‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 9 sur 18 · VERS SUR LA FEMME · texte numérisé non relu

VERS SUR LA FEMME

Objet séduisant et funeste, Que j'abhorre et que je déteste, Toi que la nature embellit

Des ornements du corps et des dons de l'esprit ; Qui de l'homme fais un esclave. ..

Toi, dont le front doux et serein Porte le plaisir dans nos fêtes, Toi qui soulèves les tempêtes

RETOUR DE ROUSSEAU A PARIS

Qui tourmentent le genre humain,

Être ou chimère inconcevable,

Abîme de maux et de biens,

Seras-tu donc toujours la source inépuisable

De nos mépris et de nos entretiens ?

Il est trop clair qu'on ne « méprise » pas, quoi qu'il en dise, ce dont on parle avec tant de chaleur et de colère à la fois.

On me pardonnera d'avoir insisté sur ce qui faisait, je crois, de Rousseau, un être singulièrement intéressant pour les femmes; je voulais essayer d'expliquer par là comment il s'est fait que des femmes du monde comme M™*' d'Épinay et môme de très grandes dames, comme la maréchale de Luxembourg, ont eu pour lui une très tendre amitié, dont elles lui donneront parfois des preuves louchantes. Mais, avant de devenir l'hôte de ces dames, Rousseau s'est lié avec une femme d'une toute autre condition, qu'il est temps de présenter au lecteur.

C'est pendant qu'il était en train de composer les Muses Galantes (vers 1744) que Rousseau fit la connaissance de Thérèse Le Vasseur. Fille, à ce que disent les Confessions, d'un ancien olficier de la Monnaie d'Orléans sans forlune, elle avait été engagée pour travailler dans cet humble hôtel Saint- Quentin où Jean-Jacques était retourné à son relour de Venise. Comment se fit la liaison? d'une façon bien honorable pour Rousseau, si nous en croyons les Confessions : Thérèse était timide ; on la taquina à table, Rousseau prit sa défense ; « il devint, dit-il, hautement son champion. » Il la protégea donc — et lui fit un enfant. Il est très facile d'imaginer comment Rousseau devint l'amant de Thérèse. Il avait, nous le savons, un tempérament de feu, mais il était très gueux à celte époque et c'est même pour cela et non pas (quoi qu'il le dise), pour mieux travailler, qu'il était retourné à son (( vilain hôtel de la rue des Cordiers. » Or justement Thérèse, si j'ose m'exprimer ainsi, pouvait lui faire crédit : elle se suffisait et même elle nourrissait son père et sa mère. Elle avait, de plus, cette douceur du regard et cette simplicilé de manières qui étaient faites pour toucher Jean-Jacques. « Elle crut voir en moi, dit avec aplomb Rousseau, un honnête homme ; elle ne se trompa pas. » J'allais ajouter

qu'alors elle fut vite détrompée ; mais en réalité « le cœur tendre et honnête ^ de Thérèse n'était pas tout à fait neuf, puisque la « naïve » enfant avait déjà commis une faute, fruit, il est vrai, et nous nous y attendions, « de son ignorance et de l'adresse de son séducteur ». Quand elle en fit l'aveu à Rousseau les larmes aux yeux, Rousseau poussa un cri de joie : il avait imaginé à ses résistances et à ses pleurs une toute autre cause ; il croyait que Thérèse ne voulait pas faire courir des risques à la santé de son amant. Trop heureux donc d'avoir mis la main sur une fille (f saine », il s'empressa bien vite et cette impatience est, je crois, le fin mot de l'histoire, de « donner un successeur à maman ».

Seulement, tandis que « maman » l'avait hébergé, il va être obligé d'installer à ses frais Thérèse à l'hôtel du Languedoc, et même de s'y installer avec elle ; car, ce qui n'avait été d'abord qu'un « amusement » pour lui, était devenu bien vite « une habitude » ; plutôt donc que de traverser tout Paris pour aller voir sa maîtresse, il alla loger rue Grenelle Saint-Honoré ; il y fut visité, plus souvent qu'il n'eût souhaité, par a le lieutenant criminel », (c'est la mère Le Vasseur qu'on appelait ainsi à cause de son humeur grondeuse), et par le père Le Vasseur, autre bouche à nourrir. Pour surcroit d'ennui, Rousseau avait une nouvelle crise d'une maladie mal définie et dont nous essaierons plus tard (puisqu'il le faut), de disserter d'après les médecins qui s'en sont occupés. D'ailleurs il se rétablit bien vite de sa crise, et, ayant été volé, le 25 décembre 1751, il fit comme Diogène, lorsqu'il constata qu'il pouvait fort bien se passer, pour bou'e, de son écuelle. Le linge du petit ménage était fort beau : la lingère Thérèse y avait sans doute pourvu; Rousseau, qui songeait à réformer son train de maison, et à le réduire au strict nécessaire, supporta philosophiquement la perte de ses chemises fines et de ses manchettes brodées et trouva que « la douceur delà vie privée et domestique le dédommageait de tout ». Pour parler ainsi, qu'avait-il donc trouvé en Thérèse ?

De rattachement, cela n'est pas douteux, et même l'attachement d'un chien fidèle, puisque Thérèse le suivra sans murmurer dans toutes ses pérégrinations : quelque mal qu'on ait

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dit de Thérèse, il est, je crois, impossible de contester la constance de son affection pour Rousseau. Un autre point, sur lequel les biographes sont bien obligés de s'accorder, puisque c'est le témoignage de Rousseau qui les met d'accord, c'est l'ignorance crasse et la bêtise invraisemblable de Thérèse : Rousseau mit plus d'un mois à lui faire connaître les heures et ne put jamais lui apprendre l'ordre des douze mois de l'année. Une union si disproportionnée a révolté bon nombre d'historiens : je ferai seulement remarquer que, s'il fallait s'indigner contre tous les écrivains qui n'ont pas épousé, voire de la main gauche, des femmes instruites et dignes d'eux, l'historien de la littérature ne pourrait pas décolérer. Brockerhoff estime (I, 260) que Rousseau était, en cette affaire, le meilleur et même le seul juge de ce qui lui convenait le mieux : à la bonne heure î et si, à ce faux ménage Rousseau a trouvé son compte, comme il le prétend dans ses Confessions (nous verrons d'ailleurs que son bonheur ne fut pas, de son propre aveu, sans nuages), c'est tant mieux pour lui et nous admettrons pour le moment, puisqu'il le dit, que « par Thérèse il vécut heureux » ; tout au plus pourrionsnous constater, après ce qu'il nous a dit lui-même de Thérèse, qu'il se contentait de peu, semblable à son ami Duclos à qui il ne fallait, pour le combler, « qu'un peu de fromage et la première venue. » Ainsi encore (pour le comparer à un autre de ses contemporains), Clairault avait pris chez lui une demoiselle, parce que, ainsi s'exprime Morellet, « en homme laborieux, il voulait avoir sous la main les choses dont il avait besoin. » Mais la question n'est pas là, du moins celle qui intéresse l'historien de la littérature. Il importe peu en somme que Rousseau ait eu plus ou moins de satisfaction à vivre avec Thérèse ; mais ce qui importe beaucoup, c'est l'influence que Thérèse a pu avoir sur sa destinée ; et cela importe d'autant plus que Thérèse a été très intimement mêlée à tous les événements de sa vie.

Un mot de Jean-Jacques dans les Confessions suffirait au besoin à nous ouvrir les yeux sur l'importance du rôle qu'a dû jouer Thérèse auprès de lui : « En Suisse, dit-il, en Angleterre, en France, dans les catastrophes où je me trouvais, elle a vu ce

que je ne voyais pas moi-même; elle m'a donné les meilleurs avis à suivre, elle m'a tiré des dangers où je me précipitais aveuglément ». On voit ce que fut Thérèse pour Rousseau et l'intérêt qu'il y a pour nous à connaître son caractère : mais ici commencent les difïicullés.

Nous ne pouvons, cela va de soi, nous en tenir absolument à ce que nous dit d'elle son amant ; et, d'autre part, ceux qui nous ont parlé d'elle pour l'avoir connue sont, la plupart, des juges trop prévenus contre elle, comme Diderot, Grimm et M'"^ d'Epinay. Quant aux biographes de Rousseau, ils ont à peu près unanimement accablé Thérèse de leur mépris, mais ils ne se sont pas inquiétés de nous démontrer par des faits pourquoi Thérèse leur semblait si méprisable. Senebier déjà, dans son Histoire littéraire de Genève (1786, t. m, 270) écrivait ceci : « Rien ne contribua davantage à troubler la tranquillité de Rousseau que l'empire de Thérèse Le Vasseur sur son esprit. . Comme si elle eût été jalouse de Rousseau, elle repoussait tous ceux qui pouvaient lui plaire ; et lorsque Rousseau ne les écartait pas, elle les empêcliait de revenir par des refus constants et invincibles. Plusieurs amis de Rousseau ont eu, à ce qu'ils m'ont dit, la démonstration de ce procédé ; ainsi ceux qui n'ont pas pénétré ce mystère ont attribué mal à propos à Rousseau les bizarreries de sa femme ». Senebier ne nomme pas « ces amis » de Rousseau ; et quels amis a donc eus Rousseau, qui ne soient devenus ses ennemis et leur témoignage est-il donc recevable ? Musset-Pathay (ii, 198), à son tour, écrit : « Nous sommes persuadé que Rousseau dut à Thérèse la plus grande partie de ses malheurs..., son liumeur cliagrine... » Mais Musset-Pathay ne prouve pas qu'il ait raison d'être persuadé de toutes ces choses. Les biographes, qui sont venus après ces deux auteurs, n'ont guère fait que répéter, sous d'autres formes, des accusations ou même des malédictions sans preuves à l'appui.

Le dernier et le mieux informé des Rousseauistes, M. Ritter, a protesté récemment contre des jugements si sévères et si peu motivés (Revue des Deux- Mondes, septembre 1897). Mais son plaidoyer en faveur de Thérèse ne nous parait pas convaincant.

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Que Thérèse, en effet, comme le dit M. Ritler, se soit « acquittée à merveille de son double emploi de femme de chambre et de cuisinière » ; que, par exemple, la femme de chambre ait tenu très proprement la maison de Rousseau, comme l'atteste, en effet, Bernardin de Saint-Pierre ; et que la cuisinière comme nous le raconte aves enthousiasme d'Escherny, ait servi aux invités de Rousseau « de succulents légumes et des gigots de mouton parfaitement rôtis », cela m'intéresse aussi peu que si l'on m'assurait que Thérèse, en sa qualité de lingère , devait très bien raccommoder les chaussettes de Jean-Jacques ; car tout cela ne m'apprend pas ce que je voudrais savoir : le rôle de Thérèse dans la vie de Rousseau. Ce rôle, M. Ritter n'y croit pas : « On accuse Thérèse, dit-il, d'avoir sourdement aigri Rousseau, de lui avoir monté la tête et de l'avoir brouillé avec celui-ci ou avec celle-là ; vagues reproches qui s'évanouissent ou se dissipent presqLienl'ièremeni, quand on étudie de près chacun des épisodes de la vie de Rousseau. » C'est bien ce que je compte faire, conformément à la méthode suivie jusqu'ici ; et c'est pourquoi notre jugement sur Thérèse se formera à mesure que nous la verrons à l'œuvre, et peut-être alors serons-nous conduits à la juger tout autrement que M. Ritter qui, pareil à l'auteur des Confessions, s'est fait si galamment son « champion ».

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