LE RETOUR EN FRANCE : TRYE ET BOURGOIN LE MARIAGE AVEC THÉRÈSE
Le 21 mai 1767 Rousseau, en proie, l'on s'en souvient, à un véritable délire, disait enfin adieu à cette Angleterre maudite où il était venu chercher, un an auparavant, l'indépendance et le repos, et où il s'était vu, ou, plus exactement, où il s'était cru trahi et persécuté, et même emprisonné, pour le reste de sa vie. Embarqué le 21 au soir à Douvres, il aborde le 22 à Calais. Mais de Calais où ira-t-il ? il n'en sait rien. Dans son désarroi, il n'a songé qu'à fuir l'Angleterre et à revoir le pays qu'il a passé son temps à critiquer — et à regretter; car, comme il le dira bientôt : « L'air de France est, de tous les airs du monde, celui qui convient le mieux à mon corps et à mon cœur ; et, tant qu'on me permettra d'y vivre en liberté, je ne choisirai point d'autre asile pour y finir mes jours » (au marquis de Mirabeau, 28 janvier 1768). Mais précisément cette liberté de vivre en France lui sera-t-elle laissée ? il y est toujours « décrété » ; et, d'autre part, avec l'Angleterre, il s'est fermé la Suisse; il songe alors, malgré ce l'immensité du trajet », à Venise, qu'il connaît, et où il entrevoit ce « repos stable » qu'il cherche partout, et que son instabilité d'esprit l'empêche de trouver nulle part.
En attendant, il se dirige vers Paris pour sonder le terrain, et voir si « un court séjour n'y déplairait pas. » Chemin faisant,
Bibliographie : Servan : Réflexions sur les Confessions de J.-.J. Roussean, 1783. — Bachaumont : Mémoires secrets, III. — Lettres du marquis de Mirabeau à Rousseau, dans J -J. Rousseau, ses amis et ses ennemis, de Streckeisen-Moultou. — A. Ducoin ; Trois mois de la vie de Rousseau (juillet-septembre 1768), 1852. — Fochier : Séjour de J.-J. Rousseau à Bourgoin, 1860. — De Loménie : Les Mirabeau, 1879, II. — Brissot : Mémoires (édit. Perroudj, I. — E, Ritter : Nouvelles Recherches sur J.-J. Rousseau {Revue des Deux Mondes, 1" septembre 1897). — Lettres inédites de Rousseau, publiées par Philippe Godet : Revue des Deux Mondes, septembre 1908.
il s'arrête à Amiens (le 25 mai), où il est « fort couru et fort célébré (1). » 11 s'y rencontre avec le plus illustre des Amiénois de ce temps, l'aimable auteur de Fer/- Ferf, qui depuis..., suivant les vers du Pauvre Diable, « de petit badin » était devenu « dévot ». Gresset avait jadis, comme Rousseau, fort irrité Voltaire par une Lettre sur la Comédie, parue en 1759, un an après la Lettre à d'Alembert sur les Spectacles ; et, comme il avait fait avec Rousseau, Voltaire avait vengé le théâtre sur les épaules de « ce petit polisson de Gresset. » Rousseau et Gresset avaient donc, sur Voltaire et le théâtre, un sujet naturel d'entretien : mnis s'entretinrent-ils vraiment? Il est permis d'en douter, si l'on en croit une anecdote, d'après laquelle Rousseau aurait rencontré Gresset chez une tierce personne, se serait montré assez taciturne, et aurait dit à Gresset, en le quittant : « Vous voyez bien. Monsieur, qu'il n'est pas si facile de faire parler un ours qu'un perroquet (2). »
Le 3 juin il quittait Amiens ; les honneurs publics qu'on avait voulu lui rendre (on s'était proposé, dit Bacliaumont, de lui offrir les vins de ville), l'ont forcé, écrit-il à Du Peyrou (le Parlement veillait), de s'éloigner au bout de huit jours. Il s'arrêta à Saint-Denis, à l'hôtel des Trois Maillets, sous le nom de Jacques; et, le lendemain, il s'installait dans une maison de campagne à Fleury, près de Meudon, d'où il écrivait aussitôt au propriétaire, le marquis de Mirabeau, l'auteur de VAmi des hommes et le père, comme on sait, du grand orateur; « l'air, la maison, le parc, le jardin, tout est admirable, » Comment donc élait-il devenu l'hôte du marquis de Mirabeau ?
Le marquis était grand admirateur de Rousseau : «le seul écri-
(1) Bachaumont : Mémoires secrets, III, 197.
(2) Il y a, sur cette entrevue de Rousseau et de Gresset, uue autre version : Rousseau aurait dit à Gresset, en prenant congé de lui : « Je suis persuadé qu'avant de m'avoir vu, vous aviez de moi une opinion bien différente; mais vous faites si bien parler les perroquets qu'il n'est pas étonnant que vous sachiez apprivoiser les ours. » M. Wogue, dans son livre sur Gresset (1894), penche pour la première version, qui est, en effet, plus conforme au caractère de Rousseau. Aux sources qu'il indique, on peut ajouter celle-ci, qu'il a omise : Rousseau dit à Gresset : « M. Gresset, vous avez fait parler un perroquet, mais vous ne ferez jamais parler un ours ». {Journal de Partis, 1787).
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
vain de profession que je connaisse estimable de notre temps », disait-il de Jean-Jacques dès 1761 (1). Pour lier amitié avec lui, et un peu aussi pour avoir la gloire de le convertir à la doctrine des Économistes, dont il s'était fait le fervent apôtre, il était très désireux de l'attirer chez lui ; et il attendait le moment propice pour faire à l'éternel vagabond ses offres d'hospitalité, ou, comme il l'écrira à Rousseau, il attendait, « pour offrir le mouchoir, que le front fut en sueur. » Sa première lettre à Rousseau, très longue (treize pages in-octavo), est du 27 octobre 1766. C'est donc qu'il estimait que la retentissante querelle avec Hume était le bon moment pour offrir ses services, car VExposé succinct, de Hume, est de septembre 1766.
Rien n'est plus fou et, en même temps, plus judicieux et plus fin, que les lettres de Mirabeau à Rousseau (en tout : vingt-cinq lettres ou billels). C'est un fouillis où, par endroits, on ne voit goutte, l'auteur s'enibrouillant dans ses pensées obscures sur l'accroissement ou la diminution du produit net, et se noyant dans ce qu'il appelle a les flots mêlés de sa volubilité » ; le tout, écrit à la diable ou, comme il s'exprime lui-même, en un « griffonnage dégingandé comme pantin (2). » Puis, par endroits, le bon sens et la franchise, un bon sens fourré de malice, et une rude et très perspicace franchise, éclatent tout à coup, et le fouillis s'éclaire, et l'on voit à plein certains replis du caractère de Jean-Jacques dans lesquels aucun contemporain n'a si bien pénétré que le marquis de Mirabeau. Il lui dira, par exemple, dès sa première lettre : « Vous êtes plus attaché à là société que tout autre ; vous en avez fui... les embarras, les dégoûts ; mais vous avez toujours travaillé pour elle; en un mot vous avez beaucoup vécu dans l'opinion des autres. » Son tort est donc, et son malheur, de s'être obstiné à vivre seul : « la solitude était votre maîtresse, vous l'avez prise à femme. » Il faudrait aussi que Rousseau suivît la méthode du marquis, qui « n'est pas de mettre la sensibilité à l'avant-garde, mais de la tenir au corps
(1) De Loménie : La comtesse de Rocbefort et ses amis, 1870, p. 111.
(2) Toutes ces lettres du ninrquis de Mirabeau à Rousseau out été publiées par Stt'eckeiséii-Moultou : J.-J, Hoiissèau, ses amis et ses ennemis, IL
de réserve : mauvais guide, mais bon suivant, d Malheureusement Rousseau a « une âme écorchée », et la moindre contrariété le met aux champs. C'est, lui dira le marquis avec un merveilleux à-propos, « notre disposition... à dépendre d'un coq-à-l'âne que fait un commissionnaire, d'un portier qui nous repousse, d'un laquais qui nous annonce (voir, dans ses Confessions et sa Correspondance^ les fureurs de Rousseau contre les laquais des grandes maisons où il fréquente), d'un fat qui croit ne devoir les saluts qu'à des titres ; c'est notre sensibilité, dis-je, à toutes ces choses, qui détruit, ou, qui pis est, qui fait toute notre philosophie. C'est cette sensibilité qui met les cheveux aux fers, le cou au carcan. » Le marquis peut se vanter non seulement d'avoir (( beaucoup lu » Jean-Jacques, mais aussi de le bien connaître. Il écrit encore ce mot, qui est un des meilleurs qu'on ait dits sur la sincérité des paradoxes de Rousseau : (( votre morale s'élance à coups de foudre, elle marche avec l'assurance de la vérité, car vous êtes toujours vrai selon votre conscience momentanée. »
Jamais Rousseau n'avait eu un correspondant si clairvoyant et d'une aussi brusque francliise : ce ce n'est pas tout d'être grognon, il faut encore être poli. » Et il faut aussi travailler, être un « homme actif » ; car de «jouir délicieusement quatre heures par jour de Vor des genêts et de la pourpre des bruyères^ c'est ce qu'en style moins pompeux on appelle bayer aux corneilles. » Mirabeau voudrait passer dix-huit jours avec Rousseau pour rr tâcher, lui dit-il, d'émousser, oui, d'émousser et de combattre le sentiment de vos malheurs. Vous me diriez quels ils sont vos malheurs, car je n'y vois goutte. » Mais ces malheurs, Mirabeau ne les connaissait-il donc pas, et, par exemple, le premier de tous, celui qui avait entraîné tous les autres, l'injuste condamnation de VÉmile par le Parlement? Eh bien I non, le Parlement n'a pas été injuste : « votre livre était condamnable par la forme dans tous les pays du monde, surtout décoré du nom public de Vauteur, qu'on eût fort ménagé sans cela. »
Pour ce qui est de ses ennemis, voici le conseil de Mirabeau: (( le troisième point de votre régime serait de tuer vos ennemis.
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
Oui, Monsieur, cette plante-là n'est point de celles qui viennent malgré nous ; elle est de création humaine et périt d'elle-même, si l'on ne prend soin de la sarcler et de la cultiver. » Et, en définitive, ces ennemis, quels sont-ils? « Vous n'avez d'ennemis qu'en vous. » Mais David Hume? ~ Justement; si Mirabeau avait été à la place de David Hume, voici ce qu'il aurait répondu au réquisitoire de Rousseau : « Mon ami, vous êtes un fou, et moi je suis un sot : vous, d'avoir cru me faire entreprendre à mon âge un petit cours de sensibilité délicate, abondante en explications, en injures, etc.. ; moi, d'avoir cru pouvoir manier un fer rougi sans prendre des pincettes... Croyez, je vous prie, qu'il n'y a que votre imagination, échauffée par un foyer inextinguible, qui ait pu produire tout le beau roman de machinations dont vous m'accusez. Revenez sur moi, sur vous, sur la caricature dont vous m'avez fait rire, par l'estimation réelle du profit que j'aurais à vous faire lapider en Angleterre, ou à m'être épris d'un homme avili. Tirez de tout cela ce que vous pourrez, et puis j'irai vous embrasser et rire après de vos remords qui, par bonheur, n'effaceront pas la bonne lettre que vous m'avez écrite, qui est un chef-d'œuvre de rêve prolongé comme mon regard, mais aussi d'éloquence et de sentiment, dont je vous remercie. »jSuit un portrait de David Hume, dont la vérité égale la finesse : « il n'est point chaud, mais il est bonhomme, aimable et facile ; il a l'extérieur lourd, et l'esprit accort et fin... ». Or tout cela, l'éloge de David et la plaisante critique de la fameuse lettrede Rousseau à David Hume, Mirabeau l'écrivait dès sa première lettre à Rousseau, et il lui offrait en même temps l'hospitalité 1
Rousseau fut plus sensible à cette offre qu'aux coups de griffe dont elle était accompagnée, et l'on s'est étonné, à bon droit, qu'il eût si bien pris les vérités « que lui jetait à la tête son original correspondant (1). » C'est qu'il commençait dès lors
(1) Beaudouin, op. cit. II. 431. Rousseau s'en étonnera lui-même plus tard, quand il n'aura plus besoin de Mirabeau : « M. de Mirabeau, m'ayant écrit à Wootton pour m'offrir un asile en France, prit un ton si bizarre et se servait de tournures si singulières qu'il me fallait toute la sécurité de l'innocence et toute ma confiance en ses avances d'amitié pour n'être pas choqué d'un pareil langage, s (à M. L. D. M., Paris, 23 novembre 1770).
(en octobre 1766) à se lasser de l'Angleterre et des Anglais, et qu'il ne savait où il irait le jour où il se déciderait à quitter. Wootton. Comment eût-il donc rebuté le conseiller importun, mais généreux, qui lui otïrait le choix entre les nombreux domaines qu'il possédait aux quatre coins de la France ? « Je suppose, lui écrivait le marquis, (et admirons encore ici sa clairvoyance), que votre gouvernante finisse par s'ennuyer en Angleterre, et que vous n'eussiez que le tort de ne pas savoir Vanglais, cette nation ne s'empressera pas de vous retenir et, en ce cas, je voudrais que vous me fissiez le plaisir de prendre auspice (sic) sur un ou plusieurs de mes gazons, car j'en ai de toute espèce à vous offrir. » C'est Mirabeau, le château de ses pères, sous le ciel de la Provence ; c'est, à Marseille, une bastide en amphitliéàtre sur la mer; en Angoumois, une terre encore à moitié en friche ; en Poitou, un château bien clos sur une belle prairie avec des chemins bordés de hauts châtaigniers et des eaux ruisselantes de toutes parts ; enfin en Limousin une vaste terre plus habitable pour des civilisés ; — sans parler de deux terres aux environs de Paris, l'une à deux cents pas de Villers-Cotterets ; l'autre, singulièrement champêtre et riante, du côté de Montargis. « Voilà, disait le marquis en manière de conclusion, l'étalage de toutes mes gentilhommières ». Et voilà aussi de quoi faire pardonner au gentilhomme sa rude franchise (1).
Rousseau regrette de ne pouvoir profiter de ces offres magnifiques ; il est vieux, malade, redoute les longs voyages et pourtant ! « Cette terre en Angoumois, qui n'est pas encore en rapport, et où l'on peut retrouver quelquefois la nature, me donnera souvent des regrets; » car il serait beau, n'est-ce pas? que « VAmi des hommes donnât retraite à fami de l'égalité. »
(1) « Dans cette énumération (dit de Loménie), qui rappelle un peu celle des châteaux du marquis de Garabas, il y a une forte dose de gasconnade, sensible surtout pour ceux qui savent, comme nous, que, parmi les manoirs si complaisamment étalés, et dout plusieurs sont inhabitables, la plus granJe partie appartient encore à la belle-mère du marquis, et que bientôt sa femme, avec liiquelle il est déjà en procès, Idi en enlèvera mêiiia la jouisâanèe. >; (Les Mirabeau, 1879, II, 271).
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
(WooUon, 31 janvier 1767). L'Ami des hommes (c'était, on le sail, le nom qu'on avait donné au marquis, d'après son livre), revient donc à la charge (20 février 1767) ; et, puisque c'est la terre d'Angoumois qui parait plaire, il s'empresse de faire remarquer « qu'il n'est pas dans le monde une plus belle solitude dans le genre champêtre et sauvage », lequel est précisément le genre préféré de Jean-Jacques.
Le 22 mai Rousseau, on l'a vu, débarquait à Calais, et son premier soin fut d'en informer Mirabeau. Celui-ci lui envoya son secrétaire à Saint-Denis, et le 5 juin Rousseau s'installe dans une maison que possédait le marquis à Fleury-sous-Meudon. Il y reste jusqu'au 19 juin ; et le 21 juin il devient l'hôte du prince de Conti à Trye-le-Château ; seulement il ne s'appelle plus M. Jacques, comme à Amiens, mais M. Renou, et Thérèse devient M"^ Renou ; car pour le public elle n'est plus sa gouvernante, mais sa sœur. Pourquoi ce nouveau déguisement? C'est le prince de Conti qui l'a exigé, « le nom de Jacques ne lui ayant pas plu », sans doute parce qu'il rappelle trop Jean- Jacques ; mais pourquoi Renou ? il est singulier que Rousseau ait choisi ce nom qui était le nom de famille (Renoux) de la tant délestée M'"" Le Vasseur. Rousseau doit d'ailleurs, comme le lui a instamment recommandé le prince de Conti, non-seulement changer de nom, mais encore (c se tenir bien caché. » Or il « renverse par son imprudence tout ce que le prince entreprend pour le garantir des dangers auxquels il s'est exposé » en venant en France. « Comment! lui écrit Conti, vous venez à Amiens sous votre nom, et vous êtes publiquement établi dans une ville où vous recevez des accueils... que votre situation rend fort dangereux (1). » Pourtant Mirabeau avait assuré Rousseau que « le Parlement ne pensait plus à lui » et que, par exemple; au Bignon, d'où il lui écrivait, « il n'y avait rien du tout à craindre, pas plus qu'au Congo, du fait du parlement ; et, quand j'affirme la sûreté d'un homme confié à ma foi, je puis être cru » (10 juin 1767). D'autre part le libraire Duchesne, d'ordinaire bien infor-
(1) Streckeisen-Moultou, op. cit. t. Il, p. 1.
JEAN-JACQUES EOUSSEAU
mé à cause de ses nombreuses relations à Paris même, lui avait écrit cette lettre (inédite) : (( Nous avons bien des fois pensé qu'il ne serait pas impossible que vous regagniez nos contrées. Ceux qui vous ont condamné sont vraiment de vos amis, qui seraient les premiers à vous recevoir dans leur sein, et d'autres fermeraient les yeux. Voyez, nous ne laissons pas de connaître bien du monde au Parlement, nous pourrions sonder le terrain. Nous vous procurerions une petite maisonnette avec jardin à quatre lieues d'ici. » (15 août 1764). Et, plus tard, quand il sera installé à Trye, Coindet lui écrira le 25 juillet 1767 (inédit) : « On commence à parler dans le public de votre séjour dans une des terres de M. le prince de Gonti ; mais il paraît que le vœu général est pour que vous soyez en paix. »
De tous ces amis, qui s'efforçaient de tranquilliser Rousseau, et de Conti qui sonnait l'alarme et prescrivait la plus grande prudence et le plus strict incognito, qui avait raison? Conti, vraisemblablement : il devait, mieux que personne, savoir ce qui se passait au Parlement, puisqu'il en était (1). Or, il écrivait à Rousseau : « Votre résidence à Amiens est connue » (juin 1767). Elle l'était par une note de police, du 4 juin 1767, adressée au Procureur général du Parlement de Paris (2). Et quel effet produisaient de telles notes sur le magistrat qui les recevait et les avait évidemment provoquées? On le devine aisément d'après ce que Conti écrivait alors à Rousseau : « le premier pas à faire est de sortir secrètement d'Amiens et de nuit, et le second d'aller,
(1) Une déclaration royale de 1711 (article ler) disait : « Les princes du sang royal seront honorés et distingués en tous lieux, suivant la dignité de leur rang et l'élévation de leur naissance. Ils représenteront les anciens pairs au sacre des Rois et auront droit d'entrée, séance et voix délibérative en nos cours de parlement, à l'âge de quinze ans, tant aux audiences qu'au Conseil, sans aucune formalité, encore qu'ils ne possèdent aucune pairie. » (Guyot : Traité des Droits, fonctions, franchises, exemptions, prérogatives et privilèges, 1787, t. Il, 361.) Les princes du sang étaient les princes de la maison de Bourbon : les Condé et les Conti, branche-cadette de la maison de Bourbon- Condé.
(2) Note trouvée par M. Lanson dans la Collection Joly de Fleurg (vol. 373, f" 203 et imprimée dans les Annales J.-J. Rousseau, t. i, 135). C'est avec la note de Bacliaumont, du 11 juin 1767, plutôt qu'avec celle du 7 juin, à laquelle M Lanson renvoie par inadvertance, qu'il faut comparer la note de police : la ressemblance est, en effet, frappante.
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
en changeant de nom, dans un asile momentané que vos amis vous ont ménagé et qui est hors du ressort du Parlement de Paris. » Cette lettre, datée de juin, sans plus, ne dut pas atteindre Rousseau, qui était parti d'Amiens le 3 juin pour se rendre à Fleury. Ici encore, nouvelle imprudence de Rousseau, et nouvelles alarmes de Conti : « au nom de Dieu... tenez-vous bien caché. On vous a déjà vu dans le parc de ^eudon. Prenez garde à la moindre de vos démarches. »
Ces avertissements et ces recommandations pressantes du prince de Conti, et la vigilance du Procureur général qui fait surveiller Rousseau par ses espions, comment concilier tout cela avec l'opinion que j'ai cru pouvoir émettre dans le chapitre où j'ai parlé de la condamnation d'Emile, à savoir que si Rousseau, quand il fut décrété, était resté caché à Paris, le Parlement aurait, à la longue, fermé les yeux ? Je crois encore que le Parlement aurait, avec le temps, volontiers oublié Rousseau, mais c'est évidemment à la condition que Rousseau, lui, aurait fait tout ce qu'il fallait pour se faire oublier : or, il avait fait tout le contraire. Il avait agité le monde par de nouveaux ouvrages, plus hardis encore que ÏEmile, et il venait de remplir Paris et le royaume du bruit de sa querelle avec Hume. On le considérait — et les rapports du résident de France à Genève, Montpéroux, aussi bien que d'innombrables lettres de Voltaire, avaient accrédité cette opinion, — comme le principal auteur des troubles de Genève ; le lieutenant de police avait dû interdire l'entrée à Paris, d'abord des Lettres de la Montagne, puis de la Lettre à Beanmont, celle-ci plus irrévérencieuse et plus forte que les premières contre le clergé. Rousseau semblait, en vérité, s'acharner à démontrer que le Parlement n'avait pas eu tort de le condamner jadis, et de le traiter maintenant, si l'on me permet ce néologisme, en hôte indésirable. Et le ministère lui-même ne le voyait pas d'un meilleur œil que le Parlement, puisque Conti, tout en s'acquittant d'une commission « déraisonnable » de Rousseau, qu'il ne spécifie pas autrement, et qui était sans doute de préparer son retour à Paris, lui écrit qu'il se fera tort en suivant ses idées : « elles vous rendront mon amitié et la
bonne volonté de mes amis inutiles, et nous metlronl tous hors de portée de vous répondre de rien, en aucun sens, soit du côté de la cour, soit du côté du Parlement. »
Celte lettre si catégorique de Conti est du 2 septembre 1769. Or, en juin 1770, Rousseau s'installera à Paris et il n'y sera nullement inquiété : les craintes de Conti étaient-elles donc chimériques, ou bien avait-il réussi, par ses démarches, à vaincre l'iiostilité de la Cour et à modifier les dispositions du Procureur général et du Parlement à l'égard de Rousseau ? Il est possible; il n'est peut-être pas non plus interdit de penser que le Parlement, qui allait être, en cette année 1770, réduit au silence par le Roi à la suite de l'affaire de La Chajolais et remplacé par le Parlement Maupeou, et que Choiseul luimême, qui devait être, en cette même année, disgracié et exilé à Chanteloup, ont eu d'autres soucis en tête que de l'aire surveiller et de traquer un malheureux auteur qui maintenant, et depuis trois ans, ne faisait plus parler de lui. Pour ce qui est de Choiseul, on sait que Rousseau est resté convaincu jusqu'à sa mort qu'il était son implacable ennemi, et qu'il s'était acharné contre lui depuis le jour où il avait eu connaissance de ce malencontreux passage du Contrat social qu il avait compris de travers : car Choiseul aurait vu un portrait satirique dans l'éloge même que Rousseau avait prétendu faire de lui. Tout en faisant la part de l'exagération énorme qu'il faut mettre sur le compte de sa folie, Rousseau ne se trompait peut-être pas tout à fait sur les sentiments de Choiseul à son égard. J'ai déjà eu l'occasion de citer le mot de Choiseul à Crommelin sur a cette peste de Rousseau », à propos des troubles de Genève; d'autre part, dans l'entourage immédiat du ministre, on n'aimait ni les écrits, ni la personne de Rousseau. M"'^ de Choiseul et M"^^ du Deffand l'avaient eu de tout temps en horreur, et, lors du retour de Rousseau en France, M'n« de Choiseul, sollicitée d'intervenir en sa faveur auprès de son mari, avait répondu : « Que puis-je pour Rousseau ? des secours d'argent ou ma protection pour les petites-maisons? » Il est donc possible que l'imagination de Rousseau n'ait fait,
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
comme il lui est arrivé plus d'une fois^ que grossir démesurément les choses et transformer en persécuteur acharné un minisire qui lui était simplement, mais délibérément hostile, l^our mettre plus de clarté dans la discussion de cette question intéressante et controversée : quels dangers courait Rousseau en restant jadis, et, plus tard, en venant se fixer à Paris ? j'ai dii devancer un peu l'ordre des temps. Je reprends maintenant Rousseau où nous l'avons laissé, à Fleury-sous-Meudon.
Rousseau ne s'attarda pas longtemps chez son nouvel et original ami, le marquis de Mirabeau. Il partit de Fleury au bout de dix-huit jours, et, le 21 juin, il s'installait au château de Trye, propriété du prince de Gonti, près de Gisors, à quinze lieues de Paris. Il y devait rester un an, du 21 juin 1767 au milieu à peu près de juin 1768, car nous le trouvons à Lyon le 18 juin de cette année. Il était à Trye depuis un mois à peine, que déjà les choses s'étaient gâtées (à Du Peyrou, le 26 juillet 1767) ; et, un mois plus tard, il suppliait la maréchale de Luxembourg d'obtenir du prince de Gonti qu'il lui permît de s'en aller (16 août 1767). Ge qui s'est passé à Trye, on le devine : les domestiques du prince, rien n'est plus sûr, ont formé un noir complot pour le faire déguerpir, et il se voit bientôt « submergé dans une mer d'iniquités. » Gonti, d'une patience et d'un dévoûment admirables, s'efforce de le rassurer sur « le tracassage et les bêtises des valets. » Il fait plusieurs fois le voyage de Trye, offre à Rousseau de chasser ceux qui lui déplaisent, « soupe avec lui tête-à-tête et dit, en présence de toute sa suite qu'il n'est venu que pour cela » lui prouve, en un mot, par toutes sortes de prévenances, qu'il a, comme s'exprime Rousseau, « le désir, j'ose dire la passion de me rendre heureux dans la retraite qu'il m'a donnée. » (à Moultou, 5 novembre 1768). Rien n'y fait : « On a suscité contre moi toute la maison du prince, les prêtres, les paysans, tout le pays )) (à Du Peyrou, 8 septembre 1767).
A la réflexion pourtant, il se décide à rester, car il a découvert qu'on veut l'attirer à Paris : « la partie est liée, on veut ma perle, on veut ma vie. » (Ibid.) Et d'ailleurs, où aller aux approches de rhiver?Il semble être un instant sur le point de se res-
saisir, car voici une lueur de raison : il vient de faire une agréable promenade, il a reçu des nouvelles qui lui ont fait plaisir, et alors, « voyant (écrit-il à d'ivernois le 28 mars 1768), que rien de tout ce que j'avais imaginé n'est arrivé, je commence à craindre, après tant de malheurs réels, d'en voir d'imaginaires qui peuvent agir sur mon cerveau. » Mais ses folles terreurs le reprennent bien vite et, décidé enfin d'échapper à ses bourreaux, vers le milieu de juin il prévient le prince de Conti qu'il va quitter son château. Je n'ai pas cru devoir, comme on le fait parfois, exposer avec complaisance, et encore moins détailler avec ironie, toutes les folles imaginations qui abondent dans la correspondance de Jean-Jacques durant son séjour à Trye. La critique ici doit faire ce que l'amitié dictait ail prince de Conti : « vous avez été tourmenté, écrivait-il à Rousseau ; l'amitié ne doit que compatir à vos tourments. » N'y a-t-il pas, en effet, quelqu'indélicatesse à s'appesantir sur ce que dit et fait un malheureux fou ? Plutôt donc que de raconter désormais par le menu ce que Conti appelait, en s'en excusant, les « lubies » de Rousseau, je m'efforcerai, soit de les expliquer, soit d'en dégager ce qui peut nous éclairer sur les événements de sa vie, sur son caractère, ou sur son genre de folie.
Qu'il eût d'ailleurs à Trye quelque raison de se plaindre de l'attitude des domestiques à son égard, c'est ce qui est présumable : les gens du prince ne pouvaient voir que d'un mauvais œil un maître qui n'était pas leur maître, et les récriminations de Rousseau à leur sujet n'étaient sans doute pas sans fondement. Mais de là à les soupçonner, comme fait Rousseau, des plus noires actions, il y a un abîme, et c'est ailleurs que dans les faits et gestes de la valetaille qu'il faut chercher l'origine des soupçons et des accusations formulées par Rousseau. Conti lui écrivait un jour : « Je vois avec douleur que vous nourrissez vos inquiétudes et que, sans doute, i7 y a des gens qui se plaisent à exciter vos défiances. » Comme il n'y a guère auprès de Rousseau que Thérèse, c'est évidemment Thérèse qui, pour Conti, excite et entretient les défiances de Rousseau. J'essaierai de préciser plus loin le rôle que Thérèse a pu jouer dans la vie de Rousseau.
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
Ici à Trye, je vois bien, par une lettre de Rousseau à Du Peyrou du 8 septembre 1767, que Thérèse « porte la plus grande et la plus sensible part des outrages des domestiques et des gens du pays », ce qui veut dire sans doute qu'elle s'en est plainte à Rousseau ; mais je remarque aussi, dans cette même lettre, qu'elle insiste beaucoup pour que Rousseau reste au château de Trye. Et je constate par ailleurs que certains amis de Rousseau, qui doivent connaître sa manie, surtout depuis sa lettre à Hume, au lieu de combattre ses folles imaginations, les entretiennent par une compassion mal entendue, témoin ces mots d'une lettre (inédite) de M"^'' de Verdelin : « J'admire votre patience et votre courage pour soutenir les arrogances des gens qui vous entourent ; j'espère que le retour du maître leur en imposera.» Mais, au fond, cest en lai-même que Rousseau a le plus grand ennemi de son repos : je veux parler de son désœuvrement. Il a renoncé même à la lecture ; il ne fait exception que pour les ouvrages de botanique ; et quand Mirabeau lui envoie des livres pour savoir ce qu'il en pense, il supplie Mirabeau d'épargner sa « mourante tête». Aussi lui arrive-t-il d'écrire, énonçant à la fois, ce me semble, la cause et l'effet : « l'indolence et l'abattement me gagnent » (à Du Peyrou, 10 février 1767). Il herborise, et surtout il songe à ses malheurs; son seul travail est de démêler les trames qu'on ourdit contre lui et d'éventer les pièges où l'on veut le faire tomber. Il est fatigué sans doute, et il est, ou il se croit malade ; mais surtout il s'abandonne, et, dans son âme inoccupée, s'amassent et s'installent les soupçons les plus noirs et aussi les plus torturants ; car, comme l'en a averti, par un mot piquant et juste, le marquis de Mirabeau : « il faut ici-bas travailler ou être travaillé. »
Une de ses obsessions est la peur d'être empoisonné. Un soir il raconte à Du Peyrou, qui était venu le voir à Trye, qu'on lui avait servi en Angleterre certain mets qui était empoisonné avec de la ciguë ; et encore qu'un valet de chambre du prince de Conti lui a conseillé comme très saine une salade de cigùe. Or voici qu'à quelques jours de là Du Peyrou tombe malade d'une goutte remontée et que, dans le délire de la fièvre, se souvenant
très probablement des propos de Rousseau sur ces tentatives d'empoisonnement qui avaient dû l'impressionner, il se met à prononcer des phrases obscures où Rousseau parvient à comprendre, sans doute son imagination aidant (1), que Du Peyrou se croit empoisonné par lui : les regards du malade, son air, ses mots entrecoupés et même (( les yeux de son valet » (!), tout confirme Rousseau dans son horrible supposition ; et, comme on pouvait s'y attendre, il se précipite brusquement sur son ami (ainsi avait-il fait avec Hume), « colle son visage sur le sien, l'inonde de ses pleurs, pousse des cris à demi-étoufTés », bref, fait tout ce qu'il faut pour agiter Du Peyrou et le rendre un peu plus malade ; après cela il s'indigne que Du Peyrou lui reproche de « lui donner une commotion dans sa grande faiblesse » (nous tenons tous ces détails de lui-même) ; et, dès lors, il sent « toute son estime, toute sa tendresse pour son ami s'éteindre jusqu'à la dernière étincelle (2). »
Ce qui est curieux dans cette histoire, que j'abrège, c'est qu'elle est exactement la contre-partie de la querelle avec Hume. Ici, en effet, ce n'est plus Hume qui est accusé d'avoir trahi un ami, c'est Rousseau lui-même ; et Rousseau, pour se défendre, dit à son ami Du Peyrou les mêmes choses que Hume, pour se disculper, avait dites à son ami Rousseau. Il insiste sur « l'absurdité et l'absence de fondements de l'opinion extravagante » de Du Peyrou; il dit — que ne se l'est-il dit à lui-même avant d'écrire son « extravagant réquisitoire contre Hume ? — que « c'est un devoir sacré de ne condamner personne sans l'entendre, surtout en pareil cas, surtout un honnête homme et surtout un ami. »
Le même Rousseau, qui sait si bien démontrer à Du Peyrou
(1) « L'imagination » de Rousseau, en effet, lui fera croire à Tr3'e qn'un certain Descliamp étant mort, on le soupçonne de l'avoir empoisonné, et il faudra, pour le rassurer, qne le prince de Conti donne l'ordre d'ouvrir le corps du défunt.
(2) C'est dans un Mémoire au prince de Conti que Rousseau a consigné tous ces détails. Ce Mémoire, qui ne fut pas envoyé à son adresse, a été découvert par M. Bonhôte, publié par lui dans les Etrennes neuchâteîoises de 1863, et reproduit par M. Fritz Berthoud dans J.-J. Rousseau au Val de Travers, 1881, appendice, p. 329.
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que son accusation est absurde parce qu'elle n'a pas de « fondements », ne se demande pas, quand il s'agit de ses persécuteurs au château de Trye, dans quelles « vues », c'est-à-dire tout simplement dans quel but et pour quel motif, ils ont juré de le perdre. Les indignes traitements qu'il éprouve, il se contente de les imputer à « un esprit de vertige dont il ne veut pas même chercher la cause, » (à Mirabeau 12 août 1767). Et, bien plus, ces mauvais traitements, il refuse de les préciser. Quand le prince de Conti le prie de lui dire «clairement» de quoi et de qui il a à se plaindre, il répond qu'il « ne s'expliquera que lorsqu'il ne sera plus à Trye. » Et, quand il n'est plus à Trye, et qu'il parle à ses amis des «indignités qu'il y a souffertes», il ne sort pas de la « réticence » que lui avait reprochée Conti. On est parvenu, écrit-il à Moultou, à me chasser de Trye e par -des moyens tels que l'horrible récit n'en sortira jamais de ma mémoire» (5 novembre 1768). Il se complaît et s'enferme dans le mystère, parce qu'il n'admet pas qu'on puisse, ni même qu'on prétende lui démontrer qu'il s'est trompé : c'est le fou qui ne veut pas qu'on touche à sa marotte.
Mais alors, s'il ne veut pas dénoncer au prince ses persécuteurs, ni révéler à personne leurs u horribles » machinations, que ne va-t-il lui-même droit à eux pour les démasquer et les confondre? Non, il aime mieux s'en rapporter à la Providence, car il est, nous avons essayé de l'établir, un persécuté résigné. Ce qu'il écrit à cette époque à la marquise de Mesmes, qui voulait lui procurer un meilleur asile (12 septembre 1767), est très caractéristique : «Tous ceux qui veulent bien s'intéresser encore à moi doivent cesser de se donner des mouvements inutiles, remettre, à mon exemple, mon sort dans les mains de la Providence, et ne plus résister à la nécessité. » Quant à ses ennemis, il leur laisse le champ libre, et ne les craint plus, parce que d'avance il s'attend à tout de leur part : « Je les mets au pis (c'est ce qu'il va répéter sans cesse) et je me tranquillise dans la résignation. » L'on comprend maintenant comment il a été amené à écrire en tête de ses lettres, à partir du 9 février 1770, ce quatrain, au premier abord énigmatique :
Pauvres aveugles que nous sommes !
Cielf démasque les imposteurs,
Et force leurs barbares cœurs
A s'ouvrir aux regards des hommes.
Cependant le prince de Gonti, cédant enfin aux instances de Rousseau, qui avait en tête de venir à Paris, lui a fait préparer un logement dans son hôtel inviolable du Temple, et il lui annonce qu'il lui envoie, pour faire le voyage avec lui, La Roche, l'homme de confiance de M™^ de Luxembourg. Mais tout à coup Rousseau change d'idée et va se promener à Lyon. D'où vient ce brusque changement? Je crois fort que Rousseau qui, de loin, a résolu, comme il l'écrit pompeusement au prince de Conti, (( de se livrer sans mystère à la discrétion des hommes », au moment de partir pour Paris, a pris peur ; c'est ce qu'il me semble lire dans ces lignes du prince de Conti : « ce que contient votre billet (inconnu) et les remarques que vous avez faites pourraient faire imaginer qu'on vous examine. Cependant je suis persuadé que les gens qui ont le pouvoir ne sont ni inquiets de vous, ni mal voulus contre vous et qu'il n'y a point eu d'ordre donné de leur part ». (Mai 1768). Quoi qu'il en soit, Rousseau a éprouvé le besoin d'aller herboriser à Lyon; car, écrit-il à Du Peyrou, avec une nouvelle et vague lueur de raison (elles se feront de plus en plus rares), il veut « faire diversion à tant d'attristants souvenirs qui, à force d'affecter son cœur, altéraient sa tête. » (Lyon, 20 juin 1768).
Il part seul pour Lyon, laissant Thérèse en proie aux « outrages, dont elle porte (disait-il) la plus grande partie. » Il n'a pris avec lui que son herbier et quelques livres de botanique, car il a, plus que jamais, comme il l'écrit à Du Peyrou, (( la passion des plantes » ; et, quand il découvrira, dans la vigne de son amie. M™'' Boy de La Tour, l'aristoloche qu'il n'avait jamais vue, il la reconnaîtra « avec transport. » Tout de même, pour qui ne veut qu'herboriser, de Trye qui est au -dessus de Paris, à Lyon, le chemin est un peu long, dût-on trouver, au bout, de l'aristoloche. En réalité Rousseau a cédé surtout, en quittant Trye, à son humeur voyageuse, ou à ce que les aliénistes appellent « la
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manie déambulatoire » ; et, s'il a choisi Lyon pour but de son voyage, c'est qu'il va y trouver ses cliers amis, les Boy de La Tour, lesquels habitaient une maison de campagne faite pour attirer Rousseau, car elle était située à une lieue de la ville, dans un site agreste el solitaire. Il n'y séjourne pas longtemps d'ailleurs : arrivé à Lyon le 18 juin, il en repartie 7 juillet pour faire, avec quelques botanistes qu'il a recrutés, une excursion à la Grande Chartreuse, excursion rapide et contrariée par le mauvais temps. Après s'être séparé de ses compagnons à la Chartreuse, il prend la route du Sappey, arrive à Grenoble le 10 juillet et, muni d'une lettre de recommandation de MM. Boy de La Tour, il se présente chez un fabricant de gants, Claude Bovier, lequel, étant septuagénaire, le met entre les mains de son fils, Gaspard, avocat au Parlement de Grenoble. Il refuse obstinément l'hospitalité des Bouvier, les assurant que, pour fuir le monde, il irait « brouter l'herbe des champs », et il va occuper une chambre obscure et délabrée qu'on a fini par lui trouver dans la rue des Vieux-Jésuites.
Son séjour à Grenoble, du 10 juillet au 12 août 1768, est marqué : par l'accueil enthousiaste qu'il reçoit des habitants et qui atteste l'immense popularité dont il jouit à cette heure (1), par ses sautes d'humeur qui mettent aux champs les bons Grenoblois, désireux de rendre au grand homme quelque service dont ils pourront tirer vanité, et enfin par l'aventure un peu ridicule qu'il a contée dans sa septième Promenade : dans une excursion avec Bovier le long de l'Isère, Rousseau se met à croquer quelques grains d'hippophœa, espèce de saule épineux, et, ce qu'il ignore, réputé vénéneux dans la contrée ; et Bovier le laisse tranquillement s'empoisonner, « n'osant pas
(1) Revenant d'Eybens à Grenoble, il est escorté « par une multitude de voitures, de gens à cheval, de piétons qui étaient venus au devant de lui. Et il rentre à Grenoble au milieu d'un cortège où marchent confondus le barreau, le Parlement, les officiers de la garnison, la bourgeoisie et le peuple. » A minuit il est réveillé par un bruit de voix et d'instruments : c'est le Devin du village qu'on joue sous ses fenêtres. Il se lève pour remercier et est accueilli « par un immense battement de mains qui se prolonge dans les rues voisines. » (Ducoin : Trois mois de la vie de J.-J. Rousseau (juillet-septembre 1768), 1852, p. 25.
prendre, lui fail dire Rousseau, la liberté de l'avertir »; ce qui prouverait que Bovier est tout au moins un imbécile. Mais Bovier, quand il lira vingt ans plus tard, dans les Rêveries, le récit de Rousseau, protestera avec indignation (dans un Mémoire resté manuscrit et utilisé par M. Ducoin dans son opuscule sur Rousseau), contre le rôle odieux — ou stupide — que lui fait jouer Rousseau; il affirme, dans son manuscrit, qu'il demanda à Rousseau « s'il connaissait les qualités, saines ou malfaisantes, du fruit » qu'il était en train de manger; sur la réponse affirmative de Jean-Jacques, il crut devoir s'incliner, lui profane, devant la science d'un « botaniste qui, ajoute-t-il, devait connaître les plantes. » Qui faut-il croire? Il est possible que la mémoire de Rousseau l'ait trahi, ou que son imagination Tait trop bien servi dans le portrait satirique que, par cette « discrétion singulière » de Bovier, il a voulu faire de ce qu'il appelle ironiquement « l'humilité dauphinoise » ; car il annonce, en commençant son histoire, qu'il va citer un fait « qui fera bien connaître le peuple » du Dauphiné. Ajoutons que, dans cette septième Promenade, il a vu à la Robaila, dans une combe déserte, une manufacture de bas et, dans une excursion au Chasseron, il a découvert, sur le sommet de la montagne, une seule maison et c'était la maison d'un libraire ! Or ces deux trouvailles paraissent « fabuleuses » à l'auteur de J.-J. Rousseau au Val de Travers ; voilà qui peut faire mettre en doute l'anecdote de Vhippophœa et innocenter le pauvre Bovier, lequel n'avait qu'un tort, fort grave, il est vrai, aux yeux de Rousseau qui redoutait pardessus tout les importuns, c'était d'accompagner son grand homme partout où il allait, et de se faire, comme le dit plaisamment et un peu durement Rousseau, « son garde de la manche ».
Le 12 août « l'aliéné migrateur », que nous connaissons, part, où plutôt se sauve de Grenoble, emportant dans sa poche les clefs de son logement et oubliant dans sa chambre « son frac et sa robe de chambre. » Pourquoi cette fuite précipitée dont il a refusé d'expliquer les motifs à Bovier, qui s'efforçait de le retenir? Ces motifs, Bovier croit pourtant les connaître et il les a consignés dans son Mémoire : c'est une malencontreuse thèse,
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que le professeur de philosophie du collège de Grenoble a fait soutenir par ses élèves contre les philosophes du jour, et dont il a adressé le programme aux notables de Grenoble, et à Rousseau lui-même qui s'est senti visé ; et c'est encore une visite de Jean- Jacques au Président du Parlement, M. de Berulle, qui, sans y cnteudre malice, confesse à son visiteur « qu'il n'a pas lu ses ouvrages » — et Jean-Jacques indigné court aussitôt retenir sa place au carrosse de Lyon. Voilà, sans doute, « les affronts » auxquels il pense, sans les spécifier, dans son dernier entretien avec Bovier el dans sa lettre d'adieu à l'avocal-général Servan, affronts qui ont bien pu précipiter son départ.
Il n'alla du reste pas loin : à mi-chemin de Lyon, il s'arrêta à Bourgoin, petite ville située entre deux chaînes de collines boisées, dans la valTée de la Bourbre, et dont il connaissait le maire, Donin de Rosières de Champagneux, par un oncle de ce dernier, avec lequel il avait été lié à Paris. Un repas de corps des officiers municipaux de Bourgoin, auquel il assista, et où on. lui fit fête, le décida à planter sa tente dans cette petite ville; et, un beau jour, au retour d'une promenade à la campagne, Champagneux et Rousseau arrivés à l'hôtel de la Fontaine d'Or, où celui-ci avait élu domicile, trouvèrent à la porte de l'hôtel une femme qui attendait et qui, à la vue de Rousseau, se précipita à son cou et l'inonda de larmes; et Rousseau, non moins ému, de s'écrier à plusieurs reprises : « Ah ! ma sœur ! » c'était M'^^ Renou, que son frère, pour le monde, et M. Renou, pour la police, s'empressa de présenter à M. de Champagneux. Mais ce dernier allait assister, quelques jours plus tard, à une scène encore plus attendrissante.
Le 29 août, M. de Champagneux et son cousin, M. de Rosière, capitaine d'artillerie, sont invités à dîner pour le lendemain par Rousseau avec prière de venir une heure avant le repas. Ils trouvent Rousseau et M"® Renou plus parés qu'à l'ordinaire, et sont introduits dans une chambre reculée où Rousseau, d'un ton solennel les prie «d'être témoins de l'acte le plus important de sa vie. » Prenant alors la main de M"^ Reuou, il parle de l'amitié qui les unit, depuis vingt-cinq ans, et de la résolution où il est de rendre
ces liens indissolubles par le nœud conjugal. Mais laissons M. de Ghampagneux nous raconter lui-même, d'après ses souvenirs, cette cérémonie nuptiale d'un genre tout à fait nouveau: (( Il demanda à M"^ Renou si elle partageait ses sentiments ; et, sur un oui prononcé avec le transport de la tendresse, Rousseau, tenant toujours la main de M^^^ Renou dans la sienne, prononça un discours où il fit un tableau touctiantdes devoirs du mariage, s'arrêta sur quelques circonstances de sa vie, et mit un intérêt si ravissant à tout ce qu'il disait que M"^ Renou, mon cousin et moi, versions des torrents de larmes, commandées par mille sentiments divers où sa ctiaude éloquence nous entraînait ; puis, s'élevant jusqu'au ciel, il prit un langage si sublime qu'il nous fut impossible de le suivre; s'apercevant ensuite de la hauteur où il s'était élevé, il descendit peu à peu sur la terre, nous prit à témoin des serments qu'il faisait d'être l'époux de M"^ Renou, en nous priant de ne jamais les oublier. Il reçut ceux de sa maîtresse ; ils se serrèrent mutuellement dans leurs bras. Un silence profond succéda à cette scène attendrissante, et j'avoue que jamais de ma vie mon âme n'a été aussi vivement et aussi délicieusement émue que par le discours de Rousseau (1). » (^est ainsi que Rousseau octroya de son chef à Thérèse le titre d'épouse, après avoir prononcé sur l'indissolubilité du mariage, lui, l'ennemi juré des engagements éternels, un sermon pathétique qui fit pleurer un capitaine d'artillerie. N'oublions pas toutefois que cette scène, qui nous paraît bouffonne, nous aurait peut-être fait sangloter si nous avions vécu au dix-huitième siècle, au siècle des effusions et des larmes, et que certainement nous l'aurions fort admirée, peinte par Greuze ou mise en scène par Diderot.
Ce mariage, n'étant ni religieux ni civil, car le maire n'a été invité que comme ami, n'est évidemment pas ùn vrai mariage ; c'est pourtant quelque chose de plus qu'une simple promesse réciproque de vivre ensemble comme mari et femme : par les apprêts qu'il a faits pour la circonstance, par la solennité qu'il a
(1) Focliier : Séjour de J.-J. Rousseau à Bourgoin (d'après les manuscrits de M. Ghampagneux), 1860.
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voulu donner à son acte, en prononçant une espèce de sermon laïque, et en choisissant comme témoins et garants des serments échangés entre Tliérèse et lui « deux hommes de mérite et d'honneur » (à Lalliaud, 31 août 1768), Rousseau, qui a tant innové, a imaginé ici une cérémonie tout à fait inédite: il a inventé l'union libre; — il a fait heureusement de meilleures trouvailles. Sans discuter, comme l'ont fait un peu naïvement, ce me semble, certains biographes, la validité d'une telle union, je voudrais me poser, à son propos, et essayer de résoudre deux questions que je crois bien pins intéressantes : Rousseau, d'une part, pouvait-il faire /nzeux, et Thérèse, d'autre part, /rîerz7ai7elle mieux, que ce mariage en détrempe?
Rousseau d'abord : on dit généralement (Ij qu'il ne pouvait se marier selon les rites, les mariages entre protestants et catholiques étant interdits ; c'est l'excuse alléguée par Rousseau luimême dans sa lettre du 12 juin 1761 à la maréchale de Luxembourg : « un mariage public nous eût été impossible à cause de la différence de religion. » Mais on oublie, et Rousseau luimême feint d'oublier, que ce mariage public, impossible (et encore ?) (2) à l'époque où il écrivait à M"'^ de Luxembourg, était très faisable de 1744 à 1754, c'est-à-dire depuis le jour où il s'était lié avec Thérèse jusqu'à son voyage-à Genève ; car, pendant les dix ans qui s'étaient écoulés entre ces deux dates, si Thérèse était catliolique, Rousseau l'était bel et bien lui aussi, son retour au protestantisme n'ayant eu lieu que durant ce voyage à Genève en 1754 (3).
Mais, allégue-t-on d'autre part, « le passé de Thérèse empêchait Rousseau de l'épouser (4j ». Ce passé, on pourrait peut-être rappeler que Rousseau l'avait gaîment amnistié, — il n'y a qu'à
(1) Beaudouin, op. cit. ,11, 454.
(2) Voir, sur ce point., une curieuse note de M. Rébelliau insérée dans la Vie de Rousseau, de Faguet, p. 379.
(3) Aussi en 1751, c'est-à-dire, avant son retour au protestantisme, quand il veut expliquer à M^ie Francueil (20 avril) pourquoi il n'a pas épousé Thérèse, Rousseau ne parle-t-il que de sa répugnance à contracter « un engagement éternel. »
(4) Eug. Ritter: Nouvelles Recherches sur J.-J. Rousseau. {Revue des Deux Mondes, l*"" septembre 1897).
voir, dans les ConfessionSy de quel Ion plaisant il raconte la révélation que lui en fit Thérèse ; — mais, même s'il eût jugé plus sévèrement la faute de Thérèse au début de leur liaison, ne devait-il pas oublier cette faute à partir du jour où Thérèse était devenue la mère de ses enfants ? Sans doute les enfants avaient disparu bien vite du logis ; mais quand il les arrachait, à peine nés, et l'un après l'autre, à leur mère « gémissante », Rousseau ne pouvait-il, je n'ose pas dire : la dédommager, mais du moins adoucir son chagrin et la relever un peu à ses propres yeux en lui donnant le droit de s'appeler Madame Rousseau ?
Rousseau, dans ses Confessions (II, 7), parlant des premiers temps de sa liaison avec Diderot, écrit en badinant : Diderot « avait une Nanette, ainsi que j'avais une Thérèse ; c'était entre nous une conformité de plus. » Plaisante « conformité », qui assimile la femme légitime de l'un à la maîtresse de l'autre ! 11 y avait, dit-il, cette différence » que Thérèse, aussi bien de figure que Nanette, avait l'humeur douce, tandis que Nanette était harengère ; mais il y avait cette autre différence, dont il ne parle pas, que, tandis que (da liaison » entre Thérèse et lui « s'était faite très rapidement », comme il nous l'a appris dans un autre passage des Confessions, Nanette, elle, ne s'était donnée que la bague au doigt, et ce n'est pas là une petite « différence. » Voici comment Rousseau présente les choses : (( Diderot l'épousa toutefois (malgré son humeur grondeuse) ; ce fut fort bien fait, s'il l'avait promis. Pour moi, qui n'avais rien promis de semblable, je ne me pressai pas de l'imiter. » En quoi il eut tort : croit-il donc, en effet, lui moraliste, qu'on ne doive aux gens, et en particulier aux femmes qu'on a rendues mères, que ce qu'on leur a expressément promis?
Mais Thérèse méritait-elle en somme de s'appeler Madame Rousseau? C'est ce que lui ont dénié à peu près tous les biographes. Déjà, pour M™^ de Staël, Thérèse est « l'indigne femme qui passait sa vie avec Rousseau (!)->>; et, depuis M"'^ de Staël,
(\) M'ne de Slaël : Lelires sur les ouvrages et le caractère de Rousseau^ 6"»^ Lettre.
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tous les auteurs qui parlent de Thérèse, s'empressent à l'accabler de leur mépris. Pour Musset-Pathay, Tliérèse est « une femme méprisable » (1) ; pour tel autre (2), « la triste et misérable compagne de Rousseau » ; pour tel autre encore (3), « l'ignoble créature dont Rousseau avait fait sa compagne». Telles sont les turieiises injures que de toutes parts on prodigue à Thérèse. Mais des injures ne sont pas des raisons ; et, après avoir appelé Thérèse « indigne et ignoble », il reste à prouver, autrement que par le mépris, son indignité et son ignominie (4).
Quand on parle de Thérèse, on ne dislingue pas assez ce que nous savons d'elle de ce qu'ont imaginé contre elle ses ennemis, qui sont les amis même de Rousseau . je veux parler ici de ces amis trop zélés, qui sont plus rousseauistes que Rousseau lui-même. Ils s'appliquent, en effet, à innocenter Rousseau aux dépens de Thérèse, ce à quoi Rousseau n'eût pas consenti. Par exemple, que de biographes ont prétendu que, si Rousseau a mis ses enfanls à l'hospice, c'est parce que Thérèse l'a voulu. Nous croyons avoir démontré, d'accord, du reste, avec le témoignage de Rousseau, que c'est ici Rousseau qui a imposé sa volonté à Thérèse, laquelle a chaque fois et vainement protesté. De même, prétend-on encore, si Rousseau a soupçonné tant de gens, c'est la faute à Thérèse; c'est elle qui l'a rendu soupçonneux et, par
(1) Musset-Pathay, op. cit., II, 198.
(2) Ducoin, op. cit., p. 2.
(3) de Loménie : Les Mirabeau, 1897, II, 267.
(4) M. Ritter est le premier, je crois, si l'on excepte un court et assez insignifiant pamphlet de M™" de Gharrière publié en 1789, qui ait osé prendre la défense de Thérèse (Revue des Deux Mondes, 1897). L'opuscule en question de M'"« de Gharrière, intihilè : Plainte et défense de Thérèse Levasseur, est dirigé surtout contre M^» de Staël, que M^ie de Gharrière ne pouvait souffrir ; il a été analysé par M. Philippe Godet, qui en a donné des fragments dans son intéressant ouvrage sur M"" de Cliarrière et ses amis, 1906, I, 421. Le plus fougueux réquisitoire contre Thérèse a été prononcé par Jules Levallois dans l'Introduction qu'il a mise en tête de l'ouvrage de Streckeisen- Moultou : « J.-J. Rousseau, ses amis et ses ennemis. » Levallois 3' fulmine contre le « caractère méprisable, la grossièreté native, la stupidité bavarde, cupide et maligne, de la créature que Rousseau daignait appeler sa compagne. D'ombrageux qu'il était, elle l'a rendu méfiant, de méfiant misanthrope ; de misanthrope elle l'a rendu fou. ^) Voilà la psychologie de Rousseau bien simplifiée pour ses biographes !
là, malheureux. <( Rousseau doit à Thérèse la plus grande partie de ses malheurs, son humeur chagrine, sa défiance, qu'elle faisait naître et qu'elle alimentait (1). » Or, que Rousseau fût né défiant et misanthrope, c'est ce que nous avons, je crois, surabondamment établi. Un jour, en 1782, Brissot rencontre Du Peyrou en Suisse : « Il me peignit, dit-il, Rousseau comme ombrageux, mais qui n'était devenu tel que par les artifices de Thérèse (2). » Il est possible que Du Peyrou ait tenu de tels propos en 1782 ; mais c'est qu'il était à cette date brouillé avec Thérèse, qui avait, en 1779, épousé le valet du marquis de Girardin. Déjà, dans une lettre au marquis, du IH décembre 1779, Du Peyrou avait exhalé sa colère contre « cette indigne créature, la plus odieuse et la plus vile des femmes (3). » Il n'en est pas moins vrai que, du vivant de Rousseau, Du Peyrou, qui avait eu tant à soufïrir de l'humeur soupçonneuse de son ami, savait très bien que cette humeur était naturelle à Jean-Jacques ; et, par exemple, lorsqu'il était tombé malade à Trye, et que Rousseau, tête-à-tête avec lui, avait découvert, « d'après son air, ses regards et ses mots entrecoupés », que Du Peyrou l'accusait d'avoir voulu l'empoisonner. Du Peyrou savait très bien que c'était l'imagination seule de Jean -Jacques, sans l'aide de Thérèse, qui avait enfanté cette monstrueuse folie. Peut-être aussi Brissot a-t-il mal reproduit les paroles que lui aurait dites Du Peyrou ; car Brissot cède, comme tant d'autres, au besoin d'admirer Rousseau malgré ses erreurs et ses fautes, et jusque dans ses plus insignifiants faits et gestes. N'est-ce pas lui, Brissot, qui s'extasie devant la scène que voici : Vernes le trouva un jour occupé de lacer Thérèse; il parut surpris; Rousseau, sans quitter la besogne, lui dit : « elle m'aide, et je le lui rends. »
(1) Musset-Pathay, op. cit., II, 200. — M. G. Lenôtre, dans ses Vieilles maisons, vieux papiers, ¥ série, 1910, s'exprime ainsi : « Elle est stupide il a da génie : c'est elle qui le domine; elle le conduit à son caprice;.., par ses commérages, elle le brouille avec toute la terre, lui crée des périls imaginaires, le trouble, l'inquiète, l'amène à un état maladif de léthargique accablement^ d'angoisse incessante, d'égarement. » Évidemment, « cette femme est la plaie de sa vie. »
2) Brissot : Mémoires, éd. Perroud, I, 'i90.
(3) Voir la Revue des Deux Mondes, du 15 septembre 1911.
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
Et Brissot de s'écrier : « De pareils traits peignent l'âme vertueuse de Jean-Jacques (1) ! » Ainsi jadis, à Chambéry, le Supérieur du séminaire prenait grand plaisir à lacer M"'^ de Warens, tandis que celle-ci « courait par la chambre de côté et d'autre » ; mais Rousseau n'avait pas découvert « l'âme vertueuse » du Supérieur dans cette scène qu'il nous présente en riant comme « assez pittoresque. » Écartons donc tous ces jugements, manifestement partiaux, sur Thérèse ; et efTorçons-nous de la voir, vivant aux côtés de Rousseau, depuis leur rencontre à Paris jusqu'à leur dernière résidence à Ermenonville.
Était-elle jolie quand, jeune lingère de vingt-deux ans, Rousseau la vit pour la première fois dans son hôtel Saint- Quentin ? Elle plut à Rousseau par « son maintien modeste et, plus encore, par son regard vif et doux, qui pour lui n'eut jamais son semblable » ; et il affirme, d'ailleurs, qu'elle était « bien de figure » (Conf. II, 7). Au moral, elle avait (( une liumeur douce et un caractère aimable y)(ibid.). Rousseau peu à peu s'attacha à elle et l'associa à sa vie ; mais il ne devait jamais l'associer à sa pensée, parce qu'elle était ignorante et d'esprit borné ; et l'on sait, par Rousseau, les vains efforts qu'il fit pour lui apprendre les chiffres et l'ordre des douze mois de l'année (s'y était-il vraiment beaucoup appliqué ?) Il y avait cependant des choses qu'elle savait très bien faire : « de bons ragoûts, nous assure d'Escherny, qui en a mangé, et des gigots de mouton d'un fumet admirable »; et Rousseau, qui était gourmand, devait apprécier une aussi bonne cuisinière. Il appréciait sans doute encore plus la garde-malade qu'il s'était donnée en faisant d'elle sa compagne, car on sait de quelles nombreuses maladies il fut ou se crut affligé.
Senebier, qui voit en Thérèse « la cause de tous les mallieurs de Rousseau, parce qu'elle fut celle de toutes ses brouilleries », convient pourtant qu'elle « rendit à Rousseau les plus grands services. » Quels services? C'est, pour être équitable, ce qu'il fallait dire, et ce que Senebier ne dit pas. Rousseau, lui, ne les
(1) Mémoires, 279.
oublia jamais; il les reconnut même par devant notaire, car c'est d'après ses indications mêmes que Rey, son libraire, rédigea l'acte notarié par lequel il s'engageait à servir à Thérèse une pension viagère de 300 livres de France à courir du l^'' janvier 1763, « et cela pour répondre au désir que M. Rousseau a de récompenser la dite D"^ Le Vasseur pour les longs et fidèles services et soins qu'elle a rendus au sieur Rousseau dans ses infirmités et qu'elle lui rend journellement (1). » De quel genre étaient ces «soins», on le devine par les plaintes incessantes de Rousseau sur ses « intirmilés », et par le détail, où il se complait, de ses bougies, de ses sondes cassées au col de la vessie, et des soufTrances qu'il endure «surtout la nuit», ce qui vaut plus d'une insomnie à Thérèse. Mais elle ne se rebute jamais. Quand Rousseau, décrété à Paris de prise de corps, part seul pour la Suisse, et la laisse libre de partager son exil ou de rester à Paris « sous la protection de M. le maréchal et de M^^ de Luxembourg», qui, sans aucun doute, s'intéresseront à elle par amitié pour Rousseau, sans la moindre hésitation elle quitte Paris et sa famille, et va le rejoindre à Motiers. Elle l'accompagnera ainsi de lieu en lieu, en des pays, comme la Suisse, dont elle ne connaît pas les usages, et en d'autres, comme l Angleterre, dont elle ne sait pas la langue, lui faisant, pour ainsi dire, une sorte d'intérieur, lui installant partout, avec ses bardes qui le suivent, « son petit ménage » ; et de cela il lui sait gré, parce qu'il est homme d'habitude et qu'il a gardé, à travers ses vagabondages, ses besoins d'ordre et ses goûts de bourgeois propre et rangé. Il arrive parfois qu'il la quitte brusquement, "sans lui dire où il va, ne le sachant pas très bien lui-même. Le voici, par exemple, à Bourgoin ; il a laissé Thérèse seule à Trye, et, pour lui, après son court séjour à Lyon, il vient de quitter Grenoble, où il s'est cru raillé et persécuté, et Thérèse reçoit de lui (le 23 août 1768) une lettre où elle apprend qu'il est « partout objet de la haine et jouet de la risée publique», et, qu'en conséquence, (( ce qu'elle a de mieux à faire, c'est de rester où elle est
(1) Bo?scha, op. cit., 153.
ROUSSEAU A TRYÈ ËT A BOURGOIN
(à Trye, chez le prince de Conti) ou de retourner à Paris ; car, si elle s'obstine à le suivre, ses embarras à lui en redoubleront )) ; que si, malgré tout, elle veut « partager dans toute sa rigueur son effroyable sort», il lui décrit l'habitation qu'il a en vue sur le penchant d'une montagne, à deux lieues de Grenoble : bon air, belle vue, de l'eau ; mais « le Drac, rivière dangereuse et souvent impraticable rend la communication (avec Grenoble) difficile.» C'est donc la solitude en perspective, comme à Wootton ; et, comme à Wootton, ils ne « verront jamais d'autre visage humain que celui du maître de la maison. » Au reste, dans cette solitude, « s'ils ont le repos du côté de l'autorité publique, quand leurs finances seront épuisées, ils resteront sans ressource, et il leur faudra mendier ou mourir de faim. » Ils pourront, il est vrai, passer en Italie et essayer, avec quelques leçons, « de vivoter à Turin (1). » Voilà certes de quoi faire «réfléchir» Thérèse, comme l'y invite Rousseau. Mais pourquoi donc termine-t-il sa désolante épître par ces mots : « Je vous embrasse et vous attends avec les sentiments que vous me connaissez ? » C'est parce qu'il connaît, lui aussi, « les sentiments » de Thérèse et qu'il sait que le plus prochain coche va la débarquer à Bourgoin, ce qui arriva, en effet.
C'est ainsi que Thérèse vécut avec Rousseau, accourant vers lui, même quand il semblait ne pas la désirer, animant et égayant sa solitude, le soignant et, sans doute aussi, le réconfortant toutes les fois qu'il se croyait sur le point de mourir, supportant ses moments d'humeur et, ce qui était peut-être plus dur pour elle, ses longs silences : quand il composait ses ouvrages, il était (nous dit Bernardin de Saint-Pierre), des semaines entières sans lui parler. Ce dévouement de Thérèse, qui est indéniable, et qui dura quarante-quatre ans, une seule chose l'explique : c'est qu'elle aimait Rousseau (2), Rousseau
(1) Lettres inédites de J.-J. Rousseau, pulaliées par M. Philippe Godet, dans la Revue des Deux Mondes, du 1" septembre 1908.
(2) Qu'on lise, s'il l'on en doute, la lettre, à la fois naïve et tendre, qu'elle lui écrit de Montmorency quelques jours après qu'il vient de fuir pour la Suisse : « Mon cher ami, quelle joie que j'ai eue de recevoir de vos chères nouvelles; je vous assure que mon esprit ne tenait plus à rien... que mon
JËAN-JACQUES ROUSSÈAt)
le savait bien, et il ne faisait que rendre justice, à la fois à son attachement et à sa fidélité, quand, d'une part, il l'épousait à sa manière en 1768 à Bourgoin, pour reconnaître « un attachement de vingt-cinq ans » qui ne s'était jamais démenti, malgré tous « ses malheurs », et quand, d'autre part, il déclarait, dans un passage de ses Confessions, qu'il était « sûr d'être le seul homme que Tliérèse eût véritablement aimé. » (Conf. II, 9).
Dans ce même passage, il est vrai, il a énoncé, contre Thérèse, des accusations terribles, et encore plus obscures, dont on a tiré contre elle le plus grand parti. Après avoir parlé de tout ce qui l'a attaché à Thérèse, il ajoute : « on connaîtra la force de cet attachement dans la suite quand je découvrirai les plaies, les déchirures dont elle a navré mon cœur dans le fort de mes misères sans que, jusqu'au moment où f écris ceci, il m'en soit jamais échappé un seul mot à personne. » Ces plaies et ces décliirures, il a négligé de nous « les découvrir », comme il l'avait promis ; mais les mots que j'ai soulignés vont peutêtre nous permettre, sinon de les découvrir nous-même et de les déterminer à coup sûr, du moins de les conjecturer avec quelque vraisemblance. Le « moment où il écrit ceci », c'està-dire, le livre IX de la deuxième partie des Confessions, est le moment où il a avec Thérèse les « querelles » de ménage qui lui dictent sa singulière lettre du 12 août 1769, écrite au moment où il va partir pour le mont Pila : c'est à cette date, en effet, qu'il a rédigé à Monquin le passage des Confessions où il reproche à Tliérèse on ne sait pas quoi. Or, dans sa lettre du 12 août, les torts de Thérèse l'ont « navré de détresse et d'affliction », comme ont « navré son cœur », dans les Confessions, les déchirures et les plaies sur lesquelles il apitoyé le lecteur sans lui dire pourquoi son cœur saigne. Il est, je crois, fort possible qu'il y ait eu, ici et là, tout simplement ce « refroi-
cœur a toujours été pour vous et qu'il ne changera jamais. . . Vous savez bien que mon cœur est pour vous, et que je vous l'ai toujours dit, quelque part que vous fussiez, que je voulais vous aller joindre; fût-il les mers à passer et les précipices pour vous aller trouver, qu'on n'avait qu'à me dire, que je partirais bien vite. .. » (Streckeisen-Moultou, op. cit., Il, 452).
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
dissement » de Thérèse à son égard, dont il parle dans sa lettre, et que son imagination aura, comme elle lait si souvent, exagéré et dramatisé. Il montre d'ailleurs à quel point il lui reste attaché, malgré tout ce qu'elle a pu dire dans sa « colère », et combien elle est nécessaire à son cœur, puisque, lui écrit-il, toujours à cette date du 12 août 17G9 : « il est sûr que, si tu me manques et que je sois réduit à vivre absolument seul, cela m'est impossible et je suis un homme mort. » Il y avait d'ailleurs un souvenir commun qui avait, je crois, soudé à jamais leurs deux âmes : le souvenir de la mauvaise action que l'un avait laite et que l'autre avait laissé faire, l'abandon des enfants. Ils avaient dès lors intérêt à vivre côte à côte, parce que, pour un seul, le poids d'un tel souvenir eût été plus lourd à porter. N'est-ce pas ce que, dans cette même lettre, Rousseau veut donner à entendre à Thérèse, qui a parlé de le quitter, quand il lui dit, voulant la garder près de lui : « nous avons des fautes à pleurer et à expier. »
Reste à savoir maintenant si son grand attachement pour Thérèse n'a pas été funeste à Rousseau, et s'il n'a pas payé trop cher, c'est-à-dire, comme on l'a si souvent prétendu, de son indépendance même, les incontestables services que Thérèse lui a rendus.
« Elle le mène absolument comme une nourrice mène un enfant », écrivait Hume à M"i^ de Boufïlers (1). « Rousseau la dominait », affirme M. Riller (2). Où est la vérité? peut-être entre les deux, mais plus près, certainement, de M. Riller que de Hume. Et d'abord, de ce que Thérèse était ignorante, et même peu intelligente, il ne s'ensuit pas du tout qu'elle n'ait pu avoir aucune influence sur un esprit irrésolu comme l'était Rousseau. Elle pouvait être, selon le mot de Rousseau « d'esprit borné », el pourtant ne manquer ni de ruse féminine, ni même je crois, d'un certain bon sens. Par exemple, quand Rousseau veut s'enfuir de Trye-le-Cliàleau pour échapper à des embûches
(Ij Collins, VuUaire, Montesquieu et Rousseau en Angleterre, 1911, tiad. franç. p. 195.
(2) Revue des Deux Mondes, 1897.
qu'il croit découvrir dans « tout le pays », c'est Thérèse qui l'empêche de partir, et les discours qu'elle lui tient, et que Rousseau transcrit dans sa lettre à Du Peyrou du 8 septembre 1767, ne sont pas du tout d'une sotte : « Attendez, dit-elle, souffrez et prenez patience, le prince ne vous abandonnera pas. Voulez-vous donner à vos ennemis l'avantage qu'ils demandent, de crier que vous ne pouvez durer nulle part ? » Et Rousseau suivit, ce sont ses propres paroles, « les sages conseils » de Thérèse. Hume, je crois, la jugeait mieux quand il disait d'elle : « elle me semble être une bonne créature, plus fine qu'on ne Va dit (1). »
Rousseau a donc pu, sinon la consulter (et j'expliquerai cette restriction), du moins l'écouter quand il s'agissait d'installer son ménage ; et, par exemple, en Angleterre, si, pendant les premières semaines, il ne trouve aucun logement à son goût, c'est peut-être parce qu'aucun n'est du goût de Thérèse ; car Hume impatienté, écrit à M'"^ de Boufïlers (9 janvier 1766) : « cette femme est le principal obstacle à son établissement. » Mais ce sont là, prolongation du séjour comme à Trye, ou choix d'un logis commeà Wootton, choses secondaires; quand il s'agit de choses plus importantes, comme d'aller se fixer dans une autre ville ou d'émigrer dans un autre pays, Rousseau ne prend généralement pas l'avis de Thérèse, et pour une bonne raison, c'est que « la pauvre fille », comme l'appelait Rousseau, aurait été bien en peine de donner son avis sur des pays et des villes qu'elle ne connaissait pas même de nom. Rousseau décidait qu'on irait ici ou là, et Thérèse faisait les préparatifs de départ, tantôt heureuse, tantôt mécontente de partir, mais toujours docile à la volonté de Rousseau, car c'est bien lui qui, dans les graves décisions à prendre, imposait sa volonté. N'est-ce pas lui, par exemple, et sans plus parler des enfants, qui, à l'Hermitage, dès qu'il avait trouvé gênante la mère de Thérèse, lui avait donné son congé ? Et Thérèse s'était inclinée, parce que c'était une nature molle et faible et, donc, incapable de « mener
(1) Hume's Correspond., p. 146.
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Rousseau. » Rousseau nous la dépeint avec insistance comme « en proie » à sa détestable famille, dont elle ne peut « secouer le joug ». A mainte reprise, quand il craint de mourir, il la met en garde contre sa propre faiblesse : « ne vous laissez pas subjuguer, ne vous livrez pas à vos voisines. » (12 août 1769).
Enfin — c'est le point le plus important et le plus délicat à traiter — qui sait si ce n'est pas parfois par condescendance pour Rousseau, qui lui était si supérieur, qu'elle a partagé ses soupçons et, en les partageant, les a renforcés de son adhésion ? elle suivait d'abord, par complaisance et docilité, puis, peu à peu convaincue elle-même, elle engageait et enfonçait de plus en plus Rousseau dans la voie douloureuse où ne le poussait que trop sa propre folie. Qu'elle ait parfois, par ses commérages et par son humeur brouillonne, « tatillonne, » disait Hume, indisposé contre Rousseau les gens de son entourage, comme à Motiers ; ou même qu'elle ait, comme à Woolton, provoqué ou inventé de toutes pièces des tracasseries domestiques pour faire plutôt déguerpir Rousseau d'un endroit où elle se déplaisait, c'est ce qui m'a paru hors de doute. Dans bien des cas, pourtant, elle a pu croire très sincèrement aux persécutions dont Rousseau l'entretenait sans cesse : elle était du peuple, et le peuple, dans sa simplicité d'esprit, croit aisément à la trahison. Mais supposons même qu'elle eût eu plus d'esprit en partage : eût-elle pu résister, alors que tant d'habiles gens s'y sont laissé prendre, à l'argumentation pressante et à l'éloquence persuasive que déployait Rousseau quand il discourait sur ses infortunes ?
A en croire la plupart des auteurs, toutes les fois que Rousseau entre en défiance et s'éloigne d'un ami, c'est parce que Tliérèse lui a monté la tête, et l'on dirait vraiment que ces auteurs ont entendu ce que Thérèse et Rousseau se disaient l'un à l'autre quand ils parlaient entre eux de Diderot, de Grimm, ou de tout autre ami, devenu subitement suspect. En réalité nous sommes ici réduits aux conjectures, et tout ce que nous pouvons faire, c'est de raisonner d'après ce que nous savons du caractère de Rousseau et d'après ce que nous croyons deviner
du caractère de Thérèse. Or voici, je crois, suivant ces données, la scène qui a pu se produire plus d'une fois entre Thérèse et Rousseau, au début tout au moins de leur liaison. Tel personnage, qui n'est connu de Thérèse que par son amitié pour Rousseau, devient tout à coup pour Rousseau un monstre qui a juré sa perte. Que va faire Thérèse? Il n'est pas du tout téméraire de penser que Thérèse, n'écoutant que son gros bon sens, se soit timidement liasardée à mettre en doute la perspicacité de Jean-Jacques. Mais alors qu'a dû faire Rousseau? Ici nous n'avons besoin de rien supposer ; nous savons, à n'en pas douter, de quelle façon elle a été rabrouée et réduite au silence ; nous n'avons qu'à nous rappeler mainte lettre où Rousseau, sans vouloir rien entendre, a foudroyé ceux de ses correspondants qui avaient osé prendre la défense d'un Hume ou de tout autre « scélérat. » Malmenée de même, Thérèse se l'est tenu pour dit; et, quand tel de ses amis est subitement devenu suspect à Rousseau, Thérèse, par peur de déplaire et d'être chassée, a trouvé que Rousseau avait grandement raison de se méfier de ce faux ami, et lui a fourni peut-être de nouveaux motifs de le suspecter. J'ajoute qu'elle a pu arriver à le suspecter très sincèrement elle-même, parce qu'elle a pu être atteinte à son tour de la folie de la persécution qui est, au dire des aliénistes, la plus contagieuse de toutes les folies (1).
Rousseau, en fin de compte, a-t-il été heureux avec Thérèse et ne s'est-il jamais repenti d'avoir pris pour compagne une femme qui avait si peu d'éducation et si peu d'esprit? Je sais bien que d'autres grands hommes ont vécu, sans paraître en avoir souffert, avec des femmes qui leur étaient aussi inférieures que Thérèse pouvait l'être à Rousseau : tel le mari de cette Nanette que Rousseau a, dans ses Confessions, rapprochée de Thérèse; mais
(1) Nous aurions ici le cas, assez fréquent, d'une « folie sjaTipatliique » ou « folie à deux ». Un auteur, Arnaud, qui a traité de ce genre de folie, dit : (( La plus contagieuse des folies est le délire des persécutions, car c'est celui qui présente le plus de vraisemblance et de logique, celui qui heurte le moins les idées reçues. » (Voir Gilbert Ballet : Traité de pathologie mentale, 1903, * p. 35). C'r st ce dont, je crois, je n'ai pas assez tenu compte quand j'ai moimême, dans mon premier volume, jugé peut-être un peu trop sévèrement Thérèse.
ROUSSEAU A TRYE ET A BOURGOIN
Diderot avait des distractions au dehors qui s'appelaient M'"'^ de Puisieux et M'^^ Volland, et des amis comme Grimm, d'Holbach ou M"'^ d'Épinay, toujours prêts à le recevoir, car il vivait toujours chez les autres. Racine, lui, qu'on a comparé au mari de Thérèse (1), préférait vivre en famille, dans sa « petite et agréable famille», comme l'appelait Boileau ; et s'il a soufTert d'avoir une femme qui ne lut jamais, dit-on, une seule de ses tragédies, il s'en est, semble-t-il, consolé en écrivant les plus belles lettres à un fils a dont l'image était continuellement présente à son esprit », ou en s'attendrissant aux prises de voiles de ses pieuses filles. Mais Rousseau, lui, au rebours de Racine et de Diderot, n'ayant pas su être père, ni garder ses amis, s'était condamné à la solitude avec Thérèse. Ce tête-à-tête lui avait paru délicieux dans les premières années de leur liaison, au temps « des petits soupers, assis en vis-à-vis sur deux petites cliaises posées sur une malle devant la croisée de la fenêtre qui leur servait de table. » Thérèse avait alors la fraîcheur de la jeunesse et c'est pourquoi, sans doute, il a vivait avec elle comme avec le plus beau génie de l'univers. » (Conf. passim). Mais, plus tard, à quoi donc pensait-il, si ce n'est à ce qui manquait au compagnon de Thérèse, laquelle n'était plus jeune, quand il écrivait dans VÉmile : « Pour un homme qui pense, le plus grand charme de la société manque à la sienne, lorsqu'ayant une femme, il est réduit à penser seul. » Plus tard encore, dans les Confessions : « c'est surtout dans la solitude qu'on sent l'avantage de vivre avec quelqu'un qui sait penser. » Et Thérèse ne savait que cuisiner et bavarder. Il l'a gardée pourtant, malgré ses défauts et son insuffisance, jusqu'à la fin de sa vie ; et, jusqu'à la fin de sa vie, il lui a su gré de son attachement fidèle et de son dévouement à toute épreuve; or, d'avoir réussi à vivre quarante-quatre ans avec un homme qui n'a jamais su vivre longtemps avec personne, et d'avoir reçu de ce même homme, qui s'attribuait à lui-même « un cœur naturellement ingrat », maint témoignage de reconnaissance, cela prouve tout au moins que Thérèse n'était pas,
(1) M. miter, ibid.
suivant une expression de l'Emile, une personne dyscole, ou, en termes plus simples, qu'elle avait bon caractère. Que le mot de Rousseau à Moultou en 1768 soit donc notre dernier mot sur Thérèse : « Elle sera jusqu'à la fin de mes jours Vuniqne consolation d'un homme qui en a le plus grand besoin. »