‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 2)Chapitre 8 sur 16 · LES « DIALOGUES )) ET LES (( RÊVERIES )). — MORT DE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

LES « DIALOGUES )) ET LES (( RÊVERIES )). — MORT DE ROUSSEAU

Rousseau, arrivé à Bourgoin le 13 août 1768, s'est logé, nous l'avons vu, dans un mauvais « cabaret », à la Fontaine d'or, dont le maître l'empoisonne, dit-il, avec l'alun qu'il mêle à son vin, tandis que l'eau et l'air marécageux de l'endroit lui donnent un « gonflement d'estomac » très douloureux; il y est encore pourtant le 18 janvier 1769 (lettre à Du Peyrou), bien qu'il fût décidé, dès le 21 septembre 1768, à quitter cette région, réellement insalubre, à cause des miasmes paludéens que dégagent, encore aujourd'hui, ses marais incomplètement desséchés. A peine installé à Bourgoin, il avait eu une aventure, insignifiante en soi (1), mais où il avait vu un sombre drame machiné par ses ennemis : n'avait-on pas déterré, pour le perdre de réputation, un garçon chamoiseur nommé Thevenin, qui lui réclamait neuf francs qu'il lui aurait prêtés en

Bibliographie : Rousseau : Lettre à Saint-Germain, 26 février 1770. Rousseau juge de Jean-Jacques, Dialogues (1772-1776). Les Rêveries du Promeneur solitaire (1776-1778). — Bernardin de Saint-Pierre : La vie et les œuvres de J.-J.-Rousseau, 1779 (édit. Souriau, 1907). — Corancèz : De Jean-Jacques Rousseau {Journal de Paris, an VI). — Eymar : Mes visites à J.-J Rousseau (dans Musset-Pathay : Œuvres inédites de Rousseau, t. ii). — Ducoin ; op. cit. — Jansen : Rousseau als Musiker, 1884. — La Mort de Rousseau : Récit fait par Thérèse Levasseur à l'architecte Paris, à Ermenonville {Revue d'hist. litt. de la France, 1906, p. 101). — Girardet : La mort de Rousseau, Lyon, 1909. — Julien Raspail : Comment est mort J.-J. Rousseau {Chronique médicale, 15 août 1912j. — Martin-Decaen : Le marquis de Girardin, 1912.

(1) On en peut lire tous les détails, un peu fastidieux, dans Ducoin : op. cit., p. 80.

JËAN-jACQUËS tlOUSSËAÛ

Suisse ! et, son imagination prenant feu aussitôt, il remue ciel et terre, appelle en témoignage Bovier, Servan, le maire, M. de Champagneux, et le lieutenant des armées du Roi, M. de Clermont-Tonnerre, mais n'arrive pas à confondre, comme il aurait voulu, le misérable « aposté » par ses persécuteurs masqués. Il faut donc fuir à tout prix ce maudit pays : et le voilà de nouveau interrogeant l'horizon pour y trouver « une pierre où reposer sa tête », ajoutons : sa pauvre tête malade. Il pense à l'Amérique, mais le voyage est bien long, puis, à l'île de Chypre, à Minorque, et nous retrouvons ici ses goûts d'insulaire ; mais « il lui vient une autre idée » : c'est d'aller chez les Turcs, dont il paiera l'hospitalité en leur enseignant la botanique. Il prend enfin un parti, et tout à fait stupéfiant : c'est de retourner en Angleterre et à ce Wootton dont il s'était, un an auparavant, sauvé à toutes jambes pour échapper à ses prétendus geôliers.

Pourquoi, par suite de quels raisonnements, a-t-il pris une résolution si étrange? Il a demandé à M. de Clioiseul et obtenu un passe-port pour l'étranger et il s'est, par là, engagé à s'en servir; car M. de Ghoiseul « ne l'a pas invité à n'en pas faire usage », ce qui équivaut, paraît-il, à « l'inviter à en faire usage. » Ce n'est pourtant pas cette considération qui l'a finalement décidé à passer en Angleterre, puisqu'en fin de compte, il ne se servira pas de ce passe-port, devenu si gênant, à peine obtenu. Il y a donc autre chose, et cette autre chose c'est — l'horreur de l'Angleterre ! Il va s'expliquer lui-même : « Je crois cette résolution la plus sage que j'aie prise en ma vie, et j'ai pour un des garants de sa solidité l'horreur qu'il m'a fallu surmonter pour la prendre et telle qu'en cet instant même je n'y puis penser sans frémir » (à Lalliaud, 2 novembre 1768). Sa décision est donc définitive, puisqu'il lui en a tant coûté pour la prendre ; mais en quoi est-elle si c( sage? » En ceci que ce n'est plus désormais tel ou tel particulier, c'est la France entière qui est liguée contre lui, c'est la France qui est le foyer du complot dont il est la victime » ; il ne sera donc en sûreté que lorsqu'il aura mis la mer entre la France et lui ; et il écrit à

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Daveiiport pour lui redemander l'hospitalité (1), sûr d'ailleurs de son adhésion, car l'excellent homme l'a déjà à plusieurs reprises invité à retourner chez lui. A la suite de cette lettre à Davenport, nous en lisons une autre, datée du 17 mars 1769 : Rousseau n'y parle que de la graine de melon, que Davenport lui avait demandée. Et le voyage d'Angleterre ? « il n'est plus question de cela », dit-il maintenant à Davenport. Comment, en effet, en pourrait-il être question, alors que Walpole « l'honnête Walpole », vient d'être nommé Secrétaire d'État ! et moi, qui « m'imaginais que toute l'Angleterre avait conçu pour ce misérable et pour son camarade (Hume) tout le mépris dont ils sont dignes ! » (à Lalliaud, 28 novembre 1768). Conclusion : « Je n'irai point en Angleterre ; on me traitera comme on voudra en France, mais je suis déterminé à y rester » (à Moullou, 21 novembre 1768).

Non seulement Rousseau ne s'éloigna pas de la France, mais il s'éloigna très peu de Bourgoin : il y avait, à une lieue de Bourgoin, une ferme inhabitée, espèce de petit castel à tourelles, la ferme de Monquin, située sur le penchant d'une colline, entre le vieux château de Maubec et celui de Monquin. Rousseau s'y transporta dès que « son petit logement » fut prêt; et nous l'y tiouvons installé, ce en très bon air », le 4 février 1769 (à Lalliaud). Il s'y ranime peu à peu, assez pour aller faire au mont Pila un voyage pédestre d'herborisation qui dure une semaine, et, de retour chez lui, il peut, en s'accompagnant sur une épinette qu'il vient de recevoir de son amie, M'"^ Delessert, 0 chanter de sa voix cassée et déjà tremblotante », les strophes du Tasse, où il a toujours trouvé tant de charme. Entre temps, quand ses idées noires le reprennent, il termine ses lettres par ces trois mots qu'il prie instamment ses correspondants de se rappeler : « Je suis innocent » ; et, pour le prouver, il rédige son absurde et émouvante lettre à Saint-Germain que, suivant une récente et bizarre habitude, il date ainsi : 17^ 70, ce qui veut dire 26 février 1770. Dans cette lettre, il se disculpe minutieuse-

(1) Voir Annales J.-J. Rousseau, VI, 163.

ment des « forfaits » dont il se croit accusé, dénonce tous les conspirateurs (la liste en est longue) qui ont juré de le perdre et de « le déshonorer » et, ayant dit tout ce qu'il a trouvé dans son cœur meurtri pour faire éclater son innocence, il conclut que, par celle-ci et par les maux qu'il endure, il a mérilé « la palme des martyrs. » Je parlerai plus loin de celle curieuse lettre ; en attendant, il y a lieu de se demander pourquoi Rousseau, au lieu d'adresser cette longue défense apologétique, écrite pour la postérité, à des amis dont il a appris à connaître la fidélité : à un Moultou, par exemple, ou à un Du Peyrou, a pris pour confident un étranger qu'il connaît à peine, et qui ne doit pas aimer ses livres, puisqu'il est bon catholique. C'est précisément parce que Saint-Germain n'est pas son ami, parce qu'il ne partage pas ses opinions et un peu aussi parce qu'il est ancien militaire, partant, homme d'honneur, c'est pour ces motifs, je crois, que Rousseau a cru trouver en lui l'homme qu'il cherche à cette heure, c'est-à-dire le témoin non prévenu et incorruptible que ne pourra récuser la postérité : et, plein de confiance dans « la droiture » de Saint-Germain, il goûte, en une très longue et hélas 1 extravagante épître, « la douceur d'épancher son cœur dans celui d'un homme vertueux », espérant bien que « le brave Saint-Germain » saura faire usage de ses confidences « pour en honorer un jour sa mémoire. »

Il devait rester à Monquin depuis les premiers jours de février 1769 jusqu'à la fin de mai 1770. Déjà en février 1770 sa demeure avait commencé à lui déplaire, étant « ouverte à tous les vents » ; fin avril, les choses se sont tout à fait gâtées au logis, par suite, sans doute, de quelques propos malséants d'une servante à l'adresse de Thérèse, propos qu'il transforme en « outrages atroces », et servante dont il fait « un bandit en jupons. » Tout cela d'ailleurs c'est la faute au propriétaire, M. de Césarges, à qui il n'hésite pas à écrire qu'il est « dénué de crédit dans sa propre maison au point de n'y pouvoir procurer la sûreté aux hôtes qu'il y a placés lui-même « (fin avril 1770). Songerait-il à déménager ? car c'est souvent, noiis le savons, par de telles aménités de langage, qu'il prend congé de ses hôtes.

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Nous voyons, en effet, par des letlrcs antérieures, qu'il rumine son départ, mais il fait mystère à ses correspondants de l'endroit où il projette d'aller : ils durent être fort surpris d'apprendre enfin que cet endroit n'était autre que Paris, dont il prit le chemin à la fin de mai, pour s'arrêter à Lyon et y séjourner plusieurs semaines, vraisemblablement chez ses amis, les de La Tour; il arriva probablement à Paris vers la fin de juin 1770; il devait y rester jusqu'au 20 mai 1778.

Avant de le suivre dans cette avant-dernière étape de sa vie errante (la dernière sera Ermenonville), cherchons à découvrir ce qui a pu le déterminer à venir habiter Paris, ce Paris, objet de son aversion et de ses perpétuels sarcasmes et résidence de ses plus acharnés « ennemis. » Ce n'est pas par un de ces coups de tête, dont il était coutumier, qu'il venait si témérairement chercher un refuge dans la ville même qu'il avait dû fuir jadis en toute hâte pour échapper à ses prisons. L'idée de ce retour à Paris, il la caressait depuis quelque temps et elle était peu à peu devenue chez lui une idée fixe, bien que sans cesse combattue par le prince de Conti, qui l'avait mainte fois supplié « en gémissant » de renoncer à son « déraisonnable » projet, et de ne pas aller follement « affronter les lois et se livrer à la sévérité que lui donneraient les hommes. » Comment donc a-t-il passé outre aux objurgations « de ce grand prince », comme il l'appelait dans ses « élans de reconnaissance et d'attendrissement », de ce protecteur éclairé et dévoué dont il sollicitait toujours, dans ses moments critiques, « les avis, c'est-àdire les ordres » ; car, ajoutait-il (à Moultou, 7 novembre 1768), « dans tout ce que j'ai fait de mon chef, je n'ai fait que des sottises » ; et voilà que, de son chef encore, il allait faire, il nous le semble du moins, comme au prince de Conti, et comme â M. de Saint-Germain lui-même, qui s'efforçait de le retenir à Monquin, la plus grande sottise de sa vie « en se livrant sans mystère », il l'avait ainsi annoncé pompeusement dès 1768, « à la discrétion des hommes », c'est-à-dire des ministres et du Parlement.

Plusieurs considérations, je crois, l'avaient lentement pré-

paré, puis irrésisliblemenl poussé à ce coup d'audace ; de plus en plus convaincu, non-seulement de la réalité, mais de l'extension progressive du grand complot qui l'enveloppait de toutes parts, il se préoccupait aussi de plus en plus, on l'a vu par sa lettre à Saint-Germain, de trouver des armes pour défendre sa mémoire et confondre ses calomniateurs. Mais la meilleure des armes était entre ses mains : c'était ses Confessions. Cette arme, il savait que, le jour où il la brandirait contre ses ennemis, elle révélerait son irrésistible puissance, car il connaissait, et appréciait mieux que personne, le talent de l'ouvrier qui l'avait forgée ; il l'avait jusqu'ici tenue dans le fourreau, je veux dire qu'il avait jalousement gardé sous clef ces redoutables Confessions, prévoyant très justement le scandale et les protestations qu'elles soulèveraient dans le monde, s'il les faisait paraître du vivant des personnes qu'il y avait si bien drapées. Mais s'il ne pouvait imprimer ses Confessions, il pouvait les lire 1 il pouvait tout au moins en faire connaître certains chapitres — les chapitres auxquels il tenait le plus, — à des hommes de lettres et à des gens du monde qui, convaincus, par ses lectures, de la duplicité de ses ennemis, feraient partager leur opinion aux gens de leur connaissance : et ainsi serait enfin démasquée et réduite aux abois la fourberie d'un Grimm, d'un Diderot et d'une M""^ d'Épinay.

Cette tactique qui ofTrait, sans danger pour l'agresseur, tous les avantages de l'ofïensive, était très habile, si elle n'était pas très chevaleresque : car, par exemple, son nouvel ami, « le brave militaire plein d'honneur » qu'était, selon lui, M. de Saint-Germain, eût-il approuvé qu'on attaquât ainsi à huis clos des adversaires qui n'étaient pas là pour se défendre? Nous voyons, en tous cas, comment s'était établie chez lui la conviction que, pour imposer silence à la calomnie, il fallait qu'il se rendît au lieu même où tenaient leurs conciliabules les calomniateurs, il fallait qu'il vînt à Paris : là était le devoir, il n'y faillirait pasi « Ne parlons plus de Chambéry », avait-il écrit à Moultou au moment même où (nous le savons par la suite) il préparait son départ pour Paris; «ce n'est pas là (à

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Chambéry) où je suis appelé. L'honneur et le devoir crie : je n'entends plus que leur voix. » (6 avril 1770).

Il est une autre voix qu'il entendait sans nul doute à Monquin, c'était celle de Thérèse, laquelle dut exulter, et c'était bien naturel, à l'idée qu'elle pourrait échanger la morne solitude de Monquin contre le bruyant et joyeux Paris de son enfance et de sa jeunesse; et cette voix de Thérèse, Rousseau l'écoutait d'autant plus volontiers qu'elle ravivait en lui le regret inavoué de ce Paris qu'il n'avait cessé de maudire — et d'aimer ; n'était-ce pas Paris, en efTet, qui le premier avait salué son génie et qui, en dépit du Parlement et de Voltaire, avait propagé son nom et ses livres dans tous les lieux où on ne lisait alors que les livres de Paris, c'est-à-dire dans l'Europe entière ?

Mais vivra-t-il en sûreté à Paris ? Si le prince de Conti croit devoir le prier instamment de ne pas séjourner même à Lyon pour ce seul motif que Lyon est compris dans le ressort du Parlement, ne va-t-on pas appréhender cet audacieux qui vient braver le Parlement dans les murs même de Paris? C'est la folie de Rousseau qui eut raison contre la sagesse de Conti : pendant tout son séjour à Paris, qui dura huit ans, Rousseau ne fut pas inquiété. Du jour au lendemain un parlementaire mal intentionné pouvait mettre en demeure le Procureur général de faire emprisonner Rousseau : aucun parlementaire ne bougea, semble-t il, puisque Rousseau, toujours décrété, put circuler « sans mystère », comme il l'avait annoncé, c'est-à-dire très librement, dans les rues de Paris. Ce qui lui assura cette tolérance imprévue du Parlement et de la Cour, ce fut sans doute et avant tout la protection vigilante du prince de Conti ; mais ce fut aussi, je crois, la connaissance qu'on avait partout de ses malheurs et de son état d'esprit. On « assurait », un an à peine après sa querelle avec Hume, que « sa tête était bien affaiblie et que son silence paraissait le confirmer (1). » Depuis lors, sa tête s'était « affaiblie » de plus en plus, et il n'avait pas rompu son silence : qui n'eût eu pitié d'une décadence si profonde et si

{\) Bachaumont, 7 juin 1767.

prématurée? l'arrêt du Parlement, qui l'avait décrété de prise de corps, remontait à 1762 : c'était bien lointain ! il y avait sans doute là pour l'opinion publique, dont on sait le pouvoir en ce temps, comme une prescription morale que sembla reconnaître le Gouvernement.

Rousseau reprit à Paris son ancien logement rue Plâtrière (aujourd'hui rue Jean-Jacques Rousseau); la maison appartenait alors à un honnête ménage d'épiciers, M. et M'"^ Venant, chez lesquels Rousseau, dit-on, fréquentait volontiers. Montons au cinquième étage (1) : voici son appartement, plus que modeste, mais rc en grand et bon air, ce qui n'est pas trop facile au cœur de Paris (à Du Peyrou, 2 juillet 1771). Il ne comprend que deux pièces : l'une, obscure et donnant sur l'escalier, sert de cuisine en été, de dépense en hiver; dans l'autre, qui a deux fenêtres donnant sur la rue Plâtrière, sont placés deux lits jumeaux, garnis de cotonnade bleue à flammes, étoffe qui meuble aussi toute la chambre; quelques chaises, une commode en noyer placée entre les deux fenêtres, une épinette, et, pendues au mur, deux estampes : un plan de la forêt de Montmorency et un portrait du roi d'Angleterre; et n'oublions pas un serin qui chante dans sa cage suspendue au plafond. A côté de la cheminée est une table couverte d'un tapis vert et, à cette table, est assis le maître du logis, vêtu d'une robe de chambre d'indienne bleue, et coiffé d'un bonnet de coton : il copie de la musique et, de temps en temps, quand il est seul au logis, il se lève pour écumer son pot qui bout dans l'âtre.

Près d'une fenêtre une femme coud, silencieuse, c'est Thérèse ; elle est simplement, mais proprement vêtue, en bonne ménagère. C'est elle qui, aux fâcheux, va ouvrir ou plutôt entr'ouvrir la porte, et demande, sans aménité, « ce qu'il y a pour leur service » : ainsi le chien fidèle, qui a suivi son maître à travers

(1) Beaudouin dit, d'après Bernardin de Saint-Pierre, qui était entré en relations avec Rousseau en 1771, que Rousseau logeait au quatrième étage, et Eymar dit au cinquième : c'est à Eymar que donne raison la lettre de Rousseau à Du Peyrou du 2 juillet 1771 : « Je me suis logé. . . à un cinquième. »

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tant de pays, rentré avec lui au logis, est devenu un bon chien de garde. Si le visiteur paraît être un de ces importuns venus simplement pour contempler l'auteur célèbre, elle répond que « Monsieur Rousseau » est sorti; mais si l'on se présente ayant à la main un morceau de musique à copier : « entrez, dit-elle aussitôt, vous allez trouver mon mari » ; et elle court vous annoncer à Rousseau qui, très poli, vient au devant de vous, vous offre une chaise placée vis-à-vis de la sienne et attend que vous soyez assis pour vous dire : « de quoi s'agit-il » ? 11 s'agit pour vous, non de sa musique, mais de sa personne; et, tandis qu'il examine lentement, avec la conscience qu'il met en toutes choses, la partition que vous lui avez tendue, vous avez tout le loisir d'examiner le grand homme, objet de votre culte — ou de votre curiosité.

A l'époque où nous sommes, c'est-à-dire à l'époque où il vient de s'établir définitivement à Paris, il n'a que cinquante-huit ans, mais il est déjà voûté et la tristesse se lit dans les rides de son front, dans l'enfoncement des yeux et l'affaissement des sourcils. Il a une épaule plus haute que l'autre, effet, sans doute, de l'attitude habituelle du copiste. Quand il parle, sa voix est encore ferme et sonore, avec l'accent genevois. Mais ce qui frappe le plus les visiteurs, c'est la vivacité ou, comme ils disent pour la plupart, « le feu de ses yeux », des yeux qui expriment sans doute, suivant les bons ou mauvais jours, le génie ou la folie : car, si c'est avec sa folie qu'il va composer ses attristants Dialogues^ c'est avec ce qui lui reste encore de génie qu'il écrira les plus belles pages de ses Rêveries.

En attendant, il copie de la musique infatigablement. Pourquoi donc s'est-il astreint à ce travail de manœuvre? C'est, assure-t-il, parce qu'il en a besoin pour vivre. « Mais, lui objectait un jour Bernardin de Saint-Pierre, vos ouvrages auraient dû vous mettre à l'aise. — Je n'en ai pas tiré, lui répliqua Rousseau, 20.000 livres (1). » En effet, si nous addi-

(1) Bernardin de Saint-Pierre : La vie et les ouvrages de J.-J. Rousseau, éd. critique de Souriau, 1907, p. 60.

lionnons les gains qu'à notre connaissance il a réalisés avec ses œuvres, nous arrivons à une somme approximative de 15.000 livres (1). « Encore, ajoutait-il, si j'avais reçu cet argent à la fois, j'aurais pu le placer ; mais je l'ai mangé successivement comme il est venu. » Heureusement d'autres ont « placé » pour lui, ce qui a fait en somme de lui un petit rentier, lequel est un peu plus à son aise que ne le dit Bernardin de Saint-Pierre. Six cents livres de rente, voilà toute ma fortune, fait-il dire à Rousseau. Il a plus que cela : 1.100 francs de viager, déclare-t-il lui-même à Sartine en 1772 (15 janvier), savoir : 300 francs de la veuve Duchesne, 600 de Mylord Maréchal, 250 de la vente de ses livres en Angleterre (achetés par Dulens, qui lui payait 10 livres sterling par an), ce qui fait bien à peu près un total de

I. 100 livres. Si nous y joignons les 300 francs faits par Rey à Thérèse, nous arrivons à un total de 1.440 francs; c'est précisément le chiffre donné par Le Bègue de Presle (2).

Est-ce bien exact ? le 21 juin 1766, de Wootton, Rousseau avertit Du Peyrou que « sa situation le force de se prévaloir des seize cents livres par an », même, ajoute-t-il, « avant que vous ayez reçu les trois cents louis de Mylord Maréchal qui, je l'espère, ne tarderont pas beaucoup encore, » Ils ne tardèrent pas, en effet, car le 9 avril 1767 (inédit) Du Peyrou écrit à Rousseau: « Nous voici au mois d'avril sans que vous ayez donné signe de vie à mes banquiers qui vous doivent pourtant, depuis le 1^^ janvier passé, 800 livres de France pour les six derniers mois de nos arrangements réciproques, et ensuite les 300 livres pour les derniers mois de 1766^ provenant des 300 louis de Mylord Maréchal. Voilà donc 1100 livres que vous laissiez chômer, lorsque vous n'aviez point de pension. Que voulez-vous faire à présent

(1) Nous savons que le Devin du village lui a rapporté 5.000 livres [Conf.

II, 8), la Lettre à d'Alembert 600 livres, la Nouvelle Héloïse 1800, le Contrat social 1.000 (Bosscha, passim) VÉmile 6.000 {Conf. II, 11). Déjà en 1761, Rey son libraire avait gagné, rien qu'avec la Nouvelle Héloïse, 10.000 francs (Rey à Rousseau, Amsterdam, 7 décembre 1761, inédit).

(2) « Il avait 1.440 livres de rente constituée viagère », Le Bègue de Presle : Relation des derniers jours de Mons. J.-J. Rousseau, Londres 1783, p. 9.

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que TOUS avez une pension? » Il s'agit de la pension accordée par le roi d'Angleterre, Georges III en 17C6, qui était de 100 livres sterling, mais que Rousseau ne toucha, très irrégulièrement, que deux ans environ. En résumé, il pouvait donc compter en 1766 sur 1600 livres par an, d'après « les arrangements » fails avec Du Peyrou; et si l'on devait ajouter, comme il semble résulter de la lettre de Du Peyrou, les 600 francs de renie provenant du versement de 300 louis fait par Mylord Maréchal dans les mains de Du Peyrou, cela ferait alors 2.200 francs de rente. Mais, on l'a vu, d'après sa lettre à Sartine du 15 janvier 1772, Rousseau n'aurait plus désormais que 1.100 francs de viager, et il donne le même chiffre dans son Second Dialogue, ajoutant « qu'à cela se borne toute son opulence », et que « si quelqu'un dit lui savoir aucun autre fonds ou revenu, il ment. » Gardons-nous donc de mentir, et acceptons aussi ce qu'il dit à Bernardin de Saint-Pierre « qu'il lui en coûte à Paris, 100 louis pour entretenir son petit ménage », et que, ses rentes ne lui suffisant pas, «il faut qu'il gagne le surplus » : et c'est pour cela que diligemment il copie de la musique à dix sous la page (1).

C'est aussi, je crois, pour d'autres motifs : il s'ennuie au logis, ayant fermé sa porte à peu près à tout le monde, n'écrivant plus, ne lisant plus, et n'ayant pas grand'chose à dire à Thérèse ; et alors, comme « il faut une occupation »; ainsi parle-t-il luimême à Bernardin de Saint-Pierre, il s'est souvenu qu'il avait jadis été apprenti graveur, puis copiste de musique à l'Hermitage en dépit de Grimm et de ses railleries, et maintenant, redevenu « ouvrier, il fait, dit-il, ce qu'il a fait dès l'âge de quatorze ans. » Il se souvient aussi qu'il est l'auteur du Devin du village et, quand il est las de copier la musique des autres, il en com-

(1) Il compte sur son registre que, du l^^ avril 1772 au 22 août 1777, il a copié 11.185 pages de musique (Jansen : Rousseau als Musiker, 1884, p. 479). Sa copie lui aurait donc rapporté, au taux de 10 sous la page, un peu plus de 5591 livres en cinq ans, soit à peu près 1158 livres par an, qu*il faudrait ajouter à ses 1100 livres de rente ; il avait donc à Paris un revenu annuel d'environ 2258 livres. Il pouvait donc écrire dans ses Dialogues : « Sans avoir été riche, j'ai toujours vécu commodément » ; il tenait, nous dit-il, à avoir « une subsistance aisée » ; il l'avait même très aisée.

pose lui-même sur sou épinelte, et il « la chante avec une voix faible et cassée, mais encore animée et douce » (Second Dialogue). Ce qu'il compose et chante ainsi, ce sont des romances, dont parfois d'autres lui ont fourni les paroles, telle la romance sentimentale rimée par son ami Deleyre et qui devint rapidement célèbre : «Je l'ai planté, je l'ai vu naître. » Rousseau, lisons-nous dans une lettre de Meister père à Bodmer du 6 janvier 1772, « vient de dédier vingt-huit romances à M™<= la comtesse d'Egmont, la plus jolie femme de la cour», et une amie de Rousseau qui, on s'en souvient, avait fait chez elle une lecture des Confessions dont il parle dans les dernières lignes de cet ouvrage.

Sa copie, et le soin minutieux qu'il met à faire de jolis herbiers l'occupent les jours d'hiver et les jours de pluie, car il craint, nous dit-on, autant la pluie que le froid ; mais vienne le printemps, qui est sa saison favorite, il revêt son habit de drap gris avec la veste et culotte de même couleur, met la perruque ronde à trois rangs de boucles, prend en main sa longue canne, se munit de tout l'attirail du botaniste : une loupe, un microscope à lentille excellente, don du prince de Conti, une boîte de fer-blanc, une serpette qu'il ajustera à sa canne pour atteindre les plantes hors de la portée de la main, et il part de son pied léger ; malgré ses soixante ans et plus, il va, dans une après-midi, au pré Saint-Gervais, ou bien il fait le tour du Bois de Boulogne sans la moindre fatigue : c'est que la vue des champs et des bois le rajeunit et surtout le rassérène. Dès que, hors de Paris, il se voit en pleine campagne, «enfin, dit-il tout joyeux à Bernardin de Saint-Pierre, nous voilà hors des carrosses, du pavé et des hommes ! »

Mais comment donc le futur auteur de Paul et Virginie a-t-il réussi à apprivoiser l'inabordable misanthrope jusqu'à pouvoir l'escorter dans ses promenades? Esprit chimérique, et lecteur enthousiaste (comme Rousseau) de Robinson Crusoé, Bernardin de Saint-Pierre venait de faire un long voyage à la recherche de l'île déserte où, comme un Robinson colonisateur, il voulait restaurer ce l'innocence des premiers jours dû monde », cette innocence éternellement regrettée par Rousseau. Il était rentré

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en France, battu de l'oiseau, mécontent des hommes qui ne l'avaient pas compris, mais rapportant dans son portefeuille des notes précieuses avec lesquelles il venait d'écrire son «Voyage à l'Ile de France » ; il en avait soumis le manuscrit à Rousseau qui y avait trouvé « des observations très neuves sur la végétation » ; et, malgré le cadeau (un cadeau à Jean-Jacques !) d'un paquet de café de Bourbon, il avait fini par être un hôte bienvenu rue Plâtrière et Rousseau l'acceptait volontiers comme compagnon dans ses promenades hors ville : les deux promeneurs pouvaient très bien, chemin faisant, communier dans le déisme, le culte de la nature et la misanthropie.

C'est grâce surtout aux souvenirs de Bernardin de Saint- Pierre que nous pouvons suivre l'ermite de la rue Plâtrière au Pré-Saint-Gervais, au bois de Boulogne, sur les bords de la Seine, à Sceaux ou à la Muelte; avec Rousseau, nous écoutons le chant de la fauvette, semblable à celui d'une bergère « par son irrégularité et par je ne sais quoi de villageois » ; nous contemplons le soleil qui se couche sur le mont Valérien, « les effets de la lumière mourante au milieu des nuages et des collines d'alentour » ; et, à ce spectacle, nous revoyons avec lui, comme il nous les a fait admirer jadis, « les beaux couchers de soleil dans les montagnes de la Suisse. » Ainsi qu'il l'avait mainte fois prédil, le soleil, les oiseaux, les prés verts savaient encore consoler et charmer sa morose et précoce vieillesse (1). Il avait écrit un jour, de Monquin, à son ami Du Peyrou : « J'avais semé quelques plantes dans le jardin, on les a détruites. Cela m'a déterminé à n'avoir d'autre jardin que les prés et les bois. Tant que j'aurai la force de m'y promener, je trouverai du plaisir à vivre » (19 mai 1769). Et il redit maintenant à Thérèse : « Quand tu me verias bien malade et sans espérance d'en revenir, fais-moi porter au milieu d'une prairie; sa vue me guérira ». Ainsi nous ranime et nous rattache à la vie le visage d'un ami tendrement aimé : si la nature, en amie fidèle, a réconforté et enchanté Jean-Jacques

(1) « Je l'ai vu faire deux lieues par jour durant presque tout un printemps, pour aller écouter à Berci le rossignol tout à son aise. » {Second Dialogue.)

jusqu'à ses derniers jours, c'est parce que personne avant lui ne l'avait si sincèrement et si profondément aimée (1).

Levé en été dès 5 heures du matin, il se mettait à son travail de copiste, qu'il interrompait pour mettre en ordre les plantes qu'il avait cueillies la veille. Après son dîner, à 1 heure et demie, il allait, dans les premiers temps, faire sa partie d'échecs au café de la Régence, puis poussait d'habitude jusqu'aux Champs- Elysées, heureux quand on le regardait, malheureux quand on le regardait trop, et plus malheureux encore quand on ne le regardait pas du tout. Au début de son séjour à Paris on accourait, pour le voir, à la Régence et aux endroits où l'on savait qu'il devait passer ; peu à peu on l'oublia, et en 1775 La Harpe pouvait écrire dans sa Correspondance littéraire : « En arrivant à Paris, Rousseau s'est montré plusieurs fois dans un café, et il y avait foule pour le voir. Il passerait aujourd'hui dans la grande allée des Tuileries qu'on ne s'en apercevrait pas. »

Or, à mesure que l'attention du public se détourne de Rousseau, Rousseau, au contraire, découvre tous les jours quelque nouvelle personne qui s'occupe de lui pour le persécuter; et, s'enfonçant de plus en plus dans son délire, il développe copieusement ses divagations dans les Dialogues, qu'il acliève précisément dans cette année 1775 où, selon La Harpe, personne ne s'inquiète plus de lui.

L'ouvrage, dont le titre exact est : Rousseau juge de Jean- Jacques, Dialogues, est précédé d'une manière d'introduction intitulée : « Du sujet et de la forme de cet écrit ». Il comprend trois Dialogues, entre un Français et Rousseau, et se termine par un appendice qui est une « Histoire du précédent écrit. » C'est dans cet appendice que nous apprenons que l'ouvrage était terminé et « transcrit au net » dès le 24 février 1776 et que

(1) Lamartine dira très bien de Rousseau :

Dans leur plus frais parfum (des fleui'S des champs) il aspira son âme ;

Aussi le souvenir de ces félicités

Le suivit-il toujours dans l'ombre des cités ;

Ses pieds rampants gardaient l'odeur des herbes hautes.

(Lamartine : Ressouvenir da lac Léman).

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Rousseau « s'en est occupé durant quatre ans » ; c'est donc du commencement de 1772 à la fin de 1775, qu'il l'aurait rédigé (1). S'il ne pouvait naturellement pas se douter à quel point il divaguait dans ses Dialogues, Rousseau s'est cependant bien rendu compte, à la fin de son travail, qu'il n'avait fait que rabâcher. Il ne peut, en se relisant, « assez s'étonner des longueurs, des redites, du verbiage et du désordre » de son ouvrage. C'est qu'il l'a écrit sans suite, à mesure « que lui venait quelque idée », c'est-à-dire quelque nouveau soupçon, répétant « dix fois la même idée, si elle lui revenait dix fois », et ne reprenant son discours, mainte fois abandonné, que lorsque quelque nouvel outrage lui en faisait un devoir ; il a écrit ainsi « un pénible travail », qui est pour nous d'une très pénible lecture. Et pourtant, tel qu'il est, ce travail n'est point négligeable pour le biographe de Rousseau. Nous y trouvons, no^^ées dans un chaos de redites, des réflexions intéressantes qui, faites avec ingénuité, nous éclairent sur certains faits de la vie de Rousseau, sur certains traits de son caractère et même sur la portée qu'il a voulu donner, quelquefois il est vrai après coup, à telle ou telle de ses principales œuvres. Il va sans dire, d'ailleurs, que ces réflexions sur lui-même, nous ne devons pas les prendre au pied de la lettre, puisqu'elles partent d'un auteur qui, tout diminué qu'il est, défend de son mieux à la fois son œuvre et sa réputation d'homme vertueux ; mais nous devons les accueillir et en tenir compte dans la mesure où elles concordent avec ce que nous ont appris, par ailleurs, d'autres confidences ou d'autres prétentions de Rousseau ; c'est dans cet esprit que nous les avons utilisées aux endroits de ce livre où elles nous ont paru devoir trouver place.

Les Dialogues nous renseignent aussi sur autre chose, et c'est, hélas ! sur la folie de leur auteur. J'ai essayé de montrer ailleurs comment cette folie, qui n'avait été d'abord que méfiance et

(1) Un passage du Premier Dialogue semblerait prouver que même ce premier Dialogue n'a été rédigé qu'après le 31 octobre 1774, puisqu'il y est question d'un article de la Gazette de France paru ce jour-là. Mais il se peut que Rousseau ait ajouté ce passage après coup.

manie soupçonneuse, s'était lentement développée et avait abouti à ce que j'ai appelé la crise de Calais en mai 1767, date de son départ, ou plutôt de sa fuite éperdue de l'Angleterre. C'est la date aussi qu'on peut assigner au passage, en lui, pour parler le langage des aliénistes, de « la période d'incubation » à la « période d'état » : cela veut dire que sa folie s'est définitivement fixée et systématisée ; il est convaincu, désormais, et rien au monde n'ébranlera sa conviction, qu'on s'entend pour le persécuter et qu'un complot est formé contre lui, complot qui recrute sans cesse de nouveaux adhérents. C'est comme une cristallisation qui s'est faite dans son esprit, et qui est allée se solidifiant, et s'étendant à la fois, jusqu'à la période où nous sommes maintenant parvenus, qui est « la période terminale », marquée par un complet désarroi de l'intelligence. Il faut joindre la lettre à M. de Saint-Germain, dont j'ai parlé déjà, qui est du 26 février 1770, aux Dialogues (qui sont à peu près contemporains de cette lettre, puisque Rousseau les a commencés au début de 177S), si l'on veut noter avec précision, et sous la plume de Rousseau^ tous les caractères de la folie qui s'est pleinement emparée de lui et qui ne le lâchera plus jusqu'à sa mort.

Quand ils parlent des dernières années de Rousseau, certains auteurs semblent prendre plaisir à raconter ses faits et gestes les plus extravagants, et à répéter les mots plus ou moins drôles, et aussi plus ou moins authentiques, que nous ont cités de lui les visiteurs importuns ou les amis subitement devenus suspects qu'il voulait écarter ; et toutes ces anecdotes ont pour effet, qu'on le veuille ou non, de faire rire le lecteur aux dépens d*un homme qui, nous ayant ravis d'admiration quand il était un grand homme, a droit encore, maintenant qu'il n'est plus qu'un pauvre homme, à un peu de respect et à beaucoup de pitié. Je voudrais épargner à Rousseau a l'indignité » qu'il redoutait en mettant la dernière main à ses Dialogues : il souhaitait que « le tableau des misères de sa vie ne tût pour personne un objet d'amusement. » Et c'est pourquoi je m'appliquerai, laissant de côté leur intérêt purement anecdotique, à ne parler des aberrations de Rousseau, comme je l'ai déjà fait ailleurs, que dans un

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but scientifique, parce que pour la science il n'y a pas de malade ridicule : or, c'est la maladie de Rousseau dans sa période extrême que je voudrais examiner en m'aidant, à la fois, de ses propres confidences et des faibles lumières que nous fournit l'étude, encore si incertaine, des maladies mentales.

Rousseau en est donc convaincu : on s'acbarne contre lui; mais pourquoi? il n'en sait rien, il y a là pour lui « un mystère ». Pour les persécutés, disent les aliénisles, « le but poursuivi par leurs ennemis reste souvent ignoré; il y a là, disent-ils, un mystère qu'ils n'arrivent pas à percer. Ils poursuivent sans cesse une explication introuvable (1). » C'est cette explication même que va poursuivre sans relâche Rousseau dans ses Dialogues, et voici comment il procède : il va, en partant des (( singulières pratiques » dont il est l'objet, supposer, pour les motiver, qu'on l'accuse des plus noires actions ; car il faut bien proportionner ou, comme il dit, « ajuster » les griefs de ses ennemis à leurs abominables manœuvres, et c'est ainsi qu'il espère trouver l'explication de celles-ci. Il raisonne ainsi : qu'ai-je fait pour m'attirer la réprobation universelle ou plutôt, car je suis innocent, quels crimes a-t-on pu m'attribuer qui justifient ou expliquent cette réprobation ? Or les crimes, quels qu'ils soient, dont on m'accuse, non seulement je ne les ai pas commis, mais, étant ce que je suis, j'étais incapable de les commettre. Je vais donc instituer un débat entre mes accusateurs et moi et, dans trois Dialogues, je mettrai en scène deux interlocuteurs qui tour à tour « discuteront le pour et le contre. » Celui qui m'accusera sera « un Français ». Mais si je me défends moi-même, je vais être suspect, puisque je serai juge et partie. Afin donc que le défenseur et l'accusé ne soient pas le même homme, voici comment je vais poser le problème à résoudre : de quel œil, si j'étais un autre, verrais-je l'homme que je suis? cet autre, je l'appellerai Rousseau, et l'homme que je suis, je l'appellerai Jean-Jacques. Il s'agit donc de faire du premier le juge du second, de là le titre de l'ouvrage : « Rousseau, juge

(1) Sérieux et Capgras, op. cit., p. 95.

de Jean-Jacques. » Un Français accuse Jean-Jacques sans l'avoir lu; Roasseaa défend Jean -Jacques sans l'avoir vu; ils se quittent^ en se promettant, l'un, de le lire, l'autre de le voir : c'est la matière du Premier Dialogue. Dans le Second Dialogue, Rousseau dit ce qu'il a vu, c'est-à-dire, la personne de Jean-Jacques ; et, dans le Troisième Dialogue, le Français dit ce qu'il a lu, c'est-à-dire les ouvrages de Jean- Jacques : voilà, en résumé, la substance des Dialogues. La conclusion est naturellement que le Français trouve les plus belles choses, au lieu des horreurs qu'on lui avait dites, dans les livres de Jean-Jacques; et que Rousseau, de son côté, en fréquentant Jean-Jacques, découvre en lui les plus nobles vertus; et, de cette double épreuve, la personne et Vœuvre de Jean- Jacques sortent réhabilitées et magnifiées. Mais entrons un peu dans le détail de ce livre étrange.

Dans le premier Dialogue, voici comment raisonne son Rousseau : Jean-Jacques, dit-il au Français, est un scélérat, vous m'en avez convaincu : mais VEmile, mais la Nouvelle Héloïse sont des œuvres admirables qui, parlant le plus noble langage, ne peuvent sortir que d'un « cœur brûlant d'amour pour la vertu » ; donc, l'auteur de ces livres ne peut être l'auteur des crimes que vous m'avez fait connaître, et il y a forcément deux Jean-Jacques : l'écrivain et le criminel. Le Français pourrait répondre à Rousseau qu'un beau livre n'est pas forcément la preuve d'une belle vie, et qu'il peut arriver même qu'un auteur, s'appelât-il Jean-Jacques, ne prêche chaleureusement la vertu que pour se faire pardonner de ne l'avoir pas beaucoup pratiquée. Il y a pourtant, avouons-le, un tel écart, entre l'inspiration de la Nouvelle Héloïse et les mœurs de ce Jean-Jacques qu'on nous a peint, dans ce dialogue, des plus noires couleurs, qu'on peut parfaitement accorder à Rousseau qu'en effet l'auteur qui a écrit la lettre sur la mort de Julie ne pouvait pas être cette ce âme de boue et ce monstre exécrable » qu'est ici Jean-Jacques : il y a à cela une impossibilité morale; or que le public ait admis cette impossibilité, c'est là au fond ce que Rousseau ne parvient pas à comprendre, c'est là « le mystère »

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qui le déconcerte et qu'il fait de vains efforts pour pénétrer. Ce mystère est, bien entendu, une création de son cerveau malade; mais il n'y a qu'à le plaindre, et profondément, — car on imagine sa souffrance. — , d'avoir cru sérieusement « qu'on lui avait ôlé le nom de scélérat, qu'on ne trouvait pas assez abject, pour lui donner celui de coquin j comme exprimant mieux la bassesse et l'indignité de son âme. » Avoir été l'idole de son siècle et se croire baï et méprisé de tous, quel supplice, et ce fut le sien pendant plus de dix ans !

C'est pitié de le voir, au cours des Dialogues, se débattre désespérément dans les mailles du filet où il se sent emprisonné et, en même temps, ajouter lui-même infatigablement de nouvelles mailles à ce filet imaginaire, à mesure qu'il ajoute au complot de nouveaux conspirateurs qu'avec une mauvaise joie il se félicite d'avoir enfin découverts; et le filet s'étend progressivement sur « tout Paris )), sur « toute la France », sur « toute l'Europe ». Écoutons les aliénisles : « Les machinations de leurs ennemis varient, de nouveaux complices sont recrutés; alors qu'au début ils suspectaient un seul individu, ils ont maintenant toute une bande à leurs trousses (1). » En proie à une sorte de a délire rétrospectif » ou, comme on dit encore, de « folie récurrente », qui lui présente sous un jour tout nouveau les événements de sa vie passée et ses relations anciennes, Rousseau enrôle peu à peu dans le complot tous ceux qui l'ont connu et tous ceux qui l'ont aimé. Déjà, dans sa lettre à Saint-Germain, il s'était ingénié à noter « les griefs » que doivent certainement avoir contre lui non seulement un Grimm ou un Diderot, mais M*"® de Luxembourg et M'"^ de Boufflers elles-mêmes, ses meilleures amies.

On se rappelle que cette lettre à Saint-Germain était datée

suivant l'usage bizarre qu'il avait adopté à Monquin : 17 y 70 ; et c'était encore là un symptôme de folie : a ils inventent, dit Gilbert Ballet des fous persécutés, des signes bizarres ayant une valeur symbolique (2). »

(1) Sérieux et Capgras, ibid.^ p. 140.

(2j G. Ballet : Traité de pathologie mentale, 1903. Parfois ils prononcent des

Il en arrive à ne plus connaître tous ses ennemis, car maintenant ils sont trop nombreux et ils sont partout. De même que certains persécutés se plaignent qu'on leur veuille du mal, sans dire qui, de même Rousseau, qui avait dans ses Confessions et jusque dans sa lettre à Saint-Germain, nommé ses persécuteurs, se contente, dans les Dialogues, de les désigner par le terme vague : « ces Messieurs. » On ne parle jamais, en efîet, devant lui, « de ses premiers délateurs, ni de ceux qui influent sur son sort ; de sorte qu'il lui est impossible de savoir s'ils sont à Paris ou absents, ni même s'ils sont morts ou en vie. » (Premier Dialogue). Une fois cependant, au cours de ses trois Dialogues, il remonte jusqu'aux premiers auteurs de la conspiration, mais sans les nommer : « le secret du premier complot est concentré entre deux hommes (Grimm et Diderot?) qui n'iront pas le révéler. » Et, une autre fois, il attribue à une seule personne toute cette machination où il voit « l'œuvre d'un génie infernal mais profond. » Et quant à la première persécution, celle qui fut le point de départ de toutes les autres et la déclaration de guerre de la société contre sa personne et son œuvre, il la place dans la condamnation de VÉmile par le Parlement : « ce décret fut le tocsin de toutes les fureurs. » Mais depuis, ce n'est pas un ou deux conspirateurs, ce n'est pas tel corps de l'Etat, Parlement ou lout autre, c'est a une ligue puissante et peut être universelle » qu'il a à ses trousses ; car voici, telle qu'il la présente, la liste de ses ennemis : les gens de lettres, les médecins, les rois, les grands, les riches, les femmes, les Anglais. Ainsi ce n'est plus tel ou tel individu, ce sont des collectivités entières qui le persécutent et nous avons là ce genre de folie que Falret appelle « la systématisation à forme collective. »

Pourquoi tant de gens lui en veulent-ils ? c'est là ce que, malgré toutes ses réflexions et toutes ses recherches, il n'est pas encore

mots auxquels ils attribuent un pouvoir de préservation ; c'est ce que Séglas appelle « les idées de défense » ; n'en est-ce pas un exemple que les vers déjà cités dont Rousseau faisait précéder ses lettres :

Pauvres aveugles que nous sommes, etc.

Si l'on en croit Grimm (Corr. litt. IX, 61), c'est au docteur Tronchin que Uousseau aurait emprunté sa façon bizarre de chiffrer la date de ses lettres.

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parvenu à comprendre : « parti, dit Lasègue, de la croyance qu'on le tourmente, le persécuté est le premier à s'étonner qu'on lui en veuille; il ne connaît pas de raisons pour qu'on le tourmente. » Jean-Jacques, dans le Second Dialogue, s'avoue (( incapable d'expliquer » la conduite publique à son égard; il ne peut que la constater et la déplorer; car, quant à la mettre en doute il n'y songe pas un instant, et si quelqu'un, dans son entourage, Thérèse ou tout autre, y a songé pour lui, il a certainement perdu sa peine ; car le genre de délire auquel Rousseau est en proie est, pour parler le langage des aliénistes, une de ces convictions a qui se forment à rebours ; au lieu de venir du dehors (des faits extérieurs et de l'intelligence qui les a observés), elle vient du dedans, de l'émotion qui l'inspire (1). » Pour les persécutés comme Jean-Jacques, il ne s'agit pas de ce qui est, mais de ce qu'ils sentent, et de ce qu'ils sentent toujours plus profondément : à vouloir leur ouvrir les yeux sur le monde réel, on s'aperçoit qu'ils ne vivent plus que dans le monde chimérique créé par leur sensibilité douloureuse : et on ne discute pas avec la douleur.

On croit un instant qu'une objection bien naturelle, qu'il se fait à lui-même, va ébranler sa certitude d'être persécuté et traqué partout : car enfin on ne conçoit pas comment, fait-il dire au Français des Dialogues, « la diffamation d'un particulier sans emploi... a pu faire une affaire aussi importante et aussi universelle. » Mais la réponse à l'objection était prête d'avance : cette universalité même, cet empressement de «tous les états» à concourir à une œuvre qu'on leur a fait paraître « si glorieuse », c'est justement une preuve sans réplique de l'extraordinaire habileté des chefs de la conspiration. Et cette conspiration, à force de l'examiner sous toutes ses faces, c'est-à-dire, de la forger de toutes pièces, en y employant toutes les ressources de sa féconde imagination, il la voit, ou plutôt il la fait, si savante et si bien conduite, qu'il finit par s'extasier devant « la beauté du plan », devant « cette étonnante entreprise dont le plein

(1) Sérieux et Capgras, ibid.

succès atteste la force du génie qui l'a conçue et de ceux qui en ont dirigé l'exécution. » Jamais homme n'a poussé plus loin que l'auteur des Dialogues, ni pratiqué avec plus de talent l'art de se tourmenter soi-même.

Dans une note du Troisième DialogLie^ une lueur apparaît qui pourrait dissiper toutes ces ténèbres : « on me reprochera, j'en suis très-sûr, de me donner une importance prodigieuse » ; mais la lueur s'éteint aussitôt, car Rousseau, lui, ne s'étonne nullement de cette extraordinaire importance qu'il a, croit-il, « aux yeux d'autrui », parce qu'il l'a à ses propres yeux. N'est-il pas un être unique au monde, par son génie et son caractère, aussi bien que par ses malheurs ? Seul parmi les auteurs du temps, « il a été le peintre de la nature et l'historien du cœur humain »; et (( seul encore il a cherché la vérité avec droiture et simplicité de cœur ». Voilà ce qu'est son génie ; et son caractère est également exceptionnel : car, par exemple, « il est peut-être le seul être au monde des liaisons duquel on ne peut rien conclure »; aussi (( ne connait-il pas deux Français qui pussent parvenir à le connaître, même quand ils le désireraient de tout leur cœur, la nature primitive de I homme (qu'il a été seul à représenter dans son siècle) étant trop loin de toutes leurs idées. » Il n'est donc pas étonnant que sa destinée elle-même soit . exceptionnelle et que ses infortunes aient quelque chose de miraculeux : « une position si singulière est unique depuis l'existence du genre humain. » Et je ne sais s'il ne goûte pas quelque amère satisfaction à se considérer comme un privilégié du malheur : « Sa destinée est un exemple peut-être unique de toutes les humiliations possibles. » Parvenue à ce degré, une telle exaltation de la personne ou, comme disent les psychologues,^ une telle hypertrophie du moi a quelque chose de morbide ; ce n'est plus simplement de l'orgueil, mais, et cela l'excuse, c'est cette forme du délire qu'on appelle « l'autophilie des persécutés », et qui consiste, dit Bail, « à tout rapporter à soi-même, à se regarder comme le centre de l'univers. » Le caractère (dit un autre aliéniste, Gilbert Ballet), qui domine dans la psychologie du persécuté, c'est « une monstrueuse extension

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de la personnalité », c'est la persuasion que « tous les êtres au milieu desquels il vit s'occupent de lui sans cesse (1). »

Et tous ceux qui s'occupent de Rousseau lui veulent du mal, surtout s'ils ont l'air de lui vouloir du bien. Le persécuté, dit Bail, est incapable « d'interpréter dans un sens favorable les marques les plus évidentes de bienveillance et de respect. » Précisément « on afïecte pour Jean-Jacques des attentions moqueuses et dérisoires. » Ne va-t-on pas, par exemple, jusqu'à lui faire trouver «des denrées de meilleure qualité qu'il ne les aurait au même prix? » C'est évidemment dans le but de l'humilier en lui faisant publiquement l'aumône, malgré lui. Tout cela (qui pouvait bien être d'ailleurs des bienfaits déguisés de ses protecteurs, de Conti peut-être, ou de la maréchale), ne part que « d'une bienveillance traîtresse. » Et n'est-ce pas encore pour se moquer de lui qu'on termine les lettres à son adresse par des phrases comme celles-ci : « J'ai l'honneur d'être, avec tous les sentiments qui vous sont dus », ou encore : « avec les sentiments les plus distingués ? » Quelle fausseté et quelle duplicité ! et comme il vaudrait mieux « mentir tout rondement ! »

Pour se défendre, contre tous ces mensonges et tous ces pièges, que va-t-il faire? rien. « Serré, dit-il de lui-même, dans les lacs de ces Messieurs, il se débat très peu pour en sortir ; entouré de mensonges et de ténèbres, il attend sans murmure la lumière et la vérité. »

On ne peut s'empêcher, en décrivant le délire de Rousseau, de songer au passage fameux de Beaumarchais sur la calomnie. Un premier soupçon naît dans l'esprit de Rousseau : « le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine; il n'y a pas d'horreur, de conte absurde » que sa manie ne fasse adopter au malheureux persécuté. Et peu à peu il voit le complot « grandir à vue

(1) Déjà en 1766 {Année littéraire, lettre II), Fréron, à propos du mot fameux « Je tiens J.-J. Rousseau » qu'aurait dit Hume en rêve, avait fait cette remarque amusante : « Il faut croire que M. Rousseau se croit un être bien important pour imaginer qu'on ne pense qu'à lui pendant le sommeil. Si l'histoire nous disait qu'Alexandre, la veille de la bataille d'Arbelles, s'écria : « Je tiens Darius », rien ne serait plus simple ; mais : « Je tiens Jean- Jacques Rousseau ! »

d'œil, étendre son vol... c'est un cri général, un chorus universel de haine et de proscription : qui diable y résisterait ? » Rousseau n'essaie pas de résister. Il préfère, en effet, la souffrance à l'action; et même « il aimerait mieux voir augmenter ses maux que de se tourmenter pour les adoucir. » Il fait donc, et il s'y résigne, le jeu de ses ennemis. « Une fois, dit Lasègue, que le malade a découvert que ses ennemis le persécutent, il se résigne au rôle de victime. » Et c'est depuis Lasègue qu'on a nommé cette catégorie d'aliénés des « persécutés résignés. » Rousseau, qui est certainement l'un d'eux, ne sait que supporter « patiemment » son état, convaincu qu'il est que les efforts qu'il ferait pour sortir « du cercueil où on l'a enfermé vif» ne serviraient à rien, car tout est si bien machiné « qu'un ange descendrait du ciel pour le défendre sans pouvoir y parvenir » (Troisième Dialogue). Ainsi, il n'essaie pas d'échapper aux embûches qu'on lui tend, et le peu d'activité qui reste encore à son esprit désemparé, il l'applique à découvrir des embûches nouvelles et de nouveaux ennemis, si bien que le sous-titre qui conviendrait à ses Dialogues n'est pas celui qu'il y a mis : Rousseau juge, mais : Rousseau bourreau de Jean- Jacques,

On lit ces Dialogues comme Rousseau les a, dit-il, écrits, « le cœur serré » ; et, s'il faut tout dire, ce qui en rend la lecture si pénible et même si accablante, ce sont les éloges perpétuels qu'il se décerne à lui-même, à ses talents — passe encore, — à sa belle âme, à ses vertus. Il semble parfois que, dans le naufrage de ses facultés, son orgueil seul ait surnagé et qu'il ait même progressé avec sa folie ; cela après tout ne doit pas nous surprendre, puisque c'est son orgueil qui a, sinon causé, du moins orienté et entretenu sa folie. Il reconnaît lui-même avec ingénuité que « son vice dominant est d'être toujours occupé de lui-même » : il s'en occupe donc, sans mesure et sans fin, au physique, au moral ; et nous avons, dans les Dialogues j après les portraits de Jean- Jacques dessinés dans les Lettres à Malesherbes et dans les Confessions, dix, vingt portraits nouveaux qui, commencés humblement sous forme

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de justifications, s'achèvent en panégyriques et en glorifications de l'iionime qui « a étonné l'Europe » et « se sent meilleur et plus juste qu'aucun homme qui lui soit connu.» Mais n'insistons pas davantage, car qui aurait désormais le cœur de lui rien reprocher? et, du reste, nous n'avons pas fini de montrer à quel point maintenant il est à plaindre.

Ses Dialogues terminés, à qui va-t il les confier ? car il ne peut être question pour lui de les faire imprimer, imprimeurs et libraires étant évidemment aux gages de ses ennemis. Il lui reste du moins quelques amis sûrs, comme Du Peyrou ou Moultou. Ce n'est pourtant pas à des amis qu'il confiera ce livre où la postérité doit entendre le cri de l'innocence opprimée : c'est à la Providence qu'il remettra son dépôt, pour « le laisser en de sûres mains » ; ne sait-il pas, par vingt ans d'expérience, ce qu'il peut attendre de tous ceux qui l'ont entouré sous le nom d'amis ? Ainsi s'exprime-t-il dans un appendice aux Dialogues qu'il a intitulé : « Histoire du précédent écrit. » On sait combien cette histoire est lamentable : le 24 février 1776, à 2 heures de l'après-midi, il entrait, un paquet sous le bras, à Notre-Dame, dans l'intention de déposer son manuscrit des Dialogues sur le grand autel, et avec l'espoir que ce manuscrit parviendrait jusqu'au roi. Au moment de s'avancer vers le chœur, il se voit arrêté par une grille qu'il n'avait jamais remarquée auparavant : le ciel lui-même serait-il de connivence avec ses ennemis ! à cette idée, frappé de stupeur, et même « saisi de vertige », il sort de l'église, erre éperdu, ne sachant où il est ni où il va, jusqu'à l'approche de la nuit, et rentre enfin chez lui abîmé de fatigue et (( presqu'hébété de douleur. »

C'est là, me semble-t-il, une nouvelle crise, pareille à celle de Calais en 1767 : il y a chez le persécuté, dit Bail, des alternatives d'excitation et de rémission ; et il ajoute que les excitations paraissent résulter de congestions cérébrales passagères ~ comme celle qu'a pu avoir Rousseau, qui se compare, au moment où il fut pris de vertige, « à un homme qui tombe en apoplexie » ; son vertige fut suivi, dit-il, d'un « bouleversement de tout son être » ; l'église lui parut avoir changé de face, et il dut

faire effort pour se reconnaître et discerner ce qu'il voyait. Après l'accès (ou la congestion passagère), yoici la rémission : « revenu de son saisissement », il se met à « réfléchir plus posément » à ce qui vient de lui arriver — et il va tranquillement porter son manuscrit à l'abbé de Condillac, qu'il avait connu dans les premiers temps de son séjour à Paris; puis, ce dépositaire ne lui inspirant pas une pleine confiance (c'est pourtant grâce à lui que nous avons connu les Dialogues), il se met à les recopier pour un jeune Anglais, du nom de Brooke Boolliby, qui avait été son voisin à Wootlon, et qui, de passage à Paris, lui avait fait visite, évidemment envoyé chez lui par la Providence. Il n'a malheureusement le temps de copier pour lui qu'une partie de son manuscrit, mais il lui remettra le reste l'année prochaine, car, « il n'en doute pas », l'Anglais repassera la Manche « pour venir le chercher » ; nouvelle et naïve manifestation de son autophilie, comme le projet qu'il prête, en manière de conclusion, aux deux interlocuteurs des Dialogues de « consacrer leur vie » (rien que cela 1) (( à consoler Jean- Jacques et à le dédommager du mépris public. »

(( Consoler Jean-Jacques !» Il eut de tout temps un penchant à se plaindre et à se faire consoler. Aux premières avances du marquis de Mirabeau, il s'était empressé de répondre qu'il est (( digne de l'Ami des hommes de consoler les affligés »; et, de même que nous Talions voir, tout à l'heure, tenter d'apitoyer sur son sort les passants, il se plaisait à rappeler (à M. de Chauvel 5 janvier 1767) que, sur le point d'être expulsé de l'île de Saint-Pierre, il avait écrit au bailli de Nidau « une lettre qui avait couru Paris et qui avait arraché des larmes à tous les honnêtes gens. » Il y a dans ses lettres de fréquents appels à la pitié de ses correspondants, et Senebier exagérait à peine lorsqu'il écrivait, avec, il est vrai, une pointe d'ironie et de malveillance : « Rousseau voulait être plaint: il aurait pardonné à ses ennemis les maux qu'il leur attribua, s'il avait pu se persuader qu'il y avait beaucoup d'hommes qui déploraient ses malheurs. » A lui plus qu'à tout autre pourrait s'appliquer cette réflexion de son ami Duclos : « Celui dont les malheurs attirent l'attention est à demi consolé. »

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Les perséculés, a remarqué Bail, « accordent leur confiance seulement aux gens qu'ils ne connaissent pas. » C'est naturel : ils n'ont pas eu le temps de les suspecter. Nous avons vu Rousseau écrire une longue leltre confidentielle à M. de Saint- Germain, dont il venait de faire la connaissance ; il a remis une partie de ses Dialogues à un jeune homme qu'il connaît à peine, mais qui a le mérite, c'est lui qui le dit, d'être « un étranger. » Le voici maintenant qui va confier sa défense à des gens qu'il ne connaît pas du tout. Il imagine de rédiger une espèce de « billet circulaire» adressé à la nation française avec cette suscription : « A tout Français aimant encore la justice et la vérité. » Il a la patience d'en tirer un grand nombre de copies, et il les distribue, dans les promenades publiques, aux inconnus dont la physionomie lui plaîl. A ce moment, il me semble parvenu à la période terminale de la folie, à celle que les spécialistes appellent « la période des petits papiers » Il a, comme on l'a pu voir, fourni peu à peu tous les symptômes et parcouru le cycle entier du délire de persécution : il n'en pouvait être autrement dès l'instant qu'il nous avait paru sans conteste atteint de ce genre de folie, car cette folie-là est, dit Gilbert Ballet, une maladie « fatalement progressive. »

Il reste un dernier caractère de cette folie de la persécution sur lequel les aliénistes ne sont pas d'accord : les uns pensent que le persécuté est toujours sujet à des hallucinations, mais seulement à des hallucinations auditives ; d'autres estiment qu'on peut être un persécuté sans avoir d'hallucinations de ce genre. Sans prendre parti dans cette question où nous sommes trop incompétent, on peut se demander si Rousseau n'a pas eu une réelle hallucination auditive quand une nuit il a entendu, c'est-à-dire cru entendre Hume s'écrier : « Je tiens Jean-Jacques Rousseau !» Ne nous dit-on pas que, lorsqu'il y a hallucination chez un persécuté, cette hallucination « se réduit à un mot ou à une phrase brève (1) ? » Enfin Rousseau offre bien ce dernier des

(1) Il a pu avoir non-seulement une hallucination de l'ouïe, mais encore une hallucination de la vue (qu'on se rappelle (( le regard sec, ardent, moqueur, prolongé » de Hume). « Les hallucinations du délire d'interprétation.

symptômes de la folie de la persécution que les aliénistes énoncent ainsi : « l'incurabilité sans démence terminale. » On n'est pas, en efTet, « un dément », quand on est encore capable d'écrire ces étonnantes Rêveries du Promeneur solitaire, le dernier ouvrage de Rousseau qu'il nous reste à analyser.

Les Rêveries comprennent wqwî Promenades, d'étendue à peu près égale, mais de très inégale valeur, et une dixième à peine ébauchée. La première Promenade a été écrite, nous le savons par Rousseau, « deux mois après que l'attente qu'il tondait sur ses Dialogues a été trompée », c'est-à-dire après l'aventure de Notre-Dame, qui est du 24 février 1776. D'autre part son accident de Ménilmontant (où il fut renversé par un chien) lui est arrivé, dit-il, dans une des promenades « qui suivirent le projet d'écrire la suite de ses Confessions», c'est-à-dire ses /?éfe/zes ; or cet accident eut lieu le 24 octobre 1776 : c'est donc deux mois après le 24 février 1776, et avant le 24 octobre de la même année, qu'il faut placer le commencement des Rêveries ou, tout au moins, « le projet de les écrire. » Enfin dans la septième Promenade, il se dit âgé de « plus de soixante-cinq ans passés » : nous sommes donc alors en 1777 (puisqu'il est né en 1712). Et comme c'est la mort seule qui a pu interrompre la dixième Promenade, où il se plaisait à évoquer une dernière fois l'image de M™^ de Warens, on peut dire que les Rêveries ont été commencées en avril 1776 et terminées, soit un peu avant le séjour à Ermenonville, soit plutôt pendant ce séjour même, du 20 mai au 2juillet 1778.

J'ai cru devoir classer Rousseau dans la catégorie des persécutés résignés et c'est bien là d'une manière générale le nom qu'il convient finalement de donner à sa folie ; c'est aussi le nom que lui ont donné les aliénistes qui en ont parlé. Mais si l'on veut bien regarder les choses de plus près, et marquer avec précision les manières un peu différentes dont il a, dans la succession de ses œuvres plus ou moins empreintes de délire, réagi contre son

nous dit-on, quand elles existent, se réduisent généralement à un mot, à une vision. Elles peuvent ne survenir qu'une fois dans tout le cours de la vie. » (Binet : Année psychologique, XVII, 257).

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mal, on peut dire, je crois, que des Confessions aux Rêveries, sa folie a parcouru trois étapes. Dans les Confessions, il se défend et il attaque à la fois: ce n'est pas, à coup sûr, le « persécutépersécuteur» des aliénistes, lequel se porte, contre ses ennemis supposés, à des actes de violence et même à des actes criminels ; c'est pourtant, moins la brutalité de l'attaque, quelque chose comme un persécuté agressif, et l'on se rappelle combien ses ennemis ont redouté la vivacité et l'habileté de ses coups, et comment, par exemple, un Diderot, une M"^" d'Epinay, un Hume ont essayé de se prémunir contre cette épée de Damoclès que les Cf nfessions tenaient suspendue sur leurs têtes. Dans les Dialogues, il n'attaque plus, mais z7 se défend ; ou plutôt, convaincu qu'il ne peut échapper à ses ennemis, il lutte encore, et, suivant le mot qu'il emploiera plus lard lui-même en parlant de ses Dialogues, « il se débat » pour se préparer au moins un défenseur auprès de la postérité : au tond // se soumet, plus qu'il ne se résigne à son sort. C'est seulement dans les Rêveries qu'il est, et cette fois dans toute la force du terme, un persécuté-résigné ; ici il laisse tomber cette arme défensive qu'il s'était appliqué à fourbir dans les Dialogues pour la mettre dans les mains de son futur vengeur: le persécuté, dit l'aliénisle italien Tanzi, «ne guérit pas, il désarme. » Le vengeur de son nom, Rousseau ne l'espère plus, car il se rend compte maintenant qu'il a vainement cherché un homme : « il n'y en a plus ; » il ne lui reste donc « qu'à éteindre sa lanterne » (8""^ Promenade) ; c'est la résignalion finale et c'est plus encore : c'est, on va le voir, le renoncement absolu. Or, dans ce renoncement même, son génie, abattu, mais apaisé, va puiser une inspiration dernière, et tout à fait inattendue après les aberrations des Dialogues : à ce réveil de son génie, nous devons les meilleures pages de ces Rêveries dont nous allons parler.

Ce qui caractérise et met à part les Rêveries, c'est la sérénité d'âme qui y règne d'un bout à l'autre. Dans les Dialogues, l'âme de Rousseau, quand il parle de ses ennemis, est agitée et fiévreuse : ici, dans les Rêveries, le malade n'est pas guéri, mais la fièvre est tombée. Maintenant il «contemple » son affreuse

situation, il ne's'en émeut plus ; « aux angoisses et au désespoir a succédé la sérénité, le bonheur même » Promenade), D'où lui vient donc, après les agitations et les tortures morales dont témoignaient les Dialogues, cette tranquillité d'âme et, puisqu'il le dit lui-même, ce « bonheur » inespéré ? De l'extrémité même de son infortune. Ses ennemis ont, en effet, épuisé contre lui tous les traits de leur animosité ; cette animosité est donc à bout de ressource : entendez que son imagination fatiguée est à bout d'inventions et de machinations chimériques. Son état, pense-t-il, ne peut plus empirer et c'est bien jusqu'au fond qu'il a vidé la coupe d'amertume: « ils ont tant fait que je les mets au défi de faire pis. » Ce qui tourmente le plus les persécutés, c'est ce que les aliénistes appellent « l'attente anxieuse » des maux à venir. Rousseau est affranchi maintenant de cette attente inquiète et douloureuse qu'il a si bien connue et mainte fois décrite ; par exemple, dans cette fine analyse de ses Rêveries : « L'inquiétude et l'effroi sont des maux dont ils m'ont pour jamais délivré : c'est toujours un soulagement. Les maux réels ont sur moi peu de prise; je prends aisément mon parti sur ceux que j'éprouve, mais non pas sur ceux que je crains. Mon imagination effarouchée les combine, les retourne, les étend et les augmente. Leur attente me tourmente cent fois plus que leur présence, et la menace m'est plus terrible que le coup. Sitôt qu'ils arrivent, l'événement, leur ôtant tout ce qu'ils avaient d'im.aginaire, les réduit à leur juste valeur. Je les trouve alors beaucoup moindres, que je ne me les étais figurés ; et même, au milieu de ces souffrances, je ne laisse pas de me sentir soulagé. » (^le Promenade).

Ainsi, d'une part, sa misère est à son comble ; et, d'autre part, il n'y a plus sur la terre un seul homme qui ne soit son ennemi ou prêt à le devenir* Mais alors :

Contre tant d'ennemis que vous reste-t-il ? — Moi, Moi, dis-je, et c'est assez.

Et Rousseau: ((je ne m'appuie que sur moi y) ; non certes, comme Médée, pour résister à ses ennemis, non pas même pour leur échapper, cela n'est pas possible, mais, dit-il, pour ce me

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moquer d'eux. » Les maladroits, en effet, n'ont pas su « graduer les effets de leur haine » ; ils se sont tellement pressés de m'accabler que, (( n'ayant plus rien à espérer (aucun soulagement), je n'ai non plus rien à craindre; et désormais, « tout étant fini pour moi sur la terre», et personne ne pouvant plus m'y faire ni bien ni mal, je n'ai plus pour les hommes, pour tous les hommes, qu'un tranquille mépris : je suis devenu (( impasssible comme Dieu » (P^ Promenade).

Et, comme Dieu encore, il peut dire, et il dit : « Je me suffis à moi - même » ÇI^^ Promenade). Ses Rêveries commencent par ces mots, qu'on ne peut lire sans tristesse : « Me voici donc seul sur la terre, n'ayant plus de frère, de prochain, d'ami que moimême. » Heureusement cet « ami » l'intéresse assez pour qu'il prenne, à l'étudier encore une fois, un plaisir que ses persécuteurs ne sauraient lui ôler; et désormais, lête-à-têle avec luimême, il va se livrer tout entier « à la douceur de converser avec son âme. » C'est donc une dernière confession qu'il va nous faire, et lui-même nous avertit que «ces feuilles peuvent être regardées comme un appendice de ses Confessions. » Seulement celles-ci, il les avait écrites pour les autres, pour ses contemporains et aussi pour la postérité, dont il voulait capter la laveur ; tandis qu'aujourd'hui, indifférent au jugement d'un public qu'il sait irrévocablement hostile, il ne s'occupe plus des autres, mais de lui seul : <( Je n'écris mes Rêveries que pour moi » ; ce qui est vrai, et ce qui fait que les Rêveries sont plus sincères que les Confessions.

L'ouvrage n'a aucune unité : c'est un simple « journal » où Rousseau consigne, au jour le jour, les rêveries ou même les rêvasseries qui lui viennent au cours de ses promenades, et les réflexions que provoque en lui telle rencontre ou telle lecture ; mais tout se rapporte et se ramène à lui, car il est une fois de plus, et plus que jamais, la matière de son livre. Il nous donne, chemin faisant, sur sa vie, sur son caractère et sur ses ouvrages, des renseignements précieux dont je n'ai pas à parler ici, en ayant déjà fait mon profit partout où ces renseignements pouvaient trouver place. Ce qui me paraît intéressant, c'est de cher*

cher pourquoi Rousseau, se considérant sur la terre « comme sur une planèle étrangère où il serait tombé de celle qu'il liabitait », c'est-à-dire n'existant plus que pour lui-même et pour lui seul, a pu goûter encore la douceur de vivre et même la joie d'écrire, car ces deux choses-là éclatent dans la plupart de ses Promenades. Qu'y avait-il donc en lui qui lui tînt lieu de toute société, et lui permît de vivre « heuieux et tranquille », c'est lui qui l'affirme, au milieu des infortunes dont il nous a fait dans les Dialogues un si navrant tableau, infortunes qui, même dans les Rêveries, lui apparaissent telles que« toute la puissance humaine aidée des ruses de l'enfer n'y saurait rien ajouter. » Et il est « heureux » ! comment concilier tout cela ?

Il y a tout d'abord en lui, et ceci n'est pas nouveau pour nous, un orgueilleux qui trouve dans « l'estime de lui-même la source de toutes ses consolations » (2^ Promenade) ; et celte estime est si ferme qu'il attend avec tranquillité le moment où il lui sera permis de « commercer avec les intelligences célestes dont il espère aller augmenter le nombre dans peu de temps. » Nous savons depuis longtemps l'idée qu'il a de lui-même; bornonsnous donc à constater qu'il s'y tient encore pour garder son « équilibre » au milieu de ses malheurs. Reconnaissons pourtant qu'il a ici, plus encore que dans les Confessions, le sentiment de ses « fautes » ; il en rappelle deux : l'une, c'est le mensonge qu'il commit dans sa première jeunesse, et dont fut victime la pauvre Marion, mensonge dont il s'est si souvent repenti, et dont les conséquences, peut-être affreuses, viennent encore navrer son cœur ; et il reconnaît sans détour que ce mensonge fut « un grand crime. » Un plus grand certes fut l'abandon de ses enfants, et nous avons recueilli, dans un autre chapitre, l'aveu qu'il en fait et les misérables sophismes par lesquels il essaie d'endormir ses remords ; mais ses remords se réveillent à la moindre occasion et il me semble qu'il nous en donne ici, sans i) songer, une preuve curieuse. Un jour dans un dîner, une jeune femme, qu'il ne nomme pas, lui demande dans le courant de la conversation s'il a eu des enfants, et il voit aussitôt, dans cette question, le propos prémédité de le mettre dans la nécessité de

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mentir; il répond en rougissant qu'il n'a pas eu ce bonheur; et il ne cite d'ailleurs ce trait que pour montrer qu'il a manqué encore là de présence d'esprit, car il nous donne la réponse qu'il aurait dû faire et qui ne lui vint que deux minutes après ; mais n'est-il pas permis de voir, dans cetle anecdote, outre ce qu'il nous dit, Vobsession et le remords dont, à son honneur, il est tourmenté jusqu'à son dernier jour?

Chez le persécuté, ont remarqué les aliénistes, « la capacité professionnelle demeure entière (1). » L'auteur de profession — et de génie — survit en Rousseau, et Vauteiir ici console l'homme et le distrait de ses infortunes. Il a beau maudire une dernière fois « la carrière littéraire » où il fut jeté par « des impulsions étrangères » et pour son malheur : il confirme, parvenu au terme de cette carrière, ce qu'au début même, lors de ses premiers Discours, Voltaire avait si joliment soutenu contre lui dans sa fameuse lettre du 20 juin 1756, à savoir que a les lettres nourrissent l'âme et la consolent; elles vous servent, Monsieur, dans le temps que vous écrivez contre elles. » Elles le servent encore au soir de sa vie, car l'auteur de certaines Promenades a manifestement oublié, en les écrivant, ses ennemis, ses tortures, tout enfin, sauf l'art d'écrire.

Cet art, qu'il avait possédé mieux que personne dans son siècle, il ne l'avait, à vrai dire, jamais désappris, même au plus fort de ses divagations ; car, sans parler de ses deux grandes lettres à Hume et à Saint-Germain, aussi éloquentes que folles, on trouve encore, dans ses Dialogues, maint passage qui ne pouvait partir que de la main qui avait jadis écrit V Emile et la Nouvelle Héloïse. Qu'on me permette d'en donner un exemple. Il rappelle, dans son premier Dialogue, qu'il a demandé à être mis en prison ; la demande est absurde, mais voyez de quel style il essaie de la justifier ; et qu'on veuille bien remarquer que tout le développement qui suit est enfermé dans une seule phrase : « Ne pouvant trouver de refuge dans les plus solitaires retraites, chassé successivement

(1) Sérieux et Capgras, ibid., p. 49.

du sein des montagnes et du milieu des lacs (à Saint-Pierre), forcé de fuir de lieu en lieu et d'errer sans cesse avec des peines et des dépenses excessives au milieu des dangers et des outrages, réduit, à l'entrée de l'hiver, à courir l'Europe pour y chercher un asile sans plus savoir où, et sûr d'avance de n'êlre laissé tranquille nulle part ; il était naturel que, battu, fatigué de tant d'orages, il désirât de finir ses jours dans une paisible captivité, plutôt que de se voir, dans sa vieillesse, poursuivi, chassé, ballotté sans relâche de tous côtés, privé d'une pierre pour y poser sa tête, et d'un asile où il pût respirer, jusqu'à ce qu'à force de courses et de dépenses, on l'eût réduit à périr de misère, ou à vivre, toujours errant, des dures aumônes de ses persécuteurs, ardents à en venir là pour le rassasier enfin d'ignominie à leur aise. » Ne sent-on pas (car c'est pour le montrer que j'ai fait cette citation), qu'en balançant ainsi sa phrase, Rousseau berce en même temps sa douleur? Et l'on peut aussi appliquer à de tels passages ce que Meister disait des Dialogues, en les annonçant dans la Correspondance littéraire de juillet 1780 : « on ne peut douter qu'en écrivant ceci, Rousseau ne fût parfaitement fou ; et il ne paraît pas moins certain qu'il n'y a que Rousseau dans le monde qui ait pu l'écrire (1). »

La folie malheureusement, on l'a vu, assombrit ses Dialogues d'un bout à l'autre ; mais dans ses Rêveries, sans être absente, et tant s'en faut, l'idée de persécution ne l'absorbe plus tout entier. On va voir combien le ton des Rêveries est différent de celui des Dialogues et surtout, ce que je m'efforce de montrer en ce moment^ quel véritable plaisir Rousseau a pris alors à écrire, et à bien écrire. Par exemple, il veut expliquer comment les bienfaits lient peu à peu le bienfaiteur : « Durant mes courtes prospérités, beaucoup de gens recouraient à moi, et jamais, dans tous les services que je pus leur rendre, aucun d'eux ne fut éconduit.

(1) Et il n'y avait que Rousseau aussi, au dix-huitième siècle, qui fût capable d'écrire ce beau parallèle eatre l'amour-propre et l'imagination qu'on trouve au second Dialogue {«hes hommes livrés à l'amour-propre et à son triste cortège. . . ») et dont Faguet a fait si adroitement ressortir la savante éloquence {Rousseau artiste, 175).

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Mais de ces premiers bienfaits, versés avec effusion de cœur, naissaient des chaînes d'engagements successifs que je n'avais pas prévus, et dont je ne pouvais plus secouer le joug ; mes premiers services n'étaient, aux yeux de ceux qui les recevaient, que les arrhes de ceux qui les devaient suivre ; et, dès que quelqu'infortuné avait jeté sur moi lé grappin d'un bienfait reçu, c'en était fait désormais, et ce premier bienfait, libre et volontaire, devenait un droit indéfini à tous ceux dont il pouvait avoir besoin dans la suite, sans que l'impuissance même suffît pour m'en affranchir. » (6^ Promenade).

Qu'on relise aussi à ce point de vue la septième Promenade : on y verra quel plaisir, quelle joie même, goûte encore cet infortuné à filer joliment une vraie scène de comédie en nous contant comment le sieur Bouvier n'a pas osé a prendre la liberté » de l'avertir qu'il était en train de s'empoisonner en croquant des grains dliippophaé. Ailleurs l'on reconnaîtra, dans ce fou, l'homme qui a enchanté son siècle par son éloquence, car il trouve encore, pour disserter sur la botanique, cet exorde attrayant et d'uns si belle ampleur : « Les plantes semblent avoir été semées à profusion sur la terre comme les étoiles dans le ciel, pour inviter l'homme, par l'attrait du plaisir et delà curiosité, à l'étude de la nature... » Et enfin, toujours dans cette même Promenade, qu'on lise le récit de son herborisation à la Robaila : on y retrouvera intactes toutes les qualités de style qui ont fait de lui le narrateur adroit et le peintre aux larges coups de pinceau que nous connaissons. Il est seul sur la Robaila : de noirs sapins, entremêlés de hêtres prodigieux... ; des rocs coupés à pic et d'horribles précipices ; le duc, la chevêche et l'orfraie font entendre leurs cris dans les flancs de la montagne. Assis sur des mousses, il rêve à son aise. Il est heureux de se dire qu'il est «dans un refuge ignoré de tout l'univers». Et qui sait? peut-être est-il « le premier mortel qui ait pénétré jusque-là ». — Mais tout à coup le ton change, le récit s'anime et voyez avec quel art des contrastes il fait succéder, au tableau de celte nature grandiose et silencieuse, quelque chose que nous étions bien loin, comme lui, de soupçonner dans cette profonde

solitude : « Je me regardais presque comme un autre Colomb. Tandis que je me pavanais dans cette idée (admirez l'originalité de l'expression), j'entendis un peu loin de moi un certain cliquetis que je crus reconnaître ; j'écoute : le même bruit se répète et se multiplie. Surpris et curieux, je me lève, je perce à travers un fourré de broussailles du côté d'où venait le bruit, et, dans une combe, à vingt pas du lieu même où je croyais être parvenu le premier, j'aperçois — une manufacture de bas (1). »

Voilà comment Vautear, en Rousseau, réconfortait et amusait le solitaire. Mais cet auteur, et ceci est de beaucoup le plus important, n'est pas un homme de cabinet ; c'est un « Promeneur », et nous savons quel plaisir il a pris, jusqu'à son dernier jour, à se promener dans la campagne ; c'est là surtout, c'est « sous les ombrages d'une forêt qu'il se sent libre et paisible », parce que là il oublie et se sent « oublié. » A mesure qu'il sortait de Paris, nous dit Bernardin de Saint-Pierre, le nuage qui était sur son front soucieux s'éclaircissait ; il savait, en efïet, qu'il allait retrouver, au milieu des champs et des bois, et pour le faire parler lui-même, a des sociétés délicieuses, des amis sûrs, des hommes justes, des femmes charmantes » ; et à ceux qui se moqueraient de ses (( visions » et n'y verraient qu'une bien faible ressource contre l'adversité, il avait répondu par avance, dans ses Dialogues, que ces gens-là ne connaissent pas le pouvoir et le charme de cette grande ((consolatrice » qui s'appelle l'imagination. Or, celle-ci n'ouvre ses ailes et ne prend tout son essor que loin des villes et loin des hommes, parmi les fleurs des champs et les arbres des forêts : on commence, comme il le remarque finement, par goûter « cette récréation des yeux qui, dans l'infortune, repose, amuse » l'âme et, parmi « les odeurs suaves et les vives couleurs, suspend le sentiment de ses peines.» Puis peu à peu l'esprit, distrait des soucis de l'heure présente, et aussi de la plate et vilaine réalité, s'élève dans (( des régions éthérées », où (( il se réfugie » avec sécurité et avec délice, car

(1) Voir une curieuse analyse de ce passage dans un article de M. Weil : Sur une herborisation de J.-J. Rousseau (Mélanges de philologie offerts à F. Brunot... 1904, p. 337).

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il sait que ses persécuteurs « avec toutes leurs machines ne le poursuivront jamais jusque-là. » Mais s'élancer dans l'espace « sur les ailes de l'imagination » et prendre plaisir à « commercer » avec une humanité idéale, c'est simplement le ^fait d'un esprit romanesque, et il n'y a là, pour la littérature, rien de nouveau ni d'inédit. Or, Rousseau a imaginé mieux ; lui qui a trouvé tant de choses, il lui restait, au soir de sa vie une dernière trouvaille à faire, et une trouvaille de génie : dans la plus belle de ses Promenades, la cinquième, il allait inventer la rêverie moderne. « Je ne suis plus en état de penser, disait-il à Eymar, tout mon loisir se passe à rêver, »

D'autres, à coup sûr, avaient rêvé avant lui ; mais que nous importe, si, ce qu'ils ressentaient, ils ne nous l'ont pas dit. Rousseau, le premier, a étudié la rêverie en lui-même ; le premier il l'a décrite, et en perfection, tandis qu'il nous raconte dans cette Promenade, et qu'il revit son séjour dans l'île de Saint- Pierre. Sans doute il avait toujours été un rêveur, étant un romanesque ; à Montmorency, il le dit expressément à Malesherbes, il se laissait aller à son « humeur rêveuse », comme il fait maintenant à Saint- Pierre. Mais que ses rêveries de Saint-Pierre sont différentes du « délire champêtre » qui remplissait ses (( journées charmantes » à Montmorency ! Ici, à Montmorency, comme naguère à l'Hermitage, il est dans « l'exaltation », dans un « continuel délire » ; il tire de son cœur, ou de son souvenir, des scènes attendrissantes, des créatures idéales dont il se forme (( une société charmante » ; mais cela même, ce (( siècle d'or » qu'il se fait à sa fantaisie ne lui suffit pas : « il étouffe dans l'univers et il voudrait s'élancer dans Vinfini! » rêverie ardente et féconde d'où devaient sortir les accents lyriques de la Nouvelle Héloïse et ce cinquième livre de l'Emile « composé, c'est lui qui l'a dit, dans une continuelle extase. »

A ce rêveur inspiré de l'Hermitage et de Montmorency, dont l'enthousiasme déborde, voyez comme s'oppose maintenant le rêveur de Saint-Pierre, recueilli et replié sur lui-même : dans le calme du soir, nonchalamment couché dans son bateau, ou assis seul sur la grève, il laisse errer ses regards sur

le lac et, au loin, sur les « romanesques rivages ». Il sait que rien ne berce et n'endort la pensée comme le mouvement régulier de l'eau, de cette eau qu'il a toujours aimée : « le bruit des vagues, le flux et le reflux de l'eau, son bruit continu me plongeaient dans une rêverie délicieuse (1). »

Et en quoi consistait son délice? à ne pas penser, à jouir de soi et à se sentir vivre. « Nous ne sommes jamais chez nous, avait dit son maître, Montaigne, nous sommes toujours au delà » (dans l'avenir) ; et Pascal, se souvenant de ce passage de Montaigne, l'avait ainsi complété : « Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons Vavenir, comme pour hâter son cours ; ou nous rappelons le passé pour l'arrêter, comme trop prompt : si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont pas nôtres et ne pensons point au seul (le présent) qui nous appartient. » Et c'est pourquoi, avec le présent, le bonheur même nous échappe : a nous ne vivons jamais, continue Pascal, mais nous espérons de vivre; et nous disposant toujours à êlre heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais. » Eh bien ! ce présent qui nous échappe, le rêveur de l'île de Saint-Pierre va l'arrêter et le fixer, pour ainsi dire, et c'est en lui qu'il va trouver ce bonheur qui nous fuit. Lisez, en efTet, cette fine et originale analyse de la rêverie : « nos affections, qui s'attachent aux choses extérieures, passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé, qui n'est plus, ou elles préviennent Vavenir qui souvent ne doit pas être Mais s'il est un

état où l'âme trouve une assiette assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber l'avenir, où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours, sans néanmoins marquer

(1) Lamartine dira de même, dans le Vallon :

Comme un enfant bercé par un chant monotone, Mon âme is'assoupit au murmure de Veau ! Le titre même des Rêveries du Promeneur solitaire ne se retrouve-t-il pas dans ce vers de V Automne :

Je suis d'un pas rêueUr le sentier solitaire.

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sa durée, sans aucune trace de succession » (la durée est, en effet, étrangère à une rêverie qui coule, pour ainsi dire, comme l'eau, sans secousse, sans ces sensations brèves ou ces pensées successives qui marquent et attestent pour nous la durée), « sans aucun sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de peine, de désir ni de crainte, que celui seul de notre existence et que ce sentiment seul puisse la remplir tout entière ; tant que cet état (et non des instants rapides de plaisir ou de peine) dure, celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les plaisirs de la vie, mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel est l'état où je me suis trouvé souvent dans mes rêveries solitaires, à l'île de Saint-Pierre, soit couché dans mon bateau que je laissais dériver au gré de l'eau, soit au bord d'un ruisseau murmurant sur le gravier. » (Rêveries : cinquième Promenade).

On a dit parfois que Rousseau avait inventé la mélancolie moderne. Schérer, par exemple, a écrit : « La mélancolie, sous sa forme moderne, s'exprime pour la première fois dans Rousseau (Schérer ne dit pas où). Rousseau en est l'aïeul, j'allais dire le fondateur (1). » Rousseau, sans doute, a connu la mélancolie, qu'il nomme même à deux reprises dans son roman (lors du court séjour de Saint-Preux à Meillerie et lors de sa promenade sur le lac avec Julie) ; mais il ne s'y est pas attardé et il ne s'y est pas complu, comme il a fait dans la rêverie, laquelle est pour lui, suivant sa propre expression, un « état », habituel et agréable. Ce n'est pas la mélancolie, éprouvée et nommée avant lui par les poètes, c'est bien plutôt, comme je l'ai dit, la rêverie moderne qu'il a inventée ou, si le mot paraît excessif, qu'il a le premier analysée et même définie. La mélancolie a toujours un fond de tristesse et de désespérance; et, d'autre part, elle s'allie très bien avec l'activité, avec la violence même : ici, par exemple, avec l'éloquence ardente et le lyrisme emporté, comme chez Byron, là avec la passion fougueuse et jamais assouvie,

(1) Schérer. Éludes sur la îittéraiure contemporaine, t. ii, 242.

comme chez Chateaubriand. Au contraire, avec Rousseau, c'est le calme absolu, on pourrait même dire : le calme plat. « Il faut, dit Rousseau, que le cœur soit en paix et qu'aucune passion n'en vienne troubler le calme. » Je ne crois donc pas que Sainte-Beuve ait raison de dire que René, avec ses « orages », a été « précédé et annoncé par les Rêveries du Promeneur solitaire (1). d

Rousseau, on l'a vu, dans ses Rêveries solitaires est pleinement, infiniment heureux. Et pourquoi ne le serait-il pas? pourquoi la solitude le plongerait-elle, comme tant de poètes qui vont venir, dans une sombre tristesse ? Il a plusieurs raisons pour ne pas devenir ce que Musset disait de Byron: a un grand inspiré de la mélancolie ». C'est d'abord que la nature pour lui est toujours belle à contempler; c'est ensuite qu'il y a, il n'en a jamais douté, un Dieu juste qui dédommagera ceux qui, comme lui, « ont trop souffert en celte vie » (Lettre à Voltaire, 18 août 1756); enfin et surtout, et de cela il a aussi peu douté que de l'existence de Dieu, si les hommes sont méchants, il en est au moins un qui est bon et digne qu'on l'estime, et il s'appelle Jean- Jacques : on n'est pas, on ne peut pas être un mélancolique, quand on a tant de raisons de se réjouir ! « Je compte ces deux mois (passés à l'île de Saint-Pierre) pour le temps le plus heureux de ma vie. » (Cinquième Promenade) (2).

(1) Sainte-Beuve : Chateaubriand et son groupe littéraire, 14'ne leçon.

Et Chateaubriand s'était trompé de même quand il avait dénoncé, dans « les rêveries si désastreuses et si coupables » de Rousseau, « un travers qui mène au suicide » {Défense du Génie du christianisme). C'est qu'il prêtait à l'auteur, vieilli et apaisé, des inoffensives et sereines «Rêveries» l'âme inquiète de René, de ce René, sans cesse « tourmenté et comme possédé par le démon de son cœur. »

(2) Qu'on lise ce passage de la T^e Promenade : « Fuyant les hommes, cherchant la solitude..., doué d'un tempérament vif qui m'éloigne de l'apathie languissante et mélancolique, je commençai de m'occuper de tout ce qui m'entourait, et par un instinct fort naturel, je donnai la préférence aux objets les plus agréables. »

On sait que la mer est absente de l'œuvre de Rousseau : il avait pourtant vu, lors de son voyage et de son séjour à Venise, l'Adriatique et la Méditerranée : pourquoi n'en a-t-il pas parlé? « Il n'aimait pas la vue de la mer qui inspire, disait-il à Bernardin de Saint-Pierre, trop de mélancolie. » On sait enfin que la saison favorite des mélancoliques, c'est l'automne. Or, Bernardin

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Ce temps heureux, il le fait renailre à son gré, maintenant qu'il se sent délivré « de toutes les passions terrestres qu'engendre le tumulte de la vie sociale » : de son cinquième étage de la rue Plâtrière, il se transporte en idée, quand il veut, dans son «ile chérie», et il y goûte, durant des heures, «le même plaisir que s'il y habitait encore. » Ce qu'il y ferait de plus doux, en effet, serait d'y rêver ; « en rêvant qu'il y est, ne fait-il pas la même chose? » Il fait même plus : «à l'attrait d'une rêverie abstraite et monotone, je joins des images charmantes qui la vivifient. Leurs objets échappaient souvent à mes sens dans mes extases; et maintenant plus ma rêverie est profonde, plus elle me les peint vivement. Je suis souvent plus au milieu d'eux, et plus agréablement encore, que quand j'y étais réellement.»

A la longue la rêverie fatigue et épuise, c'est lui encore qui l'a très justement remarqué dans son Second Dialogue. Quand donc son imagination, qui s'est «attiédie» avec l'âge, ne lui fournit plus ces visions qui l'enchantent; quand, en un mot, il est las de rêver, il se repose dans ce qui est la dernière occupation du vieillard, le souvenir. Il s'y repose et s'y délecte à la fois; car, par un heureux privilège de cette « imagination riante» dont il aime à parler, et qu'il a tant de raisons de bénir, il ne se souvient plus, quand il remonte le cours des ans, que des joies et des bonheurs de sa vie passée ; le reste, il l'écarté et n'y songe pas même, par suite de sa « répugnance à se nourrir d'idées noires et déplaisantes. » Et ainsi, quand le mauvais temps le

de Saint-Pierre nous rappelle que « de toutes les saisons Rousseau n'aimait que le printemps. » Qu'on lise enfin ce dernier passage qui prouve bien que la solitude n'entretenait pas du tout chez lui, comme elle fera chez les romantiques qui vont venir, la tristesse et la mélancolie. « Je suis né avec un amour naturel pour la solitude. Vous me supposez (dans la solitude) malheureux et onsumé de mélancolie. O Monsieur, comme vous vous trompez ! C'est à Paris qu'une bile noire rongeait mon cœur. » (1''^ Lettre à Malesherbes). Une [dernière remarque : Rousseau, on le sait, peint plus volontiers le lever que le coucher du soleil, à l'inverse de Bernardin de Saint-Pierre qui est, dit-il, « plus ému du coucher du soleil que de son lever ». Et qu'on fasse attention à la raison qu'en donne Bernardin de Saint- Pierre : a C'est que les beautés vives et enjouées nous plaisent, mais il n'y a que les mélancoliques qui nous touchent . » {Dixième Etude de la Nature).

force à rester au logis, il n'a qu'à feuilleter son herbier et le voilà au milieu des prés, des bois et des eaux ; il court en pensée et revoit les beaux sites, ceux de son pays, que ressuscite à ses yeux, et pour la joie de son cœur, le seul aspect de^ plantes lierborisées jadis dans ces heureuses contrées. La botanique, dit-il, « me fait oublier les persécutions des hommes, elle me rappelle mon jeune âge et mes innocents plaisirs; elle m*en fait jouir derechef et me rend heureux bien souvent encore au milieu de mon triste sort » (7"^^ Promenade). Tandis que nous Tavons vu, dans les Dialogues, en proie à ce délire rétrospectif qui lui faisait rechercher, dans le passé, toutes les trahisons dont il avait, sans s'en douter, été-victime ; dans les Rêveries, au contraire, il jouit d'un bonheur rétrospectif, rien qu'en cédant, quand sa folie fait trêve, à « un instinct qui le préserve de toute idée attristante » et le ramène, par une pente naturelle, aux heureux temps de sa jeunesse: c'est dire, et nous nous y attendions, qu'il va évoquer le souvenir de a sa chère maman ». Mais admirons une dernière fois les séductions de son génie : cette pauvre M*"^ de Warens, dont nous connaissons, et par lui, toutes les défaillances, il a pourtant, à force de l'envelopper de poésie et de tendresse, si bien réussi à nous la rendre chère, que nous lui savons gré d'avoir écrit pour elle, de sa plume défaillante, les derniers mots de ses Rêveries ; et nous éprouvons même, en lisant ces mots, d'ailleurs si simples, un peu de l'émotion qu'il a dû ressentir lui-même en les écrivant : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première connaissance avec M""^ de Warens. Elle avait vingt-huit ans alors, étant née avec le siècle, j'en avais dix-sept. . . » — Dans l'avantdernière lettre peut-être qu'il ait écrite (3 février 1778, au comte Duprat), Rousseau, parlant de son esprit vieillissant, dit que ce n'est plus « qu'un lumignon presqu'éteint » ; la lampe, en effet, qui jadis avait ébloui le monde, nous a paru, dans les Dialogues^ bien fumeuse et toute vacillante au vent de la folie ; mais^ sur le point de s'éteindre, elle a, on vient de le voir, jeté encore de bien douces lueurs dans les Rêveries du Promeneur solitaire. Rousseau ne pouvait finir sa vie que sur une dernière contra-

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diction : tandis qu'il s'obslinait à ne voir, sur la terre entière, qu'une meute acharnée d'innombrables ennemis, et nulle part un coin pour reposer sa tête, les amis et les admirateurs affluaient de tous côtés pour le recueillir chez eux ou lui procurer un asile à son gré : celui-ci, Flamanville, jeune chevalier de Malle, lui offrait un vieux château au bord de la mer; un autre, le comte Duprat, une habitation ce dans un site paisible et solitaire » (on ne nous dit pas où); Corancèz, un petit logement tranquille à Sceaux ; finalement « le paria » Jean-Jacques allait passer ses derniers jours, vénéré et choyé, dans un des plus beaux châteaux de France, à Ermenonville, où il arriva le 20 mai 1778.

Le vaste et riant domaine d'Ermenonville a été souvent décrit (1), avec ses « jardins paysagers », ses grottes, ses fameux « bocages », son moulin à l'italienne, pareil à ceux qu'on voit dans les toiles de Claude Lorrain; et n'oublions pas l'étang avec cette île des Peupliers où résonnèrent un soir, à la joyeuse surprise de Jean-Jacques, les accents du Devin du village. Logé par le marquis de Girardin dans un pavillon du château, en attendant que fût terminé le châlet appelé déjà « le Verger de Clarens », que le marquis faisait bâtir pour lui, Rousseau se mit, dès son arrivée, à herboriser passionnément avec son (( petit gouverneur » (un des fils du marquis) parmi les beaux sapins et les bruyères du « Désert. » Il rejoignait parfois le marquis et sa famille, se déridait avec les enfants, auxquels il faisait des contes fort gais, se plaisait, comme jadis, à ramer sur le lac, ce qui favait fait surnommer l'amiral d'eau douce; de retour au château, le marquis donnait souvent un concert et certain soir Rousseau accompagna, sur le piano-forte, la romance du Saule, d'Othello, qu'il venait de mettre en musique. Ainsi dans ses novissima verba, en même temps que la solitude et la rêverie, il semblait recommander à ses futurs disciples, les Romantiques, Shakespeare et ses inspirations les plus étranges ; et, comme fera plus tard la Georgina Smoîen de

(1) On trouvera une description détaillée, avec gravures, du domaine d'Ermenonville, dans le livre de Martin-Decaen : Le marquis de Girardin, 1912.

Musset, il chanlail, mais d'une voix cassée, Desdémone el le Saule :

« Chantez le saule et sa douce verdure. »

Il jouit un peu plus d'un mois de cette hospitalité délicieuse, du 20 mai au 2 juillet 1778, jour de sa mort.

Je serai bref sur la mort de Rousseau : je ne dispose ni de documents nouveaux, ni de lumières spéciales qui me permettent d'infliger à Rousseau un genre de mort inédit après qu'on l'a fait mourir, les uns, de maladies, et pas toujours des mêmes, d'autres, de sa propre main, un autre enfin, qui l'eût cru ? de la main de Thérèse. Les médecins, que Rousseau avait obstinément tenus loin de lui toute sa vie, se sont bien rattrapés après sa mort : ils se sont emparés des confidences qu'il avait semées un peu partout sur ses infirmités réelles ou imaginaires, du procès-verbal de son autopsie, de son crâne enfin, pour diagnostiquer savamment de quoi il a dû souffrir et de quoi il est mort.

Voici d'abord les faits, racontés brièvement : le 2 juillet Rousseau, levé, comme à son ordinaire, dès 5 heures du matin, s'en va herboriser; puis, rentré à 7 heures, il prend son café au lait, mais se trouve, aussitôt après, sérieusement indisposé ; il se traîne péniblement sur son lit ; quelques instants après, comme il essaie d'en descendre soutenu par Thérèse, il tombe au milieu de sa chambre ; Thérèse le voit sans mouvement ; auxVris qu'elle fait alors, on enfonce la porte, on relève Rousseau, qui ne peut que serrer la main de sa femme ; il prononce peut-être (on ne sait au juste) quelques paroles, pousse un soupir et meurt : il était 11 heures du matin. Tel est le récit, abrégé, du médecin Le Bègue de Presle, appelé en toute hâte par le marquis de Girardin (1).

Le lendemain, 3 juillet, le lieutenant du bailli, assisté des deux chirurgiens de l'endroit, rédige un procès-verbal d'après les déclarations des chirurgiens qui « virent et examinèrent le

(1) « Relation ou Notice des derniers jours de M. Jean- Jacques Rousseau ; circonstances de sa mort; et quels sont les ouvrages posthumes qu'on peut attendre de lui, par M. Le Bègue de Presle, docteur en médecine de la Faculté de Paris, à Londres, 1778.

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corps du dit sieur Rousseau » ; la conclusion du procès-verbal fut que Rousseau était mort d'une « apoplexie séreuse ». Dès le matin, le sculpteur Houdon, aidé de deux habiles ouvriers italiens, avait moulé la lête de Rousseau. Enfin le soir du même jour, l'autopsie est pratiquée (Rousseau avait demandé qu'on ouvrît son corps), par Gaslérès, lieutenant du premier chirurgien de Sentis, assisté des deux chirurgiens qui avaient signé l'acte de décès et de deux médecins, Le Bègue de Preste et Bruslé de ViUeron. Le rapport attribue la mort de Rousseau à la pression d'une grande quantité de sérosité épanchée entre la substance du cerveau et les membranes. Le samedi 4 juillet, le corps de Rousseau, embaumé et enfermé dans un cercueil de plomb, est « inhumé à 11 heures du soir, en ce lieu d'Ermenonville, dans l'enceinte du parc, sur l'ile des Peupliers, au milieu de la pièce d'eau appelée le Petit-Lac et située au milieu du château, sous une tombe décorée et élevée de six pieds»; tels sont les termes du procès-verbal d'inhumation, auquel ont signé le marquis de Girardin, Le Bègue de Presle, et deux amis de Rousseau, Romilly et Corancèz.

Ainsi Rousseau était mort de mort subite, mais naturelle. C'est ce que crut d'abord le public sur la foi des gazettes qui annoncèrent l'événement, telles que le Journal de Paris, des 6 et 12 juillet, le Courrier de V Europe, du 9 juillet, et le Mercure de France, du 25 juillet. Mais on ne devait pas longtemps laisser la paix à ses cendres : dès ce mois de juillet 1778 a l'opinion généralement établie », au dire de la Correspondance littéraire de Grimm, rédigée alors par Meister, est que « Rousseau s'est empoisonné ». D'où venait ce bruit? on ne sait, mais les démentis eurent beau affluer sous la plume de Le Bègue de Presle et du marquis de Girardin, M"^« de Staël, dans ses Lettres sur Rousseau, regardait « comme certain que Rousseau s'était donné la mort en prenant du café qu'il avait fait lui-même ». Ne s'était-il pas aperçu, en effet (on l'a dit à M"'® de Staël, et M'"^ de Staël n'a garde d'en douter) « des viles inclinations de sa femme pour un homme de l'état le plus bas? »

Mais voici une autre version : dans un article intitulé « De

Jean-Jacques Rousseau », et inséré dans le Journal de Paris, an VI, Gorancèz raconta que lors du voyage qu'il fit à Ermenonville, le lendemain de la mort de Rousseau, le maître de poste de Louvres, le dernier village avant Ermenonville, lui avait dit « d'un ton pénétré que M. Rousseau s'était détruit lui-même.» Mais comment? « d'un coup de pistolet », que d'ailleurs ni lui, ni personne n'a entendu. Mais alors il faudra renoncer au poison? pas nécessairement, car Musset-Patliay trouve le moyen de mettre d'accord Gorancèz et M™^ de Staël de la manière suivante : « Rousseau se prépara lui-même le poison » ; — quel poison? serait-ce la belladone, ou peut-être la ciguë, à moins que ce ne soit la jusquiame noire qui se trouve dans les parages d'Ermenonville ? mais Musset-Pathay ne pousse pas aussi loin ses précisions ; — et, continue-t-il , « pour abréger la durée des souffrances, il les termina par un coup de pistolet (1). » Coup de pistolet ou poison, la critique, au dix-neuvième siècle ne décide pas, mais elle est unanime (2) à affirmer le suicide : Saint-Marc Girardin parle, sans hésiter, de la mort volontaire de Rousseau et Sainte- Beuve, dans son Chateaubriand et son groupe littéraire (I, 107), écrit à son tour : « il n'y a guère moyen d'en douter aujourd'hui, Rousseau s'est tué en effet. » Et comment en douter, quand l'Académie de médecine elle-même, par l'organe de son Secrétaire perpétuel, Dubois d'Amiens, dans un Mémoire retentissant (du mois de mai 1866, inséré dans le Bulletin de V Académie impériale de médecine) s'écriait en manière de conclusion : (( Il n'y a plus à en douter, Rousseau s'est volontairement donné la mort. Gomme le sto'ique aux yeux secs d'André Ghénier, il n'a pas voulu l'attendre, il a préféré courir au devant d'elle. »

Mais d'autres médecins sont venus qui, après examen, ont trouvé les conclusions de Dubois plus éloquentes que scientifiques. D'une part, ils ont prouvé que Rousseau n'avait eu aucun des symptômes de l'empoisonnement ; et, d'autre part, la des-

(1) Musset-Pathay, op. cit., T, 281.

(2) Sauf le docteur Moriu dans son Essai sur la vie et le caractère de J.-J. Rousseau [très partial), 1851.

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criplion d'une plaie que Rousseau avait au front (et qu'il se serait faite en tombant) démontre l'inanité de l'hypothèse du suicide par coup de pistolet : ainsi s'exprime l'auteur d'une thèse de médecine très documentée, M. Girardet, sur la « Mort de Rousseau » (Lyon, 1909). Et le dernier mot du docteur Girardet est : « Rousseau est mort d'urémie. » Les premiers médecins qui examinèrent en 1778 le cadavre de Rousseau avaient conclu à (( l'apoplexie séreuse » ; or l'apoplexie séreuse ayant été, dans la pathologie actuelle, rallacliée à l'urémie aiguë, nous revenons en somme, après bien des détours, aux conclusions médicales de la première heure, et Rousseau d'ailleurs est bien mort de mort naturelle.

La question de la mort de Rousseau semblait enfin enterrée, quand le docteur Julien Raspail l'a brusquement ressuscilée par son article du 15 août 1912, de la Chronique médicale : « Comment est mort Jean-Jacques Rousseau? » et, à la stupéfaction générale, s'est fait fort de démontrer que Rousseau avait été assassiné par Thérèse. Sur quoi donc le docteur Raspail établit-t-il sa thèse? sur deux choses : sur le masque mortuaire de Rousseau, et sur la mauvaise conduite de Tiiérèse. M. Raspail a en sa possession le très beau masque de Rousseau par Houdon ; l'habileté bien connue de l'artiste et le moment où fut fait le moulage (le lendemain même de la mort de Rousseau) font de cette pièce un document très précieux. On sait que, sous la Convention, les restes de Rousseau, sur le rapport de Lakanal, furent déposés en grande pompe au Pantliéon, à côté de ceux de Voltaire (on réconciliait dans la mort les deux adversaires) le 20 vendémiaire de l'an III, puis exhumés le 18 décembre 1897 par une commission chargée d'authentiquer le corps de Rousseau : divers bruits, en effet, avaient couru sur une exhumation simulée en 1794 à l'île des Peupliers pour le transfert au Panthéon, sur un retour clandestin des cendres à Ermenonville en 1806, enfin sur la profanation et la destruction du corps en 1814 par de fougueux royalistes qui auraient jeté les cendres de Rousseau dans un fossé près de Bercy. Or la commission de 1897, composée de savants, d'artistes et de médecins,

constata officiellement dans son procès-verbal que, le sarcophage ayant été ouvert, « est apparu un cercueil en plomb et, gravée dans l'épaisseur du plomb, sur le plat, cette inscription : Hic jacent ossa Johannis Jacobi Rousseau 1778. Le premier cercueil en plomb ouvert, est apparu un second cercueil, sur le plat duquel se trouvaient deux plaques de plomb répétant l'inscription, en français et en latin, gravée sur le premier cercueil. Ce second cercueil en contenait un troisième où reposait le squelette de Jean-Jacques Rousseau, en parfait état de conservation, les bras croisés sur la poitrine, la tête légèi ement inclinée à gauche comme un homme endormi. Il était couché sur le cercueil, encore reconnaissable. Le crâne était intact, sans aucune trace de perforation ni de fracture. » — Et pourtant le docteur Raspail appuie sa thèse sur trois « lésions Iraumatiques » qu'il a constatées sur le crâne moulé par Houdon. Ces lésions, dit-il, ont été produites « par un même instrument contondant... peut être une panne de marteau déformée et mâchurée par un long usage. » A quoi le docteur Cabanes, bien connu des Rousseauistes pour ses intéressantes recherches sur les maladies de Rousseau, réplique catégoriquement ceci: « pour ceux qui, comme nous, ont tenu entre les mains le crâne de Rousseau absolument intact et ne présentant aucune trace de plaie profonde (blessure par balle de pistolet ou par instrument contondant), la question est jugée (1). » Elle l'est aussi pour le professeur Lacassagne, de la Faculté de Médecine de Lyon, qui, après avoir « étudié sans parti pris», chez le docteur Raspail, le plâtre de Houdon, conclut très nettement que «Rousseau ne s'est pas suicidé et n'a pas été victime d'un assassinat (2). »

Mais pourquoi donc, selon le docteur Raspail, Thérèse auraitelle frappé, et frappé à mort Rousseau? parce que celui-ci s'était aperçu de son inconduite (c'est l'ancienne version de M"^^ de Staël) et lui avait notifié sa décision de se séparer d'elle; alors Thérèse « voyant sa situation compromise, perdit la tête et frappa Rousseau ». Et dans tout cela il n'y a rien d'étonnant —

(1) Le Journal, du 22 août 1912.

(2) Le Temps, du 30 janvier 1913,

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du moins pour le docteur Raspail. Car d'abord « Thérèse n'a jamais eu le moindre attachement pour Rousseau » (je crois avoir démontré le contraire). « Sa moralité a toujours été négative », et, pour le prouver, M. Raspail cite sérieusement un conte reproduit par Grimm (Correspondance littéraire, juillet 1770), d'après lequel Rousseau « l'aurait surprise in flagranti avec un moine. » Ce conte, que Grimm fait en riant, vaut cet autre, non moins grivois, qu'il nous donne aussi en badinant, et où il explique pourquoi la maréchale de Luxembourg aurait eu des bontés pour Jean-Jacques (1778). Nous savons, il est vrai, que Thérèse, après la mort de Rousseau, se laissa cajoler par un valet de M. de Girardin qui n'en voulait qu'à ses écus, et qu'elle devait épouser plus tard; mais, sur la foi de M""^ de Staël, et malgré le démenti infligé à M™« de Staël par la fille de M. de Girardin, M'"^ de Vassy, qui affirme que ce n'est que « plus d'un an après la mort de Rousseau » que Thérèse eut « les torts » que l'on sait, M. Raspail veut que, du vivant même de Rousseau, Thérèse ait déjà commencé « son commerce infâme avec Bailly » : c'est le nom de son séducteur. Comme elle était arrivée à Ermenonville quelques jours après Rousseau, c'est-à-dire après le 20 mai, et que la mort de Rousseau est survenue le 2 juillet, elle aurait donc accordé ses faveurs à son valet de ferme cinq semai' nés, peut-être moins, après son arrivée : c'était être furieusement inflammable, et à cinquante-sept ans I car elle n'avait pas un an de moins en 1778, étant née en 1721. Ainsi, parce qu'un plâtre a deux ou trois trous, faits Dieu sait quand et comment, voilà une femme accusée d'avoir tué son mari ! accusée, mais non convaincue, car tous les jurys du monde, sur les prétendues preuves fournies par son accusateur, l'acquitteraient à l'unanimité. Ainsi ferons-nous, non sans une véritable satisfaction : car si Rousseau, même à Ermenonville, comme l'affirme Corancèz et comme il est très possible, est retombé dans ses sombres aberrations, on est du moins heureux de penser que le plus affreux de tous les malheurs, celui de mourir de la main de sa compagne, a été épargné à son dernier jour.

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