CHAPITRE VIII
ROUSSEAU A MOTIERS. LABDICATION
A peine arrivé à Yverdon, le 14 juin 1762, Rousseau avait appris, par une lettre désolée de Moultou, du 19 juin, qu'il était décrété à Genève ; et le 9 juillet il était averti par le bailli d'Iverdon, M. de Gingins, que, le lendemain 10 juillet, devait lui arriver de Berne l'ordre de sortir des terres de la République dans l'espace de quinze jours (Yverdon était sur le territoire de Berne). Il préféra prévenir cet ordre et se disposa à partir. Mais où irait-il? M"'^ Boy d« La Tour, nièce de Roguin, en séjour à Yverdon, offrait à Rousseau une maison actuellement inhabitée, que possédait son fils au village de Motiers, dans le Val de Travers, comté de Neuchâtel. Il n'y avait qu'une montagne à traverser, mais haute et large, avec des sentiers et des charrières presque impraticables, course pénible de cinq à six heures : Rousseau, bon marcheur, franchit la montagne avec son ami Roguin et s'installa à Motiers. D'où lui venait donc cette persécution nouvelle? Rapportant un propos qui lui a été tenu, sans en nommer l'auteur, Rousseau dit que l'ordre d'expulsion avait été « donné à regret par le Sénat de Berne aux pressantes soUicitalions du Conseil de Genève. » Il n'est pas probable, et Moultou lui affirme le contraire ; et ce qui me fait croire que Moultou est bien renseigné, c'est qu'il ajoute : « je ne dis rien des particuliers, ils en sont bien capables. «Ils en étaient si capables que Charles Bonnet écrivait, de Genève, à Haller, dès le 25 juin : (( Voici la
Bibliographie : Rousseau : Correspondance : Lettres au maréchal de Luxembourg, des 20 et 28 jauvier 1763. — Le Musée neuchàtelois^ anuée 1878. — Berthoud : J.-J. Rousseau au Val de Travers, 1881. — Eug. Ritter : Étrennes chrétiennes, 1881. — Usteri et Ritter : Correspondance de J.-J. Rousseau avec Usteri, 1910. — Vallette ; J.-J. Rousseau genevois, 1911. — P. Maurice Masson : La religion de J.-J. Roussedu, 3 vol., 1916).
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sentence (du Conseil de Genève), que vous feriez peuj;-être bien d'envoyer à Berne pour le même intérêt et pour la même fin (1). » Une autre âme charitable avait également envoyé à Berne, pour être imprimé dans le Mercure, le réquisitoire d'Omer, dont la sotte éloquence semblait poursuivre, d'État en État, le malheureux Jean-Jacques, qui écrivait de Motiers le 21 juillet à la maréchale de Luxembourg : « Voici le second ménage dont je commence l'établissement ; si l'on me chasse de celui-ci, je ne sais plus où aller. »
Le comté de Neuchâtel qui appartenait, comme on sait, au roi de Prusse, avait alors pour gouverneur un brave homme, fort original, lord Keitli, Maréchal d'Ecosse, le fameux Mylord Maréchal qui va devenir l'ami très intime de Rousseau. On connaît la lettre, à la lois emphatique et adroite, par laquelle Rousseau, arrivé à Neuchâtel, se mettait sous la protection de Frédéric II ; elle est si courte qu'on la peut citer : « J'ai dit beaucoup de mal de vous : j'en dirai peut-être encore ; cependant chassé de France, de Genève, du canton de Berne, je viens chercher asile dans vos États. Ma faute est peut-être de n'avoir pas commencé par là: cet éloge est de ceux dont vous êtes digne. Sire, je n'ai mérité de vous aucune grâce, et je n'en demande pas ; mais j'ai cru devoir déclarer à Votre Majesté que j'étais en son pouvoir, et que j'y voulais être ; elle peut disposer de moi comme il lui plaira ». Dans ses Confessions^ il a commenté cette letlrepar une réflexion bien digne du grand lecteur de Plutarque qu'il avait toujours été : « Je me dis : quand Jean-Jacques s'élève à côté de Coriolan, Frédéric sera-t-il au-dessous du général des Volsques? » Mais que signifiait cette première phrase de sa lettre à Frédéric : « J'ai dit beaucoup de mal de vous ? » Rousseau pensait surtout (Frédéric s'en doulait-il?), à un passage d'jÉ/nï7e, où il représente Émile en voyage et, Télémaque à la main, cherchant le bon Idoménée et trouvant hélas ! sur son chemin, beaucoup de Protésilas : « Adraste, roi des Dauniens (le cruel Adraste) n'est pas non plus introuvable », avait écrit Rousseau. Il paraît
(1) Eug. Ritter : Étrennes genevoises y 1893.
qu'Adraste se trouvait à Berlin et s'appelait Frédéric, ce qui faisait que Frédéric-Adraste avait inscrit le nom de Rousseau « en encre rouge sur ses registres » ; — c'est, du moins, ce dont Rousseau était convaincu (1).
Arrêtons-nous sur ce séjour à Motiers qui devait durer trois années (du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765) ; et essayons de voir, non seulement de quelle façon Rousseau y passait son temps, ce que nous a raconté copieusement, et agréablement, Fritz Berthoud dans son livre sur Jean-Jacques Rousseau au Val de Travers (18(S1), mais aussi, et cela est plus inléresant encore, ce que Rousseau, redevenu suisse, va penser et nous dire de la Suisse et de ses habitants. Depuis qu'il s'est enfui de Genève pour échapper aux brutalités de son maître Ducommun, il a erré et séjourné dans bien des pays ; mais surtout il a vécu à Paris parmi des gens du monde et des gens de lettres, et tout cela a pu modifier ses idées. Jusqu'ici, quand il évoquait la Suisse dans ses livres, il laissait parler surtout ses souvenirs,
(1) Il est fort probable que Frédéric II ignorait complètement « le mal que Rousseau avait dit de lui » ; il a commencé à lire l Emile un an plus tard, et il le juge ainsi : « L'Emile est un ramas de visions cornues, un rabâchage de choses que l'on sait depuis longtemps, décoré de pensées hardies et écrites en un style assez élégant. » (Lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, 10 février 1783. Œuvres de Frédéric le Grand, éd. Preuss, t. XVIII). Il répond, du reste, à la lettre de Rousseau par ce billet écrit de Dittmansdorf, en pleine guerre de Sept ans. à M3dord Maréchal, le 29 juillet: « Cher milord. donnons asile au malheureux. Ce Rousseau est un homme bizarre, un cynique qui ne possède rien que sa besace. Il faut l'empêcher aussi longtemps que possible d'écrire, parce qu'il traite des sujets épineux (même pour un roi philosope !) qui excitent trop vos têtes neuchâteloises, et qui pourraient attirer les clameurs des prêtres militants et des fanatiques. ï) (Frédéric II, Correspond, t. XX, 288).
Le 1" septembre, il écrit à Mylord, de Peterswaldan : « Votre lettre sur Rousseau, de Genève, m'a fait bien plaisir. Je vois que nous sommes du même avis ; il faut venir en aide à un malheureux qui n'a d'autre tort que cdui d'avoir des opinions singulières, qu'il croit justes. Je vous ferai remettre cent thalers, en vous priant de lui en donner selon ses besoins. Je crois qu'il accepterait des dons en nature plutôt que de l'argent. Si nous n'étions pas en guerre et ruinés, je lui ferais bâtir un ermitage dans un jardin où il pourrait vivre de la manière dont il se figure la vie de nos pères. J'avoue que mes idées diffèrent des siennes autant que le fini diffère de l'infini : il ne me persuaderait pas de manger de l'herbe et de marcher à quatre pattes. » (On reconnaît dans ces derniers mots le correspondant et le disciple de Voltaire).
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à peine ravivés par deux séjours à Genève. Or, voici que le vagabond est rapatrié : il est piquant de rechercher comment il va juger ses compatriotes retrouvés et cette patrie, restée si chère à son cœur. C'est ce que nous allons apprendre par ses deux très intéressantes lettres au maréchal de Luxembourg, du 20 et du 28 janvier 1763.
Le pays lui plaît ; il ne cessera de le charmer jusqu'à ses derniers jours : « ces clochers parmi les sapins, ces troupeaux sur des rochers. . . tout ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant, qui respire la liberté, le bien-être, et fait de ce pays un spectacle unique en son genre. » Et voici ce vallon de Travers, où il a élu domicile : « un vallon d'une demi-lieue de large et deux lieues de long, formé par deux chaînes de montagne qui sont des branches du Mont-Jura» ; au milieu la Reuse, une délicieuse petite rivière : « claire et brillante comme de l'argent; ses bords offrent par places de larges pelouses d'un beau vert, et Ton se promène avec délices le long de celte belle eau, où les truites ont bien de la peine à se cacher dans des touffes d'herbes, o Le vallon est assez resserré et la hauteur des monts, comme le remarque Rousseau, jette toujours de l'ombre par quelque côté de la plaine. Ce pa3^s frais et tranquille, quand on le parcourt semble avoir été fait à souhait pour rasséréner l'âme assombrie du pauvre fugitif qui venait y chercher un abri contre la foule des ses persécuteurs, acharnés à troubler partout son repos. Au milieu du vallon est le joli village de Moliers, où l'on voit encore la petite maison habitée par Jean-Jacques, avec sa galerie extérieure: « J'ai sous ma fenêtre une très belle fontaine (elle y est encore) dont le bruit fait mes délices (1). » Et voici un curieux passage qu'il faut citer, parce qu'il tranche bien singulièrement avec l'ordinaire élégance de ton de la littérature du temps : « les denrées y sont chères ; pour avoir du pain mangeable, il faut le faire chez soi; la viande y est mauvaise ; non que le pays n'en produise de bonne, mais tout le
(1) On a mis (octobre 1905) une plaque de marbre sur la maison liabitée par Jcan-Jacqucs (non sur la façade principale, mais sur la façade du côté Sud) au-dessus de la galerie, dite « de la lapidation », avec cette inscription: « Ici vécut Jean-Jacques Rousseau du 10 juillet 1762 au 8 septembre 1765. »
JEAN-JACQUES liOUSSÈAÙ
bœuf va à Genève ou à Neuchâlel et on rie tue ici que de la vaclie. Le vin est très bon, surtout le rouge ; pour moi, je m'en tiens au blanc, bien moins violent, et meilleur marché. » On le voit, Rousseau dit très simplement ce qu'il boit et mange, et ces détails matériels n'ont rien de vulgaire sous sa plume ; ils donnent de la saveur à sa narration, et nous y prenons d'autant plus d'intérêt que nous en discernons l'importance pour son pauvre ménage. Et si l'on veut bien réfléchir que ces humbles détails, c'est à un maréchal de France qu'il les écrit ingénument, on ne l'en aime que davantage. C'est en de tels endroits, c'est quand il ne se guindé pas et ne déclame plus et qu'il oublie de se faire valoir, c'est alors qu'il est pleinement à son avantage-: cordial et simple et vraiment d'une touchante candeur.
Quand Émile quitte Paris, où il a cherché vainement une Sophie, il secoue la poudre de ses souliers sur « cette ville de bruit, de fumée et de boue, où les femmes ne croient plus à l'honneur, ni les liommes à la vertu. » Avant Emile, Saint-Preux avait flétri cette perfide politesse française « qui tendait mille pièges à la bonne foi rustique » d'un lionnête Suisse tel que lui. Quand il avait abordé les Parisiennes, le vertueux amant de Julie avait été choqué de leur « maintien soldatesque et de leur ton de grenadier », et il s'était pris à regretter «la voix douce et mignarde de ses Vaudoises. » Enfin, quand Rousseau ne s'appelait encore ni Émile, ni Saint-Preux, mais qu'il était seulement l'auteur de la Lettre à dWlemhert, il avait peint, en des pages émues et vite devenues célèbres dans les salons de Paris, « ses chers Montanons et leurs charmantes demeures... Faut-il ne plus revoir cet heureux pays ? hélas ! il est sur la route du mien I »
Eh bien ! le voici justement à cette heure chez les Montanons, « aux environs de Neuchâtel. o Comment va-t-il les retrouver et, plus généralement, de quelle façon va-t-il, après avoir peint le pays comme nous avons vu, apprécier ses habitants? «Les Suisses, en général, sont justes, officieux, solides et braves soldats, /nazs intrigants, défiants, jaloux, curieux, avares, et leur avarice contient plus leur luxe que ne fait leur simplicité. » Voilà pour les Suisses « en général », et voici pour les gens de
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Neuchàtel et de Motiers, qu'il coudoie chaque jour : «beaucoup d'esprit, et encore plus de prétention, mais sans aucun goût, voilà ce qui m'a d'abord frappé chez les Neuchâtelois. Ils ont une manière de journal (le Mercure) dans lequel ils s'efforcent d'être gentils et badins et où ils enfilent des phrases lourdement sémillantes. Quant à leur caractère, il est difficile d'en juger, tant il est offusqué de manières ; la vanité est leur vice dominant ; elle perce partout et d'autant plus aisément qu'elle est maladroite. Jamais on ne vil des bourgeois si pleins de leur naissance. » Et voici que Saint-Preux se prend à regretter cette politesse française qui avait naguère tant révolté sa franchise dans ce maudit Paris: «la politesse française est de mettre les gens à leur aise et même de s'y mettre aussi ; la politesse neuchàteloise est de gêner soi-même et les autres. Leurs offres exagérées ont toujours je ne sais quel air de formule, je ne sais quoi de sec et d'apprêté qui vous invite au refus. » Ce qu'il regrette ici, c'est cette politesse du cœur qu'il n'a trouvée qu'en France ou, comme il le dit lui-même, « ce ton que la décence et l'honnêteté même rendent si séducteur, ce ton que les Françaises savent si bien prendre quand elles veulent, qui montre du sentiment et de l'âme. »
Pourquoi ai-je cité ces textes et qu'est-ce que je prétends conclure de leur rapprochement? Est-ce seulement ceci : que les gens de son pays, que Rousseau admirait à distance, il les apprécie moins quand il les revoit chez eux? ce n'est guère intéressant, parce que ce n'est pas particulier à Rousseau. Mais voici une constatation plus importante : ce n'est évidemment pas les Suisses qui ont changé depuis qu'il les a quittés, mais c'est Rousseau. II est devenu plus français et même plus parisien qu'il ne croyait l'être quand il nous trouvait tant de défauts. J'espère montrer bientôt dans ses démêlés avec les Genevois qu'il n'est pas non plus aussi «citoyen de Genève» qu'il affecte de le proclamer, et qu'on s'est donc trompé récemment quand on n'a voulu voir en lui, dans le penseur aussi bien que dans Thomme, qu'un pur Genevois et presqu'un avenaire de Genève (1). S'if
(1) Vallette : J.-J. Rousseau genevois, 1911.
eût été à ce point de son pays et de son quartier, il n'eût pas enchanté et bouleversé le monde 1 II écrit au maréchal : «ce pays que j'ai tant aimé, j'y croyais retrouver ce qui m'avait charmé dans ma jeunesse ; tout est changé ; c'est un autre paysage, un autre air, un autre ciel, d'autres hommes; et, ne voyant plus mes Montanons avec mes yeux de vingt ans, je les trouve beaucoup vieillis ; nous attribuons aux choses tout le changement qui s'est fait en nous. » Il est vrai ; mais le changement qui s'est fait en lui, (sans parler de l'âge), c'est à son séjour en Savoie, et plus encore aux années passées à Paris qu'il le faut attribuer, années décisives pour sa façon de penser, de sentir et de dire. A vivre dans l'intimité d'une M™^ d'Épinay ou d'une maréchale de Luxembourg, sa sensibilité s'était vite affinée ; mais surtout à respirer cet air de Paris, autrement léger et autrement imprégné d'idées que l'air qu'on respirait à Genève, et à converser et discuter avec les Diderot, les Grimm et les Duclos, son esprit s'était profondément modifié et son horizon singulièrement élargi ; en sorte que ce n'était pas seulement ses illusions de « vingt ans » qu'il avait perdues, comme il disait au maréchal ; mais c'était sa mentalité suisse qui, à traverser des milieux si divers, s'était radicalement transformée ; et c'est pour cela que maintenant « il ne retrouvait plus » ses compatriotes. Il allait bientôt les étonner et, dans les troubles qu'il suscitera à Genève, il allait dérouter ses plus chauds partisans par tout ce qu'il y avait en lui de contraire, et même d'antipathique, à l'esprit genevois et au sectarisme protestant.
En attendant, il regrette à Motiers les amis qu'il a laissés en France. C'est en hiver qu'il souffre le plus de son isolement au milieu des montagnes : aussi frileux et aussi valétudinaire que le seigneur de Ferney, il n'admire guère plus que lui le blanc manteau de neige dont s'enveloppent les Alpes, peu de temps après son arrivée à Motiers ; et, « avec ses glaces, ses rochers nus, ses sapins noirs couverts de neige », le pays lui paraît « presqu'efFrayant. ». C'est dès le mois d'octobre que s'annonce, à Motiers, ce terrible hiver et il écrit alors : « me voilà, comme une marmotte, terré pour sept mois au moins. » 11 dort mal, et
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pour se procurer des nuits supportables, il imagine de fendre du bois « afin de se maintenir dans une transpiration continuelle », ce qui n'est pas pour lui donner des forces.
Mais dès que finit l'hiver, véritable « homme de la nature «en cela, il renaît avec le printemps. Il a alors (comme il l'écrit à ^|me (Je Boufflers) des journées délicieuses, « errant sans souci, de bois en bois et de rochers en rochers, rêvant toujours et ne pensant point. » Fritz Berthoud, dans son livre écrit avec une aimable bonhomie, a suivi pas à pas Rousseau flânant et herborisant par les près, ou escaladant de son pied léger les hauteurs qui dominent Neuchâtel. Nous le voyons ainsi gravir le Chasseron, un des sommets les plus élevés du Jura et qui n'a pas moins de 1611 mètres. Un autre jour, il va à pied à Pontarlier et il abat sans fatigue ses sept lieues : celle alacrité nous rassure un peu sur ses infirmités et sa vieillesse prématurée (« moi que les infirmités ont déjà rendu si vieux » — à M"'^ de Verdelin, 28 janvier 1764). Avons-nous aussi le droit de mettre en doute ses insomnies ? Dans son excursion au (Uiasseron, avec ses amis le colonel de Pury, d'Escherny, Du Peyrou et autres bons marcheurs, on arrive un soir à un chalet, où l'on trouve, pour tout lit, du foin dans une grange. On s'en accommode et le lendemain matin « comme on se demandait : avez-vu bien dormi? — Pour moi, dit Rousseau, je ne dors jamais. — Par Dieu, Monsieur, lui réplique le colonel, vous m'étonnez: je vous ai entendu ronfler toute la nuit. » Ainsi la nuit Rousseau ne dort pas, mais il ronfle. Et le jour il apprend aux paresseux Neuchâtelois ce que c'est que marcher; c'est ainsi qu'il s'amuse, dit M"^de Bondeli, à faire des Émiles : « il prend des hommes de 36 à 40 ans, qui jamais n'ont fait deux lieues de chemin à pied ; il les fait courir comme des lièvres. »
On peut suivre en détail, dans le livre de Berthoud, « les courses et promenades » de Rousseau par monts et par vaux. Indiquons seulement que c'est dans une de ces courses, à Gressier, où Du Peyrou avait une maison de campagne, entre les lacs de Bienne et de Neuchâtel, que Rousseau, explorant des buissons, poussa tout à coup un cri de joie ; « Ah ! voilà de la per-
venche ! » Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il n'en pouvait deviner la cause. Rousseau la lui apprendra dans le passage fameux des Confessions où il rappelle avec tant de charme le jour où il va, avec sa chère maman, s'installer aux Gharmettes : M™^ de Warens « était en cliaise à porteurs et je la suivais à pied. Le chemin monte : elle était assez pesante et, craignant de trop fatiguer ses porteurs, elle voulut descendre à peu près à moitié cliemin pour taire le reste à pied. En marcliant, elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche en fleurs. » Et cette pervenche n'a cessé de fleurira travers les âges : c'est l'immortelle « pervenche de Jean-Jacques. »
Il ne faudrait pas croire, du reste, que Rousseau ne songeât qu'à se promener, à jouer au bilboquet et à faire des lacets, dont il faisait cadeau aux jeunes mariées, à la condition qu'elles nourriraient leurs enfants. Berthoud l'a trop cru sur parole quand il écrit qu'il « avait renoncé à la littérature. » Une lettre (inédite) de Duchesne, adressée à Motiers (12 mars 1763), nous montre au contraire que Rousseau ne cessait de lire et d'étudier. Duchesne lui envoie, sur sa demande, pour 203 trancs de livres : entre autres le Dictionnaire de l'Académie, les huit premiers volumes de Buffon, les Synonymes français, un Diodore de Sicile, les Pensées de Pascal, un La Bruyère, etc. Et, un an plus tard, nouvel envoi de livres, lequel se monte à 99 francs. Comme tous ces livres n'étaient pas pour Thérèse, on voit que Rousseau était assez loin d'avoir, ainsi qu'il le répétait à ses correspondants, renoncé aux lettres (1).
Non seulement il n'avait pas renoncé à lire, mais il n*avait pas davantage, pour son malheur et pour noire agrément, renoncé à écrire, puisque, sans parler des lettres datées de Motiers (Berthoud en a compté près de 400 en un an), c'est à Motiers qu'il composera la Lettre à Beaumont et les Lettres de la Montagne.C'est surtout l'hiver, quand « la neige et la froide bise » le confinent au logis, qu'il travaille près du poêle, dans une
(1) Il a à Motiers a quatre à cinq cents volumes ». (Rousseau à Usteri, 3 octobre 1763)* {Correspond, de J.-J. R. avec Usteri, publiée par Ûsteri et Ritter, 1910. 85).
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chambre mal éclairée ; il écrit debout sur une planche de sapin fixée au mur. Henri Meister, qui le vit à cette époque (30 mai 1764), le dépeint ainsi à son père : « Je m'attendais à voir en lui un homme accablé de fatigues et de souffrances et je vis, au contraire, l'homme le plus enjoué et en apparence le plus vigoureux. II avait un habit gris à l'arménienne, et un bonnet de la même couleur, garni de fourrure. Son teint est fort basané ; ses yeux sont noirs, le blanc en est d'un éclat éblouissant. ... Quand son âme n'est pas agitée, son regard est tout à fait doux ; mais quand elle s'enflamme, toute son ardeur s'épanouit dans ses yeux ; son regard devient aussi pénétrant que l'éclair ; il parle avec cette rapidité harmonieuse, avec cette élégance, avec cette précision qu'on ne se lasse pas d'admirer dans ses ouvrages. On voit qu'il a l'usage du monde, mais il n'est poli qu'autant que la politesse ne lui impose aucune espèce de géne(l). »
Métiers n'est qu'un petit village et Neuchâtel, la ville voisine, n'a alors que trois mille habitants ; mais les visiteurs, c'est-àdire les importuns, affluent chez Rousseau. Il en vient de Neuchâtel, de Genève, de France ; il y en a de tous les métiers et de tous les pays, des gens qui ont fait jusqu'à cent lieues pour voir « l'homme illustre, célèbre, très célèbre, le grand homme », ainsi en parle Rousseau. Peu nous importe le nom de ces visiteurs, dont il nous fait connaître quelques-uns dans ses Confessions, et nous en pouvons connaître d'autres par sa correspondance. Mais ce qui est intéressant, c'est que cet homme, qu'on nous représente, dès cette époque, victime d'un « complot » qui aurait fait le vide autour de lui, et que j'examinerai plus loin), n'a jamais eu tant d'admirateurs (et d'amis ; et quels amis dévoués et quels enthousiastes admirateurs ! Sans parler de ses gais compagnons de promenade, parmi lesquels il choisira le dépositaire de sa pensée et l'éditeur de ses œuvres, « son cher hôte », Du Peyrou, il a, à Genève, pour partisans, tous les bourgeois ; et il a, parmi les ministres, d'ardents amis, tels que Roustan qui, lui écrit- il, « le vénère et le chérit de toute
(1) Ibid,, p. 153.
son âme » ; Mouchon qui n'a pu l'aborder, à Moliers, sans une telle émotion que Rousseau lui écrit : « les deux larmes que vous avez versées à mon premier abord sont tombées dans mon cœur » ; et Moultou enfin, le plus fervent de ses adorateurs, car c'est plus que de l'affection, c'est un culte qu'il a pour Rousseau.
A ses amis genevois et neuchâtelois, il faut joindre ses amis français qui lui sont restés fidèles, s'inquiètent de savoir où il est et s'il est bien en sûreté. C'est M"^^ de Luxembourg qui (écrit Usteri à Rousseau le 24 septembre 1762), « doit être en peine de ne pas avoir de vos nouvelles, puisqu'elle a fait demander à Zurich (où est Usteri), si on ne savait pas où vous vous trouviez. » Et c'est cette charmante comtesse de Boufïlers qui, étant à Montmorenc}^, a voulu visiter sa chambre : « j'ai ouvert vos armoires, je désirais trouver quelques lignes écrites de votre main ; j'avais le cœur serré et les larmes aux yeux (24 juin 1762). »
Ses persécutions lui ont fait des amis jusqu'en Angleterre, tels que Hume et Stanley, et en Allemagne, tels que la duchesse de Saxe-Gotha. Mais c'est à Motiers même, dans la famille Guyenet, et surtout dans la maison du conseiller d'État et procureurgénéral d'Ivernois, que Rousseau trouve les attentions et les caresses dont son cœur fut toujours avide. La fille du procureurgénéral, Isabelle d'Ivernois, lui témoigne une affection filiale, l'appelle « son cher papa », et il y a, entre elle et lui, un aimable échange de billets et de petits cadeaux. Rousseau, on le voit par ses lettres, avait été très flatté et très touché de cette vive et pure affection de jeune fille, affection qui subsista, aussi entière, après le mariage de celle-ci ; et quand Isabelle, devenue ]\/[me Guyenet, tomba gravement malade, Rousseau, très inquiet, lit venir, sans le dire, le célèbre médecin Tissot, qui changea tout le traitement et sauva la malade. Celle-ci, à peine convalescente, lui écrivait ce joli billet, qui nous donne le ton de leur correspondance : « Comme ma chancellerie n'est pas encore en train, mon bon, mon respectable, pour tout dire enfin, le papa de mon cœur, voudra bien permettre à son Isabelle de tracer sur