‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 4 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LA FAMILLE DE ROUSSEAU

Jean-Jacques Rousseau naquit à Genève, le 28juinl712,d'Isaac Rousseau et de Suzanne Bernard. La famille Rousseau nous est suffisamment connue : c'était une famille de réfugiés français, dont le représentant le plus ancien qu'aient pu atteindre les généalogistes, Didier Rousseau, était venu se fixer à Genève au XVI* siècle. Reçu « habitant » (1) dès 1549, il avait d'abord été « vendeur de vin » à l'enseigne de la Main, puis libraire. La taxe qu'il dut payer pour obtenir le droit de bourgeoisie, et qui était proportionnelle aux moyens d'existence du postulant, prouve que Didier était très à son aise. Il se maria deux fois et n'eut d'enfants que de sa seconde femme. Mie Miège, fille d'un paysan Savoyard. Ainsi, aussi haut que nous puissions remonter dans la série des ascendants de Rousseau, nous trouvons un

Bibliographie : Confessions, livre l. Nouv. Héloïse, VII, 5. — Musset- Pathay : Histoire de la vie et des ouvrages deJ.-.T. Rousseau. Paris 182, t. ii, p, 258. — Steinleiii : Revue Suisse, 1852,3. — Heyer : Une inscription relative à Rousseau (Mém. de la Société d'histoire de Genève, t. ix . — Dufour-Vernes : Recherches sur J.-J. Rousseau et sa parenté. Genève, 1878. — Eug. Ritter : La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau, Hachette, 1896. — Je me suis servi de l'édition de Musset-Pathay (1826) en 15 volumes. D'aillem's j'indique toujours l'œuvre et le chapitre de l'œuvre de Rousseau que je cite.

(1) Quiconque, nous dit M. Th. Dufour, venait s'établir à Genève, devait en demander la permission au Conseil; il prêtait serment aux lois de la cité et était reçu habitant, titre qui lui restait toute sa vie, s'il ne cherchait pas à devenir bourgeois ; ses enfants, nés à Genève, étaient appelés natifs et ainsi de leurs descendants jusqu'à ce qu'ils fussent admis à la bourgeoisie. Le nouveau bourgeois conservait cette dénomination et ses enfants, nés après sa réception à la bourgeoisie, prenaient le titre de citoyens ainsi que leurs descendants. Cette hiérarchie dura jusqu'en 1792.

Français presque un Parisien (Didier était de Montlhéry) et une Savoyarde, c'est-à-dire, d'un côté, le sang vif et l'esprit délié: Didier montra bien vite à Genève, par sa facilité à changer de métiers et à y réussir, qu'il n'avait pas, quoique huguenot persécuté, laissé son entrain et sa vivacité française à la frontière ; et nous voyons, d'autre part, par cette fille de la Savoie qui est de cinq générations en arrière, la plus ancienne aïeule, à nous connue, de Jean-Jacques, comme un premier et fugitif rayon de cet esprit savoyard qui est plus délicat et moins tendu que l'esprit genevois : Rousseau en subira plus tard et plus directement la douce influence dans ses flâneries et rêveries à Annecy et aux Charmettes.

' Un Parisien uni à une Savoyarde, cela pouvait faire un ménage très gai ; mais les deux époux, huguenots tous deux, avaient planté leur tente dans la cité de Calvin : c'était s'engager, en dépit de leurs origines et qui sait ? de leur tempérament, à vivre saintement dans la crainte du Seigneur et du Consistoire. Or cette lutte, peut-être inconsciente, entre leurs instincts premiers et l'austère discipline calviniste, lutte qu'il n'est pas téméraire de supposer chez ces deux étrangers, transplantés à Genève, je la retrouve, et cette fois manifeste, c'est-à-dire attestée par les registres consistoriaux, chez la plupart des descendants de Didier Rousseau.

Déjà même ne voyons-nous pas la femme de Didier admonestée par le Consistoire pour avoir flâné dans la rue à l'heure du catéchisme, et elle s'excuse en disant qu'il fallait « abreuver ses bêtes » ; peccadille, à coup sûr, même pour ce temps et dans cette ville ; mais tout de même, si on la rattache aux remontrances adressées, ici au grand-père de Jean-Jacques pour ses petites soirées dansantes, là à son père même pour diverses fredaines et écarts de conduite plus graves, ne semble-t-il pas que tous ces traits sont comme autant de petites révoltes de l'instinct national et, si l'on n'envisage que les ascendants mâles, comme autant de protestations de cet esprit primitif et gaulois, qui, devenu « réformé », c'est-à-dire déjà assez austère, a quelque peine à se faire genevois par-dessus le marché ?

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Cette difficulté, que semblent avoir eue certains descendant de Didier Rousseau, sinon à se faire leur place au soleil à Genève, du moins à s'idenlifier complètement au caractère et aux mœurs genevoises, ne nous fait-elle pas déjà pressentir et n'explique-t-elle pas par avance ce bizarre antagonisme entre les deux nationalités de Jean-Jacques ? Il sera trop français pour les pasteurs suisses de son temps, comme il avait été trop « citoyen de Genève » pour ses amis de Paris.

Sans nous arrêter, plus qu'il ne convient, à cette préformation lointaine, et forcément conjecturale^ d'un génie si contradictoire, descendons, pour arriver jusqu'à lui, et tout en continuant de l'expliquer et, pour ainsi dire, de le deviner par eux, la suite ininterrompue de ses ancêtres à partir de Didier, le chef genevois de la famille Rousseau.

Jean Rousseau, le second fils de Didier, eut dix-neuf enfants, dont le septième, David, fut le grand-père de Jean -Jacques. David eut quatorze enfants, dont beaucoup moururent en bas âge ; il lui resta six enfants, dont trois fils, qui furent horlogers, comme l'avaient été leur père et leur grand'père : l'un d'eux, Isaac, fut le père de Jean-Jacques ; l'autre, David, nous est à peu près inconnu ; le troisième alla vivre en Hollande ; les trois autres enfants de David, trois filles, qui furent les tantes de Rousseau, se nommaient : Théodora, Clermonde et Suzanne ; celle-ci, la tante Suzon, devait remplacer au foyer la mère de Rousseau.

Le père et la mère de Rousseau nous sont beaucoup plus connus que ses ancêtres : voyons cependant ce que nous apprennent, ou ce que peuvent nous suggérer sur ces derniers, les archives et registres du temps. Les Rousseau sont horlogers de père en fils: or à Genève, au xvii« etauxviii^ siècle, un horloger est tout autre chose qu'un vulgaire artisan (1). D'abord il peut arriver à une très belle aisance; par exemple, Jean Rousseau,

(1) Coxe, qui visita la Suisse en 1774, écrit ce qui suit sur la ville de Genève : « Les gens même de la dernière classe sont très instruits et il n'est aucune ville en Europe où les connaissances soient aussi généralement répandues. J'ai eu beaucoup de plaisir à m'entretenir de littérature et de politique avec plusieurs marchands. » Essai sur l'état présent de la Suisse, trad. en français par Ramond, 1781, p. 340.

l'arrière grand-père de Jean-Jacques, avait laissé en mourant 30.000 florins, ce qui est une fortune au xvii^ siècle. Que cet héritage ait dû être partagé entre de nombreux enfants, que même tel ancêtre de Rousseau, Didier, par exemple, le fondateur genevois de la famille , ait laissé des affaires quelque peu embrouillées, il n'en est pas moins vrai qu'il avait acheté — son titre de bourgeois l'obligeait à être propriétaire à Genève, — trois maisons et un champ, ce qui constituait alors une très honnête aisance et ce qui suppose qu'il était parti de France avec l'escarcelle bien garnie. Ainsi nous avons affaire à une famille de bonne et solide bourgeoisie : Rousseau s'en souviendra, même dans ses plus mauvais jours. Fils et petit-fils de bons bourgeois, il n'était pas né pour être laquais. Il recherchera, on sait avec quelle éloquente amertune, les causes de l'inégalité parmi les hommes ; mais si je recherche à mon tour les causes mêmes de cette amertume, je ne crois pas me tromper en affirmant que l'une d'elles, tout au moins, était le mécontentement du bourgeois déchu et aussi la sourde colère d'un homme que, dans bien des situations de sa vie, ses ancêtres eussent désavoué et qui pourtant, par l'âme et le génie, se sentait supérieur à eux, comme à tous les bourgeois cossus de Genève et d'ailleurs. Qu'il se l'avoue ou non, ses invectives contre la société seront d'abord la revanche du pauvre contre la mauvaise fortune qui l'a déclassé ; et elles seront en outre un moyen pour lui de donner habilement le change, non seulement à sa rancune^ mais aussi à l'amer souvenir des fautes et des bassesses qui l'auront pour un temps abaissé et avili.

Mais établissons de plus près la situation exacte de sa famille au sein de cette société bourgeoise de Genève dont elle fait partie: cette situation même va nous suggérer par avance une première explication des ardentes révoltes de Jean-Jacques, non plus contre la société en général, niais contre cette aristocratie genevoise à laquelle il donnera un si furieux assaut dans ses Lettres de la montagne. Les Rousseau étaient de la bourgeoisie (1) : ils

(1) Bruiietière a eu tort d'écrire : « Non seulement par leur situation de fortune, mais par leur éducation, par leurs goûts, par toutes leurs habi-

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n'étaient pas de la haute bourgeoisie genevoise. Un citoyen, dans une petite république comme Genève, ressemble si fort à un autre citoyen, qu'il faut de toute nécessité, si l'on veut se distinguer de la foule et avoir un rang, hiérarchiser soigneusement la république et tenir la main à ce que tous les degrés de cette frêle hiérarchie ne soient franchis qu'à de certaines conditions, lesquelles ne seront pas faciles à remplir. Or, quelqu'aisés et même quelqu'intelligents que paraissent avoir été les Rousseau, aucun d'eux ne fut des Deux- Cents ; nous aurons à expliquer plus tard ce qu'était ce conseil : il suffît de savoir ici que qui y était élu entrait par là même dans la haute bourgeoisie. Celle-ci en outre, comme pour mieux marquer, en la figurant aux yeux, son élévation, trônait dans la ville haute, laissant aux simples bourgeois et au menu peuple les rues basses de la cité ; et naturellement on était dans ces rues plus frondeur et plus égalitaire que dans les rues hautes ; et d'avoir passé une partie au moins de son enfance dans ces quartiers populaires, où chacun avait la tête très près du bonnet, cela n'était pas un très mauvais apprentissage pour qui devait écrire contre les patriciens de Genève les Lettres de la montagne et contre tous les privilégiés de l'univers le Discours sur Vinégalité et le Contrat social,

A vrai dire, par sa mère, Suzanne Bernard, Jean-Jacques toucha un instant à l'aristocratie ; mais son cousin Bernard qui avait été son compagnon d'études et qu'il avait aimé comme un frère chez le pasteur Lambercier, s'empressa de le tenir à dis-

tudes, père et mère, oncles et tantes, les parents de Jean-Jacques étaient peuple, au sens le plus fâcheux du mot et lui-même devait mettre une vanité singulière à le rappeler toute sa vie. La vulgarité de son origine et, de là, celle de ses goûts, c'est le premier trait du caractère de Rousseau, celui qui le distingue de tous les écrivains de son temps, tous bourgeois ou presque tous, quelques-uns même de l'ancienne marque et dont le premier soin, quand ils ne le sont pas, est de se vêtir, de se conduire, surtout de parler et d'écrire comme s'ils Fêtaient. » Laissons « les autres écrivains de son temps » qui ne sont pas en cause ici : mais pour ce qui est de Rousseau et de la famille de Rousseau, l'erreur de M, Brunetiére est manifeste: les Rousseau étaient des bourgeois et Jean-Jacques, on le verra, resta bourgeois par certains côtés de son caractère et jusque dans certains détails de sa vie. (Voir Rrunetiére : Éludes critiques, 3m« série, p. 259).

tance dès qu'il eut pris son essor : « il était un garçon du haut ; moi, cliétif apprenti, je n'étais plus qu'un enfant de Saint-Gervais. Il n'y avait plus entre nous d'égalité malgré la naissance ; c'était déroger que de me fréquenter. » On sent, rien qu'à ces mots écrits si longtemps plus tard, combien dut être vive cette première blessure, faite à l'amour-propre de l'impressionnable Jean-Jacques, par la main d'un ami et d'un très proche parent. En vérité, si l'on rassemble tous ces menus faits, et en se gardant du reste d'en exagérer l'importance, n'apparaissent-ils pas comme autant de signes avant-coureurs, et ne nous préparentils pas à voir surgir un jour le tribun fougueux que les orages de la vie devaient peu à peu surexciter, puis soudainement déchaîner sur le monde ? Quand éclata la fureur de ses premières déclamations, ce fut, on le sait, une stupeur générale. D'où nous vient celui-ci? s'écriait Voltaire, qui ne devait jamais réussir à le comprendre ; il venait d'un quartier très lointain, dont les -manières et surtout les passions politiques étaient aussi étrangères que possible aux gens du monde et aux gens de lettres de Paris : il venait du très démocratique et très turbulent quartier de Saint-Gervais (1).

On sait que le Rhône coupe la ville de Genève en deux parties inégales, dont l'une, la plus considérable, située sur la rive gauche, comprend les rues « hautes » et les rues « basses » ; et l'autre, sur la rive droite, forme le quartier Saint-Gervais. Jean- Jacques, qui était né dans la Grand'Rue (rive gauche), sur l'emplacement de la maison qui porte aujourd'hui le numéro 40, passa et repassa le Rhône, habitant, chez son père, tantôt dans la Grand'Rue depuis sa naissance (1712), jusqu'en 1719 ou 1720, puis, à cette dernière date, très probablement à Saint-Gervais, où son père avait passé les premiers temps de son mariage et où il parait s'être établi après avoir vendu sa maison de la

(1) Un ami d'Isaac Rousseau, Marcel de Mézières, écrira à Jean-Jacques : « Votre livre sur VInégalité des conditions, dédié à nous tous, grands et petits, n'a pas eu le bonheur de plaire aux premiers. En effet, est-il naturel de supposer quelque égalité entre des individus, dont les uns cor» ptent deux ou trois générations de syndics dans leurs familles et les autres, cinq ou six d'horlogers et autres artisans honnêtes ? » (E. Ritter : La famille et la jeunesse de Rousseau, 163).

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<jraiid'Rue ; et enfin, quand il est mis chez Ducommun, dans la rue des Étuves, encore dans le quartier Saint-Gervais. C'est à ce quartier qu'il fait allusion, quand il parle de sa rupture avec son cousin Bernard, lequel, remonté, après leurs années d'études communes, dans son quartier aristocratique, demeurait trop haut désormais pour reconnaître un apprenti graveur « du bas ».

Venons maintenant au père et à la mère de Rousseau : son père était vraiment un drôle de corps ; enthousiaste et versatile, non seulement il changeait sans cesse de domicile, mais tantôt il s'engouait d'un nouveau métier et l'horloger se faisait, pour un temps, maître de danse ; tantôt il s'éprenait d'un lointain pays et, laissant là son violon comme il avait fait de ses outils, laissant tout, même sa femme, qui était charmante et qu'il aimait, il allait, de son pied léger, au bout de l'Europe, régler sa montre et celle des autres sur l'horloge de Constantinople.

Les motifs de cette dernière fugue nous échappent : difficultés d'argent ou, peut-être, comme on l'a supposé, querelles intestines, non avec sa femme, mais avec la mère de sa femme qui faisait ménage avec eux? C'était fuir bien loin sa belle-mère. Peut-être, puisque les deux époux « s'aimaient d'amour tendre », l'explicalion de ce brusque départ est-elle uniquement dans le désir de voir et l'humeur inquiète, laquelle déjà, avant ce lointain voyage, avait inspiré à Isaac cette singulière clause d'un contrat qu'il avait passé avec deux de ses camarades pour donner en commun des leçons de danse : « Il sera permis au sieur Isaac Rousseau de faire un voyage lorsque bon lui semblera ».

Si nous en croyons les Confessions, Isaac Rousseau, ne pouvant obtenir la main de Suzanne Bernard, avait déjà, sur le conseil de celle-ci, fait un voyage pour essayer de l'oublier. Tout le monde voyageait, du reste, dans cette famille : Isaac avait un oncle à Londres et un autre à Hambourg ; son frère était établi à Amsterdam et son beau-frère mourut en Amérique ; son cousin germain s'était fixé en Perse et son fils aîné, François, partit pour l'Allemagne et il ne fut plus question de lui. A

Genève, cette rue des nations, tant d'éti-angers [vous entretiennent de leur pays qu'on est tenté d'y aller voir et le Genevois court le monde. Au xviii^ siècle, la moitié de Genève avait émigré, si l'on en croit la Lettre sur les spectacles et Rousseau n'exagérait guère. Le territoire était très petit et les réfugiés affluaient sans cesse : on allait chercher fortune ailleurs.

On a vu que les Rousseau ne craignaient pas de se mettre en route; mais ce qu'il faut noter ici, c'est cet instinct migrateur qui poussait le très instable Isaac à promener ses pénates à travers la ville, ou même hors ville (il ira se fixer à Nj^on) et, sans aucune raison sérieuse, semble-t-il, lui faisait déserter le foyer conjugal. « Tu es Genevois, disait-il à son fils Jean-Jacques, tu verras un jour d'autres peuples, mais quand tu devrais voyager aussi loin que ton père... » et la suite. Jean- Jacques ne devait pas aller aussi loin, mais il devait voyager presque toute sa vie ; et sans doute ce ne fut pas sa faute s'il ne prolongea pas son séjour dans certains pays; pourtant nous le verrons se déplaire eh des endroits où il ne fait que d'arriver et en quitter d'autres où il aurait certainement pu vivre iranquille : et, quand on cherche la raison de ces départs subits, on ne la trouve pas; c'est qu'il n*y en a pas d'autre que ce besoin de mouvement qu'il avait hérité de son père ; comme lui et dès les premières étapes de sa jeunesse aventureuse jusqu'à ce qu'il finisse, après tant de courses folles à travers l'Europe, par se fixer enfin et se terrer dans sa rue Plâtrière, il ne sait pas trouver son assiette. On se contente alors de dire qu'il quitte certains lieux parce qu'il s'y croit persécuté ; mais, on le verra, cela n'explique pas toutes ses fuites. Qu'il eût vraiment la manie de la persécution, c'est ce que nous aurons à rechercher : il avait, en tous cas, et nous savons de qui il la tenait, la manie du déplacement, qu'il a appelée lui-même, dans les Confessions, « sa manie ambulante ». 11 semble que, expiant la hardiesse de ses ancêtres, qui s'étaient expatriés, il se sentait lui-même, partout où il séjournait, un peu étranger et dépaysé. Le foyer domestique avait été d'abord transplanté et puis Isaac en avait été assez mauvais gardien et peu à peu, on va le voir, par son humeur volage, il le laissa à peu près s'étein-

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dre : ce n'est pas le vagabond Jean-Jacques qui songera à le rallumer.

Sa mère, Suzanne Bernard, appartenait à une famille qui était, nous disent les historiens genevois qui s'y connaissent, plus haut placée que la famille Rousseau sur l'échelle sociale aux multiples degrés de ce temps-là : un Samuel Bernard, jeune paysan d'un village au pied du Salève, avait épousé la fille de son patron, un très riche négociant et, par là, il était entré, nous dit-on, dans d la plus haute bourgeoisie, opulente et lettrée ». Son fils, Jacques Bernard, grand-père maternel de Rousseau, courut le guilledou, et mourut jeune, ayant vécu trop vite. 11 s'était marié avec une demoiselle Machard, fille d'un homme de loi, et avait eu quatre enfants, dont la fille aînée, Suzanne, fut la mère de Jean-Jacques. La fortune personnelle de celle-ci s'élevait à 15.000 florins; « ma mère était riche », dit Rousseau; presque riche, dirons-nous, et, en tous cas, plus que son mari, Isaac, lequel dut faire un stage avant d'obtenir sa main.

Rousseau ne connut pas sa mère : elle mourut une semaine environ après lui avoir donné le jour et nous-mêmes, malgré les commérages et espionnages dont elle fut l'objet et qui sont religieusement consignés dans les régistres du Consistoire, nous la connaissons trop peu pour savoir en quoi son fils pouvait lui ressembler. Car qu'elle ait été vue au Molard , déguisée en paysanne, pour assister à des farces de bateleur et, pour ce, vertement tancée par la vénérable compagnie des pasteurs, — ou encore qu'elle ait été remarquée par le résident de France, qui parla d'elle à Jean-Jacques, ou même visitée trop fréquemment aux yeux de MM. les Pasteurs, par un certain M. Sarrazin, cela prouve qu'elle devait être agréable à voir et qu'elle aimait les visites et même la comédie, et encore que MM. les Pasteurs avaient de bons espions; mais cela ne prouve rien pour les qualités de cœur ou d'esprit qu'elle pouvait avoir et transmettre à son fils (1).

(1) Disons pourtant que, d'après un passage des Confessions « elle dessinait, chantait, s'accompagnait du théorbe ; elle avait de la lecture et faisait des vers. » C'est aux leçons de son oncle, le pasteur Bernard, que Suzanne Bernard devait tout cela.

L'influence du père, que nous connaissons mieux, est plus certaine et nous la retrouverons dans la première enfance de Rousseau.

En résumé, des bourgeois français et huguenots, alliés à des femmes de Genève et des environs, assez aisés malgré quelques revers de fortune, intelligents, actifs et instruits, comme l'étaient généralement les réfugiés , tels furent les ancêtres de Jean- Jacques. Au point de vue physique, aucune tare dans celte famille ; ils paraissent tous s'être très bien portés et c'est ce que nous ne devrons pas oublier quand nous rechercherons si Jean- Jacques fut réellement fou. Au point de vue moral, le milieu aurait pu être excellent pour l'éducation d'un enfant, si Isaac eût été, ce que paraissent avoir été les Rousseau jusqu'à lui, un vrai chef de famille. Son incroyable légèreté ne compromit pas seulement la fortune, mais encore l'héritage moral qu'il tenait des aïeux et ne sut pas transmettre à son fils. Si Jean-Jacques commença par être un polisson, c'est en grande partie à son père qu'il en fut redevable.

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