CHAPITRE VIII
LA « RÉFORME )) DE ROUSSEAU
Rousseau a obtenu ce qu'il souhaitait si ardemment depuis des années : il est connu, il est célèbre et il n'a qu'à se laisser taire pour être partout recherché et caressé ; c'est le moment qu'il choisit pour fermer sa porle et pour adopter un costume et un genre de vie qui doivent le mettre à l'abri des invitations et des curiosités. D'où vient cette bizarrerie qui surprend et déconcerte ses meilleurs amis ? mais disons d'abord en quoi consistait ce qu'il a appelé sa « réforme personnelle ».
Il commence par modifier son costume : plus de dorure à ses habits et plus de bas blancs; il prend une perruque ronde et pose l'épée ; il se défait même de sa montre. Francueil, devenu receveur des finances, l'avait nommé son caissier; il lui envoie sa démission et se fait copiste de musique ; de cette façon, il est son maître, et son nouveau métier lui donne du pain au jour le jour. Désormais, indépendant par état, il pourra l'être dans ses façons de penser et de dire; il ne relève plus que de luimême et de sa conscience, qu'il veut affranchir, elle aussi, de tous les préjugés et sottes maximes du monde. Il ne fera désormais que ce qui lui paraîtra « bon et raisonnable en soi », et non ce qui passera pour bon aux yeux du monde; c'est ce qu'il appelle « briser les fers de l'opinion ».
Bibliographie : Confessions, P. II, L. VIII. — Marmontel : Mémoires. — Schérer : Grimm^ 1887.
Que peut lui faire, en effet, l'opinion publique, puisqu'il a renoncé à « tout projet de fortune et d'avancement et qu'il ne veut plus vivre que dans l'indépendance et la pauvreté » ? Ainsi, au lendemain de son succès, il renonce aux avantages que lui assui'ait ce succès ; il se plonge volontairement dans la médiocrité et l'obscurité; il n'est plus même homme de lettres, il a un métier manuel : il est simple copiste de musique. Ses amis, comme Diderot, n'y comprirent rien et ses protecteurs, comme Francueil, crurent qu'il était (( fou ». Et nous-mêmes, que penserons-nous de sa conduite, si nous voulons la juger avec équité?
AA^ant tout, disons-nous bien que nous n'avons pas affaire ici à une de ces natures simples qui, en présence de deux partis à prendre, choisissent ce qui paraît le meilleur à leur jugement et à leur froide raison ; Rousseau est autrement compliqué. Pour ne pas nous perdre nous-mêmes dans les replis et les arrièrepensées de cette nature, pétrie de contradictions, nous pouvons ramener à deux les ressorts qui d'ordinaire le font agir: une sensibilité excessive, un jugement très fin et très avisé. Parfois, son jugement contredit, après coup, les emportements de sa sensibilité ; et, de là, ses variations, ses tardifs repentirs, ses volte-face, en un mot, qui étonnent et déroutent ceux qui vivent dans son intimité. Mais, parfois aussi, et c'est ici le cas, son jugement est secrètement d'accord avec les plus brusques et les plus singulières impulsions de sa sensibilité ; et alors, grâce à cet accord tout intime, Rousseau garde, dans sa conduite, une fixité et une constance relatives ; il devait rester fidèle, en effet, ou à peu près (ce qui est beaucoup pour lui), au plan de conduite qu'il venait de se tracer.
Voyons donc pour quels motifs il avait adopté ce plan : tout d'abord, c'est le succès même de son Discours qui semble l'y avoir acheminé. Ce succès lui fit, pour ainsi dire, croire à son paradoxe plus qu'il n'y croyait sans doute en le développant ; l'approbation de l'Académie de Dijon et les applaudissements du public semblaient donner raison à sa thèse: allait-il donner tort à l'Académie et au public? il ne se dit pas que, pour la
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plupart des gens, son Discours n'était qu'un jeu d'esprit et une simple gageure brillamment soutenue ; Diderot, lui, n'y voyait qu'un joli thème à développer, qu'une de ces boutades ou de ces feux d'artifice dont sa verve était coutumière et qui ne tiraient pas à conséquence ; mais Rousseau n'était pas Diderot.
Il se distinguait de Diderot, comme aussi de ces poètes mondains qu'il avait pris à partie dans son Discours, par quelque chose de plus sérieux dans les convictions, de plus grave dans là pensée, qu'il tenait, je l'ai dit, de son origine genevoise et de sa qualité de protestant : il ne savait pas, comme eux, badiner et faire de l'esprit à propos des questions les plus hautes ; et, en conséquence, il se figurait sincèrement que le public allait lui demander compte de ses opinions. Il crut qu'on allait le prendre au sérieux, comme il s'y prenait lui-même, surtout depuis son premier succès, et qu'on allait enfin lui demander d'être rhomme de son Discours. Je remarque que dans sa Préface de Narcisse il écrit ceci : « Dès qu'un homme parle sérieusement, on doit penser qu'il croit ce qu'il dit, à moins que ses actions ne le démentent. » Et dans sa « Lettre sur une nouvelle réfutation de son discours par un Académicien de Dijon », il avait déjà écrit : « L'auteur est si occupé de ses terres qu'il me parle de la mienne. Une terre à moi I la terre de Jean-Jacques ! En vérité, je lui conseille de me calomnier plus adroitement... Et (en note) si l'auteur essayait de me prouver que ce n'est point un crime d'avoir une terre, je lui répondrais : il se peut que ce n'en soit pas un pour d'autres, mais c'en serait un pour moi. » On voit par là combien était vive sa préoccupation de mettre sa conduite d'accord avec ses écrits.
Or, plus il avait été outré dans ses critiques de la société et violent dans ses diatribes contre le luxe et la politesse du siècle, plus aussi allait éclater le contraste qui existait à ce moment entre sa doctrine et sa vie ; et la malignité du public, pensait-il, ne manquerait pas de s'en égayer à ses dépens : c'est ce que ne pouvait accepter son immense amour-propre et c'est pourquoi il résolut de conformer sa conduite à ses maximes et de vivre
désormais comme devait le faire l'auteur d'un tel Discours : c'est à-dire en paysan du Danube. De là cette réforme, que rien ne faisait prévoir à ses amis et qui leur parut être un coup de tête ; et, chose très curieuse, c'en était un, en effet, du moins dans le sens que voici : Rousseau, nature éminemment sensible, et de peu de volonté, s'était décidé, comme font tous les êtres faibles, brusquement, et même dans l'exaltalion de la fièvre. Il venait d'avoir une recrudescence de ce mal dont il ne devait plus guérir, et, dans le délire, il avait trouvé ce surcroît de force ou, tout au moins, d'exaltation, dont il avait besoin pour prendre une résolution aussi grave : mais cette résolution, il n'avait pas perdu la tête au point de la former contraire à ses véritables intérêts. Il renonçait au monde : mais il savait qu'il n'y pouvait briller et son renoncement était d'accord avec sa vanité. Il en convient d'ailleurs très franchement lui-même dans ses Confessions : « Jeté malgré moi dans le monde sans en avoir le ton, sans être en état de le prendre et de m'y assujettir, je m'avisai d'en prendre un à moi qui m'en dispensât. Ma sotte et maussade timidité, que je ne pouvais vaincre, ayant pour principe la crainte de manquer aux bienséances, je pris, pour m'enhardir, le parti de les fouler aux pieds. »
Il voulait donc vivre retiré dans son nouveau logement de la rue de Grenelle, logement plus que modeste qu'il venait de meubler grâce, il le dit lui-même, « aux secours qu'il devait à M*"^ Dupin. » Et surtout il vivait, dans cet humble logis, avec quelqu'un qu'il n'était pas très fier de présenter aux grandes dames qui était si curieuses de le voir, car ce quelqu'un était une simple et assez peu intéressante ravaudeuse : et de cette nouvelle raison de cacher sa vie il ne nous dit rien dans ses Confessions, mais ce ne fut pas, sans doute, une des moins décisives. Voilà, pour expliquer son nouvel et subit héroïsme moral, bien des motifs qui n'ont rien d'héroïque, s'ils sont très humains ; il en est, je crois, de plus relevés et qui lui font plus d'honneur.
Le succès de son Discours lui avait donné, dit-il, « la première
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assurance véritable de son talent » : or ce talent, il le savait bien, n'avait pas, dans ce premier essai, donné toute sa mesure; il se sentait en fond et savait qu'il pouvait faire mieux ; comme il se connaissait très bien, il comprenait que son talent était fait, d'une part, de méditation solitaire, et, d'autre part, d'enthousiasme et de passion, toutes choses qui n'ont pas cours dans la vie mondaine; renoncer à cette vie et à toutes les frivoles obligations qu'elle entraîne, c'était donc se ressaisir dans la solitude, s'armer pour de nouveaux combats, se forlifier en un mot pour donner un libre essor à tout son génie.
Et enfin, je le crois du moins, Rousseau éprouvait le besoin de mettre un peu d'ordre et d'unité, un peu plus d'harmonie, pour ainsi dire, dans sa vie, si dispersée et si désordonnée jusque là. Il se souvenait, ce sont des choses qu'on n'oublie pas, de l'intérieur très bourgeois et très doux où il avait passé son enfance et il voulait, après tant d'aventures et de courses vagabondes, après tant de nuits passées sur les grands chemins et à la belle étoile, après tant de jours vécus et souvent gaspillés dans des maisons qui n'étaient pas la sienne, il voulait, dis-je, avoir enfin un foyer, un véritable intérieur, très humble à la fois et très propre, car il était resté et il restera, à travers ses pérégrinations incessantes, un bourgeois de Genève. Ce foyer, je le sais, manquera de bien des choses ; et on ne peut pas dire que Rousseau, après son départ de la maison paternelle, ait jamais vécu de la vraie vie de famille ; c'était pourtant quelque chose de mieux, de plus stable, et de plus indépendant surtout, que la domesticité où il avait vécu pendant si longtemps. Vivant de son métier, il cessait d'être, comme tant de littérateurs d'alors, le parasite ou l'obligé des grands seigneurs qui les admettaient à leur table et se les attachaient par des cadeaux ou des pensions. Cette indépendance, il la défendra, sans doute, avec une humeur farouche et une susceptibilité souvent fort ridicule; et pourtant elle allait lui permettre, cette vie nouvelle et plus libre, de dire toute sa pensée sans ménagement ni respect humain, puisqu'il ne devait plus rien à personne ; et tout cela mettait plus de sérieux et, il me semble
aussi, un peu de noblesse dans sa vie. De celte façon, il s'obligeait lui-même à être de plus en plus l'homme de ses principes, qui étaient que la vertu vaut mieux que tout; il s'engageait à être le représentant, au milieu de cette société uniforme et légère, des idées sérieuses et personnelles, et cela le conduisait à devenir plus personnel lui-même et plus épris de vertu.
La vertu, l'héroïsme même, il avait appris à les admirer dès sa plus tendre enfance; il s'était enthousiasmé pour les héros de Plutarque et cette exaltation, à ce premier âge, lui avait été salutaire., les impressions premières étant ineffaçables. Ne parle-t-il pas, dans ses Confessions, de ce « premier levain d'héroïsme et de vertu que son père et sa patrie et Plutarque lui avaient mis au cœur dès sa première enfance ? » Il avait connu à Genève ce qu'était la vie et les sentiments d'un citoyen; puis les leçons religieuses, et, mieux que les leçons, les exemples puisés dans l'intérieur lionnête du pasteur Lambercier avaient déposé dans son âme d'enfant des semences de probité, qui n'avaient pas porté jusque-là de bien beaux fruits et nous savons pourquoi ; mais ces semences n'avaient pas été complètement étouffées. «Né, dit-il (troisième Prome/îarfe), dans une famille où régnaient les mœurs de la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu, dès ma plus tendre enfance, des principes, des maximes, qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné ».
Il lui restait, en somme, de son éducation première, et aussi des lectures sérieuses qu'il avait faites dans sa studieuse retraite des Charmettes, des souvenirs qui l'aidaient maintenant à remonter vers la lumière, qui allaient le soutenir à travers ses défaillances et ses rechutes et ses fautes, hélas! sans cesse renouvelées ; car sa réforme, est- il besoin de le dire ? est loin d'être radicale et complète. Tenons-lui compte, tout au moins, de cet effort vers le mieux et, pour être tout à fait jusie envers lui, n'oublions pas d'où il est parti et quelles sociétés avilissantes il a traversées : à courir les grandes routes, comme il a fait, et à vivre tantôt au milieu des valets, tantôt chez une aventurière qui lui avait donné de si singulières leçons, il aurait pu
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être, et il aurait été excusable de n'être que cela : un simple vaurien.
Voici quel fut le premier résultat de sa réforme et de sa réclusion : quand on sut qu'il se cachait, on fut d'autant plus curieux de le voir. Déjà, de soutenir les paradoxes de son Discours cela avait paru une singularité ; mais voici que ce n'était plus seulement les opinions de l'auteur, c'était sa vie même qui était paradoxale. Quel original et comme il devait être drôle! et, de toutes parts, pleuvent chez lui les invitations à dîner, « les cadeaux, grands et petits )>; pour satisfaire le public, il aurait fallu, dit-il, me montrer comme Polichinelle, à tant par personne. Certains biographes en concluent que tout cela, celle belle réforme, n'était que comédie; il refusait sa porte, mais c'est parce qu'il savait bien qu'on viendrait la forcer et qu'on le rechercherait d'autant plus qu'il se déroberait : ainsi font les femmes coquettes et les faux modestes. Cette recrudescence de popularité, due précisément à son changement de vie, n'était pas» en effet, pour surprendre Rousseau et je suis même sûr qu'il en fut très flatté : je ne crois pas pour cela au plan machiavélique qu'on lui prête et ma raison, c'est que cette nouvelle manière de vivre, il la garda et que, par exemple, il resta fidèle à ses maximes dans une circonstance fort importante de sa vie, où son intérêt immédiat était d'y être infidèle; cette circonstance, c'est la représentation du Devin du village.
Rousseau, on le sait, à travers ses essais littéraires, n'avait jamais cessé de s'occuper de musique. Après son premier Discours, il avait fait un séjour d'une semaine ou deux chez un de ses parents, Mussard, un ancien joaillier retiré à Passy : il y avait esquissé un opéra qu'il termina à Paris et qu'il intitula le Devin du village. L'opéra fini, il s'agissait de le faire représenter : Duclos, qui était bien en Cour et qui était devenu l'ami de Rousseau, s'employa pour faire admettre la pièce qui, après mainte négociation, fut enfin jouée à Fontainebleau en octobre 1752 (le l^"" mars 1753 elle devait être donnée à l'Opéra). La pièce alla aux nues : Rousseau, dans sa loge, qui faisait face à la loge royale, où étaient le roi et M"^^ de Pompadour, put « savourer »
son triomphe ; il nous en a fait un récit qui est très connu (Confessions, P. II, 1. VIII). Il entendait autour de lui « un chuchotement de femmes qui lui semblaient belles comme des anges et qui s'entredisaient à demi-voix : Gela est charmant, cela est ravissant ; il n'y a pas un son là qui ne parte du cœur. » Je m'excuse de ne pouvoir apprécier les talents musicaux de Rousseau : heureusement Rousseau musicien n'intéresse pas directement l'historien littéraire et peut être étudié à part, comme il l'a été, en effet, et copieusement, dans le savant ouvrage de M. Jansen (1). Il me semble que Sayous nous fait bien comprendre, dans les lignes suivantes, ce qui fit le succès de la pièce de Rousseau : « Il n'y a pas si loin qu'il semble du Discours couronné par l'Académie de Dijon au Devin du village, venu peu après. On se prit d'enthousiasme pour les amours naïves de ces bonnes petites gens, comme on l'avait fait pour la prosopopée de Fabricius. On trouvait un parfum de Suisse dans cette pastorale d'un goût tout neuf. La musique elle-même, malgré la prédilection déclarée de Rousseau pour la musique italienne, n'a, du goût italien, que la simplicité de l'harmonie et la première place donnée à la mélodie; les thèmes du Devin font penser bien plus aux chansonnettes de la tante Suzon qu'aux airs des maîtres d'Italie. Le tour en est suranné et le style vieillot, et ils n'auraient pas eu tant de succès, sans la chaleur qui s'y fait sentir et les endroits touchants qui, par endroits, les relèvent » (2). Le succès du Devin devait être aussi vif à Paris qu'à Fontainebleau et il fut durable ; j'en donnerai pour preuve ce mot de Chamfort, dit longtemps après la première représentation : « On disait de J.-J. Rousseau: C'est un hibou. — Oui, dit quelqu'un, mais c'est celui de Minerve; et, quand je sors du Devin du village, j'ajouterai : déniché par les Grâces » (3).
Le lendemain de la représentation à Fontainebleau, Jélyotte écrivait à l'auteur que le Roi était enchanté de sa pièce: « Toute
(1) Albert Jansen : Rousseau als Musiker, Berlin, Reimer, 1884.
(2) A. Sayous : Le dix-huitième siècle à VÉtranger, Paris, Didier, 1871, t. II,
Œuvres complètes de Chamfort, 1812, II, 140.
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la journée, Sa Majesté n'a cessé de chanter, avec la voix la plus fausse de son royaume :
J'ai perdu mon serviteur.
J'ai perdu tout mon bonheur. »
Le même soir le duc d' Au mont tait dire à Rousseau de se trouver au château de Fontainebleau le lendemain sur les onze heures et qu'il le présenterait au roi ; M. de Cury, qui lui fait ce message, ajoute qu'on croyait qu'il s'agissait d'une pension et que le roi voulait la lui annoncer lui-même.
Que va faire Rousseau ? pauvre et avide de gloire, il va sans doute courir au rendez-vous : il allait être complimenté par le roi devant toute la cour et recevoir un subside dont il avait grand besoin. Il n'alla pas à Fontainebleau. La nuit qui suivît son brillant succès, au lieu de le bercer de rêves de gloire et de fortune, fut pour lui « une nuit d'angoisse et de perplexité. » Avec soh ardente imagination, il se voj^ait devant le roi et se représentait toute la scène qui allait se passer, une scène dont il pourrait être le héros, s'il avait l'aplomb et la présence d'esprit nécessaires, mais qui tournerait à sa confusion, il le sentait d'avance et en frissonnait, s'il se montrait, à son ordinaire, gauche et embarrassé. Bien sûr, il lui échapperait quelque sottise, une de ces «balourdises » dont il était coutumier: car le moyen, pour le timide qu'il est, de paraître à son avantage, d'être à la hauteur des circonstances, de trouver enfin et sans hésiter, et en l'accompagnant d'un sourire, un de ces mots justes et profonds qu'on devait attendre d'un homme tel qne lui, de celui qui était maintenant, aux yeux du public, un génie et un sage ? Car, de parler simplement et de remercier tout uniment comme aurait fait n'importe qui, c'est à quoi il ne songeait pas un instant : il n'était pas permis à un Rousseau de remercier en s'inclinant, comme le premier venu : sa vanité eut le dernier mot et il retourna à Paris.
Maintenant sa vanité parla-t-elle seule dans cette nuit qu'il nous représente, et nous pouvons l'en croire, comme si tragique pour lui ? Un autre sentiment, il nous l'affirme, contribua à lui
faire prendre la décision qui élait si contraire à sès intérêts : s'il acceptait cette pension qu'on lui offrait, c'était (( un joug » qu'il acceptait avec elle ; comment désormais oserait-il parler d'indépendance et de désintéressement? On reconnaît là, dans toutes ces raisons si différentes qu'il se donne, — sans parler de sa maladie qu'il faut bien nommer ici, une rétention d'urine, — les hésitations d'un caractère faible, qui flotte d'une résolution à l'autre, et cherche de tous côtés, pour se décider, des raisonis ou des prétextes. Enfin, et pour en finir, le fâit est là : il renonça à la pension et ce renoncement était pour lui, dans sa situation précaire, d'une telle conséquence, que nous pouvons bien admettre avec lui que, parmi tous les motifs qui pesèrent sur sa déter" mination, il y eut aussi un motif honorable ; et c'était de ne pas se démentir, d'agir conformément à son nouveau mode de vie, de rester, comme il le dit lui-même, « conséquent avec ses principes. »
Ses amis ne voulurent voir dans sa conduite à Fontainebleau que mensonge et vanité; mais il convient, je crois, pour rendre pleinement justice à Rousseau, de comparer son attitude en cette circonstance et le nouveau genre de vie qu'il venait d'adopter avec la manière de vivre des gens de lettres, qui n'ont cessé, depuis lors, de le persifler. Voici d'abord celui que j'appellerai, sans le calomnier, l'écornifleur Marmontel : il est logé et nourri chez La Popelinière un assez long temps; il est vrai qu'il va souvent dîner chez l'ambassadeur d'Autriche, Kaunitz, qui « l'a pris en amitié ». Il apprend un jour que l'Ambassadeur d'Angleterre, lord Albermale, a pour maîtresse Lolotte : «Je m'en fit une amie ; c'était un moyen sûr de me faire un ami de lord Albermale. » Je ne parle pas de ses flatteries à la Pompadour, ni de ses visites à l'abbé Terray, et à M'"^ Merlin «protégée » par Maupeou, pour obtenir la faveur, lui, pourtant l'ami des Encyclopédistes, de dédier son Bélisaire à Sa Majesté! Quant à Diderot, qui vante sur tous les tons la fierté de son caractère, il a placé au centre de sa bibliothèque, de cette bibliothèque que lui a achetée Catherine pour lui en laisser la jouissance, le buste de l'impératrice de toutes les Russies ; et « c'est là que le père, la mère et l'enfant
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vont, de temps en temps, faire leur prière du matin » Qu'on relise, dans ses œuvres, les hymnes qu'il entonne en l'honneur de Catherine le grand, de cette Catherine sur qui pesaient les plus graves soupçons d'assassinat : mais Diderot avait reçu de son idole la somme assez rondelette de 60.000 livres et c'est pourquoi il voit en elle « l'image fidèle de la divinité.»
Que dirai-je de Grimm? — et je ne parle ici que de ceux qui ont raillé sur tous les tons l'homme qui, pour avoir son gagnepain, c'est-à-dire, son indépendance, avait eu cette idée saugrenue, de se faire copiste de musique. — On connaît ce pied plat, c'est Grimm que je veux dire : non content d'être le « plastron » de Frédéric qui met d'ailleurs le comble à ses aménités berlinoises en l'appelant M. de la Grimmalière, il se fait, avec quel bonheur de courber l'échiné ! (v le souffre-douleur » de Catherine, qui l'a nommé colonel russe ! il a déjà obtenu je ne sais combien de titres et de cordons; mais une chose manque à sa félicité et c'est l'étoile polaire de Suède. Malheureusement, il faut être noble pour avoir la polaire; et puis elle coûte cher : qu'à cela ne tienne! il se fera baroniser à Vienne; ce bon landgrave de Hesse fera tous les frais de sa baronnie (soit 4.000 florins) et le voilà, à la fois, étoilé et devenu M. de Grimm, baron du Saint-Empire. C'est Grimm qui se moquera le plus, et le plus amèrement, de Rousseau et de sa « copie » : en vérité le plus ridicule des deux, ce n'est pas Rousseau ; et une « si misérable courlisanerie », c'est le mot de Schérer sur Grimm, ôte à celui-ci le droit de rire, comme il l'a si souvent fait et si cruellement, des pires singularités de Rousseau. Grimm jouissait, sous la Révolution, de 40.000 livres de rentes : les quarante sous par jour du « copiste » Jean-Jacques font, je crois, plus d'honneur à la littérature.
Avant d'aborder le Discours sur VlnégalUé qui est, comme on sait, capital dans l'œuvre de Rousseau, il me faut indiquer rapidement, si je veux, comme on dit, être « complet », quelques menus écrits de Rousseau. Voici d'abord une Oraison funèbre du duc d Orléans que l'abbé D'Arthy avait commandée à Rousseau; c'est un discours insignifiant, où je relève pourtant cette phrase
qui nous montre encore Rousseau sérieusement préoccupé de sa réforme morale : « On ne remarquait point entre ses maximes et sa conduite cette opposition monstrueuse qui déshonore nos mœurs et notre raison. » Rousseau, à cette date, est précisément désireux de faire cesser « l'opposition » qu'il y avait entre « sa conduite » passée et ses « maximes » présentes. Un autre écrit, également de peu d'importance, est un discours académique sur « la vertu la plus nécessaire aux héros » (1751). Cet écrit figure, dans les œuvres de Rousseau, sous le titre de « Discours sur cette question, proposée par l'Académie de Corse. » Il n'y avait pas proprement « d'Académie de Corse » ; le général de Cursay, commandant des troupes françaises en Corse (1748-1751), avait restauré, à Bastia, l'ancienne Académie dite des Vagabondi, et c'est celle-ci qui avait proposé la question traitée par Rousseau. Il n'y a d'ailleurs pas lieu de s'arrêter à ce g barbouillage académique », c'est ainsi que Rousseau qualifia son Discours quand il fut, à son insu, imprimé à Lausanne bien plus tard, en 1768.
Voici un dernier écrit plus curieux : depuis le grand succès du Devin du Villagey Rousseau, devenu presqu'une autorité en musique, crut devoir dire son mot dans la fameuse querelle qui s'éleva alors et passionna tout Paris entre le Coin du Roi et le Coin de la Reine. On a raconté maintes fois cette querelle dont Rousseau, parle d'ailleurs lui-même dans ses Confessions. Voici, pour faire court, comment l'a résumée Schérer dans son livre sur Grimm (p. 52) : « L'opéra, qui se jouait alors à Paris, à l'Académie royale de musique, ne jouissait que d'une faveur de convention. Tout le monde s'ennuyait, bien que personne n'osât en faire l'aveu, de cette déclamation musicale consacrée par l'autorité de Lulli, et que toute la science de Rameau n'était pas parvenue à faire sortir de sa monotonie. Sur ces entrefaites, arrivèrent à Paris les Bouffes ou, comme on disait alors, les Bouffons italiens. C'était une assez pauvre troupe, à laquelle l'Opéra fit la charité de prêter ses planches, mais qui réussit d'ailleurs à merveille. Deux sujets firent tout de suite la fortune de la bande : un chanteur, Manelli et la prima donna, M"«Tonelli, .. La médiocrité de l'ensemble, reconnue par ceux-là même qui les patronnèrent le
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plus chaudement, disparaissait sous le charme d'un art inconnu jusque là. Ils chantaient avec brio et ils chantaient du Pergolèse. » Le parti qui soutenait la musique française, composé surtout, dit Rousseau, des grands, des riches et des femmes, se rassemblait à l'Opéra, sous la loge de la reine ; l'autre parti, qui était pour les Italiens, remplissait tout le reste du parterre et la salle, mais son foyer principal était sous la loge du roi ; d'où vinrent ces noms de coin du roi et coin de la reine. Rousseau et ses amis étaient pour la musique italienne que Grimm exalta, aux dépens de la musique française, dans son Petit prophète de Bômischbroda ; Rousseau écrivit, de son côté, sa Lettre sur la musique française (1753). Le pamphlet de Grimm, qui eut un succès fou, est un pastiche assez plaisant, quoiqu'un peu trop long, de la Bible. La lettre de Rousseau est plus sérieuse ; elle débutait par une impertinence à l'égard de la musique nationale : rappelant l'histoire, contée par Fontenelle, de la dent d'or sur laquelle on discuta si longtemps, sans vérifier le fait luimême; et l'on sait qu'on s'aperçut à la fin que la dent n'était pas d'or ; (( pour éviter un semblable inconvénient, disait Rousseau, avant de parler de l'excellence de notre musique, il serait peutêtre bon de s'assurer de son existence et d'examiner d'abord, non pas si elle est d'or, mais si nous en avons une. » Rousseau raconte que sa lettre souleva contre lui toute la nation, qui se crut offensée dans sa musique ; il prétend même que sa vie fut en danger, car l'orchestre de fOpéra avait fait le projet de l'assassiner. On a vu là l'outrecuidance ordinaire à notre auteur. En réalité, Rousseau n'exagère ni l'importance de sa lettre, ni les dangers qu'elle lui fit courir ; j'en donnerai pour preuves deux témoignages contemporains. Le P. Castel dans LHomme moral opposé à Vhomme physique (p. 51), s'adressant à Rousseau, dit : « sur la musique italienne ou française, vous avez, il y a deux ans, pensé faire une sorte de révolution dans les arts, sinon dans les mœurs. » Et Sénac de Meilhan (dans son livre sur le Gouver^ nement, les mœurs et les conditions en France) écrit : « Ceux qui connaissent la nation, qui l'ont vue s'enflammer pour des musiciens, menacer la vie de Jean-Jacques Rousseau pour une
différence de sentiment en musique... » Rousseau fut, en tous cas, puni de son audace et très injustement, par un mauvais procédé : on lui refusa son droit d'entrée à l'Opéra, bien qu'il eût stipulé, en cédant sa pièce du Deuiiiy qu'il aurait ses entrées à perpétuité. Mais en voilà assez sur cet incident, dont on pourra d'ailleurs trouver les détails dans les Confessions : j'ai hâte d'arriver au Discours sur Vlnégalité.