CHAPITRE IX
LE DISCOURS SUR L INÉGALITÉ
L'Académie de Dijon venait de mettre au concours, en 1753, une nouvelle question : rechercher l'origine de l'inégalité parmi les hommes. Rousseau résolut de concourir. Pour méditer plus à l'aise sur ce grand sujet et travailler dans le milieu qui pouvait, pensait-il, l'inspirer le mieux, il se fixa pour une semaine à Saint- Germain : « Tout le jour enfoncé dans la forêt, j'y cherchais, j'y trouvais l'image des premiers temps dont je traçais fièrement l'histoire; je faisais main basse sur les petits mensonges des hommes; mon âme s'élevait auprès cje la Divinité.» De ces méditations sortit le Discours sur l'Inégalité. Rousseau n'eut pas le prix; mais il eut mieux qu'une couronne académique; il agita et souleva l'opinion publique et désormais, par ce Discours, il avait donné sa mesure : il était l'homme le plus éloquent de son siècle. De plus, il avait trouvé le principe qui va le guider désormais dans ses recherches, car ce Discours est la clef de l'œuvre tout entière de Rousseau. Grimm a dit avec raison : « Ce Discours est peut-être, de tous les ouvrages de cet homme célèbre, le plus original et le plus important. Il contient les germes de tout ce qu'il a écrit depuis ». (Correspond, litlér., X, 313). Il convient donc d'étudier avec la plus grande attention ce second Discours
Bibliographie : Le Discours sur l'inégalité. Confessions, P. II, L. VIII. — Lucrèce : De natura rerum, livre V. — Buffoii : Histoire naturelle. Epoques de la nature. — Du Tertre : Histoire générale des Antilles, 1667, 4 vol. — P. Kolbe ; Description du cap de Bonne-Espérance. .. , 1743. — Histoire générale des Voyages, t. m, 1141 . — Lettre au sujet du Discours de Rousseau sur Vorig. de Vinég., par Philopolis (Ch. Bônnct), 1755. — Rousseau : Lettre à M. Philopolis t--^ Émile Faguet : Le Socialisme en 1901,
de Rousseau. Pour cela, j'essaierai d*abord d'en expliquer la genèse, puis de Vanalyser, et enfin d'en faire entrevoir toute la portée.
La Genèse du second Discours
Voyons d'abord, et avant tout, dans quelle situation se trouvait Rousseau, quelles préoccupations et quels sentiments particuliers Vagitaient au moment où il composa son second Discours. En 1753, il habite encore, rue Grenelle-Saint-Honoré, un logis plus que modeste, meublé, nous le savons, grâce « aux secours de M"'^ Dupin ». Il vit là avec l'ancienne lingère de son hôtel, Thérèse Le Vasseur. Y a-t-il des enfants à la maison? il pourrait y en avoir : un est né en 1747, un autre en 1749 et un troisième en 1750; Rousseau les a tous les trois envoyés à l'hôpital et je me le figure aisément, au sortir d'un de ces hôtels somptueux, où il a vu la société la plus choisie, rentrant dans son triste logis pour y entendre peut-être les plaintes, trop légitimes, de Thérèse qui, elle, est restée mère, qui fa été du moins assez, nous le savons par Rousseau, pour s'opposer à cet horrible exode de tous ses enfants. Comment donc Rousseau a-t-il pu agir ainsi? Il mangeait, nous dit-il dans ses Confessions, à une table d'hôte où ces façons commodes de se débarrasser de ses enfants se racontaient comme choses très ordinaires ; s'il a fait comme les autres, c'est la faute de son milieu, c'est-à-dire de la société : la société est donc mauvaise. Et d'ailleurs, que seraient devenus ses entants dans une société qui n'est bonne qu'aux riches? malheur à l'enfant pauvre ! il sera plus sûr, à l'hospice, de ne pas mourir de faim. Rousseau dira dans une note de son Discours sur l'inégalité : « il est clair qu'il faut mettre sur le compte de la société... l'exposition d'une multitude d'enfants, victimes de la misère de leurs parents ». Et deux ans avant ce Discours, le 20 avril 1751, il écrivait à M'"^ de Francueil : a II ne faut pas faire des enfants quand on ne peut pas les nourrir? pardonnez-moi, Madame; la nature veut qu'on en fasse, puisque la terre produit de quoi nourrir tout le monde : mais c'est l'état des riches, c'est
voire état qui vole au mien le pain de mes enfants. . . C'est un malheur dont il faut me plaindre, non un crime à me reprocher ».
Voilà les raisons, ou plutôt les sophismes, dont il se paie et à l'aide desquels il s'efforce de faire taire sa conscience et d'étouffer ses remords : cependant ses remords, j'en suis sûr, le ressaisissent et passenl , transposés, dans son Discours, pour l'envenimer, et pour lui donner je ne sais quel âpre accent de révolte et de haine. Mais entrons plus avant dans son àme : il a fait tout cela, c'est-àdire des crimes contre nature, contre celte nature même qu'il exalte à cette heure ; il se rend compte de toute la gravité de sa faute (il le dira un jour), et cependant il sent aussi, il n'en peut douter aux transports qui l'agitent quand il écrit, il sent en lui l'amour, plus que cela : l'enthousiasme de la vertu. Son enthousiasme est sincère, car il s'attendrit au récit d'une belle action et il n'a pas tout à fait tort quand il affirme que « son talent était moins dans sa plume que dans son cœur et né uniquement d'une façon élevée et fière de penser. » Comment se fait-il donc, qu'avec tous ces bons et nobles sentiments, il ait commis des actions qu'il peut essayer d'expliquer, mais qu'au fond il sait être mauvaises et même abominables? D'où vient celte contradiction étrange entre son cœur et sa conduile? Cest qu'il est né bon et que la société Va corrompu. Voilà la solution de ce poignant problème et voilà aussi, ce que cherchait son âme désemparée et angoissée, voilà sa suprême excuse : c'est la société qui rend l'homme mauvais, car c'est elle qui a introduit Vinégalité parmi les hommes, elle qui a fait des riches et des pauvres, des heureux et des malheureux. Il est, lui, parmi les pauvres, et, de plus, il n'est pas de ces pauvres qui se résignent : se résigner ! il ne le peut pas, parce qu'il y a trop de disproporlion entre son génie et sa pauvreté et que cette disproportion est une iniquité. Et il ne le peut pas encore parce qu'il est un passionné et un vaniteux, et parce que, de toutes les blessures d'amour-propre que lui a faites cette inégalité choquante, entre son mérite et sa fortune, est né en lui un sentiment, que n'ont connu ni Diderot, ni Grimm, ni Voltaire : la haine du riche. Pour exprimer ce sentiment, où plutôt, cette passion mauvaise, il saura trouver, au cours de son
œuvre, des cris de colère et des formules enflammées ; mais déjà, dans le Discours sur l'inégalité, c'est celle haine du puissant et du riche qui, s'ajoutant au remords de ses fautes, va lui dicter ses plus ardentes invectives contre les inégalités sociales.
Nous avons de lui un opuscule inachevé, dont nous ignorons la date exacte, mais qu'on peut placer, je crois, sans crainte de se tromper, entre 1749 et 1756, c'est-à-dire à l'époque à peu près de son second Discours. Or cet opuscule, intitulé Discours sur les richesses, nous éclaire pleinement sur les dispositions d'esprit où il se trouvait quand il écrivit le Discours sur l'inégalité. Deux citations suffirent pour nous édifier : « ils (les riches) osent transformer leurs amis en valets. » Il vient de dire « qu'il est plus commode de donner un liard à un mendiant que de s'intéresser à son infortune », et il ajoute: « j'avoue qu'il est plus commode encore d'être dans un bon carrosse bien roulant qui, pour toute réponse, couvre de boue le visage du pauvre. » Voilà donc les réflexions qui lui venaient à l'esprit quand il songeait à ces richissimes financiers chez lesquels il fréquentait alors. Nous trouverons, lieureusement, autre chose que des souvenirs et des rancunes dans le Discours sur l'inégalité ; mais ce qu'il y aura de personnel et de particulièrement ému, il me semble que nous savons dès maintenant comment nous devrons l'entendre et l'interpréter.
Après avoir rattaché à la vie et aux sentiments personnels de Rousseau le Discours sur l'inégalité, il convient d'indiquer brièvement comment ce Discours peut s'expliquer en partie par V époque même où il fut écrit ; cette époque de notre iiistoire étant connue, il me suffira de la rappeler au lecteur. On voyait alors à Paris, devant la colonnade du Louvre, une foule de petits fripiers qui étalaient en plein vent leurs sordides guenilles, et la splendeur de l'édifice ne faisait que mieux ressortir la misère de ces petites gens. Splendeur et misère, ce contraste-là était en raccourci l'image de la France, et jamais peut-être n'avait plus éclaté à tous les yeux cette inégalité des conditions qui va faire l'objet du Discours de Rousseau.
Déjà Vauban, en 1707, dans son Projet de dime royale, portait
LE DISCOUIIS SUR L'iNÉGALITÉ
le nombre des familles aisées à 10.000 ; on peut, je crois, le porter vers le milieu du siècle, à 15.000 environ sur 22 millions de Français. « La France, dit Sismondi, présentait alors le contraste le plus étrange : la vraie nation, celle qui habitait les provinces, était réduite à un état de souffrance, de pénurie, d'oppression, qu'elle n'avait jamais connu, même dans les siècles de la plus grande barbarie. La France, au contraire, que connaissaient les étrangers, celle qui se montrait à Paris et à Versailles était plus brillante, plus enjouée qu'aux temps du règne de Louis XIV. Dans les campagnes, la taille et les gabelles écrasaient l'agriculture : à Paris, au contraire, d'immenses richesses circulaient parmi les fermiers-généraux et les financiers. »
Or, d'une part, c'étaient précisément, on l'a vu, ces fermiersgénéraux et ces financiers que fréquentait Rousseau à l'époque de son Discours : les La Popelinière, les Dupin, les d'Epinay, dont le train follement dispendieux ruinait des populations entières ; et, d'autre part, ces populations des campagnes si misérables, personne ne les connaissait mieux, n'avait vu de plus près leurs misères que le vagabond Jean-Jacques ; qu'on se rappelle seulement la soirée qu'il passa chez ce paysan qui « cachait son pain à cause de la taille et son vin à cause des aides ; car il serait un homme perdu si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim. Tout ce qu'il me dit à ce sujet, et dont je n'avais pas la moindre idée, me fit une impression qui ne s'effacera jamais. Ce fut là le germe de cette haine inextinguible qui se développa depuis dans mon cœur contre les vexations qu'éprouve le malheureux peuple et contre ses oppresseurs » (Confessions^ 1. 1, ch. IV).
Je sais quelle part il faut faire ici à l'exagération et, si l'on veut, à la déclamation ; et je n'oublie pas davantage que le progrès des idées et des mœurs avait en un sens adouci, et comme atténué, au xviiie siècle, certaines inégalités sociales ; et une des meilleures preuves, je crois, qu'on en pourrait donner, c'est justement l'accueil empressé que les salons de Paris faisaient à de petites gens, tels que Rousseau. Mais, d'une part, ce progrès des idées avait fait les esprits plus indépendants et plus fiers ; et, d'autre .
part, ce progrès des mœurs, en rapprochant, à Paris du moins, les distances, les avait rendues plus sensibles et plus humiliantes, les petites inégalités sociales étant celles précisément dont souffrent le plus les amours-propres. Au moyen âge, la distance était tellement infinie entre un baron et un vilain qu'on n'imaginait même pas un autre ordre de choses et qu'on supposait l'ordre actuel établi de toute éternité. Au xviii^ siècle, les barrières s'étant abaissées, les petits voyaient de trop près les splendeurs des grands pour n'en pas être offusqués et ne s'en pas indigner : c'est cette indignation même qui va éclater et gronder dans le Discours de Rousseau.
Le Discours sur l'inégalité comprend : une Dédicace, dont j'aurai à m'occuper plus loin, car elle est intimement liée à la biographie de Rousseau, une Préface, et des notes écrites postérieurement au Discours et dont je parlerai après le Discours, et enfin le Discours, qui se compose lui-même d'un court préambule et de deux parties distinctes. Dans la première partie, Rousseau fait une histoire, intéressante et curieuse de l'humanité avant la création de la propriété et avant la naissance des sociétés ; dans la deuxième partie, on voit naître, avec la propriété, les premiers gouvernements et, par eux, se multiplier et s'accentuer les inégalités sociales avec tous les malheurs qu'elles traînent à leur suite.
Le vrai texte de la question posée par l'Académie de Dijon (les œuvres de Rousseau ne donnent que le texte tronqué), était le suivant : « Quelle est la source de l'inégalité des conditions parmi les hommes ; si elle est autorisée par la loi naturelle. » On le voit, le texte même de la question posée impliquait, comme étant hors de doute, l'existence de la loi naturelle ; et on demandait aux concurrents de juger les inégalités sociales par rapport à cette loi, demande qui est, à elle seule, un témoignage du progrès des esprits, même en province, au milieu duxviii^ siècle. Les académiciens de Dijon semblaient, par leur question même, provoquer toutes les audaces; pourtant le Discours de Rousseau allait dépasser leur attente ; j'imagine qu'en le lisant les plus avancés d'entre eux reculèrent devant les hardiesses de pensée
LE DISCOURS SUR L*INÉGALITÉ
et les témérités de langage que je vais analyser, et ils durent opiner en séance à peu près comme Rousseau l'a fait dans ses Confessions : « Ce n'est pas pour des pièces de cette étoffe que sont fondés les prix des Académies. » Voyons donc en détail de quelle étofTe est faite cette pièce fameuse.