‹ Jean-Jacques Rousseau (volume 3)Chapitre 6 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LES ANNÉES DE VAGABONDAGE

On vient de voir comment Rousseau est sorti de chez Ducommun : le voilà donc seul sur les grandes routes, c'est un vrai vagabond. Il erra quelques jours, nous dit-il, autour de Genève « nourri et logé par des paysans de sa connaissance». A force de «voyager», il arriva à Confîgnon, en Savoie, à deux lieues de Genève ; le curé de Confîgnon s'appelait M. de Ponlverre et il était gentilhomme de la cuillier; ce titre, fameux dans l'histoire de Genève, attire son attention el curieux, dit-il, de voir comment étaient faits les gentilshommes de la cuillier, il va, sans plus de façon, faire visite à M. de Pontverre.

Le curé le reçoit très bien et, tout de suite, lui parle de l'hérésie et l'invite à dîner; puis il entame sa conversion. Avant de voir Jean-Jacques aux prises avec son convertisseur, je dois dire que toute cette entrée en matière ne m'inspire aucune ccnfiance. Rousseau s'est enfui de chez son maître ; il lui devait, d'après leur contrat, cinq ans de travail ; or, il a déserté au bout de la troisième année; il lui doit donc encore deux ans ou un dédit. Il semble que sa première idée doive être de s'enfuir bien loin de Genève pour échapper aux griffes de Ducommun ; et voilà que, dans l'espace de deux jours, il n'a fait que deux lieues de chemin. Cette lenteur est bien singulière ! je crois fort, et je dirai tantôt pourquoi, qu'il tournait autour du presbytère. Si on l'en

Bibliographie : F. Mugnier : Madame de Wareiis et J.-J. Rousseau. C. Levy, 1891. Confessions, I, 2. — Les Rêveries du Promeneur solitaire, IV" Promenade,

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croit, c'est par hasard que tout à coup il se trouve devant la maison de M. de Pontverre : « A force de voyager et de parcourir le monde... » ; il se rappelle que M. de Pontverre est gentilhomme de la cuillier et, ma foi ! il va voir « comment est fait un gentilhomme de la cuillier » : or ce titre, au lieu de l'attirer, devait seul le mettre en fuite. Qu'était-ce, en effet, qu'un gentilhomme de la cuillier ?

Dans la lutte séculaire que la ville de Genève soutenait contre les ducs de Savoie, les alliés de ceux-ci, les seigneurs du pays, avaient formé contre Genève une ligue qui s'étendait jusqu'àLausanne. Un jour, quelques-uns de ces seigneurs banquetaient au château de Barsinel, près de Rolle; échauffés par le vin, ils parlaient des affaires du jour : « Amis, dit un Pontverre en portant sa cuillier à sa bouche, j'espère que, dans peu, nous mangerons ainsi ceux de Genève. » Cette boutade, nous dit un liistorien de Genève (1), fit fortune et la cuillier fut l'insigne de la nouvelle confrérie. Chaque membre devait porter à son cou une cuillier d'or ou d'argent suspendue par un cordon de soie. Le but avoué de ces gentilshommes était de placer Genève sous le joug de la Savoie.» Or, Isaac Rousseau (son fils a pris la peine de nous en donner plusieurs témoignages), était un ardent patriote et certainement il avait soufflé son patriotisme à celui qui sera si fier de s'intituler (( citoyen de Genève ». Ce nom, par conséquent, de gentilhomme de la cuillier, devait lui être particulièrement odieux et j'ai peine à croire qu'il fût si désireux de présenter ses hommages à un Pontverre. A peine entré, voilà M. de Pontverre qui lui parle de l'hérésie : c'est peu vraisemblable ; ce qui l'est bien plus, c'est ceci : à cette époque, les conversions étaient très nombreuses en Savoie et à Genève même une Chambre des prosélytes avait été fondée en 1707, avec un capital de 10.000 écus, pour convertir les catholiques au protestantisme. D'autre part, en 1732, le pape Clément XII enverra à l'évêque d'Annecy 600 écus romains pour les « nouveaux convertis. » Or, faire savoir aux gens qu'on avait envie de se convertir, cela d'abord rendait intéressant et vous faisait choyer et caresser par les catholiques.

(1) JuLLiEN : Histoire de Genève, p. 141.

si on était protestant ; par les protestants, si on était catholique; une fois converti, vous étiez gratifié d'une pension, protégé et recommandé. C'est ainsi que, dans l'entourage même de Jean- Jacques, M"'^ de Warens eut, pour sa conversion, 10 écus romains, M"^ de Grafïenried 6 écus, M"^ Giraud 3 écus, et Claude Anet 1 écu.

Dans le registre de la Compagnie des pasteurs de Genève, on lit précisément que « le sieur de Pontverre attire beaucoup de jeunes gens dans cette ville (Genève) et les convertit et que le public doit être averti (1) ».

Très probablement Rousseau connaissait quelques uns de ces jeunes gens-là, qui devaient être, comme lui, très peu surveillés de leurs parents ; en tout cas, le prosélytisme de M. de Pontverre était « public y> ; et, comme la conversion était la ressource des naufragés (c'est encore ce que nous montrera l'histoire de Mme (Je Warens), je crois deviner pourquoi Jean-Jacques va frapper chez M. de Pontverre; et si M. de Pontverre lui a parlé de l'hérésie, c'est vraisemblablement parce que Jean-Jacques s'est empressé, pour lui faire ouvrir sa bourse, de lui déclarer qu'il était protestant: il n'en tira qu'un bon dîner, arrosé d'ailleurs d'un excellent vin de Frangi; il l'en récompense, dans ses Confessions, en trouvant que M. de Pontverre n'était pas a un homme vertueux » ; et pourquoi cela? parce qu'il aurait dû le renvoyer à son père; et ainsi, si Jean-Jacques n'est pas rentré au logis, c'est la faute du curé de Confignon.

M. de Pontverre l'adresse à une bonne dame d'Annecy que « les bienfaits du roi o avaient précisément retirée de l'erreur, et Jean-Jacques est fort humilié qu'on lui fasse « la charité » et qu'on « le recommande à une dame charitable », chez laquelle il va d'ailleurs tout droit : pas tout à fait, car il flâne trois jours en route; s'arrête, en vrai troubadour, devant les châteaux, et chante, étonné que dames et demoiselles n'accourent pas à leur fenêtre car, dit-il « il chante admirablement ». Cette dame d'Annecy à laquelle on l'a adressé, c'est M'"^ de Warens et nous

(1) Gaberel : Histoire de l'église de Genève, 1853-62, t. m, 224.

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allons la retrouver au chapitre suivant; en attendant, elle l'envoie à l'hospice des catéchumènes, à Turin, où on lui enseignera le catholicisme : et Rousseau qui, en nous parlant de sa visite à Pontverre, tient à nous apprendre qu'il ne « songeait pas à changer de religion et même qu'il envisageait cette idée avec horreur », Rousseau est allé chez une nouvelle convertie, Mme Warens, et de chez M"^^ de Warens, il va tout aussi docilement à l'hospice des catéchumènes : décidément l'horreur de la messe ne l'empêche pas de faire tout ce qu'il faut, soit pour attraper un bon dîner chez M. le curé, soit, et il en parle luimême, un autre bon dîner chez M"^^ de Warens, soit enfin, car c'est bien là son espoir, pour intéresser à son sort, à Turin, quelques bonnes âmes catholiques. Elles le récompenseront sans doute de son zèle et ne manqueront pas de reconnaître en lui des talents variés, dont il a déjà une très haute idée ; car, par exemple, si, dans son entretien avec M. de Pontverre, il n*a pas réfuté les arguments de celui-ci, c'était de sa part pure condescendance, car il se sentait (à 13 ans et au sortir de chez Ducommun ! ) bien « plus savant » que le curé.

Et le père, Isaac Rousseau, que pense-t-il de l'escapade de son fils ? car enfin si M. de Pontverre a eu l'indélicatesse de ne pas lui renvoyer son fils, Ducommun, tout au moins, a dû le prévenir. Isaac part effectivement pcûr Annecy, mais il y arrive le lendemain du départ de son fils pour Turin. Que fait-il alors? il pleure sur le sort de Jean-Jacques. . . et le laisse continuer sa route : or Jean-Jacques allait à pied, et Isaac était à cheval ! et de qui tenons-nous ces détails, si peu honorables pour Isaac ? de son fils, qui a oublié certaine histoire du manteau de Noé qu'il a certainement apprise au catéchisme du pasteur Lambercier. Au reste il nous renseigne très amplement et sur la conduite de son père et sur les motifs de sa conduite. Isaac s'était remarié, ce même Isaac dont Jean-Jacques nous avait dit : « Il ne se consola jamais de la mort de ma mère ». Donc Isaac, inconsolable et remarié, jouissait du revenu du bien laissé par la mère de ses deux enfants tant que ceux-ci demeuraient éloignés de lui. Et voilà pourquoi Isaac ne fatigua pas son cheval à poursuivre

Jean-Jacques sur la route de Turin. Tout cela est fort possible, mais si Isaac ne fut pas un père modèle, le lecteur, qui le juge ainsi d'après le récit de Jean-Jacques, se dit que Jean-Jacques ne fut pas non plus le modèle des fils. Et ce trait nous apprend en même temps, ce dont nous aurons lieu de nous souvenir dans la suite, que, dans ses Confessions, Rousseau s'entend à merveille à confesser les autres.

Le voici donc à Turin, à l'hospice des catéchumènes : je néglige, bien entendu, les vilenies dont il a cru bon (pour bien montrer qu'il v dira tout »), de salir le récit de son séjour à l'hospice. Ce qui est intéressant ici, c'est la façon dont il va nous raconter sa conversion.il est visiblement très embarrassé : lui, en effet, l'adversaire du catholicisme, l'auteur de la lettre à M. de Beaumont, il faut qu'il nous avoue qu'il s'est jadis converti au catholicisme. Il n'y avait, à mon sens, qu'un seul moyen de se tirer de ce mauvais pas, c'était de nous dire : « Ce que je fis était mal ; car on ne doit changer de religion que si on est convaincu que la religion qu'on embrasse est supérieure à celle que l'on quitte et, celte conviction, je ne l'avais pas. Mon excuse, c'est que j'étais un enfant, que j'étais seul, livré à moi-même, et que j'avais faim : je m'étais figuré que, de me convertir, cela me sauverait de l'isolement et de la misère. » Mais tout cela, qui est vrai, est beaucoup trop simple pour Jean-Jacques ; et que deviendrait, après une telle explication, cette précocité d'esprit qui faisait de lui un enfant exceptionnel I On sait que, dans VEmile, il ne veut pas qu'on parle de Dieu à un enfant, à moins que cet enfant ne soit, comme il l'a été, un petit prodige : « Trouvez des Jean-Jacques à six ans et parlez-leur de Dieu, je vous réponds que vous ne courrez aucun risque ». Et il ne voit pas que cette extraordinaire précocité, qu'il se donne, rend sa conversion plus inexcusable.

Donc il nous explique que sa conversion fut « difficile » ; il était si intelligent et même si savant qu'il désespérait tous ses convertisseurs ; il céda pourtant ; mais c'est, dit-il, qu'il était allé trop loin pour reculer; et puis, il s'était juré de ne plus rentrer à Genève ; et enfin, se refuser à ce qu'on attendait de lui.

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après ce qu'il avait laissé espérer, cela demandait, c'est lui qui le dit, « une rare force d'âme ». Il abjura donc : il fit, admirez comme il sait à propos son histoire, il fit ce qu'avait fait Henri IV, tout simplement !

Malheureusement la messe, qui avait valu à Henri IV Paris et un royaume, ne lui rapporta que vingt francs : ce fut le produit net de la quête qu'on faisait pour chaque converti ; renier la foi de ses pères pour un louis, c'était un moins bon marché qu'il n'avait cru. Entré à l'hospice le 12 avril 1728, il en sortit le 23 août.

Le voilà de nouveau sur le pavé avec ses vingt francs dans sa poche ; c'était la misère, mais c'était aussi la liberté après une fâcheuse réclusion de « deux mois », d'après les Confessions : on voit que c'est un peu plus de quatre mois qu'il faut dire.

Léger de souci, du reste, aussi bien que d'argent, il se promène dans la ville, va voir monter la garde, suit les belles processions ; un jour, s'étant trouvé devant le palais du roi, il voit des gens entrer et, avec son naturel aplomb, il fait de même. Et tandis qu'il dort sur le mauvais grabat d'une logeuse, à un sou par nuit, très exact à faire sa cour, il assiste régulièrement à la messe du roi, enchanté d'entendre de la très bonne musique (1), mais étonné aussi de ne pas trouver là « quelque jeune princesse qui méritât son hommage ». Il s'évertue pourtant, va s'offrir de boutique en boutique pour graver un chiffre ou des armes de vaisselle, et, comme il est joli garçon (c'est toujours lui qui le dit), il plaît à une jeune marchande, M"'^ Basile ; c'est une brune extrêmement piquante, dont il a vite fait de toucher le cœur, et l'on sait que de cette histoire galante, à peine ébauchée, il a tiré un de ses plus jolis tableaux (2), auquel je renvoie le

(1) « J'assistais régulièrement tous les matins à la messe du roi ; ma passion pour la musique commençait à se déclarer. Le roi de Sardaigne avait alors la meilleure symphonie de l'Europe. » {Conf. P. I, L. II). Effectivement les orchestres piémontais étaient fameux ; à la chapelle royale tous les matins, de 11 heures à midi, ou entendait l'orchestre du roi divisé en trois groupes qui se répartissaient entre trois galeries assez éloignées ; ils s'entendaient si bien qu'ils n'avaient pas besoin qu'on battît la mesure. (R. Rolland ; Rev. de Paris, 15 août 1905).

(2) Confessions, partie II, livre II.

lecteur ; car il ne s'agit pas ici de répéter les Confessions, mais simplement de les résumer en les commentant de notre mieux toutes les fois que nous n'avons pas les moyens de contrôler Rousseau ; et ces moyens nous font particulièrement défaut pour tout ce qui concerne le roman qu'il nous a laissé de son enfance et des années qui précèdent son entrée chez M'"" de Warens.

Son hôtesse lui trouve enfin une place chez une dame de condition et il rêve aussitôt de grandes aventures ; mais ce qu'on lui offre est une place de laquais ; il endosse donc la livrée et entre au service de M""^ de Vercellis. Il ne fut pas très content de sa maîtresse ; d'abord parce qu'elle ne sut pas, « comme c'était naturel, prendre en affection un jeune homme de quelque espérance » ; sans doute Rousseau, et cela seul était naturel, se sentait supérieur à sa condition ; mais ce qui excuse M""^ de Vercellis de ne pas l'avoir traité selon son mérite, c'est qu'il n'était pas écrit sur le front de Rousseau qu'il serait un jour un homme de génie. Autre grief contre M"»^ de Vercellis : elle manquait d'expansion avec son laquais, parfaitement ! « elle voulait que je lui rendisse compte de mes sentiments, mais elle ne s'y prenait pas bien pour les connaître en ne montrant jamais les siens. » Elle mourut, et, voyez son ingratitude ! « elle ne fit rien pour moi. Elle n'avait vu en moi qu'un laquais. » Il me semble vraiment qu'elle le payait pour n'y voir que cela. C'est chez elle qu'eut lieu la célèbre aventure de Marion.

On connaît l'anectote si joliment contée, et dramatisée, par Rousseau : dans la dissolution d'un ménage, beaucoup de choses s'égarent ; Jean-Jacques, dans ce désordre, vole un ruban couleur de rose et argent : on le trouve en sa possession et on veut savoir où il l'a pris. Il se trouble, balbutie et finit par dire en rougissant que c'est une servante, Marion, qui le lui a donné. On fait venir Marion ; elle se tait, tandis que Jean-Jacques la charge effrontément. . . Le comte de la Roque les renvoie tous deux en disant que la conscience du coupable vengerait assez l'innocent : prédiction qui, depuis, « n'a pas cessé un seul jour de s'accom-

(1) Confessions, I, ii.

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plir. Ce souvenir cruel me trouble quelquefois et me bouleverse au point de voir dans mes insomnies cette pauvre fille venir me reprocher mon crime comme s'il n'était commis que d'hier... »

Voici quelles réflexions me suggère ce morceau si souvent cité : Et d'abord pourquoi Rousseau s'est- il cru obligé de nous raconter tout cela? j'entends bien qu'il nous a promis l'histoire vraie, l'histoire entière et entièrement vraie, on sait comme il y insiste, de toute sa vie ; mais vraiment des fredaines de gamin ne nous intéressent guère, et j'en dirais autant, sinon plus, des détails répugnants dont il a souillé ses plus beaux récits de jeunesse ; pourquoi, encore une fois, ne nous a-t-il rien épargné de toutes ces fadaises, ou même, le mot n'est que juste, de toutes ces saletés ?

C'est d'abord parce qu'il est un être exceptionnel, un être unique, et il est naïvement convaincu que tout ce qui lui est arrivé, absolument tout, doit intéresser l'humanité. Il prétend, d'ailleurs, il le dit dès les premiers mots des Confessions, faire une œuvre également exceptionnelle et unique, comme est sa personne, et, pour mieux le prouver, il nous raconte des choses que personne, en effet, avant lui, n'avait osé raconter, et il nous invite par là à admirer son courage et sa noble franchise. Ce n'est pas tout : quand il écrit ses Confessions, il se souvient, qu'il le veuille ou non, qu'il a été catholique, et même, on le verra plus tard, meilleur catholique qu'on ne croit. Or il sait, comme tel, que, pour expier ses péchés, il faut les confesser et il se confesse, et le titre même de ses mémoires est fort significalif à cet égard ; il se confessée/ s'absout en même temps, estimant, ce qui n'est pas, sans doute, d'une bonne orthodoxie, que l'aveu suffit comme pénitence. Qu'on remarque ce qu'il nous dit luimême à propos de son vol : « ce poids est resté jusqu'à ce jour sans allégement sur ma conscience et je puis dire que le désir de m'en délivrer en quelque sorte a beaucoup contribué à la résolution que j'ai prise d'écrire mes Confessions. »

Il a donc été aussi loin qu'on peut aller dans l'aveu de sa faute, on vient de le voir par son propre récit. Et les biographes ingénus de s'écrier : voyez comme il s'épargne peu I il emploie, pour se

charger lui-même, les termes les plus forts ; qui doutera, après cela, de l'absolue sincérité de Rousseau ? — Selon moi, il a surtout donné, dans ce récit, une preuve curieuse de son habileté. Il espère bien, en effet, que le lecteur ému \a trouver que décidément il est trop dur pour lui-même ; car, après tout, de quoi s'agit-il ? d'un simple ruban 1 (1) on ne se flagelle pas ainsi pour un ruban. Et, selon moi, pour que le lecteur fasse ces réflexions, il le met sur la voie et les lui suggère lui-même en présentant, avec une négligence affectée, les circonstances atténuantes : « c'était un petit ruban... déjà vieux... J'accusai Marion de m'avoir doniîé le ruban... parce que mon intention était de le lui donner. . . A peine étais-je sorti de l'enfance. » Et ceci qui est d'un bien fin psychologue ; « Quand je la vis paraître, mon cœur fut déchiré : mais la présence de tant de monde fut plus forte que mon repentir. Je craignais peu la punition : je ne craignais que la honte, mais je la craignais plus que la mort, plus que le crime, plus que tout au monde. » Et il répétera les mêmes choses longtemps plus tard dans sa quatrième Prome-* nade : « ce mensonge ne fut qu'un fruit de la mauvaise honte ». Et cette explication est, d'ailleurs, fort plausible.

Mais surtout la suprême habileté de Rousseau dans ce récit d'un méfait, comme dans beaucoup d'autres récits semblables que renferment les Confessions, c'est d'avoir peu à peu amené le lecteur à lui accorder une confiance absolue, et l'on sait qu'il a trouvé des biographes qui ne jurent que par les Confessions; ((comment, disent-ils, douter de quelqu'un qui s'accuse si ouvertement de fautes que, sans lui, on aurait complètement ignorées ? » Rousseau a précisément besoin qu'on lui fasse crédit, car il aura à répondre plus loin à des accusations qui lui tiennent infiniment à cœur ; je veux parler de ses démêlés avec ses amis ; et c'est alors, c'est pour détruire les assertions de ses anciens amis, qu'il

(1) C'est justement la réflexion qu'a faite John Morley {Rousseau I, p. 30), et que voulait, à mon sens, provoquer Rousseau. Et qu'on lise Henri Martin : c Tout le monde connaît l'anecdote du ruban, enfantillage qui aboutit, par le vertige de la mauvaise honte, à un véritable crime, remords de la vie entière (!), expié par un aveu héroïque. » {Hist. de France. XVI, 63.

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aura besoin de toute la confiance du lecteur. Il espère donc — et c'est là sa tactique, — qu'il se trouvera des gens — et il s'en est trouvé, et il s'en trouvera toujours, — pour nous dire, si nous sommes tentés plus tard de mettre en doute sa bonne foi : « comment voulez-vous qu'il mente l'homme qui, si loyalement, sans omettre un seul détail à sa charge, nous a raconté la tragique histoire de Marion » ?

De chezM"™^ de Vercellis, et après avoir fait la connaissance de l'abbé Gaime, un esprit droit et ferme, que nous retrouverons ailleurs, puisqu'il doit être un jour l'original du Vicaire Savoyard, Rousseau fut présenté au comte de Gouvon, premier écuyer de la reine, qui le recommanda à sa belle-fille, la marquise de Breil. Celle-ci le prit à son service; on ne lui donna pas cette fois la livrée d'un laquais, mais il dut manger à l'office et servir à table : dure corvée pour cet adolescent qui appartenait à la bourgeoisie de Genève et qui en outre se sentait si supérieur à sa destinée ! on sait la jolie revanche qu'il prit de sa mauvaise fortune, lorsqu'un soir, seul devant les convives stupéfaits, il sut expliquer l'étymologie de la devise des Solar : tel fiert qui ne tue pas. Si l'histoire est vraie, et nous n'avons aucune raison d'en douter, il y eut là, pour son amour-propre, une minute bienheureuse qui le vengea des humiliations et des amertumes de son vil métier. Mais celte satisfaction ne lui suffit pas et il faut encore que le lecteur apprenne l'impression qu'il avait déjà faite, et que cette scène ne fit qu'aviver, sur le cœur de M"^ de Breil : il répand l'eau qu'il lui offrait d'une main tremblante et M"^ de Breil en rougit jusqu'au blanc des yeux. Le roman, d'ailleurs, finit là, au grand dépit et même au grand étonnement de Jean-Jacques, qui ne doute de rien et s'est toujours cru irrésistible : il est vrai que la destinée semblait vouloir encourager sa fatuité en le ramenant bientôt chez M™^ de Warens.

En attendant, le comte de Gouvon, impressionné par la scène de la devise, recommande Jean-Jacques à son fils, l'abbé de Gouvon, un abbé lettré qui lui donna des leçons de latin et surtout d'italien : « j'appris l'italien dans sa pureté », dit Rousseau et

nous devrons nous rappeler ces leçons de l'abbé, lorsque nous aurons à montrer que Rousseau connaissait très bien la littérature italienne et s'en est inspiré dans ses œuvres, particulièrement dans sa Nouvelle Héloïse.

Devenu, semble-t-il, le favori de la maison, il nous laisse entendre, et cela paraît vraisemblable, que ses maîtres rêvaient pour lui, sinon la haute fortune dont il parle, du moins un poste plus relevé que celui de domestique : son malheur lui fit rencontrer Bâcle ; qui était Bâcle ? un Genevois, son camarade jadis chez Ducommun, quelque mauvais garnement sans doute; mais il était « très gai et très bouffon ». Rousseau, qui s'engouait très vite des gens, s'attacha à lui, ne vit plus que Bâcle, négligea l'abbé et ses leçons, négligea même les devoirs de sa charge, fit tant et si bien qu'on le chassa : c'est ce qu'il voulait, car l'indispensable Bâcle allait partir, et partir pour Annecy ; or Rousseau entrevoyait, au bout du voyage, la figure souriante de M"*^ de Warens.

Le voilà donc de nouveau sur les grandes roules : pour vivre, il a d'abord quelque argent, vite épuisé ; mais il a surtout la fameuse fontaine de Héron, un cadeau de l'abbé. On montre donc pour de l'argent la curieuse fontaine dans les cabarets, puis un beau jour la fontaine se casse au bon moment, car elle commençait à les ennuyer. Heureusement, ils sont aux portes d'Annecy. Ici Rousseau devient perplexe : c'est la seconde fois qu'il vient demander asile à M'"® de Warens; comment va-t-elle l'accueillir? Sa perplexité est d'autant plus vive que, cette fois, il n'est pas seul. Bâcle est sans doute un charmant compagnon de voyage ; mais va-t-il être obligé de le présenter à sa bienfaitrice? Il s'avise alors d'être « très froid avec lui la dernière journée »; et l'autre, qui n'aurait pas été fâché sans doute de faire connaissance avec M'"^ de Warens et avec sa salle à manger, lui dit adieu gaîment, les Confessions, du moins, nous l'assurent ; et Rousseau put seul aller frapper à la porte de M'"*= de Warens chez laquelle nous allons le suivre.

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