L*ÈVOLUTION RELIGIEUSE DE ROUSSEAU
M. (1), Rousseau est trop peu connu de lui, et il n'est pas « en meilleur prédicament auprès des ministres... Chacun a sa vocation sur la terre : la mienne est de dire au public des vérités dures, mais utiles... Du reste, je me suis fait une loi de m'en tenir toujours aux vérités générales. Je ne saurais, Monsieur, aller au delà. » (24 octobre 1761).
Ainsi Rousseau refuse nettement d'intervenir en faveur de Rochette et de ses amis emprisonnés. Il ne fait, en cela, estime Masson (2), que « mettre en pratique les conseils du Vicaire savoyard », lequel parle ainsi à son disciple : « nous ne savons pas certainement si c'est un bien pour les citoyens de quitter leurs opinions pour d'autres (de changer de religion), et nous savons certainement que c'est un mal de désobéir aux lois. » Mais si, par hasard, « le prince » avait lui-même violé la loi en proscrivant et persécutant les réformés et en défendant aux ministres comme Rochette, de prêcher, et aux fidèles, d'assister à ces (( assemblées » que Rousseau juge si lestement inutiles au maintien de la foi? Or Rousseau écrira lui-même trois ans plus tard (à M. Foulquier, 12 décembre 1764, et nous reparlerons plus loin de sa correspondance avec Foulquier), que « la Réforme et 5077 culte public ont acquis sous nos rois, surtout sous Henri IV, des privilèges et des droits par des Edits approuvés de tous les États du royaume et, par conséquent, irrévocables. » Et dans sa Lettre à l'Archevêque de Paris, qu'il va citer tout à l'heure comme étant à la fois son dernier mot et un plaidoyer suffisant sur les affaires des réformés de France, que dit-il? Il estime qu'on ne doit ni laisser s'établir dans un pays une diversité de cultes, ni proscrire ceux qui sont une fois établis. Et, conformément à ces principes, il écrit : « Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n'avait pas droit de s'établir en France malgré les lois (ne discutons pas ceci, qui n'est pas la
(1) M. est certainement Richelieu, et non Malesherbes, comme il est dit à tort dans le Bulletin du protestantisme français (II, 363), ce qui réduit à néant la mercuriale du Bulletin contre Rousseau qui aurait osé dire « qu'il ne connaît presque pas M. de Malesherbes ! »
(2) Masson, édit. critiq. du Vicaire savoyard, 1914, p. 431, note 2.
question); mais lorsque, transmise des pères aux enfants, cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation française et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par l'édit de Nantes, cet édit devint un contrat inviolable, qui ne pouvait plus être annulé que du consentement des deux parties ; et depuis ce temps Vexercice de la religion protestante est, selon moi, légitime en France. » Mais si cet exercice est légitime, que devient-il le jour où l'on défend aux fidèles ces assemblées qui sont en tout pays indispensables à l'exercice d'un culte ? Il était, de fait, si important pour les Réformés de pouvoir se réunir, même(( au Désert », que les historiens protestants attribuent ce qu'ils appellent « la restauration du protestantisme au dixhuitième siècle » à l'indulgence, relative et intermittente, de la Cour envers les fidèles qui se hasardèrent alors à fréquenter ces assemblées proscrites, et d'autant plus chères à leurs cœurs. Et Rousseau lui-même à Motiers attachera un tel prix au droit, qu'il prétend avoir, malgré les hardiesses de son Vicaire, de communier au milieu de « ses frères », qu'il défendra ce droit avec un incroyable acharnement contre les pasteurs de Genève et de Neuchâtel qui le lui dénient.
Trois ans plus tard, Rousseau, sollicité de nouveau d'accorder « aux Réformés de France le secours de sa plume contre leurs persécuteurs », se récuse ; il répond de Motiers le 26 mai 1764, à son correspondant (M. Pourtalès, dont la lettre ne nous est pas parvenue), qu'il a fait, en faveur des protestants français, dans sa Lettre à l'Archevêque de Paris, tout ce qui est en son pouvoir. J'ai cité plus haut les passages de cette Lettre auxquels, sans nul doute, Rousseau fait ici allusion, passages éloquents certes, mais d'une portée plutôt théorique et où, suivant sa constante maxime, il c( s'en tient aux vérités générales ». On lui demandait ici une intervention plus particulière et plus directe en faveur des personnes : mais cette intervention, les Réformés eux-mêmes, dit-il, la lui ont rendue impossible par « les outrages n dont ils l'ont abreuvé ; et, usant d'un procédé de style qui lui est familier et où il excelle, il met en scène, pour ainsi dire, les raisons qu'il invoque et se fait interpeller de la sorte par les catholiques