‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 6 sur 16 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES ENFANTS DE ROUSSEAU

Rousseau, qui connut Thérèse Le Vasseur dans l'été de 1745, eut d'elle un premier enfant dans l'hiver de 1746 à 1747, un second en 1748, un troisième en 1750 et deux autres entre les années 1750 et 1755 : il les mit tous aux Enfants-Trouvés. Tel est le fait, — qu'on pouvait croire indiscutable, puisque nous le tenons de Rousseau lui-même; mais il a été mis en doute et nous devons donc en vérifier d'abord l'exactitude ; nous pourrons ensuite, si nous le tenons pour acquis, essayer de l'expliquer.

Il convient d'abord d'écarter les propos dont rien n'établit l'authenticité, et les récits qui supposent des invraisemblances ou même de pures impossibilités : tel est le récit que nous a laissé Lamartine, récit qui aurait été fait à sa mère par des Roys, sa grand'mère, très liée avec la maréchale de Luxembourg : la maréchale se serait arrangée avec Tronchin pour prendre, dès sa naissance, et des mains de sa mère, le quatrième enfant de Rousseau et le garder chez elle, Rousseau consentant à tout. L'enfant né, Tronchin viendra le chercher le lendemain ; « mais à minuit Rousseau, vêtu d'un manteau de couleur sombre, s'approcha du lit de l'accouchée et, malgré ses cris, emporta luiuiême son fils pour le perdre, sans marque de reconnaissance, dans un hospice (1). » Pour montrer le crédit que mérite ce dramatique récit, il suffit, sans doute, de faire remarquer que Rousseau ne connut M'"^ de Luxembourg qu'en 1758, et qu'il n'a plus eu d'enfant, il nous le dit lui-même, à partir de 1755.

Bibliographie : Émile, IV. — Rêveries : G"* Promenade. — Eug. Ritter : Alliance libérale, 8 juin 1878. — Annales J.-J, Rousseau I, VI. — C. Bloch : L'assistance et l'État en France à la veille de la Révolution, 1908. — Fosseyeux : L'Hôtel-Dieu au il^ et 18^ siècle, 1912. — B. Bouvier : J.-J. Rousseau, Conférences, Genève 1912, chap. VIIL

(1) Le Manuscrit de ma mère, 1871, p. 121.

Thérèse, avons-nous dit, a donné cinq enfanls à Rousseau : niais Rousseau était-il bien leur père? C'est ce qu'on a nié en tirant, de certains passages des Confessions, la conclusion tout à fait arbitraire que Rousseau ne pouvait pas, physiologiquement parlant, être père. Il me semble que si le médexîin Tronchin, qui était, à l'époque de la naissance des enfants, intimement lié avec Rousseau, a fait, comme on l'a vu, un crime à Rousseau de l'abandon de ses enfants, il a, par ses reproches violents et réitérés, comme délivré à Rousseau un très authentique certificat de paternité. Mais la meilleure preuve n'est-elle pas l'affirmation vingt fois répétée de Rousseau qu'il a mis ses enfants à l'hospice? C'est, dit-on, qu'il voulait prouver par là qu'il n'était pas incapable d'en avoir : il consentait donc, pour faire croire qu'il était père, à passer pour un père dénaturé! en sorte qu'après avoir trompé ses amis en affectant une fausse paternité, il se serait, dans ses œuvres, moqué du public en faisant semblant de pleurer sa faute ; et le voilà devenu quelque chose comme un sinistre comédien, si l'on en croit ceux qui veulent l'innocenter malgré lui. Sans discuter plus longuement celte étrange thèse (1), nous croyons Rousseau sur parole, quand il nous parle de ses cinq enfanls; et, puisqu'il avoue qu'il les a tous mis à l'hôpital, demandons-lui d'abord à lui-même ponrquoi il a fait cela ; voyons ce qu'il allègue pour excuser sa faute ; et ensuite essayons de résoudre la plus délicale de toutes ces questions et, en somme, la plus importante : cette faute, qui pèse si lourdement sur sa mémoire, Va-t-il sincèrement regrettée (2) ?

(1) Elle n'est plus guère soutenue que par M™» Macdonald (Revue Bleue, 1912, t. I) et par certains écrivains anonymes, par exemple, par la personne (une femme?) qui, à l'occasion du bi-centenaire de Rousseau, a écrit une brochure intitulée: J.-J. Rousseau infirme lia jamais eu d'cnfanls. Nice, 1912

(2) On a découvert, aux Arclilves des Enfants-Trouvés, un acte notarié, passé deux ans après la mort de Rousseau, i)ar lequel Tliérèse Le \^asseur cède au sieur Benoist ses droits de propriété sur les manuscrits musicaux de Rousseau à charge de les publier sous le titre de « Consolations aux miséi'es de ma vie )) et d'en abandonner le profit à Vhospice des Enfanis-Trouvcs [Anmxles J.-J. R. I, 299). Nous savons, d'autre part, que Thérèse a^^ant réclamé pour elle, dans une lettre au marquis de Girardin, le profit de cette publication, le marquis lui conseilla d'écrire au graveur Benoist pour l'exhorter à so charger

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La première fois qu'il parle de ses enfants, c'est dans une lettre à M™^ Francueil, du 20 avril 1751. Il nous dit dans ses Confessions : « M'"^ Francueil sut que j'avais mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; elle m'en parla, cela m'engagea à lui écrire à ce sujet. » Pourquoi lui écrire? et pourquoi ne pas lui dire oralement ce qu'il avait à lui dire? C'est que, connue a dit un ancien, le papier ne rougit pas, et Rousseau a mis dans sa lettre à M'"^ Francueil de telles énormités que vraisemblablement il n'eût pas osé les lui dire en face ; il se donna donc le temps, pour les faire passer, de les présenter en beau style. Dès les premiers mots, il paye d'audace : « Oui, Madame, j'ai mis mes enfants aux Enfants-Trouvés ; j'ai chargé de leur entretien l'établissement fait pour cela. » Tout à l'heure, dans son Discours sur Vinégalité, il maudira les institutions sociales ; pour le moment, il trouve que l'une d'elles au moins a du bon : celle qui est faite pour recueillir les enfants encombrants.

« Sa misère », dit-il, l'a empêcliéde « remplir un soin si cher. » Nous savons qu'en 1749, deux ans avant cette lettre, M""^ Dupin (( a porté son honoraire à 50 louis », ce qui fait (le pouvoir de l'argent étant alors triple de ce qu'il est aujourd'hui) environ 3.000 francs, C'est évidemment la gêne, si ce n'est pas tout à fait « la misère ». La gêne elle-même a cessé en 1753, grâce au succès du Devin du Village. Rousseau cette année-là (( eut (c'est lui qui nous l'apprend) 100 louis du Roi, 50 de M'"® de Pompadour, 50 de l'opéra et 50 de Pissot pour la gravure », ce qui, converti en monnaie de nos jours, mettait dans sa bourse un peu plus de 13.000 francs. Et, puisqu'il a eu deux enfants entre 1750 et

d'un ouvrage difficile « qu'il aurait fait plus volontiers pour M. Rousseau ou pour une bonne œuvre qui remplit ses intentions. » (Lettre inédite publiée par M. Martin-Decaen, dans la lievue de Paris, 15 sept. 1911, p. 381.

Il y a enfin la découverte, faite par M"'e Macdonald ; sur le registre des Enfants-Trouvés, on lit à la date du 21 novembre 1746 : « Un enfant du .«.exe masculin baptisé Joseph-Catherine Rousseau ». Mais M"ie Macdonald dit ave c r.dson que le nom de Rousseau était alors très commun, qu'il n'est pas probable qu'on eût donné à l'enfant déposé à l'hospice son vrai nom, et qu'enfin Laroche, l*honime de confiance de M'"" de Luxembourg, chargé par elle de rechercher les enfants de Rousseau aux Enfants-Trouvés, a du voir ce nom sur le registre : s'il n'en a pas parlé, c'est qu'il ne répondait pas aux indications données par Rousseau. '

1755, il aurait peut-être pu, grâce à toutes ces aubaines, en garder au moins un à la maison. Mais les deux derniers prirent, comme les autres, le chemin de l'hospice; et Rousseau, qui méditait alors son second Discours, s'en alla, avec Thérèse, son hôtesse et une amie, passer huit jours délicieux dans la forêt de Saint- Germain, où « son âme, exaltée par des contemplations sublimes, s'élevait auprès de la Divinité. » Et comme, au retour, il était encore en fonds, il partit, avec Thérèse, pour Genève, où il fit un séjour de quatre mois.

Thérèse nous ramène à la lettre à M'"^ Francueil : car, dit Rousseau dans la dite lettre, il y a aussi « la considération de la mère, qu'il ne faut pas déshonorer » : il paraît que Thérèse avait encore son honneur à perdre. Si du moins, continue-t-il, « ses enfants étaient légitimes ! » Mais il ne tient qu'à lui de les légitimer : il n'a, pour cela, qu'à épouser Thérèse et du même coup il rend à Thérèse son cher honneur. Se marier ! c'est-à-dire « contracter un engagement éternel » ; jamais il ne se soumettra à « ces injustes lois. » Alors, se fait-il dire par M'"^ Francueil, il ne faut pas faire des enfants, quand on ne peut pas les nourrir.— Pardon, Madame, « la nature veut qu'on en fasse. » Ainsi la nature les fait et la société les nourrit. D'ailleurs, il aurait parfaitement de quoi les nourrir si, dit-il à M'"^ Francueil, « votre état, l'état des riches, ne volait au mien le pain de mes enfants, o Si donc les cinq enfants de Rousseau sont à l'hospice, c'est la faute à la nature et aux riches : ce n'est pas la faute à Rousseau. Il apprend, du reste, à M™^ Francueil qu'il n'}^ a rien de plus platonicien que de mettre ses enfants à l'hôpital : « ainsi voulait Platon que tous les enfants fussent élevés dans sa République, que chacun restât inconnu à son père et que tous fussent les enfants de l'État. » Laissons ces plaisanteries, et demandonsnous ce qu'ont bien pu devenir à l'hospice les enfants de Rousseau.

Sur le sort de chacun d'eux Rousseau est, ou se dit, bien tranquille. Il écrit, toujours à M">^ Francueil: «Ce mot d'Enfants- Trouvés vous en imposerait-il, comme si l'on trouvait ces enfants dans les rues, exposés à périr si le hasard ne les sauve ? Informez-

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VOUS, vous saurez que les enfants ne sortent des mains de la sage-femme que pour passer dans celles de la nourrice. Ces enfants ne sont pas élevés délicatement : tant mieux pour eux ; ils n'en deviennent que plus robustes. On n'en fait pas des Me^îsieurs, mais des paysans et des ouvriers. » Voilà, en effet, ce qu'ont pu devenir les enfants de Rousseau — s'ils ont atteint l'âge d'homme, ce qui est douteux, les historiens nous ayant renseignés sur « l'effrayante mortalité des nouveau-nés dans les hospices du dix-huitième siècle. » A l'hôpital des Enfants-Trouvés, à Paris, « sur 100 enfants trouvés, les deux tiers mouraient dès la première année ; à sept ans, il n'en restait plus que 14; et 5 seulement (sur 100) atteignaient l'âge d'homme (1). » L'hygiène, dans ces hospices, était déplorable ; on astreignait les pauvres petits à un travail machinal et stérile ; d'ailleurs, nulle direction morale ; des pratiques religieuses toutes mécaniques. « Ainsi séquestrés et abrutis (dit VEncyclopédie méthodique, article Mendicité), ces enfants devenaient la proie de tous les genres de dépravations et d'infirmités » Voilà donc ce que leur offrait Rousseau, quand il envoyait ses cinq enfants à l'hospice, c'est-àdire quatre sur cinq à la mort, selon toutes les probabilités. Et le sort qui attendait ses enfants dans ces tristes maisons, il ne l'ignorait pas ; car, étant sur les lieux, il pouvait aisément, il devait se renseigner; d ailleurs, de toutes parts, à cette époque on protestait, et par écrit, contre les détestables pratiques des administrations hospitalières. Les enfants trouvés qui avaient survécu, on les plaçait bien en apprentissage pour en faire « des ouvriers », comme dit Rousseau ; mais, une fois placés, on ne s'en occupait plus, et «beaucoup d'entr'eux désertaient l'atelier pour mendier et vagabonder (2). » Mendier et vagabonder, Rousseau savait aussi, mieux que personne, où cela peut mener; bref, sachant tout ce qu'il savait, il se mentait à lui-même quand

(1) Camille Bloch : L'assistance et l'État en France à la veille de la Révolution, 1908, p. 98.

Au dire de Tenon {Mémoires sur les hôpitaux de Paris, 1788), aux Enfants- Trouvés, le plus grand nombre mourait d'une maladie connue sous le nom d'induration ou « gelée. »

(2) Ibid. p. 319.

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il disait à M"*^ Francueil : « par la rustique éducation qu'on leur donne, ils seront plus heureux que leur père (1). »

Je crois aussi que, dans sa lettre, quand il s'applaudit d'avoir choisi le meilleur parti pour ses enfants, il ment à sa conscience, et je n'hésite pas à m'en réjouir, parce que cela me permet de supposer qu'en 1751 la conscience morale n'est pas tout à fait morte en lui. 11 me paraît, en effet, que, s'il s'emporte, cile Plalon et les lois sociales, c'est parce qu'il éprouve le besoin de s'en faire accroire : on ne le prend pas de si haut, et on n'a pas recours à tant de sophismes, quand on est sûr d'avoir bien fait. Lorsque je lis attentivement, et entre les lignes, cette lettre à M""^ Francueil, qu'on cile d'ordinaire comme portant témoignage contre le Jean-Jacques amoral de cette époque, j'ai au contraire l'impression très nette que, s'il parle si haut, c'est pour se rassurer ; au fond, ce n'est pas seulement à M'"^ Francueil, c'est aussi, c'est surtout à Rousseau lui-même qu'il voudrait prouver que Rousseau n'est pas si coupable.

J'ai insisté sur cette lettre parce que, dans toute discussion sur cette question des enfants de Rousseau, c'est, selon moi, par cette lettre qu'il faul commencer et non, comme on le fait toujours, par le récit de Rousseau dans les Confessions (II, 7), sous prétexte que ce récit nous ramène à l'année même (1747) où Rousseau eut son premier enfant. Mais on oublie que, ce récit ayant été écrit plus de vingt ans après les faits qui y sont rapportés, ce que nous y donne Rousseau, ce n'est pas du tout les sentiments qu'il avait en 1747, mais ceux qu'z'Z vent nous suggérer en 1769. La lettre à M"'^ Francueil, au contraire, écrite en 1751, est contemporaine des faits, puisque Rousseau a eu son dernier enfant en 1755, et on va voir quelle est Timportance de cette lettre. Si l'on veut bien admettre l'interprétation que j'en donne — et pourquoi ne l'admettrait-on pas ? car si Rousseau avait été alors cet être dénué de tout sens moral que nous présentent certains auteurs, il n'eût pas écrit, un an

(1) «L'Hôtel-Dieu, dit Mercier, se trouve en face des Enfants-Trouvés ; comme si l'on eût voulu montrer que ces malheureux enfants n'avaient qu'un pas à faire pour y entrer. » Tableau de Paris, 1783, VII, 174.

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auparavant, son premier Discours qui est un hommage perpétuel, et sincère, à la verlu; et il suffît pour ma thèse qu'il soit à cette époque, non certes vertueux, mais simplement ami de la vertu, c'est-à-dire, accessible encore au sentiment moral ; — si donc l'on admet que dans celle lettre, c'est-à-dire dès 1751, Rousseau n'enfle la voix que pour faire taire sa conscience, dès lors la discussion sur cette question des enfants doit être orientée dans le sens que voici : tout ce que Rousseau dira plus tard sur ce sujet, tous les sophismes qu'il inventera pour sa défense, il s'efforcera sans doute d'y croire, peut-être même par moment, surtout au moment où il les développe avec emphase, parviendra-t-il à se persuader lui-même : il n'arrivera jamais à étouffer complètement le remords ; au contraire, le remords ira grandissant à mesure que Rousseau, en avançant en âge, s'élèvera, non pas très haut, un peu cependant au-dessus de lui-même et de ses premières bassesses ; et ce remords même l'aidera, aussi bien que ses propres œuvres, d'un sérieux si profond, à s'amender peu à peu et comme à se moraliser lui-même.

Cette moralisation, du reste, si la leltre à M"™^ Francueil, bien comprise, la fait espérer, il faut convenir qu'elle est loin alors de se manifester par ses effets, puisque, après avoir écrit cette lettre, Rousseau expose encore un, sinon deux enfants: peut-être les éloigna-t-il d'un cœur un peu moins léger qu'il n'avait fait les premiers; mais l'habitude était prise au logis et on l'avait trouvée commode. Si Rousseau eut alors la velléité, il n'eut pas le courage de réagir ; il lui restait la ressource d'apaiser sa conscience par de nouveaux sophismes : il en usera largement.

En continuant à suivre l'ordre des temps — ce qui nous permet de suivre aussi l'évolution qui a pu se faire dans l'âme de Rousseau sur sa façon de se juger lui-même, — nous trouvons en 1760 le fameux passage de V Emile qu'il faut transcrire ici : « Un père, quand il engendre et nourrit des enfants, ne fait en cela que le tiers de sa tâche. Il doit des hommes à son espèce ; il doit à la société des êtres sociables ; il doit des citoyens à l'État. Tout homme qui peut payer cette triple dette et ne le fait pas est coupable, et plus coupable peut-être quand il la paye à demi (il

veut dire, sans doute, quand il se borne à engendrer). Celui qui ne peut remplir les devoirs de père n'a pas le droit de le devenir (il avait dit le contraire à M'"^ Francueil). Il n'y a ni pauvreté, ni travaux, ni respect humain qui le dispensent de nourrir ses enfants et de les élever. Lecteur, vous pouvez m'en croire ; je prédis à quiconque a des entrailles, et néglige ces saints devoirs, qu'il versera longtemps sur sa faute des larmes amères et n'en sera jamais consolé. » (Emile, I).

On ne peut certes proclamer plus solennellement les devoirs de la paternité, ni prédire avec plus d'éloquence les remords qui assiégeront infailliblement le père qui ne remplira pas ces devoirs. Mais de quel père s'agit-il ici ? de Rousseau, ou d'un père quelconque ? Ils ne s'agit de Rousseau que pour les lecteurs avertis ; or de ces lecteurs, je n'en vois qu'un très petit nombre: ce sont les amis et les confidents de Rousseau, quatre ou cinq tout au plus. Quant aux autres, à ceux qui ne savaient pas, et c'était le public, aucun d'eux n'eut l'idée que Rousseau avait ici parlé de lui-même : singulier aveu que celui qui n'est compris que des gens à qui on n'a plus rien à avouer ! et n'est-il pas étrange qu'on en ait tant fait honneur à Rousseau ? Il a comme reconnu lui-même l'ambiguïté, on pourrait dire : la nullité de son aveu, lorsqu'il dit, dans ses Confessions, (P. II, 1. XII), que « le remords lui a arraché presque l'aveu public de sa faute au commencement de VEmile. » Mais pourquoi donc a-t-il écrit ce passage volontairement obscur ? j'en vois deux raisons. Ceux de ses amis qui connaissent sa vie privée sont devenus ses ennemis : s'ils allaient trahir son secret ? (et ils le feront plus tard, à l'en croire); il les aura devancés par cet aveu qui alors deviendra clair pour tous et partant méritoire, mais qui, s'ils se taisent, garde son sens général... et insignifiant. Ce n'est là, j'en conviens, qu'une pure supposition, qui peut être très fausse ; ce qui est une certitude, c'est que Rousseau prétend, par ce passage énigmatique, avoir reconnu hautement et comme publié sa faute, puisqu'il écrit pour le public ; or, l'ayant ainsi reconnue, il l'a expiée ; c'est sa théorie constante dans ses Confessions, Il dit ceci : « Le trait est si clair (il veut

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nous le faire juger tel, parce qu'il est éloquent) qu'après un tel passage, il est surprenant qu'on ait eu le courage de me la reprocher » (il parle de sa faute) (1).

Est-ce donc qu'il avait cessé lui-même de se la reprocher ? je crois, au contraire, qu'en dépit de ses théories et de ses sophismes, il la regrette de plus en plus au fond du cœur; car c'est bien son cœur cette fois qui parle dans sa lettre du 12 juin 1761, à la maréchale de Luxembourg. Il est, ou se croit mourant; il fait ses adieux à la maréchale, lui recommande Thérèse et il lui confesse sa faute: « de cette liaison sont provenus cinq enfants, qui tous ont été mis aux Enfants-Trouvés, et avec si peu de précaution pour les reconnaître un jour que je n'ai pas même gardé . la date de leur naissance. Depuis plusieurs années le remords de cette négligence trouble mon repos et je meurs sans pouvoir la réparer au regret de la mère et du mien. Je fis mettre seulement dans les langes de l'aîné une marque dont j'ai gardé le double ; il doit être né, il me semble, dans l'hiver de 1746 à 1747, ou à peu près. Voilà tout ce que je me rappelle. S'il y avait moyen de retrouver cet enfant, ce serait faire le bonheur de sa tendre mère; mais j'en désespère et je n'emporte point avec moi cette consolation. » N'insistons pas, puisqu'il l'avoue, sur sa coupable négligence, ni même sur son peu de mémoire : on oublie vite ce qui n'a été qu'un ennui passager, et chaque enfant qui lui naissait n'était guère plus que cela, comme il en convient lui-même dans ses Confessions. Ne retenons de cette lettre que le sentiment qui l'a dictée, et le mot de remords qu'il prononce enfin et qui assurément est sincère, car on ne ment pas quand on croit qu'on va mourir.

Nous savons, par les Confessions, que M""^ de Luxembourg fit faire des recherches aux Enfants-Trouvés, mais que ces recherches n'aboutirent pas. Elles aboutissaient bien rarement: a une trentaine seulement (aboutissaient) sur six à sept cents (2). »

(1) Il dit encore dans le Premier Dialogue : « On m'a dit qu'il {Rousseau) avait fait de ses fautes dans VÉmile l'aveu presque formel avec des regrets qui devaient naturellement lui épargner les reproches des honnêtes gens. »

(2) Bloch, op. cit., p. 99.

Rousseau, semble-t-il s'en consola bien aisément : « Je sens qu'il est trop tard et que mes mesures ont été mal prises. Il est juste que je porte la peine de ma négligence et le succès même de vos recherches ne pourrait plus me donner une salisfaction pure et sans inquiétude (10 août 1761). o II réfléchit, sans doute, que son premier né, le seul, hélas ! qu'on pouvait rechercher, aurait alors 14 ou 15 ans, et que ce serait bien tard pour se mettre à l'aimer, surtout si, comme il était à craindre, il avait mal tourné. Comme on le retrouve, dans ces graves circonstances, toujours indécis, souhaitant une chose et, aussitôt après, en redoutant les conséquences ! Sachons lui gré pourtant de ceci : convaincu qu'il va mourir, il a pensé à ses enfants et regretté sincèrement d'avoir été un mauvais père. Si, dans la lettre à M""' Francueil, et à la bien prendre, on pouvait, à travers les rodomontades, soupçonner ce regret, encore qu'inavoué, ici, dans la première lettre à la maréchale, c'est le remords même qui se manifeste ouvertement. Il y a donc eu, de l'une à l'autre lettre, et malgré les défaillances que j'ai signalées, un réel progrès moral, peut-être même quelque sursaut de la conscience : c'est qu'entre ces deux lettres Rousseau a écrit V Emile.

Il dit, dans sa lettre à M'"^ de Luxembourg : « les idées, dont ma faute a rempli mon esprit, o/?/ contribué en grande partie k me faire méditer le Traité d'éducation. On l'a cru sur parole et, exagérant encore sa pensée, on a souvent affirmé que c'était le remords qui avait fait de lui l'auteur de l'jÉmz'/e. J'ai déjà dit ailleurs pour quelles raisons, selon moi, Rousseau a écrit son Traité d'éducation, et pourquoi le remords ne me parait pas être une de ces raisons, en tous cas pas, comme Rousseau l'avance ici, la raison principale. Le contraire me semble plus vrai : ce n'est pas le remords qui lui a dicté son livre, mais c'est son livre qui a ravivé ses remords. Ne l'a-t-il pas comme reconnu lui-même dans ce passage des Confessions : « en méditant mon Traité d'éducation, je sentis que j'avais négligé des devoirs dont rien ne pouvait me dispenser. » (II, 12). Il n'était pas possible, en effet, qu'en traçant les devoirs des parents, il ne fît pas un retour sur

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lui-même. Voilà, dit-il en substance dans VEmile, ce qu'un père doit faire pour ses enfants. Mais moi-même, ne peut-il s'empêcher d'ajouter dans son for intérieur, qu'ai-je fait pour les miens? et, tandis qu'il écrit son livre, il mesure l'abîme qui sépare le père, tel qu'il doit être, du père qu'il a été ; « il sent » alors toute la grandeur de sa faute; et nous, qui connaissons son extraordinaire sensibilité, nous pouvons dire, sans crainte de nous tromper, qu'à la pensée de ses enfants il s'attendrit et il pleure. Il a dù pleurer encore, sur lui, en même temps que sur les siens, quand il a écrit, dans une lettre à M"™^ de Luxembourg, postérieure à l'achèvement de V Emile : oc le remords trouble mon repos. »

Cet attendrissement sur lui-même, qui est la forme ordinaire du remords chez les êtres, à la fois très sensibles et très égoïstes, je crois le reconnaître, en suivant toujours Vordre des temps, dans ce passage mélancolique d'une lettre à son amie, M"'^ Boy de la Tour — car c'est dans ses lettres, quand il ne se surveille pas, que nous avons sa vraie pensée — : « Votre meilleur médecin a été votre chère fille: j'en aurais besoin d'un pareil pour rendre la santé à mon pauvre cœur et à mon pauvre corps malades » (4 décembre 1765), Il se sent malheureux, mais c'est, en délinitive, parce qu'il se sait coupable et, de tous ces passages, nous pouvons donc conclure qu'en écrivant VÉmile, et à mesure qu'il l'écrivait, il est devenu meilleur : aux accents de son éloquence et de sa prédication morale, ce n'est pas seulement la conscience de ses innombrables lecteurs, c'est aussi sa propre conscience qui s'est émue et qui, cette fois, a parlé haut et clair. C'est précisément, je crois, parce qu'elle ne se taira plus, qu'il va entasser dans les Confessions et dans les Rêveries, tous ces beaux sopliismes par lesquels il essaiera de lui donner le change ; car à qui songeait-il donc, si ce n'est à lui-même, quand il écrivait dans VEmile (I. IV) : « ce n'est que quand on marchande avec la conscience qu'on a recours aux subtilités du raisonnement ? »

Parlons d'abord des Confessions, car c'est quatre ans seulement après la précédente lettre à M'"" Boy de la Tour qu'il a écrit, à

Monquin, en 1769, la seconde partie des Confessions où, pour la première fois (au livre vu), il entretient le lecteur de ses enfants. Le passage est connu : Rousseau a pour commensaux, à la table d'hôte de M'"^ La Selle, des libertins qui se vantent à haute voix de peupler les Enfants-Trouvés. Il a son premier enfant et, faisant ce qu'il voit faire aux autres, il l'envoie à l'hospice. L'année suivante, il agit de même. Le fait invoqué par Rousseau, ce mauvais exemple donné par ses compagnons de table, est-il vrai ? Il n'y a aucune raison d'en douter; les mœurs du temps nous sont connues et nous savons de plus que « les abandons d'enfants au xviii* siècle étaient extrêmement nombreux; à Paris, on en comptait environ 6.000 par an (1). » Il va de soi d'ailleurs que l'exemple donné par d'autres n'est pas une excuse. Rousseau écrit, parlant de l'abandon de son premier enfant : « Je m'y déterminai gaillardement sans le moindre scrupule. » Quand il abandonne le second « sans plus de réflexion », nous sommes en 1748. Or, quelques mois après il va écrire son Discours sur les lettres qui est comme un hymne à la vertu. Sans doute on peut écrire un pareil Discours sans être un homme irréprochable; mais, qu'il me soit permis de le répéter, on ne peut pas l'écrire si l'on n'a pas plus de sens moral que les jeunes fous que Rousseau ne fait, dit-il, qu'imiter ; car ce Discours, j'ai montré ailleurs à quel point il est l'œuvre personnelle et sincère de Rousseau. Si donc Rousseau tient à nous persuader qu'il a mis le plus allègrement du monde ses deux enfants à l'hospice, c'est parce qu'il sait très bien qu'une faute, dont il n'aurait pas même eu conscience, nous paraîtra infiniment moins grave et que nous serons moins pressés de la lui reprocher. Nous savons, en effet, que personne ne s'entend mieux que lui à atténuer une faute, tout en l'avouant. Mais pourquoi, au fait, a-t-il cru devoir l'avouer? Peut-être parce qu'il en avait été publiquement accusé par le Sentiment des citoyens, qui avait paru cinq ans auparavant.

En 1750, trois ans donc après le premier, Rousseau a un troi-

(1) C. Bloch : op. citai., 99.

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sième enfant : le mauvais exemple donné par les verts galants de chez M™® La Selle est trop loin, l'argument qu'en a tiré Rousseau ne peut plus servir, il faut trouver autre chose; il le faut d'autant plus que Rousseau vient de publier son premier DiscourSy qui est l'œuvre d'un esprit sérieux et même austère. De plus, l'auteur du Discours, qui va inaugurer ci sa réforme », se préoccupe dès lors de mettre ses actions d'accord avec ses principes, préoccupation qui lui fait du reste honneur, puisqu'elle suppose tout au moins qu'il s'est aperçu, et qu'il souffre, de l'écart qu'il y a entre sa morale et sa moralité. Aussi, pour expliquer l'abandon de son troisième enfant, ce n'est plus le ton badin de tout à l'heure qu'il va prendre, c'est la voix grave du moraliste : « trop sincère avec moi, trop fier au dedans pour vouloir démentir mes principes par mes œuvres, je me mis à examiner la destination de mes enfants. » Seulement, au lieu d'un examen sincère, il entame un beau discours, assez ridicule, sur sa « religion pure, éternelle comme son Auteur », et sur son « amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste », lequel amour ne peut évidemment pas s'accorder avec « la dépravation qui fait fouler aux pieds le plus doux des devoirs. » Il le dit donc hautement : (( Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n'a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. » Il se dépêtre, comme il peut, de cet amphigouri, en distinguant sa raison de son cœur. Son cœur lui a dit plus d'une fois qu'il s'était trompé, mais sa raison lui a dit et prouvé le contraire : en destinant ses enfants à devenir ouvriers plutôt qu'aventuriers, il a cru faire « un acte de citoyen et de père », et c'est avec le plus grand sérieux qu'il nous répète ce qu'il a dit jadis à M'"^ Francueil : « Je me regardai comme un membre de la république de Platon » — à Paris, sous Louis XV 1 II s'applaudit donc d'avoir si bien pourvu au sort de ses enfants : « J'ai souvent béni le ciel (Sganarelle, le ciel I) de les avoir garantis par là du sort de leur père. »

Mais il a beau s'ingénier : il ne réussit pas à se convaincre luimême. Acceptons sa distinction de tantôt : nous dirons alors que « sa raison » ne parvient pas à faire taire « son cœur », c'est-

à-dire, au fond, sa conscience. La preuve, c'est qu'il va nous donner de sa conduite des raisons nouvelles, et même ce qu'il appelle « les raisons déterminantes » : il avait donc cru les devoir taire dans sa lettre à M'"^ Francueil? mais il va se rattraper dans les Confessions et surtout dans les Rêveries : « Je frémis, dit-il, de livrer mes enfants à cette famille mal élevée (celle de Thérèse), pour en être élevés encore plus mal. Les risques de l'éducation des Enfants-Trouvés étaient moindres. » (Confessions, II, 9). Cette famille des Le Vasseur, qui n'est ici que mal élevée, va devenir une abominable famille sept ans plus tard dans la neuvième Promenade : c'est que, à cette date, Rousseau, âgé de soixante-quatre ans, s'attriste de vieillir seul (je le montrerai tout à l'heure); « son cœur » regrette plus amèrement sa faute et il en appelle encore à « sa raison » pour se démontrer à lui-même qu'après tout il a bien fait de ne pas livrer ses enfants aux Le Vasseur : « hors d'état de les élever moi même, il aurait fallu les laisser élever par leur famille qui en aurait fait des monstres. Je frémis encore d'y penser : ce que Mahomet fit de Séide n'est rien auprès de ce qu'on aurait fait d'eux à mon égard (dans Mahomet, de Voltaire, Séide croit servir Dieu en égorgeant son père!), les pièges qu'on m'a tendus là-dessus dans la suite me confirment assez que le projet en avait été formé. A la vérité, j'étais bien éloigné de prévoir alors ces trames atroces; mais je savais que l'éducation pour eux la moins périlleuse était celle des Enfants-Trouvés, et je les y mis. Je le ferais encore, avec bien moins de doute aussi, si la chose était à faire. »

N'avait-il, d'ailleurs, comme il le dit, que l'alternative de mettre ses enfants chez les Le Vasseur ou aux Enfants-Trouvés ? Nous savons par lui que M™*^ d'Epinay, puis M'"^ de Luxembourg avaient offert de s'en charger; et lui-même n'aurait-il pas pu vraiment en garder chez lui l'un ou l'autre dans l'espace de huit années (1747 à 1755) ? Sa « situation », on l'a vu, s'était améliorée entre le premier et le cinquième enfant, et il n'a pas toujours été, comme il l'affirme ici, « hors d'état » de nourrir et d'élever au moins l'un d'entre eux. Quant aux Le Vasseur, étaient-ce donc de si vilaines gens, même à ne les juger que d'après les Confessions^

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— et Rousseau avait intérêt à les faire mal juger. Que leur reproche t-il en somme? Quand il hérita du bien de sa mère, lequel ne devait pas être lourd (son père n'en tirait qu'un « petit revenu ))), toute la tribu des Le Vasseur accourut à la pâlée: « sœurs, fils, filles, petites-filles, tout vint » par le coche d'Orléans pour avoir part au gàleau par la main de Thérèse, qui « était en proie à sa famille». Ces Le Vasseur étaient donc, à prendre à la lettre le récit même des Confessions, des grugeurs et des afi'amés : on ne voit pas qu'il aient été « des monstres». Il y a bien un certain frère de Thérèse qui vola peut-être à Rousseau «quarantedeux chemises de belle toile » ; mais Rousseau lui-même n'a fait que « le soupçonner ». Quant au père Le Vasseur, si l'on en croit Rousseau, ancien officier de la Monnaie d'Orléans, «c'était un vieux bonhomme très doux. »

Reste le Lieutenant-criminel : c'était le nom que donnait à sa femme le timide M. Le Vasseur. Sans m'intéresser plus que de raison à M™'' Le Vasseur, je ne puis m'empêcher d'indiquer en passant qu'on est peut-être injuste envers elle; car il n'est pas de règle qu'on juge une belle-mère sur l'unique témoignage de son gendre, ou de son quasi-gendre. Qu'elle voulût «diriger » sa fille, et même la monter contre Rousseau, ce sont là querelles de ménage où je n'ai garde d'entrer. Mais il est avéré, de par les Confessions, que M'"^ Le Vasseur « ne manquait pas d'esprit», et qu'elle devait aussi avoir des manières puisqu'elle avait, disait-elle, été «jadis élevée auprès de la marquise de Monpipeau (1). » Ce qui n'est pas moins sûr, c'est qu'elle savait se rendre utile : « elle nous épargnait, dit Rousseau, un domestique; elle venait tous les matins allumer mon feu et faire mon petit service. » Elle lui tenait même lieu de secrétaire : Rousseau, qui avait tourné et retourné dans sa tête, pendant ses insomnies, les belles périodes de son Discours sur les Lettres, et qui craignait de les perdre en s'habillant, les lui dictait de son lit, ce qui dénotait bien chez elle quelqu'instruction. A mainte

(1) Elle pouvait dire vrai : les Le Vasseur étaient d'Orléans et le Château de Monpipeau était, paraît-il, situé à quatre lieues d'Orléans (Mémoires de Dufort de'cheverny, 1886, I, 278).

JEAN-JAGQUËS ROUSSEAU

reprise, Rousseau lui reproche d'avoir accepté les libéralités de ses amis: c'est que les modiques salaires de Thérèse, que Rousseau lui abandonnait, ne lui suffisaient sans doute pas pour se nourrir elle et son mari ; et elle ne pouvait travailler elle-même, puisqu'en 1757 Diderot lui donne quatre-vingts ans. Elle acceptait les dons de M"»® Dupin, de M'"^ d'Épinay et de Grimm en cachette, et «cet air de mystère» déplaisait fort à Rousseau: c'est qu'elle connaissait « les principes » de Rousseau, qui détestait les cadeaux, parce qu'il y voyait des aumônes déguisées qui l'humiliaient; mais la fierté de Rousseau ne lui donnait pas du pain. Quant il quitta l'Hermitage et alla se loger à Mont-Louis, Rousseau trouva l'occasion bonne pour se débarrasser de la vieille et «de sa terrible avaloire». Animé, à ce moment de sa vie, d'un courage qu'il ne se connaissait pas et que lui avait soufflé son indignation contre Grimm et M™^ d'Épinay, il donna bravement son congé à M'"^ Le Vasseur, malgré les prières de Thérèse, la mit dans le coche qui allait à Paris et lui promit d'ailleurs «de pourvoir à sa subsistance autant qu'il lui serait possible » ; prudente restriction qu'on ne peut certes lui reprocher, mais qui nous explique très bien cette pension que Grimm et M"'^ d'Épinay faisaient à M"^« Le Vasseur et qui a embarrassé tant de critiques : on lui venait en aide parce qu'elle n'avait pas assez pour vivre avec ce que Rousseau nous dit« qu'il lui donnait de son côté.» Avant de prendre nous-mêmes congé d'elle, et puisqu'elle ne nous intéresse que par rapport à Rousseau, nous pouvons parfaitement admettre, sur la foi des Confessions, que, lorsqu'il fut question de mettre les enfants à l'hôpital, elle fut la complice et peut-être même la mauvaise conseillère de Rousseau. Besoigneuse comme elle était, elle insista pour qu'on ne gardât pas au logis une coûteuse «marmaille», c'était, paraît-il, son mot. Maintenant, dans cet abandon des enfants, quel fut le rôle de la mère ? c'est ce qu'il vaut la peine d'examiner d'un peu près, parce que, selon que Thérèse a poussé ou résisté à Tabandonnement, la culpabilité de Rousseau en peut être atténuée ou aggravée.

On s'est souvent appuyé, pour incriminer Thérèse, sur deux

LES ENFANTS DE ROUSSEAU

passages des Confessions (II, 9). Dans l'un, Rousseau s'exprime ainsi : « Le doux caractère de cette bonne fille me parut si bien convenir au mien, que je m'unis à elle d'un attachement à l'épreuve du temps et des torts, et que tout ce qui l'aurait dû rompre n'a jamais fait que l'augmenter. On connaîtra la force de cet attachement dans la suite, quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères, sans que, jusqu'au moment où j'écris, il m'en soit échappé jamais un mot de plainte à personne. » Il me paraît impossible que, dans ce passage obscur (et peu généreux), Rousseau ait voulu parler de ses enfants et donner à entendre, comme on l'a souvent dit, que c'est Thérèse qui les a exilés. D'abord quand il exposa son premier enfant (et c'est le premier abandon qu'il faut surtout considérer), Rousseau n'était nullement (V au fort de ses misères » ; il venait de prendre du bon temps et (( d'engraisser » à Ghenonceaux ; ensuite il est évident qu'il pense ici à des injures faites à sa personne, peut-être à quelque trahison de Thérèse, vraie ou imaginaire, « au fort » de ses démêlés avec Grimm ou tel autre de a. ses ennemis ». Dans tous les cas, ce passage énigmatique, que Rousseau n'a jamais éclairci, et sur lequel je reviendrai, ne peut pas être invoqué contre Thérèse dans cette question des enfants, puisqu'il n'est pas parlé d'eux.

Dans l'autre passage, nous voyons Thérèse en proie à son avide famille, « livrée à sa mère et aux siens la pauvre fille se laissait dévaliser et gouverner; leur avidité leur fut moins ruineuse que leurs conseils ne lui furent pernicieux ». Ce qui signifie, dit-on : « La famille de Thérèse n'a pas voulu que Thérèse eût d'enfants. Lui obéissant toujours et craignant peut-être que sa famille ne les assassinât (1), Thérèse m'ordonna de les abandonner. Partie par amour pour elle, partie pour ne pas avouer que je lui obéissais comme elle obéissait à sa famille, je n'ai jamais voulu dire que c'était elle qui avait exigé leur sacrifice (1). » Croire que, si les choses s'étaient passées ainsi,

(1) Jules Lemaître : J.~J. Rousseau, p. 68. (Lemaître cite ici et prend à son compte cette appréciation-de Faguet).

Rousseau n'en aurait rien dit et aurait ainsi assumé une responsabilité qui revenait à Thérèse et à sa mère, c'est lui prêter une générosité dont il n'a jamais fait preuve dans ses Confessions. Il n'a pas voulu avouer qu'en celte affaire il n'avait fait que céder? — Mais en vingt endroits des Confessions \\ convient de sa faiblesse et de son manque de courage. 11 n'a pas voulu faire tort à Thérèse, fidèle à sa tactique constante de ne jamais mal parler d'elle? — Mais pourquoi ne pas admettre simplement que, s'il n'a jamais dit de mal de Thérèse, c'est qu'il n'avait pas à en dire (1) ?

Que Thérèse ait joué peut-être, dans les brouilles de Rousseau, un fâcheux rôle que j'essaierai de discuter plus loin, mais par des citations et des faits précis, il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de la soupçonner, sans preuves, d'avoir imposé plutôt que subi l'exil de ses enfants. Or, les Confessions disent formellement, qu'en cette circonstance, elle a obéi et non ordonné à Rousseau : « le seul scrupule que j'eus à vaincre fut celui de Thérèse, à qui j'eus toutes les peines du monde de faire adopler cet unique moyen de sauver son honneur. Sa mère était venue à mon secours et elle se laissa vaincre. » Et, dans un autre passage plus explicite encore : pour le second enfant, (( même expédient, au chiffre près qui fut négligé. Pas plus de réflexion de ma part, pas plus d! approhalion de celle de la mère : elle obéit en gémissant. » Il écrit dans les Rêveries, alors qu'il ne songe qu'à s'excuser : « il aurait fallu les laisser élever par leur mère qui les aurait gâtés y> : elle tenait donc à les garder I

Si l'on objecte que tout cela est écrit pour le public et en vue d'innocenter Thérèse, qu'on se rappelle alors cette phrase de sa lettre confidentielle à la maréchale, du 12 juin 1761 : « s'il y avait moyen de retrouver cet enfant, ce serait faire le bonheur de sa tendre mère. » Que si enfin tout cela ne parait pas décisif, parce qu'on peut, dans tout cela, supposer à Rousseau le louable

(1) Il s'exprime ainsi sur son compte : « Il faut tout dire (et l'on sait qu'il dit tout): je n'ai dissimulé ni les vices de ma pauvre maman, ni les miens; je ne dois pas faire plus de grâce à Thérèse ». Or, que va-t-il lui reprocher? son refroidissement à son égard en 17G2.

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désir de gagner à Thérèse quelque sympathie, voici donc, pour ainsi dire, Rousseau et Thérèse en tête-à-téte dans la lettre que Rousseau a écrite, pour Thérèse seule, le 12 août 1769. Thérèse a songé à le quitter, et, tout en la laissant libre, il frémit à l'idée de vivre sans elle. Pour la retenir, va-t-il, comme c'en serait le cas, lui rappeler que c'est pour lui plaire qu'il a jadis consenti à exiler ses enfants ? il lui dit seulement ceci : « nous avons des fautes à pleurer et à expier. » Me permeltra-t-on, enfin, d'ajouter à toutes ces citations un argument purement psychologique, dont on appréciera la valeur? On a vu que Rousseau a très sincèrement et, je crois, très amèrement, regretté sa faute. Si c'était Thérèse qui la lui eût fait commettre, si c'était elle qui l'eût forcé à se séparer de ses enfants, il lui en eût certainement gardé rancune, et il se fût insensiblement détaché d'elle : au lieu de cela, il a resserré, on le sait, le lien qui l'attachait à elle, car la lettre dont je parlais plus haut, il l'a adressée à « Madame Rousseau. »

C'est donc bien Rousseau, comme il le dit expressément dans les Confessions^ qui, de lui-même, a proposé et fait accepter à Thérèse l'abandon des enfants, et cela, sans y avoir été contraint par M™^ Le Vasseur: celle-ci n'avait pas sur lui tant d'empire : ne lui a t-il pas à Montlouis signifié son congé en dépit de Thérèse? En combinant certains traits épars dans les Co/ï/"e5szo/75, on peut aisément reconstruire la scène de l'abandon : quand vient le premier enfant, Rousseau a hâte de s'en débarrasser ; Thérèse, qui est « douce » et aimante (ne l'a-t-elle pas prouvé par son invincible attachement à Rousseau?), veut garder son enfant. Rousseau, qui a sur elle tout l'ascendant que lui donnent sa culture supérieure et son éloquence, lui parle de « son honneur » à sauvegarder, de l'impossibilité où ils sont dans leur « misère » de nourrir cet enfant qui sera beaucoup mieux soigné à l'hospice ; la mère Le Vasseur, qui sait par expérience ce que coûte « la marmaille », soutient Rousseau ; et Thérèse qui élnil, disent les Confessions, « accoutumée à fléchir devant sa mère », et j'ajoute : devant Rousseau, « obéit en gémissant. »

Quant à « la raison déterminante » de Rousseau, elle ne peut

être celle qu'il n'a cessé d'alléguer, et que de trop complaisants biographes ont à leur tour un peu naïvement invoquée pour pallier sa faute, à savoir la nécessité « dans sa situation, de laisser élever ses enfants par une famille qui en aurait fait des monstres. » D'abord « sa situation » nous l'avons assez montré, n'était pas misérable au point de lui imposer l'exil de ses cinq enfants : son ami Diderot n'était pas plus riche que lui,. et il a bien élevé sa fille. Quant à la famille de Thérèse, elle se réduisait, en fait, à la mère Le Vasseur : comment la pauvre vieille se serait-elle chargée des enfants de Rousseau, elle qui ne pouvait pas, sans le secours d'autrui, se nourrir elle-même? Rousseau pouvait garder ses enfants au logis : il n'y avait pas de danger qu'elle lui disputât le soin de a les élever. » Ce n'est donc pas la peur de les voir mal « éduquer » par la mère Le Vasseur qui a été pour lui, comme il le dit, « la raison déterminante. » Cette raison fut plus simple et moins avouable : avoir des bambins à surveiller, c'était là un trop gros embarras pour un homme qui, il nous l'a dit cent fois, avait horreur de toute espèce de gêne, et dont le plus grand souci était de s'affranchir de toute obligation, aussi bien familiale que mondaine. Entendez son soupir de délivrance, quand il a quitté Paris pour l'Hermitage : « me voilà donc enfin chez moi, dans un asile agréable et solitaire, maître de couler mes jours dans cette vie indépendante » : et indépendante même de Thérèse, car, comme il l'a dit à M"^"" Francueil, « il ne lui convient pas de contracter un engagement éternel, et jamais on ne lui prouvera qu'aucun devoir l'y oblige. » Dans cette lettre sophistique à M^^ Francueil, il n'y a au fond qu'un mot de vrai, qui est celui-ci : « Si j'étais contraint au métier d'auteur (or, il ne songe qu'à cela, après le succès de son premier Discours), comment les soucis domestiques et les tracas des enfants me laisseraient-ils dans mon grenier la tranquillité d'esprit nécessaire pour faire un métier lucratif ? » Et il est vrai qu'il avait besoin, pour écrire, de beaucoup de tranquillité d'esprit : c'est même en partie pour cela qu'il '^tenait tant à vivre loin de Paris. Bernardin de Saint- Pierre nous raconte que, « quand il composait ses ouvrages, il

LÈS ENFANTS t)E ROUSSEAU

était des semaines entières sans parler à sa femme. » Evidemment le babil des enfants ne l'aurait pas laissé méditer en paix, comme faisait « cette bonne fille » de Thérèse.

Mais alors voilà son excuse I s'il avait gardé ses enfants, il n'aurait pas écrit ses chefs-d'œuvre ; ce n'est donc pas à nous, qui avons le bonheur de le lire, de lui reprocher d'avoir sacrifié les uns aux autres, c'est-à-dire : les enfants aux chefs-d'œuvre. Ainsi le défendent d'intrépides Rousseaulâtres : tel, par exemple, Musset-Pathay, qui estime que « la raison nous prescrit de prendre dans un événement contrariant (sic) et malheureux (l'abandon des enfants) les compensations (les chefs-d'œuvre) qui nous sont offertes » ; et tel encore Pelitain, qui fait le beau raisonnement que voici : « Une fois entré dans la carrière des lettres, Rousseau se sentait appelé à des travaux et des devoirs de l'ordre le plus relevé, qui ne se conciliaient pas avec les soins importuns et vulgaires qu'impose à un père sans fortune le besoin d'élever et de nourrir ses enfants. La seule question ici est de savoir s'il vaudrait mieux qu'il y eût dans le monde cinq personnes de plus portant le nom de Rousseau, nourries et élevées par leur père, et que VHéloïse et l'Émi'/e n'eussent pas été faits ; en un mot, si Rousseau, nous ayant chargés de ses enfants, nous a donné le dédommagement dont il se flattait (1).» Ainsi est simplifiée la question des enfants : ce n'est plus qu'une question d'arithmétique ; et, comme Rousseau nous a «chargés» de cinq enfants, et qu'il a exactement écrit cinq grandes œuvres, il nous a bien donné « le dédommagement » qu'il nous devait : il n'y a que ses enfants qui n'aient pas été « dédommagés » ; car il est plus que probable, qu'au sortir de l'hospice, ils n'ont pas eu le plaisir de lire ses œuvres.

Est-il possible pourtant de trouver quelque raison meilleure et vraiment sérieuse qui puisse excuser Rousseau? non : envoyer ses enfants à l'hospice et ne plus se soucier d'eux est un crime irrémissible ; il ne faut pas chercher à excuser Rousseau. On ne peut que se demander pourquoi il a agi comme il a fait. Avant

(1) Musset- Pathay : Hist . de la vie et des oiwraqes de J.-J. Rousseau, I, 212. — Petitain : édition de Rousseau, 1819, Confessions, p. 186, note.

tout, il n'a pas cru si mal faire; car s'il n'a jamais perdu, comme j'ai cru pouvoir le dire, tout sens moral, il est certain que, lorsqu'il a commis sa première mauvaise action, je veux dire lorsqu'il a envoyé son premier enfant à l'hôpital, sa moralité était pourtant des plus basses : c'était la moralité d'un bohème qui, après avoir été trop négligé par un père frivole, et après avoir vécu dans l'avilissante intimité d'une aventurière, avait eu, d'une femme qui n'était pas sa femme, des enfants auxquels il ne se croyait pas tenu de s'intéresser, puisqu'ils n'étaient après tout que des bâlards : et s'il les avait mis à l'hôpital, c'est un peu aussi parce que, à partir des Charmettes, il avait pris l'habitude de vivre chez les autres et de se faire lui-même hospitaliser. Voilà ce qui peut expliquer et, je crois, atténuer un peu sa faute ; mais, à mon sens, ce qu'il y a de mieux à dire en sa faveur, c'est que, à mesure qu'il avançait en âge et en moralité, il s'est de plus en plus senti coupable, et un jour est venu où, malgré les sophismes qu'il continuait d'inventer, il n'a cessé de gémir sur lui-même et sur la juste punition de son crime.

Ce n'est pas dans les confessions explicites de sa faute, faites pour le public, et gâtées par des restrictions et des sophismes, qu'il faut chercher ses vrais sentiments : c'est dans ses aveux involontaires, dans tel cri qui lui échappe, dans quelque retour brusque et imprévu sur lui-même. C'est, par exemple, en 1762, dans VEmile (1. IV), cette remarque inattendue, à propos de la pitié qui subsiste même chez les méchants : « on parle du cri du remords qui punit en secret des crimes cachés et les met si souvent en évidence. Hélas I qui de nous n'enlendit jamais cette importune voix ? on parle par expérience et l'on voudrait étouffer ce sentiment tyrannique qui nous donne tant de tourment. » C'est, plus tard, dans une lettre datée de Monquin (à M. L. C. D. L., 12 octobre 1769), des félicitations qui, commencées sur le ton qui convient à la circonstance, sont brusquement coupées par une réflexion mélancolique : « Vous me parliez. M., du nouveau-né, dont je vous fais mes cordiales félicitations. Que vous êtes heureux de voir les plaisirs paternels se multiplier autour de vous I Je vous le dis, et bien du

LES ENFANTS DE ROUSSEAU

fond du cœur, quiconque a le bonheur de pouvoir remplir des soins si chers, trouve chez lui des plaisirs plus vrais que tous ceux du monde et les plus douces consolations dans l'adversilé. Heureux qui peut élever ses enfants sous ses j^eux I » Plus tard enfin, dans les dernières années de sa vie, allant un jour se promener solitaire à Clignancourt, il se sent tout à coup saisir les genoux par un petit enfant qui « le regarde d'un œil familier et caressant » ; et, tout ému, il se dit à lui-même : « c'est ainsi que j'aurais été trailé des miens » (Neuvième Promenade). Il a beau vouloir nous prouver, dans la même page, que l'éducation des Enfants-Trouvés était pour ses enfants « la moins périlleuse », et qu'il agirait encore de même, « si la chose était à faire. » Nous en croyons plutôt ce démenti émouvant qu'il se donne involontairement à lui-même quelques lignes plus bas : « oh ! si j'avais encore quelques moments de pures caresses qui vinssent du cœur, ne fût-ce que d'un enfant encore en jaquette, et si je pouvais voir encore dans quelques yeux la joie et le contentement d'être avec moi ; de combien de maux e.t de peines ne me dédommageraient pas ces courts mais doux épanchements de mon cœur (1) ! »

Ce qu'il pensait, en fin de compte, et quand il était tout à fait sincère avec lui-même, de tous ces beaux prétextes par lesquels il s'efforçait de séduire ses lecteurs et de se tromper lui-même, il va nous le dire dans une phrase de sa lettre à Saint-Germain (du 26 février 1770) ; cette phrase, on va le voir, est enfin nette et péremptoire ; c'est, après tant de restrictions fâcheuses à ses demi-aveux, la phrase que nous attendions et c'est aussi par elle, qu'il convient, si l'on veut être juste, de clore toute discussion sur ce triste sujet : « loin de m'excuser, je m'accuse et, quand ma raison me dit que j'ai fait dans ma situation ce que j'ai dû faire, je la crois moins que mon cœur qui gémit et qui la

(1) Qu'on lise aussi ce passage de sa Quatrième Promenade : « Jamais l'instinct moral ne m'a trompé ; s'il se tait quelquefois devant mes passions dans ma conduite, il reprend bien son empire dans mes souvenirs : c'est là que je me juge moi-même avec autant de sévérité peut-être que je serai jugé par le souverain Juge après cette vie. »

dément. » Nous l'avons donc jugé comme il se jugeait lui-même au fond de sa conscience ; el pourtant notre dernier mot à son égard doit être un mot de pitié. Si, en effet, pour avoir négligé ce qu'il appelle lui-même, dans cette lettre à Saint-Germain, « le premier et le plus saint des devoirs de /a nature », il a été un père dénaturé, nous devons aussi nous souvenir que par ses remords, et je suis tenté de dire ; grâce à ses remords, il a été un père malheureux.

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