CHAPITRE V
Rousseau écrivait dans la dernière année de sa vie : « Aujourd'hui, jour de Pâques fleuries, il y a précisément cinquante ans de ma première rencontre avec M"'^ de Warens. Ce premier moment décida de ma vie et produisit, par un enchaînement inévitable, le destin du reste de mes jours (1) ».
Il est vrai, et cette rencontre est bien, en efTet, l'événement capital de sa vie. Essayons donc de démêler, à l'aide des documents, malheureusement trop rares, que nous possédons sur elle, ce que fut cette femme singulière qui contribua, plus que personne, à faire, du vagabond que nous avons dépeint jusqu'ici, le Rousseau que tout le monde connaît.
Françoise Louise de La Tour était née à Vevey, le 31 mars 1699, d'une famille noble de la baronnie du Châtelard. Comme Rousseau, à peine venue au monde elle perdit sa mère ; elle fut élevée par ses deux tantes du côté paternel, les demoiselles de
Bibliographie. — J.-J. Rousseau : Confessions et Correspondance (passim). — Musset- Patliay : Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Rousseau, Paris, 182], t. ii. — Tli. Dufour : J.-J. Rousseau et Madame de Warens. Notes sur leur séjour à Annecy. Annec}^ 1878. — Mugnier : Madame de Warens et J.-J. Rousseau, Paris, C. Lcvy, 1891. — A. de Montet : Madame de Warens et le pays de Vaud. Lausanne, Bridel, 1891. — Eug. Ritter : La famille et la jeunesse de J.-J. Rousseau. HRcheite, 1896. — A.-D. Perrero : Madama di Warens. Appunii sloiici e schiaramenli... Curiosità e Ricerche di Sioria Subalpina, t. III, Turin, Bocca, 1878. — Eug. Ritter : Articles sur les ouvrages de MM. Mugnier et de Montet dans : Zeitschrift fûr franzôs, Spr. and Literat. 1880, 2e vol. Annales Jean-Jacques Rousseau, t. ii, 1906. (1) Rêveries, dixième promenade.
La Tour ; son père s'étant remarié (autre analogie avec la destinée de Jean-Jacques), Françoise resta avec ses tantes au Basset, joli plateau sur la colline qui s'élève à l'Ouest de la baie de Clarens.
Son éducation fut très négligée : elle lut, sans choix et sans les bien comprendre, des livres trouvés dans la bibliothèque d'un médecin, son aïeul : c'était, singulière lecture pour une toute jeune fille ! des livres de médecine et de philosophie.
De 6 à 10 ans elle passe surtout son temps, au Basset, à courir la campagne avec les petites paysannes de Chailly et de là lui vient peut-être le goût qu'elle aura plus tard de vivre dans la plus grande intimité avec des inférieurs. Rentrée dans la maison paternelle à Vevey, pour y voir mourir son père, et orpheline à 10 ans, elle retourne, avec sa belle-mère, au Basset, où elle passe deux ans sous la tutelle de deux oncles. Elle est mise à 12 ans en pension à Lausanne et cultive, tout particulièrement, le chant et la musique; elle en donnera des leçons à Jean-Jacques. Elle avait à peine 14 ans lorsqu'elle fut demandée en mariage par Sébastien-Isaac de Loys, fils de Jean de Loys, seigneur de Villardin et capitaine d'une compagnie d'élection au service de Berne. Elle avait fait, quoique très jeune, une assez vive impression sur son prétendant pour que celui-ci consentît à la condition que son père mettait au mariage : la renonciation aux biens maternels. Françoise apportait en dot 30.000 livres (ce qui équivaudrait à peu près à 180.000 francs d'aujourd'hui) ; le mari héritait de la Seigneurie de Viiai'ens (le mot Warens qui a prévalu est l'orthographe germanique introduite par les Bernois), et le mariage eut lieu le 22 septembre 1713 ; Françoise de Warens n'avait pas 15 ans.
Les jeunes époux s'établirent à Vevey, où ils acquirent, semble-t-il, assez vite une certaine considération, puisque nous voyons que M. de Warens y fut nommé membre du Conseil des Douze, — (Conseil qui était l'autorité dirigeante de la cité), — et que les de Warens méritèrent, pour leur bienfaisance envers riiôpilal, d'être « loués » par le Consistoire, lequel ne passait pas pour prodiguer ses éloges. Tout cela s'accorde assez mal avec les
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accusations que Rousseau, dans ses Confessions, n'a pas craint de formuler avec une étrange légèreté sur la conduite de M"^^ ({q Warens à cette époque. Elle aurait eu pour amants M. de Tavel et M. Perret; pour ce qui est du premier, un colonel, ami de M. de Warens, on ne sait, en l'absence de tout document sur son compte, ce que peut valoir l'accusation de Rousseau. On connait mieux M. Perret; on le connaît assez même pour affirmer que Jean-Jacques l'a calomnié et sa prolectrice avec lui. M. Perret était un pasteur qui jouissait de l'estime publique, qui avait vingt-cinq ans de plus que M'"^ de Warens, était marié, père de plusieurs enfants, et qui enfin « garda dans la haute société de Vevey un prestige absolu jusqu'à sa mort, ce qui aurait été, ce semble, impossible si le moindre soupçon aA^ait couru sur son compte. » (1). Jean-Jacques, il est vrai, est, à son sujet, moins affirmatif que pour M. de Tavel ; après nous avoir fait de celui-ci un très vilain portrait, il ajoute : « le ministre Perret passa pour son successeur » . Et quoi ! M™^ de Warens l'a accueilli et hébergé et, ayant entendu dire, Dieu sait par qui ! que M. Perret avait dû être son amant, il n'hésite pas à en informer la postérité ! Mais armons-nous de patience : il a, comme on sait, bien d'autres choses à nous apprendre, et autrement graves, sur le compte de sa bienfaitrice.
M. de Warens parait avoir été, pour l'intelligence et la volonté, inférieur à sa femme. Celle-ci, d'esprit vif, très entreprenante et fort ambitieuse, crut toujours avoir le génie, alors qu'elle n'avait que la manie, des affaires; c'est ce qui la perdit. Elle établit une manufacture de bas de soie qu'elle agrandit sans cesse ; pour payer ses entreprises commerciales et aussi ses dépenses personnelles, elle poussa son mari à contracter des emprunts ruineux. Malade, inquiète surtout de l'état de ses affaires, elle alla faire une saison à Aix et s'y lia avec M""*^ de Bonnevaux, une catholique de Savoie, qui vraisemblablement reçut ses confidences; pour la distraire de ses chagrins et de ses soucis d'argent, M'"^ de Bonnevaux essaya de la convertir et fit luire à
(1) De Montet, p. 53.
ses yeux les honneurs qui ne manqueraient pas de récompenser la conversion d'une aussi grande dame à celte cour du roi de Sardaigne où- son mari à elle était officier.
Rentrée à Vevey, M'^^^ de Warens trouva que ses affaires avaient encore empiré ; la ruine paraissait imminente au printemps de 1726. Si elle restait à Vevey, quelle déchéance et quelles blessures d'amour-propre! au-delà du lac, c'était le salut, une aventure retentissante qui flattait peut-être sa vanité, une vie nouvelle avec de nouveaux amis : elle se fit prescrire une cure à Amphion et, en l'absence de M. de Warens, elle fit ses bagages, sans oublier la vaisselle, le linge et l'argenterie, et le 14 juillet 1726 elle débarquait à Evian, où elle savait qu'était alors le roi de Sardaigne, Victor Amédée II. Si l'on en croit M. de Conzié, dont la relation, il est vrai, diffère un peu de ce que nous disent sur le même sujet et Rousseau et M. de Warens ; — mais M. de Conzié, alors attaché à la personne du roi, est un témoin oculaire —, voici ce qui se passa : « Le roi allait à la messe de l'église paroissiale, accompagné seulement de quelques seigneurs de la cour, du nombre desquels était M. de Rernex, évêque d'Annecy (plus exactement évêque de Genève-Annecy). A peine le roi était-il entré dans l'église que M'"^ de Warens arrêta le prélat par sa soutane, se jeta à genoux en lui disant les larmes aux yeux: «in manus tuas, domine, commendo spiritum meum ». Cet évêque s'arrêta en la relevant, il parla cinq à six minutes avec cette jeune pénitente, qui de là se rendit directement au logis de ce prélat, lequel, la messe finie; alla la joindre et, après une conversation assez longue avec elle, revint à la cour, sans doute, pour en rendre compte au roi (1) ». Conduite à Annecy, sous l'escorte des gardes du roi, M'"^ de Warens, après une instruction sommaire, abjura au couvent de la Visitation le 8 septembre, le jour de la Nativité de la sainte Vierge, « à laquelle, écrivait-elle au roi, je sais que Votre Majesté a une particulière dévotion ». Une pension de 1.500 livres récompensa un si beau zèle et la nouvelle convertie s'installa à Annecy : pensionnaire du roi, protégée par l'évêque, elle reçut chez elle la
(1) DeMontet, 71.
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meilleure société et c'était donc une vraie grande dame qui, deux ans après, le dimanche des Rameaux, au moment d'entrer à l'église, accueillait de si gracieuse façon le jeune vagabond que lui adressait le curé de Pontverre : « elle prend en souriant la lettre que je lui présente d'une main tremblante (une lettre en (( style d'orateur », rédigée par Jean-Jacques), l'ouvre, jette un coup d'œil sur celle de M. de Pontverre, revient à la mienne qu'elle lit tout entière et qu'elle eût relue encore (Jean-Jacques écrivait déjà si bien sans l'avoir appris !), si son laquais ne l'eût avertie qu'il était temps d'entrer. « Eh ! mon enfant, me dit-elle d'un ton qui me fit tressaillir, vous voilà courant le pays bien jeune ; c'est dommage en vérité (et dommage aussi que Jean-Jacques songe en ce moment à faire valoir une autre personne que M'"^ de Warens I). Puis, sans attendre ma réponse, elle ajouta : allez chez moi m'attendre ; dites qu'on vous donne à déjeuner ; après la messe j'irai causer avec vous ».
Deux jours après cette première entrevue, Rousseau partait pour Turin et l'on a lu au précédent cliapitre le récit de ses aventures jusqu'au moment où il vient, pour la seconde fois, et environ un an après, frapper à la porte de M"^'^ de Warens. L'avisé Jean-Jacques ne s'était pas laissé oublier : il avait, d'après les Confessions, tenu au courant M"^^ de Warens de ce qui lui était arrivé chez M"^^ de Vercellis et chez le comte de Gouvon, et M"'^ de Warens lui avait donné toute sorte de bons conseils sur la conduite à tenir chez les Gouvon où elle considérait, disait-elle, « sa fortune comme assurée, s'il ne la détruisait pas par sa faute. » Et voilà que par sa faute il avait tout détruit et qu'il était pour la seconde fois sur le pavé : comment M"'^ de Warens allait-elle recevoir ce jeune fou ? « C'est la Providence qui me le renvoie » s'écria-t-elle, et il fut décidé que Jean-Jacques cette fois s'établirait au logis. Il nous a décrit, dans ses Confessions, la vieille maison qu'habitait à cette époque M"'^ de Warens à Annecy (1) ; de sa chambre Rousseau avait vue sur la campagne et il se rappelle avec joie que « depuis Bossey c'était la première
(1) Confessions 1, 3*
fois qu'il avait du vert devant ses fenêtres. » Au reste ce premier séjour chez M"'^ de Warens fut assez court : arrivé au printemps 1729, dès Pâques de la même année, il entra au séminaire d'Annecy où il resta jusqu'au mois d'août. Il a raconté en détail comment un parent de M'"^ de Warens, M. d'Aubonne, chargé par elle de l'examiner, déclara qu'il était tout au plus bon pour faire un curé de village, et Jean-Jacques entra chez les Lazaristes, où l'évêque de Genève paya sa pension ; il y fit la connaissance de l'abbé Gàtier qu'il a probablement calomnié (1) et qui, avec l'abbé Gaîme, que nous connaissons déjà, reparaîtra sous les traits du Vicaire savoyard.
Dans le récit que Rousseau nous fait des années, les plus belles de sa vie, dit-il, passées à Annecy et plus tard à Chambéry, les jolies anecdotes se pressent sous sa plume : comme je n'ai aucun moyen de les contrôler, je ne puis que les rappeler brièvement et les résumer de mon mieux ; car de les raconter tout uniment après lui et d'après lui, ce serait d'abord parfaitement inutile (on n'a qu'à ouvrir les Confessions), et ce serait sans doute aussi donner gratuitement comme un air d'authenticité à toutes ces gracieuses aventures que Rousseau nous a contées à cinquante ans de distance et qui sont plutôt le roman que l'histoire de sa jeunesse. Que reste-t-il donc à faire au biographe pour la période qui nous occupe? deux choses, ce me semble : d'une part, là où Rousseau a brouillé ou faussé les dates, les rectifier; et nous le pouvons ici, grâce aux travaux d'érudition dont cette partie de la vie de Rousseau a été l'objet ; ces corrections toutes matérielles nous permettront de déterminer avec précision le temps que Rousseau a passé chez M'"^ de Warens, temps précieux pour l'éducation de son esprit et de son cœur ; et, d'autre part, insister particulièrement sur les faits vraiment indéniables et vraiment importants, qui marquent ses différents séjours à Annecy et Chambéry, je veux dire : sur tout ce qui peut nous faire connaître à la fois M"'^ de Warens, l'influence qu'elle a exercée sur Rousseau et les occupations auxquelles se livra
(1) Mugnier, Mm« de W. et J.-J. I. p. 59.
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Rousseau aux Charmettes : comme on le verra, il y était occupé, contrairement à la légende, de toute autre chose que de son amour.
Chez les Lazaristes Rousseau ne fit, dit-il, que de la musique ; ce que voyant, M"^^ de Warens le fit sortir du Séminaire et le mit en pension chez un certain Nicolos que Jean- Jacques appelle M. le Maître, ayant pris pour son nom ce qui n'était que le nom de son emploi : il était maître de musique de la cathédrale. Rousseau fut son pensionnaire pendant six mois, d'octobre 1729 à avril 1730. M. le Maître, laissons lui le nom qu'on lui donnait évidemment à Annecy, était un bon homme, mais un ivrogne : ayant eu avec le chantre de la cathédrale des démêlés du genre de ceux que Boileau a contés dans son Lutrin, M. le Maître prit le parti de fuir emportant avec lui la musique du chapitre la veille même des solennités de Pâques, et M™^ de Warens ordonna à Jean-Jacques d'accompagner le fuyard et de l'aider sans doute à déménager la musique sacrée : c'est ainsi qu'elle faisait son éducation morale. Mais elle avait, pour éloigner Jean-Jacques, un motif secret que celui-ci ne connut vraisemblablement jamais bien, car « le peu que lui en dit plus tard M^^ de Warens », et qu'il nous redit, est très vague et paraît faux. Sans être complètement renseigné nous-même, nous pouvons, grâce à certains documents trouvés aux archives d'État à Turin et aux archives du Sénat de Savoie (1), conjecturer ce qui occupait alors M™® de Warens. Tandis que Rousseau escortait sur la route de Lyon le sieur Nicoloz dit Le Maître, M™^ de Warens se préparait secrètement à partir pour Paris avec M. d'Aubonne. Le but précis de ce voyage n'a pu être tiré au clair : il ne paraît pas avoir été très honorable. Son compagnon de route, M. d'Aubonne, était un intrigant et un aventurier : beau-frère, semble-t-il, de ce M. de Tavel qui, si l'on en croyait Rousseau, avait été le premier amant de M'"^ de Warens, M. d'Aubonne s'élait vu refuser < la noble bourgeoisie de Morges », où il avait un châleau, par \ . L. E. E. de Berne (souverains du canton de Vaud); il avait
(1) Ces documents sont reproduits dans Touvrage de M. Mugnier, p. 86.
été à Paris proposer au cardinal de Fleury un plan de loterie qui avait été rejeté. Arrivé à Annecy en 1729, l'année où Rousseau y était venu lui-même pour la seconde fois, il était le conseiller de M'"® de Warens ; car, c'est lui qu'elle avait consulté sur ce qu'il fallait faire de Jean-Jacques et c'est sur le beau conseil qu'il lui avait donné qu'elle avait décidé d'en faire un curé.
Au printemps sans doute de 1730, une dame masquée, c'était ^|me Warens, s'embarquait sur le Rhône à Seyssel ; elle était accompagnée de deux hommes, dont l'un était Claude Anet, son intendant, et l'autre M. d'Aubonne. Ils allaient entretenir l'ambassadeur de Sardaigne à Paris, le comte Maffei, d'une affaire mystérieuse qui ne nous est pas connue, le mémoire que d'Aubonne remit à l'ambassadeur n'ayant pas été retrouvé. Il est plus que probable qu'il s'agissait à la fois « des droits de la maison de Savoie sur Genève » (le roi de Savoie en cette même année 1730 avait nommé une commission pour « mieux éclaircir ces droits ») et des établissements de propagande catholique que dirigeait, dans le pays de Gex, l'évêque de Genève, M. de Bernex, le patron de M'"^ de Warens ; M. de Bernex était sans cesse en lutte avec les Genevois, et justement à cette époque il faisait solliciter le cardinal Fleury de repousser les demandes des Genevois qui voulaient acheter des seigneuries dans le pays de Gex (1). C'est surtout comme émissaire de l'évêque que dut agir M™« deWarens ; quant au complot (fort probable) tramé par M. d'Aubonne, elle le servit sans le connaître à fond et dans tous ses détails, s'il est vrai que M. d'Aubonne l'ait très vaguement associée à ses desseins pour avoir, auprès de l'ambassadeur Maffei, amateur de jolies femmes, un précieux auxiliaire. Elle a ne sait pas le détail de l'affaire », dit dans une dépêche M. Maffei ; le détail, c'est fort possible : mais le sens et le fond même, elle était assez fine pour les deviner, et c'est parce « qu'elle ne voulait pas jouer ce rôle de comparse auquel voulait la réduire M. d'Aubonne, qu'elle demanda et obtint la permission de quitter son compagnon et de se rendre à Turin » où était le roi (2).
(1) M. Mugnier, ibid. 85.
(2) M. Mugnier, p. 87, 90.
A son retour, M"'^ de Warens fut très surveillée : on la laisserait aller, sans être inquiétée, soit à Annecy, chez elle, par Seyssel, soit à Turin par Chambéry ; mais on devait l'empêcher, au cas où elle en prendrait le chemin, de passer en Suisse ; il ne faut pas, disait Maffei, « qu'elle communique avec des personnes de sa nation » ; elle avait donc des communications intéressantes à leur faire et on en devine aisément la nature. Il semble qu'après avoir trahi, desservi tout au moins, à Paris, ses compatriotes, elle paraissait, à ceux qui l'avaient employée, assez intelligente pour avoir deviné leurs projets, et assez peu sûre pour les dévoiler et par là rentrer en grâce auprès de ses anciens coréligionnaires. Un sieur Mitonet, avocat ou juge subalterne à Seyssel, chargé de la surveiller au passage, écrivait que «sa conduite était problématique : il peut se faire qu'elle soit de bonne foi catholique ; il peut se faire aussi qu'elle regarde en arrière comme la femme de Loth. » Ainsi, on la croyait capable de jouer double jeu.
Sans vouloir tirer, des documents dont nous nous sommes servis, plus qu'ils ne contiennent, nous pouvons, tout au moins, conclure avec certitude et que toute cette affaire était louche et que celle qui y fut mêlée était une intrigante : les protecteurs même qu'elle s'était acquis par son abjuration trouvaient qu'elle était trop remuante, qu'elle faisait trop parler d'elle. Un ecclésiastique d'Annecy, l'abbé Coppier, qui jouissait de la faveur royale, et à qui M"^^ de Warens s'était fait recommander, écrivait à M. de BerneK : « Je viens encore de rendre mes meilleurs offices à la pauvre M*"® de Voirans (tout le monde prononçait ainsi en Savoie). Cette bonne dame a pris la liberté d'écrire au roi et de lui demander la permission de venir se mettre à ses pieds à Turin (la pension royale n'était pas très régulièrement payée), ce qui lui a été accordé ; mais il faudra qu'elle s'en retourne à Annecy et qu'elle prenne soin d'y mener une vie toujours plus exemplaire et toujours plus retirée afin de se rendre digne de la continuation de la pension dont Sa Majesté la favorise. » Si l'on en croit le biographe de M. de Bernex, le P. Boudet, Mme Warens venait à peine d'abjurer le protestantisme que le
roi aurait dit d'elle : « M. l'Évêque, vos conquêtes sont bien bruyantes ».
En résumé : inconsidérée et besogneuse, n'hésitant pas à planter là son mari, à qui elle n'avait absolument rien à reprocher (leur correspondance le prouve), abjurant sa foi au moment précis où cette adjuration, shicère ou non, l'affranchit de ses créanciers; et enfin, nous le savons par des témoignages précis, convertisseuse zélée (convaincue peut-être, mais certainement rémunérée), des Vaudois ou Vaudoises qui veulent bien se laisser séduire (et n'est-ce pas un peu à titre de nouveau converti que Jean-Jacques a été accueilli par elle ?) telle nous est apparue jusqu'ici M"^^ de Warens : c'est Rousseau lui-même qui nous fournira bientôt de quoi achever son portrait.
Partie d'Annecy vers le printemps, M""^ de Warens ne fut de retour chez elle qu'au milieu du mois d'août 1730. Rousseau, parti avant elle avec Le Maître, avait abandonné son compagnon dans la rue à Lyon, au moment où celui-ci était surpris d'une atteinte d'épilepsie (il en a fait l'aveu que l'on sait dans ses Confessions) ; il retourna précipitamment à Annecy et ne trouva au logis que Merceret, la femme de chambre de M'"^ de Warens. Par crainte peut-être de déplaire à celle-ci, il n'osa loger sous le même toit que M"^ Merceret, une soubrette de 25 ans environ ; il partagea le gîte de Venture. Qui était Venture ? un chevalier d'industrie dont la faconde, dit-il, l'avait ébloui et dont, ce qu'il ne dit pas, les polissonneries n'avaient pas laissé de l'enchanter ; on l'a vu se faire chasser de chez les Gouvon pour suivre sur les grandes routes un certain Bâcle, qui était probablement « un perruquier parti de Genève pour voir du pays » (1) ; au susdit Bâcle il faut joindre une autre connaissance de Genève, retrouvée également à Turin, Mussard, qualifié du surnom de Tord-Gueule ; et voici maintenant Venture ou, pour le nommer par le nom qu'il se donne, Venture de Villeneuve ; tels étaient les jolis compagnons dont Rousseau à cette époque, jeune polisson luimême, s'inspirait, ou suivant son mot, « s'engouait» tour à tour,
(1) E. Ritter. La Famille et la Jeunesse de J.-J. iî., 205.
Nous l'avons vu d'ailleurs congédier lestement son cher Bâcle, au moment où il devenait gênant, à la porte de M'"^ de Warens ; et nous venons de le montrer se sauvant à toutes jambes dès qu'il voit tomber dans la rue son ami et son maître de musique ; et notons donc, pour nous en souvenir lors de ses fameux démêlés avec ses amis de Paris, qu'il est très prompt à s'attacher — et à se détacher.
Il avait d'ailleurs à Annecy de plus intéressantes connaissances que le sieur Venture : c'étaient M"^ Galley et M"^ de Grafïenried qu'il rencontrait, non au bord d'un « ruisseau », mais d'une belle rivière qu'il n'a pas nommée (c'était le Fier) et qu'il escortait jusqu'à Thônes (et non pas « Toune », comme il a dit) ; et l'on s'est étonné que lui, peintre si fidèle à l'ordinaire, ait négligé de nous dépeindre la route si pittoresque qu'il fit à cette occasion: c'est que sans doute les deux belles promeneuses, comme on l'a dit, auront cette fois absorbé son attention (1). Bien des années plus tard, dans sa triste solitude de Wooton, revivant par l'imagination toute la journée passée « et si vite passée » avec ces deux charmantes filles, il en éternisait le souvenir dans un des plus délicieux récits de ses Confessions.
Qui ne se rappelle ce début si plein de vérité, de jeunesse et de poésie : aurore un matin me parut si belle que, m'étant habillé précipitamment, je me hâtai de gagner la campagne pour voir lever le soleil . . .; c'était la semaine après la Saint-Jean ; la terre était couverte d'herbes et de fleurs ...» et le trait qui est dans toutes les mémoires : « Nous allâmes dans le verger achever notre dessert avec des cerises : je montai sur l'arbre et je leur en jetais des bouquets dont elles me rendaient les noyaux à travers les branches ». C'est dommage seulement que le souvenir si vivant de ces rieuses et gracieuses filles n'ait réussi ni à faire taire sa vanité (il n'a pu nous laisser ignorer l'impression qu'il avait faite sur elles), ni à réfréner complètement sa sensualité : il a beau s'appliquer à être chaste, il n'y réussit pas parfaitement, ne serait-ce que par cette application même à nous mar-
(1) M. Mugnier, ibid.^ p. 72,
quer, par exemple, que ce dîner entre deux pures jeunes filles est bien supérieur, non pas seulement « pour la gaité et la douce joie, mais même pour la sensualité, aux soupers des petites maisons de Paris». L'auteur de la Nouvelle i/e/oïse n'a pas la touche délicate de l'auteur de Paul et Virginie. Et puisque nous venons de citer la Nouvelle Héloïse, il est vraisemblable qu'il pensait un peu à ses deux jolies voyageuses de Thônes quand il imagina ses deux amies, Claire et Julie, dans son roman : n'a-t-il pas dit de M'^^ de GrafTenried qu'il l'aurait mieux aimée comme confidente, préférant M^^° Galley pour maîtresse, et n'est-ce pas l'agréable situation où il placera Saint-Preux entre Claire et Julie ?
Nous savons à peu près qui étaient ces deux jeunes filles qui, par cette belle matinée ,de juin, se rendaient à Thônes : l'une, M"® de Galley était fille de M. de Galley, co-seigneur de la vallée des Clefs ; c'était probablement, d'après l'âge que lui donne Rousseau, l'aînée, Claudine, qui fêtait ce jour-là sa vingtième année ; et son amie, M^i^ de Graffenried, était une nouvelle convertie ; il y avait à Annecy une autre « nouvelle convertie » que voyait fréquemment Rousseau ; c'était une amie de la Merceret, une Genevoise, Esther Giraud (à qui il donne 37 ans, mais qui n'en avait pas 28) et qui était folle de lui : mais elle lui inspirait, dit-il, une profonde aversion. Il est à remarquer qu'il vivait alors au milieu de jeunes filles et que ces jeunes filles, parmi lesquelles, dit-il, et on l'en croit volontiers « il se plaisait fort », étaient toutes ou catholiques de naissance ou converties au catholicisme et, de la complexion amoureuse dont il était, il y avait là pour lui une raison de plus d'être à cette date bon catholique ; de fait, il l'était assez pour admettre que les prières de l'évêque avaient subitement éteint un incendie qui menaçait de dévorer la maison de M"^^ de Warens et pour certifier par écrit ce miracle : écrit fatal, qui tombera plus tard dans les mains de Fréron au grand désespoir de Rousseau, devenu alors grand négateur de miracles. C'est là un détail qui a son importance et que nous aurons à rappeler quand nous essaierons de préciser l'évolution religieuse de Rousseau. i
Cependant M'"^ de Warens ne revenait toujours pas : impatiente de l'attendre, sa femme de chambre, M"^ Merceret, dont on avait sans doute oublié de payer les gages, résolut de retourner chez son père, qui était organiste à Fribourg.
Il y a loin d'Annecy à Fribourg, et Anne-Marie (ce sont les prénoms de la Merceret retrouvés par M. Mugnier), sans être vraiment «belle», n'est pas « laide » non plus, nous dit Rousseau, et elle doit être alors dans sa vingtième année : heureusement elle a sous la main le chevalier toujours prêt à partir et à escorter, quand on l'en prie, (car il ne s'offre jamais), les jeunes filles seules en excursion ou en voyage. Sa timidité d'ailleurs ou, comme il dit, sa « sottise » est telle qu'elle les protège, non seulement contre lui, mais contre elles-mêmes, quand elles tombent amoureuses de lui et aucune d'elles n'y manque. Est-il donc si irrésistible ou n'est-il qu'un fat ? Sa fatuité n'est guère douteuse ; mais à l'âge qu'il avait alors (de 18 à 19 ans), avec sa physionomie éveillée, ses yeux pleins de feu et son esprit naturel, il avait de quoi intéresser des jeunes filles, qui étaient en Savoie plus libres et plus expansives qu'on ne l'était en Suisse. Quoi qu'il en soit, Jean- Jacques fut pour Anne-Marie, d'Annecy à Fribourg, et malgré la longueur du voyage, un chevalier sans reproche — mais non pas sans mérite, car il nous décrit, avec ces détails si déplaisants par leur précision et qu'il affectionne, toutes les tentations auxquelles l'exposa, mais en pure perte, la coquetterie de sa compagne ; croyons-le donc sur parole : qu'il ait, en effet, dans ces circonstances, et dans d'autres semblables qu'il nous racontera avec la même complaisance, joué ou non le rôle de Joseph, cela importe moins qu'il ne croit à la postérité. Il remit donc la Merceret intacte dans les mains de son père, qui l'invita à dîner, et l'on se dit adieu. Plus tard, dans ses Confessions, en prenant congé de la jeune fille, dont il ne parlera plus, son cœur s'attendrit à la pensée qu'il a peut-être alors laissé échapper le bonheur : « Elle avait un vrai goût pour moi, j'aurais pu suivre le métier de son père et vivre heureux et tranquille à Fribourg ». Mais hélas ! comme le dira un jour la plus illustre disciple de Jean-Jacques et la plus infortunée : « la gloire est le deuil écla-
tant du bonheur », et, plus encore que M'"^ de Staël, Rousseau semblera confirmer la vérité de cette triste maxime.
Ce qu'il est intéressant de relever, à propos de ce soupir de regret qui échappe à Rousseau au moment où il prend congé de son aimable compagne de voyage, ce n*est pas qu'il ait poétisé, cela nous arrive à tous, les souvenirs de sa jeunesse, mais c'est que, parvenu, au moment où il écrit cette partie de ses Confessions, au sommet de la gloire, il exprime le regret de n'avoir pas épousé la Merceret, c'est-à-dire une simple femme de chambre.
Et je ne prétends pas du tout que ce regret soit absolument sincère (je ne le crois pas non plus tout à fait mensonger), et je n'oublie pas davantage le prodigieux orgueil de Rousseau ; mais que précisément, et malgré son orgueil, malgré les illustres amitiés dont il s'est vu honoré, il ait eu l'idée, à cette époque de sa vie — et de sa gloire — d'exprimer un regret si inattendu; cela nous renseigne mieux que je ne saurais dire, et plus que tout ce qu'il nous a appris lui-même, sur la simplicité, j'allais dire : sur la vulgarité de ses goûts ; et cela aussi, je crois, nous prépare à comprendre pourquoi il se décidera, un jour, à défaut de la Merceret, à épouser Thérèse.
Nous avons accompagné Jean-Jacques jusqu'à Fribourg : mais il nous faut un instant rebrousser chemin pour raconter une rapide visite qu'il fit à son père en traversant Nyon, où Isaac Rousseau, on s'en souvient, s'était retiré et remarié. « En passant à Genève, dit-il, il n'alla voir personne », et il fit bien : les Genevois de ce temps ne devaient pas être tendres pour les renégats ; mais, ajoute-t-il, il fut prêt à se trouver mal sur les ponts. Sans doute il exagère, encore que nous le sachions impressionnable à l'excès ; et il est probable aussi que, s'il fut ému en revoyant sa ville natale, la honte d'avoir abjuré la religion de sa famille et de ses concitoyens était bien pour quelque chose dans une si grande émotion. Et, quoiqu'il n'en dise rien non plus, il ne devait pas être sans inquiétude sur l'accueil que lui ferait son père, bon Genevois et, c'était tout un, bon calviniste. De fait, on s'embrassa, on pleura (Isaac s'attendrissait et pleurait volontiers) mais, nous dit Rousseau, mon père «ne fit pas pour me
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ramener tout ce qu'il aurait pu faire. » D'abord la belle-mère de Jean-Jacques ne tenait guère àle garder au logis: «elle fit semblant de vouloir me retenir à souper » ; c'était tout juste de la politesse ; et puis Isaac avait peine à pardonner à son fils une conversion qui lui faisait perdre ce fameux droit de bourgeoisie, l'honneur de la famille. Rousseau nous le donne à entendre en paroles vagues et embarrassées : «après le pas que j'avais fait, il jugeait peui-être que je n'en devais pas revenir. » Une lettre de Rousseau, écrite un certain temps après cette entrevue (1), nous fait entrevoir les vrais sentiments d'Isaac Rousseau à l'égard de son fils : il a très mal reçu celui-ci : « malgré les tristes assurances que vous m'avez données que vous ne me regardiez plus pour votre fils. » Et que lui reproche son père ? à coup sùr son abjuration, mais vraisemblablement aussi son escapade de Genève qu'il n'avait pas dû lui pardonner, car Jean-Jacques, implorant une réponse de son père, lui écrit : « ce sera la première lettre que j'aurai reçue de vous depuis ma sortie (admirez l'euphémisme) de Genève. »
Le vrai but, au reste, de cette lettre est d'obtenir des subsides : « vos yeux se chargeraient de larmes si vous connaissiez à fond ma véritable situation. » C'est qu'en efï'et il est alors dans la plus extrême misère : on peut l'en croire quand il nous dit qu'étant arrivé un soir à un petit village près de Lausanne, «il entra dans un cabaret sans un sou pour payer sa couchée ». Une chose heureusement ne lui faisait jamais défaut dans les moments les plus critiques : c'était l'aplomb. Il demanda à souper, dormit d'un bon somme, fit le lendemain un bon déjeuner et, quand sonna le quart d'heure de Rabelais, il offrit de laisser en gage la veste qu'il avait sur le dos : dépouiller ce pauvre jeune homme ! l'aubergiste avait si bon cœur (Rousseau y comptait bien) qu'il refusa la veste — pauvre veste, sans doute, — et le laissa partir, lui disant qu'il le payerait quand il pourrait. Rousseau affirme « qu'il ne tarda guère à lui renvoyer son argent par un homme
(1) écrite de Neucliâtel en 1731, non 1732 comme Ta datée Musset-Pathay. Voir Mugnier, 79.
sûr )) ; je crois bien qu'il s'acquitta — c'était assez son habitude — mais pas si tôt qu'il le dit ici, car assez longtemps il fut aux abois. Cette détresse profonde, où le replongeaient sans cesse sa mauvaise fortune et ses coups de tête, risquait à chaque instant de le conduire en un gîte qu'il aurait été dispensé de solder et en définitive il faut lui savoir gré de n'avoir été qu'un vagabond ; mais tant de souffrances et d'humiliations accumulées ne seront pas perdues pour son éloquence et, plus tard, dans ses cris de colère contre les riches et les grands seigneurs, on retrouvera les rancunes du pauvre diable qui, sur le chemin de Lausanne et ailleurs, se demandait le soir avec angoisse où il trouverait à souper et à coucher. Çà et là pourtant il rencontrait de bonnes gens qui lui venaient en aide, comme l'aubergiste de tantôt, et, quelques jours après, comme ce brave Perrotet qui, faisant semblant sans doute de se laisser prendre à ses petits ^ mensonges (il se donnait pour un musicien détalent), lui offrait à crédit, non pas, il est vrai, la pension entière (elle était, hélas ! de cinq écus) mais la demi-pension : une soupe à dîner et un bon souper le soir.
Jean-Jacques parle avec effusion de ce Perrotet qui « était le meilleur homme du monde »; il remarquera un jour que si dans « les états élevés l'intérêt et la vanité parlent seuls », c'est dans les états inférieurs qu'il a trouvé dans sa jeunesse tant de bonnes âmes : et si, seul de tous les littérateurs de son temps, il aime réellement le peuple, c'est un peu parce qu'il a au cœur le souvenir encore vivant de tant de gens du peuple dont il peut dire que, quand il a eu faim, ils lui ont donné à manger.
Nous lisons dans les Confessions, à cet endroit de sa vie, la phrase suivante : « J'ai toujours trouvé dans le sexe (on disait même d'ordinaire à cette époque : <( le sexe enchanteur »), une grande vertu consolatrice. » Par cette phrase, où il se peint assez, du reste, avec son éternel besoin d'amitiés féminines, Rousseau veut parler de l'agréable correspondance qu'il entretenait alors, non pas peut-être avec les deux gracieuses excursionnistes de Thônes (comme il l'affirme dans les Confessions), mais avec M^^^ Giraud ; (il demande, dans sa lettre à celle-ci, la
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permission d'écrire à « l'aimable M*^'' de Graffenried » el sa lettre à M^^^ Giraud est curieuse à plus d'un titre (été 1731) (1) :
On y voit d'abord qu'il a « encouru la disgrâce de M'"^ de Warens » et il feint d'ignorer les fautes, au pluriel, qui l'ont pu rendre coupable à ses yeux ; l'une de ces fautes est sans doute le lâche abandon de ce pauvre Le Maître que M'"^ de Warens, sachant ses infirmités, avait du confier aux soins de Jean-Jacques. Il assure ensuite sa correspondante de son inébranlable attachement à la religion catholique ; et l'on voit quelles sédui- , santés prêcheuses, sans compter M"'*^ de Warens, l'aidaient nonseulement à résister aux objurgations de son père, mais encore, semble-t-il, à triompher de ses remords, tout au moins du regret qu'il éprouvait alors, en pays protestant, de s'être mis dans une situation fausse : « Je risque, à chaque instant, d'être regardé comme un fourbe et comme un espion. » Heureusement, sa religion est si profondément gravée dans son âme « que rien n'est capable de l'en effacer. » Et ceci n'était pas seulement pour M"^ Giraud, mais sans doute aussi pour M""^ de Warens, à qui « il n'ose prendre la hardiesse d'écrire. » Il est fort endetté, mais qu'elle se garde bien d'en parler à M'"*^ de Warens ; « j'aimerais mieux la mort qu'elle crût que je suis dans la moindre indigence » ; seulement, comme il la prie de s'employer pour lui auprès de M"^^ de Warens, il doit espérer, tout de même, que celle-ci sera instruite de son triste sort. Et enfin, il n'y a pas lieu de faire remarquer que Jean-Jacques écrit encore très mal, ni de s'en étonner ; tout au plus peut-on enregistrer cette lettre et celle de la même époque à son père (où l'impropriété des termes le dispute à l'emphase), pour noter tout ce qu'il avait à acquérir avant de pouvoir écrire seulement son premier Discours ; mais ce qui est bien plus curieux, c'est qu'à cette date déjà, et malgré sa détresse et son éternel vagabondage, il s'escrime à rimer et à polir son style, et il envoie à M"^ Giraud,
(1) Sur cette lettre voir Annales J.-J. R. ir, 164 {Pages inédites de J.'J. R. par M. Th. Dufour).
« SOUS le sceau du secret, quelques-unes de ses pièces (1) »; où les a-t-il brochées? dans quelque gîte de rencontre, ou peut-être sur les grandes routes et pour tromper la faim; et, ce qu'il faut admirer encore, c'est sa belle confiance en lui-même : (( Je n'ai pas encore assez de vanité pour vouloir porter le nom d'auteur ; il faut auparavant que je sois parvenu à un degré qui puisse me faire soutenir ce titre avec honneur. »
Auteur! s'il n'ose pas encore porter ce beau nom comme poète, il s'en croit digne comme musicien ; et les Lausannois vont apprendre à connaître le compositeur Rousseau ou plutôt, car il avait pris l'anagramme de son nom, c'est Vaussore qui va se révéler, et, puisqu'il s'agit de musique, il aura un nom qui sonne bien : Vaussore de Villeneuve. Sa musique malheureusement sonna moins bien aux oreilles des Lausannois, car « depuis qu'il existe des opéras français, de la vie (c'est lui qui l'affirme), on n'ouït un semblable charivari. » Il a conté luimême, on sait avec quelle verve, comment, arrivé à Lausanne, il s'était fait passer pour Parisien et pour maître à chanter, lui qui ne savait pas déchiffrer un air ; et comment il s'était offert à composer, pour un concert que donnait M. de Treytorens, une pièce terminée par un menuet, — et le sabbat qui s'ensuivit.
Que sa pièce fût détestable, il n'y avait là rien d'étonnant : ce n'est pas avec les six mois de leçons de M. Le Maître qu'il avait pu devenir très savant en musique ; mais ce qui est fait pour surprendre, c'est qu'il ait osé se donner pour compositeur et qu'il ait soutenu effrontément cette gageure jusqu'au bout, alors qu'il nous parle sans cesse, et avec raison, de son extraordinaire timidité. Qu'est-ce donc qui lui avait subitement donné tant d'audace? d'abord sa détresse même : ventre affamé n'a point de
(1) M. Th. Dufour nous a donné [Annales J.-J» R., ii, 192-198) quelques fragments inédits de Rousseau qu'il date du second trimestre 1731 : C'est un plan d'idylle, fragments de cantate, et une pièce de vers. (Rousseau nous dit, dans ses Confessions, que « croyant avoir du goût pour la poésie, il fit (à Soleure, et après avoir lu les œuvres de J.-B. Rousseau) pour son coup d'essai une cantate à la louange de M™^ de fjonnac » (dont il va être question quelques lignes plus loin). C'est une imitation très médiocre, avec vers faux, de J.-B. Rousseau. Évidemment, a le coup d'essai » ne fut pas un coup de maître.
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peur; et ensuite celte idée juste qu'en pays protestant on se connaissait moins en musique que dans le pays d'où il venait; nous savons, par exemple, pour ne citer que quelques faits probants, que ce n'est qu'en 1756 qu'il fut permis d'installer un orgue à Genève ; et, dix ans plus tard, le pasteur Jacob Vernet, reconnaissant que les Genevois avaient peu de goût pour la musique, les excusait par cette raison que le climat de Genève était nuisible à la voix (1) : mais c'était le puritanisme calviniste qui était nuisible aux arts en général et à la musique en particulier. Tout de même, Rousseau s'était exagéré en matière musicale l'inexpérience des Lausannois et ses propres talents ; son coup d'audace (les timides sont quelquefois par bravade terriblement audacieux), avait eu un succès de fou rire qui l'avait subitement rendu célèbre dans toute la ville. Qui eût pu prédire alors que cet enragé râcleur charmerait un jour de « sa musique enchanteresse », c'est ainsi qu'on l'appellerait^ le roi de France et toute sa cour? mais ce n'était là qu'une des innombrables surprises qu'il réservait au monde ; et, en attendant, il végétait, quêtant des leçons « qui ne venaient pas en foule », nous l'en croyons sur parole ; réussissant pourtant à se faire prendre au sérieux par « deux ou trois gros Teutches aussi stupides qu'il était ignorant » et qui l'aidaient au moins à payer sa demi-pension, voire même à faire une excursion au pays de M^^ de Warens : « J'allai à Vevey loger à la Clef (une plaque y rappelle encore ce séjour de Jean -Jacques), et pendant deux jours que j'y restai sans voir personne, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages et qui m'y a fait établir enfin les héros de mon roman. » Son roman devait jeter une telle poésie sur ces petites villes de Vevey, Clarens et Montreux, que désormais le souvenir de Rousseau est inséparable de tous ces jolis paysages du canton de Vaud et en double le charme pour le promeneur : voici le lac, c'est le lac qu'il lui fallait dans ses rêves « et non pas un autre » ; en face de Vevey, c'est la Meillerie et le souvenir de Saint-Preux et de ses promenades désolées à
(1) Voir sur ce point : Jansen : Rousseau als Musikei f Berlin, 1884.
travers les rochers se lève aussitôt dans votre esprit; à gauche on aperçoit la dent de Jamant et l'on se répète aussitôt ces mots si simples, mais si pittoresques de Julie : « Quoique l'automne soit encore agréable, vous voyez déjà blanchir la pointe de la Dent-de-Jaman. » C'est que Rousseau ne s'est pas seulement inspiré directement de la nature, ce qui rend sa prose si vivante et si colorée; mais il a comme ajouté à cette nature une vie et des couleurs nouvelles qu'il puisait dans son ardente imagination : et désormais les bords du lac de Genève ne sont plus beaux seulement de leur propre beauté, mais encore de je ne sais quelle beauté mélancolique et attendrissante dont les a pour jamais imprégnés l'enchanteur qui les a fait connaître et aimer.
De Lausanne Rousseau s'était rendu à Neuchàtel, où il passa l'hiver de 1730 à 1731 ; il y avait, paraît-il, trouvé quelques écoliers, ce qui lui permit de manger à sa faim pendant quelque temps et de courir le pays ; dans une de ses courses à travers champs, il rencontre, un jour, dans un cabaret de Boudry (en avril 1731) « un homme à grande barbe, avec un habit violet à la grecque, un bonnet fourré », parlant un jargon que personne n'entend et que Jean-Jacques croit comprendre : il lui parle, en effet, italien (il se souvenait des leçons de l'abbé de Gouvon) et l'étranger lui saute au cou : Jean-Jacques sera son interprète et sans doute moyennant quelques flatteries (Rousseau n'y résistait jamais), le voilà lié à la fortune de cet étranger qui lui fait oublier et perdre ses élèves de Neuchâtel.
Le mystérieux personnage, dont il vient de s'engouer et auquel il servira de trucheman, est le révérend Père Athanasius Paulus, de l'ordre des saints Pierre et Paul de Jérusalem, qui fait une collecte pour le rachat d'esclaves chrétiens et pour le rétablissement du Saint-Sépulcre : c'est du moins le nom et la mission qu'il se donne (1).
Rousseau accompagne l'archimandrite, c'est ainsi qu'il l'appelle, à Fribourg et à Berne ; il prononce même dans cette
(1) Comme il résulte des « mamiaux » des Conseils de Fribourg et de Berne, retrouvés par M. RWter (La famille et la jeunesse de Rousseau, p . 208).
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dernière ville, en l'honneur du Saint-Sépulcre, une fort belle harangue qui fut très goûtée et, pour que nous n'en doutions pas, il nous en donne un résumé pathétique. Fribourg s'était méfié et, après avoir accordé au susdit Père Paulus une patente pour quêter, la lui avait retirée et l'avait prié (( de quitter le pays ».
De Berne on avait passé à Soleure, où l'on s'empressa d'aller saluer l'ambassadeur de France, M. de Bonac. Malheureusement M. de Bonac, qui avait été ambassadeur à Constantinople, était au fait de tout ce qui regardait le Saint-Sépulcre : il s'aperçut vite que l'archimandrite n'était qu'un charlatan et il mit brusquement fiu à l'odyssée de Rousseau (1). D'après ce dernier, l'ambassadeur, touché du récit qu'il venait de lui faire, le présenta à M"**^ l'ambassadrice et l'on décida « qu'il resterait à l'hôtel en attendant qu'on vit ce qu'on pourrait faire de lui. » Au reste, il fit impression, à l'en croire, sur tout le personnel de l'ambassade, puisque le secrétaire, M. de la Martinière, en le conduisant dans la chambre qui lui était destinée, lui dit : « Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un homme célèbre du même nom que vous ; il ne tient qu'à vous de le remplacer de toutes manières et de faire dire un jour : Rousseau premier, Rousseau second. » Il ne serait pas impossible que M. de la Martinière lui eût tenu ce propos — les secrétaires d'ambassade sont parfois facétieux, — mais Jean- Jacques ne nous a pas dit de quel sourire le propos fut accompagné et si par hasard le futur Rousseau second, pour apitoyer et intéresser à son sort M. l'ambassadeur, n'aA^ait pas fait valoir ses essais poétiques. Il se pourrait aussi que Rousseau eût commis quelques erreurs sur ce qui lui arriva à Soleure ; mais admirez d'abord sa suffisance: « l'expérience que je commençais d'avoir modérait peu à peu mes projets romanesques ;
(1) Nous avons, de cette date, un premier écrit manuscrit de Rousseau : c'est une « lettre de Gorcliut à l'empereur Sélim, son frère, tous deux fils de Bajazet, portée par le capigi qui eut ordre de Texécuter. Cette lettre a été traduite des vers turcs. » Lettre insignifiante, d'ailleurs, qu'a pu lui réciter l'archimandrite. Voir Th. Dufour : Annales J.^J. R. ii, 190.
et, par exemple, non seulement je ne devins point amoureux de M'"^ de Bonac (et pourtant n'était-il pas le trucheman d'un glorieux archimandrite !) ; mais je sentis d'abord que je ne pouvais faire un grand chemin dans la maison de son mari. M. de la Martinière en place et M. de Morianne, pour ainsi dire en survivance, ne me laissaient espérer, pour toute fortune, qu'un emploi de sous- secrétaire qui ne me tentait pas infiniment. Cela fit que, quand on me consulta (?) sur ce que je voulais faire, je marquai l'envie d'aller à Paris » ; et, quinze jours plus tard, pour condescendre à ce désir, M. l'ambassadeur lui donnait de quoi faire le voyage. Mais comment se fait-il alors qu'après son aventure de Soleure nous le retrouvions à Neuchâtel, d'où il écrit à son père que ses élèves ne « veulent plus recommencer leurs leçons ? » Il est vraisemblable, ainsi qu'on l'a supposé, que (( ce retour à Neuchâtel n'ayant pas été heureux, dans la détresse où il tomba, Jean-Jacques battit le rappel de tous les côtés » ; en même temps qu'il écrivait à son père et sans doute aussi à l'ambassadeur, il envoya encore une lettre à Annecy à l'adresse de M. de Bernex, l'évêque de Genève. (( Ce grand évêque (dit-il dans son Mémoire au gouverneur de Savoie) me recommanda à M. le marquis de Bonac (1). » C'est alors sans doute, et sur la recommandation du bon évêque que M. de Bonac voulut bien chercher une place pour Rousseau et, comme ses relations étaient à Paris, c'est à Paris qu'il envoya Rousseau sans songer à « le consulter ». L'ambassadeur lui donna cent francs, et le secrétaire interprète, M. de Merveilleux, une lettre pour un sien ami, M. Godard, colonel suisse au service de la France, « qui cherchait quelqu'un pour mettre auprès de son neveu, lequel entrait fort jeune au service ; » et Rousseau, muni du tout, partit pour Paris, le bâton à la main.
Il mit à faire ce vo^^age quinze jours qui lui parurent délicieux: il voyait du pays, ce qui fut toujours son plus grand bonheur ; il allait chez un officier et il le suivrait naturellement dans sa rapide fortune; officier à son tour, pourquoi n'enten-
(1) Eug. Ritter, ibid, p. 210.
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drait-il pas dire un jour le maréchal Rousseau ? car sa myopie n'élait pas un obstacle invincible (il n'en voyait pas d'autre) à son avancement : ne savait- il pas que le maréchal Schomberg avait, lui aussi, la vue courte? C'est en riant, bien entendu, qu'il nous parle de toutes ces folles chimères qui l'amusaient et faisaient son pas plus léger sur la route de Paris : ce que nous en retiendrons pourtant nous-même, c'est que le sort a beau lui être contraire; même alors, même réduit, comme ici, à accepter des secours, et très probablement, on l'a vu, à les mendier, il ne cesse pas de rêver les plus hautes destinées ; cela ne dénote pas seulement une riche imagination, mais encore une ambition qui ne se contentera pas de peu et qui ne se découragera pas aisément, et nous la verrons à l'œuvre.
Paris, qu'il rêvait plein de palais de marbre et d'or, démentit furieusement l'idée qu'il s'en faisait: il y entra en mai 1731 par le faubourg Saint-Marceau, et, au lieu des « superbes rues », qu'il avait imaginées, il ne vit que « de petites rues sales et puantes, de vilaines maisons noires, des mendiants, des ravaudeuses, des crieuses de tisanes et de vieux chapeaux (1) ». Au fond il n'aimera jamais Paris ; mais, quand il l'habitera plus tard, et ne songera d'ailleurs qu'à le fuir, ce qu'il critiquera alors ou plutôt ce qu'il maudira en lui avec l'âpre accent de la colère, c'est, contrairement à ce qu'il lui reproche ici, son élégance et son luxe ; et la seconde impression, quoique inverse de la première, ne sera pas ])lus favorable à (( cette capitale », comme il l'appelle ici. Nous aurons, du reste, à démêler les causes très diverses de ce « secret dégoût» qu'il fait, dans les Confessions, dater de son premier voyage.
(1) Comparez Voltaire : « Candide entra par le faubourg Saint-Marceau et crut être dans le plus vilain village de la Westphalie ». Candide, ch. XXII. Le faubourg Saint-Marceau était le quartier le plus pauvre de Paris, « le foyer, dit Mercier, de la misère obscure. . . Dans une des tabagies du faubourg Saint- Marceau se réfugient pendant le jour les femmes les plus dégoûtantes des environs du Pont-Neuf et du Louvre pour y dépenser quelques sols arrachés à la luxure des Savoyards, des manœuvres et des filous ». {Tableau de Paris, i). Vers la même époque Marmontel s'était fait de loin, comme Rousseau, « un tableau superbe et fantastique de Paris : mais cette illusion fut bientôt détruite ». (Mémoires).
La place que le colonel Godard lui offrait auprès de son neveu ne lui convint pas: on voulait faire de lui une espèce de valet, alors qu'il s'était attendu à être « un vrai gouverneur ». Ce qui lui restait des cent francs qu'on lui avait donnés au départ, joint à un petit supplément que lui fit tenir le généreux marquis de Bonac, l'aida à vivre, à vivoter plutôt, quelque temps : la belle- sœur du secrétaire interprète de Soleure, M""*^ de Merveilleux, l'avait pris en amitié (ou en pitié), et lui avait offert sa table, dont « il profita souvent ». Tout cela, en somme, ne valait pas l'hospitalité de M'"^ de Warens: mais qu'était donc devenue celle-ci ? il la demandait à tous les échos : M"'^ de Merveilleux l'aida dans ses recherches, et on parvint enfin à apprendre que la mystérieuse M""^ de Warens était repartie de Paris depuis deux mois pour la Savoie, ou pour Turin, à moins qu'elle ne fût , comme « le disaient quelques personnes » retournée en Suisse, — et cette dernière supposition s'accorderait assez avec l'hypothèse, émise plus haut, qu'on redoutait que M"'^ de Warens n'allât ébruiter en Suisse, pour se faire valoir, l'affaire secrète à laquelle elle avait été mêlée. Quoi qu'il en soit, Rousseau, ne pouvant douter de son départ, résolut d'aller la rejoindre et, après ce premier et court séjour à Paris, il refit à pied le chemin de Paris à Lyon.
Il eut, chemin faisant, deux aventures, dont la première, en lui mettant sous les yeux les vexations des collecteurs d'impôts, alluma dans son cœur « cette haine inextinguible, qui se développa depuis, contre les oppresseurs du peuple ». C'est l'histoire, qu'il a si joliment dramatisée, de ce paysan qui (.< cachait son vin à cause des aides et son pain à cause de la taille », sachant bien « qu'il serait un homme perdu, si l'on pouvait se douter qu'il ne mourût pas de faim ». L'aventure est très vraisemblable et elle peut s'ajouter aux impressions de voyage d'Arthur Young et à tout ce que nous savons de la misère des paysans à la fin de l'ancien régime.
Sans croire, avec Rousseau, que sa rencontre avec ce paysan, qui ne « prononçait qu'en frémissant ces mots terribles de commis et de rats de cave » ait été « le germe de sa haine contre les
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vexations qu'éprouve le malheureux peuple — cette haine aura bien d'autres motifs (plus personnels et partant plus profonds), — il n'est pas douteux cependant que ce qu'il vit ce jourlà fit une grande impression sur son esprit : il ne put manquer de comparer la situation misérable du paysan français avec la vie plus aisée et autrement libre du paysan suisse; et, plus tard, quand il connaîtra les fermiers généraux, et c'est chez eux surtout qu'il fréquentera à Paris, il saura mieux qu'aucun de leurs convives et pour l'avoir vu de près, d'où vient leur immense fortune et qui paie en somme les somptuosités de leurs soupers et les toilettes de leurs maîtresses : et c'est en connaissance de cause qu'il pourra alors invectiver contre ces « barbares publicains ».
La seconde aventure qu'il eut sur la route de Lyon mit à une rude épreuve son esprit romanesque. On se rappelle que VAstrée était un de ces romans qu'il avait lus jadis tout enfant avec son père et « c'était celui qui lui revenait au cœur le plus fréquemment ». Il y pensa en approchant de Lyon, car le Lignon coulait peut-être dans ces parages, et il eut l'idée d'aller y promener ses rêveries en évoquant le souvenir des Céladon et des Sylvandre : l'hôtesse, à qui il demanda la route du Forez, lui apprit que c'était un pays de ressource pour les ouvriers, car il y avait beaucoup de forges : elle l'avait pris pour un garçon serrurier I et je crois bien que la méprise de la bonne femme à son sujet ne calma pas seulement, comme il le dit, « sa curiosité romanesque », mais qu'elle mortifia un peu sa vanité : car il n'avait pas, et surtout il ne croyait pas avoir, l'air d'un ouvrier.
Arrivé à Lyon, Rousseau alla voir, aux Chasottes, une amie de M"™^ de Warens, M"^ de Cliâtelet ; mais celle-ci, qui avait bien vu M"^e (Je Warens, à son passage à Lyon, ne put lui dire quelle route avait prise, en quittant Lyon, l'énigmatique voyageuse, soit qu'elle l'ignorât, en effet, soit qu'elle voulût se donner le temps de demander à son amie si elle était encore disposée à recevoir le pauvre diable qui s'était présenté en son nom .
En attendant, Rousseau, pour faire l'économie d'une chambre d'hôtel, passait ses nuits à la belle étoile : mais il était jeune, il
était poète, et c'est bien réellement ce qu'il a éprouvé, je veux dire : c'est le réel plaisir qu'il a goûté à dormir dans l'enfoncement d'un mur de terrasse, par une belle nuit d'été, qui lui a dicté la page célèbre : « il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était charmante ; la rosée humectait l'herbe flétrie... ; le ciel de mon lit était formé par les têtes des arbres; un rossignol était précisément au-dessus de moi, je m'endormis à son chant ; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour ; mes yeux, en s'ouvrant, virent l'eau, la verdure, un paysage admirable. Je me levai, je me secouai : la faim me prit, je m'acheminai gaiement vers la ville, résolu de mettre à un bon déjeûner deux pièces de six fîorins qui me restaient encore », On n'avait jamais mis, à coucher dans la rue, tant de belle humeur et de fraîche poésie, et surtout personne, à cette époque, n'avait trouvé ce secret de donner au lecteur, par la précision des plus vulgaires détails, l'illusion complète de la réalité et de la vie.
Cependant Rousseau, qui savait enfin, soit par M^'^ du Châtelet, soit par sa correspondante d'Annecy, M^^^ de Graffenried, où trouver M""^ de Warens, alla droit à Chambéry : M""*" de Warens s'y était installée, probablement dans l'été de 1731 ; c'est donc, ce me semble, en 1731 et non, comme il le dit, en 1732, que Rousseau, qui était parti de Paris peu de temps après y être arrivé, donc peu de temps après le printemps de 1731, arriva à Chambéry.
Comment M"'« de Warens le reçut-elle ? C'était la troisième fois qu'il venait frapper à sa porte et, cette fois encore, en l'abordant, il avait lieu d'être inquiet sur l'accueil qui lui serait fait: n'avait-il pas (ainsi nous l'a appris sa lettre de Lausanne à M"^ de Graffenried), « encouru la disgrâce » de M"'^ de Warens, on ne sait pour quel motif. Cette fois encore, M'"*^ de Warens ouvrit sa maison au « pauvre petit » ; et même, pendant son absence, et avertie sans doute, par son amie de Lyon, M"® du Châtelet, que Jean-Jacques allait se mettre en route pour Chambéry, elle lui avait trouvé un poste : Rousseau fut employé à la confection du cadastre et il eut son logement chez M'"^ de Warens, dans sa nouvelle maison de Chambéry.
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Le comte de Saint-Laurent, receveur général des finances, possédait à Chambéry une vieille maison qu'il ne parvenait pas à louer ; M""^ de Warens devint sa locataire et, du même coup, par « ce trait d'habileté », sa protégée ; sa pension lui fut maintenue et, pour quelque temps, plus régulièrement payée. Malheureusement, la maison était, dit Rousseau, « triste et sombre ; pour toute vue un mur et, pour rue, un cul-de-sac ; des grillons, des rats et des planches pourries ». Il est vrai que la maîtresse du logis réservait à Jean-Jacques de quoi lui faire oublier toutes ces incommodités.
Voilà donc Rousseau occupé pour un temps, en qualité de «secrétaire», etconcurremment avec deux ou trois cents employés, à dresser le cadastre du royaume de Savoie ; le poste était peu lucratif, mais on vivait de peu à Chambéry, et surtout il tirait enfin Jean- Jacques de la domesticité : « Depuis ma sortie de Genève, écrit-il avec une légitime satisfaction, je commençai pour la première fois de gagner mon pain avec honneur »,
Pour s'acquitter de ses fonctions, il doit apprendre l'arithmétique et « il l'apprend bien, parce qu'il l'apprend seul ». Seul aussi plus tard (Thérèse étant trop bornée pour l'aider), il tiendra avec la plus grande exactitude ses petits comptes de ménage et l'ancien employé du cadastre prendra note très scrupuleusement de ce que l'on lui doit et de ce qu'il doit aux autres. Il s'essaie au dessin avec cette ardeur qu'il met à toutes choses et on doit l'arracher à cette nouvelle occupation qui compromet sa santé ; celle-ci est, d'ailleurs, assez mauvaise pour que la sollicitude de ]^me (jg Warens lui impose le régime du lait.
Ayant accompli sa vingt-et-unième année, Rousseau réclame à son père sa part de la succession maternelle ; il lui a écrit à Nyon et lui donne rendez-vous à Genève ; mais Isaac s'excuse par « unelettre de Gascon ». Jean-Jacques lui avait pourtant énuméré toutes les dépenses qu'avait faites pour lui M""^ de Warens, et c'était, sans doute, pour dédommager sa bienfaitrice qu'il avait fait appel à la bourse de son père. Mais Isaac, comme le lui reproche son fils dans une lettre assez plaisante, oubliait « les premiers devoirs de la politesse » en ne répondant pas même aux
lettres dont l'honorait une personne du rang de M"^^ de Warens. Rousseau donc, après un court séjour chez les Cordeliers de Cluses, rentra bredouille à Chambéry et ayant dépensé quelqu'argent de plus à M'»^ de Warens. A cette époque nous le voyons mettre sans cesse à contribution la libéralité de M'"^ de Warens par de perpétuelles allées et venues, et se consoler des dépenses qu'il lui fait faire en se disant que c'est tant de pris sur les charlatans qui l'exploitent, (et ici ce n'est plus Isaac, mais c'est peut-être bien Jean-Jacques qui est le Gascon).
Cependant, la situation de fortune de la « pauvre maman » devenait de plus en plus précaire : tandis qu'elle se livrait plus que jamais à « ses visions », c'est-à-dire, à cette manie d'entreprises qui avait ruiné jadis le ménage des Warens à Vevey, elle perdait, en 1734, son meilleur protecteur, l'évêque d'Annecy, M. de Bernex. Ce dernier lui léguait, il est vrai, une rente de 150 livres ; mais la pension qu'elle avait obtenue du roi ne lui était plus payée et elle devait réclamer les quartiers arriérés en se dépeignant comme « réduite à la dernière extrémité », si on continue à l'oublier. Sa maison n'en reste pas moins gaie et ouverte à tout venant : on y fait de la musique, on donne des concerts et même des soupers les jours de conceit et ces soupers sont « très gais et très agréables », car « on y dit le mot et la chose ». La bonne société de Cliambéry s'est retirée peu à peu d'une maison si bruyante et si hospitalière aux chevaliers d'industrie. Mais qu'importe ! n'a-t-on pas sous la main Canovas, un camarade de Rousseau qui travaille avec lui au cadastre et qui joue du violoncelle, et le P. Caton, un moine « homme du monde » (Rousseau du moins le juge tel), sans oublier l'abbé Palais qui a une « voix de bœuf » et Roche, le maître à danser, qui joue du violon, ainsi que son fils : et violons et clavecin de faire leur partie, tandis que la maîtresse de maison et le P. Caton chantent leurs duos et que Jean-Jacques a l'honneur de conduire la musique, car c'est lui qui avec son bel aplomb tient le bâton du chef d'orchestre.
Au milieu de ces folâtres ébats, que devient le prosaïque travail du cadastre ? on s'en dégoûte à la fin, car voilà bientôt deux
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ans qu'on aligne des chiffres, et l'on donne sa démission « héroïquement » ; la pauvre maman s'était opposée à cet héroïsme dont elle faisait tous les frais ; mais Rousseau avait « extorqué son consentement par ses importunités et ses caresses » et, à l'en croire, il eut bien vite fait de remplacer sa paye de secrétaire parles leçons qui lui vinrent en foule.
- De quoi donc était-il alors, ou se croyait-il capable, de donner des leçons ? de musique et de chant. Ce n'est pas qu'il possédât vraiment ces deux arts : mais il y avait si peu de bons juges à Chambéry et « dans le pays des aveugles (ce sont ses paroles) les borgnes ne sont-ils pas les rois?» Au reste, à défaut de la science, il avait «le goût du chant », ce qui est quelque chose après tout ; et n'oublions pas « son âge et sa figure » sur lesquels il n'avait pas tort de compter, puisque, grâce à tous ces avantages, il passa tout de suite pour « un bon maître. » Et les écolières d'accourir chez le joli musicien, qui se voit recherché et choyé dans le meilleur monde : a partout un accueil gracieux » et « d'aimables demoiselles bien parées » (c'est pour lui naturellement qu'elles se font belles) et qui l'attendent le sourire aux lèvres et dont le cœur, il n'en doute pas, vole vers le sien. Il y en avait de brunes et il y en avait de blondes : celle-ci, il l'avait très bien remarqué, mettait des fleurs dans ses cheveux à son arrivée ; celle-là lui préparait tous les matins son café au lait à la crème ; ce n'était, il est vrai, qu'une « bourgeoisie », mais il daignait honorer de ses leçons et de ses séductions les filles delà bourgeoisie : au reste ces dames et demoiselles le caressaient en pure perte, car il était (malgré ses aventures diverses) resté si ingénu qu'il se prêtait à leurs agaceries avec sa « balourdise ordinaire.» Heureusement sa «bonne maman» veillait : elle crut le moment venu de lui dessiller les yeux ; «elle vit que, pour m'arraclier au péril de ma jeunesse, il était temps de me traiter en homme, et c'est ce qu'elle fit. » Comment elle s'y prit pour faire du « petit » un homme, c'est ce que savent de reste les lecteurs des Confessions et je me bornerai pour le moment à rappeler que le répugnant récit que nous a fait Rousseau de son prétendu déniaisement, on peut le lire au livre v de la première partie des Confessions.
A l'époque où nous sommes de la vie de Rousseau, et si nous rapprochons des récits de ses Confessions les quelques lettres de lui que nous avons de cette date, nous voyons poindre son ambition inquiète : sera-t-il musicien, sera t-il littérateur ? S'il ne doute pas de ses talents, il cherche sa voie et surtout il sent très bien tout ce qui lui manque pour se faire un nom dans n'importe quelle carrière ; et c'est vraiment avec un acharnement méritoire qu'il s'évertue à combler les immenses lacunes de son instruction première, si l'on peut toutefois parler de son instruction à une époque où il n'est guère qu'un ignorant en tout genre. Il va se livrer tour à tour aux études les plus diverses; mais ce qu'il importe de noter ici, si l'on veut comprendre pleinement le succès final qui doit couronner un jour ses efforts, c'est qu'il ne se contentera pas d'effleurer les sciences qu'il aborde et de prendre un « peu de chaque chose, à la française » : il lira, pour s'instruire, les ouvrages les plus longs et les plus ardus, et il les lira et les relira lentement, avec méthode, prenant des notes, faisant des résumés, apprenant par cœur malgré sa mauvaise mémoire. Quand il se mit à étudier sérieusement aux Charmettes, à partir de l'été de 1731, il n'avait pas moins de 19 ans et, il s'en rendait très bien compte, il avait tout à apprendre : comment donc, ayant commencé si tard à s'instruire, a-t-il pu écrire des ouvrages que le génie seul ne pouvait improviser, puisqu'ils supposent, à peu près tous, des connaissances sérieuses et variées? C'est parce qu'il avait, pour rattrapper, autant qu'il était possible, tout le temps perdu à muser et à vagabonder, non seulement la touque juvénile de l'âme la plus passionnée qui fût jamais (son ardeur à l'étude le rendit plusieurs fois malade), mais encore la persévérance et l'esprit méthodique du protestant et du Genevois.
Impétuosité et entêtement à la fois, impétuosité à prendre un parti et entêtement à s'y tenir, le parti-pris eût-il l'air d'une gageure, voilà, je crois, deux traits essentiels, non seulement du caractère, mais de l'œuvre entière de Rousseau : qu'on se rappelle avec quelle passion et avec quelle suite il a soutenu ses thèses les plus paradoxales. C'est à la fois avec cette ardeur et
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cette obstination que nous allons le voir s'appliquer aux éludes les plus diverses. Un autre trait de cette nature, et, sans doute, de toute nature passionnée, c'est que Rousseau ne se développe pas par un progrès tranquille et continu, mais par soudaines et brusques saillies. Par exemple, il y a eu certainement en lui, après son premier Discours, une crise morale que nous tâcherons d'expliquer : il y a eu, je crois, aussi une crise intellectuelle que je fais dater de l'époque qui nous occupe : il se rend très bien compte alors de tout ce qui lui manque pour devenir l'homme qu'il voudrait être ; il souffre de son ignorance et de son impuissance, et il en souffre d'autant plus cruellement qu'il a le sentiment aussi vif que confus de tout son mérite ; obéissant alors à je ne sais quelle voix intérieure, qui est comme l'appel pressant et obscur à la fois de son génie, il se jette à corps perdu, ne sachant où il pourra réussir, mais voulant réussir à tout prix, dans l'étude de la musique, des sciences naturelles et de ce qu'il appelle ingénuement, dans une lettre de cette date, « les belles connaissances ». Nous pouvons poursuivre maintenant, en les résumant, les aventures de sa vie au moment où nous sommes parvenus.
Ayant dévoré le Traité de VHarmonie, de Rameau, mais n'y ayant pas appris, ce qui ne s'apprend pas dans un livre, l'art de la composition, il n'eut de cesse qu'il n'allât se renseigner chez un certain abbé Blanchard, dont il se souvenait qu'il avait été le maître de Venture, un nom que nous avons appris à connaître et qui ressemble si fort à aventurier. L'abbé Blanchard étant maître de musique delà cathédrale de Besançon, voilà Rousseau parti pour cette ville, soigneusement équipé par la généreuse maman à qui ce coup de tête coûta, au dire de Rousseau, Imit cents francs. L'abbé Blanchard, qui paraît avoir été un joyeux abbé, puisqu'il n'était plus, par sa faute, maître de chapelle de la cathédrale à l'époque où Rousseau lui rendit visite, ne donna que quelques conseils à Jean-Jacques et un bon dîner : cela suffit d'ailleurs pour que Rousseau écrivît avec aplomb à ^^mc Warens (le 29 juin 1733) le lendemain même de son arrivée : « Tous ceux qui se serviront de mes principes auront
lieu de s'en louer et vous, en particulier, Madame, si vous voulez bien prendre la peine de les pratiquer quelquefois ! » Il n'a donc que faire de rester plus longtemps à Besançon ; mais avant de repartir pour Chambéry, il veut s'assurer « si on se réjouira de le revoir ». Qu'avait-il donc fait pour déplaire? Une simple étourderie, si l'on en croit le récit des Confessions : il avait laissé dans un de ses habits, une parodie soi-disant janséniste de la belle scène de Mithridate (1), que les employés de la Douane, au bureau des Rousses, saisirent et sur laquelle ils rédigèrent, pour se faire valoir, un émouvant procès-verbal. Peut-être l'affaire était-elle plus grave qu'il ne l'avoue ; car, six ans plus tard, Rousseau craignait qu'on ne s'en souvînt encore pour repousser une demande de pension qu'il adressait au gouverneur de Savoie.
Une nouvelle sottise, on ne sait laquelle, faillit peut-être lui coûter cher, et toujours, par contre-coup, à sa protectrice : dans une lettre à son père du 26 juin 1735, parlant d'un court vovage qu'il vient de faire, « il aime mieux, dit-il, pour son honneur et son avantage, que cette lettre soit datée d'ici que de nulle part ailleurs ». Voilà qui permet bien des suppositions et celle-ci, en tous cas, que les Confessions ne nous ont pas tout dit.
Dans l'été de 1737, il se passionne tout à coup pour la physique, il fait des expériences et, en fabriquant de l'encre de sympathie, il risque de s'aveugler, la bouteille lui ayant éclaté au visage. M™« de Warens est absente, Rousseau s'affole : il croit avoir perdu la vue, il craint même de perdre la vie et il fait son testament, testament fort curieux, où il se recommande à la Vierge et à ses saints patrons, Jean et Jacques. Comme on l'a fait remarquer, à cette époque, Rousseau, qui se croit très malade et a très peur de l'enfer, est complètement dans les mains des Jésuites, Dominicains et Cordeliers de Chambéry. Par testament il donne de l'argent aux couvents « pour célébrer et faire célébrer des messes pour le repos de son âme, lègue à M'"^ de
(1) Parodie insignifiante retrouvée par M. Eugène Ritter» Voir Mugnier, p. 146.
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Warens 2000 livres pour les dépenses qu'il lui a occasionnées (1) ».
Au reste, il ne fut malade que deux semaines (au lieu de six qu'il dit dans les Confessions), et, une fois guéri, il alla à Genève pour le règlement définitif de ses affaires. Cette fois son père s'était décidé à venir et Rousseau, aidé par le résident de France, M. de la Closure « qui lui parlait souvent de sa mère » (admirons encore, en passant, sa délicatesse filiale), obtint 3.000 livres : il touchera la même somme en 1747 à la mort de son père. L'argent, qu'il venait de toucher à Genève, il le mit « aux pieds de M""^ de Warens, qui l'accepta simplement et l'employa d'ailleurs presque tout entier à son usage. )) Ainsi parle Rousseau, mais on nous fait remarquer qu'il devait à un M. Charbonnel, marchand de Chambéry, 700 livres, dette qu'il venait de reconnaître dans son testament; et comme, d'autre part, il avait alors, — il le croyait du moins — un polype au cœur et qu'il connaissait à Montpellier un spécialiste de cette maladie, le voilà qui part, de son pied léger, pour Montpellier, et naturellement avec l'argent qu'il venait de toucher à Gevève : il lui restait le beau geste d'avoir jeté cet argent aux pieds de M"'« de Warens et le geste a passé dans les Confessions. C'est le 11 septembre 1737 qu'il part de Chambéry (non des Charmettes, où M"^^ de Warens n'est pas encore). Le cheval le fatiguant trop, il prend une chaise à Grenoble et se lie avec une joyeuse compagnie qui suivait la même route. Dans la dite compagnie se trouvait une M"^^ de Larnage, laquelle « n'était ni jeune ni belle », mais elle n'était pas non plus, se hâte d'ajouter la vanité du narrateur, « ni vieille ni laide ». Pour l'apprécier à sa valeur, il fallait entrer aussi avant que possible dans son amitié : Rousseau sait trop bien ce qu'il vaut lui-même et tout l'intérêt que la postérité prendra à ses amours de table d'hôte, pour nous priver du récit détaillé des progrès qu'il fit, chemin faisant, dans l'intimité savoureuse de M™'' de Larnage. Sans le suivre ici dans toutes ses peintures, je relèverai plusieurs traits significatifs.
(1) Testament du 27 juin 1737 retrouvé par Al. Mugnier, p. 149.
D'abord, il se donne un faux nom : n'être qu'un Suisse et s'appeler du nom bourgeois de Rousseau, ce n'étaient pas là des titres suffisants pour briller près de ces dames dont deux étaient de là noblesse : il sera donc Anglais et s'appellera Dudding. Il est, pouvons-nous dire, coutumier de cette supercherie, car c'est la seconde fois qu'il se donne un nom qui n'est pas le sien. Et qui sait si, dans l'affectaiion, d'ailleurs courageuse, qu'il mettra plus tard à signer ses livres contrairement à la coutume des Philosophes, il n'y aura pas quelque léger remords d'avoir plusieurs fois renié le nom de son père?
Quoi qu'il en soit, Dudding-Rousseau ne manque pas, et le contraire nous eût étonné, d'inspirer un sentiment très tendre à M"»^ de Larnage : mais toutes les agaceries de celle-ci échouent devant « sa simplicité de novice ». On aurait cru pourtant que les leçons de choses qu'il venait de recevoir de M™^ de Warens l'avaient sorti du noviciat. Il faillit gâter ses affaires par son attitude à l'église: on va un dimanche à la messe à Saint- Marcelin et (( sur sa contenance modeste et recueillie, il fut pris pour un dévot ». Nous en concluons, nous, qu'à cette époque Rousseau était réellement bon catholique ; car la façon dont il écoute ici la messe concorde très bien avec l'esprit du testament que nous avons cité.
Enfin l'entreprenante M""^ de Larnage triompha de sa « stupidité » ; elle fut littéralement réduite à l'enchaîner, car « elle passa un bras autour de son cou », et Rousseau fut heureux : nous sommes fort heureux nous-même de l'apprendre et même Rousseau nous comble en prenant soin de nous assurer que M""^ de Larnage n'eut pas lieu de « regretter ses soins ». A Montélimar il passa trois jours tête à tête avec sa. . . conquérante : «Oh! ces trois jours!» s'écrie en se rengorgeant, et pour exciter notre envie, l'auteur des Confessions, et le lecteur, égayé par son affriolant récit, ne demande pas mieux, pour lui faire plaisir, que de s'écrier : heureux Rousseau ! mais comme Rousseau ajoute aussitôt après qu'il a bien « regretté » ces trois jours de bonheur parce « qu'il n'en est plus revenu de semblables », le lecteur cette fois s'étonne et trouve ce regret bien dur pour Thérèse.
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Mais laissons M"'«de Larnage (1) se morfondre à Saint-Andéol, où elle attendra vainement celui qu'elle a eu tant de peine à émoustiller; — au fait, si Rousseau l'a dépeinte si fringante, n'était-ce pas pour se faire pardonner et pour s'excuser à ses propres yeux, en y repensant plus tard, d'avoir si vite et si joyeusement oublié, dans les délices de Montélimar, la bonne dame de Chambéry ?
Suivons-le donc en route vers Montpellier : il s'arrête à Nîmes et va voir le Pont du Gard. A l'inverse de Socrate à qui « les arbres ne disaient rien », les arbres seuls parlent à Rousseau ; mais les monuments, les tableaux et les statues (nous le verrons mieux dans son séjour à Venise), ne lui disent rien : de tous les arts, il n'en goûte vraiment qu'un seul, où d'ailleurs il est passé maître : c'est la musique. N'est-il pas surprenant, par exemple, que, passant à Nîmes, la ville romaine par excellence, et qui devait à ce titre l'intéresser, lui si enthousiaste de Rome, il n'ait que quelques mots de critique dédaigneuse sur les arènes? il admire, il est vrai, le Pont du Gard, mais c'est, en grande partie, à cause du paysage désolé qui l'encadre et le rehausse. Notons encore que, dans les lignes si connues qu'il lui consacre et qui sont dignes d'ailleurs de cet aqueduc merveilleux, il pousse ce cri qui le peint au naturel : « que ne suis-je né romain ! ». Ainsi, il ne s'oublie pas, ni la haute idée qu'il a de lui-même ; et, tandis que le Pont du Gard rapetisse et humilie, par sa masse imposante, un spectateur ordinaire, lui il se redresse et se sent l'égal de ceux qui bâtirent les arènes !
Il arrive, vraisemblablement entre le 18 et le 22 septembre 1737, à Montpellier, dont il dit, dans ses lettres, tout le mal possible: « les rues en sont sales, tortueuses, larges tout au plus de six pieds; la cuisine est atroce, tout y étant préparé à l'huile puante Quant aux habitants, « ils sont tous gueux par la manière de vivre, la plus vile et la plus crasseuse qu'on puisse imaginer (2). » Il logeait dans une maison de très pauvre appa-
(1) Sur M'ne de Larnage on trouvera quelques renseignements dans les Annales J.-J. /?., III, 74, 79.
(2) Lettre à M^e de Warens, du 23 octobre 1737.
rence, au numéro 26 de la rue Basse, laquelle est devenue la rue Jean-Jacques-Rousseaii, les Montpelliérins n'ayant voulu se souvenir que de l'iionneur d'avoir eu pour hôte l'illustre auteur de l'É/7?z7e (1).
Le médecin de Rousseau, le docteur Fizes, lui aurait dit, si l'on en croit Bernardin de Saint-Pierre, qu'il n'avait qu'à boire de lemps en temps un bon verre de vin : mais avait-il de quoi se l'offrir? il adresse à M™^ de Warens des lettres pressantes où il ne cesse de crier famine. Il a hâte de revenir à Chambéry ; mais M""^ de Warens ne veut le voir que fin juin, sans doute parce qu'elle est en train de s'installer aux Charmeltes. Rousseau arrive pourtant en février ou mars et la retrouve encore à Chambéry : elle ne s'installa vraisemblablement aux Charmettes qu'à la Saint- Jean, soit le 24 juin 1738.
« Entre deux coteaux assez élevés esl un petit vallon nord et sud, au fond duquel coule une rigole entre des cailloux et des arbres. Le long de ce vallon, à mi-côte, sont quelques maisons éparses, fort agréables pour qui aime un asile un peu sauvage et retiré. Après avoir essayé deux ou trois de ces maisons, nous choisîmes enfin la plus jolie, appartenant à un gentilhomme qui était en service, appelé M. Noiret. La maison était très logeable. Au devant était un jardin en terrasse, une vigne au-dessus., un verger au-dessous; vis-à-vis un petit bois de châtaigniers, une fontaine à portée ; plus liant, dans la montagne, des prés pour l'entretien du bétail, enfin tout ce qu'il fallait pour le petit ménage cliampêtre que nous y voulions établir. » La description
(1) Voir : Académie des Sciences et Lettres de Montpellier. Mém. de la section des lettres, 1847-54, t. I, p. 363. Rousseau est très dur pour les femmes de Montpellier : peut-être simplement pour ne pas exciter la jalousie de Mn^^ de Warens : « Les femmes sont divisées en deux classes : les dames, qui passent la matinée à s'enluminer, l'après-midi au pharaon et la nuit à la débauche (il avait vu tout cela du fond de sa mansarde de la rue Basse ?), à la différence des bourgeoises, qui n'ont d'occupation que la dernière. »
Marmontel, qui n'avait pas, lui, à faire sa cour à M™^ de Warens, et qui d'ailleurs, comme il s'en vante et comme en témoignent surabondamment ses Mémoires, « se connaissait en jolies femmes », eut le plaisir, à Montpellier^ d'en « suivre des yeux quelques-unes qui, avec un teint brun, lui semblèrent très piquantes » et il admira, comme il convenait, « leur démarche leste et leur œil agaçant. »
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est fidèle, connue le savent tous ceux qui ont fait le pèlerinage des Charmettes ; elle est d'ailleurs comme authentiquée par le bail dont on a retrouvé la minute et où on lit ce délail : « sera tenue la dite dame (de Warens) de rendre à la tin du bail la somme de 174 livres pour le cheptel de deux bœufs et des vaclies qui lui ont été remis, outre dix brebis ou moutons, sept poules et un coq. . . (1). »
Je ne referai pas, après les Confessions, ce roman des Charmettes que tout le monde a lu : « qui de nous, s'écrie quelque part George Sand, n'a vécu en imagination aux Charmettes les plus beaux jours de sa jeunesse ? » Le temps seul qu'il avait passé aux Ciiarmettes permettait à Jean-Jacques, si on l'en croit, de dire « qu'il avait vécu. »
Si je fais le compte de tout le temps qu'il resta cliez M"»^ de Warens, en défalquant ses nombreuses absences et son préceptorat chez M. de Mably (du 1^^' mai 1740 à fin 1741) et en admettant l'hypothèse de M. Th. Dufourqui affirme, avec preuves à l'appui, que Rousseau était encore aux Charmettes le 10 juillet 1742 (2), je trouve que Rousseau a passé seize mois à Annecy, six ans à Chambéry et deux ans et demi environ aux Ciiarmettes (du 24 juin 1738 à mai 1740, puis, après le préceptorat à Lyon, du commencement de 1742 à juillet de la même année); ce qui fait en tout un séjour de près de dix ans chez M'"^ de Warens. Si l'on réfléchit maintenant que ce long séjour se place entre sa seizième et sa trentième année, c'est à-dire à l'âge où se forment définitivement l'esprit et le caractère, on comprendra que ce fut là vraiment pour Rousseau l'époque décisive de sa vie. Choisissons donc ce moment où il s'installe aux Charmettes pour essayer de préciser quelle place il a tenue, non seulement dans la maison, mais aussi dans le cœur de M'"^ de Warens.
Lors de sa seconde visite à M^e de Warens à Annecy (en 1729), Rousseau nous parle d'un certain Claude Aiiet, comme d'un domestique de M'"^ de Warens. Plus loin, il nous montre celleci consultant son « fidèle domestique », si fidèle, en effet, que
(1) Muguier : de Warens et J.-J. Rousseau, p. 175.
(2) Annales J.-J. RousseaU) II, 174.
^/[mc (jg Warens l'emmène avec elle dans le mystérieux voyage fait à Paris en compagnie de M. d'Aubonne. Claude Anet est donc l'intendant, l'homme de confiance de M"-^ de Warens ; il est plus que cela: lors de son séjour à Chambéry, Rousseau découvre (en 1733) que Claude Anet est l'amant de M'"'' de Warens ; il l'était sans doute depuis longtemps. De récentes recherches nous permettent, en effet, de compléter et de corriger le récit des Confessions. C'est le 14 juillet 1726 que M"*^ de Warens fuit à Evian ; or le 25 mars de la même année, Claude Anet avait fait lever à Montreux, d'où il était originaire, un extrait de son acte de baptême, « ce que les paysans ne faisaient guère que lorsqu'ils voulaient quitter le pays (1). » Cet extrait nous apprend qu'Anet était né le 17 janvier 1706 ; il avait donc six ans de plus que Rousseau et sept ans de moins que M™^ de Warens.
Son oncle était en 1726 jardinier de M"»® de Warens ; or en 1726 Anet a 20 ans ; c'est la date de sa fuite à Evian avec M™^ de Warens. Etant donné tout ce que nous savons de M'"^ de Warens, d'une part, et, d'autre part, ce coup de tête d'Anet, qui quitte tout: famille, pays, religion même, pour s'attacher, lui, intelligent et avisé (ainsi nous le dépeint Rousseau), à une femme alors ruinée, n'est-il pas infiniment probable, comme on l'a pensé (2), qu'à Vevey il était déjà son amant et que seule une passion violente, et partagée, explique sa désertion ? Qui sait même si cet amour ne fut pas une tout au moins des causes qui précipitèrent la conversion et la fuite de M*"^ de Warens, laquelle pouvait redouter le gros scandale d'un adultère en pays protestant. Rousseau d'ailleurs nous dit d'Anet que « dans ses passions, il était d'une impétuosité qui le dévorait au dedans. »
Il y a cinq ans qu'Anet est maître au logis quand Rousseau revient à Chambéry et c'est la troisième fois que M'"^ de Warens l'accueille et le gâte, l'appelle «pelitwet se laisse appeler «maman». On devine l'effet de ces privautés sur le caractère passionné de Claude : il avait tout abandonné pour suivre M""^ de Warens et il se sentait peu à peu supplanté par quelqu'un qui
(1) Montet, p. 75.
(2) Mugnier, p. 119.
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était plus jeune, plus féminin, plus enthousiaste, bref plus séduisant que lui : un beau jour il tente de s'empoisonner avec du laudanum. C'était, nous dit Rousseau, parce que M"^^ de Warens lui avait dit «un mot outrageant». C'était plutôt pour un motif plus sérieux, que nous avons fait pressentir. Rousseau n'apprit, dit-il, l'intimité enlre Anet et M™^ de Warens que par cet incident tragique ; aussitôt le voilà jaloux : a je n'appris pas sans peine que quelqu'un pouvait vivre avec elle dans une plus grande intimité que moi ».
C'est l'époque où il a des écolières et c'est à M""^ de Warens qu'il va raconter « avec simplicité » les agaceries de ses élèves et de leurs mamans. Il veut évidemment exciter sa jalousie et se faire aimer à son tour. Ce qu'il dit, dans ses Confessions, de la sollicitude de M™^de Warens « à le garantir des pièges auxquels son âge et son état l'exposaient » est simplement absurde.
Cependant Anet, qui est «très clairvoyant», s'aperçoit des progrès que fait Rousseau dans le cœur de sa maîtresse. Tout ceci devait se passer en 1733: d'après Rousseau, M"'^ de Warens, Anet et lui formaient un trio si exemplaire que « les têle à têle leur étaient moins doux que leur réunion.» Or en 1734, le 14 mars (nous le savons par son acte de décès), Anet mourait ; de quoi? «d'une pleurésie, disent les Confessions, qu'il avait gagnée en allant cueillir du génipi au haut des montagnes.» A quoi quelqu'un, qui connaît le pays, objecte qu'au commencement de mars on ne va pas cueillir des plantes aromatiques dans les Alpes, « parce qu'on n'y trouverait alors que de la neige (1). » Il n'est pas défendu de croire que Claude Anet était mort de la trahison de M"^« de Warens.
Voilà donc Rousseau seul intendant : à la place du calme et réfléchi Claude Anet qui, par son expérience et son bon sens naturel, avait tant d'autorité sur M'"^ de Warens et l'empêchait de gaspiller, disait-il, et ce mot prouve son empire, «l'argent des autres», règne maintenant au logis un jeune homme sans empire sur lui-même, qui à chaque moment s'ab-
(1) Mugnier, p. 120.
sente et paye ses voyages avec l'argent de M"™^ de Warens. Rousseau se rend compte qu'il n'a pas ce qu'il faut pour remplacer Anet ; il est même probable que, si les affaires de M""^ de Warens vont de mal en pis, il y est pour quelque chose. Est-ce parce que M'"^ de Warens sentait qu'elle ne pouvait s'appuyer sur lui qu'elle lui donna un successeur?
Dès son retour de Genève, vers le 10 août 1737, et avant donc le voyage de Montpellier, Rousseau avait pu constater « qu'un jeune homme était avec elle». Il s'appelait alors Wintzenried tout court ; plus tard il signera de Courtille, imitant sa maîtresse, qui, au bas d'un acte notarié de cette époque, signe bravement : Madame la Comtesse de Voiran.
Ledit Wintzenried — puisqu'il faut nous occuper de lui, — paraît avoir été un solide gaillard et Rousseau était cliétif et malade ; autre avantage, il avait trois ans de moins que Jean- Jacques, lequel déjà en avait six de moins que son prédécesseur : Mme de Warens aimait la jeunesse !
Rousseau, qui avait supplanté Claude Anet dans le cœur de M™^ de Warens, souffrait de s'en voir chassé à son tour par ce Wintzenried. Il a beau dans ses Confessions (qu'il faut rectifier ici pour les faits et les dates), nous dire que ce nouveau ménage à trois fonctionnait à merveille ; dans ses lettres à M*"^ de Warens on surprend des cris d'impatience et de révolte. D'abord, il ne voudrait pas de partage; puis, tout en rongeant son frein, il accepte le fait acquis ; parfois il semble (car en cette situation louche ses phrases sont embarrassées et obscures), il semble, dis-je, qu'il demande, et ce n'est vraiment pas trop demander, une place au moins égale au foyer et dans le cœur de M"^® de Warens ; mais cela même ne lui est pas accordé. On le laisse seul, des mois entiers, et en plein hiver, se morfondre aux Charmettes : « il y a un mois et peut-être au-delà que je suis privé du bonheur de vous voir». Il écrit une autre fois : « quand un cœur comme le vôtre a autant aimé quelqu'un que je me souviens de l'avoir été de vous. » Ainsi il parle de leur amour au passé, et ce Wintzenried, qu'il traite si cavalièrement dans ses Confessions, quand il se querelle avec lui, c'est lui qui fait (lettre du 18 mars
1739), « ses excuses de bon cœur à son frère » ; car on a décidé que c'est lui qui « a tort ». Le mot « solitude» se lit deux fois dans le Verger des Charmettes, qui est de cette époque. Si on essaie, en effet, de fixer les dates, on trouve qu'il passe seul aux Charmettes l'hiver de 1738 à 1739 ; il y est encore en mars 1739, ^/[me (jg Warens et Wintzenried vivant ensemble à Chambéry. C'est au printemps de 1740 que M"'^ de Warens lui trouvera une place chez M. de Mably. Après son préceptorat, il resta encore six mois environ aux Charmettes, comme on Ta vu plus haut. Rousseau donc a vécu aux Charmettes près de deux ans et demi, et il y a vécu le plus souvent seul : les « volets verts de maman » s'ouvrirent moins souvent qu'on ne le croirait à la lecture des Confessions.
Nous verrons tout à l'heure à quoi s'occupait Rousseau dans sa solitude ; mais, avant de prendre congé de Claude Anet et de Wintzenried, regrettons, avec le lecteur, que les Confessions nous aient obligé de nous occuper d'eux. Je le dirai, d'ailleurs, nettement : le récit détaillé que Rousseau nous a fait des amours de sa bienfaitrice me parait être la plus vilaine action de sa vie. Rien ici, en effet, ne peut lui servir d'excuse. Quand il prend plaisir à nous étaler ses vices à lui et ses turpitudes, on peut trouver ce plaisir singulier, mais du moins Rousseau ne fait tort qu'à lui-même. Et même quand il outragera plus tard M™^ d'Epinay ou trahira la confiance de M"'^ d'Houdetot, on pourra prétexter que, dans le premier cas, c'est la rancune ; et, dans le second cas, la jalousie, qui l'égaré; ici, au contraire, que pourrait-on invoquer en sa faveur pour le justifier d'avoir lâchement appris à tout l'univers, qui va lire son livre, les pires erreurs d'une femme, après qu'il en a profité? et comment se peut-il enfin qu'à défaut de cette délicatesse d'àme, qu'on ne saurait attendre de lui, la reconnaissance, du moins, la plus vulgaire et la plus grossière, j'entends la reconnaissance des sens, ne l'ait pas empêché de parler? Si paradoxal que cela puisse paraître, je crois que son orgueil trouvait son compte à de pareilles confidences. Puisqu'il prétendait ne ressembler à personne, n'était-ce pas en donner comme une preuve indirecte, que de montrer dans sa vie des
aventures extraordinaires qui contribueraient à le singulariser? Il ne lui déplaisait pas, par exemple, que l'on dît de lui que, seul peut-être au monde, il avait eu cette étrange fortune de vivre avec une « maman » qui était à la fois sa maîtresse et la maîtresse de son meilleur ami? « Ainsi s'établit entre nous trois (M""^ de Warens, Claude Anet et lui), une société sans autre exemple peut-être sur la terre. » (1).
Et il suivait enfin la tactique que j'ai déjà signalée dans ses Confessions : qui donc pourra l'accuser de n'avoir pas dit toute la vérité, alors qu'il a dit des choses qu'il aurait si bien pu taire ? Mais si, comme je le crois, il a cédé encore ici au désir d'inspirer confiance au lecteur par le cynisme même de ses aveux, il s'est lourdement trompé dans les pages où il a confessé Mme (Je Warens. Pour écrire de telles pages, il fallait méconnaître complètement le lecteur français. Mais alors comment un esprit si avisé a-t-il commis une si prodigieuse erreur ? C'est précisément parce que lui-même il n'était pas français. Qu'on me permette d'expliquer franchement toute ma pensée.
Je n'ai nullement l'intention d'insinuer — une telle insinuation se détruirait par son absurdité même, — que les Genevois d'aujourd'hui sont capables d'approuver les pages tristement célèbres où leur compatriote, en déshonorant M""" de Warens, s'est encore plus déshonoré lui-même aux yeux de la postérité. Mais ces mêmes pages, je ne suis pas très sûr que les Genevois contemporains de Rousseau, s'ils les avaient connues, les auraient condamnées pour les mêmes motifs qui nous les font réprouver à cette heure. Ils en auraient, sans doute, en austères puritains qu'ils étaient, blâmé hautement les peintures sensuelles ; mais, ce qui nous choque infiniment plus que la grossièreté des détails, à savoir la lâcheté de ces révélations minutieuses sur les secrets sentiments et la conduite privée d'une femme, comment tout cela n'aurait-il pas trouvé grâce devant ces pieux dénonciateurs qui étaient si empressés, les registres du Consistoire en font foi à chaque page, à divulguer, avec
(1) Confessions, I, 5.
CHEZ MADAME DE WARENS
toutes les preuves à l'appui, et dans des rapports écrits, les écarts de conduite, non pas seulement des hommes, mais même des femmes ? la mère de Jean Jacques n'avait pas échappé, on s'en souvient, à l'investigation des rapporteurs et à la censure du Consistoire qui les récompensait de leur zèle. Or Rousseau avait passé son enfance parmi ces délations et ces commérages et j'en retrouve l'écho dans les médisances de ses Confessions. Pour ce qui nous occupe ici, je crois bien que c'est un peu le descendant de ces délateurs calvinistes qui s'est complu à nous dévoiler la vie intime de M*"^ de Warens sans en omettre une défaillance et sans en effacer une souillure.
Quoique rabaissé, on l'a vu, à l'humiliante condition d'amant subalterne, Rousseau aurait, je crois, volontiers prolongé son séjour à Chambéry, ou même dans cette demi-solitude des Charmettes, où il trouvait, après tout, bon souper, bon gîte et parfois le reste. Et ce reste, tout réduit qu'il était, il s'en accommodait en somme mieux qu'il ne veut nous le faire croire : certaines lettres de cette date, où il prodigue ses salutations affectueuses à « son bon frère », nous plaisent moins que d'autres, où l'on croit surprendre un accent de révolte et où il se montre, comme c'était assez son caractère, ombrageux et querelleur ; ici du moins sa mauvaise humeur n'était que trop naturelle. En tous cas, il paraît avoir été moins pressé de partir que M"'*' de Warens ne l'était de se débarrasser de lui. En 1740 elle réussissait à l'éloigner. Après avoir essayé de faire de lui, si l'on en croit Senebier (1), un directeur de diligences publiques, elle obtint pour lui, par l'intermédiaire de ses amis, M. et M"'^. d'Eybens, de Grenoble, un poste de précepteur chez M. de Mably, prévôt général du Lyonnais. « Je partis, dit Rousseau, sans laisser (et je l'en crois), ni presque sentir (et j'en doute), le moindre regret d'une séparation dont auparavant la seule idée nous eût donné les angoisses de la mort. » Ce qu'il regrettait surtout, c'étaient les loisirs assurés des Charmettes et la société si agréable de Chambéry; mais cet amour, qu'il sentait à peu près éteint, s'il
(1) Histoire littéraire de Genève, m, 255.
y tenait peut-être encore, c'était plus par souvenir et par jalousie que par la vivacité de son affection. A cette date, M^^^ de Warens avait 41 ans : c'était un grand tort auprès d'un jeune homme de 29 ans qui ne pouvait voir une jolie femme sans lui offrir son cœur et qui faisait naguère chanter de sentimentales romances aux jeunes lilles de Chambéry. Comparée à ces demoiselles, la pauvre maman était presque une vieille maman ; et ne serait-ce pas parce qu'elle lisait tout cela dans les yeux du « petit », qu'elle se laissait aller jusqu'à ce « point d'aigreur » dont il s'étonne et se plaint dans une lettre du 18 mars 1739? Rousseau s'éloigna donc, en avril 1740, avec, je crois, un réel chagrin qu'adoucissait pourtant la perspective, toujours séduisante à son imagination, d'un changement de vie, et l'espoir, depuis longtemps caressé, de faire valoir un talent et des mérites de toute sorte qu'il avait été jusqu'ici le seul à apprécier. Avant de le suivre chez les Mably, je voudrais essayer de préciser ici ce que nous devons défmitivement penser de M'"^ de Warens et ce qu'elle a été pour Rousseau.
Si, à ce que nous savons d'elle par Rousseau, j'ajoute ce que nous en disent son ami, M. de Conzié, et son mari dans une longue lettre qu'il écrit à son frère et qui nous a été conservée (1); et si je fais la part, chez M. de Conzié, de l'amitié et aussi de la galanterie, naturelle à im gentilhomme ; chez M. de Warens, de la rancune que devait garder un mari abandonné et même rançonné par sa femme, — voici ce que j'entrevois : une femme sémillante, rieuse, « la voix argentine », bonne et même généreuse, aimant la société, où les grâces de sa personne et la culture de son esprit, et aussi sa liberté d'allures et sa situation irrégulière, lui attirent surtout l'hommage des hommes : les femmes, on l'a vu, peu à peu désertèrent sa maison, qui était trop ouverte à tous, même aux passants et aux chevaliers d'industrie, et qu'on sentait gouvernée, comme le cœur de la dame elle-même, par des gens tels qu'Anet et Rousseau, en attendant le pseudo-chevalier de Courtille.
(1) On trouve cette lettre dans l'ouvrage de M. Montet.
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Mais ce qui nous intéresse en elle, et bien plus qu'elle-même, c'est l'influence qu'une telle personne put exercer sur Rousseau. Cette influence fut Je crois, très grande et mêlée de bien et de mal.
Le mal d'abord: elle déprava Rousseau. Qu'on se rappelle, en efTet, tout ce qu'elle avait été pour lui : sa Providence, en premier lieu, puisqu'elle l'avait à trois reprises recueilli, alors qu'il était dénué de tout ; et ensuite, la première femme comme il faut qu'il avait, à l'âge des passions naissantes, rencontrée sur son chemin. Aussi s'est-il fait de sa bienfaitrice l'idée la plus haute qu'il ait jamais eue d'une femme. Elle est plus âgée que lui de douze ans, c'est une grande dame, elle a l'esprit orné et des idées arrêtées sur toutes choses : voilà plus qu'il n'en faut pour séduire un garçon de 20 ans, surtout quand ce garçon vient à peine de quitter l'habit d'un laquais et se voit subitement traité d'égal à égal, que dis-je ? se sait aimé d'une femme qui est baronne et qui reçoit chez elle, à celte date du moins, la meilleure société du pays. Tout ce qu'elle dit et fait ne peut qu'être parfait aux yeux de celui qu'elle comble de ses faveurs : or, ces faveurs, Jean-Jacques doit les partager d'abord avec Claude Anet, et plus tard, avec Wintzenried! c'est sa façon à elle de s'assurer le dévouement de ses intendants ; pour être mieux servie, elle se fait la maîtresse de ses serviteurs; c'est donc le spectacle de ses lucratives complaisances qu'elle donne à Jean- Jacques. Celui-ci croit l'excuser par la froideur de son tempérament, et il ne voil pas qu'il lui ôte, au contraire, l'excuse qu'aurait pu lui donner la passion, si toutefois la passion ellemême pouvait faire pardonner la pluralité des amants. Le toit de M™^ de Warens abrite donc un ménage à trois et Rousseau s'attendrit sur cette touchante harmonie : ne s'appelle-t-on pas (( frères ?» — « beaux-frères » eût été presque juste, — et « Maman » n'a-t-elle pas, en cette qualité, une égale tendresse pour ses « petits » ?
Au fond, et nous l'avons fait entrevoir, Jean-Jacques ne subit pas sans un frémissement de sa cliair et, nous voulons le croire, sans une protestation de son âme, ce partage avilissant. Ses brouilles avec M^^e de Warens, ses querelles avec Wintzenried
et, avant le règne de Wintzenried, la tentative de suicide de Claude Anet et sa mort si imprévue, tout cela nous permet de croire que ces trois hommes ne s'accommodaient pas, aussi tranquillement qu'eût souhaité M™^ de Warens, d'un arrangement qui lui paraissait à elle si naturel et, donc, qu'ils l'aimaient et mettaient ses faveurs à plus haut prix qu'elle ne faisait ellemême. Pour elle, elle voulait moins des amants que des servants; et, comme elle était habile et volontaire (son mari l'avait laissé jadis faire à sa tête), et qu'au surplus elle était encore appétissante, c'est bien le mot qui peut résumer le portrait que nous ont fait d'elle Jean-Jacques et de Conzié, elle réussissait, malgré leurs jalousies et leurs révoltes intermittentes, à les maintenir et à les dégrader, en se dégradant elle-même, dans leur honteux vasselage.
Telle fut, pour Rousseau, la femme qui fit l'éducation de son cœur. Si la mort de sa mère avait été, pour lui, « le premier des malheurs », c'en fut un autre et bien plus grand, que d'avoir été aimé — ou caressé — par M™^ de Warens, conjointement avec un Claude Anet, et un Wintzenried. Voici, en effet, de quelle conséquence me paraît avoir été, pour sa vie et ses œuvres à la fois, une telle promiscuité. D'une part, dans sa Vie, s'il installe à son foyer une Thérèse Levasseur, dont il n'est même pas le premier amant, et s'il a, à Paris, la fatuité de croire que toute femme qui s'intéresse à son sort va, dès qu'il l'en priera, se di)nner à lui, cette femme fût-elle une M™*" Dupin ou même une maréchale de Luxembourg ; et, d'autre part, dans ses œuvres, si, imaginant une jeune fille selon son cœur, il trouve tout simple, dès les premiers chapitres de son roman, de faire tomber dans les bras de Saint-Preux celle qu'il appelle la vertueuse, la sublime Julie, — est-ce que toule celte vulgaire sensualité et cette bassesse de sentiments, il n'en est pas en partie redevable à la femme qui avait été et qui devait rester pour lui l'idéal de la femme, celle qu'à vingt ans on admire sans réserve et d'après laquelle on rêvera ou on appréciera toutes les autres ?
. Tout cela est vrai : il est très fâcheux que Rousseau, puisqu'il
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devail rencontrer M""® de Warens, n'ait pas trouvé en elle une tout autre femme ; mais, pourtant, s'il ne l'eût pas rencontrée? C'est ici que le point de vue change et que M""^ de Warens nous apparaît dans un bien meilleur jour. Par elle, sans doute, il ne fut pas, comme il en avait tant besoin, réfréné ou redressé ; mais, sans elle, il n'eût jamais été, très probablement, qu'un vulgaire polisson (1); il n'eût pas écrit ses chefs-d'œuvre, ni même, qui sait? un seul livre de valeur; bref, il n'eût pas été Rousseau. Et c'est de cela, au fond, qu'il lui est reconnaissant quand il nous vante complaisamment ses mérites et ses vertus ; il sait très bien que c'est chez elle, grâce à son hospitalité généreuse et trois fois renouvelée, grâce aux précieux loisirs qu'elle lui a faits, qu'il a pu enfin se livrer tout entier à l'étude, donner un libre cours à ses réflexions et à ses rêveries, s'armer enfin pour la lutte qu'il soutiendra un jour contre tous ses contemporains.
Si c'est aux Charmettes qu'il a vraiment goûté, comme il le dit, « le court bonheur de sa vie », si c'est là « qu'il a vécu », c'est parce que c'est la qu'il s'est plongé avec délices dans toutes ces sciences qu'il ignorait et dont les premières révélations sont si enivrantes pour un esprit jeune et enthousiaste, capable, comme était le sien, de marcher sans autres guides que des livres. Celui qui, dans sa jeunesse, a travaillé sans maître, et qui, étudiant au gré de sa fantaisie et de sa curiosité, a vu peu à peu se lever le voile qui lui cachait le monde, celui qui a senti naître en lui de nouvelles énergies à mesure qu'il apprenait des choses nouvelles , celui-là seul peut se faire une idée de la joie profonde que dut savourer l'âme ardente de Rousseau dans ses loisirs studieux des Charmettes. Il était né pour tout comprendre et il n'avait encore rien appris, ou le peu qu'il avait appris à Bossey, il l'avait bien vite oublié sur les
(1) Dans son épître à Parisot, Rousseau dira, en parlant de M"»* de Warens Avant que sa bonté, du sein de la misère, Aux plus tristes besoins eût daigné me soustraire, J'étais un vil enfant, du sort abandonné, Peut-être dans la fange à périr destiné.
grandes routes. Avec la fougue de son caractère, il se jeta et s'enfonça dans l'étude, et, peu à peu, au contact des philosophes et des poètes, il sentait s'éveiller son génie : «je ne lisais
pas, je dévorais; ; je me sentais entraîné vers l'étude avec
une force irrésistible. Je voulais acquérir des idées de toutes choses . . ., et sonder mes dispositions naturelles».
Il veut d'abord se faire i< un magasin d'idées » et il lit et médite : Descaries et Platon, Locke, Malebranche, Leibniz, la Logique de Port Royal. Voltaire est son modèle et, avec les (( Lettres pliilosophiques », il étudie son théâtre dont il goûtg, par dessus tout, Zaïre, cette tendre Zaïre qu'il appellera plus tard (( la pièce enclianteresse. »
Il aborde les sciences et prend « pour guide le Père Lamy qui, dans ses Entretiens sur les Sciences », a écrit une espèce d'introduction générale aux livres spéciaux qui traitent des sciences particulières.
a Après cela venait le latin » et il apprend Virgile par cœur. C'est là le travail de la matinée. L'après-midi appartenait « à la récréation », c'est-à-dire à la lecture de livres d'histoire et de géographie (1) .
A tout ce que nous venons de dire, et que nous avaient appris les Confessions et le Verger, il faut ajouter les pages manuscritas que nous a révélées M. Th. Dufour (2). Nous y trouvons une Chronologie universelle ébauchée et des cahiers de géométrie, d'astronomie, des problèmes d'aritlimétique et jusqu'à des notes sur la« constitution des fortifications » et sur la généalogie de la maison d'Autriche. Le tout paraît être de 1737 et se rapporter à ses études de Gliambéry, études qu'il complétera et approfondira aux Charmettes.
(1) Aux auteurs déjà cités, Rousseau ajoute dans son Verger des Charmcltes, et pêle-mêle, Montaigne et La Bruyère, Fontenelle, Pascal, Télémaque et Séthos, Cléveland et Spons, Racine et Horace; et plus d'un nom est sans doute là pour le rime; nous aurons donc à contrôler les affirmations du Verger (2) quand nous essaierons de dresser la liste des auteurs que Rousseau nous parait avoir lus sérieusement et posséder.
« Le Verger de Madame la baronne de Warens » parut d'abord à Londres, chez Jacob Tomson, en 1739.
(2) Annales J. J. R., i, 213; ii, 160.
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M. Ritter raille agréablement les voyageurs mal renseignés qui, allant aux Cliarmettes, « croient faire une promenade sur les collines de Cytlière (1) ». En réalité et en résumé : Rousseau a vagabondé sur les grandes routes à travers la Suisse, la Savoie et la France ; à Annecy et à Cliambéry, il a aimé ; mais aux Charmetles il a travaillé.
Il peut maintenant repartir pour Paris et s'y fixer : il en sait assez pour faire figure parmi les hommes de lettres et les grands seigneurs qui vont l'accueillir; et, pour faire éclater son génie, il ne faudra qu'une étincelle. Que l'Académie de Dijon mette au concours la fameuse question sur l'utilité des sciences et des arts : Jean-Jac.jues n'aura qu'à la lire pour qu'aussitôt tout ce qu'il a emmagasiné, dans sa studieuse solitude des Charmettes, lectures, réflexions, rêveries, fasse explosion et, comme un volcan en éruption, se répande en fïots brûlants d'éloquence. Le monde fut stupéfait de celte brusque révélation et, encore aujourd'hui, on croit d'ordinaire que brusquement, sans préparation aucune, et comme par une soudaine inspiration, il est devenu tout à coup un écrivain et un orateur : c'est qu'on n'a pas appris à connaître, comme nous venons de le faire, le solitaire et l'étudiant des Charmettes.
(1) La Famille, et la Jeunesse rfe /? , p. 233.