‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 3 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

GENÈVE ET LESPRIT GENEVOIS

« O lac, sur les bords duquel j'ai passé les douces heures de mon enfance ! charmants paysages où j'ai vu pour la première fois le lever du soleil, où j'ai senti les premières émotions du cœur; hélas ! je ne vous verrai plus. Ces clochers, qui s'élèvent au milieu des chênes et des sapins, ces ateliers, ces fabriques, bizarrement épars sur des torrents, ces sources, ces prairies, ces montagnes qui m'ont vu naître, elles ne me verront plus (1) ».

Ainsi Rousseau, au soir de sa vie, évoquait, du fond de sa rue Plâtrière, le souvenir, à la fois triste et doux, de son ingrate et toujours chère Genève : c'est l'image de cette même Genève que j'aimerais évoquera mon tour pour préparer le lecteur à mieux comprendre l'originalité du plus illustre de ses enfants; non que je veuille décrire ce qui fait de Genève une « ville charmante », ainsi l'appelle Claire d'Orbe; ce n'est pas la Genève pittoresque, avec son lac enchanteur, que je voudrais peindre, et comment l'oserais-je d'ailleurs, après Rousseau? mais c'est, si je puis dire, la Genève politique : et morale, que je voudrais brièvement esquisser, parce que c'est de cette Genève là que Rousseau tient quelques-uns des traits les plus saillants de son caractère et même de son génie.

Pour bien faire connaître Genève, il faudrait pouvoir raconter en détail les émouvantes péripéties de son histoire. Mais, même à ne la considérer que dans son ensemble et, si l'on peut dire.

(1) J.-J. Rousseau : Lettre à M. le prince de Belozelski (27 mai 1773).

dans son sens général et philosophique, l'histoire de Genève va nous montrer ces deux nobles choses : comment une petite cité, entourée de puissants ennemis, réussit, à force de vigilance et de courage, à sauver son indépendance politique; et comment cette même cité, par la profondeur et la ténacité de ses convictions religieuses, est devenue l'indestructible foyer d'une foi nouvelle et le refuge assuré de tous ceux que cette nouvelle foi a fait chasser de leur pays.

Et d'abord, l'histoire politique de Genève est comme une longue veillée d'armes ; cette petite cité a contre elle, tour à tour ou tout à la fois, l'Empereur, l'évêque et le comte de Genevois, et, plus tard, le duc de Savoie, qui concentre dans ses mains les droits de l'évêque et du comte : elle tient tête à tous ses ennemis et, en les opposant habilement l'un à l'autre, elle arrive à les annuler l'un par l'autre ; et, finalement, après avoir échappé à plainte embûche et à des coups de main sans nombre, elle réussit à rester une ville libre, maîtresse absolue de ses destinées. Naguère encore, jalouse à bon droit de son glorieux passé, elle célébrait, à la fois par d'originales études dues à la plume de ses plus savants historiens, et par de brillantes fêtes auxquelles prenait part le peuple tout entier, une des plus grandes dates et des plus populaires de son histoire : c'est le 12 décembre 1602, au milieu de la nuit, que les soldats du duc de Savoie, en train d'escalader la ville, furent repoussés et précipités du haut des murs. Genève, en effet, était défendue par des remparts depuis le xvi^ siècle : mais, comme dans les cités antiques, les meilleurs remparts, pour elle, avaient été, de tout temps, les poitrines de ses bons citoyens : voilà pour l'histoire politique.

Son histoire religieuse, à partir du xvi^ siècle, se résume dans un nom: celui de Calvin. Calvin fut, pour cette Sparte moderne, ce que Lycurgue avait été pour la Sparte antique : plus qu'un législateur, un régénérateur. Confondant, comme Licurgue, la morale et la politique, il fit de la vertu d'alors, c'est-à-dire de la piété, le premier devoir du citoyen; et, par la rigueur de ses lois, mais surtout par sa volonté de fer, il dompta la turbulente cité, lui

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donna, chose étrange ! non seulement une physionomie, mais des mœurs nouvelles et la recréa vraiment à son image. Que tout ne soit pas à louer dans son œuvre, c'est ce que la biographie même de Rousseau nous donnera mainte occasion de constater : mais ici encore, comme pour l'histoire politique, si l'on envisage seulement le but atteint, on ne peut qu'admirer l'énergie de la vieille cité qui, renouvelée et comme grandie par le haut idéal moral que lui avait assigné son impérieux dictateur, se dressa fièrement, en face de la Rome des papes, comme la forteresse inexpugnable du protestantisme.

Or cette ville qui, après avoir si bravement défendu sa liberté politique, assurait maintenant à tous les Réformés d'Europe la liberté religieuse, combien comptait-elle donc d'habitants ? 13.000 à peine.

Il est permis de dire, après cela, que Genève n'est pas seulement la très belle ville aux quais magnifiques qu'admirent seule les étrangers, mais qu'elle est encore une des plus vaillantes et des plus nobles cités dont puisse s'enorgueillir la démocratie moderne ; et l'on comprend alors que, d'être Genevois, cela inspire une très légitime fierté.

Mais la fierté confine à l'orgueil : les fils de Calvin se sont-ils gardés de ce travers ? nous abordons ici la psychologie du caractère genevois. Les luttes journalières où, sans cesse, pour défendre sa liberté, on expose sa vie, trempent le caractère et font le vrai citoyen : mais ce citoyen, elles fexaltent en même temps et, lui donnant une très haute idée de sa valeur personnelle, elles l'inclinent à l'orgueil. Le Genevois est foncièrement orgueilleux.

Il n'est pas vaniteux : le vaniteux, comme le Français, recherche les honneurs ; il les étale et il s'en vante, comme aussi de ses hautes relations sociales, et il semble avouer, par ses vanteries même, que ces distinctions le rehaussent à ses propres yeux, qu'il s'en trouve honoré ; vous ne croiriez pas peut-être, s'il ne vous le disait, qu'il ait mérité tant d'honneurs et de si illustres amitiés : c'est pourtant vrai, et il fait en sorte que vous en soj^ez informé : il y a une réelle humilité au

fond de sa vanité. Tout autre est l'orgueilleux : les distinctions et les récompenses honorifiques, il les dédaigne, il n'en a pas besoin, lui, pour oser s'estimer tout son prix ; il ne se vante pas, mais son ton de voix, son attitude, son silence même, son silence surtout en de certaines occasions, vous font savoir de reste qu'il sait tout ce qu'il vaut ; tel est l'orgueilleux et tel est bien un peu le Genevois, s'il est vrai qu'il croie avoir un double motif d'être content de lui : n'est-il pas d'abord (( citoyen de Genève » et ces mots-là n'ont-ils pas pour lui un aussi beau son que le titre fameux : civis romamis sum ? N'est-il pas ensuite protestant et ne sait-on pas (un proverbe local l'affirme), qu'il faut au moins trois juifs pour faire un protestant de Genève ? Rousseau lui-même aura-t-il de l'orgueil ? il n'en saurait manquer étant, on le verra, de bonne famille genevoise. Seulement la nature l'a de ce côté si copieusement pourvu qu'on pourrait dire qu'il y a autant d'orgueil en lui seul que dans toute la ville de Genève.

Mais voici une autre conséquence de l'intensité de la vie politique : s'il veut être prêt à repousser les attaques subites du duc de Savoie, à éventer les complots de l'évêque et de tous ceux qui en veulent à sa liberté, il faut que le Genevois soit toujours aux aguets et sur le qui-vive ; qu'il ait l'œil, non seulement sur l'ennemi déclaré, mais sur ses complices, il y en a toujours dans la ville ; plus tard, sous la dictature de Calvin, il faut qu'il se surveille lui-même s'il veut échapper à la redoutable censure de MM. les Pasteurs : tout cela fait qu'on se replie en soi et qu'on s'observe pour donner moins de prise au soupçon ; l'on se méfie alors et l'on devient soupçonneux soi-même et susceptible à l'excès. On ne s'apprête pas seulement à repousser l'offense, mais à la prévenir et, dès lors, là où elle est, on la croit plus grave, et, là où elle n'est pas, on la suppose et on n'en souffre pas moins : ce sera exactement le cas de Rousseau.

On sait qu'il se brouillera successivement avec tous ses amis, et sans doute il serait ridicule d'avancer que ses compatriotes sont d'ordinaire ombrageux comme lui ; de même que son orgueil est unique, sa susceptibilité maladive n'est aussi qu'à lui seul ; pourtant à l'origine de celle-ci il y a bien eu, je crois,

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quelque chose qu'on pourrait, sans trop d'impertinence, appeler la susceptibilité genevoise.

Dans toute ville libre, comme Genève, il y a au moins deux partis, les riches et les pauvres, et ces deux partis se disputent sans cesse : ainsi le veut la liberté ; un parti qui se déclarerait satisfait serait un parti qui abdique. Il en résulte qu'un bon citoyen n'a pas le droit de penser que tout va bien dans la république ; or jamais les citoyens de Genève n'ont manqué, si l'on peut ainsi parler, au devoir républicain de trouver à redire à ce qui est et de fronder les institutions ou les gens en place ; et c'est pourquoi Genève avait mérité, dès le xvi® siècle, qu'on l'appelât « la cité des mécontents ». Evidemment, dans une pareille ville, il y a tel quartier où le mécontentement sera particulièrement vif, où l'on sera révolté et même, si le naturel n'est pas excellent, envieux de naissance et c'est le quartier pauvre ; il s'appelle à Genève le quartier Saint-Gervais ; c'est là que se recrute le parti des mécontents par excellence, de ceux que, dans la langue du pays, on appelle les avenaires.

Ôr Rousseau enfant habitera assez longtemps ce quartier et plus tard il s'y fera des amis et l'on peut dire, je crois, que l'avenaire de Saint-Gervais ne sera pas étranger, par exemple, aux violentes invectives du Discours sur Vinégalité contre les puissants et les riches. Précisément on verra plus loin l'écho que trouveront dans le quartier Saint-Gervais les déclamations et les colères de ce discours.

Un trait encore pour achever le portrait : descendant des Allobroges, le Genevois n'est pas exempt d'une certaine rudesse; dans la conversation il s'applique moins à être aimable qu'à avoir raison et il a raison un peu durement ; il sait fort bien être ironique, mais son ironie n'est point légère; il n'a pas assez fréquenté jadis à Ferney où il eût appris à glisser sans appuyer; il ne se contente pas, étant très avisé, de frapper juste, il frappe un peu fort : Rousseau, lui, frappera de façon à assommer ses adversaires ; il aura l'ironie accablante et on aura beau s'appeler l'archevêque de Paris ou le ror de Pologne, aucun titre, pas même le titre de femme — et il montrera bien par là qu'il n'est

pas né en France — ne préservera ses ennemis, ou ceux qu'il considère et traite comme tels, de ses formidables coups de boutoir. Il n'est pas un de ses amis, pas une de ses bienfaitrices, qui ne se soit aperçu à ses dépens qu'il y avait en lui, derrière le Parisien qui savait être très aimable, un Allobroge qu'on ne soupçonnait pas, et qui brusquement vous insultait.

Voilà ce que j'appellerai, avec ce qu'il y a ajouté de personnel, le caractère genevois de Rousseau. Essayons de préciser maintenant en quoi son esprit est — ou n'est pas — de Genève.

Ecoutez parler ce citoyen, justement fier du rôle qu'il joue dans la république, où il est « membre du Souverain » : il dit très librement ce qu'il pense, même si ce qu'il pense n'est pas l'opinion commune, même s'il est seul de son avis ; en un mot, ce que Voltaire et les encyclopédistes reprocheront si amèrement à Jean-Jacques, le Genevois le fait couramment : il fait « bande à part» — et même assez volontiers, s'il est vrai qu'il ne manque pas de goût pour le paradoxe : Rousseau, lui, en aura la passion. Mais, beaucoup moins téméraire que Rousseau, le Genevois ne pousse pas ses paradoxes très loin et ne les prend pas sans doute très au sérieux ; car, il faut se hâter de le dire : l'esprit du Genevois est, avant tout, essentiellement pratique. Il a le sens des affaires, il sait comment il faut s'y prendre pour gagner de l'argent, ses riches banquiers l'ont montré de reste et un vieux proverbe nous assure que, si on voit un Genevois se jeter par la fenêtre, on ne risque rien de s'y jeter après lui, parce qu'il y a sûrement quelque chose à gagner.

Rousseau reprochait à ses compatriotes, par la bouche de Claire d'Orbe, de « trop aimer l'argent », et ce n'est certes pas un reproche qu'il méritera lui-même. Remarquons pourtant que, s'il n'est pas intéressé, il n'est pas non plus prodigue : c'est qu'à Genève, si les patriciens savent s'enrichir, les bourgeois, et les Rousseau sont de la bourgeoisie, aiment avoir un ménage bien tenu où receltes et dépenses s'équilibrent. Jean-Jacques de même aura toujours de l'ordre dans son petit ménage : il tiendra un compte exact de ses menues dépenses et paiera très strictement ses petites dettes ; il aura un métier, parce qu'un bon bourgeois

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doit songer au lendemain ; et ces habitudes d'ordre et d'économie, il ne s'en départira jamais dans sa vie aventureuse et dans ses courses à travers l'Europe : il sera un nomade et un vagabond ; il ne sera pas, du moins dès qu'il pourra gouverner sa vie, ce qu'on n'est jamais à Genève : un bohème.

Cet esprit pratique et ce sens des réalités, le Genevois les a appliqués de tous temps aux sciences naturelles qu'ont cultivées avec tant d'éclat les Bonnet, les de Saussure, les Candolle et tant d'autres. Quand Rousseau touchera à la botanique, ce sera plutôt en amateur, en « herboriste » suivant son mot, qu'en savant; ses lettres sur la botanique, il ne les écrira que très longtemps après ses grandes œuvres et, quelle que soit la valeur de ses herbiers, on ne s'inquiéterait pas de noter par exemple qu'il savait distinguer le gentiana campestris du gentiana filiformis, s'il n'avait pas écrit les phrases que l'on sait par cœur sur « l'or des genêts et la pourpre des bruyères ». Tandis que le Genevois, épris de réalités, étudie volontiers la nature en naturaliste, Rousseau se plaît à y promener ses rêveries poétiques. Et de même que le Genevois aime assez, on l'a vu, le commerce de l'argent, où il est un très prudent spéculateur, Rousseau ne se plaît que dans les théories où il est le plus téméraire des spéculatifs.

A l'inverse donc de ses compatriotes qui, en sciences comme en afTaires, sont très réalistes, il est, lui, le plus idéaliste des hommes. Tout à l'heure nous constations que né, pour ainsi dire, mécontent et frondeur, en cela il était bien de son quartier; maintenant nous voilà amenés à dire au contraire que, théoricien et rêveur, c'est-à-dire, épris d'irréel, il n'est plus même de son pays, du pays où les banques prospèrent et où les spéculations, nullement chimériques, se traduisent en sonnantes réalités.

Je n'ai pas l'impertinence de prétendre qu'à Genève on ne s'intéresse qu'aux réalités de la vie et aux sciences de la nature ; des œuvres littéraires dans tous les genres me donneraient de trop éloquents démentis ; mais voyons donc de quelles qualités a fait surtout preuve l'esprit genevois dans ces sciences morales

précisément qui sont le domaine où s'est exercé le génie de Rousseau. Pour ce qui est de la morale proprement dite, il suffit de noter en passant, tant elle saute aux yeux, la parfaite conformité entre la tendance de Rousseau à moraliser et le plaisir qu'y semblent prendre ses compatriotes : Rousseau prêchera son siècle, comme les Calvinistes de Genève se prêchent les uns les autres, et il y aura dans le Genevois Rousseau un prédicant intarissable : voir tous ses sermons, c'est-à-dire toutes ses œuvres.

Tout prêcheur prend aisément le ton dogmatique : Rousseau trouvait les Genevois de son temps « un peu pédants » et les Genevoises « un peu précieuses ». Deux jolies ouvrières échangent devant leur boutique des propos enjoués ; supposez-les françaises, vous devinez ce qui peut les faire rire ; mais nous sommes à Genève : « Ecrivons notre journal, dit l'une; c'est cela, répond l'autre ; le journal le matin et tous les soirs le commentaire » (Nouvelle Héloïse, VI, 5). Rousseau se moque d'elles : mais lui-même, que fera-t-il donc toute sa vie, sinon écrire le journal de ses impressions et de ses rêves? et quant au commentaire du journal, pour mieux s'en acquitter, il se dédoublera et c'est ainsi que nous aurons Rousseau commentateur, ou, comme il s'appelle, « juge de Jean- Jacques. »

Pourtant, il semblera aussi sortir de lui-même et nul, dans son siècle, ne traitera avec plus d'arn pleur les questions morales et politiques. Tandis que ses compatriotes, en touchant à ces questions, semblent redouter les conséquences extrêmes, — ils auraient trop de peine à les mettre d'accord avec la réalité, qui leur est chère avant tout, — il ira, lui, avec une intrépidité que rien n'arrête, jusqu'au bout de tous ses raisonnements ; et tout de même que les Genevois ne sont point très curieux de remonter aux causes premières et aux origines, — les causes secondes sont plus sûres et très suffisantes à des naturalistes ; et quant à ce qui est de l'origine des choses, n'a-t-on pas, sur ce point, la Bible et Calvin pour édifier les esprits sages? — Rousseau, au contraire, remettra tout en question, les principes de l'éducation, comme les fondements des religions et des sociétés : un pur Genevois n'aurait certainement pas écrit V Emile ni le Contrat Social. On

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peut donc avancer, je crois, que Rousseau a plus d'audace et de profondeur d'espril, qu'il est vraiment plus philosophe qu'aucun de ses compatriotes ; c'est le seul grand penseur qu'ait eu Genève.

Et enfin, dernière et suprême différence : si la nature n'a refusé aux Genevois ni les facultés artistiques, ni certaines qualités littéraires, telles que la solidité, l'ingéniosité ou l'humour, je ne crois pas cependant qu'elle les ait doués de la grande imagination qui fait les poètes. Or, que Rousseau soit un grand imaginatif, qu'il soit même le seul vrai peintre et le seul vrai poète du xviii^ siècle, c'est ce que nul ne conteste. Et précisément, ce lac de Genève, il est le premier qui se soit avisé de le trouver, ou, ce qui revient au même, de nous le faire trouver beau : mais lui-même, pour le voir tel, il a dû s'en éloigner, changer d'horizon, se dépayser enfin ; son génie a fait de même : il a eu Genève pour patrie, et on l'oublie trop en France ; mais peutêtre aussi qu'on s'en souvient trop à Genève ; car ce génie ne s'est pleinement épanoui qu'en s'expatriant, disons le mot : qu'en se francisant d'une certaine manière et dans de certaines limites. En quelle mesure sa vie à Paris et aussi ses longs séjours en Savoie, mais, par dessus tout, son étude des auteurs français ont modifié le Genevms. qu'il était de naissance, c'est ce qui apparaîtra à mesure que nous avancerons dans cette étude, de même que peu à peu cliacune de làes œuvres nous révélera ce qu'il ne doit ni à Paris, ni à Genève, mais à lui seul, ce qui le distingue aussi bien de tous les Suisses que de tous les Français de son temps et ce qui fait en définitive qu'il est bien vraiment, comme il s'en vante sans cesse, un être unique, et ajoutons : extrêmement compliqué. On sait que, par les bizarreries de son caractère, il déconcerta ses amis, comme par l'étrangeté de son génie il étonna ses contemporains ; ce caractère et ce génie, même aujourd'hui, après tant d'études dont ils ont été l'objet, ont gardé pour nous je ne sais quoi d'énigmatique.

Il m'a paru que le meilleur moyen de pénétrer, s'il est possible, cet homme singulier, qui prétendait «n'être fait comme aucun des hommes qui existent», c'était de dégager tout d'abord ce qu'il dut à son pays même, c'est-à-dire précisément ce qui

était fait pour le rendre, en partie du moins, inintelligible à nos Français du xviii^ siècle. Quand on parlait de lui dans les cercles littéraires ou dans les journaux du temps, on l'appelait couramment « le citoyen de Genève » ; mais que signifiait cette appellation et que pouvait bien être au juste un citoyen de Genève, c'est une question qu'on ne se posait point : c'est à cette question, vraiment primordiale pour qui veut connaître à fond Rousseau, que j'ai essayé de répondre dans le présent chapitre, avec une témérité, et aussi une liberté de propos dont je devrais peut-être m'excuser auprès des compatriotes de Rousseau : mais je m'assure qu'ils ont assez d'esprit pour me prouver que je me suis trompé quand j'ai parlé de la susceptibilité genevoise.

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