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CHAPITRE IV

Je n'ai parlé jusqu'ici de Voltaire qu'incidemment et dans la mesure où il était nécessaire pour l'intelligence des œuvres de Rousseau et des événements de sa vie dont j'avais à m'occuper. Il m'a semblé qu'il y avait quelqu'intérèt à rassembler en un même chapitre, pour les étudier plus en détail, les rapports des deux écrivains : le lecteur pourra ainsi suivre ces rapports dans leur enchaînement jusqu'au séjour de Rousseau à Motiers, c'est-à-dire jusqu'au moment où Voltaire déclare la guerre, non pas ouvertement, mais délibérément, à Rousseau par son libelle anonyme Le sentiment des citoyens. En notant, à mesure qu'ils se produisent, les événements et les écrits qui rapprochent, puis mettent aux prises, ces deux hommes, nous comprendrons mieux les raisons, d'ordres très divers, qui peu à peu ont fait d'eux des ennemis irréconciliables.

Ces deux contemporains (ils sont morts, comme on sait, la même année) ont habité conjointement Paris et la Suisse ; ils

Bibliographie. — Voltaire et Rousseau : Œuvres et Correspondance. — Desnoiresterres : Voltaire et la société au XVIII^ siècle, t. vi, Voltaire et HousseaUf 1875. — Maugras : Voltaire et J.-J. Rousseau, 1888. — Rod ; L'Affaire J.-J. RousseaUf 1906, cliap. III et IV. — Œuvres du prince de Ligne, 1861. - Gliabanon : Tableau de quelques circonstances de ma vie, 1795. — Ch. Pougens : Lettres philosophiques à M^e ***, 1826. — Manuscrits : Bibliothèque de la Ville de Neuchâtel. — Le lecteur curieux pourra lire, sur Voltaire et Rousseau, deux petits livres tendancieux, mais de tendances opposées, l'un, d'Eugène Noël : Voltaire et Rousseau, Dubuisson, 1862 ; l'autre, de Ch. Barthélémy : Voltaire et Rousseau jugés Vun par Vautre, Blériot, 1878. — Noël écrit : « Voltaire seul osa entrer en lice avec Rousseau : il en résulta entre ces deux hommes un des plus magnifiques (!) dialogues que les peuples eussent jamais entendus. Tous deux veulent la liberté, tous deux, avec un égal courage, travaillent à affranchir la personnalité humaine, etc. » Barthélémy au contraire : « Rousseau et Voltaire furent tous deux d'éminents comédiens... Après l'éloquence de Rousseau, l'esprit de Voltaire ; l'un vaut l'autre. » Autant en peut-on dire, je crois, des deux livres en question : l'un vaut l'autre.

ont échangé des lettres — et des coups ; et pourtant il est permis de se demander s'ils se sont jamais vus. Voltaire en 1762, dans une lettre (1) qu'il adresse, de Ferney, au conseiller Tronchin, pour se défendre d'avoir intrigué contre Rousseau, écrit qu'il « n'a vu le sieur Rousseau qu'une seule fois à Paris, il y a vingt-sept ans » ; ce qui est une erreur manifeste, vingt-sept ans avant 1762, c'est-à-dire, en 1735, Rousseau étant encore à Chambéry chez M""* de Warens. Mais Rousseau, lui, a pu voir Voltaire lors de son premier séjour à Paris (de 1742 à 1743), chez M""^ Dupin où, disent les Confessions» « il allait presque tous les jours et où il dînait deux ou trois fois la semaine. » M™® Dupin recevait l'élite de la société de Paris, et Voltaire « était, ajoute Rousseau, de son cercle et de ses dîners. » Voltaire et Rousseau ont donc pu se rencontrer chez M'"» Dupin ; mais Voltaire n'a fait sans doute aucune attention à Rousseau, alors complètement inconnu (il n'est pas même encore, à cette date, secrétaire de M™* Dupin); tandis que Rousseau, à la vue de Voltaire, a dû être tout yeux et tout oreilles. On va voir, en effet, ce qu'était pour lui l'auteur de Zaïre.

Le voici à Chambéry, chez M"*^ de Warens : « Rien de tout ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que je pris à ces lectures m'inspira le désir d'apprendre à écrire avec élégance et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur, dont j'étais enchanté. Quelque temps après (1734) parurent ses Lettres philosophiques. Quoiqu'elles ne soient assurément pas son meilleur ouvrage, ce fut celui qui m'attira le plus vers l'étude, et ce goût naissant ne s'éteignit plus depuis ce temps-là. « (Confessions, I, 5). En 1737 Rousseau, allant à Montpellier, s'arrête à Grenoble, où il voit jouer Alzire « mal, à la vérité, mais je ne laissai pas d'y être ému jusqu'à perdre la respiration » (à M*"^ de Warens, 13 septembre 1737). Enfin, deux ans après, dans son Verger des Charmettes, il écrit ces vers émus :

Et toi, touchant Voltaire, Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

(1) Cette lettre, qui ne se trouve pas dans la Correspondance de Voltaire, est dans le Recueil de Tronchin. Voir Rod ; L'affaire J.-J. Rousseau, 130.

C'est eu 1745 qu'eurent lieu les premiers rapports en lie Voltaire et Rousseau : à l'occasion du mariage du dauphin avec l'infante, on donna de brillantes fêtes à Versailles et l'une d'elles fut la représentation d'une pièce de Voltaire, La Princesse de Navarre, qui, mise en musique par Rameau, était devenue Les Fêtes de Ramire. On se rappelle sans doute que, plusieurs changements ayant paru nécessaires dans les vers et dans la musifjue pour la représentation, le duc de Richelieu chargea Rousseau de cette double besogne; et Rousseau, voulant s'assurer d'abord de l'assentiment de Voltaire, et aussi attirer sur lui, débutant ignoré, l'attention de l'illustre poète, lui écrivit pour la première fois : « Monsieur, lui disait-il, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards... Quel que soit, pour moi, le succès de ces faibles essais (les remaniements de Ramire), ils me seront toujours glorieux, s'ils me procurent l'honneur d'être connu de vous et de vous montrer l'admiration et le profond respect avec lesquels j'ai l'honneur d'être... » Une admiration respectueuse, c'est bien le vrai sentiment qu'à cette date Rousseau éprouve pour Voltaire. Voltaire répondit, à sa manière, par une lettre extrêmement aimable, qui commençait ainsi : « Vous réunissez. Monsieur, deux talents qui ont toujours été séparés jusqu'à présent. Voilà deux bonnes raisons pour moi de vous estimer et de chercher à vous aimer. Je suis fâché pour vous que vous employiez ces deux talents à un ouvrage qui n'en est pas trop digne. » (15 décembre 1745). Rousseau dut être très flatté de recevoir une telle lettre partie d'une telle main, et il a pris plaisir plus tard à la transcrire tout au long dans les Confessions ; seulement il la fait suivre d'un commentaire désobligeant. Si Voltaire lui a écrit alors une lettre « d'une grande politesse », ce n'est pas parce que Voltaire était naturellement poli avec les étrangers : c'est parce qu'il croyait Rousseau « en grande faveur auprès de M. de Richelieu », et c'est « sa souplesse courtisane » qui lui dicta « ces égards pour un nouveau venu ». Voltaire étant depuis longtemps dans les meilleurs termes, et les plus intimes, avec Richelieu, on voit ce que vaut l'interprétation chagrine de Rousseau.

Un peu plus lard, Voltaire paraît s'être plaint publiquement de Rousseau, et Rousseau se défendit des propos qu'on lui avait attribués faussement contre Voltaire dans une lettre, datée du 30 janvier 1750, où nous lisons ce passage, qui est fait pour surprendre : « J'ai renoncé aux lettres et à la fantaisie d'acquérir de la réputation. » Or, c'est dans l'été de 1749, que Rousseau a composé son Premier Discours : il est vrai qu'il ne s'attendait pas, quand il écrivait alors à Voltaire, à l'éclatant succès qui devait subitement le rendre célèbre. C'est le 9 juillet 1750 que son Discours fut couronné par l'Académie de Dijon ; Voltaire arrivait à Potsdam le 10 juillet 1750 et il devait en partir seulement le 20 mars 1753 ; il n'assista donc pas au triomphe de l'auteur couronné, mais ce premier Discours n'échappa pas, nous allons le voir, à son attention, ni à sa malice. 11 se contenta d'abord d'une légère escarmouche qui est ce Timon, dont on ne sait pas exactement quand il l'écrivit, qu'il brocha peut-être à Potsdam, pour le lire aux petits soupers du roi (1).

Les deux hommes faillirent se rencontrer à Genève même : Rousseau qui, de Paris, était allé faire un séjour dans son pays, quitta Genève le 10 octobre 1754; s'il y était resté deux mois de plus, il aurait pu saluer le fugitif de Potsdam, qui fit son entrée à Genève le 12 décembre de la même année : entrée qui dut faire sensation, car le Conseiller d'Etat Tronchin avait fait garder les

(1) La plus ancienne impression de Timon, connue de Beucbot, est de 1756, et elle avait pour titre ; « Sur le paradoxe que les Sciences ont nui aux mœurs. » Beugesco donne la même date. Rousseau parle bien de Timon dans une note de ses « Observations sur le Roi de Pologne »; mais, si les « Observations » sont de 1751, la dite note n'apparaît qu'en 1782 dans l'édition de Du Peyrou.

Voltaire, dans son Timon, ne s'est guère mis en frais d'esprit : il n'a pas pris au sérieux « le paradoxe » sur les sciences, ni son auteur. Timon brûle tous ses livres, car il n'y a que les Iroquois qui soient gens de bien. Au coin d'un bois, il est dépouillé par des voleurs : et pourtant ces Messieurs ne savent pas lire ! Recueilli par l'ami chez lequel il se rendait pour souper, il y reçoit une hospitalité généreuse, et son hôte est un des plus savants hommes de l'Europe ! N'importe ! il continue à écrire contre ceux qui cultivent leur esprit.— A quoi Rousseau réplique dans sa note : «Si j'avais dit qu'il suffit d'être ignorant pour être vertueux, ce ne serait pas la peine de me répondre et, par la même raison, je me croirai dispensé de répondre moi-même à ceux qui perdront leur temps à me soutenir le contraire. Voyez le Timon de M. de Voltaire. »

portes jusqu'à 6 heures du soir, afin que son illustre ami pût, malgré les règlements, pénétrer immédiatement dans la ville. Rousseau n'aurait pas manqué, s'il eût été présent, de se souvenir avec amertume que jadis ces mêmes portes s'étaient impitoyablement fermées sur un apprenti graveur en retard, qui s'était dès lors jeté dans le vagabondage.

Cependant Rousseau publie en 1755 son Discours sur Vinégalité, et il s'empresse de l'envoyer à celui dont il a si ardemment jusqu'ici ambitionné les suffrages. Voltaire le remercia par le plus sensé et le plus gracieux des persitïages; de toutes les réfutations du Discours sur les lettres, de Rousseau, celle de Voltaire est bien la plus heureuse ; car le ton badin, qu'y prend l'auteur, est celui qu'il convenait d'opposer aux grandiloquents paradoxes du Discours de Dijon. Tout le monde a lu cette délicieuse lettre de Voltaire du 30 août 1755, où se trouve le mot si connu, que devait recueillir précieusement Palissot pour le mettre en scène dans sa comédie des Philosophes : « il prend envie de marcher à quatre pattes, quand on lit votre ouvrage (1). » Il est à remarquer que, sauf le dernier paragraphe, où il songe au second Discours, Voltaire ne répond qu'au premier Discours de Rousseau, et encore s'étend-il bien longuement, songeant à lui-même, sur les malheurs inhérents au métier des gens de lettres, dont Rousseau n'avait pas parlé ; sur ce point Rousseau, fidèle à sa thèse, aurait pu lui répondre : les gens de lettres n'ont que ce qu'ils méritent. Quant aux invectives de Rousseau contre Vinégalité des conditions, on peut dire que Voltaire y avait répondu d'avance, dès 1734, dans son Discours sur Vhomme, où il avait proclamé en vers élégants ce qu'il appelait, lui, « l'égalité des conditions » : Dieu n'avait-il pas mis dans chaque état un heureux équilibre de biens et de maux qui rendait toutes les conditions égales :

« Et Dieu nous pesa tous dans la même balance. »

Les éditeurs de Kehl estiment que « cette manière de voir les

(1) Cettre lettre de Voltaire a été remaniée, à mesure qu'elle paraissait, soit dans la première édition de l'Orphelin de la Chine, soit dans le Mercure, ou ailleurs. Rousseau l'a donnée, dit-il, « telle que Voltaire la lui écrivit. »

états de la vie est consolante pour le peuple. » Elle était, à l'époque où nous sommes, plus « consolante » encore pour qui possédait, avec cent trente mille livres de rentes, à Monrion une maison pour l'hiver bien abritée des vents du nord et, pour l'été, à Lausanne, une maison vaste et fraîche avec quinze fenêtres de façade ayant vue sur le lac et les Alpes de Savoie. Or la question de savoir si, « en comparant les diverses conditions des hommes, on n'y remarquerait pas une espèce de compensation de bien et de mal qui établirait entre elles l'égalité », cette question là, avait dit très pertinemment La Bruyère, celui à qui rien ne manque peut bien la proposer, « mais il faut que ce soit un homme pauvre qui la décide. » (Des Grands) (1).

La réponse de Rousseau à Voltaire (du 10 septembre 1755), si elle n'a pas la gracieuse impertinence de cette prose légère, qui caresse et pique à la fois, ne manque pourtant pas de finesse ; car, à propos de ces plaintes de Voltaire contre des adversaires si indignes de lui, et qui l'occupent trop, l'auteur des deux Discours glisse adroitement une légère critique sous forme de compliment. Rousseau, on le sent, et c'est ce qui le distingue, ici comme ailleurs, de Voltaire, a cherché ses phrases, mais ce qu'il voulait dire, il le dit avec autant de fermeté que de justesse : «C'est à moi, Monsieur, de vous remercier à tous égards. En vous offrant l'ébauche de mes tristes rêveries, je n'ai point cru vous faire un présent digne de vous, mais m'acquitter d'un devoir et vous rendre un hommage que nous vous devons tous

comme à notre chef Je n'aspire pas à nous rétablir dans

notre bêtise. A votre égard, Monsieur, ce retour serait si grand à la fois et si nuisible qu'il n'appartiendrait qu'à Dieu de le faire et au diable de le vouloir. Ne tentez donc pas de retomber à

(1) Voltaire reviendra plus tard au second Discours de Rousseau pour en réfuter « les impertinences dignes de l'hôpital des fous ». Voir en particulier : VA, B, C. (1762), le Précis du siècle de Louis XIV, 1768, éd. Garnier, XV, 434, l'article Fertilisation et l'article Homme dans le Dictionnaire philosophique (1771).

Rousseau s'est appliqué, je crois, à réfuter la thèse de Voltaire dans un long passage de l'Emile (livre IV) qui commence ainsi : « Il y a, disent nos sages, même dose de bonheur et de peine dans tous les états. Maxime aussi funeste qu'insoutenable... n

quatre pattes : personne au monde n'y réussirait moins que vous. Vous nous redressez trop bien sur nos deux pieds pour

cesser de vous lenir sur les vôtres Ne soyez pas surpris de

sentir quelques épines inséparables des fleurs qui couronnent les grands talents. Les injures de vos ennemis sont les acclamations satiriques qui suivent le char des triomphateurs... Méprisez ces vaines clameurs... Un bon livre est une terrible réponse à des injures imprimées; et qui vous oserait attribuer des écrits que vous n'aurez point faits, tant que vous n'en ferez que d'inimitables? » Sensible à l'invitation que lui avait faite Voltaire, Rousseau sera au printemps dans sa patrie et il y profitera de ses bontés : « mais, se hâte-t-il d'ajouter, j'aimerais mieux boii e de l'eau de vos fontaines que du lait de vos vaches ; et quant aux herbes de votre verger, je crains bien de n'y en trouver d'autres que le lotos, qui n'est pas la pâture des bêtes, et le molly qui empêche les hommes de le devenir. »

A la fin de cette même année 1755, le 1^^ novembre, un effroyable tremblement de terre démolit les trois quarts de la ville de Lisbonne et fit périr trente mille habitants. Un mois après ce triste événement. Voltaire écrivait à d'Argenlal : «Voilà un horrible argument contre l'optimisme. Le tout est bien de Mathieu Garo et de Pope est un peu dérangé ; je n'ose plus me plaindre de mes coliques. » (1 décembre 1755). Mais il se plaindra de la Providence, qui a permis un tel désastre, et l'argumer.t qu'elle lui fournit contre le tout est bien, il le développera avec éloquence dans son Poème sur le désastre de Lisbonne, qui parut l'année suivante (1756). Les apostrophes, les adjectifs insignifiants qui ne font qu'affaiblir les substantifs, tout cela refroidit un peu ce morceau, qui contient d'ailleurs de beaux vers, et qui débute ainsi :

O malheureux mortels I ô terre déplorable I

O de tous les mortels assemblage effroyable !

D'inutiles douleurs éternel entretien !

Philosophes trompés qui criez : tout est bien,

Accourez, contemplez ces ruines affreuses,

Ges débris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses I

Voltaire n'a pas de peine à montrer qu'il n'y a aucune justice à frapper telle ville plutôt que telle autre :

Lisbonne, qui n'est plus, eut-elle plus de vices Que Londres, que Paris, plongés dans les délices ? Lisbonne est abîmée et l'on danse à Paris !

Et, contre l'optimisme des philosophes qui, pour nous consoler, nous enseignent que le mal particulier n'est rien, car il contribue au bien général, le malheur de l'un faisant le bonheur de l'autre, Voltaire s'écrie :

De mon corps tout sanglant mille insectes vont naître ; Quand la mort met le comble aux maux que j'ai soufferts, Le beau soulagement d'être mangé des vers !

Mais alors d'où vient le mal? il ne peut venir que de Dieu, puisque a Dieu seul est maître ». On le dit équitable et bon :

Tout se plaint, tout gémit en cherchant le bien-être ; Nul ne voudrait mourir, nul ne voudrait renaître. Quelquefois, dans nos jours consacrés aux douleurs. Par la main du plaisir nous essuyons nos pleurs ; Mais le plaisir s'envole et passe comme une ombre ; Nos chagrins, nos regrets, nos pertes sont sans nombre.

Pour tant de maux, et si injustement soufferts, le poète n'aura-

t-il pas des vers consolateurs? il n'en a qu'un, qui paraît bien

faible et qui, étant isolé, ne paraît pas partir d'une conviction

bien profonde :

Un jour tout sera bien, voilà notre espérance.

Mais que vaut, en définitive, cette espérance d'une vie où tout sera bien ? une note, à la suite du poème, nous édifie sur ce qu'au fond en pensait Voltaire : dans l'antiquité, dit cette note, cet espoir est tbndé sur de grandes probabilités auxquelles, il est vrai, Lucrèce opposera des arguments « dont la force afflige «. Heureusement nous avons eu, depuis, la Révélation, qui nous donne la certitude d'une vie à venir : seulement, on dispute encore sur la Révélation, ce qui « est affreux », dit le bon apôtre. Et quel dommage aussi qu'on ait fait la Saint-Barthélemy, assassiné Henri IV, etc., etc., tout cela pour la Révélation !> Décidément cette espérance que tout sera bien un jour sl des

fondements bien fragiles, et ce que Voltaire veut sans doute nous suggérer, c'est ceci : heureux qui peut espérer dans de telles conditions I

Au Poème de Voltaire sur Lisbonne, Rousseau répliqua par sa fameuse lettre à Voltaire, du 18 août 1756, qu'on a appelée la Lettre sur la Providence. Qu'est-ce qui dicta à Rousseau celte réplique? Brunetière écrit, à propos du Poème sur Lisbonne : « Le libraire, trouvant ces 234 vers de trop mince volume, leur adjoint le Poème sur la religion naturelle^ que Voltaire avait composé en 1752-53. Cette fois l'indignation des pasteurs (genevois) fut assez vive pour que, contre Voltaire, ils fissent appel à l'éloquence de Rousseau. Le ministre Roustan écrivit à ce dernier : « Laisserez-vous passer ces tristes choses? Je vous signale surtout ce passage » (c'est le passage où Voltaire parle du beau soulagement à être mangé des vers). Et Brunetière reprend : « Flatté de l'appel que lui adressaient ses compatriotes, Rousseau résolut bien vite de prendre en main contre l'homme des Délices /a cause de là Providence. Et il écrivit la lettre célèbre du 18 août 1756, qui caractérise si bien l'attitude morale de Voltaire en même temps que les sentiments de Rousseau et des Genevois à son égard (1). » Ni les Genevois, ni Roustan n'ont rien à voir en cette affaire, comme on va s'en rendre compte. Mais si j'ai souligné certains mots de Brunetière, c'est parce que ces mots sont une preuve matérielle que Brunetière a puisé toute cette histoire dans le livre de M. Maugras, Voltaire et Rousseau (1886), dont il avait déjà rendu compte dans ses Études critiques (i. m), et où nous allons retrouver les mots que j'ai soulignés. Suivant M. Maugras, le pasteur Roustan, interprète de ses confrères genevois, envoyant à Jean-Jacques le Poème de Voltaire, lui écrivait: « Vos lettres, mon cher philosophe, sont lues etdévo- 'rées par tous nos concitoyens. Laisserez-vous passer sans mot dire ces tristes choses ? et Roustan transcrit le passage cité de Voltaire. « Jean-Jacques, ajoute M. Maugras, ne se déroba pas à l'appel qui lui était adressé et, prenant en mains la cause de la

(1) Brunetière : Histoire de la littérature classique, t. ui, 446,

Providence (ainsi s'est exprimé Brunetière), il écrivit une longue réfutation du poème de Voltaire (1). » L'assertion de M. Maugras est en contradiction formelle avec ce passage des Confessions (II, 9) : « Je n'étais pas guéri de mon attaque, quand je reçus un exemplaire du Poème sur la raine de Lisbonne, que je supposai m'être envoyé par l'auteur. Cela me mit dans l'obligation de lui écrire et de lui parler de sa pièce.» Et, de fait, Rousseau, dès les premiers mots de sa lettre, remercie Voltaire de ses deux derniers poèmes (sur la Loi naturelle et sur Lisbonne) en ces termes : « Vos deux derniers poèmes, Monsieur, me sont parvenus dans ma solitude et, quoique tous mes amis connaissent l'amour que j'ai pour vos écrits, je ne sais de quelle part ceux-ci me pourraient venir, à moins que ce ne soit de la vôtre D ; ce qui est, pour M. Maugras, « un léger mensonge que Rousseau commettait sciemment, mais qui lui était indispensable pour motiver son étrange intervention en faveur de la Providence (2). »

M. Maugras n'ayant pas dit où il avait pris le fragment de lettre de Roustan qu'il cite, et qui lui permet d'accuser Rousseau de « mensonge », il n'est pas téméraire de supposer qu'ayant écrit son livre en 1886, il a trouvé le dit fragment dans le cinquième volume de Desnoiresterres « Voltaire et la société au dix-huitième siècle » (tome VI, Voltaire et Rousseau)^ dont la première édition est de 1867-1876, et où la lettre de Roustan est accompagnée des mêmes commentaires sur le (( manque d'exactitude volontaire de Rousseau. » Et enfin Desnoiresterres lui-même ne donnant, pas plus que M. Maugras, de référence sur la lettre de Roustan, toujours citée sans date, il n'est pas défendu de croire que Desnoiresterres a pris à son tour cette lettre dans le livre de Bungener : Rousseau et les Genevois, paru déjà en 1758, et où se trouve (page 102) la lettre de Roustan sans indication, ni de source, ni de date. Or cette lettre, si souvent citée, et le parti qu'en ont tiré, contre Rousseau, Desnoiresterres, puis

(1) Maugras : Voltaire et Rousseau, 1886, p. 47.

(2) Dans le livre de M. Maugras, Rousseau apparaît noir comme un diable à côté de Voltaire transfiguré en ange de lumière.

Maugras, puis Brunetière, lout cela ne résiste pas aux deux constalations suivantes : premièrement, Roustan était bien incapable d'écrire en 1756 une lettre quelconque à Rousseau au nom de ses collègues, puisqu'il était encore sur les bancs de l'école (1) ; et, secondement, Voltaire a bel et bien envoyé à Rousseau, par l'intermédiaire de Thieriot (Voltaire à Thieriot, 4 juin 1756, et réponses de Thieriot à Voltaire, 21 juin et 6 juillet 1756), ses « deux sermons », comme il les appelait, sur la Loi naturelle et sur Lisbonue. De sorte qu'en cette affaire Rousseau a dit vrai, et que ses biographes l'ont un peu légèrement accusé de mensonge (2).

La lettre de Rousseau à Voltaire est belle, non par les arguments, qui ne sont pas nouveaux, mais par l'accent personnel qui les rajeunit et les enflamme. Qu'il me suffise d'en rappeler le passage souvent cité : « Je ne puis m'em pêcher, Monsieur, de remarquer, à ce propos, une opposition bien singulière entre vous et moi dans le sujet de cette lettre. Rassasié de gloire, et désabusé des vaines grandeurs, vous vivez libre au sein de l'abondance ; bien sûr de votre immortalité, vous philosophez paisiblement sur la nature de l'âme; et, si le corps ou le cœur souffre, vous avez Tronchin pour médecin et pour ami : vous ne trouvez pourtant que mal sur la terre. Et moi, homme obcur, pauvre, et tourmenté d'un mal sans remède, je médite avec plaisir dans ma retraite, et trouve que lout est bien. D'où viennent ces contradictions apparentes ? Vous l'avez vousmême expliqué : vous jouissez, mais j'espère; et l'espérance embellit tout. »

D'où vient, en somme, l'optimisme de Rousseau ? De plusieurs choses. Tout d'abord, quand il écrit sa lettre sur la Providence, le 18 août 1756, il est installé depuis quelques mois seulement (depuis le 9 avril) à THermitage, et il y est pleinement heureux.

(1) Voir sur ce point Eug. Ritter, dans les Annalea J.-J. Rousseau^VU, 99.

(2) La première lettre (manuscrite) de Roustan à Rousseau, est de 1757 : Roustan est alors étudiant en théologie. C'est seulement en 1761 (19 février) que Roustan, admirateur de la Nouvelle Héloïse (« il donnerait six pintes de son sang pour pouvoir l'admirer en tout »), excite Rousseau contre « ce coquin de Voltaire» (manuscrits de la Bibliothèque de Ncuchâtcl).

Il est curieux de rapprocher les vers où Voltaire célèbre son iustallation aux Délices avec la prose, aulrement poétique, de Rousseau, racontant son arrivée à l'Hermitage. On connaît les vers de Vollaire :

O maison d'Aristippe, ô jardins d'Epicurc ! Vous qui me présentez, dans vos enclos divers, Ce qui souvent manque à mes vers :

Le mérite de l'art soumis à la nature ; Empire de Pomone et de Flore, sa sœur, Recevez votre posscseur !

Qu'on écoule Rousseau : « Quoiqu'il fît froid et qu'il y eût encore de la neige, la terre commençait à végéter; on voyait des violettes et des primevères...»; et puis, on s'en souvient, son arrivée est marquée par le chant d'un rossignol à sa fenêtre; ce ramage le fait tressaillir et il s'écrie dans un sincère transport : « Enfin tous mes vœux sont accomplis I »

Voltaire avait dit, dans son Poème de Lisbonne : « Le présent esi atïreux » : il est délicieux, au contraire, pour celui qui promène alors, à travers « les taillis et les bosquets », ce qu'il appelle son « délire champêtre. » Et Voltaire avait dit encore : Le passé n'est pour nous qu'un triste souvenir.

Qu'on ouvre les premiers livres des Confessions, où Rousseau raconte ses souvenirs d'enfance et de jeunesse : son passé ne lui a laissé que de riants souvenirs. Pourquoi donc toutes ces différences entre Voltaire et Rousseau ? parce que Rousseau a deux choses qui manquent à Voltaire : la sensibilité en face des beautés de la nature, et l'imagination qui embellit tout. Et ces deux choses font qu'en tous ces passages, malgré ses vers et sa mythologie, ce n'est pas Voltaire qui est le vrai poète.

Sa lettre écrite (et j'y reviendrai pour le fond, quand j'étudierai la religion de Rousseau), Rousseau hésite à l'envoyer, au moins directement, à son adresse. Il n'est encore que l'auteur de deux simples Discours, et il ose discuter avec le plus grand écrivain du siècle I C'est là une grande hardiesse, et Voltaire n'y verra-t-il pas une grande impertinence? Il a donc recours à l'entremise et au jugement du docteur Tronchin qui soigne Voltaire,

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l'éternel malade, et le connaît mieux que personne; c'est à Tronchin que Rousseau adresse sa critique du Poème de Lisbonne : que Tronchin la lui renvoie sans la montrer à Voltaire, s'il craint qu'elle ne soit mal reçue; si, au contraire, « Voltaire peut supporter sa franchise », que Tronchin cachète sa lettre et la donne à Voltaire, mais qu'il n'oublie pas d'ajouter « tout ce qu'il croira propre à lui persuader que jamais l'intention de l'offenser n'entra dans son cœur. » Et tout cela, quoi qu'on en ait dit, me paraît très simple : c'est l'appréhension bien naturelle d'un débutant qui, peut-être par désir de célébrité, mais cela est bien permis, et aussi, pourquoi ne pas l'accorder ? parce qu'il croit avoir raison, s'attaque à un auteur illustre et chatouilleux. Il voudrait le provoquer à une discussion philosophique qui ne manquerait pas d'être retentissante et, fort de son éloquence et de sa dialectique, il engage hardiment la lutte; mais, d'autre part, il ne voudrait pas froisser Voltaire, par respect pour lui et aussi par peur des coups : il connaît trop bien le sort des ennemis, autant dire des infortunées victimes de Voltaire.

Tronchin envoya la lettre, c'est-à-dire la provocation courtoise, à Voltaire : mais Voltaire se garda bien de relever le défi. Il avait, je crois, pour se dérober, les deux raisons que voici : d'abord, à l'argument précis de Rousseau : « Si Dieu est juste, l'âme est immortelle et la Providence est absoute des maux d'ici-bas », que pouvait opposer Voltaire ? Il croyait, sans doute, à l'immortalité de l'âme, mais par intermittence : par exemple, quand il fallait réfréner les mauvais instincts des « petites gens, brutaux, ivrognes et voleurs. Prêchez-leur, si vous voulez, qu'il n'y a pas d'enfer et que l'âme est mortelle. Pour moi, je leur crierai dans les oreilles qu'ils sont damnés s'ils me volent. » Mais lui, Voltaire, que pensait-il au fond et que disait-il à huis clos, quand il n'était entouré que d'honnêtes gens, qui étaient gens d'esprit comme lui?

Nous. mourons sans savoir comment;

Chacun est parti du néant :

Où va-t-il ? Dieu le sait, ma chère (1).

(1) Voltaire à M™e LuUiii, 10 novembre 1773.

Mais cela n'était pas bon à dire dans une lettre qui ferait le tour de Paris. Et, en second lieu, Voltaire dut sentir tout de sLiile que, dans une discussion sérieuse et serrée, comme était celle qu'avait engagée Rousseau dans sa lettre, il aurait afTaire à un très rude jouteur, et la dialectique n'était pas son fort, ou, si l'on veut, son arme favorite : il préféra donc éluder l'attaque. Mais deux ans après, combattant cette fois sur un terrain qu'il avait choisi, et avec ses armes à lui, qui étaient, comme on sait, l'ironie, la fine plaisanterie, voire les gauloiseries et les calembredaines, il écrivit Candide : Rousseau n'était pas nommé, mais la Lettre sur la Providence était complètement bafouée et Rousseau ne s'y trompa pas. Il écrivait au duc de Wirtemberg (11 mars 1764) : (i Vous êtes surpris que ma Lettre sur la Providence n'ait pas empêché Candide de naître. C'est elle au contraire qui lui a donné naissance : Candide en est la réponse (ce qui est évidemment trop dire). L'auteur m'en fit une de deux pages, dans laquelle il battait la campagne, et Candide parut dix mois après (en 1759 seulement). Je voulais philosopher avec lui; en réponse il m'a persiflé, » Sans le nommer, en effet. Voltaire se moque certainement de lui dans le passage suivant : lorsque Candide el Cacambo vont être rôtis par des sauvages tout nus appelés Oreillons, « hélas ! s'écrie Candide, que dirait maître Pangloss, s'il voyait comme la pure nature est faite (voilà pour Rousseau). Tout est bien, soit; j'avoue qu'il est bien cruel d'avoir perdu Mii^ Cunégonde et d'être mis à la broche par des Oreillons. » Le tremblement de terre de Lisbonne n'est pas oublié non plus, « car, s'il y a un volcan à Lisbonne, il ne pouvait être ailleurs ; car il est impossible que les choses ne soient où elles sont, car tout est bien. j>

On connaît la conclusion de Candide, pratique plus que réjouissante : travailler sans raisonner, c'est, au dire de Martin, le seul moyen de rendre la vie supportable ; et comme l'incorrigible Pangloss veut montrer, par la suite de leurs épouvantables aventures, que tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles : « cela est bien dit, répond Candide, mais il faut cultiver notre jardin. » C'est le dernier mol

JEAN-JACQÛES ROÙSSÉAl)

de Voltaire, lequel « en revient toujours à Candide » et encore, écrit-il à d'Argental, « cultiver son jardin n'est pas grand chose. »

A la lettre de Rousseau (sur la Providence), Voltaire avait répondu, le 12 septembre 1756 : « Vous me pardonnerez. Monsieur, de laisser là ces discussions philosophiques, qui ne sont que des amusements (mais Rousseau y voyait avec raison tout autre chose). Votre lettre est très belle ; mais j'ai chez moi une de mes nièces qui, depuis trois semaines, est dans un assez grand danger (ce qui était vrai, M™^ de Fontaine était alors sérieusement malade); je suis garde-malade et très malade moimême (il le croyait, ou, du moins, avait pris l'habitude de le dire). J'attendrai que je me porte mieux et que ma nièce soit guérie pour penser avec vous. » Et il l'invite encore à l'aller voir dans sa patrie : « comptez que, de tous ceux qui vous ont lu, personne ne vous estime mieux que moi malgré mes mauvaises plaisanteries, et que, de tous ceux qui vous verront, personne ne vous aime plus tendrement. » A propos de cette lettre, Rod écrit que Rousseau en fut très content parce que « sa candeur » Tempêclia de « deviner, sous les vaines formules, l'impertinence et le dédain » (1). J'avoue que je partage la candeur de Rousseau et que l'impertinence de Voltaire ne me frappe pas. Rousseau écrivit à Tronchin : « J'ai été charmé de la réponse de M. de Voltaire ; un homme, qui a pu prendre ma lettre comme il a lait, mérite le titre de philosophe, et l'on ne peut plus être porté que je le suis à joindre, à l'admiration que j'eus toujours pour ses écrits, l'estime et l'amitié pour sa personne » (25 janvier 1757). En somme. Voltaire lui faisait espérer une réponse plus longue à sa lettre et ne se montrait nullement froissé de ses critiques : Rousseau pouvait se dire qu'il s'en tirait à bon compte.

Voltaire est revenu maintes fois sur cette question de la Providence, qu'il considérait comme « un cliaos indébrouillable. » Son dernier mot est peut-être dans ce passage du Dictionnaire philosophique (art. Providence) : « Je crois la Providence géné-

(1) l'iod : L'affaire J.-J. Rousseau, p. 30.

ROUSSEAU ET VOLTAIHE (1745-1704)

raie, celle dont est émanée de toute éleinilé la loi qui règle toute chose, comme la lumière jaillit du soleil; mais je ne crois pas qu'une Providence particulière change l'économie du monde pour guérir le moineau malade de sœur Fessue. » Il ne faut naturellement pas juger le Poème de Lisbonne ni Ca/K//(/é;, d'après ce qu'en dit Rousseau. Mais, quels que soient les mérites de ces deux ouvrages, et même quelque injuste que soit, prise à la lettre, l'allégation de Rousseau, d'après laquelle Voltaire se plaindrait personnellement de la Providence (ce qui n'est pas), il me semble qu'il y a quelque chose de choquanl ou, tout au moins, de pénible dans le ton même dont Voltaire, à la Ibis dans son poème et dans son roman, parle des maux de l'humanité. Brunetière n'a-t il pas dit que, jusque sur les ruines de Lisbonne, il trouve moyen de faire la grimace? et pour ce qui est de Candide, il me semble que ce qu'il y a de vraiment triste dans le livre, ce n'est pas tant l'étalage des misères et des canailleries de toute espèce, mais c'est l'amer plaisir que semble prondie Voltaire à les étaler, et c'est enfin ce perpétuel et vilain rire qui nous gâte parfois ses plus jolis récils.

L'année suivante (1758), Rousseau écrivait sa Lettre à dAlembert sur les spectacles^ qu'il aurait pu intituler : « Lettre à M. d'Alembert et à M. de Voltaire », car j'ai montré ailleurs qu'elle avait en partie été écrite contre Voltaire et pour combattre son influence grandissante sur la société genevoise. Malgré les éloges donnés à Zaïre « la pièce enchanteresse », Voltaire ne se méprit pas un instant sur les intentions de Rousseau : « c'est à moi qu'il en veut et cela saute aux yeux, disait-il à Marmontel ; possédé d'un orgueil outré, il voudrait que dans sa patrie on ne parlât que de lui seul. » On disait de François P'" et de Charles- Quint que, ce qui les rendait ennemis, c'était leur commun amour pour le Milanais. De même la cause première des hostilités qui vont s'ouvrir entre Voltaire et Rousseau, c'est que tous les deux ils veulent régner à Genève, et naturellement, comme tous les rois, y régner seuls : « Que deviendrais-je au milieu de vous, écrit Rousseau à Vernes (14 juin 1759), à présent que vous avez un maître en plaisanteries qui vous insliuil si bien? »

On sait la passion de Voltaire pour le théâtre, et l'incroyable activité qu'il avait déployée pour convertir Genève à ce « troisième sacrement » : or, c'esl au moment même où Genève commençait à « sacrifier à ce dieu inconnu », et où de « petits proposants », se glissant peu à peu parmi les habitués du tripot, venaient applaudir des pièces de théâtre, et jouées, s'il vous plaît, par les « fils des syndics », c'est à ce moment-là que Rousseau se permettait, le sacrilège, de blasphémer contre le théâtre I et lui, auteur de comédies, il faisait alliance avec les trouble-fête, avec ces tristes prédicants et ces plats bourgeois qui, sous prétexte de sauvegarder un rigorisme passé de mode, s'avisaient de trouver mauvais qu'on allât se divertir et apprendre les belles manières aux représentations des Délices I Ce parti morose, res^té obstinément fidèle aux vieilles mœurs, avait accueilli la Lettre sur les spectacles comme « le signal de ralliement de tous les bons citoyens. » Ceux que Moultou qualifie ainsi, ce sont naturellement ses amis, ministres comme lui-même, ou bourgeois comme Rousseau, « ceux du bas », comme on les appelle (ils habitaient les rues basses); quant aux autres, les patriciens, ceux du haut », ils resteront les partisans de Voltaire et, dans les démêlés qui vont surgir entre les deux écrivains, ce sont ces deux clientèles rivales que nous trouverons aux côtés, soit de l'un, soit de l'autre adversaire.

Voltaire n'intervint pas, au moins directement, dans la polémique, entre d'Alembert et Rousseau, au sujet des spectacles; il n'écrivit même pas à Rousseau, qui l'avait plusieurs fois désigné et hautement loué dans son ouvrage. Rousseau évidemment en fut surpris : « M. de Voltaire ne m'a point écrit : il me met tout à fait à mon aise », pour de nouvelles escarmouches, s'entend (à Vernes, 6 janvier 1759). Aux yeux de Voltaire, pour songer à proscrire ce plaisir divin, la comédie, il fallait être fou : « Quoi ! écrit- il à d'Alembert (4 mai 1759), vous répondez sérieusement à ce fou de Rousseau ! ». Et, quand il a lu la réplique de d'Alembert, il s'étonne qu'il ait daigné opposer « des raisons » à Jean-Jacques : à qui s'avise de nier le mouvement ne suffit-il pas de répondre en marchant ? c'est ce qu'il fait lui-même en

construisant un théâtre à Tournay : « Jean-Jacques démontre qu'un théâtre ne peut convenir à Genève, et moi j'en bâtis. » Au reste, il n'est pas homme à oublier (Jean-Jacques l'apprendra plus tard), le fâcheux qui lui a barré le chemin au moment où il s'apprêtait à conquérir Genève ; et, s'il ne prend pas publiquement contre Rousseau la défense de la comédie, soit parce qu'il craint de le grandir en entrant ouvertement en lutte avec lui, soit parce qu'il ne veut pas, par une polémique maladroite, augmenter à Genève le nombre de ses adversaires et des partisans de Rousseau, il évapore sa bile dans sa correspondance en criblant, à sa manière, de plaisanteries et d'injures, « les ânes rouges qui écrivent contre l'art des Sophocles. . . Ce J.-J. est un J. f . . . . qui écrit tous les quinze jours aux prêtres de Genève pour les échauffer contre les spectacles. » Mais que ces sinistres prêcheurs prennent garde à eux : « Je ferai tirer sur le premier prêtre socinien qui passera sur mon territoire. » Ce seigneur terrien affecte le plus grand mépris pour les petits horlogers de Genève et pour celui qui, « fils d'horloger », les flatte et les endoctrine : « contre ce scandale (des Genevois allant applaudir Aferope à Tournay) il a écrit plusieurs lettres à des diacres de l'église de Genève, à mon marchand de clous, à mon cordonnier. » Tout ce qu'il a voulu dans son livre contre les spectacles, « ce petit bout d'homme pétri de vanité, c'est tout simplement se préparer un retour triomphant dans ses rues basses. »

Tel est le jugement de Voltaire sur la Lettre à d'Alemhert : c'est bon pour des cloutiers et des prêtres ; et sa petite cour des Délices pense comme lui : a nous lisons, écrit M""^ de Constant, le Rousseau genevois ; rien n'est plus fou et plus fait pour le bas. » Voltaire a d'ailleurs trouvé le mot injurieux (on sait qu'il lui en faut un pour chacun de ses adversaires), qui lui servira désormais à conspuer Rousseau. Ce dernier n'était jusqu'ici qu'un Diogène ; après la Lettre à dAlembert, Voltaire a trouvé mieux : maintenant ce qui, dans sa Correspondance, suivra infailliblement le nom de Rousseau, comme épithète homérique, c'est : (( ce chien de Diogène », avec, parfois, une addition qui

est : (L ce bâlard du chien de Diogèiie ». Rousseau, lui, moins fort en gueule, n'a su flétrir Voltaire que des noms de « baladin » et « fanfaron d'impiété » ; il est vrai qu'il le traite parfois de « polichinelle » ; mais, le plus souvent, il se contente de lui témoigner son mépris de penseur en l'appelant « le poète ».

A l'annonce de \si Lettre sur les Spectacles et avant même de l'avoir lue, Voltaire, écrivant à d'Alembert, s'était indigné contre Rousseau qui, disait-il « s'avise d'aboyer contre nous. » Voilà, à partir de ce moment, le grand reproche qu'il ne cessera de faire sur tous les Ions à Rousseau, et que celui-ci d'ailleurs, conscient de sa force, s'appliquera de plus en plus à mériter : Rousseau fausse compagnie à ses anciens amis et « fait bande à part » ; que dis-je ? il se retourne contre ses collaborateurs de l'Encyclopédie, lui, un ouvrier de la première heure et l'intime ami de Diderot.

Pourtant il ne passe pas à l'ennemi ; car, lui aussi, nous le savons, il fera à sa manière, c'est-à-dire à visage découvert, ce que ne font pas les philosophes, la guerre à l'infâme ; en sorte que, si Voltaire a quelque raison de voir en lui « un apostat », il n'a pas le droit de le traiter de transfuge. Mais c'est cet isolement même que ne comprend pas d'abord Voltaire, et dont il raille : dirai-je la fierté ou l'habileté? peut-être faut-il dire les deux à la fois, mais Voltaire disait : la folie ; « Jean-Jacques est archifou... ; qu'on lie Jean-Jacques : que tous les frères soient unis ». Et quand bientôt, dans VÉmile, Rousseau combattra sans ménagement les dogmes de l'Église, Voltaire criera à l'inconséquence de ce «Diogène sans cervelle qui dit autant d'injures aux philosophes qu'à Jésus-Christ. » Gomment Rousseau ne voit-il pas, en effet, que, pour renverser ces dogmes ridicules, et lutter efficacement contre l'infâme, il faut que les frères marchent ensemble ? « unissez-vous », ne cesse de leur prêcher le patriarche, « et vous serez les maîtres » ; entendez : les maîtres de l'opinion, de l'Académie, et qui sait? du gouvernement même, car les peuples ne seront heureux que quand les rois seront philosophes, ou, ce qui revient au même, les protecteurs de la philosophie. Mais Rousseau refusait déci-

(lémenl de s'enrôler dans le « petit troupeau », c'est-à-dire de marcher sous la houlette de Voltaire qui, à cette époque de la Lettre à dAlemhert, commandait de loin, et à l'abri des coups dans ses « terriers » des Délices et de Tournay, la phalange encyclopédique. Et comme il n'y a, parmi « les Welches », que les frères qui aient raison. Voltaire écrira à M'"^ d'Épinay : « Jean-Jacques n'est qu'un misérable qui a abandonné ses amis. C*esl dommage, car il était né avec quelques demi-talents, et il aurait eu peut-être un talent tout entier, s'il avait été docile et honnête » (19 février 1761), Ces « demi-talents », accordés à Jean-Jacques, voilà qui n'est pas plaisant à demi : et même Vollaire en rabattra encore de moitié quand paraîtront ces œuvres manquées qu'on appelle la Nouvelle Héloïse et V Emile.

Si Rousseau avait « l'orgueil », le mot est encore de Voltaire, de penser seul, il lui déplaisait toutefois que matériellement sa solitude de Montmorency ne fût pas plus souvent troublée par les visites de ses compatriotes : c'est donc qu'on l'oubliait à Genève ! il en vient peu à peu à croire qu'il y est détesté ; et la preuve, péremptoire pour lui, c'est l'accueil fait à Voltaire par les Genevois. Il s'aperçoit très bien que « sa réputation blesse les yeux de ses concitoyens ; car si Jean-Jacques n'était pas de Genève, Voltaire y eût été moins fêté. » (à Moultou, 25 avril 1762). Sa colère contre Voltaire, corrupteur — et idole — des Genevois, est attisée sans cesse par les sottes lamentations des ministres sur la décadence des bonnes mœurs, décadence précipitée par « le comédien » et ses frivoles courtisans. « Sans mentir. Monsieur, gémit le naïf Moultou, cet homme nous fait bien du mal ; plût à Dieu qu'on eût suivi à son égard le conseil de Platon » ; mais, au lieu de le bannir, on lui a donné asile et, avec lui, sont entrés à Genève « la satire, le noir mensonge et les libelles, ces armes des philosophes et de leurs partisans. Ainsi paie M. de Voltaire l'hospitalité dont, par une funeste indulgence, Genève use envers lui. )> Ce n'est plus Moultou, c'est Rousseau, celte fois, qui déclame ainsi, mais il répond justement à un autre pasteur, à Vernet, et c'est pour lui exprimer « l'indignation dont il a été saisi à la lecture de sa lettre. »

Il faut citer encore ces mots de Rousseau sur Voltaire : « Ce beau génie et cette âme basse, cet homme, si grand par ses talents et si vil par leur usage, nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous. La ruine des mœurs, la perte de la liberté qui en est la suite inévitable (il se monte la tête et finit par être sincère), seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance. S*il reste dans leur cœur quelqu'amour pour la patrie, ils détesteront sa mémoire, et il en sera plus souvent maudit qu'admiré. »

On le voit par ces citations : confondant et exaspérant, l'une par l'autre, sa rancune contre Voltaire et sa tendresse pour la Genève de ses rêves (car la Genève véritable était tout autre), Rousseau, toutes les fois qu'il pense à Voltaire, et c'est-à-dire, avec sa vive imagination, toutes les fois qu'il voit Voltaire triomphant et fêté dans sa patrie à lui, entre en fureur, perd littéralement la tête, bref, est capable de tout, même d'écrire la lettre inouïe du 17 juin 1760, que je voulais justement amener et expliquer : car, sans ces préliminaires, cette lettre est inexplicable — comme un coup de folie. Il a raconté lui-même, dans ses Confessions (II, 10) comment, Formey ayant publié subrepticement sa grande lettre à Voltaire sur la Providence, il avait voulu expliquer à Voltaire qu'il n'était pour rien dans cette publication. Bien que sa lettre d'explication commençât par une phrase peu aimable : « Je ne pensais pas. Monsieur, me retrouver jamais en correspondance avec vous », la suite était parfaite de ton, et rien ne faisait prévoir la déclaration de guerre que brusquement, selon sa coutume, il jetait à la tête de Voltaire dans ce dernier paragraphe si souvent cité : « Je ne vous aime point, Monsieur ; vous m'avez fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux ; c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable ; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une

voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu ; mais je vous hais en homme plus digne encore de vous aimer si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur" est dû, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, Monsieur. (Confessions, II, 10).

A cette lettre insensée on ne peut du moins refuser un mérite : celui de la franchise ; elle part du cœur, de ce cœur où Malesherbes lisait, à cette même époque, « un grand fond de mélancolie et beaucoup de disposition à voir les objets du côté le plus noir » ; et Malesherbes ajoutait avec un grand sens : « cette mélancolie sombre, qui fait le malheur de votre vie, et cette bile noire qui vous consume sont prodigieusement augmentées par la solitude », et aussi, dans le cas présent, par les lettres de ces maladroits amis qui s'appliquaient, pour lui plaire, à lui peindre ¥. la corruption des mœurs » et la vertueuse Genève perdue sans retour (il en était maintenant convaincu) par un « bouffon » qu'on devait exécrer et maudire : c'est ce dont il venait de s'acquitter en conscience dans sa singulière épître. Et puisqu'il était avéré, c'est ce qu'on lui écrivait encore, que « Voltaire le réfutait d'une autre manière que d'Alembert, et par des succès humiliants pour lui », eh bien 1 il faisait savoir au triomphateur que le plus beau de ses <« succès », après avoir perdu Genève, c'était de chasser de son pays l'homme qui avait le droit d'y être, à sa place, honoré et fêté. Quant à « la voirie », c'était la part de l'égarement ; et c'était aussi de quoi délrayer indéfiniment, comme on peut s'y attendre, la verve gouailleuse de Voltaire : « Je voudrais que Jean-Jacques ne fût pas tout à fait fou, mais il l'est, écrit Voltaire à d'Alembert le 23 juin 1760. Il m'a écrit une lettre pour laquelle il faut le baigner et lui donner des bouillons rafraîchissants. »

Voltaire évidemment a dù ricaner en lisant la déclaration d'hostilités de Jean-Jacques : que lui importait la haine de « ce pauvre diable » ? c'était un ennemi de plus « à courre tous les matins;;; et désormais tous les faits et gestes de Rousseau seront de son gibier. Mais il est, dans la lettre de Rousseau, un mot qui l'a lïiis liDrs dis go ids : c'est celui dasile: « il a l'insolence de me dire que j'ai un asfle à Genève, à moi qui ai pour vassaux plusieurs des magistrats de sa république » (à Damilaville, 19 mars 1761). En est-on réduit, en effet, à chercher un asile (réchappé de Potsdam avait été au fond bien heureux d'en trouver un en Suisse), quand on est comte de Tournay, quand « le roi a de la bonté pour vous et qu'on est très bien auprès de Mme de Pompadour et de M. le duc de Choiseul » (20 mai 1760) ? Demander l'hospitalité à quelqu'un, cela est bon pour les parasites qui n'ont pas craint, « tout en se disant libres et citoyens de Genève, d'aller se mettre au pain d'un fermier-général » (M. d'Epinay). Mais c'est lui. Voltaire, qui, n'étant ni citoyen, ni surtout hôte de Genève, est vraiment libre, libre et seigneur sur sa terre de Ferney : « Rousseau m'écrit la plus impertinente lettre que jamais fanatique ait griffonnée. Il me mande en propres termes : vous avez corrompu Genève pour prix de l'asile qu'elle vous a donné ; comme si j'avais besoin d'un asile, comme si j'en avais pris un dans cette ville de prédicants sociniens, comme si j'avais quelqu'obligation à cette ville ! » (à d'Alembert, 19 mars 1761).

Cependant «le petit bout d'homme», suivant le mot de Voltaire, lance dans le monde des livres qui s'appellent la Nouvelle Héloïse, le Contrat social, VEmile; à l'apparition de ces œuvres, qu'il n'attendait sans doute pas de ce « demi-talent », que dit, et, ce qui n'est pas toujours la même chose, que pense Voltaire? Il les déprécie l'une après l'autre; mais, reconnaissons-le tout d'abord, il a, pour ne les pas goûter, une excellente raison : c'est qu'il est Voltaire, c'est-à-dire, par son éducation et par ses goûts, par sa façon de penser et sa manière d'écrire, l'antithèse à peu près absolue de Rousseau. D'où, chez lui, contre l'auteur d'Emile, une antipalhie toute naturelle et comme inévi-

table qui, non seulement explique la vivacité, mais encore nous garantit la sincérité de certaines de ses critiques, sinon de toutes. Il me paraît inutile d'établir à ce propos, et après tant d'autres, entre Voltaire et Rousseau, un parallèle qui est trop facile à faire : les différences sautent aux yeux. Il me suffira de dire ici que l'esprit de Voltaire étant surtout, comme on sait, le bon sens aiguisé de malice, rien n'était mieux fait pour l'irriter, ou l'égayer, suivant son humeur, que les paradoxes insensés et la gravité genevoise de Rousseau. « Il n'y a rien, disait-il, de plus dangereux en littérature que les rhéteurs sophistes. » Sus donc au dangereux rhéteur qui déshonore la littérature par ses mauvaises l)lirases et ses « cyniques » sophismes ; et Voltaire combattra et raillera sans trêve ni merci à la fois le mauvais goût et « la sagesse iroquoise de Jean-Jacques. » Les lettres de M""^ du Deffand nous oltrent, de certains jugements de Voltaire sur Rousseau, comme une contre-épreuve qui nous en certifie la sincérité; car M"'^ du Defland, elle, n'a aucun intérêt d'auteur à rabaisser les mérites de Rousseau; mais, étant de la même génération et ayant les mêmes goûts et la même lournure d'esprit que Voltaire, elle apprécie la personne et les œuvres de Rousseau de la même manière et presque dans les mêmes termes que Voltaire. Qu'il me suffise de citer ce passage : « Jean-Jacques m'est antipathique; il remettrait toutes choses dans le chaos ; je n'ai rien vu de plus contraire an bon sens que son Emile, rien de plus contraire aux bonnes mœurs que sa Nouvelle Héloïse, de plus ennuyeux et de plus obscur que son Contrat social » (25 juin 1764). Ainsi s'exprimera Voltaire sur ces trois « impertinents » ouvrages, non pas — disons, pour être exact — , non pas tout à fait par jalousie d'auteur, mais parce qu'ils heurtent sa raison et choquent (( le bon goût ».

Cela dit, hâtons-nous (il n'est que temps) de n'être pas dupes de l'intrépide menteur que l'on sait : « il faut mentir comme un diable, non pas timidement, non pas pour un temps, mais hardiment et toujours. » On doit, en elYel, prendre garde de dire trop souvent que Voltaire, étant ce qu'il est, ne comprend pas et ne peut pas comprendre Rousseau ; mieux vaudrait dire parfois

qu'il fait semblant de ne pas le comprendre. Car enfin n'est-il pas l'esprit le plus ouvert du siècle, le plus universel, et n'a-t-il pas écrit ce vers, un peu superbe, mais qui marque du moins son désir de s'intéresser à toutes les manifestations de la pensée :

Tous les goûts à la fois sont entrés dans mon âme.

Il avait bien compris, entons cas, quand éclatèrent les grandes œuvres de Rousseau, — car il n'était pas même besoin, pour comprendre cela, d'être Voltaire, — et la nouveauté et l'immense portée de ces œuvres : or, ce que battait en brèche le novateur, c'était, d'une part, le grand monument qu'étaient en train d'édifier, à la gloire de la science et de la philosophie, — de la science funeste et de l'impuissante philosophie, disait Rousseau, — les amis de Voltaire, les Encyclopédistes; et c'était, d'autre part, l'œuvre même de Voltaire, pour autant que Voltaire était l'héritier, encore qu'un peu dégénéré, des grandes traditions du goût classique et de l'esprit français. En sorte que, si Rousseau grandissait dans l'opinion des contemporains, il fallait nécessairement que Voltaire diminuât, et, avec lui, ces Encyclopédistes, dont il était devenu, par la supériorité de son talent et par son activité ambitieuse, le chef véritable et le ce plénipotentiaire. » Rousseau, ombrageux sans doute, mais nullement haineux, se calomniait, je crois, quand il écrivait à Voltaire : « Je vous hais »; mais ce qu'il avait dit là à Voltaire, c'était certainement ce que Voltaire ressentait à son égard; on voit, en tous cas, les nombreuses raisons qu'il avait de haïr ce présomptueux qui ne prétendait rien de moins que changer du tout au tout l'orientation, à la fois littéraire et sociale, du siècle, de ce siècle qui à ce moment même saluait en Voltaire son représentant et son maître.

Nous comprendrons mieux maintenant l'attitude que va prendre Voltaire en face de l'auteur de la Nouvelle Héloïse : c'est ce dernier ouvrage, en effet, qui le mit en verve et en colère à la fois, et lui inspira ses Lettres sur la Nouvelle Héloïse ou Aloïsia. Il se garda bien toutefois, selon sa coutume, de donner ces Lettres sous son nom ; ce fut le marquis de Ximenès qui les

endossa : « le marquis de Ximenès, écrit Voltaire à Damilaville (18 février 1761), ne fait aucune difficulté d'y mettre son nom. » Je le crois bien I Quelques années auparavant, le dit marquis, non content des faveurs de la nièce, la trop sensible M"'^ Denis, avait soustrait à l'oncle son manuscrit de VHistoire de la guerre de Î74^1y et l'avait vendu à un libraire pour quelques louis. Congédié, il était revenu frapper à la porte de Voltaire, qui lui avait ouvert ; mais Ximenès, après ses beaux faits, n'avait rien à refuser au maître d'hôtel de F^rney : alors, saute marquis ! et, « sans aucune difficulté », Ximenès avait signé, du nom de ses nobles aïeux, les injures de Voltaire à Jean- Jacques ; ce qui permettait à Voltaire d'écrire avec aplomb à Damilaville (22 avril 1761) ce passage amusant, où il ramasse tous ses griefs contre Rousseau : « Je suis le partisan de M. Diderot... Mais qu'un Jean-Jacques, un valet de Diogène, crie, du fond de son tonneau, contre la comédie après avoir fait des comédies, et même détestables ; que ce polisson ait l'insolence de m'écrire que je corromps les mœurs de sa patrie, qui se moque de lui (Voltaire sait bien le contraire, et c'est où le bât le blesse); qu'enfin, après avoir changé trois fois de religion, ce misérable fasse une brigue avec des prêtres sociniens de la ville de Genève pour empêcher le peu de Genevois qui ont des talents, de venir les exercer dans ma maison, laquelle n'est pas dans le petit territoire de Genève : tous ces traits rassemblés forment le portrait du fou le plus méprisable que j'aie jamais connu. M. le marquis de Ximenès a daigné s'abaisser jusqu'à couvrir de ridicule son ennuyeux et impertinent roman. Ce roman est un libelle fort plat contre la nation, qui donne à l'auteur de quoi vivre; et ceux qui ont traité les quatre jolies lettres de M. de Ximenès de libelles ont extravagué. Un homme de condition est en droit de réprimer l'insolence d'un Jean- Jacques. »

Que valent les quatre Lettres sur la Nouvelle Héloïse ou Aloïsia ? la maréchale de Luxembourg les trouvait « bêtes et méchantes » ; bêtes, non pas, mais méchantes à souhait, l'auteur n'étant pas de ceux dont on peut dire qu'ils n'ont pas assez d'esprit pour

être méchants. Le puriste qu'est Voltaire relève, avec une minutie un peu pédante, les fautes de goût, incorrections et néologis m es de la Nouvelle Héloïsey et c'est la matière de la première Lettre. S'il a raison parfois contre Rousseau, dont le style, particulièrement dans la Nouvelle Héloïse, n'est pas exempt de cette « rouille genevoise » que lui reprochera Rivarol, on s'étonne de voir critiquer par Voltaire l'expression « philosophie parlière » (il n'avait donc pas lu Montaigne?) et « sollicitude » (après Philaminte !) et surtout éduqué, qui n'est pas dans la Nouvelle Héloïse : mais Voltaire aurait sarrs doute repondu qu'il méritait d'y être, puisque ce mot lui paraissait détestable. Au fond de toutes ces chicanes de mots il y a, je crois, ceci : à Voltaire, qui est tout esprit, et qui est un pur classique, la langue des sensationSy qui est essentiellement celle de Rousseau, et qui était restée à peu près étrangère à notre littérature classique, œuvre de l'esprit, non des sens, cette langue, dis-je, paraît à Voltaire parfaitement ridicule. Il raille le langage, véritablement inédit, que Rousseau fait parler à la passion, langage tantôt brûlant et volontairement emphatique : « chaque pas (qui éloignait Saint-Preux de Julie), séparait son corps de son âme », et : c( garde tes baisers, ils sont trop acres »; tantôt comme pénétré de langueur et de volupté : « nos âmes, épuisées d'amour et de peine, se fondent et coulent comme l'eau. » Isolées, ces expressions étonnent ou choquent, surtout encadrées (les réflexions de Voltaire; au cours du récit, et comme emportées dans le torrent d'éloquence de Rousseau, elles entraînent le lecteur, et paraissent toutes naturelles à Julie et à Saint-Preux, à ces âmes à la fois ardentes et rêveuses, qui sont l'âme même de l'auteur. Le « doux arai » de la Nouvelle Héloïse, qui sera pour Voltaire sa « tarie à la crème », finit par paraître boufTon sous sa plume : prononcé par Julie, et pour qui la connaît bien, il est touchant et plein de tendresse.

Très mal écrit donc, le roman est, en outre, un tissu « d'invraisemblances et d'indécences », et c'est la -matière de la seconde Lettre. Voltaire a beau jeu, sans doute, à dauber « l'invraisemblable » sottise de ce mari renseigné qui attire et

loge chez lui Taniant de sa femme. Mais pour ce qui est des « indécences », on ne savait pas Voltaire si prude ; el il renchérit dans sa Correspondance : « la Nouvelle Héloïse est un roman monstrueux de déhanche. » (à Pierre Rousseau, 10 mars 1761). Ainsi se scandalise l'auteur de Candide et de la Piicelle : cachez ce sein que je ne saurais voir !

Au reste, ce roman (S*"® Lettre d'Aloïsia) n'en est pas un, ce genre d'ouvrage demandant du génie ; ce qu'a voulu Jean- Jacques, c'est, on le voit hien, faire la leçon à notie pnys : aux hommes qui ne savent que parler, aux femmes qui ont « le maintien soldatesque et le ton grenadier. » Et Voltaire s'indigne (( du profond mépris de Je an- Jacques pour notre nation » ; il rappelle complaisammenl « ses injures au clergé, à la noblesse, au parlement, aux dames même » ; el, après avoir vengé la langue française, il prend la défense de la patrie, ce qui est beau, et plus surprenant encore chez l'ami et le flatteur du grand Frédéric, qui est le plus grand ennemi de la France.

La quatrième et dernièie Lettre est une histoire grotesque, où l'on voit Rousseau, poursuivi par les violons de l'Opéra, pour avoir médit de la musique française ; ce n'est pas très méchant, mais voici des grossièretés : « Jean-Jacques n'est qu'un gueux », et « son père était un excellent garçon horloger » ; et voici une vilenie : « comment vous est-il échappé de dire qu'il y a vingt à parier contre un a qu'un gentilhomme de^^cend d'un fripon?» Ne savez-vous pas qu'un Montmorency, qui a l'honneur de vous loger, est un assez bon gentilhomme ? » Enfin, el c'est le bouquet, on recommande Jean-Jacques à la juste colère des officiers français : « Vous auriez dù ne pas dire que la noblesse d'Angleterre est la plus brave de l'Europe ; vous savez que le Roi a plus de noblesse dans ses armées que l'Angleterre n'a de soldats en Allemagne ; je serais fâché qu'il se trouvât quelque garde de Sa Majesté qui prît vos expressions à la lettre. » Charmante insinuation en vérité ! mais il fallait espérer, et n'est-ce pas ce que Rousseau avait le droit de répondre à Voltaire, qu'il n'y aurait pas parmi les gardes de Sa Majesté de ces ducs de Rohan qui bâtonnenl les insulteurs.,

On n'imagine pas ces petites perfidies et, en fin de compte, on n'écrit pas les Lettres sur Aloïsia, quand on n'est pas « bassement jaloux » : c'est le mot de M"*^ de Luxembourg et il n'est que vrai. Dès que paraît la Nouvelle Héloïse, Voltaire s'inquiète et, pressentant son succès, s'empresse à la rabaisser : « point de roman de Jean-Jacques s'il vous plaît, écrit-il à Thieriot ; je l'ai lu pour mon malheur » ; et à d'Argentel : « Seriez-vous de ceux qui ont pris le parti de ce petit Diogène manqué ? » (29 mars 1761). Il y a pourtant, dans le livre, un endroit qu'il loue vivement, car il faut, n'est-ce pas? être impartial; c'est (( un morceau admirable sur le suicide, qui donne appétit de mourir. •> L'admire-t-il vraiment, ou veut-il donner à entendre qu'il n'y a que cela de bon dans tout le livre ? Et pourquoi ne loue-t-il pas aussi les pages où est peint, de façon si pittoresque, le pays même qu'il habite ? c'est que ce pays, il ne le voit pas des mêmes yeux que Jean-Jacques, lui qui se plaint, à cette époque, de n'avoir pour tout horizon que « cinquante montagnes de glace en pains de sucre. »

Pour ce qui est du Contrat social, il va de soi que le monarchiste et l'aristocrate Voltaire ne saurait goûter ce bréviaire des démocraties futures : aussi le Contrat social « ou antisocial n'est-il remarquable que par quelques injures dites grossièrement aux rois par le citoyen du bourg de Genève » (à Damilaville, 25 juin 1762). On le sait, le livre est court, étant comme un précis de métaphysique politique : ce n'est pour Voltaire qu'un « petit livret ». Voici donc un ouvrage de plusieurs volumes, mais c'est là son premier tort^ à côté, du reste, de beaucoup d'autres : « VÉmile est un fatras d'une sotte nourrice en quatre tomes. » Pourtant le Vicaire Savoyard ? — Sans doute, il y a dans VÉmile, « une quarantaine de pages contre la religion, des plus hardies qu'on ait jamais écrites»; mais comme elles sont gâtées par la plus sotte inconséquence ! car l'auteur n'épargne pas plus les philosophes que les fanatiques ; aussi : « je ne vois pas qu'il nous ait fait grand bien. Il parait (et cette amusante comparaison reviendra souvent sous la plume de Voltaire) que le Testament de Jean Mélier fait un plus grand

effet ; tous ceux qui le lisent demeurent convaincus. » (12 juillet 1762 à d'Alembert) (1). Un peu plus tard, il admire sans restriction, et il écrit cet éloge enthousiaste du Vicaire qu'on a souvent cité : « il y a cinquante pages que je veux faire relier en maroquin » (14 septembre 1762). Seulement s'il les juge alors dignes du maroquin, c'est peut-être parce qu'il a en ce moment quelqu'intérêt à faire valoir son admiration pour Rousseau : ces lignes se trouvent, en etfet, dans sa réponse à une lettre où d'Alembert lui avait écrit (8 septembre 1762): « les amis de Rousseau répandent ici que vous le persécutez. » — Qu'est-ce à dire ? et que faut-il penser de ce bruit qui s'était répandu, non seulement à Paris, mais, ce qui était plus grave, à Genève même, où Rousseau était alors persécuté ? Voltaire jaloux et détracteur de Rousseau, passe encore : pour qui a pratiqué Voltaire, il n'y a rien là qui doive surprendre; Diderot, qui le connaissait bien, ne disait-il pas de lui « qu'il en voulait à tous les piédestaux?» Mais Voltaire persécuteur de Rousseau I et cela dans le temps même où il défend, avec la généreuse ardeur que l'on sait, les malheureux Calas, voilà certes une accusation qu'il vaut la peine d'examiner de près.

Le Petit Conseil, à Genève, vient de condamner VEmile et de décréter son auteur, et c'est alors que circule, dans Genève, celle lettre du colonel Pictet dont j'ai eu l'occasion de parler, et où, parmi les causes de la condamnation de Rousseau, est expressément mentionnée celle-ci : « l'engouement où l'on est de M. de Voltaire ; » ce qui suppose, dit avec raison Rod, une intervention indirecte de Voltaire ou de ses amis les plus zélés. Voyons d'abord, en cette affaire, ce que disent les deux intéressés. Rousseau est formel ; dans une lettre à M"'e de Boufflers (laquelle, étant du 4 juillet, explique celle de d'Alembert à Voltaire, citée plus haut, et qui est du 8 septembre), Rousseau dit, parlant de la hâte avec laquelle le Petit Conseill'a condamné sans l'entendre : « le crédit de M. de Voltaire à Genève a beau-

(1) Comparer quelques « uotes inédites de Voltaire sur le Vicaire Savoyard » publiées par M. Bouvier (Annales J.-J. Rousseau, I, 272). Dans un des passages de son Emile, Voltaire a mis en marge, mais c'était pour lui seul : « excellent »

JÉAN-JACQÙES tlOUSSKAU

coup contribué à celte violence et à cette précipitation. Cest à rinstigation de M. de Voltaire qu'on y a vengé, contre moi, la cause de Dieu. » A cette accusation précise s'oppose la protestation, non moins catégorique, de Voltaire dans sa réponse à d'Alenibert : « Comment peut-on imaginer que j'aie persécuté Jean-Jacques. Voilà une étrange idée ; cela est absurde. En vérité ai-je le nez tourné à la persécntion ? » (15 septembre 1762).

Qui des deux faut-il croire? Si les accusations de Rousseau sont toujours sujettes à caution, les dénégations de Voltaire ne valent guère mieux. Voici donc une lettre (inédite) d'un tiers, Mylord Maréchal, datée du 16 août : « on m'a fait voir une lettre de Berne qui accuse Voltaire d'avoir a tramé les tracasseries à Genève contre vous » el, si la lettre dit vrai, on s'en repent et on est fâclié contre le Poète. Vous m'aviez déjà dit que c'était Voltaire qui avait suscité les troubles dans votre patrie, mais je ne savais pas que le public avait ouvert les yeux là-dessus. » Ainsi Voltaire était en Suisse publiquement soupçonné d'avoir agi sur le Petit Conseil (1). Au reste, Mylord ne disant pas de qui est la lettre dont il parle, on n'en peut, ce me semble, tirer parti contre Voltaire. Après la lapidation de Motiers, les accusations contre Voltaire s'étant renouvelées, il eut l'idée de demander une attestation officielle de son innocence au Secrétaire d'État de Genève, Pierre Lullin. Celui-ci lui délivra uiie manière de certificat où il était dit que « l'intégrité de Messeigneurs (du Petit Conseil) est trop connue pour qu'on puisse croire qu'aucun particulier influe jamais sur leurs jugements. » Naturellement ! et si Voltaire avait « influé », ce n'est pas Lullin, gardien officiel de la dignité du Petit Conseil, qui aurait

(1) Julie de Bondeli, qui habitait Kœnitz, village voisin de Berne, et qui était en relations étroites et constantes avec la société genevoise (elle connaissait même des membres du Petit Conseil), écrivait le 7 juillet 1762 à Zimmermann: « Quanta ceux qui ont provoqué l'arrêt (contre Bon sseau), ce sont mes amis, j'en ai honte. Les premiers coups se sont portés à Genève par la cabale de Ferney je suis informée de toute l'affaire ». Et le 20 juillet : « C'est bien la cabale de Ferney quia fait son malheur à Genève. » ( Ed- Bodemann : Julie von Bondeli und ihr Freundeskreis, Hannover, 1874.

eu rimprudeiice de le reconnaîlre. Voltaire avait donc là un bon billet de La Châtre (1).

Rod conclut ainsi sa discussion sur toute celte affaire : « aucun témoignage officiel n'établit donc que Voltaire ait été l'initiateur de l'arrêt du 19 juin 1762 » (contre Rousseau) (2). Il est très vrai ; nous n'avons aucun texte irrécusable nous perniellant d'établir que Voltaire a été l'instigateur ou un des auteurs de la condamnation de Rousseau. Cela suffit -il pour affirmer, comme le fait Desnoiresterres, qu'il y fut complètement étranger (3)? il est permis d'en douter. Son ijitimité avec les Tronchin nous est connue ; Rousseau appelle ceux-ci : « les philosophes de Saint-Jean » ; et nous avons montré quels étaient, à celle époque, les sentiments de Voltaire à l'égard de Rousseau. Veut-on voir, par exemple, dans quels termes ij annonce à ses amis ces persécutions auxquelles le malheureux Rousseau est alors en butte ? « Jean-Jacques a été brûlé à Genève dans la personne de son plat Emile et banni du canton de Berne où il s'était réfugié. Il est à présent entre deux rochers dans le pays de Neuchàtel, croyant toujours avoir raison et regardant toujours les hommes en pitié. Je crois que la chienne d'Érostrate, ayant rencontré le chien de Diogène, fit des petits dont Jean-Jacques est descendu en droite ligne. » Et c'est tout : c'est peu pour l'apôtre de la tolérance ; et, d'autre part, c'est trop de plaisanterie pour un homme qui n'est pas, nous le savons, insensible à la pitié. Enfin il y a un mot de lui qui nous laisse perplexe. Il écrit le 25 août 1763 à Helvétius : ft le magistrat de

(1) Dans une lettre inédite (juillet 1762), Marcet, un ami de Rousseau, il est vrai, écrit à celui-ci : « On ne peut refuser à M. Pictet de faire la preuve de ce qu'il avance (contre Voltaire ou les amis de Voltaire). S'il établit clairement que M. de Voltaire a été consulté sur les livres de Rousseau, peut-on le blâmer de l'avoir dit ? Les consulteurs, quoique membres du Conseil, pouvaient bien n'en avoir pas eu l'ordre du corps ; mais toujours est-il évident que la décision de cet homme-là serait entrée dans les avis de ceux qui l'ont consulté ; cela porterait contre ceux qui en ont fait la démarche ; vous en comprenez tout le mauvais effet. C'est l'amour de la patrie et de la justice qu'il faut consulter, et non une tête étrangère, quand il s'agit de nos affaires, et surtout de l'honneur et de la réputation d'un citoyen. »

(2) Rod : L'affaire J.-J. Rousseau, p. 135.

(3) Desnoiresterres : Voltaire et la société au x\ur siècle, t. vi, p. 318.

Genève n'a pu se dispenser de condamner le roman de M. J.-J. Rousseau, intitulé ïEmile. » On dirait presqu'un complicç qui éprouve le besoin d'excuser une mauvaise action (1).

Et pourtant Voltaire, à ce qu'on assure, a offert l'hospitalité à Rousseau ! Si c'est vrai, comme il s'en est vanté, ses biographes ont eu grandement raison de l'en louer; mais est-ce bien vrai? Pour M. Maugras (comme d'ailleurs pour Desnoiresterres), «il n'est pas douteux qu'oubliant les injures passées, le patriarche proposa un asile à son ennemi (2). » Ces deux auteurs appuient leurs affirmations : sur trois passages de la Correspondance de Voltaire et sur une anecdote. Le 9 mars 1761, Voltaire écrit au frère Damilaville : « Jean-Jacques est un étrange fou... Il m'offense de gaîté de cœur, moi qui lui avais offert, non pas un asile, mais ma maison, où il aurait vécu comme un frère. » Il semble qu'il n'ait pas encore digéré le mot asile de la lettre de rupture que lui a écrite jadis Rousseau. Il ajoute : « Je fais juges M. Diderot, M. Thieriot et tous nos amis du procédé de Jean-Jacques; et je leur demande si, quand un détracteur de Corneille, de Racine, de Molière, fait un roman (suivent quelques indécences, que je supprime, sur le dit roman), il ne mérite pas bien le mépris dont M. de Ximenès daigne l'accabler; » Ainsi il s'agit, dans cette lettre, de faire pardonner à Ximenès (c'est-a-dire à Voltaire), VAloïsia ; et, pour cela, qu'y a-t-il de mieux que d'opposer aux outrages de Jean-Jacques la magnanimité de Voltaire? le mensonge, d'ailleurs, sur Ximenès, n'est pas pour fortifier notre foi en cette magnanimité.

Un peu plus tard (15 septembre 1762), Voltaire écrit à d'Alembert, et c'est, cette fois, pour se justifier de l'accusation expresse

(1) Dans une lettre à Damilaville (12 juillet 1763), Voltaire reconnaît que « Jean-Jacques, l'apostat, n'a pas laissé de rendre de grands services par son Vicaire Savoyard » ; car « presque tout le peuple de Genève est devenu philosophe ». Mais alors ceux qui ont condamné VÉmile ont gravement péché contre la philosophie ! Est-ce donc pour les faire absoudre que Voltaire ajoute : « mais il faut que vous sachiez que Jean-Jacques n'a été condamné que parce qu'on n'aime pas sa personne » ; ce qui est d'ailleurs faux.

(2) Maugras : Voltaire et Rousseau, p. 218. De même Desnoiresterres : « Voltaire fit bien réellement auprès de Rousseau de sérieuses tentatives pour l'attirer à Ferney » {ibid. Vi, 321) <

formulée à Paris contre lui d'avoir persécuté Rousseau : « Vous voyez bien que ce pauvre homme est fou ; pour peu qu'il eût un reste de sens commun, il serait venu au château de Tournay, que je lui offrais. C'est une terre entièrement libre : il y eût bravé également et les prêtres ariens et tous les fanatiques ; mais son orgueil ne lui a pas permis d'accepter les bienfaits d'un homme qu'il avait outragé (?) » « La maison » de Voltaire devient ici « le château de Tournay » ; ce n'est, si l'on veut, qu'une précision de plus ; mais il y a une autre précision (les bienfaits d'un homme qu'il avait outragé), qu'il faut rapprocher de cette lettre de Voltaire à Hume (du 24 octobre 1766) : «Quand je sus qu'il avait beaucoup d'ennemis à Paris ; qu'il aimait, comme moi, la retraite, et que je présumais qu'il pouvait rendre quelques services à la philosophie, je lui fis proposer par M. Marc Chappuis, citoyen de Genève, dès Van 1759, une maison de campagne, appelée l'Ermitage, que je venais d'acheter (1). » Le château de Tournay a fait place à l'Ermitage; les dates de l'offre ne sont plus les mêmes, ce qui serait peu important, la mémoire de Voltaire pouvant l'avoir trahi. Ce qui l'est davantage, c'est qu'il précise ici : « dès 1759 » ; mais, dans la lettre précédente, c'est à Jean-Jacques qui « l'avait outragé » qu'il a offert l'hospitalité. Or, en 1759, Jean-Jacques n'avait pas encore écrit sa lettre (( outrageante », qui est du 17 juin 1760. Enfin, et surtout, voit-on bien Voltaire faisant offrir par Marc Chappuis, en 1759, l'hospitalité chez lui à l'homme qui vient d'écrire (2 octobre 1758), la Lettre à d'Alembert sur les Spectacles, c'està-dire contre ces spectacles que Voltaire est si fier d'avoir inaugurés à la porte de Genève, et qu'il y maintiendra, malgré l'opposition de Rousseau et de ses amis ?

(1) Chabanon dit qu'il a vu une lettre où Voltaire, quand Émile fut condamné par le Parlement de Paris, offrit à Rousseau « sa petite maison de l'Ermitage, située dans les bois. » (Chabanon : Tableau de quelques circonstances de ma vie, 1795, p. 163).

M. Pezay, lui, n'a pas vu la lettre de Voltaire, mais il a vu la maison de l'Ermitage : « Je vous supplie de remarquer, lui écrit Vollaire (5 janvier 1767) que la suite continuelle des persécutions qu'il m'a suscitées pendant quatre années (!) a été le prix de l'offre que je lui avais faite (non plus de lui donner l'hospitalité, mais) de lui donner en pur don une maison de campagne nommée l'Ermitage, que vous avez vue, entre Tournay et Ferney. »

Mais donnons maintenant la parole à Rousseau : Henri Meisler, un jeune ecclésiastique zurichois qui a vu Rousseau à Motiers, écrit de Berne à son père (le 6 juin 1764) : « M. de Voltaire (c'est Rousseau qui parle) dit à tout le monde qu'il est fort lié avec Jean- Jacques Rousseau et qu'il lui a oftert un asile chez lui lorsqu il fut obligé de quitter la France (ce serait donc après 1759) ; mais moi je vous dis que je n'ai aucune liaison avec M. de Voltaire et que je n'en veux point avoir. » Desnoireslerres commente ainsi ces paroles de Rousseau : « Gela a l'ambiguïté d'un oracle (?). Il ne s'ensuit pas, de ce que Rousseau ne veuille avoir aucune liaison avec le poète, que ce dernier n'ait point fait auprès de lui la tentative cordiale dont il est question (1). » D'abord Desnoiresterres a cité inexactement les paroles de Rousseau : il a supprimé un tout petit mot, qui, si l'on y fait attention, précise le sens de la dénégation de Rousseau ; c'est le mot et. Qu'on relise la phrase citée plus haut: «M. de Voltaire dit à tout le monde qu'il est fort lié avec Rousseau et qu'il lui a offert un asile... »; cela veut dire évidemment : «et la preuve de cette liaison, c'est qu'il lui a offert... ». Donc Rousseau affirmant, non pas seulement, comme l'écrit Desnoiresterres, « qu'il ne veut avoir aucune liaison avec Voltaire », mais aussi « qu'il n'a aucune liaison » avec lui, nie, par cela même, ce qui était, dans son esprit, la conséquence, ou la preuve de cette prétendue liaison, à savoir : l'offre d'hospitalité.

Et enfin, à la lettre de Voltaire à Hume que j'ai citée plus haut (offre de l'Ermitage par l'intermédiaire de Marc Chappuis), Rousseau a répondu très nettement. M. deChauvel, l'ayant pressé de s'expliquer sur ce point, Rousseau lui écrit le 5 janvier 1767 : «Jamais, ni en 1759, ni en aucun temps, M. Marc Chappuis ne m'a proposé, de la part de M. de Voltaire, d'habiter une petite maison appelée l'Ermitage. En 1755 M. de Voltaire, me pressant de revenir dans ma patrie, m'invitait d'aller boire du lait de ses vaches. Je lui répondis (j'ai cité les deux lettres en leur temps). Sa lettre et la mienne furent publiques. Je ne me souviens pas d'avoir eu de sa part aucune autre invitation. » C'est moi qui

(1) Desnoiresterres, ihid., t. vi., 321.

souligne le mot aiitre^ qu'a encore omis Desnoiresterres (1), ce qui infirme la réflexion dont il accompagne la phrase de Rousseau : « celte réponse qui débute par la certitude finit par le doute. » Est-ce bien un doute qu'exprime ici Rousseau? j'y verrais plutôt une simple confirmation de « la certitude » : Rousseau ne se souvient que d'une seule invitation et il le dit; pour le reste, il ne sait pas de quoi Voltaire veut parler. Il ne reste, en définitive, de parfaitement authentique et d'irrécusable, que l'invitation qui clôt la jolie lettre de Voltaire à Rousseau du 30 août 1755, et la voici : « M. Marc Chappuis m'apprend que votre santé est mauvaise; il faudrait venir la rétablir dans l'air natal, jouir de la liberté, boire avec moi du lait de nos vaches et brouter nos herbes. » Le voilà donc enfin ce Chappuis qui aurait olTert, de la part de Voltaire, l'Ermitage à Jean-Jacques : son rôle, on le voil, s'était borné à parler de Rousseau àVoltaire ; et comme Voltaire, en effet, a offert, dans cette même lettre où incidemment il cile Chappuis, le lait de ses vaches, il a pu croire — ou feint de croire, pour montrer combien son invitation était sérieuse —, que Chappuis était expressément chargé par lui d'offrir le lait de l'Ermitage : au fond, il n'y avait, dans son invitation, qu'une simple politesse, et dont il était très coutumier : car qui donc n'a-t-il pas invité, toujours gracieusement du reste, à venir boire du lait de ses vaches et « manger des truites de son lac » ? c'était, à la fin de ses lettres, son aimable façon de saluer les gens.

Reste Vanecdote, qui est amusante, mais qui a été diversement contée. Le premier récit qui en ait été fait se trouve chez Grimm (Correspond, littér. janvier 1766) lequel le tient, dit-il, d'un témoin oculaire ; ce dernier « s'était trouvé présent à Ferney quand Voltaire reçut les Lettres de la Montagne et qu'il y lut l'apostrophe qui le regarde ; et voilà son regard qui s'enflamme, ses yeux qui étincellent de fureur, tout son corps qui frémit et lui qui s'écrie, avec une voix terrible : « ah ! le scélérat ! ah ! le monstre! il faut que je le fasse assommer. Oui, j'enverrai le faire

(1) Desnoiresterres, ibid., t. vi., 322.

assommer dans les montagnes entre les genoux de sa gouvernante. — Calmez-vous, lui dit notre homme ; je sais que Rousseau se propose de vous faire une visite et qu'il viendra dans peu à Ferney. — Ah ! qu'il y vienne, répond M. de Voltaire. — Mais comment le recevrez-vous ? — Comment je le recevrai ?... Je lui donnerai à souper, je le mettrai dans mon lit, je lui dirai : voilà un bon souper: ce lit est le meilleur de la maison ; faites-moi le plaisir d'accepter l'un et l'autre et d'être heureux chez moi. » Nous connaissons sans doute la mobilité d'humeur de Voltaire : pourtant une telle sollicitude succédant à un tel accès de fureur, et, notons-le, quand il vient de lire ces Lettres de la Montagne, qui l'ont exaspéré au point de lui faire écrire contre Rousseau son terrible Sentiment des citoyens, comment admettre et concilier tout cela ? il est fâcheux aussi que Grimm n'ait pas nommé ce témoin oculaire qui sait que Rousseau « se propose de faire une visite à Voltaire ! » Rousseau en eût plutôt fait une au diable, au lendemain des Lettres de la Montagne.

Pougens raconte une anecdote analogue, qu'il tient de l'avocat genevois, de Végobre, encore un témoin oculaire : on est chez Voltaire après déjeûner; arrive le courrier de Paris. Végobre est prié d'en donner lecture, lit l'histoire de la persécution de Rousseau, le décret de prise de corps, sa fuite : « Voltaire n'y tient pas, il se met à fondre en larmes, et s'écrie : « Qull vienne! qu'il vienne I je le recevrai à bras ouverts ; il sera ici plus maître que moi ; je le traiterai comme mon propre fils (1). » Il faut remarquer que Pougens a vu Végobre seulement en 1782, donc vingt ans après cette scène pathétique ; celle-ci ne se passe plus, comme le dit Grimm, après les Lettres de la Montagne (fin de 1764) mais en 1762, au lendemain de la condamnation de VÉmile. J'observerai seulement que le 15 juin Voltaire ne connaît pas la condamnation, puisqu'il demande ce jour-là à Damilaville : « Est il vrai qu'on poursuit Jean -Jacques? » et que le surlendemain 17 il a en mains l'arrêt du Parlement, comme il appert d'une lettre de Moultou (2). Il n'y a donc qu'un seul jour,

(1) Charles Pougens : Lettres philosophiques à M"»* 1826, p. 85.

(2) Streckeisen-Moultou : op. citât., I, 40.

le 16, où la scène aurait pu se passer, telle que la raconte Pougens. S'est-elle passée vraiment comme il la raconte? Ce qui permet d'en douter, c'est une lettre où, seulement neuf jours après ce 16 juin, Voltaire parle pour la première fois , en ricanant, de la condamnation de Rousseau et de sa fuite (il le croit en Hollande) : « l'orgueilleux Jean-Jacques est à Amsterdam, où l'on fait 1)1 us de cas d'une cargaison de poivre que de ses paradoxes. )> Il a donc bien vite séché ses « larmes. » Pourtant, chez les deux « témoins », le sens général de l'anecdote est le même, et il y a un mot caractéristique qui est prononcé dans les deux récits : « Qu'il vienne ! » Est-ce la même scène, racontée ditféremment, ou bien, tout est possible avec Voltaire, la scène a-t elle été jouée deux fois avec adaptation aux faits du jour? Enfin le « témoin oculaire » de Grimm serait-il de Végobre? ou peut-être le prince de Ligne qui, nous le savons par M"'^ du Deftand, était à Paris dans l'été de 1767 et pouvait bien y être aussi en 1766. Il ht sa visite à Ferney en décembre 1763 et il raconte que Voltaire, « dans le moment même où il en voulait le plus à Rousseau, dans le moment même qu'il disait que c'est un monstre (c'est le mot que lui prête Grimm), on lui dit : Je crois que le voilà qui entre dans votre cour, a Où est-il, le malheureux, s'écria-t-il, qu'z7 vienne ! (encore ce mot) ; voilà mes bras ouverts. Il est chassé peut-être de Neuchâtel et des environs. Qu'on me le cherche. Amenez-le moi, tout ce que j'ai est à lui (1). »

(Ij Œuvres du prince de Ligne, 1860, t. iv, p. 19. — Dans les Lettres sur la Suisse adressées à Mm» de M., par un voyageur français en 17M (qui est de La borde), 2 vol., Genève, 1783, il est question (t. i, 248) de l'offre du château de Tornay {sic) et d'une réponse de Rousseau « pleine d'injures » (que l'imprudent Voltaire n'a pas conservée et, ce qui est plus fort, dont il n'a jamais parlé). Or « peu de temps après cette belle épître (de Rousseau) un jour que nous causions ensemble dans son cabinet (encore un témoin oculaire, c'est le quatrième) son secrétaire vint précipitamment dans sa chambre, lui disant : « Monsieur, voilà M. Rousseau qui entre dans la cour, faut-il le recevoir au château? » Ce nom ranima dans cet instant tout le courroux de Voltaire (c'est le scénario prévu) qui, plus prompt que l'éclair, se leva furieux, en s'écriant d'une voix de tonnerre : « S'il a l'audace d'entrer, qu'on le jette par la fenêtre! » Et puis (voici le changement à vue) : « Non, ajouta-t-il, il est malheureux, qu'on le laisse entrer, » Malheureusement ce n'était pas lui (!) mais un homme qui avait toute sa tournure. Où diable le secrétaire de Voltaire avait-il pu voir, pour croire le reconnaître, Rousseau, qui ne mettait jamais les pieds

Que conclure de ce mélange d'analogies et de contradictions dans les récits divers d'une même anecdote qui se modifie plus ou moins avoc le conteur? Qu'elle était, dans tous les cas, comme traditionnelle dans le milieu de Voltaire. Elle peut èire vraie; seulement, étant donné le caractère rancunier de Voltaire, et surtout/ses lettres sur Rousseau, contemporaines de l'anecdote, et qui la contredisent, elle n'est guère vraisemblable. Quant à loffre dC hospitalité^ on a vu à quoi la réduisaient les textes que nous avons en mains. Ici pourtant, s'il n'y a pas eu d'invitation sérieuse et formelle, il se pourrait fort bien que Voltaire ait eu un moment (et il faudrait alors placer ce moment avant la lettre de rupture de Rousseau), la velléité d'attirer Rousseau chez lui, non par pure générosité, mais, bien plutôt, par intérêt. Par exemple, dans sa lettre à Hume (du 24 août 1766), où il parle de son offre d'hospitalité à Rousseau en 1759, il explique cette ofïre par plusieurs considérations, dont une, au moins, pourrait être vraie, à la condition de l'interpréter : « comme je présumais, dit-il, qu'il pouvait rendre quelques services à la philosophie. » Entendez par là qu'il espérait peut-être l'embrigader dans l'arnice des Encyclopédistes dont il s'était fait le chef. Quand ces mêmes Encyclopédistes avaient été arrêtés dans leurs travaux : qu'ils viennent, écrivait-il, imprimer en Suisse l'Encyclopédie : « j'ai de quoi les loger très bien », et les gouverner encore mieux, quand ils seront ses hôtes. De même il se peut qu'il ait caressé un instant l'idée d'héberger Rousseau pour se faire honneur de l'hospitalité donnée, et aussi pour essayer d'apprivoiser l'ours et de le domestiquer.

à Genève et vivait confiné à Motiers? Les récits de La Borde, qui appelle Voltaire « son ami », ne méritent aucune créance : il ne dit que des sottises sur Voltaire et sur Rousseau.

Et il y a enfin (il faut être complet) le récit de Wagnière (Longchamp et Wagnière : Mémoires sur Voltaire et sur ses ouvrages, 1826, t. i, 68) : Wagnière raconte que Voltaire avait fait écrire à Rousseau pour lui offrir l'hospitalité ; mais qu'ignorant la direction qu'avait prise Rousseau (tout le monde aurait pu le lui dire, rien n'étant plus connu que les séjours de Rousseau)» il fit faire sept copies de sa lettre dans l'espoir qu'un des exemplaires au moins lui parviendrait. Seulement, par une fatalité bien surprenante, aucun des sept exemplaires n'est parvenu, ni à Rousseau, ni à la postérité.

Il n'y a pas lieu de parler longuement ici de la Lettre à Mgr de Beaiimont. Même impatience, chez Voltaire, de savoir quel en a été le succès : « que dit-on de la lettre de Jean-Jacques à Christophe ? » (à Marmontel, le 23 mai 1763). Il a d'ailleurs préalablement fait savoir à Helvétius, dès l'apparition de la Lettre, ce qu'il en fallait dire : « il y a cinq ou six pages excellentes, et de la plus grande force, dans une petite brochure (!) qui paraît depuis peu, qui perce avec peine à Paris et que vous aurez vue sans doute. C'est un grand dommage que l'auteur y parle sans cesse de lui-même, quand il ne doit parler que de choses utiles. Son titre est d'une indécence impertinente (il faudrait plutôt dire : d'une Iiabile hardiesse), son ridicule amour-propre révolte, c'est Diogène, mais il s'exprime quelquefois en Platon. » (mars 1763). Encore qu'inattendu sous celte forme (que vient faire ici Platon?), l'éloge n'est pas mince ; et il est répété, sous une forme meilleure, quelques jours après : « il y a (dans la Lettre à Beaumont) une douzaine de pages sublimes contre cette sainte religion » (à d'Argental, 24 avril 1763). Ici, ce n'est plus seulement le polémiste qui applaudit aux attaques contre « l'infâme » ; c'est aussi l'écrivain qui rend à l'irrésistible éloquence de la Lettre à Beaumont un sincère hommage: liâtonsnous de l'enregistrer, à l'honneur de Voltaire et de Jean-Jacques à la fois.

Mais voici les Lettres de la Montagne qui vont rallumer la colère du patriarclie, car cette fois Rousseau y prend directement Voltaire à partie. 11 vient d'expliquer pourquoi il a cru devoir signer de son nom VEmile, bien difTérent en cela des auteurs d'écrits anonymes qui, à la fois, avouent secrètement leurs livres pour s'en faire honneur, et, publiquement, les lenient pour se mettre à couvert : « pour être utile impunément, on lâche son livre dans le public, et on (ait le plongeon. » C'est donc là cette prudence, ou cette habileté, que l'auteur des Lettres de la campagne, Tronchin lui reproche de n'avoir pas eue. Eli bien ! soit, il a été un auteur maladroit qui a vu son devoir où d'autres veulent voir une imprudence, et qui « regarde comme une lâcheté punissable de publier des choses qu'on ne veut pas

avouer. » Si un auteur pouvait se sentir visé par ce passage, c'était celui qui passait sa vie à lancer dans le monde des pamphlets et des livres qu'il désavouait hautement ou attribuait libéralement à d'autres : a Je prie instamment tous les frères de crier dans l'occasion que le Portatif (le Dictionnaire philosophique), qui vient d'être imprimé en Hollande, est d'une Société de gens de lettres » (Voltaire à Damilaville, 11 décembre 1764). Voltaire put donc très légitimement prendre à son compte la diatribe de Rousseau contre les auteurs en question, anonymes ou pseudonymes. Cependant Jean-Jacques ne désignait personne ; et d'ailleurs, reconnaissons-le, Voltaire ne faisait, en prenant ses précautions, que ce que tout le monde faisait autour de lui (quoique moins astucieusement), et ce qu'aurait peut-être dû faire Rousseau lui-même : « pures formalités, disait Voltaire, qui ont fort déplu à Jean-Jacques et qui l'ont conduit par le plus court à la petite vallée de Motiers-Travers x.

Voici donc qui est plus précis, et destiné à Voltaire seul. Tronchin avait de son mieux, dans ses Lettres de la campagne, expliqué l'indulgence du Petit Conseil de Genève à l'égard de Voltaire, de ce même Conseil qui avait si durement frappé Rousseau : « En conscience, avait-il dit (et j'ai cité ailleurs pour un autre objet cette phrase), y a-t-il parité entre des livres (ceux de Voltaire) où l'on trouve quelques traits épars (!) et indiscrets (le joli euphémisme I) contre la religion, et des livres (ceux de Rousseau), où, sans détour, sans ménagement, on l'attaque dans ses dogmes (Voltaire les respectait il donc?), dans sa morale, dans son influence sur la société ?» A quoi Rousseau réplique avec force : « Sur quoi peut-on fonder la maxime de tolérer la raillerie, l'outrage, et de punir la raison? la mienne s'y perd. » C'est là ; comme dans toute cette Lettre (la 5^ de la partie), de l'ironie éloquente : elle est habituelle à Rousseau. Mais voici, presque sans transition, quelque chose à quoi il ne nous a pas accoutumés, et ce que vraiment on ne pouvait guère attendre de cet âpre et véhément polémiste, à savoir de la plus fine et de la plus agréable plaisanterie. Qu'on me pardonne de citer un long passage; il paraîtra court, tant

il est bien venu, et il est très important d'ailleurs pour notre sujet : (( Ces Messieurs (du Petit Conseil) voient si souvent M. de Voltaire ; comment ne leur a-t-il pas inspiré cet esprit de tolérance qu'il prêche sans cesse, et dont il a quelquefois besoin ? S'ils l'eussent un peu consulté dans cette affaire, il me paraît qu'il eût pu leur parler à peu près ainsi : « Messieurs, ce ne sont point les raisonneurs qui font du mal, ce sont les cafards. La philosophie peut aller son train sans risque; le peuple ne l'entend pas, ou la laisse dire et lui rend tout le dédain qu'elle a pour lui. Raisonner est, de toutes les folies des hommes, celle qui nuit le moins au genre humain ; et l'on voit même des gens sages entichés parfois de cette folie-là. Je ne raisonne pas, moi, cela est vrai; mais d'autres raisonnent : quel mal en arrive-t-il? Voyez tel, tel et tel ouvrage : n'y a-t-il que des plaisanteries dans ces livres-là? Moi-même enfin, si je ne raisonne pas, je fais mieux, je fais raisonner mes lecteurs. Voyez 'mon chapitre des Juifs ; voyez le même chapitre plus développé dans le Sermon des Cinquante .• il y a là du raisonnement ou l'équivalent, je pense. Vous conviendrez aussi qu'il y a peu de détour, et quelque chose de plus que des traits épars et indiscrets.

« Nous avons arrangé que mon grand crédit à la cour et ma toute-puissance prétendue vous serviraient de prétexte pour laisser courir en paix les jeux badins de mes vieux ans : cela est bon ; mais ne brûlez pas pour cela des écrits plus graves, car alors ce serait trop choquant.

« J'ai tant prêché la tolérance I 11 ne faut pas toujours l'exiger des autres, et n'en jamais user avec eux. Ce pauvre homme croit en Dieu, passons-lui cela, il ne fera pas secte : il est ennuyeux ; tous les raisonneurs le sont : nous ne mettrons pas celui-ci de nos soupers ; du reste, que nous importe ? Si Ton brûlait tous les livres ennuyeux, que deviendraient les bibliothèques ? et si l'on brûlait tous les gens ennuyeux, il faudrait faire un bûcher du pays. Croyez-moi, laissons raisonner ceux qui nous laissent plaisanter; ne brûlons ni gens ni livres, et restons en paix ; c'est mon avis. » Voilà, selon moi, ce

qu'eût pu dire d'un meilleur ton M. de Vol (aire, et ce n'eût pas été là, ce me semble, le plus mauvais conseil qu'il aurait donné. »

En vérité, non. Voltaire n'eût pas mieux dit, si ce n'est peutêtre plus brièvement, car la plaisanterie est un peu prolongée. Reste que Rousseau a assez bien compris Voltaire pour le pasticher, tandis que, nous l'avons vu, à lire certains jugements de Vollaire sur Rousseau, il était permis de se demander si, tout motif de jalousie à part, Voltaire n'était pas réellement ijicapable de comprendre ce qu'il critiquait si mal, et ce qui faisait justement l'originalité de Rousseau. Que de fois, quand il juge si légèrement Rousseau, Rousseau aurait le droit de s'approprier le mot de Montesquieu sur Voltaire : « il a trop d'esprit pour m'entendre, »

Quand il lut, dans les Lettres de la Montagne, ce passage dirigé contre lui. Voltaire jeta feu et flamme. Un mot surtout dut le piquer au vif : c'est l'aveu qu'on lui prête de ne pas beaucoup raisonner dans ses livres; mais il se garda bien de relever le triait, ce qui eût fait dire qu'il en avait été blessé, comme on l'est, même d'une demi-vérité. Il se rabattit sur une indiscrétion de Rousseau qui le désignait comme étant l'auteur du Sermon des Cinquante, et, par là même, semblait le signaler à la sévérité du magistrat. Rousseau joue donc le rôle de « délateur », et aussi, ce sera le refrain de Voltaire, celui de «calomniateur», car tout le monde sait que le Sermon des Cinquante n'est pas de Voltaire, mais, paraît-il, de La Mettrie: «Ah! Jean-Jacques, cela n'est pas d'un philosophe: il est infâme d'être délateur, il est abominable de dénoncer son confrère et de le calomnier aussi injustement )) (à d'Argental, 10 janvier 1765).

Rien n'était plus dangereux que de s'attaquer à Voltaire ; ses ripostes étaient terribles. « Le chien de Diogène » avait aboyé contre lui ; le coup de bâton ne se fit pas attendre, brutal et assommant : ce fut Le Sentiment des citoyens. Les Lettres de la Montagne avaient commencé à être connues à Genève du 15 au 20 décembre 1764, et, dès le 27 décembre. Voltaire assénait son terrible pamphlet sur la tête du malheureux Rousseau, qui se demanda d'abord de quelle main le coup était parti ; car Vollaire

avait suivi le conseil qu'il donnait à d'Alembert : « frappez, et cachez votre main ». Rousseau, sur des soupçons qui lui avaient été suggérés par ses amis, attribua ce factum au pasteur Vernes, et, pendant longtemps, ne voulut pas en démordre, malgré les dénégations formelles et justement indignées de Vernes. On a, dans sa Déclaration relative an pastenr Vernes, un exemple de plus de sa précipitation à accuser les gens, et de son ingéniosité à échafauder son accusation sur des raisonnements qu'il donne, et qu'il prend sincèrement, pour des preuves. Il avait, disait-il, reconnu tout de suite Vernes à « son style pastoral. » Il ne pouvait, il est a rai, imaginer que le diable de Ferney, se faisant ermite pour la circonstance, avait eu l'infernale malice de se donner l'air scandalisé et le ton dévot d'un défenseur de l'église, et que l'avocat de Calas avait pu, sans rire, brandir les foudres d'un inquisiteur (1).

Exposant « les sentiments de la ville » (de Genève), le factum débutait ainsi : « On a pitié d'un fou ; mais quand la démence devient fureur, on le lie. La tolérance, qui est une vertu, serait alors un vice. » Ensuite, Tartuffe-Voltaire prenait ainsi la défense de Jésus-Christ et de l'Église : « S'il a cru préparer, dans son style obscur, une excuse à ses blasphèmes, en les attribuant à un délateur imaginaire (le Vicaire de VÉniile), il n'en peut avoir aucune pour la manière dont il parle des miraclés de Notre Sauveur. Il dit nettement sous son propre nom : « Il y a des miracles dans l'Évangile qu'il n'est pas possible de prendre au pied de la lettre sans renoncer au bon sens ; » il tourne en ridicule tous les prodiges que Jésus daigna opérer pour établir la religion. Après avoir insulté Jésus-Christ, il n'est pas surprenant qu'il outrage les ministres de son saint Évangile... Le voilà donc qui les accuse de la plus noire hypocrisie... ; c'est ainsi qu'il traite ceux qui lui ont pardonné sa première apostasie ; y a-t-il un seul citoyen parmi nous qui,

(1) Si l'on en croit M. Edouard Dufoiir, qui a étudié particulièrement les ouvrages de Vernes {Jacob Vernes, par Edouard Dufour, Genève, 1891). Voltaire, jaloux de l'amitié qui existait entre Vernes et Rousseau, aurait eu « l'idée infernale d'imiter le style du pasteur assez bien pour qu'on s'y méprît »; cela expliquerait alors la méprise de Rousseau.

en pesant de sang-froid cette conduite, ne soit indigné contre le calomniateur ? » Et, conséquemment, le dernier mot était celui-ci : « Il faut lui apprendre que, si on châtie légèrement un romancier impie, on punit capitalement un vil séditieux, o Plutôt que de fulminer contre Voltaire, contentons-nous, il ne mérite pas mieux, de lui appliquer à lui-même ce qu'il disait de maître Orner, de ce grand pourfendeur de philosophes : « Vous souvenez-vous, écrivait-il un jour à d'Alembert, en quels termes s'exprima Omer dans son réquisitoire (contre V Encyclopédie) f On l'aurait pris pour l'avocat-général de Dioclétien et de Galérius ; on n'a jamais joint tant de violence à tant de sottises » (19 octobre 1764). Et, pour le dire en passant, c'est cette violence même et ce manque d'esprit qui ont pu détourner Rousseau d'attribuer le factum à Voltaire : il est vrai que de manquer de mesure et d'esprit au point de délirer, c'était peut-être, de la part de celui-ci, une rouerie de plus, puisque c'était bien là, pour un Voltaire, le meilleur des déguisements.

Mais le passage vraiment terrible et odieux était celui où Voltaire, dans un libelle qui allait courir le monde, déchirait sans pitié le voile qui avait jusqu'alors caché la grande faute de Rousseau à tous ses lecteurs, sauf à quelques intimes qui, Rousseau pouvait le croire, n'avaient point parlé : « Est-il permis, lisait-on dans ce passage, à un homme né dans notre ville, d'offenser à ce point nos pasteurs, dont la plupart sont nos parents et nos amis, et qui sont quelquefois nos consolateurs (voyez le bon apôtre 1) Considérez qui les traite ainsi: est-ce un savant qui dispute contre des savants ? Non, c'est l'auteur d'un opéra et de deux comédies sifflées. Est-ce un homme de bien qui, trompé par un faux zèle, fait des reproches indiscrets à des hommes vertueux? Nous avouons avec douleur et en rougissant que c'est un homme qui porte encore les marques funestes de ses débauches et qui, déguisé en saltimbanque, traîne avec lui, de village en village et de montagne en montagne, la malheureuse dont il fit mourir la mère et dont il a exposé les enfants à la porte d'un hôpital, en rejetant les soins qu'une personne charitable voulait avoir d'eux et en

abjurant tous les sentiments de la nature, comme il dépouille ceux de l'honneur et de la religion. »

On a prétendu que Voltaire, en écrivant sa petite infamie contre Rousseau, n'avait fait, après tout, qu'user de son droit de représailles contre l'auteur du passage que j'ai cité des Lettres de la Montagne. Mais que contenait donc ce passage de si offensant pour Voltaire ? Rousseau y citait le Sermon des Cinquante comme étant de Voltaire : or, il le pouvait faire sans être le moins du monde « un délateur » ; car,' que Voltaire eût écrit ce Sermon, c'était bien (puisque Rousseau donnait ce surnom à Voltaire), le secret de « Polichinelle ». Et quant au grave danger qu'il faisait courir, dit-on, au patriarche par cette prétendue révélation, pour savoir ce qu'il en faut penser, demandons-le à Voltaire lui-même. Trois jours précisément avant que parût son libelle contre Rousseau, il écrivait à d'Argental, pour qu'il le répétât au duc de Praslin (avec lequel, notons-le, il était au mieux), que les bourgeois de Genève étaient venus faire des Représentations au Petit Conseil : «Jean-Jacques ne manqua pas de leur faire dire que, si on rôtissait les écrits d'un Genevois, il était bien triste qu'on n'en fît pas autant à ceux d'un Français (allusion au passage incriminé des Lettres de la Montagne : Rousseau y demande, d'ailleurs, tout le contraire, c'est-à-dire qu'on tolère ses œuvres, comme on fait celles de Voltaire). Mais il faut lire ce qui suit : « Un magistrat (de Genève) vint me demander poliment la permission de brûler un certain Portatif ; lui dis que ses confrères étaient bien les maîtres, pourvu qu'ils ne brûlassent pas ma personne, et que je ne prenais nul intérêt à aucun Portatif y) ; ajoutez : ni à aucun Sermon des Cinquante, puisque, si le premier était « d'une société de gens de lettres », l'autre était a de La Mettrie. » Qu'on brûlât donc Sermon et Portatif, qu'il désavouait, cela ne les empêcherait pas de se vendre, et au contraire. Quant à « sa personne », retranchée derrière les bons mâchicoulis de Ferney, qu'avait-elle à craindre des prétendues « calomnies » de Jean- Jacques et des anathèmes du Consistoire ? On ne peut donc invoquer, pour excuser le libelle de Voltaire, le cas de légitime

défense ; et, pas davantage, la loi du talion : car quelle proportion y a-t-il de l'iunocente plaisanterie de Rousseau aux atrocités du Sentiment des citoyens (1) ?

Mais cette animosité, vraiment implacable, qui a inspiré le Sentiment des citoyens, il faut l'expliquer, je crois, par une autre raison, et plus puissante, que le désir de châtier un prétendu délateur : et c'est, encore une fois, la jalousie d'auteur. Ce que Voltaire, en efîet, ne peut pardonner à Jean-Jacques, c'est le succès de ses livres, la soudaineté et l'éclat de cette gloire qui maintenant rivalise avec la sienne. Il a eu beau ravaler la Nouvelle Héloïse dans son Aloïsia : lui qui prétendait qu'en France le ridicule vient à bout de tout, il n'a pu arrêter l'essor prodigieux du roman de Jean-Jacques ; à Genève même, dans son entourage, aussi bien qu'à Paris, le roman est allé aux nues. C'est, par exemple, son amie, M™« de Constant, qui « en est folle », et qui écrit à son mari : « tout le monde est transporté comme moi. » Et le succès d'Emile n'a guère été moindre. C'est en vain que Voltaire s'est acharné à démontrer à tous ses correspondants qu'il avait été bien plus hardi que Rousseau, et que le Vicaire savoyard n'était, après tout, que le « vicaire du curé Meslier » : le vicaire alors avait joliment éclipsé son curé; et Voltaire a pu lire, un an, notons-le, avant son libelle

(1) On sait que le Sermon des Cinquante soulève une autre question : celle de savoir si le Sermon a précédé ou suivi le Vicaire savoyard. L'intét êt de cette question, au point de vue des rapports entre Voltaire et Rousseau, apparaît dans ce passage, souvent cité, de la Vie de Voltaire, par Gondorcet : « Cet ouvrage (le Sermon des Cinquante) est précieux : c'est le premier oii M. de Voltaire, qui n'avait jusqu'alors porté à la rfligion chrétienne que des attaques indirectes, osa l'attaquer de front. Il parut peu de temps après la Profession de foi du Vicaire savoyard. M. de Voltaire fut un peu jaloux du courage de Rousseau, et c'est peut-être le seul sentiment de jalousie qu'il eût jamais eue (!) ; mais il surpassa bientôt Rousseau en hardiesse comme il le surpassait en génie. »

Il ressort de la discussion provoquée par ce passage (Brunetière : Études critiques, 4* série, p. 279. — Champion : Voltaire, Études critiques, p. 169. — Eug. Rit ter : Revue d'Iiist. litt. de la France, 1900, p. 315), que le Sermon des Cinquante a été prononcé, en d'autres termes, qu'il a circulé manuscrit dès 1753 ; mais, Voltaire ne commençant à en parler que le 14 septembre 1762 (à d'Argental), Bengesco en a conclu qu'il parut, imprimé, seulement en septembre 1762, tandis que la publication de VÉmile est de mai 1762 : ce qui laisserait subsister, mais pour la « hardiesse » seulement de Vimpression, la remarque de Gondorcet.

contre Rousseau, une phrase qui a dû le mettre en fureur et qui se trouve dans Vlnslniction pastorale de l'évêque du Puy. L'évêque y attaque à la fois, comme « incrédules modernes », Voltaire et Rousseau, mais il fait entre les deux la différence que voici : « il ne faut pas attendre, du génie poétique de Voltaire, le même enchaînement d'idées et la même profondeur que Jean-Jacques sait mettre dans ses œuvres. «Voilà de ces traits qui, bien plus que le persiflage de Rousseau, ont dû piquer au vif l'auteur du Testament du curé Meslier, et, en surexcitant sa jalousie, expliquent le Sentiment des citoyens, et tout ce qui a suivi : car, même après le Sentiment, Voltaire n'a pas décoléré contre son rival ; il affectera même un jour, et c'est tout dire, de le mettre plus bas que Fréron : mais c'est uniquement parce qu'il était placé trop haut dans l'admiralion de ses contemporains.

On s'est souvent demandé qui pouvait bien avoir appris à Voltaire que Rousseau avait mis ses enfants à l'hospice. Rousseau, sans hésiter, avait accusé M"'^ d'Épinay (à Duclos, 13 janvier 1765) ; mais il est plus que probable qu'il l'accusait à tort. En 1758, M^^ d'Épinay, venue à Genève pour se faire soigner par Tronchin, avait vu souvent Voltaire; elle avait pu lui parler, et très naturellement, de sa rupture, qui était devenue publique, avec Rousseau ; et ce qu'il avait appris par elle sur le séjour de Rousseau à l'Hermitage, Voltaire l'avait soigneusement consigné et amplifié dans son Aloïsia. Après avoir cité ces mots de la Nouvelle Héloïse : « L'honnête homme d'ici n'est point celui qui fait de bonnes actions, mais celui qui dit de belles choses», l'auteur d* Aloïsia ajoute méchamment: «ah! mon doux ami, crois au moins que ceux qui ont donné le couvert, le vêtement, la nourriture à un seigneur étranger venu de Genève pensaient faire une bonne action. » M™^ d'Épinay parla-t-elle aussi à Voltaire de l'abandon des enfants ? Ce que nous savons d'elle nous interdit, en l'absence de toute preuve, de la soupçonner de cette trahison.

Mais Grimm vint aussi à Genève et, comme son amie, fréquenta chez Voltaire ; le traître serait-il donc Grimm ? « C'est

sans doute Grimm (écrit un Rousseauiste éminent), dans le séjour qu'il a fait à Genève en 1759, qui a mis Voltaire au courant (1). » — (( Sans doute », et sans preuve ? Grimm connaissait très bien Voltaire : il savait que, dire, même confidentiellement, une chose à Voltaire, c'était la dire à tout l'univers. Or Grimm s'est tû sur la faute de Rousseau dans sa Correspondance littéraire, alors que cette Correspondance était secrète ; on ne trouve, sur la vie privée de Rousseau, dans toute la collection de ses articles, que ce passage, qui est de 1762 : « Sa vie privée et domestique ne serait pas moins curieuse ; mais elle est écrite dans la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis, lesquels se sont respectés en ne l'écrivant nulle part. » Et rien, dans le caractère de Grimm, ne nous autorise à penser que, ce qu'il s'interdisait d'écrire, il se réservât le droit de le dire.

Je crois que c'est aux portes même de Ferney, dans la cancanière Genève, où l'on aimait tant s'entretenir de la vie privée des gens, que la chose s'est ébruitée et colportée sous le manteau, et que le divulgateur a pu être le docteur Tronchin. Tronchin, après avoir été intimement lié, s'était brouillé, avec Rousseau : patricien et très pieux, il exhale dans sa correspondance son indignation contre l'auteur du Contrat et du Vicaire Savoyard, et cela est très naturel ; mais ce qui l'est moins, ce me semble, c'est que Tronchin, s'adressant à son fils, ne trouve rien de mieux, pour le mettre en garde contre les sophismes de « ce misérable Rousseau », que de lui donner les détails suivants : « c'est grand dommage que cet homme n'ait que l'appareil de la vertu; et c'est ce qui explique comment, ayant vécu dans l'impureté, et ayant eu plusieurs enfants d'une concubine, il les a tous exposés. » (A remarquer que c'est le mot qu'emploiera Voltaire dans le Sentiment des citoyens). Celui qui, écrivant à un tout jeune homme (le fils Tronchin pouvait avoir à cette époque, 1763, une vingtaine d'années), trahissait si allègrement le secret d'un ancien ami, ne devait pas faire plus de façon pour le divulguer à des correspondants d'âge mûr; et, de fait, voyez ce

(1) Eug. Ritter : Rev. d'hist. litt. de la France, 1900 p. 314.

qu'il écrit (le 20 mai 1763) au pasteur Vernes : « Vous souvientil de la lettre de Diderot? Eh bien ! je suis aussi sûr de ce que je vous ai dit que vous l'êtes d'avoir vu cette lettre, et on (Rousseau) sait bien que j'en suis sûr : hinc furor, hinc lacvymde. Tous les témoins oculaires, et il y en a quatre (sans doute M™^ d'Epinay, Grimm, Diderot et Tronchin) sont pleins de vie. Ces quatre témoins, et la conscience, qui est le cinquième, font un contraste bien humiliant avec l'austérité de la morale qu'on affiche. » Il prend soin, il est vrai, de terminer sa lettre par ces mots : « que tout ceci reste entre nous. » Mais autant a-t-il dû en dire à un autre pasteur, Vernet ; car, au lendemain du jour où Rousseau a abdiqué son titre de citoyen de Genève, il écrit à Vernet : a cela s'appelle se débarrasser d'un des premiers sentiments de la nature. Qui fait le plus, peut faire le moins. Qui expose ses enfants peut bien n'avoir point de patrie (1). » Toutes ces lettres de Tronchin sont de 1763, donc antérieures au Sentiment des citoyens, mais antérieures d'un an seulement; tandis que le séjour de M""® d'Epinay et de Grimm, à Genève, étant antérieur d'au moins six ans au Sentiment, soupçonner Grimm ou M"™* d'Épinay d'avoir parlé, c'est croire que Voltaire était capable de se taire pendant six ans (I) sur un fait dont il pouvait tirer un si grand parti contre Rousseau.

De tout cela, je ne conclus pas que c'est Tronchin qui a sûrement renseigné Voltaire ; mais la preuve est faite qu'il en a renseigné d'autres qui ont à leur tour parlé ou chuchoté — comme Vernes, par exemple, qui, c'est Lenieps qui l'assure à Rousseau, aurait dit « à M. Darade que vous étiez un homme pourri de v..., et celui-ci l'a dit à qui a voulu l'entendre. » Tous ces dits et redits (2) ont dû venir aux oreilles de Voltaire qui, recueillant

(1) Voir ces deux lettres données par Maugras : Voltaire et Rousseau, p. 273, 289.

(2) Que les cancans de Genève eussent, à la veille du Sentiment, souvent trait à la vie privée de Rousseau, c'est ce que témoigne ce curieux passage d'une lettre de Tronchin à Vernet, du 20 juin 1763 « Cet étrange homme, bon chrétien, n'est ni citoyen, ni père. Qu'est-il donc ? le plus malheureux de tous les hommes, qui comptait l'autre jour, parmi les charges de sa vie, l'entretien de la vieille Levasseur. Il Va dit très distinctement à son ami Moultou, qui le racontait encore hier chez M^e d'Anville. Vous savez ce qui en est. Il a aussi

le faux comme le vrai, a mis le tout ensemble et, le moment venu, a donné le paquet à Jean-Jacques ; et ce, à la grande joie de Tronchinqui, le 16 mars 1765, applaudit ainsi au Sentiment : « ce masque de vertu, sous lequel Rousseau avait caché sa face catilinaire, est arraché. Le méchant se montre à découvert, le méchant est démasqué. » Mais si Voltaire a pu, en effet, de sa main brutale, « arracher le masque », c'est parce que d'autres mains, et particulièrement celle de Tronchin, l'avaient déjà dénoué. Il me semble donc que, si Rousseau ne s'est pas trompé en désignant Voltaire comme « le plus grand de ses ennemis », il a eu également raison, quand il parle de ses persécuteurs, d'associer le nom de Tronchin à celui de Voltaire, et de voirderrière la toile, (( mettant en jeu les marionnettes de Genève, le polichinelle Vollaire et le compère Tronchin» (à M'"^ de Boufflers, 21 juillet 1762) (1).

Le Sentiment des citoyens une fois imprimé, quelle va être l'attitude de Vollaire? il n'a garde, bien entendu, d'intervenir dans l'âpre polémique qui éclate, au sujet du Sentiment, entre le pasteur Vernes et Rousseau, le pasteur criant sur tous les tons son innocence, et Rousseau s'enfônçant de plus en plus dans la conviction que c'est Vernes qui l'a poignardé. Ainsi Voltaire avait fait coup double: Rousseau était frappé au cœur, et son bourreau présumé était un homme d'église ! Mais si le malheureux Vernes passait auprès de certaines gens, à Genève, pour être l'auteur du Sentiment, à Paris ceux « qui avaient le nez fin »

protesté à ce même Moultou, sur tout ce qu'il y a de plus sacré, qu'il n'a jamais eu d'enfants, et que ce qu'on en dit est une calomnie. Vous savez aussi ce qui en est. Oh ! que cet homme joue un rôle difficile !» — La lettre de Lenieps, citée plus haut, a été empruntée par Rod aux Manuscrits de Neuchâtel. (Rod: L'affaire J.-J. Rousseau, 285).

(1) Que Voltaire ait essayé de faire parler Tronchin sur son ancien ami, c'est ce qui ne me paraît pas douteux ; et que Tronchin ait parlé volontiers, c'est, ce me semble, ce qui ressort des deux passages que voici : Voltaire, aj^ant affirmé à Damilaville que Rousseau n'a écrit sa Lettre sur les spectacles que pour soulever contre lui les prêtres de Genève et le faire sortir des Délices, ajoute ; « M. Tronchin est très instruit de cette intrigue » (24 novembre 1766) et le même jour à Marmontel : « il était au désespoir que j'eusse une jolie maison près d'une ville où il est nbhorré... Apprenez cette anecdote à M. d'Alembert, M. le docteur Tronchin a les preuves en mains. » Voir aussi Voltaire à Pezay (5 janvier 1767).

(c'était, pour Voltaire, ceux qui le reconnaissaient à son style ou à ses diableries), ne recherchèrent pas longtemps la paternité du Sentiment. En annonçant à ses correspondants le libelle anonyme, Grinini écrivait bien : « on dit que ce papier est de M. Vernes » ; mais il ajoutait malicieusement : « M. de Voltaire dira à coup sûr qu'il n'y a qu'un prêtre qui puisse se permettre une pareille vengeance » (février 1765). Et d'Alembert, dès le 17 janvier, mandait à Voltaire que « le bruit avait couru qu'il avait fait à Rousseau une réponse injurieuse », ce qui était une façon d'interroger Voltaire. Mais Voltaire fait la sourde oreille ; et quand le 6 février il parle de Rousseau à d'Alembert, il a bien soin de le mettre (quel revirement !) sur la même ligne que « Diderot et Helvétiiis, ces amis du vrai. » Et, toujours en veine de générosité, le 16 avril : « Je lui pardonnerais ses torts envers moi (!), s'il se mettait à pulvériser dans un bon ouvrage les prêtres de Baal qni le persécutent », c'est-à-dire qui ont écrit méchamment contre lui le Sentiment des citoyens.

Quel fut l'effet du Sentiment sur Rousseau alors à Motiers, et sur le public ? Rousseau en fut, je crois, atterré. 11 se surveille comme il peut dans ses lettres à ses amis de Genève ; car il a un rôle à soutenir et il s'agit, devant son parti, de faire bonne contenance. Il avait reçu le libelle le 31 décembre, — Voltaire lui avait donné là de belles étrennes ! — en le communiquant à Du Peyrou le même jour, il lui écrivait : « renvoyez-moi cette pièce, quand vous l'aurez lue ; elle entrera dans les monuments de l'histoire de ma vie. Oh ! quand un jour le voile sera déchiré, que la postérité m'aimera ! qu'elle chérira ma mémoire ! » Mais le 13 janvier, s'adressant à son vieil ami Duclos, et après lui avoir parlé d'un « libelle effroyable qui vient de paraître à Genève », à la fin de sa lettre, brusquement, il lui ouvre son cœur : « Cher ami, j'ai le cœur oppressé, j'ai les yeux gonflés de larmes ; jamais être humain n'éprouva tant de maux à la fois. Je me tais, je souffre et j'étouffe. Qite ne suis-je auprès de vous I du moins je respirerais. Je vous embrasse. » Il écrit ces lignes treize jours après qu'il a lu le libelle et, on le voit, la plaie saigne encore.

Pour comprendre quelle dut être son angoisse, il faut bien se rendre compte de ce qu'était alors Rousseau, non seulement pour ses amis, mais pour ses lecteurs, et il en avait dans l'Europe entière : il était l'homme vertueux par excellence ; car du livre on allait à l'homme, et de toutes parts on lui écrivait les lettres les plus ferventes pour lui témoigner, non seulement l'admiration qu'on avait pour son œuvre, mais la vénération qu'on professait pour sa personne. Si l'on veut avoir une juste idée de l'action extraordinaire qu'il a exercée sur les âmes, surtout sur les jeunes âmes de son temps, il faut lire, dans les Manuscrits de la Bibliothèque de la ville de Neuchâtel, les lettres vraiment émouvantes, tant elles sont nombreuses et sincères, de ceux qui ne se contentent pas de se proclamer ses disciples, mais qui l'assurent, et avec quel élan ! de leur reconnaissance et de leur profond attachement. Or, c'est justement là le genre de succès que Rousseau ambitionnait le plus. Il a dit et répété sans cesse que, même si on n'était pas de son avis, on ne pouvait pas, pour peu qu'on fût honnête homme, s'empêcher de l'aimer : « On peut ne pas aimer mes livres, et je ne trouve point cela mauvais ; mais quiconque ne m'aime pas à cause de mes livres est un fripon, jamais on ne m'ôtera cela de l'esprit.» (à M"^^ Latour, 26 septembre 1762). On sait qu'il déclare en maint endroit de ses Confessions qu'il désirait par-dessus tout « être bienvenu et choyé », et encore qu'il ne savait pas résister aux caresses. Dans sa lettre de rupture à Voltaire, s'il le « hait », ou croit le haïr, ce n'est pas du tout, qu'on le remarque bien, par jalousie d'auteur; car, dans cette même lettre, il se dit encore (( son enthousiaste et son disciple » ; il envie à Voltaire, non sa gloire, qu'il trouve légitime, mais uniquement les témoignages d'estime et d'affection dont on l'honore à Genève et auxquels il doit, lui Genevois, renoncer ; car il sent bien que ceux de ses compatriotes qui vont à Voltaire sont perdus pour lui. Ainsi, ce qu'il souhaite ardemment .et par dessus tout, ce sont des gens qui, à cause de ses œuvres, où il a mis toute son âme, l'aiment et le lui disent. Or, cette clientèle affectueuse et même dévotieuse, qu'il avait enfin conquise grâce à la Nouvelle Héloïse et à

VÉmile, et qui lui était si chère, n'est-ce pas cela même que Voltaire allait ravir à son cœur ? car qui pourrait maintenant aimer le père dénaturé que venait de révéler au monde le Sentiment des citoyens ? De là son cri à Du Peyrou, cri étrange où semble éclater, et dans quel moment ! son incurable orgueil, mais qui est, je crois, si on y ajoute le mot qui était dans sa pensée, un cri de détresse : « Oh ! que la postérité (qui elle, du moins, me connaîtra mieux) m'aimera 1 » car, pour ses contemporains, ils vont sûrement se détourner de lui avec horreur ; et, comme pour supplier Du Peyrou de ne pas l'abandonner, il termine par ces mots : « Vous, aimez- moi maintenant^ et croyez que je n'en suis pas indigne. »

Il avait tort de tant s'alarmer : le coup fourré de Voltaire ne l'atteignit pas dans sa réputation. Voltaire, comme il a fait avec Fréron et avec tant d'autres, avait frappé trop fort. Pour parler son langage, au lieu de a charger son fusil de sel, il l'avait chargé de trop grosses balles. » On refusa de reconnaître, dans le monstre que le Sentiment offrait à l'animadversion publique, l'auteur qui avait écrit tant de nobles pages de VEmile et de la Nouvelle Héloïse; et, sauf dans le petit monde de Motiers, déjà hostile à Rousseau pour d'autres motifs, le libelle ne trouva aucun crédit nulle part. A Genève, dès le P'' janvier, d'Ivernois écrivait à Rousseau : « cette infamie a été désapprouvée unanimement. » Dans leur Réponse aux Lettres écrites de la campagne (pr janvier 1765), « Les citoyens, jugeant au-dessous d'eux de désavouer la brochure de huit pages qui vient de paraître, sous le titre de Sentiment des citoyens, l'ont jetée au feu comme un infâme libelle. » De Monrion (près de Lausanne), un ardent admirateur d'Emile, le prince de Wirtemberg, écrit à Rousseau : « Les calomnies horribles, dont une plume infâme tâche en vain de vous noircir, sont une preuve de plus de votre vertu. » Le bon Montmoilin, qui n'a fait que feuilleter la brochure manuscrite, la demande à son collègue Sarasin, en l'avertissant d'ailleurs qu'il « l'improuve » ; et Sarasin lui-même, le grand ennemi de Rousseau, répond qu'il n'enverra pas la brochure imprimée, car, dit-il, « elle m'a fait beaucoup de peine, ainsi

qu'à plusieurs, et je souhaiterais qu'elle n'eût jamais paru. » L'effet fut le même à Paris, où Bachaumont parle, le 16 janvier 1765, « d'un libelle infâme », et Grimm, « d'un libelle dégoùtanl » [Corresp. lîttér. février 1765). Rousseau donc pouvait écrire à Du Peyrou le 14 février que le Sentiment « n'avait causé que de l'indignation à Genève et à Paris. »

Au premier moment, désemparé, comme nous l'avons vu, il n'avait rien trouvé de mieux, pour parer le coup, que d'envoyer lui-même à Duchesne, à Paris, le Sentiment des citoyens, en le priant de l'imprimer avec des notes de lui, qui étaient sa réponse : idée qui paraîi singulière au premier abord ; ainsi en juge Grimm, qui ne comprend pas le besoin qu'a eu Rousseau « de divulguer à Paris un libelle qui n'y aurait jamais été connu et dont le mépris public l'avait déjà vengé à Genève. » (Corr. litt. février 1765). Mais Grimm parle ainsi seulement en février, et Rousseau avait envoyé le libelle à Duchesne le 6 janvier, époque où il n'était pas du tout rassuré sur l'accueil qui serait fait à Paris au Sentiment des citoyens. Quant à prétendre, comme le fait Grimm, que, sans la divulgation de Rousseau, le Sentiment n'eût jamais été connu à Paris, c'est oublier que Voltaire n'était pas homme à le laisser sous le boisseau. Rousseau donc, quand il sut que le libelle imprimé courait à Genève, estima, je crois, que le meilleur moyen de montrer qu'il n'avait aucune raison d'en avoir peur, c'était de le répandre lui-même ; et, payant d'audace, il le fit imprimer par son propre libraire avec sa réponse. Cette réponse parut satisfaire le public : « les notes de Rousseau, dit Bacliaumont, démontrent l'atrocité et la calomnie du libelle. » « L'atrocité » n'avait pas besoin d'être démontrée ; malheureusement « la calomnie », du moins sur un point, et c'était le point douloureux, ne pouvait pas l'être. Rousseau s'en tira par un misérable subterfuge : « Je n'ai jamais, dit-il, exposé ni fait exposer aucun enfant à la porte d'aucun hôpital, ni ailleurs. )) Il est vrai : mais, ce qui revenait au même, il en avait porté, ou fait porter cinq aux Enfants-Trouvés.

Faut-il dire, pour conclure, que Voltaire, en lançant son affreux libelle, avait complètement manqué son but? je ne le

pense pas. Si l'elïet sur le public ne fut pas tel qu'il l'avait espéré — et c'est, sans doute, pour cela qu'il va s'acharner de plus belle contre Rousseau — , en revanche l'effet produit sur Rousseau fut, je crois, beaucoup plus profond que ne le feraient supposer ses Lettres, où il n'en parle guère, et ses Confessions^ où il en parle presque gaîment (II, 12). Ses correspondants avaient beau traiter le libelle (c d'infamie », (c'est le mot qui revient le plus souvent sous leur plume) ; il savait qu'il y avait une infamie plus grande : c'était d'avoir fait ce qu'on lui reprochait. Et il avait eu beau lui-même, pour réfuter le passage du libelle où était formulée la terrible accusation, écrire cette phrase qu'il avait dû méditer et ciseler : « Je n'ajouterai rien à ce passage, sinon, qu'au meurtre près, j'aimerais mieux avoir fait ce dont on m'accuse, que d'en avoir écrit un pareil s il ne pouvait pas apaiser sa conscience par ce pitoyable sophisme : car d'accuser quelqu'un, fût-ce même à tort, d'avoir commis un crime, c'est tout de même un peu moins grave que d'avoir commis le crime lui-même. Et qu'il l'eût commis réellement, c'était, il le sentait bien, ce qu'il ne pourrait persister indéfiniment à nier, puisque ses anciens amis, ceux qui avaient été mêlés à sa vie, avaient parlé, il était du moins fondé à le croire, et que ces amis étaient Grimm, Diderot, Tronchin et M'"*^ d'Epinay, c'est-à-dire des gens d'honneur dont nul ne récuserait le témoignage. Ils lui avaient gardé le secret pendant dix ans; et leur silence lui avait permis d'acquérir une gloire sans tache, de passer pour un sage, et qui sait? d'alléger peut-être ses remords, car un crime, enfoui à jamais dans la mémoire de quelques confidents, pèse moins lourdement sur la conscience qu'un crime révélé à tout l'univers. Il s'était efforcé dès ses premiers essais, on se le rappelle peut-être, et il faut aussi le rappeler à son honneur, de mettre sa vie en harmonie avec ses œuvres ; il comprenait dès lors, et il avait senti de plus en plus, à mesure qu'il écrivait ses livres, où respirait l'amour de la vertu, que cette morale austère, qu'il prêchait aux autres, il était tenu de la pratiquer pour son compte ; d'autant plus que ses lecteurs, on l'a vu, le prenant au mot, avaient, à travers l'œuvre, cherché

l'auteur, lui avaient voué un cuite et beaucoup même le consultaient, comme on fait un directeur de conscience ; si bien qu'il en était venu, à l'époque où nous sommes, à exercer un véritable sacerdoce moral qui s'étendait bien au-delà de la Suisse : il fallait donc, plus que jamais, que le prédicateur ne prêchât pas seulement ses idées, mais se prêchât lui-même, et c'est à ce moment qu'il avait vu avec effroi le Sentiment des citoyens ouvrir brusquement un abîme entre l'homme et son œuvre.

Aussi n'a-t-il plus désormais qu'un souci : combler cet abîme, ou plutôt le masquer de son mieux, et c'est à quoi il va s'appliquer dans ses Confessions. Le 13 janvier 1765, c'est-à-dire treize jours après l'apparition du libelle, il écrit à Duclos qu'il est enfin décidé à écrire ses Mémoires et, le 18 mars de la même année, il annonce à Rey que l'ouvrage est commencé ; il ajoute qu'il est décidé (( à y consacrer le reste de sa vie. » Et, en efïet, à partir du Sentiment des citoyens^ Rousseau n'a plus rien écrit — que ses Souvenirs : sa verve est éteinte, et aussi le feu de son éloquence et la vigueur de sa pensée. Sans doute, le rêveur et le poète vont écrire d'admirables pages, qui ne verront le jour qu'après sa mort; mais le polémiste et même le penseur ne reprendront plus jamais la plume; il y a, je le sais, à ce renoncement, des causes diverses, telles que les condamnations multipliées et la fatigue d'une production vraiment extraordinaire en si peu d'années ; mais il n'est pas téméraire de penser que le coup de grâce fut porté au solitaire de Motiers par la foudroyante révélation du Sentiment des citoyens. On en pourrait peut-être voir la preuve dans ce que Rousseau écrit, le 11 février 1765, à Mylord Maréchal : « quoi qu'il en soit, si ma tête s'affaiblit et s'altère, mon cœur me reste en bon état. » C'est la première fois qu'il parle ainsi, et il n'y a guère plus d'un mois que le libelle a paru. Si c'est le libelle qui a causé, ou seulement hâté cet « affaiblissement » de son esprit. Voltaire n'a pas tout à fait manqué son but ; il n'aura plus à s'inquiéter désormais du succès des œuvres de Rousseau.

Il nous reste maintenant à examiner la grave accusation portée contre Rousseau dans Le Sentiment des citoyens, c'est-àdire à expliquer la conduite de Rousseau à l'égard de ses enfants.

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