INTRODUCTION
Il y a, selon Rousseau, deux sortes d'inégalités : les unes, naturelles et résultant des différences corporelles et intellectuelles; les autres, politiques, créées par les privilèges de la richesse et de la puissance. Existe- t-il, entre ces deux espèces d'inégalités, une liaison essentielle ? il est, répond ironiquement Rousseau, inutile de la chercher, si on cherche librement la vérité. Mais, à Vorigine, l'inégalité politique n'a-t-elle pas découlé de l'inégalité naturelle? Rousseau, notons le, ne s'inquiète pas de le rechercher. Au moment où la violence fut remplacée par le droit, c'est-à-dire la nature par la loi, on vit ce prodige que le plus fort se soumettait au plus faible et c'est ce prodige qu'il faut expliquer. Les philosophes, dit Rousseau, pour étudier le fondement des sociétés, ont bien étudié l'état de nature ; mais, erreur initiale, et qui viciait leurs études : ils parlaient de l'homme sauvage et ils peignaient l'homme civil. Et d'ailleurs l'état de nature a-t-il vraiment existé? non, lisez la Bible: Adam est éclairé par Dieu. Commençons donc par écarter les faits. — Rousseau veut dire simplement, on s'est souvent mépris sur sa pensée : les faits nous sont inconnus, sont donc inexistants pour nous. — Conséquemment, il ne s'agira pas ici de vérités historiques, mais de raisonnements hypothétiques ; voici ce qu'il entend par là : l'homme naturel n'a pas réellement vécu, puisque chez le premier homme, et dès le lendemain de la création, les lumières de Dieu se sont ajoutées aux lumières naturelles. Faisons tout de même comme si Dieu n'avait pas parlé à l'homme et comme si la raison ne s'était révélée à l'homme que très tard ; en un mot, supposons l'homme dans les mains de la seule nature; et cet homme naturel voyons, non ce qu'il a fait (il n'a pas existé) ;
mais, à le supposer réel, ce qu'il a dû faire. Comment le savoir? rien de plus simple : il n'y a qu'à lire dans le livre de la Nature. Quel livre? demanderons-nous à Rousseau : nous connaissons des livres écrits par Dieu, ou réputés tels, et ce sont les livres sacrés; nous connaissons des livres écrits par les hommes et ce sont, pour le sujet qui nous occupe, les histoires des peuples ; mais où est le livre de la Nature et aussi qu'est-ce que la Nature? La nature est la nature, tout le monde entend cela au xviii^ siècle, et ce mot magique n'a, paraît-il, pas besoin d'être défini. On ne définit pas, en effet, les Divinités ; or la Nature est une déesse, peut-être cachée (Dea abscondità), mais qui va ici se découvrir à nous, car Rousseau est son prophète; et n'est-ce pas, jugez en, d'un ton prophétique qu'il annonce les révélations qu'il va faire au genre humain, son auditeur . « ô homme, dans quelque contrée que tu sois, écoute : voici ton histoire, telle que j'ai cru la lire, non dans les livres de tes semblables, qui sont menteurs, mais dans la nature qui ne ment jamais. »
Ecartons ce charlatanisme et disons simplement que Rousseau, ayant à traiter un sujet terriblement difficile, a fait exactement ce que feront toujours ceux qui entreprendront d'écrire, c'est-à-dire, faute de documents, d'imaginer les premiers âges de l'humanité. Comme tous les auteurs aventureux de cette pré-histoire, il est allé, et très sagement, du connu à l'inconnu ; il s'est aidé, par exemple, de ce qu'on savait de son temps sur la vie des hommes qu'on suppose le plus près de la nature, à savoir les sauvages ; et, pour connaître ceux-ci, il a bel et bien puisé dans « les livres menteurs de ses semblables », j'entends, des voyageurs qui avaient écrit des récits de leurs voyages chez les peuples non civilisés ; nous verrons comment il s'est servi de leurs ouvrages et comment même il a, ce qui est assez piquant, répété trop crédulement leurs « mensonges ». Il a ensuite, dans l'homme tel qu'il est aujourd'hui, puisé de quoi construire l'homme primitif, en essayant, comme on l'a toujours fait, de démêler ce qui en nous est naturel; et nous ne pouvons, si l'on y réfléchit, entendre par ce mot qu'une seule chose : est, ou nous paraît naturel, ce que nous retrouvons toujours en nous sous tous
LE DISCOURS SUR l'iNÉGALITÉ
les déguisements et à travers les variations infinies des mœurs et des coutumes ; par exemple: l'instinct de conservation, l'égoïsme, la pitié, l'amour maternel. Attribuant alors, avec assez de raison, ces instincts, ou d'autres semblables, aux premiers hommes, il en a déduit leur histoire et cette histoire n'est vraisemblable que pour autant que son inventeur a été perspicace et ingénieux. Enfin, une histoire aussi conjecturale ne peut être intéressante que si elle est écrite par un homme d'imagination et par un poète, un poète seul pouvant se faire vraiment le contemporain des premiers âges de l'humanité. Mais si l'on apporte, dans cette divination des âges anlé-historiques, des idées préconçues et des colères de polémiste, on pourra écrire des pages aussi fausses qu'éloquentes : il y en a de telles dans le Discours de Rousseau ; ce sont celles qui lui ont été dictées par ses rancunes de déclassé ; mais il y en a aussi de très belles et de très originales et ce sont celles que lui a soufflées le poète qui était en lui, ce poète que nous avait fait pressentir le premier Discours et qui va se dégager et se révéler pleinement à nous.