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CHAPITRE VII

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

Nous voici arrivés au Discours de Dijon : pour le bien comprendre et l'apprécier à sa juste valeur, il nous faut jeter un rapide coup d'œil sur les écrits de Rousseau antérieurs à ce Discours. Si j'ai différé jusqu'ici l'examen de ces premiers écrits, c'est parce qu'ils ont été pour Rousseau, j'espère le démontrer, un acheminement au Discours de Dijon ; ils doivent donc en être, pour le critique, la préface naturelle.

Sans doute ces premiers essais sont intéressants par euxmêmes, puisqu'ils sont de Rousseau, et qu'ils nous montrent ses lents progrès dans cet art d'écrire qu'il a appris tout seul : mais ce que nous leur demanderons avant tout, c'est de nous renseigner sur la tournure d'esprit de Rousseau, sur les idées qui le hantent ou les chimères qu'il caresse avant d'écrire son premier Discours ; car si nous arrivons à bien connaître ses façons de penser avant 1749, date de ce Discours, peut-être pourrons-nous mieux répondre qu'on ne l'a fait jusqu'ici à certaines questions capitales que soulève, non seulement le Discours de Dijon, mais l'œuvre entière de Rousseau.

Parcourons donc, il en vaut la peine, ces premiers écrits de Jean-Jacques, en n'insistant d'ailleurs que sur les fragments qui auront quelque chose d'intéressant ou d'important à nous révéler. Aux divers fragments, déjà indiqués ailleurs, ajoutons d'abord un exercice de style, la traduction d'une ode latine qu'un pro-

Bibliographie : Confessions P. II, L. VIII, Quatre lettres à M. de Malesherbes. — Diderot : Œuvres t. III. — Marmontel : Mémoires — Brunetière : Évolution de la poésie lyrique, 1894, t I ; Éludes critiques, t. III. — Maugras : Voltaire et Rousseau^ 1886. — Jules Lemaître : Jean-Jacques Rousseau^ 1907.

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fesseur de rélhorique de La Roche, Jean Puthod, avait composée sur le mariage du roi de Sardaigne et de Savoie, Charles-Emmanuel III avec Elisabeth-Thérèse fille du duc de Lorraine, Léopold(1737). Ce n'est évidemment là qu'un exercice d'écolier, amusant à noter au passage, parce qu'il est piquant de voir le futur auteur du Contrat social s'exercer dans-fart d'écrire par un épithalame en l'honneur d'un mariage royal. Nous trouvons de lui l'année suivante (1 738) un travail qui ne nous surprend pas moins, puisqu'il est relatif à une question purement scientifique ; c'est un article inséré dans le Mercure sous ce titre : «Réponse au Mémoire anonyme intitulé : si la terre que nous habitons est une sphère. » Voilà une nouvelle preuve qu'à Chambér}^ et aux Charmettes (où il était alors), il n'a pas passé son temps, comme le veut la légende, à se laisser caresser et choyer, mais à travailler comme il n'avait jamais fait jusque là ; il s'intéresse même, on le voit, aux questions scientifiques el, avec la suffisance que nous lui connaissons, il aborde et tranche une de ces questions et, tandis que le Mémoire qu'il discute était anonyme, il signe, lui, sa réponse au Mémoire, car on lit, au bas de son article : Rousseau, Chambéry, 20 septembre 1738. M'estimant moins savant que Rousseau, j'ai demandé à un professeur de la Faculté des Sciences de Marseille ce qu'il fallait penser de l'article du Mercure ; le jugement de mon collègue n'est pas favorable à l'auteur : «Rousseau ne dit rien de remarquable au sujet de la courbure de la terre et sa lettre ne valait pas l'honneur d'être imprimée ; au surplus, je ne me flatte pas de bien saisir ce qu'il veut dire, en admettant qu'il l'ait su lui-même, ce qui me paraît douteux. » Cela dut lui paraître douteux à lui-même, Jean- Jacques, car il délaisse aussitôt les sciences pures pour se tourner vers ce qu'on appelait alors les belles-lettres et, après avoir composé en 1738 ou 39, aux Charmettes, un opéra-tragédie, Iphis et Anaxarète qu'il eut, dit-il, le bon sens de jeter au feu — et nous ne pouvons que l'en louer, à en juger par le fragment que, paraît-il, les flammes ont épargné — , il écrit sa pièce de A^ers intitulée Le Verger des Charmettes. Ce n'est pas en 1737, comme le veut Musset-Pathay, que Rousseau composa le Verger

puisque c'est seulement en 1738 que M"^^ (]e Warens s'installa aux Channeltes. Il est probable que le Veiger élait destiné à être montré au roi^ Charles-Emmanuel III, en même temps qu'une demande de pension adressée par Rousseau au gouverneur de Savoie (1). Or Rousseau parle de ce Mémoire dans une lellre à M™** de Warens du 3 mars 1739 ; si donc le Verger est de cette année-là, Rousseau, quand il l'écrivit, avait 27 ans.

Ce Verger des Cliarmeites nous apprend plusieurs choses : d'abord, que Rousseau n'a pas reçu du ciel l'influence secrète ; il n'a pas le coup d'aile qui fait le poêle et on peut dire de lui ce qu'on disait alors de Lemierre :

Même quand l'oiseau vole, on sent qu'il a des pâlies.

Il y a sans doute, en lui, un vrai poète, mais c'est, comme chez Chateaubriand, un poêle en prose qui ne se révêlera que plus tard. Pour le moment, son idéal c'est Voltaire :

et toi, touchant Voltaire,

Ta lecture à mon cœur restera toujours chère.

Voltaire, en efTet, restera son modèle tant qu'il n'aura pas l'idée, et cette idée lui viendra lard, qu'il peut y avoir en littérature une autre manière de penser et d'écrire, un autre style enfin, que celui de l'auteur de \aHeniade et de Zaïre, de cette Zaïre qui sera toujours pour lui « la pièce enchanteresse » ; il tâchera donc d'imiter de son mieux son modèle et de a lui plaire », comme il le lui dira plus tard (dans la première lettre qu'il lui écrira, en 1745), jusqu'au jour où il aura conscience de son génie et de son originalité et que, de disciple, il deviendra le rival et l'ennemi de l'auteur du Mondain.

Heureusement pour lui, il ne s'obstinera pas longtemps à rimer en dépit de Minerve ; mais, au lieu de convenir, quand il éprouvera le besoin de publier ses mauvais vers, qu'il n'est pas né poète, — sa vanité ne trouverait pas son compte dans cet

(1) Voir, sur ce point, Mugiiier, page 180, note. Voir aussi Annales J -J.-R. II, 169. La première édition porte ; « Le Verger de Madame la baronne de Warens à Londres, chez Jacob Tomson, 1139, inS^ (156 vers) ; trois ans après, elle a 232 vers dans une deuxième édition.

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aveu — il fera précéder ses poésies d'un Avertissement où il explique, avec assez d'embarras, que c'est ici l'ouvrage de son cœur, non de son esprit, une espèce « d'enthousiasme impromptu dans lequel il n'a guère songé à briller ». Il n'y a pas seulement songé, il y a peiné, et c'est surtout ce qui fait que ses vers ne valent rien. Quant aux fautes qu'on y pourra relever, « elles font assez voir qu'il n'était pas fort empressé de la gloire d'être un bon poète ». Au reste, on ne le trouvera jamais « occupé à faire des vers galants ou de ces sortes de choses qu'on appelle des jeux d'esprit » — c'est la poésie légère qu'il veut dire, cette poésie où excellait son maître Voltaire ; bref, ne pouvant cueillir les raisins, il les trouve trop verts et bons pour les petits esprits.

Une autre chosç à noter dans cette poésie, c'est la variété de ses lectures (nous en avons parlé plus haut), laquelle nous explique la variété même de ses premiers essais et de ses œuvres en général. Rousseau, nous l'avons dit, n'était pas l'ignorant que certains auteurs se sont imaginé; il avait beaucoup lu et, comme il lisait seul, le crayon à la main, résumant ses lectures et y réfléchissant longuement, certaines des théories qu'il développera plus tard, il les devra à ses souvenirs aussi bien qu'à ses méditations.

Et enfin, voici une dernière remarque, et de très grande conséquence, que je désire faire sur ce Verger des Charmettes ; je crois distinguer, dans cette poésie, deux courants d'idées qui se croisent, et comme deux inspirations qui se contrarient: d'une part, le désir, très légitime, de montrer ses talents (« on me connait assez»); l'ambition, soit de marclier un jour sur les pas du « touchant Voltaire» ou de « l'aimable Horace» ; soit de devenir, qui sait ? un philosophe sur les traces « de Locke ou de Descartes », ou un moraliste célèbre, comme ce Montaigne et ce La Bruyère « qu'il porte partout avec lui ». Et tout cela s'appelle l'amour (les lettres et l'ambition littéraire ; et s'il n'y avait que cela dans le Verger, il ne vaudrait pas la peine de le relever, tant ces aspirations et ces sentiments sont naturels chez un débutant. Mais il y a, dans cette poésie, tout autre chose et presque le contraire et c'est celte autre chose qu'il me parait très important

(on verra tout à l'heure pourquoi) de bien dégager : à travers l'enthousiasme pour l'étude et le désir de se faire un nom dans les lettres, je vois percer tout un ordre de sentiments très particuliers, que l'auteur exprime gauchement sans doute, que je crois pourtant très sincères et surtout très profonds, parce que je les retrouve en maint endroit de la pièce. Et de peur de le trahir et de forcer mes inductions, je citerai ses propres expressions.

Qu'il ressorte déjà de cette poésie qu'il se plaît à la campagne, la constatation, étant donné ce que nous savons de lui, est pour ainsi dire trop attendue pour que je m'y arrête.

Mais ce qui est bien autrement intéressant, c'est : comment dirai-je? la disposition d'esprit et l'humeur très originale que révèl ent les expressions suivantes : « Solitude charmante », puissé-je (( ne vous quitter jamais »! Qu'il aille « sous un arbre touffu » lire ou rêver, « il ne désire pas de bonheur plus parfait ». Ainsi, quand il fuira Paris et la société de ses amis, et les petits soupers où l'on disserte et les salons où l'on cause, ce ne sera pas (ou, du moins, pas uniquement), comme on le lui reprochera de tous côtés, pour se distinguer et se singulariser; mais c'est, comme il le dira lui-même et le répétera à satiété, sans jamais convaincre ses amis, parce qu'il aime la solitude.

Et pourquoi aime-t-il être seul? Sans doute, c'est parce qu'alors il jouit plus pleinement de la nature et qu'il entre en communion plus intime avec elle; mais c'est aussi parce qu'il y a déjà en lui l'étoffe du misanthrope qu'il sera plus tard :

Pourquoi faire du bien dans le siècle où nous sommes ? Se trouve-t-il quelqu'un, dans la race des hommes, Digne d'être tiré du rang des indigents ? Peut-il dans la misère être d'honnêtes gens ?

Ce sont les ennemis de M'"^ de Warens qu'il fait parler ainsi, mais l'accent qui est dans ses vers, c'est le sien et c'est déjà son amère ironie. Nous avons justement à cette date, de M. de Conzié. le voisin de M"^^ de Warens et l'ami de Rousseau, un témoignage qui confirme nos inductions : « Jean-Jacques, dit-il, me voyait journellement. Son goût décidé pour la lecture

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faisait que M'"^ de Warens le sollicitait vivement pour qu'il se livrât tout entier à l'étude de la médecine, ce à quoi il ne voulut jamais consentir. Comme il me voyait tous les jours et qu'il me parlait avec confiance, je ne pouvais douter de son goût décidé pour la solitude, et, je puis dire, un mépris inné pour les hommes, un penchant déterminé à blâmer leurs défauts, leurs faibles; il nourrissait en lui une défiance ^constante en leur probité (1). »

Mais ce n'est pas tout : solitaire et misanthrope, et cela dès 1739, ayant, tout au moins, dès cette époque, le goût de la solitude et une tendance marquée à la misanthropie, deux choses d'ailleurs qu'explique un peu et qu'aggrave son état maladif, il est encore, dans ses vers, quelque chose de plus : je remarque que le mot vertu y revient sans cesse et c'est le dernier mot de l'épître ; il se vante même (déjà!) de marcher sur les pas de Caton ; l'éloge qu'il fait de M"^^ de Warens le ramène toujours à ceci : « Sage Warens, vertueuse Warens »; s'il parle de sa Muse, il l'appellera « ma Muse sévère »; enfin il proclame que :

« Son goût se refuse à tout frivole écrit

Dont l'auteur n'a pour but que d'amuser l'esprit. »

Car, au fond, dit -il :

Le cœur, plus que l'esprit, a chez moi des besoins.

Qu'est-ce à dire? et forcerons-nous le sens de ces vers, si nous y trouvons, non pas, cela ne viendra que plus tard, l'affirmation et l'ostentation de son rôle de censeur; mais, ce qui est bien plus précieux, l'aveu involontaire, et naïvement réitéré, qu'il est un esprit sérieux qui se sufïît à lui-même, qui se plaît à moraliser et à prêcher, qui, en un mot, « aux frivoles écrits et à ce qui n'est qu'amusement de l'esprit », c'est-à-dire, en somme, à ce qui fait, à cette date de 1739, presque toute la littérature aimable et légère du xviii^ siècle, préfère et oppose, quoi donc? précisément ce qu'il appelle de ce mot qui revient sans cesse sous sa

(1) Cité par Mugnier, p. 180.

plume : la vertu. Et ne voit-on pas que ce mot, sans cesse répété, trahit chez lui le Genevois et le prolestant qu'il est de naissance et aimonce le moralisateur et le prêcheur qu'il sera plus tard? Sans doute, tout cela n'est ici, si l'on veut, qu'à l'état d'aspiralions et de tendances (et on va voir ces tendances s'accentuer comme malgré lui); mais c'est bien là, je crois, son fond premier qui émerge et se fait jour et cela, notez-le bien (le tait est rare chez lui), sans qu'il songe à le montrer et à l'étaler; car le but de son épître n'est pas de se peindre, c'est-à-dire de se vanter, mais de venger sa bienfaitrice de ses « calomniateurs » et d'appeler sur elle l'attention et les faveurs du roi de Savoie.

C'est vers cette époque qu'il écrit sa comédie intitulée : Narcisse on Vamant de lui-même. D'après Musset-Pathay, cette comédie serait de 1734 et même, si on en croyait la Préface qu'y ajouta Jean-Jacques (en 1752 ou 53), elle daterait de 1730, car Rousseau y affirme qu'il l'écrivit à l'âge de 18 ans. Mais plus tard il revient sur cette assertion et avoue que c'est seulement à Chambéry qu'il composa Narcisse et que par conséquent lorsqu'il a dit, dans sa Préface, qu'il l'avait écrite à 18 ans, il a menti de quelques années. M™^ de Warens ne fut à Chambéry, et Rousseau avec elle, que de 1731 à 1738 et Rousseau vécut aux Charmettes de 1738 à 1740. Si c'est dans ses loisirs des Charmettes qu'il a écrit cette comédie, comme il est vraisemblable, il avait menti de dix ans quand il disait l'avoir composée à 18 ans. Et pourquoi ce mensonge, qu'il avoue lui-même plus tard ? Peut-être pour montrer sa précocité, mais bien plutôt, je crois, pour faire savoir au lecteur que, s'il a fait des comédies, lui, l'ennemi acharné des spectacles, c'était il y a si longtemps et dans un âge si tendre, qu'il n'y a pas à en tirer argument contre lui. Qu'il n'eût pas d'ailleurs le génie comique c'est ce que prouverait, si nous ne le savions de reste, la comédie de Narcisse, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler. De Narcisse, la seule chose qui nous intéresse, dans cette revue de ses œuvres faite pour montrer le progrès de sa pensée, c'est la préface et nous la retrouverons un peu plus loin, à sa date, car nous

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aurons à la rapprocher de son premier Discours,, qu'elle a pour but de rectifier.

En 1740 Rousseau écrit ses deux épîlres en vers à Borde et peut-être un peu plus tard (1740 ou 41), son épitre, également en vers, à Parisot. Borde et Parisot étaient les deux amis dont nous avons parlé et qu'il avait connus dans ses deux séjours à Lyon. Entre temps il avait aussi broché un opéra-tragédie, la Découverte du Nouveau MondeÇllAO) qu'il jeta au feu, dit-il, mais que le feu, à ce qu'il paraît, refusa de consumer, puisque nous l'avons en entier : trois actes écrits en style classique; c'est encore du très mauvais Voltaire. Laissons donc de côté, comme s'il avait réellement péri dans les flammes, cet opéra-tragédie, mais remarquons à son propos que la Muse de Rousseau n'est pas toujours aussi austère qu'il Ta dit dans le Verger des Charmettes, puisqu'il s'adonne, de temps à autre, à ces frivolités littéraires qu'il condamnait. C'est qu'au fond (et je reprends la thèse que j'ai énoncée plus haut, mais cette fois pour la développer et la renforcer par les exemples que va me fournir Rousseau), il y a, je crois, deux tendances opposées et deux inspirations qui se succèdent et se contrarient dans son esprit et c'est justement dans ces épîtresà Borde et à Parisot que se dessinent nettement, à ce qu'il me semble, ces deux courants de sa pensée.

Dans la première des deux épîtres à Borde, la plus longue et la plus intéressante, nous allons entendre parler tour à tour les deux hommes qui sont en Rousseau à cette époque (1740) et qui semblent se disputer à qui sera le maître de sa pensée. Rousseau voudrait bien, dit-il, cueillir ce qu'il appelle (( les lauriers du Parnasse », et, de fait, il se laisse aller, à la fin de l'épître, à chanter sur le mode lyrique la noble cité de Lyon, ville à la fois riche et artiste, car Apollon et Plutus s'y sont donné rendez-vous et c'est pourquoi Lyon est l'ornement de la France; unissant aux richesses de Tyr le génie d'Athènes, Lyon ennoblit le luxe lui-même et ce n'est pas seulement par ses soieries que Lyon triomphe :

De mille éclats divers Lyon brille à la fois

Et son peuple opulent semble un peuple de rois.

Voilà un beau et large vers pour louer la richesse ; mais, et c'est ce qui fait le piquant intérêt de l'épitre, ce vers triomphal détonne avec toute la première partie de la poésie. En efTet, être un poète et surtout un « poète français », comment Rousseau pourrait-il ambitionner cette gloire, lui qui est un barbare, lui qui n'a « qu'une lyre rustique », et dont la muse est restée « helvétique » ? Encore s'il n'était que Suisse, c'est-à-dire « un fier républicain connaissant mal les usages de France » ! mais il est « pauvre » et j'ajoute : envieux et aigri par la mauvaise fortune ; et dès qu'il laisse parler ses rancunes, ce n'est plus des vers pompeux qu'il trouve pour chanter « l'opulence », mais des vers haineux et qu'il voudrait rendre dédaigneux et superbes :

Du riche impertinent je dédaigne l'appui ;

Le riche me méprise et, malgré son orgueil,

Nous nous voyons souvent à peu près du même œil.

Ainsi il rend au riche, parce qu'il est, lui, un fier républicain de Genève, mépris pour mépris. Et qu'est-ce pour lui qu'un homme riche ? un « vil Crésus », dont il n'ira pas « encenser les sottises ». Et, chose curieuse, et dont il faudra se souvenir quand nous aborderons les deux Discours : déjà à cette date de 1740, c'est-à-dire neuf ans avant les pages dithyrambiques du premier Discours sur l'innocence et la félicité de nos premiers ancêtres, il ne trouve rien de plus beau, pour exalter la pauvreté, que de comparer les pauvres à ces premiers hommes dont ils font revivre sur la terre la vertueuse frugalité :

O vous qui, dans le sein d'une humble obscurité. Nourrissez les vertus avec la pauvreté.

Dont les désirs, bornés dans la sage indigence, Méprisent sans orgueil une vaine abondance. Restes trop précieux de ces antiques temps. Où, des moindres apprêts nos ancêtres contents. Recherchés dans leurs mœurs, simples dans leur parure, Ne sentaient de besoins que ceux de la nature !

Je le demande, est-ce qu'on ne surprend pas, dans cette curieuse poésie, comme aux prises l'un avec l'autre et parlant tour à tour, sans arriver à s'entendre, ces deux hommes qui

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sont en Rousseau à cette date : l'un, l'homme civilisé, ou qui voudrait l'être, qui a vécu à Lyon parmi des Français polis et lettrés et qui s'essaie, à leur exemple, à goûter et à célébrer ce qu'il appelle lui-même « l'innocente industrie », et encore « les douceurs de la vie ». Et l'autre, l'homme naturel, et je veux dire par là : non seulement le Genevois mal dégrossi, resté « rustique », comme il dit lui-même, mais le moraliste atrabilaire et plus que cela encore : l'ennemi, par dépit et esprit de vengeance, des riches et des heureux de ce monde ; et enfin, car il est presque tout entier dans ces vers, le rêveur qui se forge une félicité chimérique et entrevoit vaguement celte félicité (il la peindra plus tard avec sa poétique éloquence), dans l'âge d'or de nos premiers parents. Et si maintenant à ces premiers linéaments que nous avons déjà de Rousseau, nous joignons ce que va nous offrir l'épître à Parisot, nous aurons presque tous les traits essentiels de sa physionomie.

On connaît les vers du Pauvre Diable, de Voltaire :

Quel parti prendre, où suis-je et que dois-je être ?

Né dépourvu, dans la foule jeté.

Germe naissant, par le vent emporté.

Sur quel terrain puis-je espérer de croître ?

Comment trouver un état, un emploi ?

Sur mon destin, de grâce, instruisez-moi.

Ainsi, « le pauvre diable » qu'est Jean- Jacques à cette époque (de 1740 à 1742) consulte son ami Parisot, ce chirurgien homme de lettres, qu'il avait connu à Lyon :

Pèse mes sentiments, mes raisons et mon choix Et décide mon sort pour la dernière fois.

Il oppose ici, comme il fera toute sa vie, au luxe démoralisant des « nations puissantes », les vertus simples et la fierté républicaine de Genève.

Ces vertus et cette fierté, c'est ce qu'il a appris dès l'enfance :

Avec le lait chez nous on suce ces maximes.

Et l'esprit de ces maximes, c'est que « faisant partie du souverain, c'est par les vertus d'un sage qu'il faut soutenir un si noble avantage ».

Mais voici la difficulté : si c'est à Genève qu'on est vertueux, ce n'est pas à Genève qu'on devient illustre, la littérature genevoise ne s'étant pas encore fait connaître au monde, et d'ailleurs il s'est fermé Genève par son abjuration. C'est donc vers la nation corrompue, c'est vers la France, qu'il faut tourner ses regards, si l'on veut, et notre homme en meurt d'envie, acquérir un nom dans les lettres. Que faut-il donc faire pour que ces frivoles Français fassent attention à vous et à vos œuvres ? deux choses, dont l'une lui est impossible et l'autre lui paraît encore bien difficile. La chose qui lui est et lui sera toujours impossible, c'est de faire sa cour aux grands: plutôt rester obscur toute sa vie que de (( ramper bassement». Ramper! Ce mot énergique, il ne le dit pas seulement ici dans la lettre à Parisot, mais — et la chose vaut la peine d'être notée — il s'est servi de ce terme avilissant dans chacune des pièces de vers qui précèdent. L'on voit tout de suite, par ce seul mot qui lui est familier, la distance infinie qui le sépare d'un liomme de lettres de ce temps, d'un Voltaire, par exemple, qui trouvait si aisément le moyen de faire sa cour aux princes et aux rois sans qu'on pût vraiment l'accuser de « ramper ». C'est sans doute parce que Voltaire avait, ce qui manquera toujours à Jean -Jacques, le sentiment des nuances aussi bien dans les attitudes que dans les expressions ; mais c'est aussi pour cette raison très particulière que Rousseau avait été laquais et que, comme en souvenir de son humiliant métier, dans tout hommage rendu à un supérieur, il voyait tout naturellement, je crois, la tête penchée du domestique qui attend des ordres ; et de là tant de méprises et de douloureux malentendus avec les grands seigneurs et les grandes dames qu'il fréquentera un jour. Pour lui, être respectueux ou s'efforcer d'être aimable avec un grand ou un riche, ce sera toujours faire acte de servilité : ici même, dans l'épître à Parisot, il s'indigne de voir que ses talenls sont inutiles s'il ne s'abaisse pas à « des respects servîtes ».

On ne lui en demandait pas tant, même dans cette France, où il ne voyait alors que de « vils esclaves » ; on ne lui demandait (il l'éprouvera bientôt et aura lieu de s'en applaudir), que d'avoir du talent. Pour le moment, c'est ce qui lui manque le

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plus et, à vrai dire, il s'en doute bien un peu dans celte épître î ou plutôt, pour préciser comme il fait lui-même, il n'a pas le genre de talent qu'il faudrait pour réussir, et c'est là cette chose très difficile dont je parlais tantôt, et sur laquelle il va nous fournir de très précieuses indications. Il dit :

Pour briller dans le monde il faut d'autres talents.

De reconnaître ce qu'il n'a pas, et ce qu'il faudrait avoir, c'est déjà un progrès et ce progrès, il le doit à M'"<^ de Warens. Ge qu'il dit d'elle ici et de sa dette envers elle est tout à fait juste et doit prendre place dans toute étude consciencieuse sur les précepteurs de Rousseau. Avant de connaître M"'« de Warens, il n'était qu'un protestant rigide, un Suisse tout d'une pièce, qui tirait vanité de ses hautaines maximes de sagesse et de sa a raideur sauvage » et il tenait sur le monde et ses usages a des discours insensés ». Mais ces discours,

Je les tenais alors, aujourd'hui je les blâme. De plus sages leçons ont formé mon esprit... J'abjurai pour toujours mes maximes féroces. Du préjugé natal fruits amers et précoces. Qui, dès les jeunes ans, par leurs acres levains. Nourrissent la fierté des cœurs républicains ; J'appris à respecter une noblesse illustre. Qui même à la vertu sait ajouter du lustre. Il ne serait pas bon dans la société Qu'il fût entre les rangs moins d'inégalité .

Ainsi son séjour en Savoie, dans la société de Cliambéry et d'Annecy, moins austère et moins rude que celle de Genève, son intimité avec M""^ de Warens, c'est-à-dire avec une femme élégante et mondaine, ses amitiés à Lyon avec des gens d'esprit comme ce Borde et ce Parisot, tout cela, il s'en rend parfaitement compte, l'a dégourdi, affiné et assoupli, a fait de lui, le mot est dans la lettre à Parisot, un « homme poli Et il a abjuré ce qu'il appelle ses anciennes erreurs, et il s'est même civilisé au point de s'écrier, l'aveu à de quoi surprendre dans la bouche de Gaton :

Rien ne doit être Outré, pas même la vertu.

Or voici maiiiteiiaiit le problème qui se pose pour lui et c'est la solution même de ce problème qu'il demande à Parisot de l'aider à trouver : suis-je maintenant en état de lutter avec succès dans la carrière des lettres ?

De la gloire est-il temps de rechercher le lustre ?

Sans doute je me suis, grâce à M*"^ de Warens et à vous, Parisot, rapproclié de vous autres, Français et beaux-esprits, causeurs spirituels et aimables poètes; mais, malgré tout, je me sens encore si différent de vous 1

De mes faibles progrès je sens peu d'espérance.

Car au fond, voyez-vous (semble-t-il ajouter), je ne puis jamais oublier, quand je prends la plume, que je suis de Genève et que j'ai été pauvre et même domestique, et ceux qui me liront ne pourront pas plus que moi l'oublier : mon accent genevois me trahira toujours, et aussi mon ressentiment inextinguible contre une société qui m'a si mal traité et si longtemps méconnu. Toujours, je le sens, quoi que je fasse et que j'écrive, je serai repris par ma a vaine marotte » et je partirai en guerre, « nouveau don Quichotte », contre les ijiiquités sociales. Qu'irais-je donc faire parmi vos faiseurs de « bons mots et de vers élégants ? » Mon insuccès est sûr, car on ne manquerait pas de m'appeler (et c'est le nom qu'il se donne dans cet épître) « le grand déclamateur ».

Sentez-vous maintenant comment l'étude attentive de ces épîtres en vers nous a merveilleusement préparés à comprendre et à juger le premier Discours de Rousseau et même toutes les grandes œuvres qui succéderont à ce Discours ? En vérité, nonseulement le Discours de Dijon ne sera plus pour nous, ce qu'il fut pour les contemporains et ce qu'il est resté pour la plupart des historiens de Rousseau, une surprise et une énigme : mais nous pouvons dire tout au contraire que le Rousseau que nous connaissons maintenant était comme prédestiné à l'écrire, et que le sujet imaginé par l'Académie de Dijon est comme fait pour lui, tant il est accommodé, non-seulement à son humeur et à ses goûts, mais à son genre même de talent. Dès l'instant, en effet, qu'il

s'agit de partir en guerre contre les arts, qui engendrent le luxe, et de pourfendre les lettres, qui ne font que des poètes de salon, son discours est prêt : il n'a qu'à lâcher la bride au barbare et au sauvage misanthrope qui est en lui ; il n'a qu'à laisser s'épanouir et s'espacer librement cette nature première contre laquelle il a lutté vainement jusqu'ici ; son naturel, un instant refoulé, reviendra au galop et sur une question que ne lui a pas du tout révélée l'Académie de Dijon, mais qu'il a de longue date débat-tue comme une question personnelle, parce que la gloire qu'il rêve en dépend, sur ce thème donc de la valeur comparée des lettres et de la vertu, vous allez entendre, c'est lui qui s'est nommé d'avance, « le grand déclamateur ». Voltaire dit à son « pauvre diable », découragé comme est jusqu'ici Rousseau :

Tu n'as pas d'aile et tu veux voler : ramj^e !

« Ramper », on l'a vu (car c'est le mot dont il s'est servi tantôt), Rousseau s'y refuse ; mais il A^oudrait « voler », car il se sent des ailes. Eh bien ! l'Académie de Dijon, en lui offrant un thème admirablement approprié à son caractère et à son talent à la fois, va lui fournir l'occasion, si longtemps attendue, de « voler » et, c'est là le point, de voler de ses propres ailes, je veux dire ; de conquérir la gloire non pas, comme il avait vainement essayé jusque-là, en forçant sa nature, mais, tout au contraire, en s'abandonnant à ses sentiments naturels et en donnant l'essor à tout son génie.

De son séjour à Lyon nous avons, outre les épitres à Borde et à Parisot, un « Projet pour V éducation de M. de Sainte-Marie ». Jean-Jacques, on s'en souvient, venait d'entrer comme précepteur chez M. de Mably, grand-prévôt de Lyon, et, à la fin de l'année 1740, il expose à M. de Mably ses idées sur l'éducation de ses deux fils, M. de Condillac et M. de Sainte-Marie. C'est naturellement à la critique de VEmile que doit se rattacher l'analyse de ce premier projet de Rousseau sur l'éducation; mais j'en relèverai ici un ou deux traits qui me confirment dans l'opinion que je me fais de l'humeur et des idées dominantes de Rousseau à cette date de 1740. Et d'abord c'est moins d'inslruc-

tioli que d'éducation que parle Rousseau dans ce Projet : il se préoccupe plus de former le cœur que l'esprit de ses élèves et il a même, à cet égard, une phrase bien curieuse où il semble préluder aux invectives de son premier Discours contre les sciences : (( Les sciences, dit-il, ne doivent pas être négligées, mais elles ne doivent pas précéder les mœurs...; à quoi sert à un homme le savoir de Varron, si d'ailleurs il ne sait pas penser juste? que s'il a eu le malheur de laisser corrompre son cœur, les sciences sont dans sa tête comme autant d'armes entre les mains d'un furieux; (il dira, dans le Discours de Dijon, que la nature a voulu nous préserver de la science, comme une mère arrache une « arme dangereuse des mains de son enfant >;). De deux personnes également engagées dans le vice, la moins habile fera toujours le moins de mal; et les sciences, même les plus spéculatives, ne laissent pas d'exercer l'esprit et de lui donner, en l'exerçant, une force dont il est facile d'abuser dans le commerce de la vie, quand on a le cœur mauvais. »

On le voit, Rousseau est comme sur le chemin de sa première thèse ; car ce qu'il dit se ramène à ceci : la science est mauvaise sans la conscience et, à elle seule, elle ne donne pas la vertu.

Prenez deux vicieux : le plus dangereux des deux, ce sera le plus savant. Je crois donc pouvoir dire que non-seulement il a réfléchi, dix ans à l'avance, sur la question posée par l'Académie de Dijon, mais encore il penche déjà vers la solution qu'il adoptera plus tard et proclamera avec fracas.

Cette méfiance à l'égard des sciences., très surprenante en somme chez quelqu'un qui est payé pour les enseigner, elle se fait encore jour dans ce curieux passage : « La droiture du cœur est la source de la justesse de l'esprit... ; les gens les plus éclairés ne sont pas toujours ceux qui se conduisent le mieux dans les affaires de la vie ; après avoir rempli M. de Sainte-Marie de bons principes de morale, on pourrait le regarder en un sens comme assez avancé dans la science du raisonnement. » Ainsi c'est une idée fixe chez lui de donner à la morale le pas sur la science et la culture de l'esprit. Je trouve dans sa correspondance une lettre à M. d'Eybens qui est de cette époque (antérieure sans

doute de quelques semaines à son entrée chez M. de Mably, car il y parle de son prochain préceptorat) et j'y relève les lignes que voici : « Il est bien vrai que j'ai tâché de répondre aux soins que M'"* de Warens a bien voulu prendre pour me pousser dans les belles connaissances ; mais les principes dont je fais profession m'ont souvent fait négliger la culture des talents de l'esprit en faveur de celle des sentiments du cœur et j'ai bien plus ambitionné de penser juste que de savoir beaucoup. » Savoir beaucoup, c'est à quoi il ne pouvait prétendre, ayant commencé bien tard ses études ; et il ne faut pas oublier justement qu'il a tout intérêt à ce que ses « principes », comme il les appelle, soient aussi ceux de M. de Mably, je veux dire : que celui-ci ne demande pas un savant pour précepteur de ses fils, car avec Rousseau il serait trop loin de compte. Mais la part faite de ce qui a pu être ici une tactique de Rousseau, il reste que partout nous retrouvons le moraliste, l'ami de la vertu, et que sa manie moralisante et son affectation de beaux sentiments l'entraînent, et c'est à quoi je voulais aboutir, à une hostilité nettement proclamée contre la science et les savants (1).

Maintenant le voici à Paris dans la société des gens de lettres et même des fermiers généraux : il est emporté dans le tourbillon du monde, et, après avoir écrit en 1743 une comédie, d'ailleurs insignifiante, les Prisonniers de guerre, nous le trouvons, quelques années après, installé à la Chevrette jouant un rôle, on se le rappelle peut-être, dans une comédie en trois actes et envers de sa composition, VEngagement téméraire (1747). Ce n'est ni meilleur ni pire que la plupart des comédies de salon de cette époque et ce qui nous en paraît intéressant, c'est cette conclusion pratique qu'on en peut tirer : le Suisse décidément se civilise; il devient mondain et même auteur à la mode, car son opéra les Muses galantes, joué d'abord, on s'en souvient, chez La Popelinière, paraît cette année même de 1747, en répétition tout

(1) Et il prouve déjà qu'il est tout imprégné de Montaigne : « Je voudrais aussi qu'on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine et qu'on y requît tous les deux, mais plus les mœurs. . que la science, » {EssaiSf L. I, ch. XXV).

au moins, sur la scène de l'Opéra. Sept ans sont passés depuis ses Epîtres moroses et prêcheuses, et, dans cette période qui va de 1740 à 1747, nous n'avons plus rien de lui dans le ton chagrin de répître à Parisot. A-t-il donc abjuré complètement ce qu'il avait commencé déjà en 1740 à appeler ses « erreurs » genevoises, et Paris a-t-il achevé en lui la métamorphose ébauchée à Lyon, j'entends : la métamorphose du rêveur solitaire et misanthrope en un bel esprit mondain et parisien ? Oui, c'est ce que nous ferait croire son genre de vie et ses productions littéraires pendant cette période, si nous n'avions pas « l'Allée de Sylvie ».

En 1747, Rousseau est au château de Chenonceaux, chez les Dupin : « On s'amusa beaucoup, dit-il, dans ce beau lieu. » L'allée de Sylvie est une allée du parc qui longe le Cher et c'est elle que Rousseau chante dans sa poésie. Supposez Voltaire à sa place, dans une société si animée, où la comédie alterne avec les bons repas et les joyeux propos : si l'auteur du Mondain célèbre les plaisirs de Chenonceaux, vous devinez le ton de ses vers. Voyons, abstraction faite, bien entendu, delà différence des talents poétiques, quel est l'air que va chanter Rousseau. Il s'égare dans l'allée de Sylvie et son premier sentiment, c'est la joie de s'y trouver seul, car il débute ainsi :

Qu'à m'égarer dans ces bocages

Mon cœur goûte de voluptés !

Que je me plais sous ces ombrages,

Que j'aime ces flots argentés !

Douce et charmante rêverie

Solitude aimable et chérie

Puissiez- vous toujours me charmer !

Rousseau se sent heureux et ses vers sont cette fois harmonieux et faciles ; il oublie pour un instant ses misères présentes et ne veut pas songer au « douteux avenir » ; l'avenir viendra assez tôt avec ses soucis et ses peines : à quoi bon les prévoir ou les prévenir ?

Oh ! qu'avec moins de prévoyance La vertu, la simple innocence Font des heureux à peu de frais 1

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

(et c'est ce qu'il développera dans son premier et son second discours) :

L'homme, content du nécessaire.

Craint peu la fortune contraire Quand son cœur est sans passion.

Et alors il critique les passions a sources de nos supplices » : l'amour des richesses, l'ambition, l'égoïsme, voilà les ennemis de notre bonheur et voilà ce qui fait de nous des « mortels méprisables ». Mais quoi ! N'y a-t-il pas des passions innocentes et Rousseau combattra-t-il aussi « ces penchants aimables » qui sont le partage des «cœurs tendres »? Le temps est beau, le Cher murmure tout près de lui, il peut entendre l'écho des gaies causeries et les éclats de rire des dames au salon ; il a peut-être encore dans l'oreille quelque parole aimable, quelque compliment d'une dame à son adresse, et il n'a pas manqué d'en être flatté et, sans doute aussi, suivant son invariable coutume, plus ému que de raison ; et alors il s'attendrit et se laisse aller à écrire ces vers :

Une langueur enchanteresse Me poursuit jusqu'en ce séjour ; yy veux moraliser sans cesse Et toujours j'y songe à l'amour I

A la bonne heure I et vous vous apprêtez à l'entendre soupirer quelque molle élégie, car que faire dans l'allée de Sylvie, à moins qu'on n'y soupire amoureusement ? Eh bien ! il va faire tout autre chose et je ne sache rien qui nous montre mieux le fond de son âme, ce fond premier déjà entrevu par nous, que les vers suivants écrits en un si beau lieu, au milieu des plaisirs et des fêtes, et, notez-le bien, venant immédiatement après cette invocation à l'amour :

0 sagesse, aimable chimère, Douce illusion de nos cœurs.

C'est sous ton divin caractère.

Que nous encensons nos erreurs.

Chaque homme t'habille à sa mode.

C'est vague, mais il va préciser : « la mode » du jour à cette

dale, 1747, c'est d'habiller la sagesse sous le coslume de la philosophie. Eh bien ! c'est déjà à cette date la pliilosophie que Rousseau ne craint pas de prendre à partie et de railler :

Tel, chez la jeunesse étourdie, Le vice, instruit par la folie Et d'un faux titre revêtu, Sous le nom de philosophie, Tend des pièges à la vertu.

Ainsi la philosophie peut être le contraire de la sagesse et de la vertu, et en 1747 Rousseau a tout au moins une vague tendance à se séparer de ses amis, les philosophes. Mais ce qu'il y a de plus curieux et ce qu'on n'a peut-être pas remarqué, c'est qu'en 1747, c'est-à-dire trois ans avant qu'il soit célèbre, Rousseau a comme marqué d'avance et cela, par l'élan spontané de sa nature même, en cédant simplement à ses goûts naturels et à ses antipathies instinctives, la place qu'il occupera plus tard dans le siècle entre les philosophes et l'église. On le sait, il atfichera la prétention de se tenir à égale distance de l'orthodoxie fanatique et de l'athéisme pliilosophique : or, ce juste milieu qui lui créera une situation difficile, étrange et unique au xviii^ siècle, et fera de lui un original, est-ce qu'on ne l'entrevoit pas ici et est-ce qu'on ne peut pas dire que Rousseau, dans les vers suivants, s'est peint tel qu'il sera, quand il jouera le rôle que l'on sait ? Après avoir raillé la philosophie, il prend à partie

Le fanatique austère En guerre avec tous ses désirs, Peignant Dieu toujours en colère Et ne s'attachant, pour lui plaire, Qu'à fuir la joie et les plaisirs.

Et voici la conclusion de cette étrange poésie qui devait chanter l'amour et qui n'est qu'une méditation sur la vraie sagesse :

Ah ! s'il existait un vrai sage !

Que, différent en son langage,

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

(c'est-à-dire, différent à la fois du philosophe athée et du prêtre fanatique),

Et plus différent en ses mœurs,

(et Rousseau ne sépare pas la spéculation de la conduite ; ainsi fera-t-il lui-même daus sa fameuse réforme, nous le verrons bientôt) ; que ferait donc ce « vrai sage » ? le voici :

D'une sagesse plus aimable (que le fanatisme),

D'une vertu plus sociable

Il joindrait le juste milieu

A cet hommage pur et tendre

Que tous les cœurs auraient dû rendre

Aux grandeurs, aux bienfaits de Dieu.

Eh bien ! il sera, lui, ce vrai sage, puisque, d'une part, il fera la guerre au fanatisme et que, d'autre part, et malgré les railleries des philosophes, il confessera Dieu dans toutes ses œuvres. «Ce juste milieu » ce sera la place qu'il tiendra bientôt dans la mêlée des partis. Mais ce que je tenais à marquer ici, c'est que le rôle qu'il va joner, ce n'est pas le succès de son premier Discours qui, comme le répéteront ses amis, le lui dictera et le lui imposera malgré lui : car ce rôle et celte attitude qui le caractériseront, il y allait de lui-même, rien qu'en suivant sa pente naturelle. Voilà, en tous cas, ce qu'était Rousseau à la veille du Discours de Dijon : nous pouvons maintenant aborder et apprécier ce Discours (1).

Nous sommes en 1749 ; Rousseau a quitté son humble logis de la rue Plàtrière et il est venu s'installer cette année même à l'hôtel du Languedoc, rue Grenelle Saint-Honoré. Cette fois, et grâce au « secours» de M™^Dupin,il s'est mis dans ses meubles, meubles plus que modestes, car presque tous sont ceux de Thérèse; c'est, au quatrième étage, « un petit appartement » ; on s'assied, pour souper, près de la fenêtre, sur deux petites chaises posées sur une malle, et la fenêtre même sert de table ; le

(1) On voit à quel point je m'éloigne des conclusions de M. Jules Lemaître qui écrit, au sujet du Discours de Dijon : « il s'agit de savoir... à combien peu il a tenu qu'il ne l'écrivît pas ou qu'il l'écrivît autrement » {J.-J. Rousseau, p. 78).

souper : « un quartier de gros pain, quelques cerises, un petit morceau de fromage et un demi-setier de vin. » M"^^ Dupin et Francueil, dont Rousseau est le secrétaire, viennent de l'augmenter et , de 900 francs , ils ont porté ses honoraires à 50 louis, soit 1200 francs environ. Avec sa femme et sa belle-mère à nourrir, c'est juste suffisant pour ne pas mourir de faim. Dans une lettre datée de l'année précédente, à M'"*^ de Warens, il s'exprimait ainsi : «j'use mon esprit et ma santé pour sortir, s'il est possible, de cet état d'opprobre et de misère ».

Pourtant, avec ses goûts très simples, ce n'est pas, je crois, de sa misère qu'il souffre le plus à cette date, mais de son obscurité. Il croit avoir du talent et, pour le prouver, il a écrit de la prose et des vers, des comédies et des opéras-tragédies, mais la gloire n'est pas venue et il va avoir 40 ans et l'ambition le dévore : car, d'être l'un quelconque des hommes de lettres qui forment le cercle de M""^ d'Epinay ou qui ensevelissent leur prose dans cette Encyclopédie, à laquelle il travaille à cette heure, tout cela ne lui suffit pas et ne peut apaiser sa soif de célébrité ; ce n'est pas une place quelconque, mais la première qu'il voudrait conquérir dans la république des lettres : « Je me disais : quiconque prime en quelque chose est toujours sûr d'être recherché ; primons donc n'importe en quoi » ; peut-être ajoutait-il même dans son for intérieur : « et n'importe comment ».

C'est à ce moment de sa vie qu'il écrit son premier Discours, On sait comment dans ses Confessions il a raconté la façon dont il fut amené à l'écrire ; il nous faut transcrire son récit que nous aurons à apprécier : « Cette année, 1749, l'été fut d'une chaleur excessive. On compte deux lieues de Paris à Vincennes (où Diderot était emprisonné). Peu en état de payer des fiacres, à deux heures après midi, j'allais à pied quand j'étais seul et j'allais vite pour arriver plus tôt. Les arbres de la route toujours élagués à la mode du pays, ne donnaient presqu'aucune ombre ; et souvent rendu de chaleur et de fatigue, je m'étendais à terre, n'en pouvant plus. Je m'avisai, pour modérer mon pas, de prendre un livre. Je pris un jour le Mercure de France et tout en marchant et le parcourant, je tombai sur cette question pro-

LE DISCOUiîS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 167

posée par l'Académie de Dijon pour le prix de Tannée suivante : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » A l'instant de cette lecture, je vis un autre univers et je devins un autre homme... En arrivant à Vincennes, j'étais dans une agitation qui tenait du délire. Diderot l'aperçut, je lui en dis la cause et je lui lus la prosopopée de Fabricius écrite au crayon sous un chêne. (Dans sa seconde Lettre à M. de MalesherbeSf il se représente, à la lecture du sujet proposé par l'Académie de Dijon « tout à coup l'esprit ébloui de mille lumières... ; je sens ma tête prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine ; ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais »). Et le récit des Confessions se termine par ces mots que contrediront les ennemis de Rousseau : « Il (Diderot) m'exhorta de donner l'essor à mes idées et de concourir au prix.» Relevons d'abord, pour n'en plus parler, deux erreurs toutes matérielles dans le récit de Rousseau : le sujet mis au concours par l'Académie de Dijon parut, non pas en été, mais dans le numéro d'octobre du Mercure ; et le texte exact était le suivant : « Si le rétablissement des sciences et des arts a contribué à épurer les mœurs. »

Si l'on en croit Marmontel, qui fait parler Diderot, les choses ne se seraient point passées comme vient de les raconter Rousseau ; car Diderot ne se serait pas contenté de «l'exhorter à concourir », mais il aurait dissuadé Rousseau de répondre par l'affirmative à la question posée ; «l'affirmative, c'est le pont aux ânes ! lui aurait-il dit ; tandis que le parti contraire présente à la philosophie et à l'éloquence un champ nouveau, riche et fécond. — Vous avez raison, me dit Rousseau, après y avoir réfléchi un moment, je suivrai votre conseil. » (1).

A qui donnerons-nous raison ? A Rousseau sans hésiter et il

(1) Marmontel : Mémoires, L VIIL

nous suffira, pour cela, de nous souvenir de ses essais antérieurs au Discours de Dijon. En vérité, nous pouvons dire que son premier Discours, il l'a pensé et repensé et même écrit par fragments, avant de le composer pour l'Académie. Des deux hommes que nous avons jusqu'ici rencontrés en Rousseau et que j'appellerai sommairement (les ayant déjà analysés en détail), l'un, le civilisé et l'autre, le barbare, le premier, on Ta vu, n'a produit que des œuvres médiocres, et pourquoi ? parce qu'il n'a jamais pu, ce civilisé, c'est-à-dire, cet homme artificiel, tuer en lui l'autre, le barbare, l'homme naturel qui partout, on s'en souvient sans doute, reparaît et gronde pour ainsi dire, même dans les poésies légères et les amoureuses élégies.

Or voici ce qu'a fait, selon moi, le programme de Dijon. La question posée prête à deux solutions contraires et Rousseau a dû les comparer et comme les essayer tour à tour. L'affirmative? s'il la choisit, il va faire encore œuvre banale et médiocre de bel esprit ; c'est encore l'homme de lettres, qui parlera, et jusqu'ici il n'a pas su parler. Mais la négative ! c'est-à-dire, exalter la vertu aux dépens de la science, rien que d'y songer, Rousseau frissonne ; le Genevois misanthrope qu'il y a en lui tressaille et s'exalte : il entrevoit comme en une perspective magique les développements superbes que comporte une telle solution et qui l'attirent, tant il lui paraissent beaux, et qui « l'éblouissent ». Si être inspiré, c'est dire avec toute son âme, et comme si on y était forcé, tout ce qu'on a à dire, je crois que Rousseau fut véritablement entraîné alors par son inspiration : il laissa parler et vociférer ce barbare qu'il réfrénait jusque-là et que la question posée par l'Académie libérait et déchaînait, pour ainsi dire, et lançait tout frémissant dans l'arène des partis.

C'est dire que je crois à la lettre au récit dramatique de Rousseau ; et je crois même à la prosopopée de Fabricius, écrite sous le chêne désormais célèbre de Vincennes, et écrite non pas, sans doute, sous sa forme actuelle, mais tout de même sous une forme oratoire ; car, lorsqu'on est orateur, c'est toujours sous forme oratoire que se présentent vos pensées ; elles sortent armées et vibrantes de votre cerveau et elles ne vous plaisent.

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

pour ainsi dire, qu'exprimées en phrases éloquentes et sonores. Rousseau plus tard, et il n'y paraît que trop, a dû retoucher cette apostrophe à Fabricius ; il ne l'a définitivement rédigée qu'après ces nuits d'insomnie durant lesquelles il tournait dans sa tête et retournait ses périodes; mais l'essentiel, le sens général et le mouvement du morceau, tout cela a dû être de premier jet : « ô Fabricius, qu'eût pensé votre grande âme, si, pour votre malheur, rappelé à la vie, vous eussiez vu la face pompeuse de cette Rome, sauvée par votre bras, et que votre nom respectable avait plus illustrée que toutes ces conquêtes ? ». . . et la suite. Ce qui se passa dans l'âme de Rousseau sur la route de Vincennes et cette explosion d'éloquence qui l'élonna, « l'éblouit» et le ravit hors de lui même, les Romantiques seuls, qui, comme on sait, l'ont continué à leur manière, devaient le comprendre et le décrire, lorsque, par exemple, comme Alfred de Vigny, dans la préface de Chatterton, ils essaieront d'expliquer leur délire poétique : «Dans l'intérieur de sa tête brûlée se forme et s'accroît quelque chose de pareil à un volcan. Le feu couve lentement et sourdement dans ce cratère. Mais le jour de l'éruption, le saitil ? on dirait qu'il assiste en étranger à ce qui se passe en luimême, tant cela est imprévu et céleste. »

Avant d'apprécier ce premier Discours, il est nécessaire d'en donner au lecteur, non pas une analyse détaillée, qui serait fastidieuse, mais un rapide résumé, qui en dégage le plan et les idées principales. Le Discours se compose de deux parties : dans la première, surtout historique, Rousseau raconte, à sa manière, le mal qu'ont fait les sciences et les arts ; dans la seconde partie, plutôt philosophique, il démontre que tout ce mal, les sciences et les arts, étant ce qu'ils sont, ne pouvaient pas ne pas le faire.

Première partie : Les arts et les sciences apprennent sans doute la politesse, mais ils ôtent la vertu et ils corrompent les mœurs et en voici la preuve : V histoire nous montre que les peuples, en se civilisant, se sont corrompus. Voyez la Grèce et voyez Rome : la Grèce ignorante a deux fois vaincu l'Asie : Rome succombe le jour où elle fait d'un Pétrone l'arbitre des

élégances. Au contraire, considérez les Scythes et les Germains : ils sont barbares et ils subjuguent ceux qui avaient subjugué l'univers.

Consultez d'ailleurs les vrais sages : que font, à Athènes, un Socrate et, à Rome, un Caton ? Ils se moquent l'un et l'autre de la science et des savants qui sont les corrupteurs des peuples. Voilà ce qu'ont fait, au cours de l'histoire, les sciences et les arts et ce qu'ils ne pouvaient point ne pas faire : on s'en rendra compte si on les considère en eux-mêmes.

Deuxième partie : d'où viennent en effet, les sciences et les arts ? L'astronomie est née de la superstition, et l'éloquence, de la flatterie et du mensonge ; on le voit par cet exemple, la source des sciences et des arts est impure.

Quant à leur objet, il n'est autre que les vices et les erreurs des hommes. Car, je vous le demande, que deviendraient les arts sans le luxe, qui les nourrit ; à quoi servirait la jurisprudence si vous supprimiez les injustices des hommes, et quelle serait la matière de l'histoire, s'il n'y avait ni tyrans ni guerres?

Le chemin qui mène aux découvertes scientifiques est semé de dangers, c'est-à-dire d'erreurs et ces erreurs sont infiniment plus dangereuses que la vérité n'est utile.

Par leurs effets, sciences et arts sont plus funestes encore, puisque le plus certain de ces effets, c'est l'oisiveté. Si encore les savants n'étaient que des oisifs ! mais ils sont et rendent sceptiques, et leur sceptisme détruit peu à peu la foi et la vertu. Au reste, l'effet le plus déplorable des arts, c'est ce luxe, auquel il faut revenir, car il est le plus grand ennemi de la vertu et de la moralité publique ; il engendre la dissolutions des mœurs, et celle-ci à son tour entraîne la corruption du goût ; et c'est de là que viennent toutes les fausses élégances des auteurs contemporains. Que penserons-nous dès lors de l'imprimerie ? elle est l'art d'éterniser les extravagances de l'esprit humain. L'essentiel; ce n'est pas de bien dire, mais de bien faire, et, pour cela, il n'est pas besoin de livres : il suffît d'écouter sa conscience. Voilà^ dans ses points essentiels, le Discours de Dijon. Ce Discours nous intéresse à divers points de vue :

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 171

I . — Il est la première manifestation indiscutable du talent de Jean- Jacques et il y a donc lieu d'apprécier ce talent tel qu'il se montre dans ce premier ouvrage.

II. — Quelles sont, dans ce Discours, les idées qui appartiennent en propre à l'auteur , quelles sont celles qu'il a empruntées, et à qui ?

III. Rousseau croit-il tout ce qu'il dit ici ? et ce sera le cas de reprendre, pour la traiter à fond, la question, si souvent débattue et si délicate, de la sincérité de Rousseau.

IV. — Il conviendra d'étudier la polémique suscitée par ce Discours; car cette polémique, d'une part, nous montre quel fut le succès du Discours ; et, d'autre part, elle force Rousseau à se corriger, à se rétracter peut-être sur certains points, à donner en tous cas, sur cette question et sur tant d'autres qui s'y rattachent et qui reviendront sans cesse dans ses œuvres ultérieures, sa pensée définitive.

V. — Enfin, scus les paradoxes et les exagérations de Rousseau, n'y a-t-il pas quelques parcelles de vérité? n'y a-t-il pas d'abord ce que j'appellerai la vérité contemporaine de Rousseau, c'est-à-dire applicable à son époque ; et n'y a-t-il pas, en dernier lieu, des idées qui, même aujourd'hui, peuvent nous intéressere provoquer encore notre réflexion ?

Ce discours a des défauts qui sautent aux yeux et dont le premier est la déclamation ; le sujet y prêtait, y poussait même, et surtout la négative qu'avait adoptée Rousseau : comment faire le procès à la science sans déclamer? et ce discours est ensuite trop bien fait, je veux dire que les périodes en sont trop bien conduites, trop soigneusement arrondies, les effets aussi trop habilement ménagés. Rousseau fait ici sa rhétorique : tout orateur doit commencer par là et il ne faut pas oublier que ce Discours est le premier essai oratoire de Rousseau. Au reste, ayant commencé tard à étudier et à écrire, j'entends des œuvres sérieuses, il prolongea sa rhétorique plus longtemps qu'il n'est

permis à un véritable écrivain, s'il est vrai de dire que, dans l'orateur qu'il est déjà, el qui ira sans cesse grandissant, il y aura, jusqu'à la fin, un incorrigible rhéteur. Par exemple, la prosopopée de Fabricius a été trop travaillée et elle est devenue un beau morceau oratoire dans lequel on ne retrouve certainement pas toute l'émotion ni le sincère enthousiasme de la première heure. Voilà les défauts et quelques-uns s'atténueront ou du moins se dissimuleront dans les œuvres suivantes.

Mais à côté de ces taches, il y a des qualités de premier ordre qui mettent Rousseau hors de pair. Ces qualités peuvent se résumer en deux mots : c'est que Rousseau est déjà un écrivain et un véritable orateur. L'orateur s'annonce dès la première phrase, laquelle est une large et belle période : « C'est un grand et beau spectacle de voir l'homme sortir en quelque manière du néant par ses propres efforts ; dissiper, par les lumières de sa raison, les ténèbres dans lesquelles la nature l'a enveloppé, s'élever au-dessus de lui-même ; s'élancer par l'esprit jusque dans les régions célestes ; parcourir à pas de géant, ainsi que le soleil, la vaste étendue de l'univers ; et, ce qui est encore plus grand et plus difficile, rentrer en soi pour y étudier l'homme et connaître sa nature, ses devoirs et sa fin. Toutes ces merveilles se sont renouvelées depuis peu de générations » (c'est-à-dire depuis ce « rétablissement de sciences et des arts » à l'époque de la Renaissance qu'avait en vue l'Académie de Dijon).

Dans ce Discours, Rousseau garde l'attitude que nous lui connaissons déjà et qui, nous l'avons montré, lui était naturelle, en face de cette société raffinée dans laquelle il se sent encore étranger, malgré tous ses efforts pour s'acclimater et prendre l'air du pays. Mais comme il saisit mieux maintenant, et surtout comme il sait mieux exprimer les raisons de ses antipathies et de ses rancunes ! et les défauts de ces sceptiques et de ces mondains, comme il les met à nu et les stigmatise : « On n'outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse ; les haines nationales s'éteindront, mais ce sera avec l'amour de la patrie. » Et depuis le jour où il chantait dans ses vers l'inimitable auteur de Zaïre, ce modèle qu'il suivait de si

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

loin, voyez comme il s'est enhardi : « Dites-nous, célèbre Arouet, combien vous avez sacrifié de beautés mâles et fortes à notre fausse délicatesse ! et combien l'esprit de galanterie, si fertile en petites choses, vous en a coûté de grandes ! »

Parfois, du milieu de ses déductions et à travers les arguments qui se pressent, surgit quelque belle et naturelle image, qui nous rafraîchit et nous repose des furieux assauts de son âpre dialectique : « On a vu la vertu s'enfuir à mesure que la lumière des sciences s'élevait sur notre horizon. » Et ailleurs le poète et le rêveur qu'il y a en lui, et qui se dégageront peu à peu, lui dictent déjà cette phrase harmonieuse et attendrie : « On ne peut réfléchir sur les mœurs, qu'on ne se plaise à se rappeler l'image de la simplicité des premiers temps : c'est un beau rivage, paré des seules mains de la nature, vers lequel on tourne incessamment les yeux et dont on se sent éloigner à regret. »

Mais ce qui domine dans ce discours, et ce qui dut en faire, pour les contemporains, l'étrange nouveauté, c'est le souffle oratoire qui l'anime d'un bout à l'autre; c'est ce secret, qui semblait perdu en France depuis que s'étaient tues les grandes voix des orateurs sacrés du siècle passé, de dérouler, en un style à la fois élevé et harmonieux, une longue suite de graves pensées. Rousseau avait retrouvé l'art (ignoré de son siècle, qu'on ne l'oublie pas), de traiter des questions morales en un langage approprié, c'est-à-dire, de parler sérieusement des choses sérieuses. Et enfin, dialecticien passionné, il porte le fardeau de ses démonstrations logiques, non seulement sans délaillance et sans fatigue, mais sans jamais laisser s'éteindre ce qu'on peut bien appeler maintenant le feu de son génie ou, d'un autre mot, l'enthousiasme qui fait les grands orateurs aussi bien que les vrais poètes. Entendez de quel ton il gourmande ces officiers de boudoir qui ne savent que bien mourir : « Avec quelle ardeur les soldats feront-ils des marches forcées sous des officiers qui n'ont pas même la force de voyager à cheval? Qu'on ne m'objecte point la valeur renommée de tous ces modernes guerriers si savamment disciplinés. On me vante bien leur bravoure en un jour de bataille ; mais on ne me dit point

comment ils supportent l'excès du travail, comment ils résistent à la rigueur des saisons et aux intempéries de l'air. Il ne faut qu'un peu de soleil ou de neige, il ne faut que la privation de quelques superfluités pour fondre et détruire en peu de jours la meilleure de nos armées. Guerriers intrépides, souffrez une fois la vérité, qu'il vous est si rare d'entendre. Vous êtes braves, je le sais ; vous eussiez triomphé avec Annibal à Cannes et à Trasymène ; César, avec vous, eût passé le Rubicon et asservi son pays ; mais ce n'est point avec vous que le premier eût passé les Alpes et que l'autre eût vaincu nos aïeux ».

En regard de cette ferme éloquence, nourrie de faits et d'idées, qui serre et étreint un sujet et ne recule jamais devant les conséquences, si hardies ou si paradoxales soient-elles, comme Voltaire paraît superficiel et frivole, Montesquieu prosaïque et sec, Diderot simplement sonore, et Buffon lui-même, malgré ses belles périodes , froid et pompeux ! Les ennemis même de Rousseau, un Marmontel par exemple, seront obligés de reconnaître et d'admirer (c dans ses premiers écrits, une plénitude étonnante et une virilité parfaite » ; c'est que, ajoute Marmontel, Rousseau, ayant commencé tard à faire des livres, « s'était donné le temps de penser avant d'écrire )).

Mais ce qui fait l'originalité de ce premier discours a été marqué par un critique contemporain en des termes que personne ne pourrait se flatter d'égaler, car l'auteur des lignes qui suivent n'est pas seulement un des hommes de lettres qui connaissent le mieux et le plus à fond, quoique le jugeant à sa manière, notre dix-huitième siècle ; mais il a été lui-même, et c'est ce qui fait ici sa particulière compétence, un des premiers orateurs de notre temps. Parlant de la « sensibilité » de Rousseau, Brunetière s'exprime ainsi :

« Elle a rendu d'abord, je ne dis pas à la poésie, mais à l'éloquence même, une possibilité d'être qu'on lui refusait alors depuis une cinquantaine d'années. Nest-ce pas une chose bien remarquable, en effet, que de 1704 à 1749, — c'est-à-dire du jour où Massillon descend de la chaire chrétienne, jusqu'au jour où Rousseau fait paraître son premier discours, — on ne

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trouve pas, parmi tant de chefs-d'œuvre de la prose française, une seule page vraiment éloquente 9 Pas une seule ? je me trompe ; et il y en a trois ou quatre d'éparses ou d'égarées dans les romans de l'abbé Prévost, dans Manon Lescaut et dans Cléueland. Mais qui lit aujourd'hui Cléveland ? On en cite une ou deux aussi de Montesquieu dans son Esprit des lois. Mais il s'y mêle à l'éloquence trop de peur d'en avoir, trop d'esprit et d'ironie surtout, — d'ironie grave, mais d'ironie. Et quelle est la raison de cette suspension ou de cette interruption de l'éloquence dans la langue, dans le pays de Bossuet et de Pascal ? C'est qu'un homme éloquent est peut-être avant tout un homme que rien n'arrête ni ne gêne dans l'expression de ce qu'il éprouve, ni les préjugés de son éducation, ni le respect des conventions mondaines, ni la crainte du ridicule, ni la peur de braver l'opinion, ni la défiance de soi-même. Tel fut Rousseau. Et c'est pourquoi sous la seule impulsion de sa sensibilité, rien qu'en passant par dessus les convenances ou les préjugés de son temps, il a retrouvé du premier coup, dans son premier Discours l'ampleur de la phrase, le sérieux, la gravité des mots ; la liberté d'une allure ou d'un mouvement dont les sinuosités imitent le mouvement de la passion même ; et enfin, et surtout, cet accent personnel qui fait nôtres, exclusivement nôtres, qui nous approprie et nous incorpore, en quelque sorte, les choses que nous disons. N'est-ce pas la définition de l'éloquence même (1)?»

Brunetière, analysant la sensibilité de Rousseau, y voit la source même de son individualité, et c'est en quoi je le contredirai plus loin. Ce qu'il y a de proprement individuel dans ce premier Discours et ce qu'un Rousseau seul pouvait écrire dans ce dixhuitième siècle, c'est ce que je rechercherai tout à l'heure, quand j'essaierai de préciser jusqu'à quel point Rousseau a été sincère dans ce Discours. Mais avant d'aborder cette dernière et si délicate question, il faut maintenant, après avoir vu combien l'auteur du Discours de Dijon est original par la forme, chercher s'il l'est aussi par le fond, c'est-à-dire parles idées, ou, si l'on veut, par les paradoxes qu'il soutenait.

(1) Brunetière .• L'Evolution de la poésie lyrique, 1894, 1. 1, p, 56.

Ces idées eurent beau étonaer et scandaliser les contemporains : elles n'étaient rien moins que neuves. Dès le xviii^ siècle, un bénédictin dom Cajot, n'eut pas beaucoup de peine à découvrir (et à dénoncer dans un appendice à sa critique de VEmile), les larcins dont s'était rendu coupable l'auteur du Discours de Dijon; et, plus récemment en Allemagne, M. G. Krûger, dans une Dissertation-inaugurale, a patiemment, avec un zèle tout germanique, fait le juste compte de tous les emprunts de Rousseau. Il a intitulé son travail : Pensées étrangères contenues dans le premier discours de Rousseau (en allemand, Halle, 1891) et son compte peut être exact, mais son titre est faux et sa thèse ne prouve rien : si Rousseau a fait siennes les pensées qu'il a trouvées chez d'autres, ces pensées ne sont pas dans son ouvrage des « pensées étrangères », mais bel et bien, et sans nulle contestation possible, des pensées de Rousseau : or, c'est ce qui est arrivé. Bien d'autres avant lui avaient soutenu le paradoxe qu'il développe, mais leurs œuvres et leur nom même sont profondément oubliés (1). Un seul de ces auteurs fait exception, c'est Montaigne, et Rousseau en était tout imprégné; mais qui donc, parmi nos écrivains sérieux, ne doit pas quelque chose à Montaigne, à commencer par le plus sérieux

(1) Par exemple, dom Cajot trouve dans Agrippa une des principales sources du Discours de Dijon; mais, qu'est-ce qu'Agrippa? l'auteur d'un ouvrage latin très connu dès le xvr siècle et intitulé : « Sur l'incertitude aussi bien que la vanité des sciences et des arts; ouvrage joli et d'une lecture tout-à-fait agréable, traduit par le célèbre M. de Guendeville en trois tomes. » Leiden, 1726. Si Rousseau a lu cet ouvrage indigeste, il ne lui doit rien . . . que l'ennui de l'avoir lu. L'on peut noter aussi le livre de Mandeville : «. La Fable des abeilles ou les fripons devenus lionnêtes gens, avec le commentaire, traduit de l'anglais. » La moralité de l'ouvrage est la suivante : « Le vice est aussi nécessaire dans un état florissant que la faim est nécessaire pour nous obliger à manger. » Ilest possible ; mais de développer cette idéeen quatre tomes, cela du moins n'était pas « nécessaire » à la marche delà civilisation. Bien que Rousseau ne cite Mandeville que dans son second Discours, on peut soutenir qu'il a dû à l'auteur anglais l'idée, développée dans le premier discours, que les arts sont nés de nos vices et, dans ce cas, il ne lui aurait pas pris grand chose qui vaille.

et le plus grand de tous, je veux dire Pascal. Le tout est de savoir s'ils ont pensé à leur façon, et dit à leur manière, ce qu'avait avant eux pensé et dit Montaigne; or c'est ce qu'a fait Rousseau : suivant le conseil et l'exemple de Montaigne luimême, les pensées qu'il a prises à ce dernier, il ne « les a pas attachées, mais incorporées » à son discours. (( S'il embrasse, dit Montaigne, les opinions de Platon par son propre discours (raisonnement), ce ne seront plus les leurs, ce seront les siennes. »

Cette critique des savants et des livres, qui était chez Montaigne, comme presque tout ce qu'il dit ou jette négligemment dans ses Essais, une idée qui l'amuse et à laquelle il ne tient pas autrement (imagine- t-on, en effet, Montaigne, sans sa « librairie? ») est devenue pour Rousseau un principe essentiel, qu'il proclame avec gravité et développe avec complaisance et conviction; et il peut presque dire, lui-aussi, le mot fameux : ce n'est pas dans Montaigne, mais en moi que je trouve tout ce que j'y vois. On peut voir, en lisant particulièrement le chapitre XXIV du livre P"" des Essais, comment Rousseau a systématisé les railleries de Montaigne sur la science et les pédants (1).

A Montaigne il faut naturellement ajouter son cher Plutarque, que Rousseau retrouvait d'ailleurs, comme toute l'antiquité, dans Montaigne et ce sont bien là les deux inspirateurs du premier Discours. Rousseau plus tard, dans ses Confessions, a raconté que la nouvelle qu'il avait remporté le prix de Dijon « réveilla toutes les idées qui lui avaient dicté son discours et acheva de mettre en fermentation dans son cœur ce premier levain d'héroïsme et de vertu que son père. ... et Plutarque y avait mis dans son enfance. » Montaigne et Plutarque commentés, mais aussi transformés et enflammés et même, si l'on veut, envenimés par un Genevois éloquent et misanthrope, voilà bien, je crois, le fond de ce premier Discours.

(1) Y ajouter V A polog ie de Sebond et, pour voir comment Rousseau, même en s'inspirant de l'Apologie, s'éloigne de Montaigne, lire, par exemple : Strowski : Montaigne, Alcan, 1906, p. 172.

Maintenant Rousseau croit-il vraiment ce qu'il dit dans le Discours de Dijon? On sait qu'il s'est vanté d'avoir systématisé ses idées ; or la première assise de son système, c'est le Discours de Dijon. S'il est donc vrai que tout se tienne dans ses œuvres et si, dès sa première œuvre, il n'est pas sincère, il faut alors l'appeler, et quels qu'aient été ses mérites littéraires, un charlatan de génie, et c'est bien au fond ce que l'ont accusé d'être ses anciens amis de l'Encyclopédie. Pour eux, Rousseau s'est cru engagé, par l'éclatant succès de son premier Discours, à défendre jusqu'au bout, c'est-à-dire toute sa vie, des idées auxquelles il ne croyait pas. Renoncer, en etfet, à ces idées, c'eût été renoncer aussi à la facile originalité qu'il leur devait ; il s'entêta donc, ayant d'ailleurs trop de vanité pour s'en dédire, à développer, dans ses œuvres ultérieures, les bizarres principes de son premier Discours ; et c'est pour cela qu'ayant, dans ce Discours, fait la gageure de combattre tous les partis et les idées chères à ces partis, il écrira, pour soutenir à la fois sa gageure et sa réputation, son second Discours, sa Lettre sur les Spectacles, et le reste (1).

Avant tout, il est certain que si, comme on l'a tant de fois répété, Diderot avait suggéré à Rousseau la réponse que fit celui-ci à la question de l'Académie de Dijon, il lui aurait du même coup soufflé, pour ainsi dire, les premiers mots d'un rôle que Rousseau n'aurait fait ensuite que tenir de son mieux. J'ai dit pour quelles raisons je croyais qu'il fallait laisser à Rousseau toute la responsabilité du parti qu'il prit dans son Discours ; je désire pourtant ajouter quelques mots sur cette fameuse conversation de Vincennes, parce que je voudrais arriver à détruire une légende que les ennemis de Rousseau ont si bien

(1) Les amis de Rousseau pensaient tous, sur le Discours de Dijon, ce qu'écrivait, de ce même discours, le P. Castel que nous avons fait connaître au lecteur ; « Je pris cela, dit-il, à Rousseau, pour un discours de parade. » {L'homme physique. p. 2).

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réussi à accréditer que je la retrouve dans un livre récent de M. Maugias : Voltaire et Rousseau, 1886, p. 13. M. Maugras cite le récit de Marmontel, que j'ai donné plus haut, et il ajoute : « Séduit par le raisonnement de Diderot, Jean-Jacques l'adopta sans hésitation. » Je reprocherai à M. Maugras de s'être laissé séduire lui-même par le récit de Marmontel et de l'avoir adopté « sans hésitation » . Mais la question n'est pas si simple que le croit M. Maugras : outre les raisons que j'ai longuement énumérées, raisons tirées, non seulement des affirmations contraires de Rousseau, mais, ce qui m'a paru décisif, des écrits même de Rousseau antérieurs au premier Discours, il y a encore, contre l'assertion de Marmontel (et de M. Maugras qui l'a prise à son compte) le témoignage propre de Diderot, de qui pourtant Marmontel prétendait tenir son récit. « Lorsque, dit Diderot, Œuvres, III, 18) le programme de l'Académie de Dijon parut, il (Rousseau) vint me consulter (?) sur le parti qu'il prendrait : le parti que vous prendrez, lui dis-je, c'est celui que personne ne prendra. — Vous avez raison, me dit-il. » Que Diderot, qui prodiguait ses conseils à tous ceux qui n'en avaient nulle envie, ait cru, après coup, que Jean-Jacques l'avait « consulté », il ne faudrait pas connaître Diderot pour s'étonner de son illusion. Mais, à supposer même que Rousseau l'ait consulté, la réponse que Diderot prétend avoir faite à Rousseau ne prouve-t elle pas surabondamment que Rousseau était dès lors, au jugement de son ami, assez audacieux, ou, si l'on veut, assez bizarre, pour fuir de lui-même le fameux « pont aux ânes », c'est-à-dire le lieu commun qui ne pouvait, après tout, tenter qu'un esprit naïf, et Diderot ne supposait pas du tout cette naïveté-là à son ami. Si on lit attentivement la page tout entière où se trouve le récit de Diderot, on se convaincra que le sens que je donne à la réponse de Diderot est bien celui qu'il voulait lui donner ; car ce mot de Diderot : (( le parti que vous prendrez est celui que personne ne prendra », vient à la suite de plusieurs alinéas, dans lesquels Diderot s'efforce de démontrer qu'en tous ses écrits Rousseau n'a été préoccupé que de prendre le contre-pied de l'opinion commune. « Comme il plaida la cause des Iroquois à Paris, il eût

plaidé la nôtre dans les forêts du Canada...», et alors vient le paragraphe snr le Discours de Dijon (1). Il me parait donc bien prouvé que, pour ce Discours, c'est ^ Rousseau qui a été le seul inspirateur de Jean-Jacques et j'ajoute

que Diderot, pour son honneur, n'aurait pas dû laisser croire qu'il avait poussé son ami à combattre les sciences et les arts. Car que faisait donc Diderot dans ce donjon de Vincennes où

(1) Pour être complet, je dois ajouter une note mise par Volney dans son Tableau du climat et du sol des États-Unis d'Amérique (1803) : « Je tiens les faits suivants de deux témoins dignes de confiance, feu M. le baron d'Holbach et M. Naigeon, membre actuel de l'Institut. Dans le temps où l'Académie de Dijon proposa son prix trop célèbre, Diderot était détenu au château de Vincennes pour sa lettre sur les aveugles. Rousseau allait le voir quelquefois : dans l'une de ses \isites, il lui montre l'annonce du prix. — Fort bien, reprit Diderot, mais dans quel sens prendrez-vous la question? — Dans son sens, reprit Rousseau ; est-ce qu'elle peut en avoir deux ? les sciences et les arts peuvent-ils avoir d'autre effet que de concourir à la prospérité des États ? — Eh bien ! reprit Diderot, vous serez un enfonceur de portes ouvertes ! (ce furent ses propres termes). Il serait bien plus piquant de soutenir l'inverse. » Rousseau part, frappé de cette idée, compose dans ce sens, et est couronné par l'académie de province. Quelque temps après, d'Holbach et Diderot se promenant au Cours-la-Reine, rencontrent Rousseau, l'abordent, le complimentent sur son tour de force et Rousseau plaisante avec eux du succès de son paradoxe et de la « bonhomie » des académiciens. Les critiques et les contradictions survinrent ; Rousseau en fut irrité : d'Holbach et Diderot, compagnons habituels ,de promenade, le rencontrent aux Tuileries : la question revient sur le tapis et ils sont étonnés de trouver Rousseau tellement aigri et changé d'opinion qu'il soutient sérieusement, avec la véhémence de son caractère, comme vérité, ce qu'il avait traité lui-même de plaisanterie. D'Holbach en fut frappé et dit à Diderot : « Mon ami, cet homme, dans son premier ouvrage, fera marcher l'homme à quatre pattes » ; et la prophétie ne fut que trop vraie. — Ainsi, voilà le point de départ du sj'stème de l'homme qui a affiché pour devise : Vitam impendero vero ; et cet homme aujourd'hui trouve des sectateurs tellement voisins du fanatisme, qu'ils enverraient volontiers à Vincennes ceux qui n'admirent pas les Confessions. » (Œuvres de Volney, Paris, Parmantier, 1825, t. IV, 412).

Nous savons par ailleurs {Leçons d'histoire prononcées à l'École normale) que l'auteur des Confessions, comme il était naturel, déplaisait profondément au froid et sec Volney. De plus, Volney était le disciple fanatique de d'Holbach et de Naigeon et cela diminue la valeur de son témoignage. L'attitude un peu niaise qu'il prête à Rousseau n'est guère admissible ; le fameux « pont aux ânes » est remplacé ici par « enfonceur de portes ouvertes » ; et il se peut que Diderot ait cru, après coup, en racontant la scène à ses amis, avoir dit les deux mots. Mais le plus étrange, c'est que d'Holbach ait dit, avant Voltaire, que Rousseau nous ferait ft marcher à quatre pattes. » Qui eût jamais cru que d'Holbach eût tant d'esprit? Ce qu'il faut retenir du récit de Volney, c'est Tacharnement des « holbachiens » à faire suspecter l'inspiration spontanée, et partant la sincérité de Rousseau.

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

rétait venu voir Rousseau? il corrigeait les premières feuilles de ï Encyclopédie, c'est-à-dire du monument qu'il était en train d'édifier à la gloire des arts et des sciences ; et son ambition, à ce moment même, était de montrer à son siècle que la science seule pouvait guider l'humanité sur la route infinie du progrès.

Si quelqu'un, au xviii^ siècle, pouvait sérieusement douter de l'efficacité de la science pour assurer le bonheur des hommes, c'était Rousseau et je montrerai tout à l'heure pourquoi : mais Diderot, l'inspirateur et le directeur de l'Encyclopédie, ne pouvait pas, sans se donner à lui-même un démenti scandaleux, soutenir que les sciences et les arts ont corrompu l'humanité. Conseiller donc une pareille thèse à son ami, c'eût été l'inciter à proférer publiquement ce qui pour lui, Diderot, l'apôtre de la science, ne pouvait être autre chose qu'un mensonge et qu'un blasphème. Après cela, si l'on s'obstine encore à vouloir, contre toute évidence, attribuer à Diderot le premier mérite du Discours de Dijon, il faut bien que l'on sache que le rôle que jouerait alors Diderot en cette affaire serait le rôle peu glorieux d'un impudent sophiste (1).

M. Lanson, qui a écrit d'ailleurs des pages si pénétrantes sur Rousseau (2), dit, dans son Histoire de la Littérature française (1895, p. 728) que « avant Rousseau, Diderot s'était franchement

(1) Qu'on relise simplement ces quelques lignes qui, l'année même où fut couronné le discours de Rousseau (1750), paraissaient sous la signature de Diderot : celui-ci écrivait dans le prospectus qui devait figurer en tête de l'Encyclopédie : « Les sciences et les arts ne peuvent trop concourir à illustrer le règne d'un souverain qui les favorise ; pour nous, spectateurs de leurs progrès, et leurs historiens, nous nous occuperons seulement de les transmettre à la postérité. Qu'elle dise, à l'ouverture de notre dictionnaire : tel était alors l'état des sciences et des beaux-arts ; qu'elle ajoute ses découvertes à celles que nous avons enregistrées et que l'histoire de l'esprit et de ses productions aille d'âge en âge jusqu'aux siècles les plus reculés. Que rEnc3^cIopédie devienne un sanctuaire où les connaissances des hommes soient à l'abri des temps et des révolutions, ») Y a-t-il rien de plus contraire à l'esprit et à la lettre du discours de Dijon ? Et si ce fou de Diderot, en même temps qu'il écrivait ces lignes, avait pu inspirer le discours de Dijon (pour ce qui est de lui, je ne l'en crois pas incapable) ce serait ma foi ! tant pis pour lui. Voir enfin, sur ce sujet, un passage de Brunetière : Etud. criiiq., m, 275.

(2) Et qui a inséré, dans la Grande Encyclopédie, un article sur Rousseau qui est un modèle de concision précise et de fine impartialité.

déclaré l'homme de la nature. » C'est une erreur : en 1749, à l'époque où Rousseau, dans son premier Discours, déclare la guerre à la société et regrette l'homme naturel, Diderot n'a composé que les Bijoux indiscrets, un roman licencieux et divers opuscules philosophiques où l'on ne trouve aucune des idées que Rousseau développe dans son Discours. Que Diderot ait été plus tard le philosophe de la nature au xviii^ siècle, c'est incontestable ; mais les écrits où il se livre à son enthousiasme et, nouveau Lucrèce, chante la nature en poète après l'avoir étudiée et scrutée en savant et particulièrement en physiologiste, tous ces écrits-là sont postérieurs même au deuxième Discours, à ce Discours sur l'inégalité, où Rousseau, le premier, allait, en des pages toutes frémissantes de poésie, donner à son siècle comme un récit épique des premiers âges de l'humanité.

Mais que l'auteur du Discours de Dijon ne doive rien au directeur de l'Encyclopédie, cela ne suffit pas encore pour prouver que Rousseau fut, en écrivant ce discours, pleinement sincère. Ces questions concernant la sincérité d'un auteur sont toujours très délicates — nous ne pouvons pas sonder les cœurs ; — mais la question, pour ce qui est de Rousseau, est d'une difficulté toute particulière et le problème à résoudre ici est, on peut le dire, unique en son genre. Qu'on songe à ce que prétend Rousseau : que les sciences et les arts ont corrompu l'humanité ; et le point de départ de toutes ses œuvres est cette étrange thèse ! Il vaut la peine vraiment de scruter un peu ces premiers commencements de Rousseau; et avant de se demander si, en combattant la science et la civilisation, il était peut-être dans le vrai, il faut essayer de savoir s'il était vrai avec lui-même.

Et d'abord de ce qu'il enfle la voix et de ce qu'il invective avec trop d'emportement les sciences et les mœurs de son temps, il n'en faut pas conclure que sa colère est feinte et que ses apostrophes ne sont que jeux de rhétorique. Il est orateur et moraliste : il est donc doublement entraîné à exagérer et à se fâcher. Faisons abstraction de l'exagération permise au moraliste et à l'orateur : il reste toujours le fond et l'idée maîtresse du discours ; or cette idée nous choque et nous révolte et nous ne pou-

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

vons nous défendre, en lisant la diatribe de Rousseau, d'un certain malaise et même de quelque agacement : peut-on soutenir sérieusement que savants et artistes sont les corrupteurs du genre humain ?

Encore si Rousseau avait écrit son réquisitoire, suivant une expression célèbre, ciim grano salis! Mais non : il n'y a pas le moindre grain d'ironie dans tout son Discours ; et, quand le roi de Pologne insinuera que Rousseau a sans doute voulu « s'égayer sur un frivole paradoxe », Rousseau sera pleinement fondé à lui répondre que « le ton qu'il a pris dans son discours n'est pas celui qu'on emploie dans les jeux d'esprit ». Il veut donc que nous le prenions au sérieux : mais encore une fois le pouvonsnous ? Qu'on me permette ici d'insister un peu ; caria résistance que rencontre en nous Rousseau, ses contemporains la lui ont opposée aussi, de sorte que, tout en cherchant à apprécier sa loyauté d'écrivain dans ce premier discours, c'est une page d'histoire littéraire quanous sommes amenés à écrire. Rousseau s'est parfaitement rendu compte de ce qu'il y avait, pour ainsi dire, d'énorme et de stupéfiant dans sa thèse : « Quoi, s'écrie-til, comme effrayé des conséquences de sa théorie, la probité serait fille de l'ignorance I la science et la vertu seraient incompatibles ! » mais il ne paraît pas en douter, puisqu'il ajoute : (( Que ces réflexions sont humiliantes pour l'humanité ! ». Or, et c'est là surtout ce qui est fait pour nous surprendre et nous mettre en défiance, ces humiliantes vérités, qui donc se croit en droit de les formuler? Serait-ce par hasard un dévot qui, comme Pascal, aurait du moins cette noble excuse que, s'il humilie la raison humaine, c'est parce qu'il veut la prosterner au pied de la croix? ou bien encore ce contempteur de la science et des savants, serait-ce un simple ignorant, ou un esprit frivole à qui l'on pourrait passer ses blasphèmes comme on pardonne à ceux qui ne savent ce qu'ils font ? Mais nullement : cet enne"mi de la civilisation, on le rencontre chez les riches financiers et dans le salon des femmes d'esprit ; ce détracteur des lettres et des arts, c'est un musicien et un homme de théâtre qui a fait des pièces de vers, des opéras et des tragédies. Mais voici

le comble : s'il sait écrire ou même plus simplement encore, s'il est instruit, il ne peut pas du tout en rejeter la faute, puisque faute il y a, sur ses parents, comme pourrait faire tout autre que lui ; car cette instruction, c'est lui qui se l'est donnée et avec quelle peine encore ! Mais écoutez-le lui-même dans cette note hardie : « Je ne saurais me justifier, comme bien d'autres, sur ce que notre éducation ne dépend point de nous et qu'on ne nous consulte pas pour nous empoisonner. C'est de très bon gré que je me suis jeté dans l'étude. » Or, ses amis, qui savaient tout cela, qui avaient été ses compagnons de plaisirs et les confidents de ses travaux littéraires, comment donc auraient-ils pris au sérieux ses invectives contre les lettres et contre la société? Et quand ils le verront s'enfoncer dans sa misanthropie, et poursuivre sans trêve celte guerre que, par ce premier Discours, il vient de déclarer à tout ce qu'il avait jusque-là aimé et cultivé avec eux, comment ne l'auraient-ils pas accusé d'hypocrisie et de fausseté? Et nous-mêmes aujourd'hui comment ferons-nous pour croire à sa sincérité après tant de raisons que nous avons d'en douter ?

Nous y croyons pourtant : et nous n'avons pas besoin pour cela de parler, comme tant d'autres ont fait, en avocat de Rousseau, mais simplement en psychologue et en historien; je veux dire par là qu'il suffit pour rendre justice à Rousseau, d'essayer d'une part de pénétrer dans son âme, et, d'autre part, de bien comprendre la société où il vivait. Qu'on me permette seulement cette restriction essentielle, c'est que je ne me porte pas garant toutes les phrases du Dicours ; car, en dehors des écarts de langage, toujours excusables chez un orateur, il y a, dans le discours en question, des subtilités qui sont d'un sophiste, et il y a même des outrances calculées qui sont d'un mystificateur. Par exemple, vous ne pensiez pas naïvement, ô Jean-Jacques, que si certains peuples sont restés dans l'ignorance, c'est parce qu'ils « avaient appris à dédaigner les doctrines des philosophes », puisque ces doctrines, leur ignorance même, que vous vantez, les avait empêchés d'en connaître le premier mot. Et vous seriez bien fâché qu'on vous prît au mot quand vous

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

insinuez, n'osant le dire ouverlement, tant le souhait vous a paru insensé, que ce serait peut-être un bien si tous les livres venaient à disparaître dans un vaste incendie qui ne respecterait que rÉvangile — et sans doute le Discours de Dijon. Quand Molière pousse trop loin à votre gré certaines plaisanteries, vous lui jetez à la tête, dans votre Lettre à d'Alembert, votre mot fameux : « mais il fallait bien faire rire le parterre ! » et vous, de même, quand vous poussez votre raisonnement jusqu'à ses dernières et plus absurdes conséquences, on a le droit de vous dire : vous ne pensez pas vraiment toutes ces choses et la preuve en est que vous vous empresserez de les atténuer, ou de les rétracter, dans vos réponses à vos critiques : mais il fallait bien remporter le prix d'éloquence ! et aussi, car vous l'espériez encore, n'ayant jamais douté de votre génie, il fallait bien étonner le monde par un coup d'éclat; or, pour cela, vous le saviez (et vous n'aviez pas besoin, n'est-ce pas ? des conseils d'un Diderot, étant bien plus fin et plus avisé que lui), vous saviez, dis-je, qu'il valait mieux frapper fort que frapper juste et imitateur ou, comme on disait, singe de Bourdaloue, vous avez ainsi que lui « frappé comme un sourd. » Le rententissement en a été immense, et le scandale aussi ; et c'est ce que vous souhaitiez, car vous saviez encore qu'à l'époque et dans la ville où vous viviez le scandale était le moyen le plus sûr de conquérir la célébrité.

Telles me paraissent être les réserves qu'il convient de faire : mais alors que restete-il du Discours? l'essentiel, puisqu'il en reste le fond et l'inspiration générale. Que le fond du Discours soit bien le fond même de la pensée de Rousseau, c'est ce que nous permettait déjà de préjuger l'éloquence même que nous avons admirée : on peut être éloquent dans le faux, mais non pas dans le mensonge, non pas en soutenant une thèse à laquelle on ne croit pas. La véritable éloquence a, grâce à Dieu, un ton de vérité qui ne trompe pas. Tout ce qui est éloquent est vrai, a dit M""^ de Staël : aussi les passages les plus vraiment éloquents du Discours sont-ils ceux où la sincérité de l'auteur est la plus mauifeste. Entendez-le prendre à partie ces prétendus philosophes qui

JEAN-JACQUES ROUSSËAIJ

se figurent que, pour être original, il suffit de railler les mœurs établies et de saper les vieilles croyances : « Ces vains et futiles déclamateurs vont de tous côtés, armés de leurs funestes paradoxes, sapant les fondements de la foi et anéantissant là vertu. Ils sourient dédaigneusement à ces vieux mots de patrie et de religion... Non qu'au fond ils haïssent la vertu; c'est de l'opinion publique qu'ils sont ennemis et, pour les ramener au pied des autels, il suffirait de les reléguer parmi les athées. » Mais qu'ontils, du reste, tous ces hardis penseurs à mettre à la place de ce qu'ils détruisent? toujours prompts à persifler et toujours prêts à démolir, que savent-ils donc édifier ? « Quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse ? A les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans criant chacun de son côté sur une place publique : Venez à moi, c'est moi seul que ne trompe point? »

Mais à côté de ceux qui se croient des penseurs et prennent pour du génie la fureur de détruire, il y a les simples amuseurs, esclaves ceux-là de l'opinion ; et d'ailleurs tout écrivain de ce temps subit plus ou moins cet esclavage, et même ceux qui pourraient être originaux et trouver le grand se contentent du joli, parce qu'ils ne songent qu'à plaire au public, et que ce public, composé de jeunes étourdis et de femmes ignorantes, est incapable de goûter le vrai beau : «Tout artiste veut être applaudi ; les éloges de ses contemporains sont la partie la plus précieuse de sa récompense. Que fera-t-il donc pour les obtenir, s'il a le malheur d'être né chez un peuple et dans des temps où les savants devenus à la mode ont mis une jeunesse frivole en état de donner le ton ; où l'un des sexes n'osant approuver que ce qui est proportionné à la pusillanimité de l'autre, on laisse tomber des chefs-d'œuvre de poésie dramatique et des prodiges d'harmonie (italienne) sont rebutés ? Ce qu'il fera. Messieurs ? il rabaissera son génie au niveau de son siècle et aimera mieux composer des ouvrages communs qu'on admire pendant sa vie, que des merveilles qu'on n'admirerait que longtemps après sa mort. »

Et maintenant tout cela, ces fausses élégances, cette fade

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

galanterie et aussi cet abaissement des caractères, c'est l'amour du faste ou, pour l'appeler par son nom, et quoi que les Economistes du temps puissent inventer pour le défendre, c'est le luxe qui en est la cause ; c'est la soif du luxe qui a perdu les sociétés ; car, je vous en prie, «que deviendra la vertu quand (pour briller) il faudra s'enrichir à quelque prix que ce soit ?.... C'est ainsi que la dissolution des mœurs, suite nécessaire du luxe, entraîne à son tour la corruption du goût. Que si par hasard entre les hommes extraordinaires par leurs talents, il s'en trouve quelqu'un qui ait de la fermeté dans l'âme et qui refuse de se prêter au génie de son siècle et de s'avilir par des productions puériles, malheur à lui ! il mourra dans l'indigence et dans l'oubli. »

Le voilà bien, profond et indéniable, l'accent de la sincérité, et c'est cet accent-là, si on y prête attention, qui règne dans tout le Discours de Rousseau; mais de plus, on surprend par endroits, comme ici, je ne sais quel cri du cœur : c'est le cri qui échappe à ses rancunes accumulées contre une société si mal faite, une société dans laquelle un ambassadeur comme Montaigu peut être un parfait imbécile, tandis qu'un homme de talent, s'il est pauvre, court risque de commencer par être laquais ! C'est le cri de Figaro et comme la revanche du pauvre diable contre ceux qui, pour tant de biens dont ils regorgent, comme ces fermiers généraux, se sont donné la peine de naître, tandis que lui, morbleu! perdu dans la foule obscure, il a dû s'évertuer en frémissant ; et, pour subsister seulement, il a dû faire tous les métiers, même les plus avilissants. Et maintenant il est homme de lettres : mais il est toujours sans le sou ! A quoi donc lui a servi d'avoir, dans sa solitude, tant peiné pour apprendre ces sciences et ces lettres dont les habiles seuls savent tirer parti pour briller dans les salons et pérorer dans les Académies?

Comme tous ces gens d'esprit lui semblent mesquins et petits à côté de ces grands hommes de l'antiquité, qui se préoccupaient «de bien agir» et non pas «de bien dire! » Et cette vie de salon, comme elle est contraire à la vie de ses rêves, à celle qu'on mène dans une cité de simples et d'honnêtes bourgeois.

comme Genève, mais surtout à la vie aventureuse qu'il a menée lui-même, loin des salons et loin des cités ! Et les réminiscences de Plularque se mêlent dans son esprit, pour l'exalter et l'inspirer à la fois, au regret de sa patrie et aussi et surtout au souvenir des heures sublimes qu'il a passées à errer à travers champs, sans autre règle que sa fantaisie : ainsi vivaient sans doute, sans lois et sans maîtres, et ne songeant pas au mal, puisqu'ils l'ignoraient, les premiers hommes qui ont, d'un pas libre et fier, foulé le sol vierge des antiques forêts 1 - C'est ainsi que je me représente l'état d'esprit qui dicta à Rousseau son premier Discours.

Jusqu'alors cependant Rousseau n'avait eu contre la société et les mœurs de son temps qu'une hostilité sourde et vague et une colère impuissante, parce que cette société et ces mœurs, il n'avait encore rien trouvé à leur opposer, et que, ppur combattre un état social, il faut pouvoir, comme avait fait Tacite, peindre un état contraire et prétendument supérieur. L'éminent service que lui rendit, je crois, le programme de l'Académie de Dijon fut de lui fournir l'occasion, qu'il semblait attendre, de préciser ses griefs : ce programme venait à point lui suggérer un thème merveilleusement fait pour déchaîner et expliquer à la fois, et comme pour justifier à ses propres yeux, sa colère, si longtemps contenue, contre les vices du temps. Celte même année, et quelques mois seulement avant qu'il commençât son Discours, il avait écrit ces mots à M™^ de Warens ; « la bile me donne des forces et même de l'esprit : '

« La colère suffit et vaut un Apollon. »

Mais cet Apollon n'avait pas suffi jusqu'ici, quoiqu'il endise, à le tirer de l'obscurité où il se dévorait, de cet « état d'opprobre », dont il se plaignait amèrement à la même M""^ de Warens : c'est que (( la colère » est impuissante à créer une œU'Vre d'art, si, en même temps que d'elle-même, elle ne s'inspire pas d'un idéal qui l'élève jusqu'à l'indignation du poète ou l'enthousiasme de l'orateur. Or, en ouvrant à l'imagination de Rousseau ces perspectives enchanteresses sur l'innocence ingénue de la primitive

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

humanité, la question de Dijon permettait maintenant à Rousseau de dresser autel contre aulel et d'opposer aux laideurs de la réalité présente, non plus son mécontentement inutile et aveugle, mais la claire vision, claire du moins pour lui, et pour lui aussi inspiratrice, d'un passé radieux qu'il n'allait cesser désormais de proposer en exemple à son siècle dégénéré.

Rousseau, qui se rend si bien compte des événements de sa vie intellectuelle, a très bien démêlé le genre de service que lui rendit l'Académie de Dijon. « En admirant, écrira-t-il plus tard, les progrès de l'esprit humain, il (lui-même, Rousseau) s'élonnait de voir croître en même proportion les calamilés publiques. 11 entrevoyait une secrète opposition entre la constitution de l'homme et celle de nos sociétés; mais c'était plutôt un sentiment sourd, une notion confuse qu'un jugement clair et développé. L'opinion publique l'avait trop subjugué lui-même pour qu'il osât réclamer contre de si unanimes décisions. Une malheureuse question d'académie, qu'il lut dans le Mercure, vint tout à coup dessiller ses yeux, débrouiller ce chaos dans sa

tête, lui montrer un autre univers, un véritable âge d'or

réaliser en espérance toutes les visions par la destruction des préjugés qui l'avaient subjugué lui-même, mais dont il crut à ce moment voir découler les vices et les misères du genre humain. » (Rousseau juge de Jean-Jacques : Second Dialogue).

Rousseau, étant retenu au lit par la maladie, avait laissé à Diderot le soin de faire imprimer son Discours. Il reçut de son ami le billet suivant : « Il prend tout par dessus les nues; il n'y a pas d'exemple d'un succès pareil. » Rousseau était désormais célèbre : on le devenait rapidement, et parfois à peu de frais, au dix-huitième siècle. Un auteur, jusque là inconnu, écrivait un simple discours d'une trentaine de pages, à la fois éloquentes et paradoxales ; le discours était prôné par les amis de l'auteur — et quel ami précieux en ce cas que l'exubérant Diderot ! —

On en parlait dans les cafés et les salons à la mode; aussitôt chacun voulait lire la brochure, connaître l'auteur, et de Paris, ce « café de l'Europe », la renommée portait au loin, nous allons le voir, le nom du livre et de l'auteur.G'est ainsi que deux ans après le Discours de Dijon, l'ami de Rousseau, Grimm, deviendra célèbre du jour au lendemain pour avoir pastiché la Bible dans une simple brochure musicale que Voltaire proclama spirituelle : et Grimm pouvait annoncer à son ami Gottsched que son « Petit prophète de Bœmischbroda » avait à Paris un succès prodigieux. « Un bon mot fait la fortune d'un homme », dit à cette époque Mercier.

Se rappelant plus tard son premier triomphe, Rousseau écrit dans ses Confessions : « Cette faveur du public, nullement briguée (mais si ardemment souhaitée, nous l'avons vu), me donna l'assurance véritable de mon talent dont, malgré le sentiment interne, j'avais toujours douté jusqu'alors. » Gela signifie: « Je n'en doutais pas du tout, mais le succès vint confirmer pleinement l'assurance que j'en avais toujours eue. » Ge qui, mieux que ces lignes de Rousseau (un auteur étant toujours suspect quand il parle de lui), et mieux aussi que l'affirmation de Diderot très capable, comme on sait, de tout exagérer et en particulier le succès de son meilleur ami ; ce qui, dis-je, nous prouve, mieux que tout, le bruit que fit le Discours de Rousseau, c'est le nombre (1) et même la qualité de ses contradicteurs.

Une année après, l'abbé de La Porte dit du Discours dé Dijon : « Il a excité une dispute littéraire à laquelle toute la France a paru prendre quelque part (2) ». Stanislas, ex-roi de Pologne et beau-père de Louis XV, prit la plume pour réfnter Rous;seau et cette réfutation, partie d'une main royale, dut flatter singulièrement Rousseau. Les philosophes, on le sait, ne se tiennent pas

(1) M. de Reynold a fait paraître dans la Revue de Friboiirg (juillet 1904) un article, surtout bibliographique, intitulé : « Rousseau et ses contradicteurs ». J'ai compté 68 pièces se rapportant au premier Discours.

(2) « Voyage en l'autre monde ou Nouvelles littéraires de celui-ci. Paris, Duchesne, 1752, 2« P., p. 169. »

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 191

de joie quand un roi ou un prince entre en correspondance avec eux ; or ici, c'était mieux qu'une correspondance : un roi entrait dans la lice pour jouter contre l'auteur du Discours de Dijon ! il y avait de quoi tourner la tête, même à quelqu'un qui l'aurait eu plus ferme que l'auteur de ce discours,

Une dernière preuve et intéressante (encore qu'aucun biographe de Rousseau n'en ait jamais parlé) du grand retentissement de ce Discours nous est fournie par un auteur étranger : le Discours n'avait pas seulement « pris par dessus les nues » ; il avait pris par dessus les frontières et, en avril 1751, un Allemand qui n'était rien de moins que Lessing, lui consacrait un long article dans une revue de Berlin, la Vossische Zeitiing (1). Je ne sais si Rousseau connut cet article, dont la fin l'aurait particulèrement flatté : « Que la France serait heureuse, si elle avait beaucoup de prédicateurs comme Rousseau ! » Mais je ne trouve, dans toutes ses œuvres, aucune mention de Lessing.

« A peine, dit Rousseau, mon discours eut-il paru, que les défenseurs des Lettres fondirent sur moi comme de concert. Indigné (?) de voir tant de petits messieurs Josse qui n'entendaient pas même la question, vouloir en décider en maîtres, je pris la plume et j'en traitai quelques uns de manière à ne pas laisser les rieurs de leur côté. » Les réfutations, qui furent faites \ du Discours sur les sciences, et que nous allons rapidement résumer, sont pour deux raisons intéressantes à connaître : en elles-mêmes, elles sont parfaitement négligeables, car il nous importe peu de savoir comment tel académicien, de Nancy ou d'ailleurs, a refait pour la millième fois l'éloge des lettres et des arts. Mais ces réfutations ont provoqué des répliques de la part de l'auteur attaqué et ce sont ces répliques qui nous intéressent : elles ont, d'une part, amené Rousseau à se corriger, voire par-

(1) Lessing : « Das Neueste aus dem Reiche des Witzes, Beilage zu deii Berlinisclieii Staats = iind Gelehrten Zeitungen. On trouve cet article dans la Deiitsc/ie Nationallitteratiir, de Kûrschiîer, t. lxi, lie P., p. 10. » Je relèverai seulement ce trait dans l'article de Lessing : « Quand les vertus militaires déclinent par suite de la diffusion des sciences, comme le prouve Rousseau, eh bien! est-ce donc un mal ? Sommes-nous ici-bas pour nous entre- dévorer ?» Que les temps sont changés dans le pays de Lessing !

fois à se réfiiler lui-même ; mais suiiout, et c'est leur principal intérêt, elles l'ont pousse à développer pleinement ce qu'annonçait déjà son Discours, à savoir son redoutable talent de polémiste, et, ce qui vaut moins, son habileté et ses ruses d'avocat.

Le Mercure de France , de janvier 1751, avait analysé le Discours, après l'avoir annoncé, comme il avait été publié, sans nom d'auteur ; mais comme il imprimait à la suite : « par un citoyen de Genève », à Genève, chez Barrillot, 1751, — il était aisé de nommer ce citoyen de Genève. On faisait connaître le discours par des extraits, suivant l'usage du temps et on concluait : « Ce discours, qui est pensé, écrit et raisonné de la plus grande manière, est accompagné de notes aussi hardies que le texte : on voit aisément que l'auteur s'est nourri l'esprit et le cœur des maximes de son pays. » L'article était de Raynal, directeur du Mercure et ami de Rousseau.

En juin 1751, ce même Mercure ayant publié des « Observations sur le Discours qui a été couronné à Dijon », Rousseau y répondit par sa « Lettre à l'abbé Raynal ». Les « Observations » n'offrent d'ailleurs aucun intérêt et la seule chose à retenir de la courte réplique de Rousseau, c'est qu'il annonce que, « quand il sera question de se défendre, il suivra sans scrupules toutes les conséquences de ses principes » ; nous allons bien voir.

En octobre 1751, on ne fait plus seulement des Observations : c'est une réfutation en règle que publie cette fois le Mercure. Elle avait été lue dans une séance de l'Académie royale de Nancy, par M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire : « Un certain M. Gautier, de Nancy, le premier qui tomba sous ma plume, fut rudement malmené dans une Lettre à M. Grimm » (1). La Réfutation du Discours, qui est d'un bon esprit, suit, et c'est là son tort, Rousseau pas à pas, divisant, comme il l'a fait lui-même, son discours en deux parties : la question de fait et la question de droit. Gautier défend assez habilement contre Rousseau la politesse : « Si l'art de voiler

(1) « Lettre de J.-J. Rousseau à M. Grimm sur la Réfutation de son Discours, par M. Gautier. » Masset-Pathay, I, 478.

LE DISCOURS SÛR LES SCIENCES ET LES ARTS

(ses vrais sentiments) s'est perfectionné, celui de pénétrer les voiles a fait les mêmes progrès. On sait évaluer les offres spécieuses de la politesse; ... le seul commerce du monde suffit d'ailleurs (sans invoquer le progrès des sciences) pour acquérir cette politesse ». Gautier touche en passant ce qu'il appelle « l'orgueilleuse rusticité » de l'auteur. En bon professeur d'histoire, il réfute très bien les arguments historiques de Rousseau : (( les victoires des Atliéniens sur les Perses prouvent que les arts peuvent s'allier avec la vertu ». Il se contente de railler, ce qu'il fallait faire, ce plaisant argument de Rousseau : « La nature, (avait dit Rousseau), a rendu exprès la science difficile » ; Gautier : « le labourage aussi; est-ce un avertissement qu'il faut crever de faim? » Enfin, contre la thèse de Rousseau, que les sciences et les arts sont nés de nos vices, Gautier les montre naissant de nos besoins et ajoute qu'on l'a prouvé dans certain livre ; allusion, sans doute, au Discours préliminaire de l'Encyclopédie, paru trois mois auparavant, le 1^^' juillet 1751, et où d'Alembert développe longuement l'idée soutenue par Gautier.

La réponse de Rousseau (I^eltre à Grimm) est dédaigneuse; il le prend de haut avec le professeur dliistoire de Nancy, à qui il ne réplique d'ailleurs qu'en s'adressant à Grimm. Gautier ne l'a pas compris : comment l'aurait-il réfuté ? Le style de Rousseau, c'est le point à noter, est en progrès ; il est plus nerveux, plus ramassé que dans le Discours, et l'auteur apprend de plus à ses adversaires qu'il sait manier l'ironie : « On voit à chaque page que l'auteur n'entend point ou ne veut point entendre l'ouvrage qu'il réfute ; ce qui lui est assurément fort commode parce que, répondant sans cesse à sa pensée et jamais à la mienne, il a la plus belle occasion du monde de dire tout ce qui lui plaît. D'un autre côté, si ma réplique en devient plus difficile, elle en devient aussi moins nécessaire ; car on n'a jamais ouï dire qu'un peintre qui expose en public un tableau soit obligé de visiter les yeux des spectateurs et de fournir des lunettes à tous ceux qui en ont besoin ».

Mais ce que Rousseau reproche à son adversaire, il n'a aucun scrupule à le pratiquer lui-même : faire sembant de n'avoir pas

compris et faire dire aux gens autre chose que ce qu'ils ont dit pour en avoir plus facilement raison : « En parlant de la politesse il (M. Gautier) fait entendre clairement que, pour devenir homme de bien, il est bon de commencer par être hypocrite et que la fausseté est un chemin sûr pour arriver à la vertu. » Or Gautier avait dit simplement, — et sa remarque ne manquait pas de finesse, et l'on peut même d'avance l'opposer au développement célèbre de Rousseau sur la rusticité des mœurs dans la Lettre sur les spectacles ; « On s'est plié aux bienséances, souvent plus puissantes que les devoirs. Les vertus sociales sont devenues plus communes... Combien ne changent de dispositions que parce qu'ils sont contraints de paraître en changer ! Celui qui a des vices est obligé de les déguiser ; c'est pour lui un avertissement continuel qu'il n'est pas ce qu'il doit être ; ses mœurs prennent insensiblement la teinte des mœurs reçues. La nécessité de copier la vertu le rend enfin vertueux ou du moins ses vices ne sont pas contagieux comme ils le seraient s'ils se présentaient de front avec cette « rusticité » que regrette mon adversaire ». — Sur le terrain historique, Rousseau habilement esquive la discussion : il a affaire à plus fort que lui, Gautier étant professeur d'histoire et il s'en tire par cette réflexion que, si l'on allait opposer auteurs à auteurs, la querelle s'éterniserait comme toute question d'érudition : il est possible, mais qui donc a ouvert la querelle, sinon Rousseau, en citant ses auteurs à lui ? Après s'être dérobé sur « la question de fait », passant à la deuxième partie du Discours et de la Réfutation, il reprend le ton cavalier et en un style pressant et ferme, il réplique : « M. Gautier se contente, pour me réfuter, de dire oui partout où j'ai dit non : je n'ai donc qu'à dire encore non partout où j'avais dit non, oui partout où j'avais dit oui et, supprimant les preuves, j'aurai très exactement répondu. » C'est répondre, sinon « exactement » , au moins spirituellement .

Sur un point Rousseau recule, mais il sait couvrir sa retraite : « M. Gautier prend la peine de m'apprendre qu'il y a des peuples vicieux qui ne sont pas savants : et je m'étais bien douté que les

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

Kalmouks et les Cafres n'étaient pas des prodiges de vertu et d'érudition. Si M. Gautier avait donné les mêmes soins à me montrer quelque peuple savant qui ne fût pas vicieux, il m'aurait surpris davantage. Partout il me fait raisonner comme si j'avais dit que la science est la seule source de corruption parmi les hommes : s'il a cru cela de bonne foi, j'admire la bonté qu'il a de me répondre.» Mais précisément, si^ on lit de bonne foi le Discours de Rousseau^ on voit que la science et le vice sont partout unis comme la cause et l'effet. Enfin il accorde ici, ce qu'il n'avait pas fait dans son Discours, que la vertu n'est pas l'inséparable compagne de l'ignorance et il cède donc du terrain, quoi qu'il dise. Au reste, le vrai sophisme de Rousseau, que son contradicteur n'a pas vu, est le suivant. Il dit : qu'on ihe montre un peuple savant qui ne soit pas vicieux. Mais il n'y a pas de peuple — savant ou ignorant - qui n'ait des vices. C'est à lui, Rousseau, de nous montrer un peuple vraiment , vertueux et, après, nous examinerons s'il est savant ou non. Il fait une pétitition de principe : il suppose qu'à l'origine il y a eu de tels peuples sans vices; mais c'est là la question, et il affirme ce qu'il n'a pas vu ou encore il affirme ce qui à priori est impossible, les hommes primitifs n'ayant sans doute pas été des anges.

El voyez l'habile avocat qui s'empare d'un bon argument de son adversaire pour le tourner à son avantage. Gautier avait dit : mais il est pénible aussi de cultiver la terre, comme de s'instruire ; la nature a-t-elle donc voulu nous éloigner par là de l'agriculture, qui nous est nécessaire pour vivre ? Justement, s'écrie Rousseau, la nature a voulu que l'agriculture fût un art pénible, mais savez-vous pourquoi ? c'est pour que, étant obligés de travailler durement la terre, il nous reste moins de temps pour ce qui est inutile et dangereux : l'art et la science. Et Gautier avait cru triompher dans son parallèle : l'agriculture demande autant de peine que la science. Mais il ne voit pas la différence entre les deux et la voici : « avec un peu de travail, on est sûr de faire du pain, tandis qu'avec beaucoup d'étude, il est très douteux qu'on parvienne à faire un homme raisonnable ». On voit le subterfuge. Il n'y a qu'à dire à Rousseau : avec de l'étude on

peut faire un savant et cela vaut peut-être la peine de travailler ; mais Rousseau demande à la science tout autre chose et il faut convenir qu'il reste sur le terrain où il s'est placé : la science ne fait pas la vertu.

Terminant par un argument ad hominem, il bafoue son adversaire, tout en le couvrant de fleurs. « Je remarque que M. Gautier, qui me traite partout avec la plus grande politesse, n'épargne aucune occasion de me susciter des ennemis : il étend ses soins à cet égard depuis les régents de collège jusqu'à la souveraine puissance. M. Gautier fait fort bien de justifier les usages du monde : on voit qu'ils ne lui sont pas étrangers. Mais revenons à la réfutation. Toutes ces manières d'écrire et de raisonner^ qui ne vont pas à un homme d'autant d'esprit que M. Gautier me paraît en avoir, m'ont fait faire une conjecture que vous trouverez hardie, et que je crois raisonnable. Il m'assure, très sûrement sans en rien croire, de n'être point persuadé du sentiment que je soutiens. Moi, je le soupçonne, avec plus de fondement, d'être en secret de mon avis : les places qu'il occupe, les circonstances où il se trouve, l'aurons mis dans une espèce de nécessité de prendre parti contre moi. La bienséance de notre siècle est bonne à bien des choses : il m'aura donc réfuté par bienséance ; mais il aura pris toutes sortes de précautions et employé tout l'art possible pour le faire de manière à ne persuader personne. »

Voici maintenant le roi Stanislas qui descend dans l'arène. Son discours parut d'abord sans nom d'auteur, mais Stanislas laissa dire que l'auteur, c'était lui ; et enfin le discours fut imprimé par ses soins dans les « Œuvres du philosophe bienfaisant », qui sont ses œuvres (Paris, 1763, t. iv). L'écrit du ])on Stanislas est honnête et banal : l'auteur craint visiblement d'être la dupe de Rousseau, s'il prend au sérieux ce qui n'est sans doute, pour le lauréat de Dijon, qu'un jeu d'esprit. Quoi qu'il en soit, la meilleure façon de le réfuter, c'est, lui semble-til, d'opposer l'auteur à lui-même, c'est-à-dire l'art et la science dont il fait preuve à la haine qu'il affiche de la science et de l'art. Comment donc sa science n'a-t-elle pas corrompu sa sagesse, ou comment sa sagesse ne l'a-t-elle pas détourné de la science ?

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Mettre Rousseau en contradiction avec lui-même, c'est la première fois qu'on l'essaie contre lui. Ses adversaires plus tard ne s'en feront pas faute : il s'en tirera comme il pourra et sa dialecte sera souvent mise à de rudes épreuves.

Stanislas invoque, pour défendre la science et les savants, « la curiosité naturelle à l'homme » ; mais il ne sait pas tirer parti de cet argument, qui est excellent contre Rousseau, l'apôtre de la nature et de tout ce qui est naturel. Il trouve un autre argument, qui est précisément celui qu'il faut opposer à Rousseau. Celui-ci avait dit : la science est partout unie au vice et la vertu accompagne toujours l'ignorance. La réponse était, nous l'avons dit, celle-ci : y a-t-il jamais eu un peuple, savant ou ignorant, peu importe, qui ait été pleinement vertueux ? Tout est là et Stanislas est sur la voie : « où vit-on jamais des hommes sans défauts et sans vices ? » Mais il s'arrête court, et termine en faisant remarquer que « l'on peut être hien savant sans être fort poli », ce qu'on ne songe pas à lui contester.

Que sera, et c'est ici qu'est pour nous l'intérêt de cette discussion, la réponse de Rousseau ? Va-t-il faire échec au Roi ? Il nous dit avec une satisfaction marquée : « Le second (de mes critiques) fut le roi Stanislas lui-même, qui ne dédaigna pas d'entrer en lice avec moi. L'honneur qu'il me fit me força de changer de ton pour lui répondre ; j'en pris un plus grave, mais non moins fort (?) ; et, sans manquer de respect à l'auteur, je réfutai pleinement l'ouvrage. » Il prétend savoir qu'un jésuite, le P. Menou, avait collaboré à l'ouvrage du prince et, se fiant dit-il à son tact, il sut très bien démêler ce qui était du prince et ce qui était du moine et cela lui permit de « tomber sans ménagement sur toutes les phrases jésuitiques ». A supposer que son « tact » ne l'ait pas trompé sur ce point, il l'a trompé lourdement en ceci que le public, qui n'était pas dans le secret, ne pouvait savoir ce qui, dans la réponse de Rousseau, était à l'adresse du roi et ce qui était destiné au jésuite ; et le tout retombait donc sur le dos du bon Stanislas, lequel était, pour tous, l'auteur delà réfutation de Rousseau.

Au fond Rousseau était très embarrassé : il était infhiiment

flatté d'avoir à combattre un si auguste adversaire et il savait aussi ce qu'il lui devait ; mais il ne sentait pas moins ce qu'il se devait à lui-même; car si Stanislas était duc de Lorraine et avait été roi de Pologne, il était, lui, citoyen de Genève et il fallait montrer au public que, pour un citoyen, la vérité était au-dessus même de la majesté royale.

Il s'étonne, dans ses Confessions, que sa réponse au Roit ait fait moins de bruit que ses autres ouvrages, car c'est «une pièce unique en son genre : j'y saisis l'occasion qui m'était offerte d'apprendre au public comment un particulier pouvait défendre la cause de la vérité contre un souverain même . Il est difficile de prendre en même temps un ton plus fier et plus respectueux que celui que je pris pour lui répondre. » En réalité, le ton de Rousseau est plus respectueux que fier et c'est ce qui frappe dès le début. La critique du roi avait paru avant celle de M. Gautier : cependant Rousseau répondit d'abord à M. Gautier et c'était peut-être pour que le ton qu'il prend en s'adressant au roi parût plus respectueux, comparé au ton hautain qu'il venait de prendre avec le « certain » M. Gautier. Son premier mot, après les remercîments pour l'honneur qu'on lui a fait, est pour reconnaître que le discours auquel il va répondre « est plein de choses très vraies et très bien prouvées »; et de ces choses-là, il y en avait beaucoup plus dans là critique de M. Gautier : mais M. Gautier « ne l'avait pas même compris. » Puis Rousseau veut bien reconnaître que la science est bonne en soi : ne vient-elle pas de Dieu ? Mais alors pourquoi la proscrire? C'est qu'elle n'est pas faite pour l'homme. Pour qui donc, grands dieux ! est-elle faite? ou plutôt par qui est-elle faite, si ce n'est par l'homme lui-même?

Oui, sans doute, continue-t-il en substance, j'ai dit que la science corrompt les nations, mais je n'ai pas dit que la science et la vertu ne puissent pas s'entendre dans chaque homme en particulier. — Ainsi ce qui peut être bon pour les individus ne peut l'être pour les peuples, qui ne sont que des assemblages d'individus I

Stanislas lui avait reproché de s'être servi de sa science pour

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combattre la science. — Parfaitement, réplique Rousseau, et sa réponse est ingénieuse : « Si quelqu'un venait pour me tuer et que j'eusse le bonheur de me servir de son arme, me serait-il défendu, avant de la jeter, de m'en servir pour le chasser de chez moi ? » Et Stanislas, pour défendre les sciences, avait ingénûment énuméré les profits matériels qu'on en retire dans tous les états. — Fort bien, réplique Jean-Jacques : « c'est comme si, pour justifier un accusé, on se contentait de prouver qu'il se porte fort bien, qu'il a beaucoup d'habileté ou qu'il est fort riche. Pourvu qu'on m'accorde que les sciences et les arts nous rendent malhonnêtes gens, je ne disconviendrai pas qu'ils ne soient d'ailleurs très commodes : c'est une conformité de plus qu'ils ont avec les vices ».

Stanislas avait voulu montrer que les lumières font progresser la religion et ici Rousseau triomphe aisément, car son siècle tout entier, aussi éclairé qu'irréligieux, répond pour lui : « Les sciences sont florissantes aujourd'hui, la littérature et les arts brillent parmi nous : quel profit en a tiré la religion? la science s'étend et la foi s'anéantit ; nous sommes tous devenus docteurs et nous avons cessé d'être chrétiens ». Puis, revenant sur cette idée que l'homme poli, par son hypocrite vertu, honore la vertu véritable, il résume heureusement le débat en s'attaquant à la fameuse maxime de La Rochefoucauld : « L'hypocrisie, dit-on, est un hommage que le vice rend à la vertu. Oui, comme celui des assassins de César, qui se prosternaient à ses pieds pour l'égorger plus sûrement. »

Pour le fond, Rousseau, par des distinctions ou des concessions déguisées, atténue peu à peu les aphorismes tranchants de son Discours ; c'est ainsi que, après avoir distingué une bonne et une mauvaise science, il distingue maintenant une ignorance brutale d'une ignorance raisonnable et il est réduit, en fin de compte, à se contenter de ceci : On peut être un très savant homme et une parfaite canaille, de même qu'on peut être un grand ignorant et un brave homme ; ce n'était pas la peine vraiment de partir en guerre et d'emboucher la trompette pour venir s'échouer sur ces banalités !

Dans toutes ses répliques, on est bien forcé d'admirer les ressources de sont talent, aussi souple dans la défense que vigoureux dans l'attaque, mais on est en même temps attristé ou plutôt agacé de voir tant de finesse, et de subtile dialectique employée à défendre une position intenable : car Rousseau a si indissolublement lié la science et le vice, d'une part, l'ignorance et la vertu, de l'autre, qu'il a maintenant toutes les peines du monde à concilier sa thèse trop absolue avec le bon sens et la vérité. Et de vouloir sauver quand même, à l'aide de rectifications et de tours de force, l'essentiel de sa thèse, c'est cela qui le rabaisse et fait, du grand orateur qu'annonçait le Discours, un dîspulailleur pointilleux et un insupportable avocassier.

Deffand écrivait un jour à Voltaire : « Il y a ici un fameux joueur de violon qui fait des prodiges sur sa chanterelle. Un homme disait à un autre : « Monsieur, n'êtes-vous pas enchanté? Sentez-vous combien cela est difficile? — Ah ! Monsieur, dit l'autre, je voudrais que cela fût impossible ». C'est ce que je dirais de tous les auteurs qui sautent à pieds joints sur le bon sens, pour nous faire des raisonnements fatigants et faux. Je mettrais à leur tête M. Jean-Jacques » (1). C'est plus particulièrement à toutes ces répliques de Rousseau, que nous venons de parcourir, que s'applique ce jugement de (( l'aveugle clairvoyante » qu'était M^^ du Deffand.

Un dernier mot avant de quitter Stanislas. Il avait fait, dans sa critique, un gros anachronisme (ce sont là jeux de princes) : il avait dit que, si Socrate avait méprisé les sciences, c'est qu'il voulait par là marquer son mépris pour les Stoïciens et les Epicuriens. Rousseau lui réplique très joliment : « Quand Socrate a maltraité les sciences, il n'a pu, ce me semble, avoir en vue l'orgueil des Stoïciens, ni la mollesse des Epicuriens... parce qu'aucun de ces gens-là n'existait de son temps. Mais ce léger anachronisme n'est point messéant à mon adversaire : il a mieux employé sa vie qu'à vérifier des dates et n'est pas plus obligé de savoir par cœur son Diogène-Laerce que moi d'avoir vu de

(1) Corresp. de M"^" du Deffand, édit. St« Aulaire, I, 176.

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près ce qui se passe dans les combats. » En vérité Voltaire n'eût pas mieux dit.

Rousseau prétend, dans ses Confessions, que Stanislas, en lisant la réplique qu'il s'était attirée, s'écria : « J'ai mon compte, je ne m'y frotte plus. » Je doute un peu de l'authenticité du propos, car je trouve, au contraire, dans les œuvres du Philosophe bienfaisant, une étude morale où Stanislas attaque l'auteur du Discours sur Tinégalilé. Ce qui est vrai, c'est que Rousseau, dans ses nombreux duels littéraires, parut toujours avoir l'avantage et c'est ce que constatait Stanislas lui-même dans l'opuscule que je viens de citer ; il y dit de Rousseau : « Comme un nouvel Anthée, il devient plus fort chaque fois qu'il est terrassé » ; chaque fois qu'il paraît l'être serait donc mieux dit.

Un adversaire autrement vigoureux fut Borde, ce Lyonnais ami de Rousseau que nous avons fait connaître et à qui Rousseau avait adressé, on s'en souvient, une très curieuse épître en vers. Borde avait prononcé le 22 juin 1751, à l'Académie de Lyon, un « Discours sur les avantages des sciences et des arts». Ce discours est une réfutation en règle du discours de Rousseau et il parut dans le Mercure de décembre 1751 et mai 1752 (1).

Grimm, alors l'ami de Rousseau, trouve que le discours de Borde, « faiblement pensé, ne fait rien à la question ». Le lecteur en jugera tout autrement ; car il va voir Borde opposer aux brillants paradoxes de Rousseau le langage du bon sens et de la vérité ; je le résume très rapidement:

Dès ses premiers mots. Borde s'attaque au principe même d'où Rousseau a tiré ses plus grands effets oratoires ; on est désabusé depuis longtemps de la chimère de l'âge d'or : partout la barbarie a précédé l'établissement des sciences. Puis il venge noblement Athènes contre laquelle a blasphémé ce rustique Genevois et qu'il a immolée à l'ignorante et sage Lacédémone : « Cette belliqueuse Sparte que vous nous vantez sans cesse, mais elle a fini par perdre ses mœurs, elle aussi. Et quant à Athènes,

(1) Il se trouve dans les Œuvres diverses de M. Borde, Lyon, 1783, t. iv.

est-ce que la gloire de l'esprit et celle des armes n'y avançaient pas d'un pas égal ? Et pour ce qui est de la vertu, aux côtés mêmes d'un Miltiade et d'un Thémistocle ne voit-on pas un Aristide et un Socrate ? Sans cette Athènes, que vous rabaissez à plaisir, les hommes seraient restés dans une éternelle enfance. Oui, la Grèce doit tout aux sciences, mais le reste du monde doit tout à la Grèce ». Et à côté de ces belles paroles, je ne puis me tenir de citer ici (car c'est une bien éloquente réplique à l'absurde parallèle établi par Rousseau entre Sparte et Athènes), ces lignes de V Itinéraire où Chateaubriand veut précisément donner « un mémorable exemple de la supériorité que les lettres donnent à un peuple sur un autre ». Voici ce que dit Y Enchanteur avec son ordinaire magnificence de style : « Quand l'Europe se réveille de sa barbarie, son premier cri est pour Athènes : « Qu'est-elle devenue? » demande-t-on de toutes parts. Quand on apprend que ses ruines existent encore, on y court comme si on avait retrouvé les cendres d'une mère. Quelle différence de cette renommée à celle qui ne tient qu'aux armes? Tandis que le nom d'Athènes est dans toutes les bouches, Sparte est entièrement oubliée. . . Quelques pirates, qui se disent les descendants des Lacédémoniens, font aujourd'hui toute la gloire de Sparte ».

On nous reproche nos vices, continue Borde : mais il y aura des vices partout où il y awra des hommes (et c'est à quoi Rousseau ne pourra répondre). Les petites vertus, que vous prêchez, sont bonnes pour votre petite république de Genève; vouloir nous y ramener, c'est contraindre un homme robuste à bégayer dans un berceau. Rester dans l'ignorance I mais est-ce possible, même aux premiers hommes, quand la mort gronde sur leurs têtes, qu'elle est cachée dans l'herbe qu'ils foulent aux pieds ? Vous vous targuez des erreurs des sciences : il est vrai, la chimie n'a pas pu nous donner l'or qu'elle cherchait ; mais sa folie même nous a valu d'autres miracles que nous ont livrés ses analyses : vous voyez donc que les sciences sont utiles jusque dans leurs écarts ; il n'y a que l'ignorance qui n'est jamais bonne à rien.

Vous dites encore que les sciences sont nées de l'oisiveté et

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

qu'elles l'entretiennent ! pensez-vous donc (Rousseau ne le pensait pas, mais il le disait et d'autres sont venus depuis qui l'ont dit et fait croire « au peuple des travailleurs »), pensez-vous que le citoyen que ses besoins attachent à sa charrue soit plus occupé que l'anatomiste ou le géomètre ? Vous déclamez contre le luxe, produit, dites-vous, par la civilisation et la science. Mais le luxe est né avec l'humanité : lorsque les hommes allaient nupieds, le premier qui s'avisa de porter des sabots passa pour un voluptueux. »

Voilà, résumés à grands traits et présentés peut-être, grâce à ce raccourci, un peu plus vivement que dans le texte, les principaux arguments de Borde. Cette critique dut fort importuner Rousseau : d'abord parce qu'elle ne manquait pas de justesse ni même d'habileté ; et puis parce que Rousseau se voyait obligé de répéter ce qu'il avait dit dans son Discours et dans ses précédentes répliques.

Il fallait répondre pourtant, sous peine de s'avouer vaincu, ou, tout au moins, ébranlé, par cette réfutation nouvelle, et l'amourpropre de Rousseau n'aurait pour rien au monde laissé croire qu'il n'avait pas de quoi confondre tous ses adversaires : aussi s'empresse-t-il, dans une note de sa nouvelle réplique, d'assurer le lecteur « qu'il a longtemps et profondément médité son sujet, et il ose dire que ses adversaires ne lui ont jamais fait une objection raisonnable qu'il n'eût prévue et à laquelle il n'ait répondu d'avance. » Qu'il ait prévu tout ce qu'on pouvait dire contre sa thèse, c'est ce que nous lui accordons bien volontiers, puisque le bons sens suffisait pour cela ; mais qu'il y ait répondu victorieusement, c'est tout autre chose : or il ne l'a pas fait (parce qu'il ne pouvait pas le faire) dans sa réplique à Borde.

Je ne relèverai dans cette réplique que ce qui m'en parait intéressant ou nouveau : « Le goût du luxe accompagne toujours le goût des lettres. » — Mais Rousseau lui-même est un frappant exemple du contraire, et l'on trouverait aisément mille exemples semblables, puisque, pour les vrais savants et les vrais artistes, l'art et la science tiennent lieu de tout. Par endroits, il glisse, sans en rien dire, des restrictions à sa première thèse : « le goût

des lettres accompagne souvent le goût du luxe. » Souvent e&i mis là pour écarter des objections bien faciles : Rousseau luimême ne fréquentait-il pas alors chez des gens de luxe qui étaient ignorants comme des carpes? Il accorde que « les grands hommes peuvent être impunément très savants » ; mais il n'a garde d'expliquer comment, s'ils sont si savants que cela, ils ne sont pas, d'après ses principes, corrompus jusqu'à la moelle ; et toujours cette idée, qui reviendra sans cesse dans ses œuvres, que les premiers hommes, étant ignorants, ne pouvaient être corrompus : d'accord, mais ils pouvaient être pires, s'ils étaient de simples brutes.

Et de temps en temps, au bas des pages, on tombe sur des notes qui vous stupéfient. Ne croit-on pas rêver, par exemple, quand on connaît l'homme qui a écrit les lignes que voici : « l'homme et la femme sont faits pour s'aimer et s'unir ; mais, passé cette union légitime, tout commerce d'amour entre eux est une source affreuse de désordres dans la société et dans les mœurs. » Et je n'y contredis pas, mais l'auteur de ces propos vertueux vit en concubinage avec Thérèse Le Vasseur. Dans une autre note, il reconnaît hautement que l'ignorance n'engendre pas nécessairement la vertu ; mais très certainement dans son Discours il disait ou laissait croire tout le contraire. Et il répèle encore que « tous les peuples savants sont corrompus » ; mais il ne prouve pas — et tant qu'il n'a pas prouvé cela, il n'a rien prouvé, — qu'il y ait quelque part des peuples innocents. Tantôt il limite si fort la portée de ses assertions premières que ses brillants paradoxes s'éteignent en de ternes banalités ; et tantôt il veut au contraire se donner l'air de ne rien accorder à l'adversaire et, pour cela, à défaut de bonnes raisons, il trouve des mots heureux qui le tirent d'affaire. Par exemple on dit que les hommes sont nés méchants : « alors il ne faut pas donner des armes à des furieux. » Et pourquoi d'ailleurs M. Borde veut-il nous faire peur de la vie animale ? « il vaudrait mieux ressembler à une brebis qu'à un mauvais ange. » Peut être : mais les premiers hommes étaient-ils vraiment des brebis? on les compare plus souvent et plus justement à des loups. Par moment

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enfin Rousseau, pour ne pas se dédire, dit des choses ridicules. On se rappelle le mot de Borde sur le luxe des premiers hommes : le premier qui porta des sabots était donc un voluptueux. A quoi Rousseau répond intrépidement : « il y a cent à parier contre un que le premier homme qui porta des sabots était un homme punissable, à moins qu'il n'eût mal aux pieds. » C'est une réfutation par l'absurde, et faite par l'auteur lui-même.

A la fin on est fatigué, et dégoûté, de le voir s'entêter à défendre ce qui eût pu passer, présenté avec des restrictions, comme une vérité partielle, comme un côté de la vérité. Mais non : il systématise et il insiste lourdement : il a l'air de vouloir opposer une digue à la civilisaticn et arrêter le cours de l'histoire. C'est pour cela que Borde reprit la plume et le combattit dans un « Second discours sur les avantages des arts el des sciences. » « Je n'avais, dit-il, regardé le premier discours de M. Rousseau que comme un paradoxe ingénieux et c'est sur ce ton que j'avais répondu. Sa dernière réponse nous a dévoilé un système» et Borde s'en prend à ce système. Je ne le suivrai pas dans cette seconde réfutation : sat prata biberiint. Je tiens seulement à citer, de ce second discours de Borde, une réflexion vraiment ingénieuse (n'est-ce pas un devoir de noter de telles réflexions, quand on les trouve dans de vieux livres que personne ne lit plus ?) Borde a donc entrevu cette idée, juste et fine à la fois, que certaines vertus perdent de leur mérite et changent même de nom au cours des âges, à mesure que le progrès de la civilisation, tantôt permet de se passer d'elles, parce qu'elles ne serviraient plus à rien, tantôt nous les a rendues si faciles et si coutumières que ce ne sont plus vraiment des vertus. Ainsi Rousseau avait exalté (( la continence » bien connue de Scipion. Borde s'empare de cet exemple et il écrit : « l'antiquité a célébré comme un prodige les égards de Scipion pour une princesse (la fiancée d'Allucius en Espagne) que la victoire avait fait tomber entre ses mains ; et, parce qu'il ne fut pas un monstre de brutalité, on nous le propose encore comme un modèle liéroïque. Pour moi, je ne saurais admirer Scipion, à moins que je ne méprise soi^

siècle : une action, dont le contraire serait un crime, n'a pu paraître merveilleuse que parmi des mœurs barbares : c'était un héroïsme alors, aujourd'hui nous n'y voyons qu'un procédé. ))(1).

Rousseau dans ses Confessions (p. II, 1. VII), nous ^ii qu'il négligea sa correspondance avec Borde, et voici la conséquence de sa paresse : « on verra, dans M. Borde, jusqu'où l'amourpropre d'un bel esprit peut porter l'esprit de vengeance lorsqu'il se croit négligé. » Et ailleurs (1. VIII) : « J'avais tort (avec M. Borde) ; il m'attaqua, honnêtement toutefois, et je répondis de même. Il répliqua sur un ton plus décidé. Cela donna lieu à ma dernière réponse, après laquelle il ne dit plus rien. » Borde était mâté, veut nous faire entendre Rousseau. En réalité (et c'est là une singulière erreur de mémoire) Rousseau ne répondit pas au second discours de Borde. Nous n'avons qu'un simple projet de réponse, cinq ou six pages retrouvées par Streckeisen-Moultou (Œuvres et Correspond» inéd, de Rousseau, 1861, p. 315), où je ne relèverai que cette phrase qui se passe de commentaire : « Je crois (dans mon Discours) avoir découvert de grandes choses. » (2).

Rousseau cependant n'avait pas dit son dernier mot : il le fit

(1) Scipion respecta la fiancée d'Allucius, mais il y mit la condition qu'Allucius deviendrait l'ami du peuple romain (Tite-Live, XVI, 50).

(2) Je ne dis rien ici, devant en parler quand j'étudierai les rapports de Voltaire avec Rousseau, de l'opuscule de Voltaire, Timon, auquel Rousseau ne répondit d'ailleurs que par une note dédaigneuse de sa réponse à Stanislas.

Je trouve dans les Œuvres de Borde (IV, 359) une lettre de Rousseau à Borde au sujet du second Discours de celui-ci, Discours qu'il n'a pas encore lu, dit-il, mais dont M. Duclos lui a dit beaucoup de bien et il assure Borde (ce qui jure un peu avec le passage cité des Confessions) « qu'il n'a pas oublié les bontés de Borde pour lui, ni son attachement pour Borde et que leur dispute littéraire n'a pas causé dans son cœur la moindre altération. » Et il ajoute : « Vous êtes, de tous ceux qui se sont mis sur les rangs, le seul adversaire que j'ai craint... » Enfin à cette date (la lettre est de mai 1753) Rousseau vit dans les meilleurs termes avec ses amis : « Vous me félicitez sur le choix de mes amis et vous avez raison : jamais homme ne fut plus heureux que moi à cet égard. » Je n'ai trouvé cette lettre ni dans la Correspondance de Rousseau ni dans le volume de Streckeisen-Moultou : Œuvres et Correspondance inédites de Rousseau. Enfin dans l'édition des Œuvres diverses de M. Borde, qui est de 1783, je remarque qu'on a imprimé Borde et non Bordes, comme portent toutes les éditions de Rousseau, ou de Bordes, comme a écrit (p. 316) Streckeisen-Moultou.

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS 207

connaître au public dans la Préface qu'il mit en 1752 à sa comédie de Narcisse. Dans cette préface, on ne sait ce qu'on doit admirer le plus, de la fermeté d'accent de l'orateur ou de la subtilité, j'allais dire : de la rouerie du dialecticien ; je ne crois pas vraiment, qu'avant cette brillante et déconcertante dissertation, on ait jamais employé à la fois tant d'habileté et tant d'esprit à se contredire et à se moquer du lecteur. Si nous demandons à Rousseau quelle conclusion, après tant de controverses, on doit enfin tirer de son Discours, et s'il faut décidément brûler les bibliothèques et les théâtres, fermer les collèges et les académies et tout ce qui recèle un poison scientifique ou littéraire : gardez-vous en bien, nous répond Rousseau : a mon avis est de laisser subsister et même d'entretenir avec soin les académies, les bibliothèques et les spectacles et tous les autres amusements qui peuvent faire diversion à la méchanceté des hommes et les empêcher d'occuper leur oisiveté à des choses plus dangereuses. . . Car, lorsqu'il n'y a plus de mœurs, il ne faut songer qu'à la police... J'écrirai donc des livres et je ferai des vers. Il est vrai qu'on pourra dire quelque jour : (et Dieu sait si on le lui reprochera !) cet ennemi déclaré des lettres et des arts fit pourtant des pièces de théâtre »; et ce discours sera, je l'avoue, une satire très amère, non de moi, mais de mon siècle. » Les sciences et les arts ont jadis corrompu les mœurs ; mais maintenant j elles les empêchent de se corrompre davantage. Mais comment expliquer ces deux effets contraires? très simplement : il n'y faut qu'une comparaison. « Celui qui s'est gâté la santé par un usage immodéré de la médécine est encore forcé de recourir aux médecins pour conserver sa vie. »

Et voici un dernier exemple de cet art souverain et souverainement dangereux, où Rousseau va de plus en plus se perfectionner, et qui consistera à préparer par de très habiles prémisses, puis brusquement à lancer d'une main sûre, ces formules retentissantes qui feront un jour le tour du monde. Voici d'abord la préparation que je résume pour la mettre mieux en lumière : le philosophe s'isole de la société et, par là, devient égoïste ; l'artiste aime, lui, la société et la cultive, mais c'est pour s'y faire admi-

rer ; et tous les deux, quoique par une conduite conlraire, sont donc coupables. Et voici la phrase finale et triomphale : « Si le philosophe méprise les hommes, l'artiste s'en fait bientôt mépriser et tous deux concourent enfin à les rendre méprisables ».

Et cependant Rousseau a écrit la comédie de Narcisse. C'est que, lorsqu'il l'écrivit, a il n'avait pas le bonheur de penser comme il fait aujourd'hui. » — Mais aujourd'hui qu'il n'est plus, il le déclare lui-même, « séduit par les préjugés de son siècle », pourquoi publie-t-il cette comédie? — C'est (car il a réponse à tout) pour prouver, sachant ce que vaut sa pièce, « à quel point il dédaigne la louange et le blâme qui peuvent lui être dus. )) Les ouvrages de ce genre frivole, dont il est l'auteur, « ce sont des enfants illégitimes que l'on caresse encore avec plaisir en rougissant d'en être le père, à qui Von fait ses derniers adieux et qu'on envoie cliercher fortune sans beaucoup s'embarrasser de ce qu'ils deviendront ».

Et quand je lis ces dernières lignes, je ne puis m'empêcher de me demander si la main de Rousseau n'a pas tremblé en les écrivant : c'est exactement avec cette désinvolture qu'à la date où il écrivait ces lignes, il se débarrassait de ses (( enfants illégitimes», en chair et en os ceux-là : mais le public n'en savait rien et, rassuré de ce côté, il n'a songé — la chose est visible, tant la phrase est cadencée, — qu'à bien filer sa métaphore. Aussi est-ce avec la plus mâle assurance qu'il conclut triomphalement sa préface : « Je conseille donc, à ceux qui sont si ardents à chercher des reproches à me faire, de vouloir mieux étudier mes principes et mieux observer ma conduite, y) E\, à l'instar de ses chers Romains, il monte au Capitole : on sait qu'il n'en oubliera plus le chemin.

Après avoir cherché jusqu'à quel point Rousseau, en traitant son sujet, était vrai avec lui-même, je voudrais en quelques mots me demander si, le traitant comme il a fait, il était dans le vrai, ou plutôt et plus exactement, s'il n'y aurait pas dans son para-

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

doxe, un atome et, comme on dit. une âme de vérité. Pour m'en assurer, j'essaierai de répondre, aussi succinctement, mais aussi précisément que possible, aux deux questions suivantes : d'abord Rousseau a-t-il raison d'invectiver, comme il le fait, les artistes et les littérateurs de son tempsi ensuite a-t-il le droit d'étendre à tous les temps (et il n'y manque pas) les reproclies, au cas où ils seraient fondés, qu'il fait à ses contemporains ? Voyons d'abord dans son Discours, et c'est évidemment ce qui nous intéresse le plus, la part de vérité, pour ainsi dire, contingente, relative à son temps, lequel est le milieu même du xviii® siècle. On a toujours tort d'envisager ce Discours en lui-même, sans se préoccuper de l'époque où il a été écrit : replacé à cette époque, le Discours, on va le voir, a un tout autre sens et une tout autre portée.

Ce que Rousseau reproche aux artistes, et surtout aux littérateurs, ses contemporains, c'est la fausse élégance et la fausse délicatesse, c'est « l'esprit de galanterie si fertile en petites choses », ou même simplement Tesprit qui, à lui seul, est incapable de trouver « ces beautés mâles et fortes qui font les vrais chefs-d'œuvre ». Ces reproches de Rousseau sont-ils fondés? Il suffit, pour en convenir, de songer un instant à ce qu'a été la littérature pendant la première moitié du xviii^ siècle : c'est, si l'on veut, le triomphe du joli, du spirituel même et du gracieux; mais les poètes de ce temps ne savent ce que c'est que la poésie (Rousseau le leur apprendra plus tard) ; et les romanciers, sauf un seul, Prévost (dont Rousseau raffole), ne savent pas davantage ce que c'est que la passion, ou seulement l'amour vrai; et les moralistes, comme Duclos, manquent de profondeur ; et tous ensemble, prosateurs et poètes, quels que soient leur esprit et leur savoir-faire, ils n'ont pas su offrir à l'admiration de leur siècle une seule œuvre grande et forte, ce qu'on peut appeler une œuvre de génie. Si d'ailleurs Buffon et Montesquieu semblent faire exception et contredire Rousseau, on verra tout à l'heure que, bien au contraire, comme on disait alors, « ils font pour lui » et donnent raison à sa thèse.

Que la littérature proprement dite (j'entends les œuvres

d'imagination), de cette première moitié du siècle soit en décadence sur la littérature du siècle passé, c'est ce dont conviennent, on le sait, les contemporains de Rousseau et c'est même ce que proclame sur tous les tons le plus illustre de tous, l'auteur de Zaïre. Mais qu'elle est donc la cause de cette décadence? les auteurs du temps la trouveront : celui-ci, Diderot, dans l'épuisement des genres et le peu de sujets nouveaux qu'ont laissé à traiter après eux les grands dramatistes du siècle passé; d'autres, dans le goût excessif de l'analyse philosophique; et ils peuvent avoir raison, mais ce n'est pas ce que je me propose de discuter ici : ce que je veux simplement dégager de tous leurs jugements, c'est ceci : un seul homme au xviii<^ siècle a osé dire que la cause principale de « la corruption du goût », c'était « la dissolution des mœurs »; et il ne l'a pas seulement dit, mais qu'on me permette l'expression : il l'a crié à tout son siècle et ce cri d'alarme, il le répétera avec plus de force et j'ose dire : avec plus d'éloquence, à mesure qu'il avancera dans ses œuvres.

Mais que l'âpre censeur du Discours de Dijon ait raison ici encore, qui pourrait le nier? qui pourrait, en effet, contester que, si jamais littérature a été l'expression d'une société, c'est bien la littérature du xvni^ siècle? Or on sait ce qu'était, en 1749, cette société française qui avait assisté aux saturnales de la Régence et qu'avaient pervertie, en même temps que bouleversée dans ses fondements, les soudaines fortunes et les ruines retentissantes provoquées par Law et son désastreux système. Deux traits suffiront ici, non certes pour décrire cet état de mœurs de la première moitié du xviii^ siècle, que chacun connaît, mais pour le rappeler simplement à l'esprit du lecteur. Cinq ans avant le Discours de Dijon, M"'^ de Ghâteauroux meurt; qui va lui succéder dans le cœur du roi ? « La foule des prétendantes, dit Bernis, est infinie » (1). Le personnage « représentatif » de cette époque, celui que chacun voudrait imiter, que Voltaire accable de flatteries et qui est « son héros », c'est ce duc de Richelieu dont le président Hénault résume, non sans

(1) Mémoires I; 108.

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

envie, les innombrables foiiunes en ces termes : « Il a été le dompteur de toutes les femmes, au point que l'on a remarqué celles qui lui avaient résisté. »

Une telle société se fit, on le sait, une littérature à son image ; mais cette littérature libertine de la première moitié du siècle, qu'on veuille bien le remarquer, les grands écrivains eux-mêmes la trouvaient en 1749 fort plaisante, — puisqu'ils y collaboraient, et qu'un Montesquieu, par exemple, aux fâcheuses libertés des Lettres persanes devait ajouter les fadeurs du Temple du Gnide^ que Voltaire allait pousser sa veine licencieuse jusqu'à l'achèvement de la trop fameuse Pucelle et que Diderot enfin, que nous citons ici parce qu'il était l'ami intime de Jean-Jacques, avait déjà montré, par ses Bijoux indiscrets, qu'il savait, quoique philosophe, trousser tout comme un autre des contes indécents. On ne peut donc, je crois, refuser à l'indignation vertueuse de Rousseau le double mérite de Và-propos et de Y originalité.

On ne peut pas non plus contester sa hardiesse : ce qu'il attaque avec le plus d'acharnement, dans la société de son époque, c'est justement ce qui en est l'ornement et la parure : ce sont ces salons fameux dont la réputation s'étend alors dans l'Europe entière et qu'on a depuis tant de fois décrits et célébrés. Sans doute Rousseau a contre eux des griefs personnels, dont j'ai mainte fois parlé : que sa critique des salons vienne avant tout de son incapacité d'y briller à l'égal de tant d'autres, qui ne le valent pas, c'est ce que j'accorderai volontiers et j'irai même jusqu'à avouer que je ne puis lire, sans songer à Rousseau, cette réflexion amère d'Alfred de Vigny : « L'élégante simplicité, la réserve des manières polies du grand monde, causent non seulement une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les opinions, mais une haine qui va jusqu'à la soif du sang ». A coup sûr, la haine n'ira jusqu'à cette horrible extrémité que chez certains des plus tristes disciples de Rousseau, et qu'il eût désavoués; mais cette haine va chez Rousseau lui-même, sinon jusqu'à la soif du sang, du moins, jusqu'à la soif de vengeance, et c'est bien ce qui rendra ses invectives plus âpres et plus éloquentes: mais de ce qu'il se fâche, faut- il nécessairement

conclure qu'il ait tort? Ce qu'il reproche aux salons de son temps et, sans hésiter, aux femmes qui en sont les souveraines, c*est d'abord de rabaisser le génie à leur niveau, c'est à-dire, de le « proportionner à la pusillanimité » de leur goût étroit et mesquin ; et c'est, en second lieu, d'étouffer l'originalité du caractère, aussi bien que celle de l'esprit, en imposant aux caractères la règle du comme il faut et aux esprits un idéal convenu, le même pour tous. Or ces reproches sont à cette date également justes. Que les femmes, à partir de l'hôtel de Rambouillet, aient eu la plus heureuse influence sur les mœurs qu'elles ont policées, et sur la langue, qu'elles ont épurée, et qui en avait grand besoin, c'est une chose admise et parfaitement sûre; mais les services qu'elles nous ont ainsi rendus, elles les ont fait chèrement payer aux lettres, et même à la société, et c'est ce qu'a très bien vu Rousseau pour les lettres et la société de son temps. « Je pense, dit Bernis à cette date, que le commerce des femmes a changé les mœurs des Français. Autrefois, on n'était admis chez elles au plus tôt qu'à l'âge de trente ans ; jusqu'à cette époque les hommes vivaient avec les hommes, leur esprit en était plus mâle et leur conduite en était plus ferme. Aujourd'hui ce sont les femmes qui apprennent à penser aux hommes : à dix-sept ans et quelquefois plus tôt, on est reçu dans le monde; il est naturel, à cet âge, de regarder comme le point le plus important de plaire aux femmes; on s'accoutume de bonne heure à la mollesse, à la Irivolité et l'on arrive aux emplois la tête vide et le cœur rempli de faux principes ». (1).

S'il est vrai, comme le dit Rousseau dans son Discours, que « les hommes seront toujours ce qu'il plaira aux femmes », et si cela est vrai surtout aux époques où, comme à celle qui nous occupe, les femmes sont les reines de l'opinion, les dispensatrices des emplois et les gardiennes des Académies, alors c'est bien à elles et à leur mauvais goût, et pourquoi n'ajouterais-je pas : à leur goût dépravé, qu'on a le droit de faire remonter la responsabilité de tant de pauvretés littéraires qui encombrent

(1) Mémoires (édit. Mas^on, 1, 100.

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notre dix-huitième siècle et de tant de vilaines histoires qui le déshonorent. Sans compter que, à vivre de cette vie de salon, à passer des soirées entières, aujourd'hui chez M'"^ Geoffrin et demain chez de Lespinasse, à moins que ce ne soit chez le baron d'Holbach ou chez M"'^ d'Epinay — et l'on peut voir dans Morellet qu'il n'y a pas un seul jour de la semaine où il n'y ait quelque salon ouvert, — on ne trouve plus le temps de faire des œuvres achevées ou sérieusement méditées ; et, par exemple, c'est en partie pour cela que Diderot n'a guère laissé que des fragments d'ouvrages ou des ouvrages bâclés, tandis que les grands écrivains du siècle, les Montesquieu et les Buffon, les Rousseau et même les Voltaire, s'ils ont pu écrire de grandes œuvres, c'est parce qu'ils ont passé le meilleur de leur temps loin des salons et loin de Paris.

Et enfin, que l'esprit de société, c'est-à-dire au fond que le désir de plaire et la peur du ridicule aient été en France des entraves à l'originalité de l'esprit et du caractère, c'est ce qu'on ne songera pas sans doute à contester, mais c'est ce qui était particulièrement sensible à cette époque de sociabilité excessive où vivait Rousseau. Veiit-on avoir, sur cette uniformité des esprits, qui conduit à la banalité des talents, le sentiment d'une personne qu'on ne peut accuser, comme Rousseau, d'avoir lin parti -pris contre les salons, puisqu'elle gouverne à cette époque le salon le plus renommé de tout Paris? « M"™^ Geoffrin, dit le baron de Gleichen, comparait la société de Paris et ses individus à une quantité de médailles renfermées dans une bourse, lesquelles à force de s'être frottées longtemps l'une contre l'autre, ont usé leur empreinte et se ressemblent toutes. » Mais que son salon contribuât à user ces empreintes, c'est ce qu'elle ne disait pas et ce dont on ne peut douter, si on se rappelle seulement que Walpole disait d'elle à bon droit qu'elle était la plus belle personnification qu'il eût jamais vue du « sens commun ». Qui ne reconnaîtra dès lors que Rousseau, dans le passage suivant, outre qu'il fait déjà pressentir cette dialectique pressante, à laquelle on aura tant de peine à échapper, porte sur l'esprit et les mœurs de son époque, un jugement que l'histoire ne peut que ratifier :

« Aujourd'hui que des recherches pkis subtiles et un goût pkis fin ont réduit l'art de plaire en principes, il règne dans nos mœurs une vile et trompeuse uniformité et tous les esprits semblent avoir été jetés dans le même moule; sans cesse la politesse exige, la bienséance ordonne; sans cesse on suit des usages, jamais son propre génie. On n'ose plus paraître ce qu'on est ; et, dans cette contrainte perpétuelle, les hommes qui forment ce troupeau qu'on appelle société, placés dans les mêmes circonstances, feront tous les mêmes choses, si des motifs puissants ne les en détournent. On ne saura donc jamais bien à qui on a affaire : il faudra donc, pour connaître son ami, attendre les grandes occasions, c'est-à-dire attendre qu'il n'en soit plus temps, puisque c'est pour ces occasions même qu'il eût été essentiel de le connaître. »

Enfin si, dans sa critique exaspérée des petites manières et des fines galanteries, Rousseau laisse trop apparaître le dépit de l'homme qui n'a, il l'a avoué lui-même, que l'esprit de l'escalier, n'a-t-il pas cependant raison de dire que le vrai penseur et l'homme de génie sont mal à l'aise dans un salon et qu'ils risquent d'y perdre cette originalité qui fait leur mérite ? Qu'on lise (car nous nous efforçons d'expliquer Rousseau par ses contemporains), cette vive peinture que Duclos nous a laissée, dans son roman les Confessions du comte de du salon de Mme (Je Tonin (et c'est M™® de Tencin qu'il veut faire entendre). Voici les convives à table : « toute dissertation et même toute conversation suivie en était bannie. Il n'était, pour ainsi dire, permis de parler que par bons mots. M^^^ de Tonin et ses adorateurs partirent en même temps : ce fut un torrent de pointes, de saillies et de rires excessifs. On tirait l'élixir des moins mauvais; on renchérissait sur les plus obscurs. Je cherchais à entendre et à pouvoir dire quelque chose ; mais, lorsque j'avais trouvé le mot, je m'apercevais que la conversation avait déjà changé d'objet. » Et Duclos conclut : «tous ces bureaux d'esprit ne servent qu'à dégoûter le génie, rétrécir l'esprit, encourager les médiocres et donner de l'orgueil aux sots. »

Qu'il me soit permis, pour plus de précision encore, de citer

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quelques dates et de rapprocher le Discours de Dijon de deux œuvres contemporaines qui nous en feront mieux comprendre toute Vactiialité. Le Discours est de 1749 et c'est en 1747 que Gresset vient de faire applaudir le Méchant. Justement dans sa Préface de Narcisse (1752), où il dit comme on sait, le dernier mot sur son Discours, Rousseau s'indigne du genre de succès obtenu par la pièce de Gresset, lequel succès juge, selon lui, les spectateurs ; « Cléon (le Méchant) ne parut qu'un homme ordinaire ; ses noirceurs passèrent pour des gentillesses, parce que tel, qui se croyait un fort honnête homme, s'y reconnaissait trait pour trait. » Mais quoi ! Cléon avait de l'esprit et l'esprit alors excusait tout, comme il menait à tout.

C'est en 1751 que paraît la première édition du livre de Duclos, alors très intime avec Rousseau : Considérations sur les mœurs de ce siècle. Dans son chapitre sur (( les gens à la mode », Duclos écrit : « il y a peu de temps que cette expression, le bon ton, est inventée. » Le bon ton, c'est « l'abus de l'esprit » ou, comme on l'a appelé à cette date, « le persiflage ». Mais qui persifle-t-on surtout dans les salons à la mode ? Les persifleurs « se signalent ordinairement sur les étrangers que le hasard leur adresse. » Qu'on se figure le Suisse Rousseau en proie à ces enragés persifleurs : incapable de leur répliquer sur l'heure, il leur répondra à loisir et déversera sa bile dans le Discours de Dijon ; et même plus tard, car il est homme à ne rien oublier, il aura encore dans l'oreille ces quolibets à l'adresse des « étrangers » quand, dans la Nouvelle-Héloïse , il opposera à la voix douce des Vaudoises l'accent moqueur de ces Parisiennes qui se plaisent à jouir de l'embarras qu'elles donnent à ceux qu'elles voient pour la première fois (1).

M. Jules Lemaître (2), qui est très sévère pour le Discours de Dijon, conclut que « la thèse de Rousseau n'est qu'un vague lieu commun, très fatigué déjà à cette époque, presqu'aussi fatigué que le lieu commun de la thèse contraire ». Que la thèse de Rousseau soit, en effet, un lieu commun, c'est ce que je recon-

(1) N. Hél.,V. 11,1. XXI.

(2) J.-J, Rousseau, par Jules Lemaître, p. 84.

naîtrai bien volontiers; mais j'ajouterai que les lieux communs ont été de tout temps la matière ordinaire et comme obligatoire de l'éloquence : voit-on autre chose que des lieux communs dans les œuvres oratoires de Bossuet ? Le tout est de savoir si Rousseau a su rajeunir et vivifier pour son temps ce lieu commun, auquel cas il aurait fait une œuvre intéressante, malgré ses défauts ; et c'est ce que fera, après lui, en reprenant ce même lieu commun et en le traitant de la même façon, je veux dire par la négative, un des premiers orateurs de notre temps, M. Brunetière, dans un de ses Discours de Combat (1). Le lecteur, qui a pris la peine de me suivre dans toute cette discussion, reconnaîtra, j'espère, que, replacé et comme replongé dans le milieu où il fut écrit, le Discours de Dijon reprend couleur et vie et cesse d'être une banale déclamation.

Allons plus au fond encore : en définitive ce que Rousseau défend et proclame dans son Discours (et ce qu'il proclamera de plus en plus dans ses œuvres ultérieures), c'est, en face de fesprit de société et de l'esprit d'imitation, ce que nous appelons aujourd'hui d'un mot : l'individualisme ; et, de fait, il est bien l'individualité la plus forte et la plus étrange de tout le xviii^ siècle. Mais comment a-t-il fait pour rester si personnel dans un monde où il fallait, pour réussir, commencer par se faire semblable aux autres ? et comment expliquerons-nous que, dans ce siècle si civilisé et dans cette société si polie, un barbare se soit rencontré qui, non seulement ne ressemble à personne, mais qui va mettre sa gloire à rompre en visière à tous ses contemporains ?

Tel est le problème psychologique dont Brunetière a donné la solution que voici : « Ce que Rousseau s'applique à noter, à retenir et à développer de sa sensibilité, c'est ce qui le différencie, ce qui l'isole, c'est ce qui le met à part du reste des mortels » ; et ayant montré déjà que la poésie lyrique, c'est-à-dire personnelle, se rattache comme à sa source, à Rousseau, qui a introduit le moi dans la littérature, il se demande où était le principe profond de cette exagération de la personnalité ou, comme il dit

(1) Brunetière : L'Art et la Morale.

encore, de Végoïsme de Rousseau, et il trouve ce principe avant tout dans la sensibilité même de Rousseau. 11 faut qu'on me permette de citer cet important passage : « Vous montrerai je maintenant les liaisons ou les connexions nécessaires de celte religion de soi-même (chez Rousseau) avec l'excès de la sensibiUié"} car la sensibilité n'est elle pas, entre toutes, la faculté qui nous fait nous ? celle qui nous distingue de tous les autres hommes? celle dont les caractères définissent à la fois la nature et le degré de notre individualité? Nos intelligences ne diffèrent qu'à peine les unes des autres, en degré seulement... Au contraire c'est vraiment en nature que nos sensibilités diffèrent ou s'opposent... Dupes ou victimes de nos sensations, nous courons un risque perpétuel d'eu devenir comme la proie, de passer tout entiers en elles, de nous fondre et de nous confondre avec les objets qui les provoquent, et notre Moi, sollicité de tous les côtés en même temps est en danger de se répandre, de se dissoudre, de s'anéantir dans le non-moi. Il se produit alors une réaction violente ; nous essayons de nous défendre et de nous reprendre et, ne trouvant pour cela de point d'appui qu'en nous, de support que dans le sujet idenlique de nos sensations, c'est ainsi que nous devenons, chacun pour nous, la fin, la raison d'être et le centre du monde. C'est, Messieurs, ce qui est arrivé à Rousseau. » (1).

Laissant à Brune tière le langage métaphysique qu'il a cru de voir prendre, je vais essayer de montrer très simplement que toute cette déduction est fausse en elle-même et fausse, par conséquent, si on l'applique à Rousseau. — C'est donc, en résumé, l'extraordinaire sensibilité de Rousseau qui l'aurait « isolé » de ses contemporains et aurait fait de lui, aux dix-huitième siècle, « un être à part », un seul entre tous? Je n'en crois rien : sans aucun doute, par sa sensibilité, on se distingue des autres, de tous ceux qui ne sentent pas comme vous ; mais on s'en distingue sans le vouloir et sans le chercher ; on ne s'en sépare pas à plaisir et surtout on ne s'oppose pas aux autres, et voit-on pour-

(1) Bruoetière : L'évolution de la poésie lyrique en France an xviu" siècle. I, 64, 06.

quoi ? C'est précisément parce qu'on en souffrirait trop dans sa sensiblité même, puisque la sensibilité vous pousse au contraire à sympathiser avec vos semblables, c'est-à-dire, à partager leurs émotions et, si vous êtes écrivain, à leur faire partager les vôtres. Remarquez, en effet, que tous les écrivains d'une vive sensibilité vibrent à l'unisson de leur siècle ou le font vibrer à l'unisson de leurs œuvres : que leur sensibiltié reste fidèle à ses origines physiques et grossières, je veux dire : qu'elle soit sensuelle ou voluptueuse, et vous avez les romans d'un Crébillon fils ou les vers d'un Parny, et le dix-huitième siècle se délecte aux œuvres licencieuses de l'un et de l'autre. Que la sensibilité s'épure, au contraire, et s'élève à la sentimentalité poétique et vous aurez cette élégie intitulée le Lac, dont Musset dira avec raison que toute la jeunesse de son temps « a sangloté de ses divins sanglots » ; et, si je cite le Lac, c'est, on le devine, parce qu'il a été inspiré à son auteur par une page immortelle de la Nouvelle- Héloïse. Mais précisément Rousseau lui-même, quand il écrira ce roman, tout débordant de sensibilité passionnée, il ravira tous les cœurs et il fera pleurer tout son siècle: comment peut-on dire, après cela, que sa sensibilité l'a isolé et mis à part et qu'elle explique l'intensité de sa vie indiviudelle ? Qu'on fasse donc la sensibiltté de Rousseau aussi vive, et même aussi maladive qu'on voudra — et je n'y contredirai pas, — cette sensibilité ne peut, surtout à elle seule, rendre compte de l'isolement absolu de Rousseau, de sa sécession volontaire loin de tous ses contemporains, encore moins expliquer son indomptable individualisme. Mais, nous-mêmes, comment l'expliquerons-nous?

Quand on est un grand écrivain, ce n'est pas seulement par la vivacité, ni par l'exacerbation de sa sensibilité qu'on se distingue de la foule et même de ses égaux en gloire et en génie, c'est encore, c'est surtout par la force ou l'ampleur, par la finesse ou la souplesse, c'est-à-dire, par les qualités propres et distinctes de son intelligence. On a trop répété que nos intelligences, et c'est le mot de Brunetière, « ne diffèrent qu'à peine les unes des autres et qu'au fond elles sont toutes substantiellement capables des mêmes vérités, et c'est pour cela qu'il n'y a qu'une géomé-

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trie, qu'une physique et qu'une chimie. » Il n'y a sans doute qu'une, géométrie, mais tout le monde n'est pas également capable de la comprendre et il n'y a aussi qu'une astronomie et qu'une cliimie, mais tout de même il n'y a au monde qu'un Newton et qu'un Lavoisier (1). Au reste, dans le domaine de l'intelligence, il n'y a pas, comme on sait, que des vérités scientifiques ou géométriques ; il y a, à côté des « vérités de géométrie », les « vérités de finesse », et c'est de celles-là seules qu'il s'agit quand on parle de Rousseau. Or si Pascal a été l'auteur des Pensées, et si, seul de son siècle, il a pu^crire ce chef-d'œuvre, c'est trop évidemment parce qu'il y avait une distance infinie entre son intelligence et celle d'un homme du « commun », voire même de l'un quelconque des messieurs de Port-Royal.

Brunetière, dans le passage qui nous occupe, cite un curieux chapitre de M™^ de Staël, où celle ci montre comment l'esprit de société chez nous n'a cessé, depuis le dix-septième siècle, de gêner et de proscrire l'individualité : mais justement ce chapitre appartient à V Allemagne (V^ partie, chap. XX) et M"''^ de Staël professe, dans cet ouvrage, que (( la supériorité des Allemands consiste dans l'indépendance d'esprit et dans l'originalité individuelle». En effet, l'Allemagne, dont parlait alors M™^ de Staël, pouvait s'enorgueillir des deux plus grands originaux qu'elle ait jamais produits et dont l'un était Kant et l'autre Gœthe ; et si la

(1) Qu'on me permette à ce propos une anecdote : Mairan avait fait un traité de géométrie qui avait reçu de grands applaudissements de l'Académie ; mais Fontaine le désapprouvait : « Cela prouve, lui répliqua Mairan, que chacun a sa petite géométrie. » [Correspond, de M"'" du Deff'and, édit. St^-Aulaire, I, 47). Le lecteur verra lui-même ce qu'il en doit penser. Me perinettra-t-on de rappeler qu'à la riguenr il y a plusieurs géométries, si la géométrie de Lobatchewski et celle de Riemanu différent esseniiellemeni de la géométrie d'Euclide. Au reste ce que je veux prouver seulement, en tout ceci, c'est une vérité de sens commun, à savoir qu'on se rapproche et qu'on s'unit par Je cœur plus que par l'intelligence. ^ Comprendre les mêmes choses, ditM. Faguet, dans son Pacifisme (p. 251) et les comprendre de la même façon est un lien moins fort qu'être attirés vers les mêmes choses et avoir à l'égard d'autres choses mêmes répulsions. 11 semble que l'intelligence ait quelque chose de froid et la sensibilité je ne sais quelle chaleur pénétrante et envahissante et que comprendre en commun unu beaucoup moins que sentir ensemble. » Et c'est pourquoi le patriotisme vrai, et qui unit vraiment, ce n'est pas celui qui raisonne, mais c'est, tout simplement, la patrie sensible au coeur.

sensibilité est à peu près absente de la Critique de la Raison pure, ce n'est pas non plus à elle seule, il s'en faut, qu'on doit faire honneur de ce clief-d'oeuvre, précisément unique en son genre, qui s'appelle Faust. De même, et sans comparer d'ailleurs des œuvres si inégales, ce n'est pas davantage la sensit^ilité seule de Rousseau qui a inspiré son Discours ; car il y a déjà dans ce premier Discours, et il y en aura davantage dans son second et dans ses autres œuvres postérieures, des idées générales, des pensées, ou neuves ou étranges, et c'est par elles, autant sinon plus que par sa particulière sensibilité, que Rousseau est individuel et original. Et d'ailleurs où a-t-on vu, je le demande, que les hommes les plus sensibles soient par cela même les plus vigoureux dialecticiens ? Mais alors cette individualité incontestable, qu'est-ce qui l'a fait naître ou fortifiée en lui ?

Rousseau est protestant, et protestant genevois, par-dessus le marché, et c'est pour cela qu'il est si profondément et si incorrigiblement individualiste. Tandis que, suivant les paroles mêmes de Bossuet, « le propre du catholique est de préférer à ses sentiments le sentiment commun de l'église », le protestant, comme on sait, se fait sa foi à lui-même, il est individualiste. Seul parmi les philosophes, Rousseau a osé être religieux ; mais, de plus, la religion qu'il professe, c'est la religion du seul Rousseau. Brunetière s'est souvent amusé à citer le mot plaisant de Madame, mère du Régent : « Chacun se fait son petit religion à part soi»; sans rechercher si ce n'est pas ce qu'a fait parfois Brunetière lui-même, c'est, en tous cas, ce qu'a fait Rousseau. Or, professer ouvertement en pays catholique, malgré les anathèmes de l'église et les réquisitoires du Parlement, la libre foi du Vicaire savoyard; et, en même temps, opposer aux plaisanteries irréligieuses de ses propres amis, et développer dans tous ses livres, ce qu'un jour on a déclaré hautement à table à la stupéfaction générale : « et moi. Messieurs, je crois en Dieu » ; faire tout cela, dis-je, c'est montrer une indépendance d'esprit dont aucun catholique ni aucun philosophe n'est capable à cette époque et c'est ce que pouvait taire seul, en plein xviii^ et en plein Paris, un protestant de Genève.

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Je n'oublie pas que sans doute le Vicaire savoyard sera désapprouvé à Genève ; mais il ne le sera pas d'abord par tout le monde; et, même parmi ceux qui le désapprouveront publiquement par respect humain et par peur du Consistoire, plus d'un sera secrètement pour Rousseau : en tous cas, Rousseau ne faisait, dans sa profession, et c'est l'essentiel, que tirer les conséquences naturelles et logiques, sinon du dogme calviniste, du moins du principe protestant.

Mais il y a plus : la Réforme au xvi^ siècle s'était faite, en grande partie du moins, au nom de la morale et ce que l'inflexible discipline de Calvin implanta dans la cité qu'il avait faite à son image, ce fut, on le sait, un rigorisme intraitable, qui s'adoucira sans doute avec le temps, mais dont les Genevois du xviii^ siècle étaient loin d'avoir libéré leur conscience. Cette préoccupation constante et, pour ainsi dire, cette obsession de la moralité qui distingue si profondément un écrivain genevois quelconque, un Charles Bonnet, par exemple, des écrivains français de la même époque, nous la retrouverons chez Rousseau; et c'est elle déjà, c'est le souvenir, ineffaçable en lui, malgré tant d'erreurs et de souillures, de l'austérité ou, si l'on veut, de la pédanterie calviniste, qui lui a dicté les censures morales de son premier Discours et son hymne final à la vertu. Tout Genevois eût signé ces lignes :« On ne demande plus d'un homme s'il a de la probité, mais s'il a des talents ; ni, d'un livre, s'il est utile, mais s'il est bien écrit. Les récompenses sont prodiguées au bel esprit et la vertu reste sans honneur. » Le mot de vertu, suivant le calcul qu'en a fait M. Ritter, revient quarante-trois fois dans ce Discours.

Et c'est là en même temps (la morale nous ramenant toujours à la pratique, c'est-à-dire à la réalité actuelle), ce qui lui a permis de sortir des vagues généralités auxquelles prêtait trop le programme de Dijon, et, s'inspirant de ce qu'il avait sous les yeux, de tenir à ses contemporains un langage à la fois très net et très inattendu. Paris, en cette année 1749, par la politesse de ses mœurs, comme par les œuvres de ses littérateurs et de ses artistes, était bien vraiment la capitale du monde civilisé et

c'était ce que proclamait l'Europe entière, qui semblait s'y donner rendez-vous pour admirer de plus près ses hommes de lettres et ses femmes d'esprit. Or, à ce moment même, du sein de ce Paris spirituel et mondain, surgit un homme qui, faisant bon marché de toutes ces élégances et de toutes ces œuvres d'art, vient dire brutalement à cette société, si satisfaite d'ellemême, que tout son luxe et ses lettres et ses arts réunis sont moins beaux qu'une belle action, et qu'un grand savant et un grand artiste valent moins qu'un simple honnête homme. A distance, la diatribe vertueuse de Rousseau peut paraître une banalité et un lieu commun ; elle était une piquante nouveauté à l'époque où elle parut, et elle fut même une surprise pour ceux qu'elle attaquait avec le plus de violence, pour ces philosophes, dont elle prétendait ébranler la toute récente royauté. Ne disait-il pas, cet original, qu'il ne suffit pas à un siècle, pour se dire grand, d'être a le siècle des lumières », et que toutes les philosophies du monde n'apprennent pas la vertu, qui est cependant pour l'humanité la seule chose nécessaire ; et cette chose-là, chacun la peut trouver tout seul en interrogeant sa conscience. Et celui qui parlait ainsi, autre nouveauté, ce n'était pas un homme d'église, on ne l'eût pas écouté et son discours n'aurait pas eu d'écho : qui se souciait alors de ce que pouvait dire en chaire le P. Laugier ou le P. Griffet ? on était assis très au large à leurs sermons ! Celui qui parlait de la sorte était un laïque, et ce laïque était l'ami des philosophes : on conviendra que tout cela n'était pas banal. Qu'on lise, par exemple, le passage que voici : « Qu'est-ce donc que la philosophie et que contiennent les écrits des philosophes les plus connus ? quelles sont les leçons de ces amis de la sagesse ? à les entendre, ne les prendrait-on pas pour une troupe de charlatans, criant chacun de son côté sur une place publique : Venez à moi, c'est moi seul qui ne trompe point ? L'un prétend qu'il n'y a point de corps et que tout est représentation ; l'autre, qu'il n'y a d'autre substance que la matière, ni d'autre Dieu que le monde. Celui-ci avance qu'il n'y a ni vertus ni vices, et que le bien et le mal sont des chimères; celui-là, que les hommes sont des loups et peu-

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vent se dévorer en sûreté de conscience. O grands philosophes ! que ne réservez-vous pour vos amis et pour vos enfants ces leçons profitables ? vous en recevriez bientôt le prix et nous ne craindrions pas de trouver dans les nôtres quelqu*un de vos sectateurs. »

Ces lignes-là n'étaient pas les moins habiles, car les salons n'allaient pas manquer d'applaudir et de faire fête à cet allié inattendu qui ne craignait pas de railler ces impertinents philosophes dont on ne pouvait souffrir l'outrecuidance grandissante. En faveur de ses furieuses attaques contre la philosophie, on lui passait toutes ses tirades contre le luxe et la politesse, et on prenait le parti de s'en amuser.

Ainsi ce débutant se posait d'emblée en redresseur et en critique de tout son siècle ; il descendait seul dans l'arène et, ne l'oublions pas, il faisait cela, il s'isolait, en un temps où l'on ne réussissait que par les coteries : l'Académie en était une, et l'Encyclopédie allait bientôt en être une autre. Rousseau jouait donc une grosse partie : il la gagna et son Discours eut, on l'a vu, un succès prodigieux. Je ne voudrais pourtant pas exagérer l'importance ni surfaire l'originalité de ce Discours. Je me doute bien, par exemple, que Rousseau, en l'écrivant, n'en avait pas le moins du monde perdu de vue une certaine opportunité : il pouvait y avoir alors, dans un certain nombre d'esprits, un vague malaise résultant de l'excès même de sociabilité ; mais il ne faudrait pas aller jusqu'à voir là, comme l'a fait Rrunetière, (( un esprit de réaction qui commençait à se faire jour contre le caractère artificiel de la civilisation du siècle. » (1).

Cette « réaction », qui ne se manifestera que bien plus tard, datera en réalité de Rousseau, et elle sera son œuvre. Voici, je crois, ce qu'on peut se figurer : à de certains jours de lassitude, ou d'énervement, on faisait un retour sur soi-même, on se trouvait bien frivole... et l'on courait à la comédie. Maintenant qu'un auteur (comme aurait pu faire un prédicateur en vogue) vînt vous faire honte de votre frivolité, l'on était prêt à l'ap-

(1) Manuel de Littérature française p. 333.

plaudir ; et plus il serait sérieux, amer même dans ses sarcasmes, plus on prendrait goût à sa verte mercuriale (il y aura toujours quelque chose de cela dans l'influence de Rousseau). Un jour M"'^ de Sévigné est lasse des compliments et des louanges, et elle s'écrie : « Il y a du ragoût à pouvoir être assurée qu'on n'a pas eu dessein de vous faire plaisir. » C'est ce ragoût qu'offrit aux esprits blasés le Discours de Dijon. Je ne puis m'empêcher de croire que Ghamfort a pensé à l'auteur de ce Discours, quand il a écrit cette maxime : « Il y a des moments où le monde parait s'apprécier lui-même ce qu'il vaut : j'ai souvent démêlé qu'il estimait ceux qui n'en faisaient aucun cas. »

Le Discours de Rousseau n'a-t-il plus, pour des gens du vingtième siècle, aucune espèce d'intérêt ? Si l'on voulait bien y regarder de près, on trouverait peut-être que la question posée par l'Académie de Dijon est moins sotte qu'on ne l'a dit, et la réponse qu'y fit Rousseau moins insoutenable qu'on ne le pense, abstraction faite, bien entendu, de ses déclamations et de ses sophismes. Par exemple, il est permis encore de se demander, après Rousseau, s'il est bien sûr que la civilisation soit une chose morale : et il est permis de répondre, avec Rousseau, que la civilisation serait une chose immorale, si elle devait éternellement réserver les biens de la terre à quelques privilégiés, soit du rang, soit de la fortune. Et n'est-ce pas justement pour cela que cette même civilisation se heurte de nos jours au socialisme, lequel a naturellement pour premier ancêtre l'auteur du Discours de Dijon. Mais c'est plus particulièrement dans son second Discours que Rousseau s'attaquera à la civilisation comme à la cause profonde des inégalités sociales ; ici, dans ce premier Discours, il l'accuse surtout de corrompre les mœurs et d'abaisser les caractères. (On verra d'ailleurs que le second Discours découle logiquement du premier). Tenonsnous donc à la question même posée par l'Académie de Dijon :

LE DISCOURS SUR LES SCIENCES ET LES ARTS

le rélablissement des sciences et des aiis peut-il, oui ou non, contribuer à épurer les mœurs ? Que le lecteur se rassure : je ne vais pas refaire le Discours de Dijon. Je ne veux, avant de me séparer de ce Discours, que soumettre au lecteur deux ou trois réflexions qui ne lui paraîtront peut-être pas déplacées.

Il y avait, dans la question posée, deux choses distinctes que Rousseau a eu le tort de confondre : la science, ayant pour objet le vrai, et l'art, ayant pour objet le beau, leur influence sur les mœurs ne pourra être la même, quelle que soit d'ailleurs cette influence. C'est ce qu'a très bien vu M"^^ de Staël dans ses Lettres sur les écrits de Rousseau : (( Il ne fallait pas lier les arts aux sciences, car les effets des uns et des autres ne sont pas les mêmes. »

Que dirons-nous donc d'abord de la science? Peut-elle corrompre les mœurs? C'est une pure bêtise de le prétendre, comme a fait Rousseau : il n'y a évidemment aucun rapport entre la botanique, par exemple et l'art de voler son prochain. Dirons-nous, au contraire, que la science contribue à épurer les mœurs? On le dit couramment, mais a-t-on raison de le dire? S'il n'y a pas de rapport entre la science et le vice, comment peut-il y en avoir entre la science et la vertu, puisque le vice et la vertu sont choses de même nature? Bacon était l'homme le plus savant de son siècle et il avait volé l'État. Je crois pourtant que la science a indirectement une influence morale et moralement bonne sur l'évolution de l'humanité. Ces premiers hommes, dont nous parle Rousseau pour nous les vanter sans cesse, ils étaient naturellement très ignorants : ils avaient peur de tout, parce que tout était pour eux inconnu et mystérieux ; ils étaient donc, en face d'une nature hostile et, menaçante, poltrons et lâches. C'est la science qui, peu à peu, a affranchi l'humanité des terreurs folles que lui inspirait le monde environnant; l'homme s'est redressé, a pris confiance en lui-même, il s'est senti plus fort et il est par conséquent devenu plus fier : c'est le chemin vers la dignité et la moralité. L'homme faible est facilement méchant et, pour se défendre, il a recours à la ruse : tous les sauvages sont rusés.

Ce sentiment de la valeur humaine, les diverses sciences, à mesure qu'elles se constituent, l'épurent et le fortifient. Par l'histoire, pour ne prendre que cet exemple, l'homme se rend compte des efforts et des progrès qu'a faits l'humanité à travers les âges, depuis les temps reculés où ses premiers ancêtres vivaient dans les cavernes jusqu'au jour où il a bâti des villes et fondé des États; et par cet enseignement de l'histoire, il acquiert une idée plus haute de l'humanité et il estime plus l'homme et la vie humaine : c'est précisément à cette haute idée que riiomme est sacré pour l'homme qu'était arrivée au xviii« siècle, et ce sera son éternel honneur, cette philosophie française si humaine que Rousseau accable de ses sarcasmes et de son injuste mépris.

Rousseau est ingrat envers les sciences et les lettres : si quelqu'un avait le droit d'en médire, ce n'était assurément pas lui. Les statistiques démontrent que « tout vagabond contient l'étoffe d'un malfaiteur et le devient tôt ou tard » (1). Qu'est-ce donc qui a permis à Rousseau d'échapper aux inéluctables conséquences de son vagabondage? En grande partie, l'étude et la lecture. Quand il était apprenti chez Ducommun, il n'avait à nous raconter que ses vols et ses mensonges ; un beau jour, il loue des livres chez La Tribu et voici ce qu'il constate alors : « Livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais plus que lire, je ne volais plus. » Et quand, plus tard, dans sa retraite studieuse des Gharmettes, il dévorait les auteurs qu'il nous cite, que de pensées élevées entrèrent alors dans son âme! « La lecture agrandit l'âme », disait ce huron de Voltaire auquel ressemble un peu notre Genevois, sauf qu'il n'est pas, lui, un « ingénu ». Mais qu'on l'écoute encore lui-même. Il est sur la route de Montpellier : il a promis à M"'^ de Larnage de l'aller voir au bourg Saint-Andéol ; mais il décide tout à coup qu'il n'ira pas et qu'il « ne trompera pas si indignement M"»"^ de Warens. » G'est peu de chose, mais qu'on lise les réflexions qui suivent : « Gette résolution, je l'exécutai courageusement, avec

(1) Macé : Le service de la Sûreté.

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quelques soupirs, mais aussi avec cette satisfaction intérieure que je goûtais, pour la première fois de ma vie, de me dire : Je sais préférer mon devoir à mon plaisir. Voilà la première obligation que j'aie à l'étude : c'était elle qui m'avait appris à réfléchir. »

Que dirons-nous maintenant de lart ? Ici la question n'est pas si simple : l'art peut faire ce que ne fait pas la science ; il peut contribuer à corrompre les mœurs. Et la preuve, Rousseau, ce nous semble, la donne lui-même : « Nos jardins sont ornés de statues et nos galeries de tableaux. Que penseriez-vous que représentent ces chefs-d'œuvre de l'art exposés à l'admiration publique ? les défenseurs de la patrie ? ou ces hommes, plus grands encore, qui l'ont enrichie par leurs vertus ? Non : ce sont des images de tous les égarements du cœur et de la raison, tirées soigneusement de l'ancienne mythologie et présentées de bonne heure à la curiosité de nos enfants, sans doute afin qu'ils aient sous les yeux des modèles de mauvaises actions avant de savoir lire ». Que Rousseau n'a pas calomnié l'art de son siècle, c'est ce que j'ai essayé déjà de démontrer et ce que confirmerait au besoin une page vigoureuse de Brunetière où l'art du dix-huitième siècle est qualifié « d'excitation perpétuelle à la débauche (1). Mais ce verdict de Rousseau contre l'art qui ne craint pas d'être corrupteur de l'enfance, ai-je besoin de faire remarquer que ce n est pas seulement l'art de son temps qui le justifie et que, pour donner raison à Rousseau — et à Brunetière, — il suffit d'un regard jeté en passant sur nos murs et dans nos librairies ? Dieu me garde de déclamer à ce propos sur les pas de mon auteur ; et pourtant qui ne serait de mon avis si je disais, exactement comme disait à ses contemporains l'auteur du Discours de Dijon, que ce n'est pas avec de telles images et avec une telle littérature qu'on forme un peuple de citoyens ?

Mais il est temps de clore ces considérations. Si j'ai parlé un peu longuement du Discours sur les sciences, c'est, on le sent bien, parce qu'il contient en germe la plupart des idées que

(1) Brunetière: L'Art et la Morale.

Rousseau va développer dans ses autres ouvrages. J'en méconnais si peu, du reste, les imperfections et les défauts que c'est par une fine critique (elle n'est pas de moi) que je résumerai l'impression que laisse à un lecteur impartial cette première œuvre marquante de notre auteur. Dans ses Con fessions, Rousse^xu nous dit qu'il connut Fontenelle dès 1741 et le fréquenta jusqu'à sa mort : « Il n'a point cessé de me marquer de l'amitié et de me donner, dans nos tête-à-tête, des conseils dont j'aurais dû mieux profiter ». On ne peut pas dire, en effet, que le fougueux lauréat de Dijon ait été un élève bien docile du prudent Fontenelle; mais il est piquant de trouver, dans une page de celui-ci, une réfutation anticipée du Discours de Dijon. Voici ce qu'a écrit Fontenelle en 1683 : « Les habits cliangent, mais ce n'est pas à dire que la figure des corps change aussi. La politesse ou la grossièreté, la science ou l'ignorance, ce ne sont là que les dehors de l'homme et tout cela change; mais le cœur ne change pas et tout l'homme est dans le cœur. On est ignorant dans un siècle, mais la mode d'être savant peut venir ; on est intéressé, mais la mode d'être désintéressé ne viendra jamais ». (1). Il me semble que, de tous les contradicteurs de Rousseau que nous avons fait parler, aucun ne l'a réfuté avec autant de finesse et en si peu de mots.

(1) Dialogue des Morts: Socrate et Montaigne.

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