ROUSSEAU A PARIS ET A VENISE. — RETOUR A PARIS
ROUSSEAU A PARIS (1742-43
Nous avons laissé Rousseau au moment de sa vie où il va occuper à F.yon, vers le 1^'' mai 1740, chez M. de Mably, prévôt général du Lyonnais, un poste de précepteur, que lui a fait obtenir M'"'' de Warens. De toutes les qualités qu'il faut à un précepteur, il n'en possédait qu'une seule, mais il la possédait bien ; l'assurance. Ses lectures, on l'a vu, avaient été sans doute variées et même méthodiques ; mais il avait appris seul et son instruction était forcément très incomplète : un autodidacte n'a jamais fait un bon professeur. Mais qu'importe ! L'homme qui, à Lausane, s'était improvisé compositeur, et qui, à Chambéry, avait appris la musique en l'enseignant, hésite si peu à se charger de l'instruction de deux enfants à la fois qu'il offre, avant de fixer son traitement, de a se laisser éprouver pendant quelque temps. »
De ses deux élèves, l'un était vif et étourdi ; l'autre, stupide et têtu comme une mule : entre les deux, le professeur se donnait au diable; car ce qui lui manquait le plus, c'était, on le croira
Bibliographie : Rousseau ; Les Confessions P. ir, L. vu et la Correspondance. — Le P. Castel : L'Homme physique opposé à l'homme moral, 1756. Le Comte de Villeneuve-Guibert : Le portefeuille de M"^" Dupin, dame de Chenonceaux, 1884. — L. Ritter : La famille et la jeunesse de J.-J. R, — Annales J.-J. R. ii.
ROUSSEAU A PARIS
sans peine, l'égalité d'humeur. Tantôt s'attendrissant jusqu'à pleurer, tantôt s'emportant jusqu'à « extravaguer », au bout d'un an il rompit sa chaîne (mai 1741) : l'expérience toutefois, qu'il venait de faire aux dépens, comme toujours, de ses élèves, ne sera pas inutile au futur auteur de VEmile et déjà, dans un Projet pour Védiication de M. de Sainte-Marie, l'aîné de ses élèves, projet écrit en 1741, on peut saisir les premiers linéaments de son futur traité d'éducation. C'est donc à propos de VEmile que nous parlerons avec quelque détail de ce premier «projet» de Rousseau.
Il resta en bons termes avec M. de Mably, bien qu'il se fût montré un peu trop sensible à la beauté de sa femme et à la bonté de son vin. Mais Madame n'avait pas prêté beaucoup d'attention « à ses soupirs età ses lorgneries», et Monsieur s'était contenté de le décharger du soin de sa cave. Qu'un précepteur tombe amoureux de la mère de ses élèves, il n'y a rien là d'absolument anormal : mais que le même homme qui est capable de voler le vin de son patron, ce qui est plutôt le fait d'un laquais, ait par surcroît l'aplomb de faire les yeux doux à la maîtresse de maison, il y a là un mélange de friponnerie et de fatuité qui nous montre bien ce que valent à cette date, au sortir de chez M'"^ de Warens, le sens moral et la délicatesse de Rousseau.
A Lyon (où il repassera bientôt en quittant définitivement Chambéry pour Paris), il lia connaissance avec deux Lyonnais qui paraissent avoir été ses amis : Borde, qui s'occupait de littérature et réfulera le premier discours de Rousseau, et Parisot, un chirurgien, « le meilleur et le mieux faisant des hommes ». D'une épitre en vers qu'il écrivit à ce dernier, il semble résulter qu'il se civilisa au contact de ses nouveaux amis et que Lyon, s'ajoutant à l'influence de la Savoie, contribua à le polir, et, autant que cela était possible, à le dégenevoiser un peu. Nous retrouverons bientôt, et nous essaierons de préciser, toutes ces influences très diverses et, on le verra, fort importantes, quand nous étudierons ses premiers écrits.
En quittant les Mably, il retourna, comme il l'avait toujours fait dans ses moments de détresse, dans l'hospitalière maison
de Cliambéry. Espérait-il, comme il le dit, ressusciter le passé à force de condescendance et de bonne humeur? ou plutôt, sachant bien que Winlzenried s'était pour toujours implanté au logis, ne se contentait-il pas d'avoir son couvert mis, bien résolu cette fois de ne plus disputer à l'intrus la place d'honneur? Malheureusement si la bonté de M'^'' de Warens était inépuisable, sa bourse ne l'était pas et Rousseau le savait mieux que personne, lui qu'elle avait chargé, pendant son préceptorat, de vendre à M'"^ de Mably un pot en argent pour 5 louis.
Reçu donc sans empressement par M"'^ de Warens, qui ne parvenait pas à payer ses dettes, Rousseau s'enferma avec ses livres et réfléchit, dit-il, au moyen de venir en aide à la pauvre femme. Ne se sentant pas assez savant pour briller « dans la république des lettres », il songe à la musique qui lui avait été déjà un gagne-pain et dont il avait étudié à fond la théorie ; et, à force de travail, il finit par trouver un système de notation musicale par chiffres.
Ce système lui parut si séduisant qu'il vit au bout la fortune pour sa chère maman et sans doute aussi la gloire pour luimême ; et, muni de quelque argent qu'il avait rapporté de Lyon (il n'avait donc pas tout donné à celle qui l'hébergeait), et aussi de celui qu'il avait gagné à la vente de ses livres, il partit pour Paris, non, sans doute, quoiqu'il ne le dise pas, sans avoir été, comme à tous ses départs, bien équipé pour la route par M"^e (Je Warens (1).
Il s'arrêta à Lyon pour voir les amis qu'il s'y était fait pendant son préceptorat : Il avait connu, chez les Mably, les deux frères du prévôt: l'abbé de Condillac et l'abbé de Mably. Il retrouvera le premier à Paris ; le second lui donna des lettres de recommandation, fort précieuses, pour Fontenelle et pour le comte de Caylus ; et l'ami Borde lui-même, que nous connaissons déjà, (( lui procura quelques bonnes recommandations pour Paris » ; il le présenta à l'intendant qui le présenta au duc
(1) Il dut partir pour Paris dans l'été de 1742, car nous avons de lui une lettre écrite encore aux Gharmettes et datée du 10 juillet 1742 (voir Annales J.'J. R. II, 174, 177).
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de Richelieu, alors de passage à Lyon : « Le duc me dit de l'aller voir à Paris, ce que je fis plusieurs fois » : on voit qu'il ne perdit pas son temps à Lyon.
N'oublions pas « le bon Parisot », lequel méritait bien cette épithète, puisqu'il paya la place de Rousseau à la diligence et enfin, avant de quitter Lyon, faisons connaissance, il en vaut la peine, avec « une aimable personne », nommée M"® Serre. Il avait connu et aimé celte jeune fille lors de son premier séjour à Lyon ; lors de ce second voyage, il la revit et la trouva encore plus à son goût : que se passa-t-il au juste entre les deux jeunes gens? Le Rousseau des Confessions, lorsqu'il séjourne pour la dernière fois à Chambéry chez M"^^ de Warens, « sent, dit-il, son ancien bonheur mort pour toujours » ^ il ne peut plus supporter de (( vivre en étranger dans la maison dont il était l'enfant »; et cette fois c'est bien sans regret, c'est sans regarder en arrière qu'il s'éloigne de Chambéry. S'il part, c'est parce qu'il « souffrait trop dans cette maison, si pleine de souvenirs ». Or, arrivé à Lyon, il écrit (1) à M"^ Serre : « J'avais résolu de passer mes jours dans une retraite qui s'offrait à moi (les Char mettes) ; vous avez détruit tous ces beaux projets ; j'ai senti qu'il m'était impossible de vivre éloigné de vous et, pour me procurer les moyens de m'en rapprocher, je tente un voyage (à Paris) et des projets que mon malheur ordinaire empêcliera sans doute de réussir ». Cette lettre ne s'accorde guère avec le récit des Confessions : sans vouloir concilier les deux textes, ni deviner ce qui se passait alors dans l'âme de Rousseau, disons simplement qu'il a dû quitter M™^ de Warens avec d'autant moins de regret qu'il allait retrouver à Lyon M^^^ Serre.
Une autre contradiction, celle ci plus grave, parce que Rousseau a ici altéré la vérité qui n'était pas à son avantage, se présente à nous entre les Confessions et la Correspondance. On lit, en effet, dans cette même lettre à M"^ Serre : « Je comprends,
(1) Suivant M. Dufour, la lettre à M"« Serre serait plus ancienne. Voir, sur cette chronologie très confuse et très mal établie, Annales J.-J. R,, ii, 179. Voir aussi sur M"e Serre ; Eug. Ritter: La Famille et la Jeunesse de J.-J. R., p. 289.
Mademoiselle, qu'il n'y a de votre part à espérer aucun retour ; je suis un jeune homme sans fortune ; . . . mais quoi ! vous
m'avez Iraité avec une dureté incroyable Votre cœur (pourtant)
n'est pas moins fait pour l'amour que votre visage. Mon désespoir est que ce n'est pas moi qui devais le toucher. Je sais de 6Ci€/7ce ce/'/azne que vous avez eu des liaisons, je sais même le nom de cet heureux mortel qui trouva l'art de se faire écouter. » Il semble dès lors que Rousseau n'ait qu'à se retirer et surtout qu'à se taire. Que veut-il donc de cette jeune fille qu'il ne craint pas d'offenser si brutalement ? « Hélas ! si vous vouliez m'écouter, j'ose dire que je vous ferais connaître la véritable félicité ; personne ne saurait mieux la sentir que moi, et j'ose croire que personne ne la saurait mieux faire éprouver. Dieux ! si j'avais pu parvenir à cette charmante possession, j'en serais mort assurément. . . S'il était en mon pouvoir de posséder une minute mon adorable reine sous la condition d'êlre pendu un quart d'heure après, j'accepterais cette offre avec plus de joie que celle du trône de l'univers. » M"e Serre ne l'exposa pas à être pendu ; et, sans plus commenter ces singuliers propos d'amour, on voit que Rousseau joue auprès de cette jeune fille le rôle d'un amoureux indélicat et éconduit. Qu'on écoute maintenant le récit des Confessions: (« A ce voyage, ayant plus de loisir, je la vis davantage ; mon cœur se prit et très vivement. J'eus quelque lieu de penser que le sien ne in était pas contraire : mais elle m'accorda une confiance qui inôta la tentation den abuser. Elle n'avait rien, ni moi non plus; nos situations étaient trop semblables pour que nous pussions nous unir; et, dans les vues qui m'occupaient, j'étais bien éloigné de songer au mariage. Elle /rï'ajDjor// qu'un jeune négociant, appelé M. Genève, paraissait vouloir s'attacher à elle. Je le vis chez elle une fois ou deux ; il me parut honnête homme, il passait pour l'être. Persuadé qu'elle serait heureuse avec lui, je désirai quil Vépousât, comme il a fait dans la suite; eï, pour ne pas troubler leurs innocentes amours, je me hâtai de partir, faisant, pour le bonheur de cette charmante personne, des vœux qui n'ont été exaucés ici-bas que pour un temps, hélas ! bien court ; car j'appris dans la suite
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qu'elle était morte au bout de deux ou trois ans de mariage. Occupé de mes tendres regrets durant toute ma route, je sentis, eif ai souvent senti depuis lors, en y repensant, que si les sacrifices qu'on fait au devoir et à la vertu coûtent à faire, on en est bien payé par les doux souvenirs qu'ils laissent au fond du cœur (1) )).
La mémoire de Rousseau ici l'a singulièrement tralii puisque, d'amant rebuté il passe au rôle d'ami généreux s'oublianl luimême pour celle qui lui aurait déjà donné son cœur. Mais comment peut-il dire qu'en revoyant ce passé, il se sent encore payé de ses sacrifices à la vertu ? encore ici, à la place de la réalité, il aura, à distance, imaginé un petit roman vertueux et, ce qui est un de ses plus grands plaisirs, il s'attendrit lui-même à nous le raconter (2).
Parti de Lyon vers la fin de juillet 1742, Rousseau arrive sans doute à Paris au commencement d'août de la même année ; il a alors en poche, nous dit-il, 15 louis, une comédie intitulée Narcisse, son projet de notation musicale et aussi, ce dont il ne parle pas, mainte pièce de vers et une tragédie intitulée le Nouveau Monde. 11 ne perd pas de temps pour tirer parti de ses recommandations et de ses mérites ; la modestie n'est d'ailleurs pas ce qui l'empêchera de réussir : « un jeune homme qui arrive à Paris avec une figure passable et qui s'annonce par des talents est toujours sûr d'être accueilli ». Il est, en effet, fort bien accueilli par ces frivoles Parisiens dont il dira plus tard tant de mal. 11 descend à l'hôtel Saint-Quentin, dans la rue des Cordiers, près de la Sorbonne : « vilaine rue, vilain hôtel, vilaine chambre » ; et singulier quartier, aurait-il pu ajouter. Le quartier, ou, comme
(1) Confessions, P. II, 1. VII.
(2) Si Rousseau avait connu la suite de l'histoire de M'ie Serre, non seulement il n'aurait pas dit que M"e Serre « était morte au bout de deux ou trois ans de mariage », puisqu'en 1752 M^'e Serre, devenue M^e Genève, avait un troisième enfant; mais encore il n'aurait pas manqué, lui qui nous a conté si complaisamment les faiblesses de M^^e de Warens, de nous apprendre que M. Genève et M^e Suzanne Serre après avoir contracté mariage le 26 janvier 1745, avaient, le même jour, « déclaré de leur fait un enfant mâle, né le 12 novembre 1744. »
on l'appelait alors, le pays latin, comprenait la rue Saint-Jacques, la montagne Sainte-Geneviève et la rue de la Harpe ; Rousseau y pouvait coudoyer des Sorbonistes en soutane, des précepteurs en rabat et des étudiants en droit, en médecine ou en chirurgie, tous assez pauvrement équipés. C'est dans ce quartier qu'il a d'abord la bonne chance de rencontrer un compatriote, Daniel Roguin, lequel sera plus tard, et c'esl un titre qui fait prodigieusement honneur à son caractère, « le doyen de ses amis » ; par Roguin il connaît Diderot, qui n'a encore que des « projets d'ouvrage», et devient bien vite son intime ami. Il se presse de faire valoir ses recommandations : par l'abbé de Mably, il entre en relations avec M. de Boze, secrétaire de l'Académie des Inscriptions (qui le présente à M. de Réaumur et ce dernier l'introduira à l'Académie des Sciences) et avec un Jésuite très répandu dans le monde, le Père Gastél. Un gentilhomme savoyard, M. Damesin, lui procure deux utiles connaissances : rd'une, M. de Gasc, président à mortier du Parlement de Bordeaux ; l'autre, M. l'abbé de Léon, jeune seigneur très aimable, qui brille alors dans le monde sous le nom de chevalier de Rohan Grâce à ces hautes relations, il a l'honneur de lire à l'Académie des Sciences un mémoire sur son système de notation musicale ; mais il a la douleur de voir son système méconnu. Il en appelle aussitôt au jugement du public par sa Dissertation sur la musique moderne. Mais comment trouver un libraire de bonne volonté ? la chose est difficile pour un débutant, elle n'est cependant pas impossible; car malgré sa timidité et sa farouche indépendance, le réformateur de la musique moderne (son ambition ne va pas à moins) parvient, à l'aide d'un de ses commensaux de l'hôtel Saint- Quentin, M. de Bonnefond, « hobereau boiteux », mais serviable, à se faire imprimer : n'était-il pas « juste que son ouvrage lui rendît le pain qu'il avait mangé en l'écrivant? » Mais l'ouvrage ne lui rapporte pasun liard et, contre celte injustice des hommes, rien ne peut prévaloir, ni l'appui de l'abbé Desfontaines, qui s'est chargé de lancer le chef d'œuvre, ni l'amabilité de tous les journalistes, (( qui en dirent assez de bien ». 11 a beau enseigner gratuitement la musique par son système à une jeune Américaine
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et la rendre capable, au bout de trois mois, de déchiffrer quelque musique que ce fût, « ce succès frappant reste ignoré » ; — et le voilà sur le pavé de Paris : non pas pourtant tout à fait sans ressources ; il lui restait quelques louis, .qu'il s'empressa de manger en se confiant à la Providence. Il venait de faire un effort : il avait besoin, étant donné sa paresse et sa mauvaise santé, de reprendre haleine. Il renonce, assure-t il, à se pousser et même à faire des visites indispensables. Pourtant ses rapports avec l'Académie des Sciences lui ont fait faire connaissance avec « ce qu'il y a à Paris de plus distingué dans la littérature » ; et, bien qu'il renonce dès lors à voir les académiciens et même les gens de lettres avec lesquels il s'est « faufilé », nous le voyons excepter de ses dédains Marivaux, l'abbé de Mably et Fontenelle, c'est-àdire ceux qui peuvent lui être le plus utiles ; il lit même à Marivaux sa comédie de Narcisse et Marivaux a la complaisance de la retoucher; mais, on le verra, elle n'en devient pas pour cela meilleure.
Avec Diderot il s'entretient surtout de musique et c'est la musique aussi qui est « un moyen de liaison » entre lui et Francueil, dont nous parlerons bientôt plus au long. Il me paraît évident que, dans ce court séjour à Paris, qui précède son voyage à Venise, c'est par la musique qu'il espère d'abord se faire connaître : si le théoricien n'a pas été apprécié par l'Académie des Sciences, peut-être s'inclinera-t-on enfin devant le compositeur qui va montrer bientôt ce qu'il sait faire avec son opéra, les Muses galantes. Car enfin il faut qu'on parle de lui ; qu'on le connaisse seulement, et de la notoriété il se charge d'aller bien vite à la gloire : si, par exemple, il était cité comme le premier joueur d'échecs de Paris, on le rechercherait dans les sociétés et « son mérite ferait le reste. » Il s'acharne donc chez Maugis à faire échec et mat les plus grands joueurs de Paris, les Husson et les Philidor; mais il n'a pas la veine et, quittant la partie, il s'avise enfin qu'à Paris, quand on a, comme lui, un physique intéressant — et quelqu'aplomb, — on ne saurait manquer de plaire aux femmes et, par les femmes, d'arriver à tout. Justement, en allant au café, il entrait quelquefois chez son ami.
le Père Castel, homme de bon conseil, comme on va voir, car sans lui, parait-il, le sauvage Rousseau n'aurait pas songé à tirer parti de sa jolie figure. Donc ce « fou » de Père Castel secoua « la létliargie » de Jean- Jacques par les savoureux propos que voici : « On ne fait rien dans Paris sans les femmes ; puisque les musiciens et les savants ne chantent pas à votre unisson, changez de corde et voyez les femmes. »
Ce Père Castel paraît bien avoir été, en effet, un original : esprit cultivé et bizarre, il avait été précepteur chez Montesquieu qui le consultait, c'est lui qui s'en vante, sur tous ses ouvrages. De Montpellier, où il s'était fait connaître comme pliilosophe et géomètre (1) et surtout comme auteur du Clavecin oculaire (un sj^stème de notation musicale par les couleurs), il avait été appelé à Paris par le Père Tournemine et par Fontenelle. C'est la musique qui rapprocha Rousseau et le bon Père : « Rousseau ne vint à moi en arrivant à Paris, dit le P. Castel, que parce qu'il me connaissait à Genève même, me dit-il » et il lui parle, en effet, de son clavecin oculaire.
Il essaiera, plus tard, dans son Homme physique opposé à Yhomme moral, de réfuter le second discours de Rousseau « avec amitié ». Vous avez, ajoute- 1 -il, « mérité tout à fait cette amitié par la façon franclie et naïve dont vous vous présentiez à moi en arrivant à Paris il y a peut-être douze à quinze ans, et il me parut que vous étiez content de la francliise et de la naïveté avec laquelle je répondis à la vôtre, jusqu'à vous donner entrée auprès de quelques personnes distinguées capables d'iionorer votre mérite et de récompenser votre talent. » Il m'a semblé qu'il valait la peine d'extraire, d'un livre très oublié et très digne de l'être, ce passage qui confirme les lignes consacrées, dans les Confessions, au P. Castel.
Le dit Père avait conseillé à Rousseau de rendre visite à M'"^ de Bezenval (issue d'une illustre famille polonaise), chez
(1) Le P. Castel a écrit : « La mathématique universelle abrégée, 1728, des Lettres philosophiques sur la fin du monde 1786. h Homme physique opposé à VHomme moral 1756 et un ouvrage baroque et ennuyeux : Esprit, saillies et singularités du P. Castel (édité par Tabbé de La Porte) Amsterdam, 1763),
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laquelle il trouverait M'"^ de Broglie, sa fille, et aussi M""^ Dupin, à qui le serviable jésuite avait parlé de lui et de son système musical ; M'"'' Dupin avait même « envie de le voir ». En l'engageant à se faufiler dans le monde, le bon Père avait dit à Rousseau, en un jargon à la fois scientifique et galant, tout à fait digne de Fontenelle et du xviii^ siècle : «les femmes sont comme des courbes dont les sages sont les asymptotes : ils s'en approchent sans cesse, mais ils n'y touchent jamais. . » Rousseau, après avoir longtemps hésité, dit-il, à suivre le conseil du père Castel et ses formules géométriques, prend courage un beau matin et, si l'on nous permet cette image, il se dirige, tremblante « asymptote », vers la « courbe » gracieuse de M^^ de Bezenval. Il est caressé et retenu à dîner : mais il s'aperçoit que le dîner, auquel on le conviait, est servi à l'office, dont « il n'a plus envie de reprendre le chemin ». Heureusement M'"'^ de Broglie corrige à temps l'impolitesse de sa mère et Rousseau a l'honneur de dîner avec ces dames et d'être le commensal de M. le Président Lamoignon. Celui-ci n'ayant pour tout talent que « le petit jargon de Paris », Rousseau veut bien lui laisser le plaisir de briller seul à table ; mais il se rattrape après dîner et, tirant de sa poche son épître en vers à Parisot « qui ne manquait pas de chaleur », il la lit et si bien que ces dames ne peuvent s'empêcher de pleurer. Ce sera là sa vocation plus tard: ne pouvant faire rire son siècle, comme Voltaire, il fera fondre en larmes toutes les femmes qui le liront.
Rousseau a Venise (1743-44)
M*"^ de Broglie ayant appris que M. de Monlaigu, ambassadeur de France à Venise, cherchait un secrétaire, proposa Rousseau,
Bibliographie : Confessions, partie II, livre VII. — De Brosses : Lettres d7/aZ/e (Didier 1861). — Saint- Marc-Girardiii : Du séjour de Rousseau à Venise (Journal des Débais, 22 janv. 1862J. — P. Faugère : J.-J. Rousseau à Venise {Le Correspondant, 10 et 25 juin 1888). — A. Jansen : Rousseau als Musiker (Berlin 1884). — J.-J. Rousseau à Venise (1743-44) : Notes et docu-
qu'elle avait rencontré chez M'"^ de Bezenval, sa mère et, après des pourparlers rompus et repris, Rousseau partit pour Venise aux appointements de 1.000 francs et avec 20 louis pour son voyage.
Arrivé à Lyon, il aurait bien voulu prendre la route du Mont- Cenis pour embrasser, au passage, <( sa pauvre maman » ; mais, nous dit-il dans ses Confessions, il descendit le Rhône et alla s'embarquer à Toulon. Or ceci est en contradiction avec une lettre de M. de Montaigu à l'abbé Alary, un académicien qui était de la société de M'"^^ de Bezenval et de Broglie et qui avait contribué à faire entrer Rousseau au service de M. de Montaigu. Ce dernier dit, dans cette lettre (et il n'a pas pu inventer ce détail précis), qu'après avoir examiné le compte que lui avait présenté Rousseau, il avait consenti à lui payer (( les cinq jours qu'il disait avoir demeuré à Marseille pour attendre la felouque qui le porta à Gênes, mais non point son voyage à Chambérij ». Rousseau a donc eu ici, s'il est réellement allé à Chambéry, un oubli bien singulier ; — à moins que ce voyage ne lui ait laissé quelque mauvais souvenir dont il préférait ne pas parler dans ses Confessions.
Avait-il les qualités requises pour être secrétaire d'ambassadeur? Sa physionomie avait plu à M"'® de Broglie et ses vers l'avaient attendrie; cela suffisait amplement, sous l'ancien régime, pour faire figure dans une ambassade. L'ambassadeur lui-même avait dû sa fortune à Barjac, le valet de chambre du cardinal Fleury, et n'était-il pas d'ailleurs capitaine aux gardes, et, comme on sait, le métier militaire n'est-il pas une merveilleuse préparation au maniement des affaires d'Etat? Il fallait un diplomate, ce fut un officier qui l'obtint. L'honneur qu'avait M. de Montaigu de représenter le Roi auprès de la sérénissime République lui était payé 30.000 livres, sans compter les frais d'installation, ce qui équivalait au moins à 100.000 francs de
ments recueillis par V. Cerésoles, publiés par Th. de Saussure, 1885. — E. Ritter : Les nouvelles recherches sur J.-J. Rousseau {Rev. des Deux-Mondes, 1" septembre 1897). — Aug. de Montaigu : Démêlés du comte de Montaigu, ambassadeur de Venise, avec son secrétaire, J.-J. Rousseau (Plon-Nourrit, 1904). — Phil. Monnier : Venise au xviip siècle (Perrin, 1908;.
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noire monnaie. Comme l'ambassadeur ne donnait que 1 .000 francs à son secrétaire et que ce secrétaire faisait à peu près toute la besogne, il y avait entre les services rendus et leur payement de telles disproporlions que Jean-Jacques, quoiqu'il n'en ait rien dit, ne dut pas manquer d'y puiser un nouveau grief personnel contre une société qui rétribuait si mal le vrai mérite.
N'avoir obéi jusqu'ici qu'à sa fantaisie ou aux caprices d'une jolie femme, et entrer tout à coup au service d'un ex- capitaine, c'était un complet bouleversement dans les habitudes et le genre de vie de Rousseau. Suivons-le dans cette nouvelle carrière en prenant pour guides, non seulement les Confessions, mais surtout les recherches de Cérésoles et de Faugère sur ce séjour à Venise. Et d'abord, il n'était pas précisément, comme il s'intitule luimême, secrétaire d'ambassade, mais bien secrétaire de l'ambassadeur, et il y avait cette différence fort importante entre les deux titres que, tandis qu'on devait le premier à la nomination du ministre lui-même, on ne tenait le second que du libre choix de l'ambassadeur, lequel pouvait donc vous révoquer, comme il vous avait nommé, de sa propre autorité. On faisait partie de sa maison, on était son « domestique » ; ce qui ne veut pas du tout dire, d'ailleurs, comme l'a méchamment insinué Voltaire {Questions sur les Miracles), que Jean-Jacques fût le valet de M. de Montaigu. On sait quel sens il faut attribuera ce mot sous l'ancien régime : Cosnac, par exemple, avait été, au xvii^ siècle, le domestique du prince de Conti, ce qui ne l'empêchait pas d'être archevêque d'Aix. C'est en ce sens que Rousseau, dans une lettre officielle au ministre par intérim, du Theil, se dit « domestique » de M. de Montaigu. Il convient même d'ajouter que souvent le secrétaire d'un ambassadeur remplaçait celui-ci en son absence et que, s'il se distinguait dans cet intérim, il pouvait monter plus haut, dans la hiérarchie, jusqu'au titre de résident ou de ministre plénipotentiaire. On devine si de telles perspectives étaient faites pour enflammer l'imagination de Jean-Jacques et si, par exemple, le droit qu'il avait de parler, l'épée au côté» au nom de l'ambassadeur du Roi de France, devait enfler de vanité, malgré ses principes républicains, le fils de l'horloger de
Genève, l'ancien laquais de M'"^ de Vercellis ! Il se vengeait enfin des injustices du sort et sa fortune cette fois répondait à son mérite. Se rappelant plus tard avec quel frémissement d'orgueil il s'était vu marchant après l'ambassadeur, avant ses gentilshommes et ses pages, il ne peut s'empêcher de s'écrier : a il était temps que je tusse une fois ce que le ciel m'avait fait être! »
Comment se comportèrent, l'un vis-à-vis de l'autre, l'ambassadeur et son secrétaire? A le juger d'après les pièces diplomatiques qu'on a retrouvées de lui, ou qui le concernent, M. l'Ambassadeur semble bien avoir été réellement ce qu'il est dans les Confessions f un parfait imbécile. Pendant toute la durée de son ambassade à Venise, la correspondance diplomatique du comte de Montaigu se fait remarquer par une complète ignorance des affaires aussi bien que de la langue française, et le passage de Rousseau à l'ambassade est très nettement signalé par un certain nombre de dépêches qui tranchent singulièrement sur tout ce qui est de la main de l'ambassadeur. Les extraits que donne Faugère des dépêches de Rousseau ne laissent aucun doute à cet égard : dès l'arrivée de Rousseau, le style change et pour la première fois l'ambassadeur fait usage des chiffres. La comparaison des pièces prouve donc surabondamment, ce qui ne peut nous surprendre, que Rousseau était un secrétaire intelligent et que son maître avait tout intérêt à le garder.
Pourquoi donc M. de Montaigu se sépara-t-il de Rousseau au bout d'un an ? Ce dernier nous a conté tout au long ses démêlés avec son ambassadeur et, dans son récit, ce n'est naturellement pas l'ambassadeur qui a le beau rôle : mais faut-il ajouter foi à ce récit ? Les recherches faites dans les archives, tant à Venise qu'à Paris, établissent en somme la véracité de Rousseau pour la plupart des faits qu'il raconte; il est pourtant deux points de son récit qu'il faut, ce me semble, rectifier. Le premier est relatif à la rupture : d'après les Confessions, Rousseau aurait demandé et même, comme on ne le lui accordait pas assez vite, redemandé son congé ; d'après la lettre qu'il écrivit lui-même à M. du Theil, c'est au contraire l'ambassadeur qui spontanément: l'aurait congédié, et cela résulte encore d'une lettre de M. dç
ROUSSEAU A VENISE
Monlaiguà l'abbé Alary : «je le fis venir dans mon cabinet et lui signifiai qu'il n'était plus à mes gages. » En second lieu, dans son récit, Rousseau se donne trop raison et se fait trop valoir : par exemple, il affirme que, pendant la guerre de 1743, un avis que, de son chef, il fit passer au marquis de l'Hôpital, ambassadeur de France à Naples, empêcha la révolte des Abruzzes ; (( ainsi c'est peut-être à ce pauvre Jean-Jacques si bafoué que la maison de Bourbon doit la conservalion du Royaume de Naples,» affirmation qui rend le lecteur défiant ; et si le lecteur se met à raisonner sur cette jactance, il se dit qu'un homme qui parle ainsi de lui-même et de ses services et qui, d'autre part, nous le savons par les Confessions même, est si chatouilleux sur l'étiquette, si préoccupé de ses droits, devait faire, à tout prendre, un secrétaire bien fatigant pour son maître. M. de Monlaigu, dans sa lettre à l'abbé Alary, se plaint avec insistance de « l'insolence de Rousseau, causée par la bonne opinion qu'il a de lui ». On voit que Rousseau se fâche un jour parce qu'il n'est pas placé, dans la gondole de l'ambassadeur, au-dessus de ses gentilshommes ; une autre fois, et la scène paraît peinte au naturel, il se carre dans un fauteuil, au lieu de prendre la chaise qu'on lui offrait et, dit Montaigu, rrpendant la dictée que je lui faisais, cherchant quelquefois le mot qui ne me venait pas (il devait le chercher souvent), il prenait ordinairement un livre et me regardait en pitié. » Cette lettre reflète avissi très naïvement la morgue d'ungrand seigneur malotru qui, parlantdeson secrétaire, emploie les expressions soldatesques dont il a pris l'habitude à la caserne : il le traite de c( grand coquin et d'escroc», tout simplement; il lui reproche enfin, et le mot est prononcé deux fois, «la mendicité » d'où il l'a tiré.
Tant de grossièreté jointe à une si énorme sottise, voilà assurément plus qu'il n'en fallait pour exaspérer Rousseau contre les iniquités d'un gouvernement qui avait fait d'un tel goujat un ambassadeur, tandis qu'il laissait l'habile Jean-Jacques se morfondre dans l'emploi de secrétaire. Pour nous, qui cherchons sans cesse, dans les œuvres de Rousseau, ce qui a pu lui être inspiré par ses souvenirs personnels, il nous semble que l'amer
souvenir de ses rapports avec son ambassadeur se retrouve dans la péroraison fameuse de son Discours sur l'inégalité des conditions : «il est manifestement contre la loi de nature qu'un imbécile conduise un homme sage. »
Ce n'est pas, à y regarder de près, que la situation de M. de Montaigu fût bien brillante : un ambassadeur français était en somme bien peu de chose à Venise. La sérénissime république, indépendamment de sa traditionnelle méfiance à l'égard de tout représentant d'une puissance étrangère, se montrait particulièrement hostile aux représentants de la France, lesquels avaient alors pour mission de la surveiller. A cette époque, en effet, les sympathies de Venise étaient pour les Autrichiens, avec lesquels nous étions en guerre et il s'agissait, pour nos envoyés, de s'assurer au moins de la neutralité de la république. En conséquence de cette hostilité latente, un noble Vénitien se serait gravement compromis, aux yeux de ses concitoyens, s'il avait reçu chez lui, ou simplement salué dans la rue, l'ambassadeur de France ; pour les tenir éloignés du siège du Gouvernement, on défendait d'ailleurs aux représentants étrangers de résider dans les environs de la place Saint-Marc ; précautions aussi ridicules qu'inutiles, car les ambassadeurs n'avaient pas de peine à connaître par leurs espions les agissements de la république ; et, d'ailleurs, bien plus que de notre guerre avec l'Autriche, on se préoccupait à Venise, tantôt d'une rivalité entre les jolies clianteusesdes couvents de femmes, tantôt, suivant les expressions du président de Brosses, « de la furieuse brigue entré les trois couvents de la ville pour savoir lequel allait avoir l'avantage de donner une maîtresse au nouveau nonce qui venait d'arriver ». A cette époque, on voyait bien des rois sur la place Saint- Marc, mais c'étaient ces têtes couronnées, ou plutôt découronnées, qu'y avait rencontrées Candide, et qui «étaient venues passer le carnaval à Venise ». Et, de fait, la grande affaire d'État, c'était le carnaval, qui se prolongeait indéfiniment. La Venise des plaisirs et des fêtes, et c'est celle-là surtout que connut Jean-Jacques^ c'était, nous dit son récent et scintillant historien, M. Philippe Monnier, « la claire et folle cité des mascarades, des sérénades,
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des embarquements pour Cyllière aux agrès d'or et aux lanternes de papier ; » le libre et bienheureux séjour des plais'rs et des grâces, dit Algarotti ; la Sybaris de l'Europe, s'écrie Foscolo. Un trait seulement sur les mœurs de Venise à cette date et je l'emprunte à de Brosses : « pendant le carnaval, on trouve, sous les arcades des Procuraties, autant de femmes couchées que debout » ; et, à propos de la padoana dont l'auteur des Confessions a cru devoir entretenir ses lecteurs, voici un amusant détail qui peut servir de commentaire au récit scabreux de Rousseau : selon le même de Brosses, les courlisanes ont l'habitude de rassurer leurs visiteurs « en répondant des conséquences par la madone de Lorette ».
Mais c'est la musique qui est la passion vénilienne par excellence : « elle est, dit de Brosses, un aiTolement inconcevable ». Venise avait alors sept théâtres, que fréquentait Rousseau, en même temps qu'il s'enthousiasmait pour ces fameux conservatoires de femmes qui étaient alors la Pietà, les Mendicanti, les Incurabili et l'Ospedaletto. « C'étaient des hôpitaux d'enfants trouvés, sous la protection des principales villes aristocratiques de la ville. On y gardait les jeunes filles jusqu'à leur mariage en leur donnant une instruction musicale accomplie. Les élèves apprenaient, non seulement à chanter, mais à jouer de tous les instruments (1 ). Jean-Jacques allait écouter les dimanches dans les églises des motets exécutés par ces jeunes filles, et jamais il ne manquait les vêpres aux Mendicanti : «je n'ai l'idée de rien d'aussi voluptueux, d'aussi touchant que cette musique ». De Brosses nous dit que ces orphelines « chantaient comme des anges; il n'y a rien de si plaisant que de voir une jeune et jolie religieuse, en habit blanc, avec un bouquet de grenades sur l'oreille, conduire l'orchestre et battre la mesure avec toute la grâce et la précision imaginables ». Ailleurs il nous parle d'une certaine Zulietta, «la plus belle femme de l'Italie et dont il est féru depuis qu'il l'a vue un jour déguisée en Vénus de Médicis ».
(1) Romain Rolland : La musique en Ralie au xviiF sièclCj Uevue de Paris, 15 août 1905.
Voilà bien de quoi parfaire l'éducation esthétique et amoureuse de Jean-Jacques.
J'essaierai de déterminer tout à l'heure ce qu'il apprit durant son séjour àVenise ; ce séjour dura exactement douze mois et non dix-huit, comme le disent les Confessions: arrivé à Venise fin août 1743, il en repartit le 22 août 1744 (1). A en croire Dugast, un officier qui avait servi dans le même régiment que de Montaigu, Rousseau aurait été congédié parce qu'il n'avait pas su écrire (!) une lettre convenable de félicitations, de la part de l'ambassadeur, au duc de Biron, qui venait d'être fait maréchal : « C'est là, dit Dugast, le vrai motif pour lequel Rousseau s'est laissé aller à son humeur irascible contre M. de Montaigu et en a parlé défavorablement dans ses Confessions. Quelques années après, M. de Montaigu, de retour à Paris, se trouva à l'Opéra un jour qu'on représentait le Devin du Village. F^nthousiasmé de cette pièce, il demanda quel en était l'auteur. (( Vous devez bien le connaître, lui répondit-on ; c'est Rousseau, votre ancien secrétaire ; il a fait les paroles et la musique. — Quoi ! cet imbécile ? » répliqua M. de Montaigu ». L'anecdote de Dugast est absurde et, si elle était vraie, elle donnerailtrop raison à Rousseau contre M. de Montaigu qui n'aurait vu qu'un imbécile dans son secrétaire; mais elle nous apprend peut-être ce que répétaient plus tard les envieux de Rousseau au lendemain de son triomphe (2).
Le consul de France à Venise, M. Leblond, un homme intelligent et pondéré, c'est-à dire le contraire de ce que paraît avoir été M. de Montaigu, eut, après le départ de Rousseau, à se plaindre de l'ambassadeur et, dans une lettre au ministre, parlant des traitements indignes qu'il a reçus de son chef, il dit, entr'autres choses, que « la fureur de son emportement altéra sa raison. » De telles expressions, sous la plume d'un homme si maître de lui, plaident singulièrement en faveur de Rousseau.
(1) D'après les papiers de famille de iM. Auguste de Montaigu, Rousseau serait arrivé à Venise le 4 septembre 1743 (et non 1742 comme M. de Montaigu l'a écrit par inadvertance), p. 18.
(2) Paris, Versailles et les Provinces an xv m" siècle par nn ancien officier anx gardes françaises. (Dugast de Bois Saint Just), 2° édit. Paris, 1809, t. I, 162.
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De retour à Paris, Jean-Jacques essaya de se faire rendre justice. Il comprenait qu'il avait dû êlre précédé au minislère par des rapports très défavorables de l'ambassadeur et il voulait, d'une part, effacer la mauvaise impression produite à Paris par son insuccès et par les plaintes de son chef; d'autre part, se faire payer les sommes qui lui étaient dues par celui-ci : sur ce dernier point, il obtint gain ^'e cause, mais seulement après le rappel de l'ambassadeur. M. de Montaigu, rentré à Paris, lui envoya, dit Rousseau, « son maître dliôlel pour solder son compte et lui donner de l'argent >\ lequel dut être le très bienvenu. Sans doute l'ambassadeur avait réussi lui-même à toucher ses appointements; car jusqu'alors, si le secrétaire avait été mal p^yé par l'ambassadeur, l'ambassadeur, lui, n'avait pas été payé du tout par le gouvernement que ruinaient les frais de la guerre contre l'Autriche
Sur le premier point, savoir ses querelles avec l'ambassadeur, on écouta Rousseau, on fit chorus, assure-t-il, avec lui, M. de Montaigu étant connu au ministère pour ce qu'il était ; mais on refusa d'intervenir : Rousseau étant étranger et nommé par l'ambassadeur, sa querelle était une affaire privée à régler entre son maître et lui. Naturellement il en prit prétexte pour fulminer contre un gouvernement si indifférent aux justes plaintes des particuliers, quand ceux-ci ne sont que de simples secrétaires et que leurs persécuteurs sont des grands seigneurs : « La justice et l'inutilité de mes plaintes me laissèrent dans l'àme un germe d'indignation contre nos sottes institutions civiles, où le vrai bien public et la vraie justice sont toujours sacrifiés à je ne sais quel ordre apparent, destructif en effet de tout ordre et qui ne fait qu'ajouter la sanction de l'autorité publique à l'oppression du faible et à l'iniquité du fort. » En réalité, on Ta vu, l'autorité publique n'avait pas àintervenir. Ce qui devait, d'ailleurs, empêcher « ce germe d'indignation » de se développer alors dans son âme, c'est qu'il ne s'agissait ici que de son intérêt privé et que (( le pur amour de la justice idéale » est, selon lui, seul capable d'émouvoir son cœur; — on ne le croirait pas à voir la façon dont il se démène pour avoir gain de cause et à lire la lettre imperti-
nente qu'il écrit à M"^^ de Bezenval, laquelle avait refusé de prendre parti pour lui contre M. de Montaigu : « J'ai tort, Madame; je me suis mépris : je vous croyais juste, vous êtes noble, j'aurais dû m'en souvenir » (1).
Ecouté, mais éconduit par le ministère, froidement accueilli par les gens qui, comme le Père Castel et M'"'' de Bezenval, paraissaient regretter de l'avoir mis dans une place où il n'avait pas su rester, Jean -Jacques dut être de plus profondément ulcéré d'avoir échoué dans une carrière où ses talents lui promettaient un brillant avenir. Jadis, chez le comte de Gouvon, il avait rêvé un emploi dans la diplomatie et, maintenant que la carrière lui avait été ouverte, il voyait ses services méconnus et son ambition déçue. Bien plus tard, dans ses Confessions, alors que M. de Montaigu n'est plus de ce monde, il lui en veut encore de n c^voir pas su l'apprécier : « il n'a3^?ait tenu qu'à lui de se soutenir honorablement par mes services et de me faire avancer rapidement dans l'état auquel le comte de Gouvon m'avait destiné dans ma jeunesse et dont, par moi seul, je m'étais rendu capable dans un âge avancé. » (2)
Trois ans après le départ de Montaigu, de Bernis était nommé ambassadeur de France à Venise. Nous savons, par lui, qu'il étudia en détail le gouvernement de la république et qu'il employa précisément, à rédiger des mémoires sur ce sujet, (d'un de ses secrétaires qui avait du talent et du mérite. » Rousseau avait aussi l'un et l'autre et s'il avait eu la chance d'avoir pour maître l'habile successeur de Montaigu, ce dernier n'aurait pas manqué de le distinguer et, sans doute, de le pousser : Rousseau alors aurait pu, comme c'était son ambition, faire sa fortune dans la carrière et l'on devine tout de suite ce qu'un Rousseau résident et qui sait ? ministre plénipotentiaire, n'aurait pas écrit, et tout ce qui s'en serait suivi pour l'histoire du monde.
(1) Cité par Musset-Pathay : Confessions, II, 7.
(2) Je ne crois pas, comme l'a dit Saint-Marc Girardin, que les récriminations de Rousseau contre M. de Montaigu aient eu pour effet de faire rappeler plus tôt celui-ci, car Rousseau rentre à Paris en août 1744 et M. de Montaigu n'est rappelé qu*en 1749, c'est-à-dire cinq ans après.
ROUSSEAU A VENISE
Quoi qu'il eu soit, la carrière diplomatique lui était désormais fermée; avant donc de clore cette période de sa vie, voyons quel profit il a pu tirer de son séjour à Venise.
Tout d'abord, en tant que secrétaire intelligent d'un ambassadeur qui lui laissait tout faire, il avait touché, bien que sur un petit théâtre, aux choses delà politique. Il avait pu étudier sur place et en le voyant fonctionner sous ses yeux, le gouvernement d'une république, bien déchue sans doute de son antique splendeur et qui s'entourait de plus en plus de mystère comme pour mieux cacher son irrémédiable décadence : mais ce mystère n'était pas impénétrable pour qui avait à traiter avec le sénat, et ce sénat, tout amoindri qu'il fût, avait dû garder quelque chose de cette habileté et de cette finesse consommée qui lui avaient fait une si grande réputation dans l'histoire. C'est en tous cas à Venise que Rousseau prit pour la première fois contact avec les réalités politiques et, pour un esprit aussi ouvert que le sien et aussi avide de s'instruire, c'était là un utile complément à des études jusque là théoriques et un encouragement aussi à continuer ces études ; il nous dit justement dans ses Confessions que c'est à Venise qu'il a conçu la première idée de ses Institutions politiques tandis qu'il avait « l'occasion de remarquer les défauts de ce gouvernement si vanté. »
En second lieu, Rousseau se perlectionna dans la langue et apprit à goûter la musique italienne. Déjà, quand il était au service du comte de Gouvon, il avait, dans les leçons que lui donnait le bon abbé de Gouvon, «appris l'italien dans sa pureté et pris du goût pour sa littérature ». Maintenant il voyait l'Italie elle-même, en parlait la langue avec des gens du pays et de toute condition et la littérature italienne prenait vie et couleur à ses yeux ; car on ne sait jamais bien une langue et on ne comprend vraiment une littérature que si on a vécu chez le peuple qui parle celte langue et quia mis dans sa littérature ses mœurs, ses paysages, ses institutions, ce qui le fait rire et pleurer, tout son passé et tout son génie. Rousseau, en quittant Venise, savait désormais assez d'italien pour citer, au courant de la plume, dans ses lettres, le Tasse et Métastase et, dans l'étude de ses
oeuvres, particulièrement de la Noiivelle-Héloïse, il y aura lieu de rechercher l'influence, à mon sens très profonde, que les auteurs italiens ont eue sur sa pensée et sur son style.
Quant à la musique italienne, elle lui inspira, on l'a vu, une réelle passion ; il allait en jouir au spectacle ou seul, enfermé dans sa loge, il s'ahandonnait au plaisir d'entendre tout un long opéra et à celte église des Mendicanii où les chœurs le plongeaient dans un ravissement délicieux. Aussi quand, de retour à Paris, il verra éclater la querelle entre les partisans de la musique italienne et les défenseurs de la musique française, c'est pour les premiers qu'il prendra parti et il soutiendra leur cause la plume à la main.
Et enfin les mœurs même de Venise ne furent pas sans exercer quelque influence sur ce caractère impressionnable et faible. Ces mœurs étaient très ^piles et même très relâchées et, sous certains rapporls, que noij^ n'éprouvons pas le besoin de préciser, l'éducation qu'il tenait de M'"^ de Warens reçut, dans certains milieux vénitiens, un complément dont sa complexion amoureuse n'avait nul besoin.
D'autre part, et à envisager les choses du bon côté, la gaieté et la frivolité vénitiennes venant s'ajouter à l'iiumeur douce et sociable de la Savoie, ces deux influences conspirèrent à adoucir, au moins un peu, la rudesse natale ; et sans doute ses compatriotes, les austères et moroses calvinistes qu'il avait laissés à Genève, auraient eu quelque peine à reconnaître un des leurs dans ce brillant attaché d'ambassade qui, « en bas de soie, en veste brodée d'or» et masqué, se faisait conduire en gondole à quelque galant rendez -vous ou bien à la Redoute pour y perdre gaiement ses sequins. Ainsi, en résumé, Venise l'initia aux affaires sérieuses, et à d'autres qui l'étaient moins et, quand il rentra à Paris, il était à la fois plus instruil et plus déluré; il avait complété à Venise l'instruction politique qu'il avait puisée dans les livres et l'éducation mondaine qu'il avait commencée en Savoie dans les alentours de M'""^ de Warens.
RETOUR DE ROUSSEAU A PARIS
Retour de Rousseau a Paris (1744-56).
Pour la troisième fois Rousseau vient à Paris. Le premier séjour qu'il fit (mai 1731 — fin de 1731) est négligeable : il n'a alors que 19 ans ; il passe seulement quelques mois à Paris au service d'un jeune officier et à la recherche de M"'^ de Warens. Son second séjour, dix ans plus tard, va de fin juillet 1742 à mai 1743 et dure environ un an. La première fois il n'a fait que voir Paris ; la seconde fois il y a noué, on s'en souvient, des relations utiles ; le voici à cette heure, après un séjour d'un an à Venise, revenu à Paris fin août 1744.
Le Paris, dans lequel il rentrait en secrétaire peut-être congédié, ce Paris que, malgré ses déboires et la médiocrité de sa fortune, il ambitionnait de conquérir à tout prix, était alors, comme on sait, le rendez-vous des hommes les plus distingués de la France et de l'étranger: c'était, disait Galiani, « le café de f Europe ». Cette hégémonie de Paris, qui était celle de l'esprit et du goût, ne datait que du commencement du siècle. Comme l'a dit un bon juge en ces malières, Lemontey, c'est seulement dans les dix années de la Régence que l'influence de la cour sur la capitale s'effaça peu à peu pour faire place « à finfluence de la capitale sur le royaume». Pourtant la population de cette capitale, au moment où y revient Rousseau (1744), n'est guère plus de 600.000 habitants ; et ce qu'on peut appeler, ce que Voltaire, en effet, appelle « tout Paris », il entend par là « les gens qui ont le goût des beaux-arts », s'élève « tout au plus à 3.000 personnes ». (Dict. encyclop.: goût).
Ces gens de goût, c'est d'abord « la République des lettres », laquelle compte un petit nombre d'écrivains illustres : Fontenelle, leur doyen, qui n'a à cette date que 87 ans, Montesquieu, célèbre par ses Lettres persanes (son chef-d'œuvre ne viendra que
Bibliographie : Confessions, livre IV. Correspondance de Rousseau, Marmontel : Mémoires, livre IV. — Grimm: Correspondance littéraire. — Mémoires de Mm« d'Epinay (édit. Boiteau, I). — De Villeneuve-Guibert : Le Portefeuille de A/m» Dupin. Lévy, 1884. — Scliérer : Grimm, 1887.
quatre plus tard), Marivaux, alors en pleine gloire. Voltaire enfin, qui n'est pas encore le roi Voltaire, mais qui est sans conteste le premier poète du temps, le poète auquel vont les regards de Rousseau, regards d'admiration et d'envie. 11 y a ensuite les artistes, musiciens et peintres, et c'est avec les premiers, et particulièrement avec Rameau , que va avoir affaire Jean- Jacques, auteur lui-même d'opéras et de traités sur la musique. Au-dessous des hommes de lettres et des artistes célèbres, est l'armée confuse des journalistes, gazetiers et folliculaires, les frelons de la ruche, comme les appelait Voltaire : faiseurs de libelles et de madrigaux, courant après la célébrité, ou après une pension sur le Mercure, ou tout simplement après un bon dîner chez les maîtres d'hôtel de la philosophie et de la littérature.
Ai*tistes, gens de lettres et gazetiers se rencontrent, soit dans ces fameux salons, que leur célébrité nous dispense de décrire, et dont la porte d'ailleurs est fermée à l'obscur débutant qu'est Rousseau ; soit à la table de ces richissimes Mécènes, les Fermiers-généraux, chez lesquels va être reçu Jean-Jacques ; soit enfin à l'un des trois grands cafés de ce temps : le café de la Régence, où Diderot trouvera un jour le neveu de Rameaxi et où il va habituellement, sans doute en compagnie de Rousseau, pérorer et faire sa partie d'échecs avec le roi des joueurs, Philidor; le café Gradot (sur le quai de l'École), dont les piliers sont Maupertuis et Saurin ; enfin le café Procope (en face de la Comédie), le plus illustre et le plus littéraire de tous, où l'on va, en sortant du théâtre, discuter la pièce qui vient d'être jouée ; ce café, suivant Marmontel, « est le tribunal de la critique et l'école des jeunes poètes ». C'est dans ces cafés que Rousseau ira se consoler de ses déboires, nouer des relations et prendre l'air de Paris ; car, écrit-il à un de ses amis de Genève, « il y a une certaine pureté de goût et une correction de slyle qu'on n'atteint pas dans la.province, quelqu'elfort qu'on fasse pour cela
Dans ce Paris du milieu du xviii^ siècle, on ne songe guère qu'à avoir de l'esprit et à s'amuser. Bernis, qui rentra à Paris en 1741, c'est-à-dire trois ans avant Rousseau, y constata que
RETOUR DE ROUSSEAU A PARIS
« la mode de l'esprit était devenue une maladie épidémique », mais qu'au reste la vie y était délicieuse ; car la société, cette société que Rousseau va prendre à partie, lui fît l'effet « d'un grand bal où chacun se coudoyait, se plaçait au hasard ou selon son goût et ne cherchait qu'à passer agréablement quelques heures ». Et maintenant, au milieu de ces gens aimables et spirituels, que va faire notre Genevois? il va d'abord faire comme eux ou tout au moins s'y appliquer ; car il ne sait pas encore qu'une de ses meilleurss chances de succès, c'est précisément de n'être pas et de ne pouvoir devenir un Parisien, mais bien d'être, égaré dans ce Paris élégant et vicieux, un sérieux et un vertueux citoyen de Genève. Pour le moment, il se faufile du mieux qu'il peut parmi les gens de lettres et ceux qui les patronnent, bien résolu à tirer enfin parti de ses « talents dont il aA^ait jusqu'ici — c'est lui qui le dit — pensé trop modestement ». Ces talents sont de deux sortes : littéraires et musicaux : il va les exercer, soit séparément en s'essayant dans la comédie en vers ou en prose et même dans la tragédie, soit simultanément en composant des opéras dont il fera les paroles et la musique.
Il avait sur le métier, depuis quelque temps, un opéra intitulé Les Muses galantes. Dès son retour à Paris, se confinant dans son quartier solitaire, rue des Cordiers, près de la Sorbonne, il réussit, au bout de trois mois de travail acharné, à mettre sur pied son opéra. L'opéra fini, il s'agissait de le faire jouer : par son ami Gauffecourt, un horloger de Genève, arrivé à la fortune par son mérite et sa jolie figure (la fourniture des sels du Valais lui rapportait 20.000 francs de rentes), Rousseau s'était fait présenter chez un des Crésus du temps, M. de la Popelinière. Dans sa somptueuse maison de Passy, le fermier général la Popelinière avait à ses gages le meilleur concert de musique de ce temps. « Tous les habiles musiciens qui venaient de Paris, nous dit Marmontel (Mémoires, IV), violons, chanteurs et chanteuses, étaient reçus, logés, nourris dans sa maison et chacun à l'envi brillait dans ces concerts. Rameau y composait ses opéras ; et, les jours de fête, à la messe de la chapelle domestique, il nous
donnait sur l'orgue des morceaux de verve étonnants. Jamais bourgeois n'a mieux vécu en prince et les princes venaient jouir de ses plaisirs ». C'est devant ce public d'élite qu'on joua des fragments des Muses galantes, au grand chagrin de Rameau, l'oracle de la maison, qui prétendit que l'auteur « n'avait fait que la musique française (d'ailleurs détestable) et avait pillé la musique italienne » qu'il avait cousue à son opéra {Erreurs sur la musique dans V Encyclopédie, par Rameau, 1756). Heureusement M. de Richelieu, très intime avec M"'^ de la Popelinière, voulut entendre l'opéra en entier et le fit exécuter à grand orchestre, aux frais du roi, chez M. de Bonneval, intendant des Menus. Il fut, disent les Confessions, si transporté de l'harmonie qu'il se promit de faire donner l'ouvrage à Versailles. Les Muses galantes furent seulement répétées un peu plus tard à l'Opéra ; mais Rousseau retira sa pièce, prévoyant un échec.
Pendant ce temps, c'est-à-dire pendant l'hiver qui survint après la bataille de Fontenoi (1745), on s'amusait beaucoup à Versailles ; on y donnait des fêles et l'une d'elles devait être la représentation d'un drame de Voltaire, La Princesse de Navarre, qui, mise en musique par Rameau, était devenue Les Fêtes de Ramire ; mais, pour la représentation, il fallait faire à la pièce plusieurs changements à la fois dans les vers et dans la musique : belle occasion pour Rousseau de montrer son double talent de poète et de musicien. Chargé de cette besogne par le duc de Richelieu (auquel il avait jadis été présenté à Lyon), Rousseau voulut d'abord s'assurer de l'assentiment de Voltaire et il lui écrivit, pour la première fois, une lettre très respectueuse, commençant par ces mots : « Monsieur, il y a quinze ans que je travaille pour me rendre digne de vos regards . . » Il dira, plus tard, parlant du séjour à Chambéry : « Rien de tout ce qu'écrivait Voltaire ne nous échappait. Le goût que j'avais pris à ces lectures m'inspira le désir d'écrire avec élégance et de tâcher d'imiter le beau coloris de cet auteur (le coloris de Voltaire ! mais tout le xviii^ siècle pensait sur ce point comme Rousseau), dont j'étais enchanté. » Jusqu'ici, en effet, Voltaire est resté l'idéal de Rousseau : la littérature pour lui, à cette date, c'est
RETOUR DE ROUSSEAU A PARIS
surtout la poésie élégante, les épitres en vers, les jolies lettres, les fines comédies, tout ce qu'on appelle alors « les belles-lettres » et qui comprend ces genres légers où Voltaire est passé maître. Il ne désespère pas, d'ailleurs, d'égaler celui-ci ; car, en retouchant l'œuvre de Voltaire, « il tâcha, dit-il, qu'on n'y sentît pas la différence de style et il eut la présomption de croire avoir réussi. » Lors de la représentation. Rameau (par jalousie, prétend Rousseau) ne fit nommer que Voltaire sur les livrets qu'à l'Opéra on distribue aux spectateurs, et Rousseau perdit à la fois l'honneur de son ouvrage et les honoraires qu'il en attendait. Ainsi il doit renoncer à l'Opéra ; s'il s'essayait dans la critique littéraire? et il fonde, avec Diderot, le Persifleur, dont il ne parut, d'ailleurs, que le premier numéro. Dans tous ces essais, il est ingénieux, trop même; il a de l'esprit, cela se voit, il veut en montrer plus encore et ne réussit qu'à écrire des comédies travaillées, qui s'appliquent à être légères ; c'est du Marivaux laborieux, un peu essoufflé ; en somme, il patauge dans des genres qui ne sont pas le sien. Ainsi, il fait recevoir aux Italiens^ sans toutefois parvenir à la faire jouer, une comédie en un acte et en vers, Narcisse : l'idée en est subtile et il savait très bien ce qu'il faisait en la présentant à Marivaux ; c'est du marivaudage sans l'aisance légère et la grâce du maître. La pièce fut jouée seulement le 18 décembre 1752, et sans succès, à la Comédie Française. En voici le sujet : un jeune fat, Valère, est amoureux d'Angélique, mais il est aussi amoureux de lui-même, tant il se trouve joli garçon. Pour le punir de sa fatuité, on fait son portrait, mais on l'affuble d'une coiffure et d'une robe de femme et, ce portrait ainsi féminisé, on le place sur sa toilette; quand Valère voit cette jolie peinture, il devient amoureux de l'original, qu'il cherche partout, sans se douter qu'il court après lui-même, et que c'est de lui qu'il est épris. 11 est détrompé à la fin, détrompé et, assure-t-il, corrigé à jamais — mais j'en doute : car il lui restera toujours ce souvenir, puisqu'il est naturellement fat, que, habillé en femme, il est vraiment irrésistible ; il n'y a pas de quoi le guérir de sa vanité. En résumé, prose et poésie, opéra, comédie et critique litté-
raire, Rousseau a essayé de tout et rien ne lui a réussi ; il est aux abois. Un an après son arrivée à Paris, il écrit à son ami Roguin (9 juillet 1745) : « privé de ressources et réduit à des espérances vagues et éloignées, je lutte contre la pauvreté depuis mon arrivée à Paris. » Grimm (Corresp. liit. 15 juin 1762) le montre, après l'insuccès de ses Muses galantes, vers 1745, « faisant d'assez mauvais vers, dont plusieurs furent insérés au Mercure, Il faisait aussi des comédies, dont la plupart n'ont pas vu le jour. . . Dans le même temps, il s'occupait d'une machine avec laquelle il comptait apprendre à voler ; il s'en tint à des essais qui ne réussirent point ; mais il ne fut jamais assez désabusé de son projet pour souffrir de sang-froid qu'on le traitât de chimérique. Ainsi ses amis, avec de la foi, peuvent s'attendre à le voir quelque jour planer dans les airs. » Musset-Pathay estime que ce projet, dont il n'y a nulle trace ailleurs, a été imaginé par Grimm pour amener la plaisanterie de la fin : je ne suis pas de son avis. Il faut bien se représenter ce qu'était Rousseau à cette date : un vrai miséreux ; il cherchait, « dans un délaissement effrayant, dit Grimm, à ne pas mourir de faim » ; et, en même temps qu'à gagner son pain, ce gueux famélique s'ingéniait, avec plus d'ardeur encore, à percer « n'importe comment », ce sont ses propres paroles. Et ce n'est pas seulement cette fièvre d'ambition qu'il convient de noter ici, pour expliquer plus tard les étrangetés volontairement scandaleuses de ses œuvres ; mais c'est encore sa fertilité d'invention et la souplesse de son intelligence qu'il faut admirer : vers et musique, comédies et inventions scientifiques, méthode nouvelle d'enseignement musical , journal littéraire et bientôt concours académique, il essaie tout cela à la fois ou tour à tour, et avec une passion telle qu'à chaque insuccès (nous le savons par lui-même), il s'abat et tombe dans la torpeur, ou dans quelque nouvelle maladie ; mais il se relève soudain et prend feu pour quelque nouveau projet qui va le rendre célèbre et qui ne lui donne pas même du pain : et il vit ainsi, ou plutôt se consume dans la misère et l'obscurité — jusqu'au jour où il entre en qualité de secrétaire, chez les Dupin.
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Les Dupin sont si intimement mêlés à la vie de Rousseau qu'il convient de les faire connaître brièvement. En 1702, une demoiselle Dancourt avait épousé M. de Fontaine, commissaire de la marine à Dunkerque. M'^^ de Fontaine eut quatre filles (non trois, comme dit Rousseau) ; mais deux de ses filles avaient pour père, non pas M. de Fontaine, mais le fameux financier, Samuel Rernard. L'une d'elles devint M"'^ Dupin, l'autre M'"^ de la Touche; les deux autres filles (filles légitimes, celles-là, de M. de Fontaine) furent la marquise de Barbançois et M"^^ d'Arty. Cette dernière, « femme adorable », au dire de Rousseau, fut la maîtresse du prince de Conti. Quanta M'"^ de la Touche, elle fit, dit Rousseau, une escapade en Angleterre avec le duc de Kingston et Rousseau est exactement renseigné (1).
Des deux dernières, fune, la marquise de Barbançois fut la cause occasionnelle et, si Ton peut dire, romanesque, du mariage de fautre, M"!^ Dupin. « M"'^ Dupin, dit Rousseau (sans s'expliquer autrement), fut le prix de l'hospitalité de M. Dupin ». En effet, M"'^ de Barbançois, revenant des eaux de Bouibon-les-Bains, fut arrêtée par la maladie à Châteauroux, où elle ne trouva qu'un très mauvais liôtel ; ce qu'apprenant, M. Dupin, receveur des tailles à Châteauroux, lui offrit un appartement chez lui, puis la reconduisit à Paris. Enchantée du procédé, M"^^ Fontaine présenta Dupin à Samuel Bernard, lequel lui offrit en mariage sa fille, qui devint par là M™^ Dupin. Ajoutons que M, Dupin, avant son mariage avec la fille de Samuel Bernard, était déjà veuf et avait un fils, le séduisant Francueil, qui sera intime avec Rousseau et deviendra famant de M"'^ d'Epi nay (2).
(1) Il y a, dans l'ouvrage de M. Beaudouin sur Rousseau (i, 157), une erreur singulière que Je ne puis m'empêcher de relever en passant. M. Beaudouin dit : « Mme Dupin avait deux sœurs qui ne la valaient pas et dont l'une, M^ed'Epinaj^ jouera plus tard un rôle important dans la vie de Rousseau ». M™« d'Epinay n'avait aucun lien de parenté avec M"^" Dupin; et, puisque je suis en train de relever des erreurs, j'ajouterai que M. de Villeneuve-Guiljert, arrière petit neveu de M'ne Dupin, en affirmant {Le portefeuille de M"»* Dupin, 3) que M™^ Dupin était née du mariage de M. de Fontaine avec M^* Dancourt est en contradiction, non seulement avec Rousseau (« M'^e Dupin était, comme on sait, fille de Samuel Bernard et de M^e Fontaine »), mais avec Mouffle d'Angevilie, qui dit la même chose que Rousseau {Vie privée de Louis XV, 1783, i, 318).
(2) Francueil Dupin, nommé secrétaire du cabinet du roi et receveur général des finances, devait épouser, en secondes noces une fille naturelle du maré-
C'est le Père Castel (que nous connaissons), qui avait introduit Rousseau cliez M""^ Dupin avant son départ pour Venise. On sait quel rang tenaient à Paris, grâce à leurs prodigieuses richesses, les fermiers-généraux : Samuel Bernard, dit Rousseau, avait donné à Dupin, en même temps que sa charmante fille, « une fortune immense et la place de fermier-général » ; or cette place devait rapporter environ 100.000 écus par an. Les fermiersgénéraux — et Rousseau va fréquenter chez eux jusqu'en 1757, — s'ils n'appartenaient pas à la noblesse, n'avaient aucune peine à y faire entrer leurs filles ; leurs richesses, dit Sénac de Meilhan, devenaient la ressource des grandes familles obérées ; et, selon Mercier, « la dot de presque toutes les épouses des grands seigneurs était sortie de la caisse des fermes ».
La maison de M"'^ Dupin était une des plus brillantes de Paris ; on ne voyait chez elle que ducs, ambassadeurs et cordons-bleus, en même temps que les plus illustres parmi les gens de lettres. Après qu'il lui eut présenté son ouvrage sur la musique, Rousseau fut retenu à dîner, placé à table à côté de la maîtresse de maison, caressé et invité à revenir souvent : il usa, dit-il, et abusa si bien de la permission qu'il y allait presque tous les jours, y dînant deux ou trois fois par semaine. C'est à l'hôtel Saint-Lambert que recevait M""^ Dupin : cet hôtel, situé à la pointe de l'île Saint- Louis, avait été construit au siècle passé par Le Vau, l'architecte favori de Mazarin : le grand escalier était tout à fait majestueux et les appartements, tous fort beaux, avaient été ornés de peintures par Le Sueur et par Le Brun. « Le moindre effort d'imagination permet de reconstituer cette demeure ; car, à la différence des appartements d'aujourd'hui, elle n'a pas besoin d'être meublée pour ne pas paraître vide... Rien de plus facile aussi que de la repeupler des hôtes qui l'habitaient ou qu'elle reçut : elle était si bien faite pour les uns et les autres ! » (1)
chai de Saxe, Aurore, dont le fils, Dupin, fut, comme on sait, le père de George Sand.
(1) H. Monnier: L'art français au temps de Richelieu et de Mazarin, Hachette, 1893, p. 240.
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Celle qui recevait au dix-huitième siècle, dans cette demeure princière, la meilleure société, M"'^ Dupin, avait, au moment où elle accueillit Rousseau, 36 ans ; mais, au dire de ce dernier, (( elle était encore une des plus jolies femmes de Paris». Ce qui frappe, dans le portrait qu'a fait d'elle Nattier, c'est la grâce piquante de la physionomie, la finesse et la douceur du regard et du sourire et un certain air de candeur et de chasteté qui semble justifier l'excellente réputation dont elle jouissait selon Rousseau et aussi, c'est tout dire, selon M"'*" de Deffand ellemême ; elle est sur ce portrait extrêmement séduisante.
Dès la première visite elle parut telle à Rousseau ; elle l'avait reçu à sa toilette selon l'usage du temps. Qu'on se figure Rousseau, au sortir de sa « vilaine chambre » de la rue des Cordiers, après que le Suisse lui a ouvert la grande porte cochère, traversant, non sans une émotion très naturelle, toute une file de chambres luxueuses, pour arriver devant une de ces toilettes que Mercier admire en ces termes ; (( à côté d'un lit superbe, qui a l'air d'un trône, une toilette d'or et de dentelles ; » et voici que, émargeant de toutes ces fanfreluches, et l'accueillant de son frais sourire, la jolie M"^^ Dupin lui apparaît « les bras nus, les cheveux épars et son peignoir mal arrangé. » Tout cela, qui lui est nouveau, lui fait perdre la tête; un autre se serait ressaisi, une fois dans la rue : quelle apparence, en effet, que «la belle Madame Dupin» qui reçoit chez elle « une société si imposante », l'expression est de Rousseau, et quia d'ailleurs, c'est encore lui qui parle, «un maintien si réservé», daigne recevoir les hommages d'un pauvre diable lel que lui ? Mais quand il a pris feu, rien ne l'arrête : il n'ose pas toutefois lui dire qu'il l'aime ; car il comprend bien que, pour parler d'amour à une Parisienne, il a encore trop l'accent savoyard ; mais il lui écrit : n'a-t-il pas un beau style, sans parler de sa jolie figure ? M"'^ Dupin fut insensible à tant de charmes : en lui rendant sa lettre, elle le remit à sa place par quelques mots dits très froidement et Rousseau, comprenant enfin que M™^ Dupin différait, en certains points essentiels, de M"'^ de Warens, (( renonça nous dit-il, à lui parler des yeux». Bien qu'il nous ait habitués à ce genre d'incartades, c'est là, je crois,
le plus bel exemple qu'il nous ait donné jusqu'ici de son incroyable fatuité (1).
Un jour une grande dame de ce temps, M""^ de Montmorin, disait à son fils : « Vous entrez dans le monde ; je n'ai qu'un conseil à vous donner : soyez amoureux de toutes les femmes. » C'est, on s'en souvient, le conseil qu'a donné à Rousseau le facétieux Père Castel ; et Rousseau s'est empressé de le suivre : seulement il a cette fois oublié de mesurer les distances. Si je fais, à cette date, le compte exact (en supposant qu'il nous ait tout dit), des femmes à qui il a fait la cour, je trouve, sans parler de Thérèse, que M'"" Dupin est la onzième — et il ne nous a pas encore présenté celle qui, sous le nom de Sophie, va bientôt incendier son cœur sous les ombrages de Montmorency 1
Dupin lui tint quelque temps rigueur ; il nous dit qu'elle le fit prier par Francueil, son beau-fîls, de cesser ses visites ; mais ce qu'il ne nous dit pas, c'est qu'il lui écrivit, et à M. Dupin, plusieurs lettres d'excuses que nous a fait connaître un descen dant de M'"^ Dupin, M. de Villeneuve : « Votre indulgence. Madame, dit-il dans l'une d'elles, m'a fait rentrer en moimême, autant que votre mépris m'a touché... Daignez, Madame, pour toute réponse, me rendre les sentiments favorables dont vous m'aviez ci-devant honoré ; votre bonté le doit à mes malheurs et votre équité à mon repentir». Retenons cette allusion à « ses malheurs» et notons, dans une lettre à M. Dupin la phrase suivante : « rempli de travers et de défauts, je sais du moins les haïr: il est des retours sur nos fautes qui valent mieux que de n'en pas avoir commis. » Nous avons là, sur le repentir rachetant les fautes commises et supérieur même à l'innocence, une théorie commode qui nous explique, très long-
(1) M. de Villeneuve-Guibert [Le portefeuille de M-ne Dupin, 335) raconte autrement, sans nous dire où il s'est renseigné, cette scène : « Rousseau ditil, s'était permis de faire une déclaration d'amour à M^e Dupin, un jour qu'elle jouait du clavecin et qu'il lui donnait une leçon de musique. M'»c Dupin se leva et, lui disant : « Chantez-moi cela ». sortit en lui fermant la porte au nez » Il me semble que la version de Rousseau est plus crovable, parce que Rousseau dans des situations pareilles, retenu par sa timidité, ne parlait généralement pas, il écrivait ; le papier, comme on sait, ne rougit pas.
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temps à l'avance (elle était donc bien ancrée dans son esprit), les aveux stupéfiants qu'il prodiguera à plaisir — et pour se racheter — dans ses Confessions.
Le raccommodement se fit avec M*^^ Dupin, non « par un caprice de celle-ci », comme le dit Rousseau, mais parce qu'on se laissa toucher par les supplications (le mot n'est pas trop fort) de Rousseau. Il écrivait, en effet, à M. Dupin, après avoir imploré s l'indulgence de M"''' Dupin : « Il suffira que ma vue ne lui soit pas odieuse à un certain point pour que je travaille avec succès à devenir supportable (1). » On n'est pas plus humble et nous n'en ferons pas un grief à Rousseau ; nous dirons simplement que, pauvre hère à cette heure, il avait à cœur de se faire rouvrir une maison oirH'on connaissait « ses malheurs » et où l'on était si hospitalier.' Et, de fait, le fils de M'"*^ Dupin étant privé pour un temps (une semaine à peu près) de son gouverneur, Rousseau fut prié de veiller sur lui pendant ce court espace de temps ; c'est, du moins, ce que nous apprennent les Confessions, quoique, à vrai dire, dans une lettre de remercîments de Rousseau à M'"^ Dupin (datée par M. de Villeneuve du 22 mai 1749 ; la date est-elle exacte? et ne faut-il pas l'avancer de plusieurs années ?) il semble résulter que Rousseau resta plus longtemps qu'il ne dit auprès de M. de Clienonceaux; car il promet de « s'attacher >) à celui-ci et « qu'il trouvera en lui un homme droit et franc qui lui dira la vérité sans aigreur et sans flatterie ». Il n'y a pas lieu de s'arrêter à ces fonctions mal définies, et qu'elles aient été plus ou moins durables, de Rousseau, auprès d'un jeune homme qui, « par sa mauvaise tête, faillit déshonorer sa famille ». Le Mémoire que présenta Rousseau à M. Dupin « Sur l'éducation de son fils » est d'ailleurs le même que Rousseau avait présenté à M. de Mably pour l'éducation de son fils, M. de Sainte-Marie, et que nous retrouverons dans notre étude sur V Emile.
Voici maintenant Rousseau rentré à Paris après son séjour de Venise : reçu, on l'a vu, chez M'"^" de la Popolinière, il ne pou-
(1) De Villeneuve-Guibert : Le poi te feuille. . p. 339.
vait, nous assure-t-il, se présenter chez M'"^ Dupin, ces deux dames élant mal ensemble. Pourtant Tliieriot, ce factotum obséquieux, un des soupeurs les plus répandus de l'époque, et qui avait son couvert mis dans les deux maisons hostiles, le ramena sans peine, croyons-nous, chez les Dupin.
Francueil et M'"^ Dupin lui proposèrent d'être leur secrétaire : l'avihé Rousseau accepta J^^rs ofifres, mais y mit la condition que Francueil emploierait son crédit, avec celui de Jelyotte, pour faire jouer les Muses galantes à l'Opéra. On a vu que Rousseau, par crainte d'un échec, retira son opéra; il se consacra tout entier à son emploi de secrétaire, car il fallait vivre : il avait alors (s'étant mis, nous allons le voir, avec Thérèse) deux loyers sur les bras. Il eut pendant deéx ans un traitement de 8 à 900 francs, ce qui n'était pas mal a^lors pour un secrétaire, si j'en juge par cette boutade de Voltaire : « Vous donnez 1.500 francs à votre cuisinier ; c'est 1.000 frailcs de plus qu'à votre secrétaire ». (Lettre à Voccasionde Vimpôtdii vingtième). Mercier nous renseigne sur ce qu'on demandait alors à un secrétaire : « les secrétaires sont des hommes qui donnent de l'esprit aux grands et aux gens en place, esprit assez mal payé. La plume des gens de lettres sert la judicature, la finance et le ministère : elle trace successivement un plaidoyer, un livre économique,un mémoire, un manifeste ». De fait, l'emploi de Rousseau ne fut pas une sinécure : « Francueil, nous dit-il, suivait alors l'histoire naturelle et la chimie et taisait un cabinet (c'était la mode du temps). Je crois qu'il aspirait à l'Académie des Sciences ; il voulait pour cela faire un livre et il jugeait que je pouvais lui être utile dans ce travail ». ..
Rousseau évidemment s'était vanté de ses connaissances en chimie. Jadis, chez M"'^ de Warens, il avait fait des expériences chimiques et même un jour à (lliambéry (le 27 juin 1737) qu'il voulait faire de « l'encre de sympathie, la bouteille lui sauta au visage comme une bombe » ; il crut, on s'en souvient peut-être, qu'il allait mourir et c'est alors qu'il fit ce testament dont nous avons parlé.
Plus tard, en 1743 (avant son séjour à Venise) il avait com-
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meiîcé avec Francueil un cours de chimie chez Rouelle, le grand chimiste du temps, (c démonstrateur de la chaire de chimie au Jardin du Roi ». Diderot suivra lui-même ces cours de Rouelle qui avaient un très grand succès à Paris, où l'engouement était, vers 1740, aux sciences naturelles. Nous savons, grâce aux recherches de M. Théophile Dufour, que Rousseau en 1747 a composé un volumineux traité de chimie (1203 pages manuscrites, la valeur de trois volumes) intitulé : «Institutions chymiques ». C'est, selon M. Dufour, une œuvre personnelle qui a été précédée d'un brouillon, et si cet ouvrage n'a très probablement aucune valeur scientifique, il offre cependant pour nous un double intérêt : il nous montre, d'une part, quel travailleur acharné était Rousseau, même à l'époque (1747) où des distractions mondaines, dont je vais parler tout à l'heure, et ses occupations chez les Dupin, semblaient devoir l'absorber tout entier; mais surtout nous avons là un curieux échantillon de sa prose en 1747, c'est-à-dire deux ans avant le Discours qui le fera connaître. Or, des extraits qu'a publiés M. Dufour de ces Institutions cliymiques (Genève, brochure in-8°, imprimerie du Journal de Genève, 1905), il ressort à mes yeux que Rousseau a déjà ce style ferme et périodique qui caractérisera ses grandes œuvres. Qu'on en juge par le passage suivant sur « Le mécanisme de la nature » :
« Nous ouvrons les yeux en naissant : nous voyons tout avant que de rien connoitre, et, rassassiés par une longue habitude, un léger examen des objets sensibles a bientôt épuisé notre curiosité. J'entends tons les hommes vanter la magnificence du spectacle de la nature, mais j'en trouve fort peu qui la sachent voir. Sur nos théâtres d'opéra, l'un admire la beauté des voix, Tautre celle des décorations, l'autre celle des actrices; celui-ci n'écoute que la musique, un autre ne s'occupe que du sujet, et ceux qui se bornent à considérer les rouages, les Cordes et les poulies ont encore trop à faire, s'ils en veulent embrasser la mécanique tout à la fois. Enfin, chacun donne son attention à un objet particulier ; rarement se trouve-t-il quelqu'un qui juge le tout sur chacune des parties rassemblées et comparées. C'est ce qui arrive encore
JEAN-JAGQUES ROUSSEAU
plus communément sur le théâtre de la nature, non pas au peuple, car il admire sans savoir quoi, mais aux philosophes mêmes : surchargés et comme accablés du poids de cette machine immense, ils se contentent d'en considérer quelque ressort qui se trouve à leur portée. Des papillons, des mouches sont capables d'épuiser les lumières et les recherches du plus laborieux physicien. Mais si chaque partie, qui n'a qu'une fonction particulière et qu'une perfection relative, est capable de ravir d'étonnement et d'admiration ceux qui prennent la peine de la considérer comme il faut, que seroit-ce de ceux qui connoîtroient les rapports de toutes les pièces et qui jugeroient par là de l'harmonie générale et du jeu de toute la machine ? »
Je reviendrai sur ce travail de Rousseau, curieux à plus d'un titre, et je reprends l'histoire de ses rapports avec les Dupin. M'"^ Dupin avait,elle aussi,commeFrancueil,un projet d'ouvrage, pour lequel elle comptait utiliser les talents de son secrétaire. Bernis nous parle de cet ouvrage assez irrévérencieusement dans ses Mémoires : « M""^ Dupin, qui a toujours eu plus d'envie de penser qu'elle n'a pensé, a travaillé dix ans pour prouver que les hommes n'ont aucune supériorité, même corporelle, sur les femmes. » Nous avons des fragments de ce livre, écrits par Rousseau sous la dictée de M™^ Dupin et aussi des études, dictées sans doute de même au secrétaire, sur ïamitiéy le bonheur et V éducation. On y lit, prises au hasard, des pensées comme celles-ci : « L'amitié polit les mœurs... Si la morale était plus exactement suivie, tous les hommes s'estimeraient et s'aimeraient... Quelquefois on se promet trop de certains amis; toutes les fleurs ne sont pas des roses. » — Voilà donc les pauvretés que devait transcrire, de sa plus belle main, l'homme que nous connaissons et qui avait pour maxime que «lorsqu'on entreprend un livre, c'est pour instruire le public de quelque chose qu'il ne sait pas ? » Ses 800 francs d'appointement étaient vraiment bien gagnés. Quant à nous, qui n'étudions la vie de Rousseau que pour mieux comprendre les particularités de ses œuvres, quand nous rencontrerons, dans son premier Discours, ses amères invectives contre les femmes, « leur goût pusillanime » et leur
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fâcheuse influence sur les grands écrivains qu'elles rabaissent à leur niveau, ne devrons-nous pas nous souvenir, comme il s'en souvenait apparemment lui-même, des mortelles heures qu'il avait passées à copier les étonnanles « pensées » de M'""' Dupin ? Et, devançant les temps, j'ajouterai que, d'avoir dû, pour vivre, s'astreindre à un aussi pénible labeur, cela explique peut-être le parti qu'il prendra plus tard, malgré les railleries de son entourage, de se faire copiste de musique : cette copie-là était moins exaspérante que l'autre.
Entre-temps il avait, il est vrai, la consolation d'aller se délasser à la campagne, cjiez les Dupin : c'est ainsi que dans l'automne de 1747, nous le trouvons à Chenonceaux, dans ce merveilleux château , vraie « maison royale » , ainsi qu'il l'appelle, achetée, comme on sait, par Henri II pour Diane de Poitiers et alors propriété des Dupin. On s'y amusait beaucoup et on y faisait si bonne chère qu'il y devint « gras comme un moine ». Il composait, pour l'amusement de la société, des trios à chanter, des petits vers comme L'allée de Sylvie, dont je parlerai plus loin et il répandit sa belle humeur dans une comédie en trois actes, L'engagement téméraire, qui n'a d'autre mérite, dit-il, et il dit vrai, que beaucoup de gaîté. C'est ingénieux et laborieux et on y lit des vers tels que ceux-ci :
Il serait fort plaisant que vous le pensassiez.
— Hélas ! et plût au ciel que vous me trompassiez
N'insistons pas et contentons-nous de dire qu'il n'a pas encore, trouvé sa voie (1).
En même temps qu'il fréquente ainsi, dans la haute finance, chez les La Popelinière et chez les Dupin — et nous verrons bientôt, dans un opuscule longtemps inédit, quels sentiments éveillait dans son âme le spectacle de leurs richesses et de leur
(1) Rousseau fit en réalité deux séjours (bien qu'il n'ait parlé que d'un seul) à Chenonceaux : lun en 1746, l'autre en 1747. UAUée de Sylvie et la première grossesse de Thérèse doivent se placer dans le premier des deux séjours, comme l'a démontré M. Ritter {Revue dliistoire littéraire, 1900 p. 314) ; le premier enfant de Rousseau a dû naître dans l'hiver de 1746-47 ; sa liaison avec Thérèse datait de l'été 1746.
luxe, toutes choses dont il paraît pourtant très bien s'accommoder à Chenonceaux, — il se lie inlimement avec quelques gens de letlres ; et cette liaison va, je crois, foire époque dans l'histoire de sa pensée. C'est le moment où il se rencontre trois fois par semaine au Palais-Royal, à l'hôtel du Panier-fleuri, avec Condillac et avec Diderot (il connaitce dernier depuis 1742); il se liera, bientôt, en 1748, avec le lecteur du jeune prince héréditaire de Saxe-Gotha, avec celui qu'il appelle dédaigneusement, quand il le nomme pour la première fois dans ses Confessions, « le sieur Grimm ». On sait, en effet, qu'il deviendra plus tard sa bêle noire ; mais alors on faisait de la musique ensemble sur le clavecin du prince et bientôt on ne se quitta plus. L'esprit de Rousseau dut se développer singulièrement dans la société de ces « philosophes » pour lesquels les lettres étaient bien autre chose que les belles-leitresy qu'avaient seules cultivées jusqu^alors Rousseau, comme dans cet Engagement téméraire et dans cette Allée de Sijlvie. dont nous venons de parler. Pour ses nouveaux amis, et surtout, pour son plus intime, Diderot, la littérature embrassait toutes les questions, philosophiques, sociales et religieuses, qui s'agitaient aux approches de celte année 1750 qu'on peut considérer comme un tournant du xviii^ siècle. A l'époque où nous sommes, en effet (de 1744 au premier Discours de Rousseau, 1749), les esprits vont s'émancipant de plus en plus ; l'on commence « à raisonner de tout », suivant le mot de d'Argenson, avec la plus irrévérencieuse licence. Justement Diderot va être le plus fougueux démolisseur de ce. temps et Grimm est, lui, une tête froide, un esprit vraiment critique, aussi exempt que possible de toute espèce de préjugés. Rousseau s'assied encore à la table du maître d'hôlel de la philosophie, de ce baron d'Holbach, qui est le professeur d'athéisme du xviii^ siècle; et enlin il assiste à ces « dîners du bout du banc », chez M'i^ Quinault où, les valets congédiés, on fait à Dieu son procès et l'on dévoile sans barguigner les raisons d'être de la pudeur.
Tandis que, dans la société de Diderot, l'homme universel, Rousseau s'enrichissait d'aperçus nouveaux sur toutes choses, il refaisait sa philosophie avec Condillac, et il s'en souviendra
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dans ses livres. Enfin, dans ce milieu très libre et très discoureur, en même temps qu'il apprenait à discuter, il désapprenait son catéchisme. Je ne me figure pas, en effet, l'hôte du baron d'Holbach allant à la messe et s'y comportant en dévot, comme avait fait, on s'en souvient, l'ami de M"^« de Larnage sur la route de Montpellier ; et j'imagine que les bons pères jésuites n'auraient plus reconnu, dans l'ami de Grimm et de Diderot, leur fervent disciple de Chambéry. Est-ce à dire que Rousseau soit devenu à cette heure aussi incrédule que ses amis? nous avons deux preuves du contraire. Dans ses Institutions chymiques (1747) je relève une affirmation très ferme de l'exislence de Dieu et un dédain non dissimulé pour les incrédules et les athées, tels précisément qu'étaient Diderot et ses amis. Voici le passage sur Dieu : « Un Être intelligent est le principe actif de toutes choses : il faut avoir renoncé au bon sens pour en douter, et c'est visiblement perdre son temps que de donner des preuves d'une d'une vérité si claire... » Et voici le passage sur les incrédules : (( les corps célestes se meuvent ;nous ignorons dans quoi et par quels principes ; le soleil nous envoie chaque jour ses rayons salutaires pour conserver sur la terre la vie et le mouvement ; sans lui tout périrait dans la nature. Mais ni le soleil, ni tous les astres, ni tout le feu, ni tout le mouvement qui existent dans l'univers, ne sont pas capables de produire la moindre de toutes les plantes, ni le plus vil de tous les insectes : cet abîme de la génération, dans lequel les philosophes se sont si longtemps perdus, est encore aujourd'hui le désespoir des incrédules ; la construction d'un corps organisé par les seules lois du mouvement est une chimère qu'on est contraint d'abandonner à ceux qui se payent de mots ».
Ces deux passages me paraissent très précieux parce qu'ils confirment pleinement le fameux récit, que nous a fait M'^^'d'Epinay. d'un dîner chez M"^ Qninault ; ce dîner eut lieu, d'après elle, quelques année plus tard (en 1751) ; mais il a sa ])lace ici, parce que les paroles qu'y prononça Rousseau et qu'a évidemment transcrites avec fidélité M"™^ d'Epinay nous permettent d'affirmer, ce qui est très important, que, même dans la société
de ses nouveaux amis, Rousseau n'a pas seulement gardé, sur l'existence de Dieu, mais qu'il ose exprimer publiquement, des \ sentiments très différents des leurs. Il convient de citer ici tout au moins le plus important fragment de ce curieux récit : «On servit. Les valets étaient sortis, et la porte fermée; Saint-Lambert et Duclos s'évertuèrent à tel point que je craignis qu'ils ne voulussent détruire toute religion, et que je demandai grâce pour la religion naturelle : « pas plus que pour les autres », me dit Saint- Lambert. Rousseau répondit qu'il n'allait pas jusque là, qu'il disait avec Horace : ego siim paulo infirmior. La morale de l'Evangile est la seule chose qu'il conserve du christianisme, parce que c'est la morale naturelle qui constituait anciennement tout le culte. Saint-Lambert le lui disputa bien un peu tout d'abord ; mais laissons là la morale naturelle : « Qu'est-ce qu'un Dieu, dit-il, qui se fâche et qui s'apaise ? »
Mademoiselle Quinault : Mais parlez-donc, marquis, est-ce que vous seriez athée ?
A sa réponse, Rousseau se fâcha et murmura entre ses dents ; on l'en plaisanta.
Rousseau : Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent ; et UiOi, messieurs, je crois en Dieu.
— Vous, Monsieur, qui êtes poète, dis-je à Saint-Lambert, vous conviendrez avec moi que l'existence d'un être éternel, tout puissant, souverainement intelligent, est le germe du plus bel enthousiasme. — J'avoue, me répondit-il, qu'il est beau de voir ce Dieu incliner son front vers la terre et regarder avec admira^ tion la conduite de Caton. Mais, Madame, cette notion est, comme beaucoup d'autres, très utile dans quelques grandes têtes, telles que Trajan, Marc-Aurèle, Socrate ; elle n'y peut produire que l'héroïsme ; mais c'est le germe de toutes les folies. — Messieurs, dit Rousseau, je sors, si vous dites un mot de plus. »
En effet Rousseau s'était levé et très sérieusement voulait fuir lorsqu'on annonça le prince de (1).
(1) Mém. de M»ie d'Épinay, I, 379.
RETOUR DE ROUSSEAU A PARIS
On le Yoit, s'il y a apparence que Rousseau, dans la société des Diderot, des d'Holbach et des Saint-Lambert, a cessé d'être catholique, il est certain qu'il n'a pas cessé d'être déiste ; et ce déisme, que j'aurai l'occasion de préciser plus tard, quand il l'exposera dans ses œuvres, on peut dire dès maintenant qu'il est très sincère. Il n'y a pas lieu, par exemple, de se demander si Rousseau, quand il dit qu'il croit en Dieu, est sérieux ou se moque de nous, — ce qu'il est parfois permis de se demander quand Voltaire nous entretient de son divin horloger, voire même quand il lui érige une chapelle. Mais il y a plus : en parlant comme il vient de faire chez M"^ Quinault, Rousseau s'est exposé à faire rire les convives à ses dépens et j'ai le droit d'en conclure qu'il n'a pas peur du ridicule : or c'est là, pour tout homme de talent, une très grande force, surtout, et ce sera précisément le cas de Rousseau, quand cet homme a des idées singulières à exprimer et que son genre de talent est essentiellement oratoire. Pour le véritable orateur, en effet, le ridicule ne doit pas exister ; un homme n'est éloquent, c'est-à-dire forcément un peu emphatique et outré, qu'à la condition de ne pas se préoccuper des rieurs : Rousseau ne se serait pas livré à tous ses emportements oratoires, ce qui veut dire ; il n'aurait pas écrit les trois quarts de son œuvre si, par exemple, il avait eu peur de faire rire Voltaire.
C'est par Francueil que Rousseau fit la connaissance d'une femme qui va jouer un grand rôle dans sa vie, M"'^ d'Epinay. M"^ d'Esclavelle avait épousé son cousin, M. d'Epinay, fils de Lalive de Bellegarde, ferinier général. Ce dernier aA^ait encore un fils, M. de Jully et une fille que Rousseau devait rendre célèbre, ]y[me d'Houdetot. M^^ d'Epinay était alors la maîtresse de Francueil : «elle était positivement laide, nous dit d'elle la petite fille de Francueil, George Sand, mais elle avait beaucoup de physionomie. » C'était une femme charmante et une délicieuse amie. Elle invita Rousseau, qui l'intéressait beaucoup, à l'aller voir à la Chevrette, une des propriétés que possédait M. de Bellegarde au-dessus de Montmorency ; (il en avait deux autres voisines : la terre d'Epinay, à une heure de Saint-Denis et la Bri
che, près de Deuil). Rousseau trouva à la Chevrette (1748) une société très gaie : M. deBellegarde, M"'^ d'Esclavelles, Francueil, M™^ de Maupeou et une amie de M"»^ d'Epinay, M"^ d'Ette. On y joua V Engagement téméraire, de RoussesiU, lequel fut nul comme acteur : il avait étudié son rôle six mois et il fallut le lui souffler d'un bout à l'autre : il nous a déjà appris qu'il avait une très mauvaise mémoire.
Ainsi, après Chenonceaux, le voici à la Chevrette ; il est décidément l'hôte des châteaux. Nous avons ici, je crois, un Rousseau qu'il faut saisir au passage et tenter d'esquisser, car il ne sera pas longtemps ce qu'il est certainement à cette heure: un Rousseau presque mondain, qui s'efforce d'être aimable et qui est même quelque peu obséquieux. Non qu'il se soit défait complètement (il y perdrait, même ici), de sa gaucherie et de son «ourserie» ; mais, pour le moment, il fait plutôt patte blanche : il faut bien se faire accepter par cette société brillante, où il ne figure que comme secrétaire de Francueil. En même temps, du reste, qu'avec M"»^ d'Epinay, il se lie avec M"™^ de Créqui et M""^ de Chenonceaux comme il se liera plus tard avec quelques unes des plus grandes dames du dix-huitième siècle. Nous aurons alors le bataillon sacré des dévotes de Rousseau et il me paraît intéressant de rechercher, pendant que nous l'étudions dans ce cercle mondain de la Chevrette, par quoi il a su plaire aux femmes de son temps.
Remarquons d'abord qu'à l'époque où nous sommes il n'est pas encore célèbre ; ce n'est donc pas le prestige de l'écrivain qui lui a valu les amitiés féminines dont •je parlais tantôt ; c'est bien ici à Vhomme même que vont la curiosité et la sympathie : mais en quoi donc ce Genevois assez mal dégrossi, et, en tous cas, très peu parisien, peut-il intéresser ces grandes dames ? Il y a d'abord sa figure : était-il beau, était-il laid? «lorsqu'il a parlé et qu'on le regarde, dit M™^ d'Epinay, il paraît joli ; mais lorsqu'on se le rappelle, c'est toujours en laid. » Et voici le témoignage de M'^^ d'Ette : (( il est certain qu'il est laid, quoique M*"^ d'Epinay le voie joli. » Ces deux jugements s'accordent en somme en un point: M^i^ d'Ette parle de Rousseau absent et
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M™^ d'Epinay se représente aussi Rousseau absent et à toutes deux il apparaît positivement laid. D'où vient donc que, lorsque M"^ d'Ettele regarde, elle le trouve joli ? c'est que la physionomie de Rousseau est parlante : « il a le teint brun et des yeux pleins de feu animent sa physionomie. » Ces yeux, enthousiastes et passionnés, attiraient et retenaient l'attention : on croyait y lire les orages d'une vie romanesque et aventureuse, et insensiblement on le questionnait sur son passé. Cette transition, du physique au moral de Rousseau, et de sa personne à son histoire, je la saisis dans ces mots que M"'^ d'Epinay prête à M^i^ d'Ette : a On dit toute son histoire aussi bizarre que sa personne, et ce n'est pas peu. J'espère que nous la saurons un jour. Nous prétendions hier, la petite Maupeou et moi, qu'à nous deux nous la devinerions. Malgré sa figure (laide), ses yeux disent que Vamour joue un grand rôle dans son roman. — Non, lui dis-je, son nez me dit que c'est la vanité. — Eh bien ! l'un et l'autre. » Parfaitement : on ne saurait dire s'il est plus vaniteux que passionné ou l'inverse. (1)
Rousseau, lui, ne demandait qu'à répondre à ceux et surtout à celles qui l'interrogeaient sur son passé, et à raconter son histoire. Il la racontait à sa manière, de façon à intéresser, à attendrir surtout ses belles questionneuses ; il se livrait, se confessait à elles ; c'était le meilleur moyen de toucher leur âme, rien n'intéressant une femme comme l'histoire d'un cœur d'homme, de ses malheurs, de ses passions ; or Rousseau, même sans broder, avait largement de quoi satisfaire leur curiosité et gagner leur sympathie. Qu'on lise ceci qu'il écrivait déjà à Lyon pour remercier et intriguer à la fois une dame, que sa physionomie avait intéressée : <■ Vers pour M*"^ de Fleurieu qui, m'ayant vu dans une assemblée, sans que j'eusse l'honneur d'être connu d'elle, dit à M. l'Intendant de Lyon que je paraissais avoir de l'esprit et qu'elle le gagerait sur ma seule physionomie :
(1) Mme Macdonald (J.-J. R. A new stiidg in criticism 1906) estime que c'est M-^e d'Epinay qui a dit elle-même ce qu'elle a mis perfidement dans la bouche de d'Ette ; je veux bien, encore que le mot qu'elle aurait prêté à M'i" d'Ette s'accorde assez bien avec ce que nous dit Rousseau de « cette amie de Mm» d'Epinay, qui passait pour méchante. »
Déplacé par le sort, trahi par la tendresse, Mes maux sont comptés par mes jours, \ Imprudent quelquefois, jae/'seciz/é toujours, (déjà en 1740!)
Souvent le châtiment surpasse la faiblesse.
Voit-on comme il excite la curiosité par des allusions vagues à ses malheurs, par des demi-confessions qu'il ne demande qu'à compléter pour se faire plaindre et, s'il se peut, consoler.
La curiosité une fois éveillée, il racontait, comme il savait le faire; il n'avait pas seulement ce talent de conteur et de coloriste que révèlent ses Confessions, mais quelque chose de plus qu'on ne voit pas dans ses livres : l'accent ému et le geste inspiré. Voyezle causant à la Chevrette en rase campagne avec M™« d'Épinay. Il s'agit encore de l'existence de Dieu que Saint-Lambert avait niée chez M"^ Quinault ; M™^ d'Épinay trouvait Saint-Lambert « le plus fort )). Et Rousseau de répliquer : « Madame, quelquefois, au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au milieu des ténèbres de la nuit, je suis de son avis. Mais voyez cela, dit-il en montrant d'une main le ciel, la tête élevée et avec le regard d'un inspiré. Le lever du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en me montrant la scène merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. . . » (Mèm. I, 394). Et ce début d'une lettre publiée par MM. Perey et Maugras, d'après le manuscrit de M"'^ d'Épinay : « Nous aA^ons fait aujourd'hui une promenade délicieuse. C'est par dessus tout une conversation que j'ai eue avec Rousseau, qui m'a enchantée... Et la simplicité avec laquelle Rousseau conte ses malheursl j'en ai encore Vâme attendrie ». (Jeunesse de M"^^ d'Épinay, 265).
Adroit à entretenir et à raviver, par sa parole ardente et ses captivants récits, cet intérêt de curiosité qu'avait éveillé sa physionomie à la fois intelligente et « bizarre », il s'insinuait peu à peu dans le cœur des femmes (il avait fait vraiment la conquête de M"i^ d'Épinay), grâce à un autre don qu'il avait au suprême degré : le don de s'intéresser à elles, à leur vie intime et à leurs souflVances cachées. Des lettres de lui, postérieures, il est vrai, à cette époque (mais il importe peu), sont pleines de conseils et de consolations
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à l'adresse de femmes qui, ayant lu ses livres, se sont prises d'affection pour sa personne et qui le consultent en des situations graves ou délicates. Mais déjà, avant la gloire, à l'époque même où nous sommes, il a le talent de témoigner aux femmes cette tendre sympathie qui provoque leurs confidences et semble demander leur amitié. Il est lui-même d'ailleurs très féminin et très sentimental, de caractère et d'éducation; son père, en effet, était-il autre chose qu'une femme sensible et n'est-ce pas une femme qui s'est chargée de son éducation? Et remarquez, toutes ses œuvres en témoignent, qu'il s'intéresse vivement à tout ce qui fait la vie d'une femme; le bonheur domestique, les soins du ménage (Nouvelle-Héloïse), l'éducation des enfants (ÏÉmile) et enfin, et par dessus tout, à ce qui est, parliculièiement au xviii^ siècle et chez les désœuvrés qu'il fréquente alors, la grande affaire, je veux dire : l'amour. Éternel amoureux lui-même, il a déplus, on le voit, tout ce qu'il faut pour être comme le directeur et l'ami des femmes. Justement, au moment précis où nous sommes, il est le confident de deux femmes et même, notez ce point, de deux rivales : l'une est M"'^ Francùeil, l'épouse délaissée : « Je consolais de mon mieux cette pauvre femme » ; l'autre est M'^'« d'Epinay, l'amante, qui s'avise même de lui donner une lettre pour Francùeil. Rousseau se révolte, mais, « sans perdre l'amitié et la confiance » de M"™^ d'Epinay. Et il manœuvre si bien dans « des relations orageuses entre ces trois personnes qu'il a à ménager » que, non seulement elles lui confient leurs secrets, mais il ne cache pas à l'une des deux femmes l'attachement qu'il a pour l'autre.
Et enfin, dernière séduction, la plus imprévue à la fois et la plus irrésistible : tous ces hommes qu'il coudoyé, dans ces châteaux de Chenonceaux et de la Chevrette, sont des hommes du monde : ils tournent avec la plus grande aisance un compliment et un madrigal, et rien ne leur est plus familier que les formules de la galanterie. Rousseau est brusque et fruste ; tantôt emporté et tantôt rêveur, il est parfaitement déplacé dans un salon. Quand il veut être aimable, il est gauche, et, s'il veut faire un compliment, le compliment est outré, quand il n'est pas
impertinent, ou même grossier. « Il est complimenteur sans être poli », dit de lui M^e d'Épinay. Mais précisément cette attitude si singulière et presque baroque a quelque chose de piquant et de nouveau, donc d'extrêmement intéressant, pour ces esprits blasés et, par moments, excédés des fadaises mondaines et des belles manières : ce qui devait le perdre le sauva, lui créa comme une originalité savoureuse ; on lui sut gré dé n'être pas comme tout le monde. Il était homme à s'en apercevoir tout de suite et l'on sait s'il tirera parti de ses singularités ; mais quelqu'intérêt qu'il ait eu plus tard à les exagérer et à les étaler, il faut dire d'abord qu'elles tenaient, et j'y reviendrai plus loin, au fond même de sa nature; dès maintenant, et sans le faire exprès, il n'est pas comme les autres. Or si, de se singulariser, cela est liait pour agacer les hommes qui ne supportent pas qu'on soit autrement qu'eux, c'est encore plus fait pour intéresser et attacher les femmes, qui honorent volontiers de leurs faveurs ces êtres à part qu'elles se piquent de deviner et qu'elles se font un mérite de conquérir. Sous son enveloppe rugueuse, et sous ses manières, gênées et guindées à la fois, de timide orgueilleux, les femmes n'avaient aucune peine à discerner que, s'il les fuyait ou se donnait l'air de les fuir, c'était parce qu'elles l'impressionnaient beaucoup ; et peut-être, dans ce séjour à la Chevrette, lisait-il à quelqu'une d'entre elles ces vers qu'il a composés vraisemblablement vers cette époque et qui sans doute ne sont pas bons : mais le ton dont il les lisait et toute sa manière d'être, tour à tour contrainte, et fougueuse par accès, en devaient être un assez piquant commentaire :