ Lettre à Malesherhes). A revivre incessamment son passé, on le rend, pour ainsi dire, plus actuel et plus émouvant que le présent même et c'est ce qui explique peut-être ce mot de Rousseau : (( les objets font moins d'impression sur moi que leur souvenir. » C'est que, à mesure qu'il ressuscite « les événements heureux » de son existence, il ne voit plus qu'eux, il les dégage

(1) Ribot : Psychologie des sentiments, 169.

LES CONFESSIONS

inconsciemment de tout ce qui les accompagnait, et les gâtait peut-être, à l'époque où ils sont arrivés ; et alors il éprouve un peu de ce qu'éprouvait Eugénie de Guérin lorsque, revenant sur le passé, « elle feuilletait, disait-elle, ces cahiers pleins de lui (de Maurice) ; oli ! puissance des souvenirs î ces choses mortes me font, je crois, plus d'impression que de leur vivant, et le ressentir est plus fort que le sentir. »

Rousseau croit ne se rappeler que ses sentiments seuls et c'est, dit-il, « la chaîne de ses sentiments » qui lui sert à retrouver la trame des événements de sa vie ; mais il est évident que sa mémoire affective (ce qu'il appelle le souvenir de ses émotions) est toujours soutenue et ravivée par sa mémoire y/sueZ/e et même par sa mémoire auditive. Il nous parle, par exemple, des fortes impressions qu'ont laissées en lui les propos caressants de sa tante Suzon et, tandis qu'il évoque son souvenir, il la voit « avec les deux crochets de ses cheveux noirs sur ses tempes », et il V entend chanter ses airs tendres « avec son filet de voix douce et forte ».

Comprend-on maintenant que, lorsque je cherchais ce qui avait pu pousser Rousseau à écrire ses Confessions, je me sois servi d'un mot qui a pu paraître alors excessif : la joie de se souvenir. Il la goûtait, on le voit, plus qu'aucun autre, depuis le jour surtout où elle avait été ravivée en lui par ce séjour de 1754 à Genève, dont j'ai dit mainte fois l'importance capitale dans sa vie et dans son œuvre. Ce séjour, marqué comme on sait (Rousseau étant déjà célèbre), par des prévenances et des attentions flatteuses de « tous les états », lui a remis au cœur les doux souvenirs de son pays et de son enfance ; et il laisse parler son cœur, redevenu genevois, d'abord dans la Dédicace de son Second Discours, en 1755, où il « rappelle avec une douce émotion » la mémoire de son père; puis, trois ans plus tard, dans sa Lettre à d'Alembert, où il s'attendrit en racontant l'heureuse vie de « ces Montagnons qu'il a vus dans sa jeunesse aux environs de Neuchâtel ». En 1762 enfin, il écrit, dans le livre II de VEmile, ce passage éminemment caractéristique : « Il est un temps de la vie au-delà duquel on rétrograde en avançant. Je sens que j'ai passé

ce ternie. Le vide de l'âge mûr, qui s'est fait sentir à moi, me retrace le doux temps du premier âge. En vieillissant je redeviens enfant et je me rappelle plus volontiers ce que j'ai fait à dix ans qu'à trente. Lecteurs, pardonnez-moi donc de tirer quelquefois mes exemples de moi-même ; car, pour bien faire ce livre, il faut que je le fasse avec plaisir. » Et il se donne le plaisir de raconter tout au long l'histoire de la Bible qu'il dut chercher la nuit dans le temple pendant qu'il était chez le pasteur Lambercier : c'est-à-dire qu'il écrit d'avance une page des Confessions. Et voilà comment, à partir surtout de son séjour à Genève, remontant, avec un plaisir toujours plus vif à mesure qu'il avance en âge, le cours de ses souvenirs et « rétrogradant », comme il dit, jusqu'à sa première enfance, il s'achemine peu à peu vers ses Confessions. La rédaction lui en était rendue facile par la fidélité de ses souvenirs mêmes.

Peu d'hommes, en effet, ont eu une mémoire affective aussi vive et tenace que Rousseau. Qu'on se rappelle, au début des Confessions, l'histoire du peigne brisé de M"^ Lambercier. C'est Rousseau qu'on accuse faussement de l'avoir brisé et on le punit sévèrement : (( Je sens, en écrivant ceci, que mon pouls s'élève encore ; ces moments me seront toujours présents quand je vivrais cent mille ans » (Confessions, 1, 1). Et le récit de son retour chez M'"® de Warens : « Que le cœur me battit en approchant de la maison de M"''^ de Warens ! mes jambes tremblaient sous moi, mes yeux se couvraient d'un voile ; je fus contraint de m'arrêter plusieurs fois pour respirer et reprendre mes sens » (I, 3). Mais c'est surtout des plaisirs et des joies de son existence, de ses séjours heureux et des êtres qu'il Tout aimé qu'il se souvient le mieux ; il retrouve alors, avec une précision singulière, le genre et la nuance même de l'émotion que tous ces objets lui ont fait jadis éprouver. Voyez-le à la maîtrise de Cliambéry où il apprend la musique : « cet intervalle est un de ceux que je me suis rappelés avec le plus de plaisir. Dans les situations diverses où je me suis trouvé, quelques-uns ont été marqués par un tel sentiment de bien-être qu'en les remémorant, j'e/z suis affecté comme sify étais encore. Non-seulement je me rappelle les temps,

LES CONFESSIONS

les lieux, les personnes, mais tous les objets environnants, la température de Vair, son odeur, sa couleur, une certaine impression locale qui ne s'est fait sentir que là et dont le souvenir vif m'y transporte de nouveau » {Confessions, I, 3).

Et puis, il a beau être singulier, il a beau se complaire et se pavaner dans ses singularités : il n'en est pas moins homme, misérablement homme comme nous ; si bien qu'en définitive, et quoique son orgueil se fût indigné de cette conclusion, il nous intéresse parce qu'i7 nous ressemble. On connaît le mot de Pascal : « le moi est haïssable » ; et le moi de Rousseau l'est trop souvent; pourtant ce moi nous intrigue, nous émeut et nous trouble : c'est parce que, plus que ne le croyait liousseau, et plus que nous le voudrions nous-mêmes, ce moi, c'est nous par certains côtés ; ou plutôt, c'aurait pu être nous dans telles conjonctures qu'il nous raconte. Sans doute, nous n'avons pas, comme Rousseau, volé, ou dénoncé faussement une honnête servante. Cependant, si nous avions vagabondé, comme lui, sur les grandes routes ; si nous avions frayé avec les chevaliers d'industrie qu'il nous présente et dont il ne nous dit pas toutes les prouesses, sommes-nous sûrs que nous aurions été meilleurs que lui? Dans cette aventure même du ruban volé chez M""^ de Vercellis, et je prends à dessein ses pires misères, si Rousseau, on s'en souvient, s'obstine à charger la pauvre Marion, c'est parce que, l'ayant déjà accusée d'avoir volé le ruban, il n'ose plus s'en dédire malgré son repentir. Il y a là une analyse de la fausse honte qui est si juste que plus d'un lecteur a pu se reconnaître dans ce malheureux enfant qui, déchiré de remords, n'a pas le courage d'avouer sa faute « devant tant de monde. »

Quand il écrit ses Mémoires, il a passé la cinquantaine ; à cet âge, nous aussi, nous aimons à revenir en pensée vers nos années de jeunesse ; et qui donc a su, cette jeunesse si regrettée, la faire revivre et refleurir comme lui ? Quel lecteur d'âge mûr n'a tressailli, par exemple, en rencontrant ces simples lignes : « L'aurore un matin me parut si'belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil » : et nous revoyons aussitôt avec lui le temps où l'au-

rore, en effet, « nous paraissait si belle », parce que, comme lui, nous avions vingt ans. Il avait traversé bien des mondes, fait bien des métiers et vu des contrées diverses ; et tous ces changements de milieux sont pour son œuvre une source d'intérêt dont il se rendait très bien compte. Il disait, en effet, au début de sa première rédaction : « J'ai connu tous les états, j'ai vécu dans tous, depuis les plus bas jusqu'aux plus élevés » ; ce qui était vrai, et ce qui lui a permis de donner à son livre ce caractère largement humain qui le rapproche de nous, en dépit de ses singularités.

Mais ce qui, dans son livre, nous intéresse bien plus que ses changements d'état et de métier, ce sont les changements que, tout en poursuivant notre lecture, nous notons dans sa conduite et dans son âme ; et nous le lisons bien alors dans l'esprit où il voulait être lu quand il disait : « J'écris moins l'histoire des événements de ma vie que celle de l'état de mon âme à mesure qu'ils sont arrivés. » Nous sommes ramenés ainsi à ce qui fait l'intérêt capital des Confessions, parce que nous touchons ici, qu'on veuille se souvenir de ce que nous avons dit plus haut, à ce qu'il y a de plus personnel et de plus intime dans Rousseau, à ce qu'il appelle lui-même « sa manière d'être intérieure et sa véritable vie. » Ce qu'il est au début du livre, on le sait : un polisson qui mérite les étrivières. Que va-t-il devenir? jusqu'où s'abaissera-t-il et se dégradera-t-il encore? il se relève au contraire, si bien et si haut qu'il écrit la fière Profession de foi du Vicaire Savoyard. De ce qu'il était à ce qu'il est devenu peu à peu, la distance est immense et le progrès moral incontestable. Or, on ne progresse pas sans effort et sans lutte, et c'est dans cet effort même pour se ressaisir et s'améliorer à travers les défaillances et les chutes, que réside, pour un esprit réfléchi, l'intérêt dramatique de la vie orageuse que nous racontent les Confessions.

Dans la préface de son Discours sur Vinégalité^ Rousseau compare l'homme dégénéré à « cette statue de Glaucus que la mer et les orages ont tellement défigurée qu'elle ressemble moins à un dieu qu'à une bête». Pourtant, si j'ose reprendre sa

LES CONFESSIONS

comparaison pour la lui appliquer à lui-même, l'étincelle divine n'était pas tout à fait éteinte, et Glaucus s'est lentement dégagé de la fange qui le souillait. Maintenant il a figure d'honnête homme et, pour beaucoup, il est presque un dieu I Cette métamorphose imprévue et, en somme, mystérieuse de Jean-Jacques, parti de si bas pour monter vers la gloire et aussi vers la probité, rachète bien des taches de ses Confessions et même de sa vie : c'est elle aussi qui donne à son livre ce je ne sais quoi d'émouvant que renferme toujours l'histoire confidentielle d'une pauvre âme humaine, surtout quand l'âme qui se raconte à nous, serait-ce dans une confession imparfaite, est l'âme d'un vagabond qui est devenu un honnête homme et un grand écrivain.

Quel accueil les contemporains firent-ils à ces Confessions, quand Moultou en publia, en 1782, la première Partie qui n'allait que jusqu'au départ de Rousseau pour Paris avec son système de musique (1) ? Le public fut déçu : après tout ce qui s'était dit des lectures de Rousseau en 1771, lesquelles comprenaient ses querelles avec ses amis, on s'attendait à lire sur ceux-ci de piquantes révélations. « Les Confessions de Rousseau, écrit Bachaumont le 15 mai 1782, ne satisfont pas à beaucoup près la curiosité du lecteur: il y manque la partie la plus essentielle, celle de son séjour à Paris jusqu'à sa mort. » Il y avait des gens, on devine lesquels, qui n'étaient pas aussi impatients que Bachaumont de lire l'histoire du séjour à Paris, à l'Hermitage, et à Montmorency. Servan disait de cette première partie, qui venait de paraître : « c'est le vestibule, et plus d'un se demande s'il ne figurera pas dans le salon, car on craint une suite aux Confessions (2). »

En attendant, « le vestibule » ne manquait pas de curiosités pour le public, ni même de surprises pour ceux qui croyaient

(1) Moultou publia les six premiers livres en 1782, et son fils les six derniers en 1788, en tout quatre volumes in-8*, Genève. Du Peyrou publia à son tour en 1790, avec des corrections et des lettres inédites, la seconde partie des Confessions, Neuchâtel, cinq volumes in-8".

(2) Réflexions sur les Confessions de J.-J . Rousseau, par M. Servan, ancien avocat-général au Parlement de Grenoble, 1783.

connaître l'auteur, ayant été de ses meilleurs amis. M"^^ de Boufflers, qui était de ce nombre, exprime, dans une lettre du l^"" mai 1782 à Gustave III, son sentiment sur cette première partie des Confessions, et ce sentiment est le dégoût : «Je charge, quoiqu'avec répugnance, le baron Cederhielm, de vous porter un livre qui vient de paraître : ce sont les infâmes Mémoires de Rousseau intitulés Confessions. Il me paraît que ce peut être celles d'un valet de basse-cour, au-dessous même de cet état, maussade, en tout point lunatique et vicieux de la manière la plus dégoûtante. Je ne reviens pas du culte que je lui ai rendu, car c'en était un (1). » Quelques années plus tard, Volney regrettera que « l'auteur d'Emile, après avoir tant parlé de la nature, n'ait pas imité sa sagesse qui, en montrant au dehors toutes les formes qui flattent les sens, a caché dans nos entrailles et couvert de voiles épais tout ce qui menaçait de choquer notre délicatesse (2). » Si l'on était séduit (et qui ne le serait ?) par le charme du style et par ce qu'on appelait alors « le coloris de Rousseau », on fut généralement choqué par le cynisme de ses aveux.

Ainsi, même après sa mort, Rousseau continuait à étonner et à scandaliser; et si l'on s'était demandé, quand avait paru la première Partie des Confessions, quel besoin il avait, suivant le mot de Rivarol, de « se dégrader et de s'avilir » (3), on se demanda, quand parut en 1788 la seconde Partie, quelle fureur le poussait à avilir les autres, à immoler, pour ainsi dire, sur sa tombe, à peu près tous ceux qui l'avaient connu et à leur faire à tous, par ses accusations odieuses, ce que Cerutti appelait des « legs d'infamie » (4). On protesta donc contre les calomnies manifestes accumulées dans la seconde Partie, comme on s'était récrié contre l'impudeur de certains aveux de la première Partie ;

(1) Geffroy : Gustave III et la cour de France, 1867, t. II, 401.

La Correspondance littéraire (juillet 1782) fait valoir les beaux passages du livre, plaide les circonstances atténuantes, mais convient que « ces mémoires sont remplis de disparates, d'extravagances, de platitudes. . . de faussetés. »

(2) Volney : Œuvres, t. VI, Leçons d'Histoire, 1795.

(3) Rivarol : Œuvres complètes, 1808, I, 57.

(4) Journal de Paris, 2 décembre 1789.

LES CONFESSIONS

mais la réprobation fut loin d'être unanime. Les dévots et les dévotes de Rousseau défendirent leur dieu dans des apologies telles que les Lettres (emphatiques) de Ginguené sur les Confessions de J.-J. Rousseau (1791), auxquelles La Harpe répliqua (dans le Mercure français du 24 novembre 1792) : « eh quoi ! il faudra croire que tant d'honnêtes gens, noircis et diffamés dans les Confessions, ont été des hommes vils parce que Jean-Jacques a eu le malheur d'être fou ? » Avant lui, Cerutti (dans le Journal de Paris du 2 décembre 1789) avait appelé les Confessions « un héritage de fureur ».

Malgré ces protestations et ces critiques, les Confessions ne laissaient pas d'avoir leurs admirateurs, et la preuve en est que l'Académie mettait au concours, après la publication de la seconde Partie, l'Éloge de Rousseau. M™^ de Charrière, qui se préparait à concourir, hésita à continuer son Mémoire devant le scandale provoqué par la publication de celte seconde Partie, et elle demanda à Marmontel, alors Secrétaire perpétuel de l'Académie, si l'Éloge de Rousseau était toujours proposé. La réponse de Marmontel nous renseigne sur l'accueil que le grand public fit aux Confessions, quand il les connut tout entières : « il a fallu, avant de proposer l'Éloge, attendre et observer la seconde Partie des Confessions. La sensation produite a été diverse, selon les esprits et les mœurs ; mais, en général, nous sommes indulgents pour qui nous donne du plaisir. Rien n'est changé dans les intentions de l'Académie, et Rousseau est traité comme la Madeleine ; remittuntur illi peccata, quia dilexit muUum » (1).

Quel caractère révélait au monde, en 1788, la publication intégrale des Confessions, c'est ce que je voudrais rechercher dans le chapitre qui suit.

(1) Cité par Gaullieur : Études sur l'histoire de la Suisse française, 156, note. Le prix d'éloquence ne fut pas donné, les Eloges ayant paru insuffisants, malgré, disait le Secrétaire perpétuel, « la chaleur de l'enthousiasme » des concurrents. (Lenel : Un homme de lettres au xyiii^ siècle : Marmontel), 1902, p. 495.

Page 1