CHAPITRE III
LE (( COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
Un ouvrage récent prétend établir qu'il y a eu contre Rousseau, et de son vivant, un vaste et ténébreux complot, dont « les deux organes » ont été la Correspondance littéraire de Grimm et les Mémoires de M"''' d'Épinay (1). L'auteur de cet ouvrage, M"'^ Macdonald, a fait une découverte intéressante dont elle a tiré, avec grand fracas, les conclusions les plus inattendues, et dont la critique elle-même a, selon moi, singulièrement exagéré la portée, sans admettre, il est vrai, toutes les conclusions de l'auteur. Voici en deux mots la découverte : il y a, de ce qu'on appelle aujourd'hui les Mémoires de M"^® d'Épinay, deux manuscrits, l'un aux Archives, intitulé Lettres de iW™^ de Montbrillanty l'autre, à l'Arsenal, avec ce titre : Histoire de M'^^ de Ramhure; et, dans les deux manuscrits, les noms des
Bibliographie : M™e d'Épinay : Mémoires. — Grimm : Correspondance littéraire (1762-1766). — Sainte-Beuve: Causeries du lundi, VII. — Schérer ; Melchior Grimm, 1887. — Frederika Macdonald : Jean-Jacques Rousseau, A new study in criticism, London; 2 vol. 1906. — Ed. Rod : Revue des Deux Mondes, mai 1907 et Annales J.~J. Rousseau, II, III. — Faguet : Le Correspondant, 25 avril 1910. Les deux manuscrits des Mémoires de M^^ d'Épinay sont : l'un aux Archives (M. 789), l'autre à la Bibliothèque de l'Arsenal (M. S. S. xviii« siècle, 3158. — 260 bis, B. F.)
(1) Frederika Macdonald : J-J. Rousseau, A new study in criticism, 2 vol. London, 1906 (trad. en français, et abrégé, par G. Roth, Hachette, 1909). Il y aurait même eu plus tard un second complot formé, celui-là, par quatre éditeurs acharnés tous quatre (on ne sait pourquoi) contre la réputation de Rousseau : Michaud, directeur de la Bibliographie universelle (où se trouvent certains articles défavorables à Rousseau) ; Barbier, Brunet, qui édita en 1818 les Mémoires de M™e d'Épinay, et Suard, qui traduisit l'Exposé succinct, de Hume. M. Gharlier a fait évanouir ce second complot rien qu'en publiant un article précis et documenté dans la Revue de Belgique, octobre et novembre 1909. Ce prétendu complot étant postérieur à la mort de Rousseau, je me contente de renvoyer à l'analyse sommaire que les Annales J.-J. R. (1910, p. 322) ont donnée de l'étude définitive de M. Gharlier.
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
principaux personnages sont déguisés : Rousseau s'y appelle René, Diderot Garnier, Grimm Voix, etc. Certains cahiers du manuscrit des Archives ont été altérés et récrits. Dans le manuscrit de l'Arsenal se trouvent des (( Notes des changements à faire à la fable. » Or c'est d'après ces Notes qu'ont été corrigés certains passages dans les deux Manuscrits : ces passages corrigés sont de la main de M^^ d'Epinay et les Notes sont de Diderot. Voilà le fait, ou, pour parler le langage de M'"^ Macdonald, voilà le « Talisman », lequel, en effet, a, dans ses doigts, des vertus miraculeuses : il lui permet de découvrir, nonseulement toute une bande de conspirateurs, dont les chefs sont Grimm et Diderot, mais encore de proclamer que «cette thèse désormais acquise du complot est la première étape d'une nouvelle critique de Jean-Jacques Rousseau. » Et pourquoi cela? parce qu'il n'est plus possible d'admettre « la véracité des Mémoire^ de M"^^ d'Épinay. »
A quoi je répondrai d'abord, et avant tout . quand les Mémoires de M™^ d'Epinay auraient été encore plus falsifiés qu'ils ne l'ont été, et quand ils ne seraient même qu'un tissu d'inventions, ou, si l'on veut, de mensonges, il n'y aurait pas du tout lieu de songer à une « nouvelle critique » de Rousseau, et cela pour la simple raison que jamais aucun historien, à ma connaissance, n'a eu la naïveté de juger Rousseau d'après les Mémoires de ]\|nie d'Épinay (1).
Mais pourquoi donc M'"'' d'Epinay a-t-elle corrigé son texte primitif? Tout simplement pour se défendre contre les attaques de Rousseau, qui faisait à Paris des lectures publiques de ses Confessions et qui en lisait les parties relatives à ses querelles avec M"'^ d'Épinay. Ces lectures, en effet, eurent lieu dans l'hiver de 1770-1771, et M"^' d'Épinay qui, par une lettre à Sartine les fit interrompre, remania alors les chapitres de son roman où elle parlait de ses rapports avec Rousseau. Voyons donc ce que
(1) « Tous nous jugeons Rousseau surtout sur ses œuvres, surtout sur ses Confessions et sa Correspondance. C'est là notre base, cest là notre autorité, que l'on ne fera point passer sans doute pour une fraude littéraire. » Faguet : Le Correspondant, 25 avril 1910.
jÉAN-^ACQUËS ROtJiSSÈAC
furent au fond ses remaniements. Nous en pouvons juger par les Notes de Diderot destinées à la guider dans ses corrections. Voici l'exact résumé des Notes que donne M"^^ Macdonald, en facsimilé, dans l'édition anglaise : « Rousseau va voir Diderot à Paris sous prétexte de se raccommoder avec lui, en réalité pour le consulter sur la Nouvelle Héloïse. — Rousseau émet sur le Poussin de « bizarres théories. » — Thérèse dit que Rousseau est malade et Rousseau se promène en forêt avec M"™^ d'Houdetot. — Rousseau refuse ses conseils à Diderot sur un plan d'ouvrage que celui-ci avait dans la tète parce qu'il est lard et que Rousseau a sommeil (égoïsme de Rousseau). — Rousseau avait promis à Diderot d'écrire à Saint-Lambert une lettre qu'il n'a pas écrite, ce qui a induit Diderot à commettre une indiscrétion involontaire ou ce que Rousseau appelle une trahison; — qu'est-ce, demande M""^ d'Épinay, qu'une lettre où Rousseau accuse Diderot de la plus insigne des trahisons ? )> (c'est la Lettre à d Alemhert) — « reprendre René (Rousseau) dès le commencement; il taut le mettre dans le cas, promenade ou conversation, de défendre quelque thèse bizarre. Il faut qu'on s'aperçoive qu'il a de la délicatesse, beaucoup de goût pour les femmes, galamment brusque. Certain temps sans le voir. M""® de Montbrillant en demande la raison. Il répond en faisant le portrait de tout (sic). Beaucoup d'honnêteté et point de mœurs; demande ce qu'il pense d'elle, répond ce qu'on en dit et ce qu'il en pense (1). »
(l) Cette note énigmatique, M^ne Macdonald en trouve, dit-elle (I, 94), les effets précis dans le 139e cahier du Manuscrit, effets qui ont passé dans le texte imprimé que voici : «. Je ne sais trop si je lui ferais tort de dire qu'il est plus tlatté de soutenir des thèses bizarres que peiné des alarmes que peuvent jeter les sophismes dans le cœur de ceux qui l'écoutent ! » {Mém. de M^e d'Épinay, éd. Boiteau, 2« p., chap. vu}. M^e Macdonald fait erreur : c'est dans un autre passage des Mémoires de M'«" d'Épinay (au chapitre viii de la première partie) ([ue se trouve le développement et, du même coup, l'éclaircissement de cette ji )te obscure et d'ailleurs mal transcrite. Voici ce passage : « Pourquoi donc, lui dis-je (à Rousseau), ne vous ai-je point vu depuis un siècle? » et Rousseau fait le portrait, non de « tout » mais de « tous » ceux qui composent le cercle de M™" d'Épinay : « gens, dit-il, remplis d'honnêteté, mais qui n'ont point de mœurs (ce n'est donc pas Rousseau que visaient les mots : « point de mœurs »). Et, après avoir fait part à M"»' d'Épinay de ce que « l'on dit a elle ». il ajoute, en effet, « ce qu'il en pense. » C'est là que se trouve son mot, souvent cité, à M™e d'Épinay : « Vous êtes vraie, sans être franche. »
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
Et maintenant, que l'on compare toutes ces pauvretés avec les habiles perfidies des Confessions, et l'on sera tenté vraiment d'absoudre M""^ d'Epinay et même son inspirateur Diderol. Eh quoi ! ces gens-là connaissaient la vie privée de Rousseau ; ils savaient ce qu'il avait fait de ses cinq enfants et ils n'en ont rien dit! et ces vétilles sur le caractère de Rousseau, sur ses « bizarres théories », voilà tout ce qu'a trouvé leur prétendue a impudence » pour perdre à jamais Rousseau aux yeux de la postérité ! Ah ! les pauvres conspirateurs qu'a découverts là M""* Macdonald ! Qu'on nous donne donc — M"'« Macdonald en a montré la nécessité, mais à cela se borne le service qu'elle a rendu aux lettres, — qu'on nous donne une édition critique des Mémoires de ^|me (t'Épinay : et je crois que l'on constatera d'abord que les corrections (c'est l'impression que j'ai eue en feuilletant les manuscrits de l'Arsenal et des Archives) sont peu nombreuses (]); mais, de plus, les Mémoires de M'"'' d'Epinay, même après ces rectifications, garderont, j'en suis convaincu, toute leur valeur, non seulement littéraire, mais documentaire ; ils seront toujours ce qu'en avaient dit et Sainte-Beuve et Schérer, qui n'oubliaient pas du tout les réserves qu'il fallait faire à leur sujet (2), mais qui les appréciaient hautement avec grande raison. * Ces réserves faites, écrivait Sainte-Beuve, ce qui reste, c'est l'ensemble des mœurs, c'est le fond du tableau; et rien ne parait plus vrai ni plus vivant. Les Mémoires de M»i^ d'Epinay ne sont pas un ouvrage, ils sont une époque. » Sainle-Beuve connaissait à fond le xviii^ siècle, et tous ceux qui ont étudié ce siècle souscriront à cette juste appréciation de l'œuvre charmante et instructive de M^^ d'Epinay. Je reviens à la thèse, qui a fait si grand bruit, de M"^^ Macdonald.
(1) Elles ont donc très bien pu échapper à MM. Perey et Maugras sans qu'on doive incriminer ces deux auteurs, comme le fait Mme Macdonald, « d'aveuglement singulier, sinon volontaire. »
(2) Schérer : « On ne peut faire usage de ces récits qu'avec de certaines précautions; » et Sainte-Beuve : pour les lettres de Rousseau, c'est le texte donné par les Confessions qui est l'exact et le véritable. » Si j'ai cru devoir défendre les Mémoires de M"i« d'Épinay, c'est parce qu'on les a vraiment trop rabaissés depuis l'apparition de l'ouvrage de M'"» Macdonald.
Le but des conspirateurs était donc de couler à fond Rousseau; mais les Mémoires de M»»^ d'Épinay, n'ayant paru qu'en 1818, n'ont pu, dans l'hypothèse de M'"^ Macdonald (et des critiques qui ont trop complaisamment adopté sa thèse du complot), servir les noirs desseins des ennemis de Rousseau qu'après la mort de Rousseau. Voici donc la Correspondance littéraire de Grimm, qui a eu son plein etïet du vivant de Rousseau : « C'est là, nous dit-on, l'instrument du complot monté contre Rousseau de son vivant. » Il nous faut donc examiner brièvement, à ce point de vue tout particulier, la Correspondance de Grimm ; car s'il devait ressortir de cet examen que cette Correspondance a été, comme l'on veut, l'instrument d'une conspiration savamment ourdie contre Rousseau, il nous faudrait modifier singulièrement nos conclusions sur « la folie » de Rousseau.
Ces persécuteurs de Rousseau, c'est Grimm qui aurait pris à tâche de « les encourager » partout où parvenait sa Correspondance littéraire. Ainsi Rousseau ne se trompait pas en croyant à leur existence; seulement il ne pouvait connaître toutes leurs machinations, parce qu'il ignorait « le flot de calomnies que Grimm faisait circuler dans son journal secret (1). » L'action de Grimm dans ce sens, nous dit- on, est surtout visible dans la période de la vie de Rousseau qui va de 1762 à 1765 ; et l'on nous montre, en un tableau comparatif (2) « comment concordent les dates des libelles (de Grimm) et les époques troublées de la vie de Rousseau », ce qui nous permet de voir très clairement le lien de cause à effet entre ces libelles et ces époques troublées. Le dit tableau va en.réalité jusqu'à 1766, qui est tout justement la date que nous venons d'atteindre dans notre étude : voyons donc, c'en est le lieu, ce que prouve ce tableau (3).
Rousseau quitte Montmorency et se réfugie à Yverdon, et le grand article de Grimm du 15 juin 1762, si précieux pour les
(1) Macdonald (édit. française, p. 27).
(2) Ibid., p. 255 à 262.
(3) Je cite le tableau de l'édition française parce qu'elle est plus accessible au lecteur français ; j'aurai recours à l'édition anglaise quand il y aura lieu de développer ou d'éclaircir certains passages.
LE « COMPLOT » CONTRE ROUSSEAU
biographes de Rousseau, par sa précision et sa modération, nous est ainsi présenté : «l'article calomnieux de Grimm — il insiste sur la haine de Rousseau pour Genève. » — Grimm a dit en plaisantant : «je le connais assez pour savoir qu'il sera toute sa vie inconsolable de n'être plus dans un pays dont il se plaisait à exagérer les maux et les abus. On dit qu'il a pris la route de la Suisse. Il n'ira point à Genève ; car une de ses inconséquences était d'élever sa patrie aux nues en la délestant secrètement et d'aimer passionnément Paris en l'accablant d'imprécations et d'injures. » J'ai dit ailleurs pourquoi Rousseau n'alla pas en effet à Genève, où du reste il n'a jamais été question, même chez les adversaires de Rousseau, de la Correspondance de Grimm (1). Qu'on me permette d'insister sur cette « petite biographie de Rousseau », ainsi que M'"^ Macdonald appelle l'article de Grimm du 15 juin 1762.
Rod estime que c'est après VÉmile que « les lettres de Grimm deviennent franchement calomnieuses », et il cite à l'appui ce fragment de l'article du 15 juin 1762: « M Rousseau revint à Paris (après Venise) indigent (c'esi Rod qui souligne) cherchant dans un délaissement effrayant de quoi ne pas mourir de faim.» Bien loin d'être une « calomnie », ce passage n'exprime que l'exacte vérité. Qu'on écoute Rousseau lui-même : « privé de ressources, je lutte contre la pauvreté depuis mon arrivée à Paris. Je vous su^pplie de savoir si l'on ne pourrait pas engager le marchand à reprendre la veste, en y perdant ce qu'il voudra» (à Roguin, 9 juillet 1745). Et à M"^^ de Warens : « J'use mon esprit et ma santé pour sortir, s'il est possible, de cet état d'oppression et de misère. » (26 août 1748). Et, à ce propos, Rod s'indigne, après M""^ Macdonald, de la note suivante du manuscrit corrigé des Mémoires : « dites que Garnier (Diderot) payait l'entretien des Elois (Levasseur), ce qui fait qu'il n'avait plus de quoi aller voir René (Rousseau). » Voilà, s'écrie Rod, Rousseau convaincu d'avoir été nourri par Thérèse (2)! D'abord, la Note
(1) Voltaire ne cite jamais la Correspondance littéraire de Grimm : il ne figure pas sur la liste des abonnés que donne Schérer {Melchior Grimm, p, 92)i
(2) Revue des Deux Mondes, l^^ mai 1907.
ci-dessus ne dit pas tout à fait cela ; elle est complétée, et expliquée, par une autre Note que donne M'"® Macdonald : « à peu près vers le même temps, M. Voix (Grimm) se trouve obligé par un arrangement de famille à sacrifier pour une année le peu de revenu que son patrimoine lui procurait. M. Garnier (Diderot) se chargea pour cette année de la pension entière qu'ils payaient à eux deux à M'^^Eloi (Levasseur) à l'insu de René (Rousseau)». Et voilà, conclut-on, impudemment affirmée par ces Notes « la générosMé de Voix et de Garnier ! » Qu'on sache donc que ces Notes auraient pu être bien plus méchantes encore... en précisant tout simplement le chiffre de la pension : « le Père Berthier voyait souvent M^^ Levasseur. Il m'écrivit, de la part de cette femme, pour m'informer que M. Grimm offrait de se charger de son entrelien et pour me demander la permission d'accepter cette offre. J'appris qu'elle consistait en une pension de trois cents livres... Quand j'aurais su tout ce que j'ai pénétré depuis, je n'en aurais pas moins donné mon consentement, comme je fis, et comme j'étais obligé de le faire, à moins de renchérir sur l'offre de M. Grimm. » (Confessions, II, 10).
Je reviens à la Correspondance littéraire. A propos du mandement de l'archevêque de Paris contre l'Ém/Ze, on nous dit : (( Grimm loue ce mandement et surtout le portrait de Rousseau représenté comme un homme faux, toujours en contradiction avec lui-même. » Cr, voici le texte de Grimm: « Ce mandement est beaucoup plus sage et plus décent que le réquisitoire de Joly de Fleury (ce qui est vrai, et ce qui n'est pas beaucoup dire). Quant au fond, ils ont répondu aux difficultés de M. Rousseau, l'un par des passages de l'Ecriture, l'autre, par un décret de prise de corps ; l'une et l'autre façon de répondre est également solide (c'est là ce qu'on appelle : « louer un mandement »). Au reste le portrait de Rousseau par l'archevêque de Paris a eu beaucoup de succès à Paris, » ce qui est, nous le savons, tout à fait exact, mais ce qui n'est pas du tout « louer )) ce portrait lequel, d'ailleurs, ne représente pas Rousseau comme un « homme faux », mais simplement comme un caractère livré aux paradoxes et aux contradictions ; et Grimm aurait très bien
LE « COMPLOT » CONTRE ROUSSEAU
pu du reste louer le portrait pour la part d'incontestable vérité qu'il contient. C'est le morceau célèbre qui commence ainsi: « Du sein de l'erreur il s'est élevé un homme plein du langage de la philosophie sans être un véritable philosophe ; esprit doué d'une multitude de connaissances qui ne l'ont pas éclairé et qui ont répandu des ténèbres dans les autres esprits. »
Rousseau maintenant écrit sa Lettre à Beaiimont laquelle, nous dit-on, « est le plus beau plaidoyer qui ait jamais été fait pour la tolérance. » Or, qu'en dit Grimm ? « Grimm, nous dit-on encore, répand l'affirmation mensongère que dans son livre condamné (VÉmile) Rousseau avait justifié la persécution des protestants en France et avait prêté par ses arguments des armes au fanatisme. Ces accusations étaient faites pour irriter les princes allemands. » Reportons-nous donc au texte de Grimm : « L'auteur (Rousseau) dit expressément que les premiers prolestants de France furent légitimement persécutés et que l'oppression qu'ils essuyèrent ne cessa d'être juste que lorsque, par des conventions solennelles, leur culte fut reçu dans l'État )) [Corresp. litt., t. V, 290). Est-ce là vraiment un « mensonge » de Grimm ? Grimm vise ici, non pas du tout YEmile^ mais la Lettre à Beaumont ; or Rousseau s'y exprime ainsi : « Je ne crois pas qu'on puisse légitimement introduire des religions étrangères (donc le protestantisme dans la France calholique du xvi^ siècle) sans la permission du souverain. Il est bien différent d'embrasser une religion nouvelle ou de vivre dans celle où l'on est né ; le premier cas seul est punissable. Je conviens sans détour qu'à sa naissance la religion réformée n avait pas le droit de s'établir en France malgré les lois ; mais lorsque, transmise des pères aux enfants, cette religion fut devenue celle d'une partie de la nation française et que le prince eut solennellement traité avec cette partie par l'édit de Nantes, cet édit devint un contrat inviolable. » On a les textes : on peut voir si Grimm « a menti » et si Rousseau a écrit là « le plus beau plaidoyer qui ait jamais été fait pour la tolérance. » Au reste Grimm dit, au début de son article : « il y a dans cet écrit (la Lettre à Beaumont) des choses d'une grande
éloquence, des raisonnements d'une grande force, et, ce qu'il y a de plus singulier, une légèreté de plaisanterie qui n'appartient pas au citoyen de Genève, car il a toujours été lourd quand il a voulu plaisanter. La conversation de l'archevêque avec le Janséniste de la rue Saint-Jacques est faite dans un si bon goût de plaisanterie qu'on la croirait de M. de Voltaire. »
Nouveau grief: « le 15 décembre 1764, Grimm loue les Lettres de la campagne de Tronchin. » Il est vrai ; mais l'excuse de Grimm, c'est que quelqu'un a dit de ces Lettres qu'elles étaient « un ouvrage écrit avec un art infini » et que cet ouvrage était « un monument durable des rares talents de son auteur » ; et l'auteur de ces lignes, infmiment plus élogieuses que l'article de Grimm, c'est Rousseau en personne dans ses Confessions (II, 12). Je passe ce qui est relatif à la Corse, parce que c'est insignifiant.
Mais voici les Lettres de la Montagne. On nous donne, à côté d'une appréciation, un peu fantaisiste, de l'œuvre de Rousseau, (( le mensonge » de Grimm : « Grimm dénonça ce livre comme un acte de lèse-majesté, c'est-à-dire comme punissable de mort. Il accusa Rousseau d'avoir voulu armer le citoyen contre le citoyen et mettre le feu dans sa patrie. » — Grimm a écrit, en eflet, non, je crois, dans l'espoir de faire tomber la tête de Rousseau: « s'il y a un crime de lèse-majesté sur la terre, c'est certainement celui d'attaquer la constitution fondamentale d'un État avec les armes que M. Rousseau a employées. » Et cette opinion, qui était celle de beaucoup de gens à Genève, Grimm la soutenait parce que Grimm était éminemment respectueux des gouvernements établis ; il était même, nous le savons, un assez plat courtisan des princes et des grands qui lui faisaient l'honneur de correspondre avec lui ou de lui donner quelqu'un de ces titres nobiliaires dont il était si sottement avide. Et, de même, quand Grimm critique, et très vivement, les idées de Rousseau, c'est, que, sur les questions politiques et philosophiques, il est tout simplement aux antipodes de Rousseau. M"^^ Macdonald ajoute : « sans la moindre justification, Grimm accusa Rousseau d'avoir (dans ces mêmes Lettres de la Montagne) peint le Christ en bon vivant, aimant le vin et les femmes. » Or, voyez
LE (( COMPLOT » CONTRE ROUSSEAU
ce que Grimm a écrit : « Il (Rousseau) dit, à l'imitation du P. Berruyer, que Jésus-Christ était un homme fort aimable et de bonne compagnie, » — rien de plus. « Il n'est pas douteux, affirme iMme Macdonald, que ces accusations (de Grimm) excitèrent les pasteurs de Motiers contre Rousseau considéré comme un blasphémateur et un démagogue. » Si l'on veut bien se rappeler mon chapitre sur le séjour de Rousseau à Motiers, avec textes à l'appui, on conviendra que, « ce qui n'est pas douteux », c'est que les prétendues « accusations » de Grimm furent aussi complètement étrangères qu'il est possible de l'être aux événements de Motiers.
Mais ce qui suit est encore plus inattendu. On nous dit que « le octobre 1765, Grimm raconte plaisamment que Rousseau, qui s'était vanté d'avoir été si bien traité par le pasteur de Motiers, venait d'être chassé par ce ministre à coups de pieds. » Serait-ce une faute du traducteur français ? non, car voici le texte anglais que je suis dans l'obligation de mettre sous les yeux du lecteur : « Montmollin... bas just made bis parishioners kick liim ont of Motiers » ; et M"'^ Macdonald ajoute, en français, entre parenthèses : « vient de le faire chasser à coups de pieds. » Or voici ce qu'avait dit Grimm : « Montmollin vient de le faire chasser par ses paroissiens à coups de pierre. » Je n'insiste pas.
Dans sa critique de VEmile, Grimm, nous dit-on, « attaque personnellement Rousseau comme un plagiaire qui lui a volé, à lui Grimm, l'idée première de donner un traité d'éducation sous forme de nouvelle (1). » — Grimm dit dans sa critique, d'ailleurs extrêmement intéressante, de VEmile, exactement le contraire de ce qui lui fait dire M""^ Macdonald : il regrette que Rousseau ait fait « un ouvrage didactique, il fallait faire un ouvrage historique » ; il parle du projet qu'il avait eu jadis d'écrire cet ouvrage historique et il ajoute, revenant à Rousseau: «au reste cet auteur a pris plaisir à contrarier, dans son traité, plusieurs de mes idées qu'il connaissait sur ce sujet important, mais d'une manière à ne m'en point désabuser. La seule
(1) Macdonald, t. ii, 101 (édit. anglaise).
idée capitale qu'il ait conservée des miennes (et qu'il aurait mieux fait de lui laisser), c'est de ne parler à son élève de Dieu et de la religion qu'à l'âge de raison (1). » « Contrarier » n'est pas plagier; c'en est même l'opposé : pour accuser quelqu'un de (( mentir », il n'y a, on le voit, qu'à le lire de travers. Mais veut-on savoir, au contraire, ce que Grimm pensait des plagiats qu'on reprochait à Rousseau ? Il annonce (l^' décembre 1766) « un gros volume in-8° intitulé : Les plagiats de J.-J. Rousseau sur Véducation (par dom Cajot). On ne peut nier, dit-il (et rien, en eflet, n'est moins niable) la conformité de plusieurs passages de M. Rousseau avec d'autres passages de Montaigne et de Locke; (M. Villey a récemment montré cette conformité dans son judicieux petit livre : « L'influence de Montaigne sur les idées pédagogiques de Locke et de Rousseau»); mais, ajoute Grimm, il fallait surtout indiquer « à qui M. Rousseau a volé sa manière, son style, son éloquence, son coloris. L'auteur peut compter qu'il n'enlèvera pas à M. Rousseau un seul de ses lecteurs. »
Qu'on me permette une dernière citation, elle est capitale. « Le 15 octobre 1766, dit M'"* Macdonald, l'éditeur de la Correspondance littéraire célèbre le triomphe de la campagne qu'il a menée pour ruiner la réputation de Rousseau dans l'esprit de ses dévotes, M*"^^ de Luxembourg et de Boufflers, et aussi pour aliéner à Rousseau l'amitié qui fut sa suprême consolation, celle de Lord Maréchal (comme Grimm avait les bras longs!) Grimm ne se gêne plus, comme en 1762, pour se reconnaître l'agresseur dans la querelle de Jean -Jacques » (avec Hume). Il s'agit ici de l'article de Grimm sur VExposé succinct, de Hume. M'"^ Macdonald reproduit l'article de Grimm et, sous cette rubrique : « Le triomphe du conspirateur ! » on lit ce qui suit, c'est le texte même de Grimm : « Je pense que personne ne peut lire cet étrange procès sans se sentir une pitié profonde pour ce malheureux... Depuis l'instant de ma rupture, je ne me suis jamais permis de mal parler de sa personne (ce qui est vrai) (2).
(1) Grimm : Corr. litt., V, 112.
(2) L'article est à lire tout entier. Après ces mots : « Je ne me suis jamais permis de mal parler de sa personne », Grimm ajoutait : « J'ai cru qu'on devait ce respect et cette pudeur à toute liaison rompue. J'ai vécu avec des
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
Il n'ignorait pas avec quel avantage je plaiderais ma cause contre lui en la rendant publique et en produisant des pièces bien plus singulières que celles que M. Hume vient de publier (Grimm veut sans doute parler de lettres de Rousseau). Je crois qu'il a des reproches bien sérieux à se faire à l'égard de plusieurs de ses anciens amis : mais je ne me comprends point dans ce nombre. Je n'ai pas eu, comme plusieurs d'entre eux (M'"^d Épinay et Diderot, vraisemblablement), le bonheur de lui rendre des services essentiels ; ainsi il peut tout au plus être injuste envers moi, il ne peut être taxé d'ingralilude à mon égard. » Tout ce passage, qu'on nous donne comme un exemple de « l'impudence et de la fausseté de Grimm x>, j'estime qu'il prouve, au contraire, la correction de son attitude à l'égard de Rousseau, et, qui plus est, sa parfaite discrétion ; car il ne parle ici, ni de la pension qu'il faisait, nous le savons par Rousseau, à M'"^ Levasseur, ni de « certains présents » faits par lui à la même Levasseur, ni des efforts, faits toujours par lui, Grimm, et par Diderot, pour « procurer à M"^^ et à M'^^ Levasseur, par ]\/[me d'Épinay, un regrat de sel et un bureau de tabac ^ : c'est Rousseau lui-même qui nous donne ces détails, et il ajoute : (( on leur avait représenté (à M"'^ et à M"^ Levasseur), qu'étant liors d'état de rien faire pour elles (ce qui n'était que trop vrai), je ne pouvais pas même, à cause d'elles, parvenir à rien faire pour moi. Comme je ne voyais à cela que de la bonne intention, je ne leur en savais pas absolument mauvais gré » (Confessions, 11,9).
gens qui ne l'aimaient pas, avec ses enthousiastes, avec les personnes neutres, et ne me suis jamais écarté de mon principe. On m'a souvent assuré que M. Rousseau n'en usait pas ainsi à mon égard, qu'il me nuisait dans l'esprit de tous ceux qui voulaient bien l'écouter, et on écoute volontiers le mal .... J'ose me vanter qu'aucune de ces considérations ne m'a jamais fait changer de principe, et que j'ai même eu l'esprit assez bien fait pour regarder la conduite de M. Rousseau à mon égard comme une marque d'estime qu'il me donnait. En etîet, il n'ignorait pas avec quel avantage je plaiderais ma cause contre lui en la rendant publique, et en produisant des pièces bien plus singulières que celles que M. Hume vient de publier ; mais il a jugé que je ne me donnerais l)as en spectacle en public, malgré l'honneur immortel de jouer la farce à côté de .Jean-Jacques, et il a bien jugé. Et, s'il s'est douté que je me moquerais de l'opinion de ses dévotes, à qui je n'avais donné aucun droit de mal penser de moi, il a encore rencontré juste. » (Corr. litt., octobre 1766.)
C'est tout son remerciement. Je m'adresse au lecteur non prévenu : qu'on suppose Rousseau ayant rendu à Grimm,ou à des gens qui auraient été à Grimm ce que les dames Levasseur étaient à Rousseau, les mêmes services que Grimm a rendus à Rousseau; est-ce que Rousseau, comme Grimm, s'en serait tu? Il faudrait, pour le croire, n'avoir pas lu les Confessions (1).
On me pardonnera, je l'espère, ces détails et cette discussion : si j'ai essayé de réfuter les graves accusations de M"'^ Macdonald contre l'auteur de la Correspondance littéraire, ce n'est pas seulement parce que je les crois sans fondement, c'est aussi parce que, à l'occasion de l'ouvrage de M"'e Macdonald, on a été singulièrement injuste envers Grimm et que c'est lui, en définitive, qu'on a « calomnié ». Rod, par exemple, estime que les fragments cités par M™^ Macdonald « montrent avec une terrible évidence quelle liaine savante traquait le proscrit (2). Dans les Annales Jean-Jacques Rousseau (t. III, 256), G. V. (Gaspard Vallette) admet toutes les accusations de M"^^ Macdonald contre Grimm et va jusqu'à écrire cette phrase étonnante : « Le dernier acte de cette campagne (de Grimm, Diderot et ]y[me d ÉpiuRy) aboutit à la trop fameuse querelle avec Hume, dont Suard et Grimm (sic) traduisirent et publièrent en France l'Exposé succinct. » (Grimm est mis ici pour d'Alembert, et on a vu de reste ce que Grimm pensait de YExposé). Quant à la tlièse de M'^e Macdonald, dit Vallette, les corrections de M""^ d'Épinay «concordant parfaitement avec les faussetés calomnieuses
(1) Quand Rousseau souscrira en 1770 à la statue de Voltaire, Grimm écrira dans sa Correspondance (IX, 61) ; « Jean-Jacques a agi en homme d'esprit. J'aime cette manière de se venger. » On verra dans le chapitre suivant avec quelle netteté Grimm a blâmé et flétri les odieux pamphlets de Voltaire contre Rousseau. Je me contenterai de dire que M"ie Macdonald a mal lu la Correspondance littéraire de Grimm et qu'elle se trompe si elle a cru la pulvériser en y dénonçant des calomnies qui n'y sont pas, et en affirmant avec sa belle assurance que la Correspondance littéraire n'est « qu'une chronique de potins littéraires, mondains et politiques ». Sainte-Beuve, qui se connaissait un peu en critique littéraire, a dit, et il suffit de rappeler son mot, qui est le mot vrai et définitif : « toute la littérature du temps est dans Grimm, toute la vie de société dans M*"» d'Épinay. »
(2) Revue des Deux Mondes, ibid.
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
semées par Grimm dans sa Correspondance littéraire, cette thèse est irréfutable. » J'espère avoir montré qu'elle ne l'est pas (1).
Les Confessions parurent en 1781, pour la première partie, et pour tout le reste, en 1788. Or, Grimm ne mourut que le 19 décembre 1807 ; il connaissait donc ce que Rousseau avait écrit contre lui, et il avait tout le temps d'y répondre : il n'a rien répondu. Il avait, quinze ans auparavant, lors de la querelle avec Hume, montré qu'il dédaignait les attaques de Rousseau : critiquant, on l'a vu, le parti qu'avait pris Hume de publier les pièces de la querelle, il disait en riant : c'est qu'il a eu peur d'attraper un legs dans le testament de Rousseau (dans les Confessions). Mais lui, Grimm, il a, plus que personne, la certitude d'être drapé dans ces Confessions si redoutées, et voyez avec quelle tranquillité d'âme il en parle : « Il y a apparence que tant de gens seront calomniés dans ce testament, que le philosophe d'Écosse (Hume)
(1) Je n'ai rien dit de cette autre accusation de M^e Macdonald : Grimm aurait, lui aussi, falsifié les Mémoires de M^'e d'Épina3\ Je n'ai pas pensé qu'il fût nécessaire de réfuter, sur ce point, M"^^ Macdonald qui n'apporte aucune preuve de ce qu'elle affirme, si ce n'est qu'elle a cru reconnaître l'écriture de Grimm. M. Ritter, autrement avisé que Vallette, avait déjà écrit dans les Annales J.-J. Rousseau (II, 12) : «on ne sait pas encore si dans ce travail (de remaniement des Mémoires) elle (M"ie d'Épinay) a été aidée par Grimm et j'imagine qu'il y est resté complètement étranger ; il aura secoué la tête et laissé faire; d'ailleurs, il est resté absent de Paris pendant la plus grande partie de 1771. » (date des remaniements). Mais après 1771? Ici M'^e Macdonald prête à Grimm un plan machiavélique dont la réussite, dit Rod lui-même, serait un miracle : « une telle chance tient du prodige et ferait croire que Grimm avait vendu son âme au diable. » — J'ai négligé encore, dans le fougueux réquisitoire de M'»" Macdonald contre les innombrables « ennemis de Rousseau », tout ce qui ne se rapporte pas au complot Diderot-Grimm- Mme d'Épina3^ Par exemple, il est de toute évidence pour M'"* Macdonald que Rousseau a été « trahi par Hume » (!), comme il est sûr — je m'y attendais — que Mme d'Épinay a été l'obligée de Rousseau : et, en effet, une jolie maison à la campagne, « une charmante retraite », disent les Confessions, aménagée exprès pour celui qui va l'habiter, et donnée pour rien, des attentions et prévenances de toutes sortes, qu'est-ce que tout cela, comparé à la conversation d'un grand homme 1 C'est évidemment Rousseau qui a été «le bienfaiteur» de Mnie d'Épinay. Faguet, qui en est aussi convaincu que nous, termine ainsi un article sur l'ouvrage de M"ie Macdonald : « Quand Rousseau reçoit une chiquenaude, Rousseau dit qu'il reçoit un coup de poing, M^e Macdonald dit qu'on veut le tuer. C'est que M""^ Macdonald a précisément l'âme de Rousseau, une âme soupçonneuse (pour le compte d'autrui), ombrageuse, exagératrice et déformatrice » {Le Correspondant, 25 avril 1910).
aurait très bien pu se résoudre à en courir les risques avec eux » (octobre 1766).
Sainte-Beuve et Schérer, quoi qu'on ait dit contre eux, après et d'après M"^^ Macdonald, avaient donc bien jugé Grimm : quels que soient ses travers (et je les ai nolés avec insistance lors des querelles de l'Hermitage), il était honnête homme : « Son grand tort envers Rousseau fut de l'avoir pénétré de bonne heure dans sa vanité et de ne lui avoir pas fait grâce », dit très justement Sainte-Beuve (1). Il a *été dur pour Rousseau dans ses démêlés avec lui; il a, plus tard, critiqué vivement, âprement même, ce qu'il appelle ses sophismes; el, devant certains paradoxes de Rousseau, lui qui le connaissait de longue date, il a cru pouvoir douter de sa bonne foi; mais, en tout cela, il ne s'attaquait qu'à Vauteur et parlait en critique ; il a respecté la personne de Rousseau; et Schérer a eu parfaitement raison d'affirmer que, « lorsqu'il est amené à rappeler les événements de la vie de Rousseau et ses anciennes relations avec lui, il le fait sans dénigrement et sans récriminations. » Et, encore une fois, que l'on compare, avec les pages où Grimm parle de ses rapports avec Rousseau, les pages des Confessions où Rousseau (c'est Sainte-Beuve qui s'exprime ainsi), « a groupé et construit, sur le compte de son ancien ami, quantité de minuties et de misères pour en faire des indignités », et l'on aboutira à une conclusion qui est exactement l'inverse de celle de M"™^ Macdonald et qui était celle de Sainte-Beuve : « Je veux simplement dégager le caractère de l'homme, et, s'il est possible, de Vhonnête homme, que je crois que Rousseau a calomnié. »
Et voici maintenant la contre-épreuve, laquelle nous permettra, par surcroît, de reprendre la biographie de Rousseau au point même où nous l'avons laissée. Si Grimm a, par ses « mensonges » savamment ourdis, desservi Rousseau partout où pénètre sa Correspondance littéraire, il est clair que de nouveaux ennemis vont se dresser de toutes parts contre Rousseau, et que le mallieureux exilé se verra lionni et repoussé de partout.
(1) Causeries du Lundi, VII, 298.
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
C'est, eu effet, la conséquence à laquelle aboutissent naturellement les critiques qui résument et adoptent les arguments de M'"^ Macdonald : « Rousseau, (dit Gaspard Vallelte), qui ignorait le journal secret de son ex-ami Grimm, mais qui en voyait les effets surgir peu à peu, identiques à eux mêmes dans tons les pays dEnrope, était ainsi poursuivi en tout lieu par un ennemi invisible et insaisissable (1). » Et Rod raisonne de même : « Naturellement, la Correspondance étant secrète, Jean- Jacques, comme M'n« Macdonald l'a montré, ignorait ces rapports, n'y pouvait répondre, voyait ses plus chères relations d amitié troublées par eux sans savoir d'où parlaient ces flèches empoisonnées. Jamais le grand principe de la calomnie ne fut appliqué avec plus de persévérance et d'adresse. »
A ces suppositions, aussi vagues que gratuites, qu'on me permette d'opposer des preuves, c'est-à-dire, ce qu'on ne nous donne pas, des faits et des textes précis. Voici la duchesse de Saxe-Gotha ; nous savons que Grimm a été attaché au jeune prince héréditaire de Saxe Gotha et la duchesse est une des plus anciennes abonnées de la Correspondance littéraire. Elle écrit, à Rousseau le 4 mai 1765, c'est-à dire, après tant d'articles calomnieux » de Grimm : « Sans vouloir vous importuner par mon encens, souffrez. Monsieur, que je vous dise ingénument que je lis vos ouvrages avec plaisir et que je m'intéresse beaucoup pour leur auteur; j'ai même désiré avec empressement, il y a plusieurs années, pouvoir vous attacher et fixer chez nous. C'est un fait que j'ose espérer que vous n'avez pas oublié. Mylord Maréchal m'a fait entendre qu'il ne croyait pas que vous entrepreniez si tôt un voyage, à moins que je ne vous offrisse un asile chez nous. Je profite donc avec empressement de cet avis pour vous assurer. Monsieur, que, si vous avez besoin de retraite, vous n'en trouverez jamais de plus sûre, ni de plus tranquille que chez nous. Vous serez reçu avec des transports de satisfaction par les mains de l'amitié (2). » S'il est un prince ami des philosophes, de ces philosophes qui
(1) Annales J.-J. R. III, 262.
(2) Streckeisen-Moultou : J.-J. R. Ses Amis et Ennemis, II, 43().
détestent Rousseau, c'est le roi de Prusse : or, malgré « les perfidies de Grimm » au sujet de ce que Rousseau pense de Frédéric, Frédéric a donné asile, on le sait, à Rousseau dans sa principauté de Neuchâtel, et voici une lettre (inédite) de Mylord Maréchal, datée de Potsdam (24 septembre 1765, à Meuron) ; c'est à propos des troubles de Motiers : « le roy dit hier à dîner : « que ne vient-il ici, où je réponds que les prêtres ne le tracasseront pas? », ce que je vous prie de dire de ma part à mon ami Jean-Jacques. »
On nous assure que le roi d'Angleterre, Georges III, recevait certainement la Correspondance littéraire : mais alors nous avons un abonné de Grimm qui offre une pension de cent livres à Rousseau : tel est l'effet que Grimm, par ses <r calomnies », produit sur ses lecteurs I
Voilà donc comment Rousseau, en dépit de la Correspondance littéraire^ était accueilli ou désiré en Prusse, en Angleterre et à ^ Gotha (1). Pour ce qui est de la Suisse, il est superflu, je pense, de démontrer que Grimm n'est absolument pour rien dans les persécutions qu'ont suscitées à Rousseau, dans son pays, les œuvres seules de Rousseau. Tournons donc nos regards vers Paris, puisque c'est là qu'est le repaire des conspirateurs, Diderot, d'Holbach, Grimm, M'"® d'Épinay. Il est certain que les Encyclopédistes étaient très irrités contre Rousseau qui, après avoir été des leurs, n'avait cessé, à partir de la Lettre sur les Spectacles, de les attaquer et de les railler dans tous ses ouvrages. Car c'est bien lui, Rousseau, qui avait ouvert les hostilités. Parlant de son « début » dans la littérature, c'est-à-dire de son premier Discours, il dira, dans ses Confessions (II, 9) : entré
(1) Rousseau lui-même, en 1764, dans ses Lettres de la Montagne (P. I, L. V), après avoir dit, de ses écrits, « qu'on les imprime dans tous les pays et qu'on les traduit dans toutes les langues, ajoutait : « Je dirai, de plus, qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, même en Italie, on me plaint, on m'aime, on voudrait m'accueillir. » Un ami, qui veut garder l'incognito, lui offre, par l'intermédiaire du libraire Regnault, 300 livres pour hâter sa convalescence (21 octobre 1763, inédit). On lui écrit pour avoir de son écriture et on le lui dit (1764, inédit). Une certaine M"»» Le Rebours a donc raison de lui écrire de Paris, le 28 novembre 1764 (inédit) : « Il vous reste des amis plus que vous ne pensez et moins d'ennemis que vous ne croyez. »
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
« dans un autre monde intellectuel,... je ne vis plus qu'erreur et folie dans la doctrine de nos sages. » Et, ce qu'il voit, il le dit, aussi bien dans ses conversations que dans ses livres ; il ne cache pas « le mépris que ses profondes méditations lui ont inspiré pour les mœurs et les maximes .. de son siècle » ; et quand ceux qui pratiquent ces mœurs et prêchent ces maximes osent le railler, « il écrase leurs petits bons mots avec ses sentences, comme il écraserait un insecte entre ses doigts. » Après cela, que les Encyclopédistes, jaloux de ses succès, aient fait de leur mieux pour dépriser ses talents et offusquer sa renommée, c'est ce qui m'a toujours paru indéniable; mais ce qui ne Test pas moins, c'est qu'en l'attaquant ils se défendaient, et que, lorsqu'on est en guerre, et en guerre ouverte, on n'a plus le droit de parler, comme on fait sans cesse, de conspiration et de complot. Au reste, même dans le parti encyclopédique, je remarque que d'une part d'Alembert ne s'est déclaré contre Rousseau que du jour où Rousseau (en 1766) l'a accusé faussement d'avoir écrit la lettre supposée du roi de Prusse, et que d'autre part l'Égérie du parti, M"® de Lespinasse, était « passionnée pour Jean-Jacques », comme s'exprimera M. de Guibert dans son Eloge d'Éliza (1).
Et enfin on oublie trop que le parti encyclopédique n'était pas tout Paris : Malesherbes, par exemple, est resté fidèlement attaché à Rousseau, et aussi le prince de Conti qui de son attachement lui donnera les preuves les plus touchantes. Il a ses dévotes, à la tète desquelles il faut compter la maréchale de Luxembourg, la comtesse de Boufflers (2), M™« de Ghenonceaux, M™* de Gréqui ; même dans le monde des lettres, il a pour lui Buffon qui lui écrit une lettre, dont il est, dit-il, o extrêmement touché. » Mais
(1) M™* de Vandeul, qui vient de lir^e pour la première fois « entièrement » les Confessions, écrit à Meister (le 15 février 1812) : « Ce complot des Holbachiens est vraiment curieux » ; curieux et donc nouveau pour elle, la fille de Diderot ! {Lettres inédites de M""» de Staël à Henri Meister, publiées par MM. Usteri et Ritter, 1903, p, 58).
(2) Mme de Boufflers qui lui écrit, le 22 octobre 1764 : « Vous voyez, Monsieur, que vous ne manquez pas d'amis. » Et quels amis! Bachaumont parle, dès le 29 décembre 1763, d'un quatrain sur Rousseau, dont voici le dernier vers :
Il aura des autels quand il naîtra des hommes.
JÈAN-JACQUEà tlOUSSËAD
il a surtout son grand ami Duclos, si redouté pour sa rude franchise, et tout puissant à l'Académie, dont il est Secrétaire perpétuel; très répandu, Duclos est, dit de lui Sainte-Beuve, « un homme qui fut considérable dans la société de son époque. » C'est lui qui écrivait à Rousseau le 12 avril 1763 : « Ne croyez pas avoir perdu aucun ami parmi nous; votre malheur vous en a fait de nouveaux ». C'est ce dont l'avait assuré un an auparavant (13 novembre 1762) Malesherbes : cr Vos malheurs sont faits pour intéresser ceux mêmes à qui vos ouvrages n'avaient inspiré qu'une admiration froide, et je vous assure que c'est l'effet qu'ils ont produit sur bien des gens que je connais et qui ne vous connaissent point, du nombre même de ceux qui, étant en place, se sont crus obligés de foudroyer contre vous. »
Mais peut-être n'est-ce là qu'une aimable invention de l'amitié pour consoler Jean-Jacques ? Voici donc une lettre (Inédile) de Chamfort qui confirme pleinement ce que viennent de lui dire Duclos et Malesherbes : «Paris, 25 août 1764 : Je ne vois partout que des gens qui vous estiment, qui vous honorent, qui vous révèrent et même qui en font une profession publique; ceux mêmes qui vous ont persécuté assurent, avec l'air de la bonne foi, qu'ils n'ont cédé qu'à regret à la nécessité de remplir leurs devoirs d'hommes publics, et il n'a tenu qu'à moi de vous faire tenir cette lettre sous le cachet d'un de ceux qui ont paru les plus animés contre vous : ils publient haulenient qu'ils font leurs délices de vos ouvrages. » Et enfin Rousseau lui même, alors que déjà il voit partout « des ennemis qui manœuvrent sous terre comme des taupes n), ne peut se tenir d'écrire et, notons la date, en 1765 : « J'ai des amis puissants, illustres, et qui, j'en suis sûr, m'aiment de tout leur cœur » (à M. D., Motiers, 7 février 1765). Mais le voici à Paris, venant de Motiers, et à la veille de partir pour Londres; qu'on se rappelle ce qu'il écrit à Du Pe5nou : (( J'ai du monde de tous les états, depuis l'instant oû je me couche, et je suis forcé de m'habiller en public. » Et à quelle date est-il si fêté? en janvier 1766, c'est-à-dire à la date qu'on nous donne comme marquant la fin de la terrible et triomphante campagne de Grimm.
LE « COMPLOT )) CONTRE ROUSSEAU
Ce rôle de calomniateur et de persécuteur, qu'on attribue si gratuitement à Grimm, quelqu'un Ta joué réellement à l'égard de Rousseau ; mais ce quelqu'un ne s'appelle pas Grimm, il s'appelle Voltaire ; on le verra de reste au chapitre suivant, mais ne l'a-t-on pas pressenti déjà dans «la querelle de Hume et de Rousseau »? Or, chose curieuse : quand, à propos de celte querelle,Voltaire lance contre Rousseau ses pamphlets venimeux et calomnieux, qu'en dit Grimm dans sa Correspondance littéraire ? il flétrit ces pamphlets et prend nettement contre Voltaire la défense de Rousseau malheureux. Qu'on se rnppelle ce qu'il a dit de la « Lettre au docteur Pansophe », puis de la « Lettre de M. de Voltaire à M. Hume », et enfin des « Notes sur la Lettre de M. de Voltaire à M. Hume))(l). L'on va voir, dans le chapitre qui suit, comment il parle du terrible pamphlet où Voltaiue accuse Rousseau d'avoir « exposé » ses enfants, — et Grimm savait pourtant que Voltaire avait dit la vérité (2).
(1) Voir ci-dessus, p. 47.
(2) Dans le procès qu'on fait à Grimm à coup de citations de sa Correspondance littéraire, citations souvent tronquées, parfois inexactes, on l'a vu, et toujours si singulièrement commentées, on se garde bien de citer les passages de la Correspondance où Grimm présente à ses lecteurs, et blâme si vertement, les attaques de Voltaire contre Rousseau : ne semble-t-il pas à l'auteur, et aux prôneurs, du « New essay in criticism », que cette façon de discuter n'est pas tout à fait conforme aux règles du fair play ?
Mnie Macdonald ne parle de l'hostilité de Voltaire contre Rousseau que dans une note finale de son Appendice, et elle regrette certes les mauvais procédés de Voltaire à l'égard de son idole: mais quoi! « le patriarche, dit-elle, avait probablement accepté à la lettre (il était si naïf ! / les histoires racontées par Grimm » (II, 334).