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CHAPITRE III

l'enfance de ROUSSEAU

Dans une rue montante et assez sombre, là Grand'Rue, qui, d'une part, descend vers le Rhône et, de l'autre, mène à l'Hôtel de Ville et à la cathédrale de Saint-Pierre, est une boutique d'horloger ; sur l'établi et parmi les outils, des livres qu'on ne s'attend guère à trouver en pareil lieu : un Tacite, un Plutarque, et aussi des romans laissés par la mère de Jean-Jacques ; sans doute, l'Amadis de Gaule et l'Astrée, que contenait la bibliothèque de son grand oncle (et non de son grand père, comme il le dit à tort) le pasteur Samuel Bernard. Après souper, le fils, un enfant précoce aux cheveux noirs^ aux yeux de feu, écoute avidement les beaux mots et les grandes actions des héros grecs et romains, ou les galantes aventures d'Amadis et de Céladon; il en rêve la nuit, il en parle à table ^< les yeux étincelants, la voix forte » ; un jour même, il étend la main sur un récliaud allumé pour imiter le courage de Scévola.

C'est dans ces livres qu'il apprend à lire et se fait sa première idée du monde : il la gardera toute sa vie. Quand il fréquentera ses semblables, il les trouvera si différents de ce qu'il les avait imaginés, qu'il se demandera presque sincèrement ce qu'aurait pensé d'eux « la grande âme de Fabricius » ; et quand il se retirera dans la solitude, il la peuplera d'êtres charmants et de cœurs tendres, plus ardents, il est vrai, mais tout aussi angéliques que ces belles amantes qui, tout enfant, l'entraînaient sur les bords fleuris du Lignon, loin de sa Grand'Rue et de la petite

Bibliographie : Confessions. I. Eug. Ritter ; La famille et la jeunesse de J.-J. R.

boutique d'horloger, loin du monde réel, en un mot, qu'il ne verra jamais exactement tel qu'il est.

Parfois, quand le père et l'enfant sont fatigués de lire, et ils lisent jusqu'à la pointe du jour^ jusqu'au moment où les hirondelles viennent les rappeler, si poétiquement encore, à la réalité, ils s'interrompent pour parler de la mère disparue et, après avoir rêvé ensemble, ils mêlent leurs souvenirs ou leurs regrçts, c'est-à-dire qu'après s'être échauffé l'imagination, ils se surexcitent les nerfs au milieu des embrassements et des larmes. Après une telle éducation, on comprend tout le sens qu'il faut prêter à ces simples mots de Jean-Jacques : « Je sentis avant de penser. » On connaît le passage des Confessions : Mon père « croyait la revoir en moi (ma mère), sans pouvoir oublier que je la lui avais ôtée ; jamais il ne m'embrassa que je ne sentisse à ses soupirs, à ses convulsives étreintes, qu'un regret amer se mêlait à ses caresses; elles n'en étaient que plus tendres. Quand il me disait : « Jean-Jacques, parlons de ta mère » ; je lui disais : « Eh bien ! mon père, nous allons donc pleurer » ; et ce mot seul lui tirait déjà des larmes. «Ah I disait-il en gémissant, rends-la moi, console moi d'elle, remplis le vide qu'elle a laissé dans mon âme. T'aimerais-je ainsi, si tu n'étais que mon fils ? ».

Pour compléter ce tableau d'intérieur, il faut voir la sœur cadette d'Isaac, Suzanne Rousseau, « la tante Suzon », en train de broder ou de chanter, et Jean-Jacques, comme il s'est dépeint lui-même, assis à ses côtés, prenant plaisir à contempler son (( agréable figure » et à écouter ses « propos caressants » ; et enfin, attachée à la maison et y étant un peu familière, sans doute, comme dans tout ménage bourgeois, une jeune domestique, « ma mie Jacqueline », qui avait « un si bon cœur et un caractère si gai », au dire de quelqu'un qui la connut plus tard ; c'est Jacqueline qui, lorsque le petit Jean-Jacques était enfermé dans un galetas pour avoir déchiré ses livres de classe, allait le consoler et le gâter. Tout cela formait un intérieur assez confortable et très doux et le vivant souvenir que paraît en avoir gardé Rousseau a dû lui mettre au cœur le souci qu'il aura ,à travers toutes ses pérégrinations et toutes ses aventures, de s'installer à

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sa guise, c'est-à-dire, avec une simplicité bourgeoise et dans une maison où il se sente bien chez lui.

Isaac Rousseau, qui n'était pas commode à vivre, — l'ombrageux Jean-Jacques avait donc de qui tenir, — s'était signalé par plusieurs querelles et batteries qui l'avaient fait citer devant le Consistoire et réprimander : ses deux premières affaires, des bagatelles, n'eurent pas de conséquences graves ; une troisième fut plus sérieuse : il s'était emporté contre un propriétaire qui rempècliait de chasser sur ses prés ; il l'avait couché en joue et, un autre jour, il avait dégainé et l'avait blessé au visage. Il fut condamné à trois mois de prison ; mais, au lieu d'attendre le jugement, il avait mis lafrontière entre ses juges et lui et il s'était fixé définitivement à Nyon, sur les bords du lac, à Irois lieues de Genève. Puis, se souvenant qu'il avait laissé ses deux fils au logis, il plaça l'aîné, François, dont je n'ai pas parlé, parce que nous ne savons presque rien de lui, chez un maître horloger pour y achever son apprentissage; quant à Jean- Jacques, il l'envoya à Bossey, petit village aux environs de Genève, chez le pasteur Lambercier. La vie de famille cessa dès ce moment pour Jean- Jacques : ainsi il n'avait pas connu sa mère et, dès l'âge de 10 ans, il n'avait plus de foyer : ces deux malheurs, qui pèseront sur toute sa vie, peuvent servir, je crois, à expliquer certains travers de son caractère et même certaines lacunes de son génie. Par exemple, aurait-il été si gêné et, pour dissimuler sa gêne, si bourru, en présence des grandes dames qu'il fréquentera plus tard, si la tendresse d'une mère ou, à son défaut, les caresses des deux femmes qui la remplaçaient au foyer, avaient encouragé, pour ainsi dire, l'excessive sensibilité de cet enfant à s'épanouir et à se manifester librement sous l'œil indulgent des siens ? et n'est-ce pas parce que ces premiers encouragements et ces libres confidences des années enfantines lui auront manqué, que sa sensibilité se surveillera et, par bravade, se hérissera dans les salons parisiens, devant toutes ces femmes du monde dont certainement le cœur de sa mère lui eût par avance appris le secret? Sans doute il rencontrera sur sa route M""^ de Warens : mais ce n'est pas tout à fait de la façon que je voulais dire que

cette singulière « maman » fera l'éducation de sa sensibilité. Et serait-il téméraire d'attribuer aussi en partie à cette privation dès la dixième année, de toute intimité féminine, cette âprelé d'accent et cette intransigeance logique qui marqueront ses premières œuvres ?

Suivons le maintenant à Bossey, dans ce presbytère, dont il nous a fait une si jolie peinture. Avec cet art, que personne n'a possédé comme lui, de donner la couleur et la vie aux plus insignifiants détails, il nous promène à travers la maison et le jardin du pasteur Lambercier, nous fait assister à ses jeux d'enfant, nous dépeint, et ils nous deviennent tout de suite familiers, tous les hôtes de la maison : c'est d'abord la terrasse à gauche en entrant, sur laquelle on allait s'asseoir l'après-midi et qui fut le théâtre de la tragique aventure du noyer ; à l'intérieur, la chambre de travail de Jean-Jacques ; le cabinet de M. Lambercier à main droite avec « une estampe représentant tous les papes, un baromètre, un grand calendrier, des framboisiers qui venaient ombrager la fenêtre et passaient jusqu'en dedans », Tous ces détails paraissent vrais : pendant qu'il écrivait ses Confessions, Jean -Jacques, qui avait tant de peine à se rappeler certains événements plus importants de sa jeunesse, n'avait aucun effort à faire pour revoir en imagination, et avec le charme qui s'attache aux souvenirs de la première enfance, les menus faits de son séjour à Bossey ; on reconnaît là cette régression mystérieuse de la mémoire qui, à mesure que nous vieillissons, fait de plus en plus retomber dans l'ombre les choses d'hier pour éclairer d'un jour tout nouveau les choses du passé, surtout de notre plus lointain passé.

Je crois, par contre, qu'il se trompe, ou, qu'en tous cas, il exagère un peu, quand il fait dater de Bossey son amour de la campagne ; c'est qu'il revoit Bossey avec l'imagination de l'homme fait qui a écrit la Nouvelle Héloise. Il n'avait que douze ans quand il quitta Bossey; or, la campagne, à cet âge, c'est surtout le plaisir de s'ébattre en plein air ou, comme il le raconte lui-même, de « cultiver des petits jardins, de gratter la terre », voire même de creuser des « aqueducs ». Et comme, d'ailleurs, il

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ne restaque deux ans à Bossey (et de Genève même, de «la Treille» toute voisine de sa maison, il avait pu contempler la campagne à loisir), je doute fort qu'il y prît déjà « ce goût si vif qui ne devait jamais s'éteindre ». Il s'y retrempa surtout et fortifia ses nerfs, par trop surexcités par les lectures nocturnes et les scènes d'attendrissement que l'on sait dans la maison paternelle.

Le profit intellectuel de ces deux années d'études fut sans doute assez mince : si M. Lambercier réussit à lui apprendre un peu de latin, il l'eut bien vite oublié chez Dncommun et sur les grandes routes ; le profit moral fut, je crois, plus sérieux et, malgré les défaillances qui suivirent, plus durable. Je ne veux pas parler des sermons de M. Lambercier, qu'il était tenu d'entendre régulièrement tous les dimanches et qu'il écoutait sans doute d'une oreille distraite; un sermon est bien long pour un esprit si jeune et si impétueux ; mais il y avait le catéchisme et ici il fallait répondre en plein temple et sous les yeux inquiets de M^^" Lambercier qu'on aimait, nous dit-on « comme une mère et peut-être plus » — on parle ainsi quand on n'a pas connu la sienne — et qu'on avait tant peur « de chagriner». Et il y avait, plus encore que les leçons de morale, la morale en action, je veux dire : la façon dont on envisageait, dans ce milieu, et dont on punissait certaines fautes de conduite. On connaît la dramatique histoire de ce peigne de M'^^ Lambercier qu'on accusait Jean-Jacques (à tort, je veux bien l'en croire), d'avoir ébréché. Il niait d'avoir touché le peigne et, malgré les exhortations et les menaces, alors que tout l'accusait, semblait-il, il nia avec opiniâtreté. Évidemment, pour M. Lambercier l'enfant mentait : la chose parut très grave ; on fit venir son oncle et on lui infligea, dit-il, « un châtiment effroyable ». La seule chose qu'il y ait à retenir de cette anecdote (car je ne recherche en tout ceci que ce qui a pu former, même de loin, le caractère de Rousseau), c'est riiorreur qu'on avait, dans ce milieu, et qu'il put y puiser luimême, pour le mensonge, le vice, en effet, le plus antipathique à un protestant. Qu'il soit devenu tout de même capable de mentir plus tard, c'est ce que je chercherai à élucider et il n'en sera alors que plus coupable ; mais ce qu'il ne fera jamais, c'est,

comme Voltaire, de désavouer effrontément ses livres, ou, comme Diderot, dans Y Encyclopédie, d'écrire une chose pour suggérer le contraire au lecteur. Si Rousseau ment, il se croira obligé de cacher ou de pallier un mensonge dont il aura honte, et toujours il vantera sa franchise, sachant très bien que le premier devoir d'un honnête homme, c'est d'être vrai. Cette différence d'attitude entre Rousseau et les Encyclopédistes (ceux-ci avaient toute une théorie sur le mensonge utile) (1), et qui est à l'honneur de Rousseau, je crois qu'il en faut chercher la principale cause dans leur éducation première : Voltaire et les Encyclopédistes étaient les élèves des jésuites ; Jean-Jacques avait grandi à Genève et à Bossey dans des familles de huguenots.

Jusqu'au moment où il quitta Bossey, Rousseau ne vécut en somme qu'avec d'honnêtes gens, lesquels étaient, par dessus le marché, des esprits cultivés : les conversations et les exemples de personnes qui lui tenaient de si près, et qu'il aimait avec toute la fougue de son âme passionnée, déposèrent certainement en lui des semences de moralité que les orages de sa jeunesse empêcheront sans doute de porter beaucoup de fruits, mais qu'ils n'étoufferont jamais complètement ; c'est en grande partie le souvenir, persistant malgré ses fautes, de ce qu'il a vu et de ce qu'il a été lui-même dans sa première enfance, qui l'empêchera de se fixer pour toujours dans le mal et de rester toute sa vie ce qu'il va, hélas I devenir si vite, et l'on verra pourquoi, après Bossey, un vulgaire polisson (2).

Après quelques mois, et non pas, comme il le croit, deux ou trois ans, passés chez son oncle et tuteur, Gabriel Bernard, Rousseau fut mis en apprentissage, d'abord chez le greffier Masseron, où il ne séjourna guère, ayant été trouvé « inepte » et traité f( d'âne » par son maître, puis chez le graveur Abel Ducommun, lequel s'engagea, par contrat signé le 20 avril 1725

(1) Voir, sur ce point, mes Encyclopédistes, p. 201.

(2) « Né dans une famille où régnaient les mœurs et la piété, élevé ensuite avec douceur chez un ministre plein de sagesse et de religion, j'avais reçu dès ma plus tendre enfance des principes, des maximes... qui ne m'ont jamais tout à fait abandonné » (Rêveries : S^e Promenade).

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et moyennant 300 livres et 2 louis d'or d'épingles, « à nourrir et coucher pendant cinq ans le dit apprenti, à lui apprendre sa profession de graveur, à l'élever et instruire dans la crainte de Dieu, comme il est convenable à un père de famille ». Le dit père de famille avait 20 ans, et, du reste, était un butor qui entretint son apprenti beaucoup moins dans la crainte de Dieu que dans la crainte des coups, dont il était fort prodigue.

Nous ne connaissons, il est vrai, le maître graveur que par l'affreux portrait que nous en a fait son apprenti et ce qu'en dit ce dernier me paraît être doublement sujet à caution ; il a pu d'abord le croire sincèrement plus méchant qu'il n'était en réalité en le comparant forcément avec les gens qu'il venait de quitter; en effet, des mains quasi paternelles de ce bon M. Lambercier qui avait eu, à mes yeux, le mérite d'être réprimandé par ses graves confrères pour son humeur trop enjouée (on l'entendait rire de loin, nous dit Jean-Jacques), tomber sous la férule d'un Ducommun, la chute était rude et l'impartialité difficile envers le nouveau maître dans lequel on ne trouva qu'un « tyran ». Mais qui ne voit, d'autre part, que plus ce tyran nous paraîtra injuste et brutal, et plus nous donnerons raison à Jean-Jacques, qui le rend responsable de sa démoralisation si rapide : toutes les fautes qu'il a commises alors, il les avoue et, comme pour mieux s'en punir, il nous les raconte par le menu ; il le dit sans marchander : il devint fainéant et voleur, mais quoi ! son maître l'avait littéralement « abruti ». Ce n'est pas, au moins, qu'il volât de l'argent, cela il ne l'a jamais fait, il tient si peu à l'argent I — il ne volait que des pommes à son maître, ou des asperges à M™® Verrat ; mais son maître ne l'avait-il pas lui-même rendu friand, lui si sobre de nature, en le renvoyant de table au moment où l'on y servait les meilleurs plats '? et quant à ^me Verrat, c'était son fils qui le poussait à voler pour son compte : un « apprenti » peut-il refuser quelque chose à un « compagnon? » il volait donc des asperges dans leur primeur, les vendait, avec quelle honte, grands dieux ! et donnait, sans en soustraire un liard, tout l'argent au fils Verrat, qui s'offrait, à lui et à un autre camarade, un bon déjeuner. Quant à lui,

Jean-Jacques, « très content de quelques bribes, il ne touchait pas même à leur vin ». Remarquez enfin que si un jour il s'est permis d'entrer par effraction dans le cabinet de M. Ducommun, il n'en a profité que pour manier ses bons outils, « vol bien innocent, puisqu'il n'était fait que pour être employé à son service ». Or il y avait, dans ce cabinet, des recoupes d'or et des bijoux précieux : il n'a pas même jeté sur ces objets un regard de convoitise et pourtant il n'avait jamais plus de quatre ou cinq sous dans sa poche; mais voler des bijoux ou de la monnaie, cela était lié chez lui à des idées de prison et de potence qu'il fait même naître, tant il en parle avec effroi, dans l'esprit du lecteur : comparés à de tels brigandages, ses petits vols à lui heureusement ne sont, et le lecteur en convient sans peine, que des « espiègleries ». Et tout ce qu'il raconte peut être vrai, mais ce qui l'est plus sûrement encore, c'est son adresse à battre sa coulpe sur les épaules de son maître : que Ducommun ait maltraité Jean-Jacques, c'est fort possible, mais Jean-Jacques (qu'on relise les Confessions) \e lui a joliment rendu; et si j'ai insisté un peu longuement sur ce premier récit de Rousseau (auquel je n'ai fait qu'ajouter ce que le texte est chargé de nous suggérer), c'est pour nous mettre en garde dès les premiers pas contre certains pièges des Confessions : une des habiletés les plus singulières, et l'on pourrait dire, tant il y réussit merveilleusement, une des prouesses les plus familières à Jean-Jacques, est de se frapper la poitrine tout en montant au Capitole : nul n'a excellé, comme lui, à encadrer ses vices dans le panégyrique de ses vertus et à se faire pardonner ses pires fautes par le courage de ses aveux et f éloquence de ses remords.

En attendant, l'apprenti graveur était tombé dans la boue. Ce qui l'empêcha de se perdre complètement, c'est sa passion pour la lecture : il lut avec fureur tout ce qu'il trouvait dans la bibliothèque de La Tribu ; et, à ce propos, ne nous a-t-il pas donné par avance une piquante réfutation de son premier Discours ? qu'on l'écoute lui-même : «livré tout entier à mon nouveau goût, je ne faisais que lire, je ne volais plus. » Il est donc certain, pour prendre les termes mêmes de la question posée par l'Académie

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de Dijon, que cette fois au moins « les lettres avaient contribué à épurer les mœurs » de quelqu'un : mais ce quelqu'un n'avaitil pas été mis au monde pour incarner la contradiction ?

Au lieu des cinq ans, que stipulait son contrat d'apprentissage, Jean-Jacques n'en passa que trois chez Ducommun. On sait comment il s'affranchit : deux fois roué de coups par son maître pour s'être attardé hors ville jusqu'après la fermeture des portes, il se promit de ne pas s'exposer une troisième fois à pareil accueil ; un dimanche donc (le 14 mars 1728) qu'il avait été surpris de nouveau par l'heure et avait vu se lever devant lui les portes de la ville, il «jura de ne plus jamais retourner chez son maître », et prit la clef des champs. Faut-il ajouter foi au dramatique récit qu'il nous a fait de sa fuite dans les Confessions ? On ne sait. Toujours est-il que, nous ayant donné pour unique cause de cette fuite les sévices de son maître, il se trahit aussitôt après et ne peut cacher sa joie d'aller à l'aventure et d'entrer, comme il dit, « dans le vaste espace du monde », libre enfin et maître de lui, rêvant « festins, trésors et château même, où il serait favori du seigneur etde la dameetamantde la demoiselle.» En réalité, dégoûté de son métier et de l'assujétissement auquel il le condamnait, il n'attendait, je crois, que l'occasion de chercher fortune.

En disant adieu à Genève et à la profession qu'il y apprenait, il se donne l'air de regretter la vie tranquille et unie qu'il eût pu y mener, si le sort l'avait gratifié d'un meilleur maître ; il aurait été, dit-il, (( bon chrétien, boncitoj^en, bon père de famille, bon ami, bon ouvrier, bon liomme en toutes choses, » et il est certain qu'il ne fut à peu près rien de tout cela ; mais tout cela n'aurait fait d'ailleurs qu'un homme comme tout le monde et ne nous aurait pas donné le Rousseau que nous connaissons et encore moins l'homme exceptionnel et absolument unique qu'il croyait être : il fit donc bien de rompre sa chaîne et c'est de quoi, s'estimant à son prix, il était encore plus convaincu que nous quand il écrivait ce qu'on vient de lire.

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