ROUSSEAU A MOTIERS. L*ABDICATION
un vieux papier deux mois au crayon et cela pour le supplier de vouloir, dans l'intérêt de ma santé, m'aider à consommer des collations qui ni'arrivent de toutes parts et qui pourraient de nouveau m'enflammer un sang qui n'a besoin que de calmants (1). »
Et voici enfin, après la rieuse Isabelle, l'ami grave et taciturne, l'excellent Georges Keith, plus connu sous le nom de Mylord Maréchal, parce qu'il était maréchal héréditaire d'Ecosse. Proscrit pour sa fidélité aux Stuarts, il s'était attaché au roi de Prusse, qui l'avait fait gouverneur de Neuchàtel. Les rapports de tout à l'iieure entre Rousseau et Isabelle d'Ivernois sont ici renversés ; car tantôt c'est Rousseau qui était le plus âgé des deux (il avait cinquante ans et Isabelle trente) ; ici c'est l'inverse et c'est pourquoi Rousseau, s'étant pris tout de suite, à son habitude, d'une affection passionnée pour mylord, et mylord s'étant intéressé à cet esprit original et à cette âme ardente (deux clioses qu'il ne s'attendait pas à trouver à Neuchàtel), il s'établit bien vite entre les deux hommes une si étroite amitié que, dit Rousseau, « je l'appelais mon père, il m'appelait son enfant. » C'est par l'intermédiaire de Mylord Maréchal que Rousseau s'était mis sous la protection du roi de Prusse. Mylord avait transmis au roi la lettre de Rousseau que j'ai citée et, en attendant la réponse de Frédéric, il avait écrit à Rousseau (12 juillet 1762), un billet dont je donnerai deux passages, parce qu'ils sont curieux d'abord, et ensuite parce qu'ils ont été mal transcrits (comme bien d'autres) par Streckeisen-Moultou : « Si vous viendriez ici, vous me feriez grand plaisir...; vous trouveriez un vieillard approchant du sauvage, quoique peut-être un peu gâté par le commerce des barbares policés » et il signe : le maréchal d'Ecosse. L'original lord Keith avait tout de suite compris le non moins original Jean-Jacques : quand celui-ci se présenta pour la première fois dans son costume d'Arménien, cafetan, ceinture, et bonnet fourré, le phlegmatique Ecossais
(1) Les lettres d'Isabelle d'Ivernois à Rousseau sont à la Bibliothèque de Neuchàtel. Petitpierre les à transcrites dans le Musée neiichàielois (année
n'eut garde de s'étonner ; il salua cet oriental d'un salamaleki et le mit si bien à son aise dans son château du Colombier, à six lieues de Motiers, que son « fils le sauvage », ainsi appelait-il Jean-Jacques, allait l'y voir tous les quinze jours ; et même « il versait, dans sa route, des larmes d'attendrissement en pensant aux bontés paternelles de ce respectable vieillard », bien plus aimable encore, semble-t-il, que respectable, puisque Rousseau ajoute (il n'y a que lui pour imaginer des rapprochements aussi imprévus) : (( l'émotion que j'éprouvais jadis dans mes courses de l'Hermitage à Eaubonne (où l'attendait M™^ d'Houdetot) était bien différente assurément, mais elle n'était pas plus douce que celle avec laquelle j'approchais du Colombier (1). »
Mylord avait vite appris, à ses dépens, de quelle façon Rousseau recevait les cadeaux qu'on lui voulait faire : « Vous avez raison, écrivait-il à celui-ci (18 octobre 1762), c'est à moi à vous remercier d'avoir reçu le vin (son vin), j'en conviens de bonne foi. » Or, voici que Frédéric a chargé Mylord de donner douze louis à Rousseau. Embarras de Mylord qui imagine, « pour exténuer l'insulte», c'est Rousseau qui parle ainsi, de transformer l'argent en provisions, et il envoie à Rousseau, de la part du roi, du blé, du vin et du bois. Rousseau refusa fièrement les présents d'Artaxercès ; mais « touché des bontés du roi », il voulut « porter jusqu'à lui cette sainte voix de la vérité que si peu de rois sont faits pour entendre », et il lui écrivit son extraordinaire lettre du 30 octobre 1762, où on lisait ceci : « Vous voulez. Sire, me donner du pain, n'y a-t-il aucun de vos sujets qui en manque ? ôtez de devant mes yeux cette épée qui m'éblouit et me blesse ; elle n'a que trop fait son devoir et le sceptre est abandonné. » Le roi ne répondit pas, et Rousseau s'en étonna ; il aurait dû s'en féliciter, car nous savons de quel ton Frédéric rappelait à l'ordre les écrivains qui avaient pris avec lui « ce ton familier (dit le naïf Rousseau), fait pour plaire aux hommes de sa trempe. » Frédéric n'écrivait-il pas à Voltaire, alors âgé de
(1) C'est quelques pages plus loin que Rousseau décidément en veine de comparaisons inattendues, fait cette oraison funèbre à M"« de Warens : « Allez, âme douce et bienfaisante, auprès desFénelon, des Catinat. »
ROUSSEAU A MOTIERS. l' ABDICATION
soixante-cinq ans : « Apprenez à voire âge de quel style il convient de ni'écrire. Comprenez qu'il y a des libertés permises et des impertinences intolérables aux gens de lettres et aux beaux esprits. » Jean-Jacques l'avait échappé belle (1). Quelque temps plus tard, Mylord, étant à Berlin, transmet à Rousseau ce propos du roi sur son compte : « Que ne vient-il ici, si Ton continue à l'inquiéter où il est ? » Rousseau avait manifesté à cette époque l'intention de chercher un refuge à Berlin ; ce qu'apprenant, la duchesse de Saxe-Gotha s'empressait de renouveler, par l'intermédiaire de Mylord, ses offres d'hospitalité : « Je brûle d'envie de le voir et de l'entendre. »
Ainsi des admirateurs en toute qui ont envie de le voir et font, dit-il, « des cinquante et des cent lieues » pour contenter leur désir ; des amis pleins de délicate attention comme cette délicieuse M""* Boy de La Tour qui, ne pouvant lui faire accepter gratis sa maison de Motiers, la taxe à trente livres de France en
(1) Mylord se chargea, un peu plus tard, de la réponse : « Le Roy m'a parlé avec éloges de votre désintéressement ; il dit que vous l'avez grondé, mais il l'a dit sans aigreur (29 mai 1763, inédite » Le refus de Rousseau avait été accompagné d'une lettre à Mylord, du 1»^ novembre 1762, qui figure dans la Correspondance de Rousseau, et où on lit ce qui suit : « J'ai de quoi vivre deux ou trois ans et jamais je n'ai poussé si loin la prévoyance : mais tussé-je prêt à mourir de faim, j'aimerais mieux, dans l'état actuel de ce bon prince, et ne lui étant bon à rien, aller brouter l'herbe et ronger des racines que d'accepter de lui un morceau de pain. Que ne puis-je bien plutôt, à l'insu de lui-même et de tout le monde, aller jeter la pite dans un trésor qui lui est nécessaire, et dont il sait si bien user ! . laissons-lui faire une paix glorieuse, rétablir ses finances, et revivifier ses états épuisés. . » C'est à ce passage de sa lettre que Mylord répliquait, avec son humour britannique : « un peu de blé en Suisse n'influerait pas sur les affaires du Roi en Silésie ... Vous pourriez aussi bien m'avoir chargé de faire des enfants à repeupler ses États que de vivre jusqu'à ce qu'ils soient devenus grands, ce qu'il faut pour «revivifier» ses Etats. » (3 novembre 1762, inédit).
Si Frédéric ne répondit pas à la lettre de Rousseau, du 30 octobre, il en parla dans une lettre à Mjiord, du 26 novembre : « J'ai reçu votre lettre et celle du sauvage philosophe. Il faut avouer qu'on ne peut pousser plus loin le désintéressement ; si ce n'est pas la vertu même, c'est du moins un grand pas vers la vertu II veut que je fasse la paix ; le cher homme ne sait pas combien il est difficile d'y arriver ; et, s'il connaissait les hommes politiques à qui j'ai affaire, il trouverait qu'il est encore plus malaisé de s'entendre avec eux qu'avec les philosophes dont il s'est fait des ennemis » (et voilà le coup de boutoir).
Enfin, le 27 janvier 1772, dans une séance solennelle de l'Académie royale à
lui disant qu'elle est surpayée, fait, et avec quelle joie ! les petiles commissions de son « cher et très cher ami » ; enfin, et c'est la plus grande preuve d'attachement qu'on pouvait lui donner, et celle aussi à laquelle son amour-propre dut être le plus sensible, on est plein de prévenances pour Thérèse elle-même, dont on ne cherche pas trop, par égard pour le grand homme, à démêler la condition sociale et qu'on veut bien regarder comme une bonne femme qui a bien soin de Rousseau. Ceux-là même qui soupçonnent la vérité, comme Isabelle d'Ivernois (nous le savons par une lettre de Rousseau, écrite longtemps après le séjour de Motiers) ne laissent pas d'aller passer avec Thérèse et lui les longues soirées d'hiver; soirées, dira Rousseau en parlant d'Isabelle, « qu'elle nous rendait bien courtes par l'agrément de son esprit et par le mutuel épanchement de nos cœurs. » Quant au bon Mylord Maréchal, il sait évidemment à quoi s'en tenir sur l'état civil de Thérèse ; mais son mépris des préjugés sociaux n'a d'égal que son attachement pour « son cher enfant », et il le lui prouve en faisant à Thérèse « une petite rente viagère de cent louis ». Enfin le Mercure, de Neuchâtel, le loue hautement
Berlin, en présence de sa sœur, la reine douairière Ulrique de Suède, Frédéric fit lire son « Discours de l'utilité des Sciences et des Arts dans un État », où il critiquait le premier Discours de Rousseau, et où il foudroyait Jean- Jacques en ces termes : (( Des personnes peu éclairées ou peu sincères ont osé se déclarer les ennemies des Sciences et des Arts.. Je suis honteux de dire, dans cette Académie, qu'on a eu l'effronterie de mettre en question si les
Sciences et les Arts sont utiles ou nuisibles à la société C'est la paresse
qui dédaigne de s'instruire ; c'est l'ignorance ambitieuse qui prétend à tout et qui est incapable de tout qu'aurait dû fronder je ne sais quel énergumène qui ne débitant que de misérables paradoxes, a osé souteuir que les sciences sont pernicieuses. .. . Quoiqu'il ne soit pas nécessaire de prouver à cet illustre auditoire et dans cette Académie que les sciences et les arts procurent autant d'utilité qu'ils donnent d'éclat aux peuples qui les possèdent, il ne sera peut-être pas inutile d'en convaincre un genre de personnes moins éclairées, pour les prévenir contre les impressions que de vils sophistes pourraient faire sur leur esprit... Que ceux qui aiment tant à. déclamer apprennent à respecter ce qui est respectable, et, au lieu de censurer des occupations également honnêtes et utiles, qu'ils répandent plutôt leur bile sur l'oisiveté, qui est la mère de tous les vices. » {Œuvres de Frédéric le Grand, édit. Rod. Decker, Berlin, 1848, IX, 171).
Il est probable que Rousseau ne connut pas la mercuriale de son ancien protecteur, bien que celui-ci la fît imprimer la même année (chez Frédéric Voss, à Berlin) ; mais Rousseau, depuis longtemps, « ne lisait plus »;
ROUSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION
de « l'excellence de ses mœurs et de la vie régulière et exemplaire qu'il a toujours menée ». On le gâte vraiment de tous côtés et nous pouvons, semble-t-il, conclure qu'il a trouvé à Motiers un asile bien fait pour calmer son âme inquiète, si avide d'affection et de repos.
Malheureusement, Motiers a un très grave inconvénient : il est trop près de Genève, c'est à dire d'un Conseil persécuteur, de ministres qui sont de petits esprits, et de celui que Rousseau appelle avec amertume « le glorieux souverain de Genève» : c'est, on le devine, Voltaire qu'il désigne ainsi. A ces inquiétants voisins vont d'ailleurs se joindre, pour troubler son repos, des amis genevois, ou trop tièdes, et qu'il faut éperonner, ou trop compromettants, et qui veulent l'entraîner dans leur lutte séculaire contre l'aristocratie, maîtresse, de père en (ils, du gouvernement à Genève. C'est donc vers Genève qu'il nous faut maintenant tourner les yeux, pour assister aux graves événements qui vont s'y dérouler, car ils sont étroitement mêlés à l'œuvre même de Jean-Jacques.
Lorsqu'il a reçu, à Yverdon, la lettre par laquelle Moultou lui annonçait, le 19 juin, que non seulement ses deux livres, le Contrat social et \ Emile étaient condamnés à Genève, mais qu'il était décrété de prise de corps, Rousseau s'est écrié, avec une légitime indignation : « Quoi ! décrété sans être ouï ! où sont les preuves ? Genevois, si telle est votre liberté, je la trouve peu regrettable ». Mais il ne s'attarde pas, dans sa réponse, à maudire ses juges; il s'empresse de modérer le zèle de Moultou à le défendre, zèle intempestif qui pourrait leur nuire à tous deux : « apprenez à louvoyer », écrit-il à son fougueux ami, et^ pour le moment, « taisez-vous, respectez la décision des magistrats et l'opinion publicfue ». Ces deux passages de sa lettre à Moultou résument, d'avance, la conduite qu'il va tenir au milieu des graves événements qui vont suivre sa condamnation ; il hésitera, retiendra ses partisans trop pressés d'agir, puis, tout à coup, il aura des mouvements d'impatience et des soubresauts d'indignation, et alors il invectivera ses lâches amis ; et, pour les émouvoir et les aiguillonner, il préparera,
dans le silence, des coups d'éclat qui paraîtront, à ceux qu'il n'a pas prévenus, des coups de tête, comme sa brusque abdication du titre de Genevois ; ou bien il écrira à l'insu de ses amis (nous le savons cachotier), des lettres pleines de passion et d'éloquence, comme sa Lettre à Beaumont et ses Lettres de la Montagne, dont l'effet ne sera pas toujours celui qu'il avait escompté, mais qui embraseront les âmes et déchaîneront l'émeute dans les rues de Genève. Après quoi, sa fièvre tombée, et d'ailleurs plus alarmé que fier de son œuvre, il se taira ou prêchera la soumission et la concorde, car il veut pouvoir enfin jouir de cette paix, qui est un besoin de son âme et qui est pourtant sans cesse rompue par lui, par son humeur irascible et son impétueux génie.
Il dit dans ses Confessions : « J'avais longtemps cru qu'à Genève la compagnie des ministres ou du moins les citoyens et bourgeois, réclameraient contre le décret porté contre moi. » Pourquoi, en effet, ministres et bourgeois de Genève ne se lèventils pas pour venger l'injure faite à leur vaillant ami, et partant à eux-mêmes? est-ce que Rousseau n'a pas défendu les ministres contre les perfides éloges de d'Alembert et de l'Encyclopédie, et surtout n'est-il pas leur inappréciable allié dans la guerre sainte contre le baladin Voltaire et ses frivoles partisans? et quant aux bourgeois-citoyens, n'est-il pas un des leurs et n'estce pas leurs droits qu'il défend contre les perpétuels empiétements d'une aristocratie orgueilleuse, et ne lui a-t-on pas écrit que « les bourgeois disent que le Contrat social esi l'arsenal de la liberté? » (Moultou, 16 juin 1762). Il est vrai : mais la prédication du téméraire Vicaire savoyard, et sa condamnation solennelle par le Petit Conseil, ont très sensiblement refroidi le zèle des ministres et même des bourgeois en sa faveur ; car, « ce que * Rousseau a dit sur la religion a affligé ceux qui l'aiment le plus, parce qu'ils aiment encore plus leur religion. » C'est Moultou qui lui parle ainsi, ce même Moultou qui, dès fapparition d'Emile, avait tremblé pour l'auteur: « Que vos amis auront de peine à vous détendre ! Notre peuple est très attaché à sa religion. » Et, sans doute, « cette religion n'est que la vôtre», proclame leconi-
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plaisant Moultou ; seulement il ajoute que la religion du peuple est, en outre, « munie du sceau de la Révélation », et cela ne fait pas une petite difYérence avec la religion de cet irrévérencieux Vicaire, qui a si prestement fait sauter ledit sceau de ladite Révélation.
Eh bien ! Rousseau va rassurer ces consciences timorées : non seulement à Motiers il assiste régulièrement au service divin, mais il entre en pourparlers avec le pasteur, M. de Montmollin, qui se montre conciliant, l'admet dans son troupeau et, quand vient le temps de la communion, l'auleur d'Emile s'avance, d'un pas ferme, vers la sainte table; il y apporte même « une émotion de cœur et des larmes d'attendrissement D, c'est lui, du moins, qui l'affirme dans ses Confessions, et nous verrons ailleurs ce qu'il en faut penser. Quoi qu'il en soit, on ne peut plus maintenant, à Genève, taxer d'hérésie un paroissien que son pasteur admet à communier. Avant de s'approcher de la sainte table, Rousseau avait envoyé au pasteur Montmollin une lettre mûrement réfléchie — elle était écrite au pasteur de Motiers à l'adresse des pasteurs genevois, — dans laquelle il exprimait le regret que « des ministres de l'Évangile se fissent les vengeurs de l'église romaine, dont les dogmes intolérants et sanguinaires étaient seuls attaqués dans VEmile. » L'auteur pourtant de ce livre n'avait jamais cessé, depuis sa réunion à l'église où il était né, de professer ouvertement la religion chrétienne réformée : « Je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et sainte, et je le serai jusqu'à mon dernier soupir. » Cette lettre fut bientôt connue à Genève, où deux cents copies s'en répandirent dans la bourgeoisie : elle fermait la bouche à Voltaire et à ses amis, les brûleurs de livres du Petit Conseil qui présentaient Rousseau comme « un déserteur de sa religion. » Du même coup, elle redonnait du cœur aux bourgeois, amis un peu lièdes de Jean- Jacques, lesquels étaient heureux de penser que, cette rentrée éclatante de Rousseau dans l'assemblée des fidèles, il ne l'avait faite, sans doute, que pour préparer sa rentrée à Genève et reprendre sa place, la première, parmi les bons citoyens. Et
Moultou, toujours en effervescence, écrivait à son dieu : a voire lettre à M. de Montniollin a écrasé tous vos ennemis et ranimé le courage de ceux qui vous sont attachés. » Rousseau altendit qu'on lui prouvât ce courage ; car, de rentrer à Genève, cela lui paraissait ce très périlleux pour lui sans être utile à personne... Ce serait me livrer, ajoutait-il, à des malveillants puissants et habiles, qui ne manqueraient ni de moyens ni de volonté de me nuire. Le seul bien auquel je soupire est le repos. Peut-être ne le trouverai-je nulle part; mais sûrement je ne le trouverais pas à Genève, surtout tant que le poète (Voltaiie) y régnera et que le jongleur (le médecin Tronchin) y sera son premier ministre. » (à Pictet, 26 septembre).
Puisque le pusillanime Jean -Jacques ne veut pas aller à Genève se mettre à la tête de ses partisans, ses partisans iront à Motiers lui demander le mot d'ordre - ou le lui dicter: car il y a, à Genève, certains agitateui s connus, dont De Luc est le chef, qui ont très habilement rattaché l'affaire Rousseau à la vieille lutte politique des simples bourgeois contre les patriciens, maîtres du pouvoir. Ces bourgeois donc, et voilà ce qu'il ne faut pas perdre de vue désormais, veulent bien servir Rousseau, mais ils veulent aussi se servir de lui pour faire triompher, en même temps que la justice et la légalité violées, selon eux, en sa personne, les droits de la bourgeoisie méconnus ou confisqués par les magistrats qui ont condamné Rousseau. Et c'est alors, entre Genève et Motiers, un va-et-vient d'amis et de conspirateurs qui, comme on peut s'y attendre, ne tardent pas à agacer le Rousseau que nous connaissons, si jaloux de son indépendance et de son repos: « j'ai eu l'ami De Luc ; c'est un excellent ami ; c'est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes ; il m'a laissé ses deux livres, j'ai même eu la faiblesse de promettre de les lire, et, de plus, j'ai commencé. Bon Dieu ! Quelle tâclie ! moi qui ne dors point ! j'ai de l'opium au moins pour deux ans. » Et c'est, après De Luc, le pasteur Claparède, l'horloger Briclianteau, le négociant d'Ivernois, tous bons amis et bons sermonneurs : Rousseau leur garde encore rancune quand, beaucoup plus tard, il écrit d'eux dans ses Confessions : «des ministres, des cagots, des qui-
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dams de toule espèce venaient de Genève et de Suisse, pour me tancer et me catéchiser. » Il ne fait d'exception que pour Moultou, «le seul, dit-il, qui me fit plaisir. » Je crois bien I à peine le bon Moultou vient- il de le quitter, qu'il lui écrit : « J'ai senti que votre àme était faite pour mon àme, que vous étiez le seul auteur peut-être qui ne perdît rien à être vu de près. Je vous ai aimé dans votre maison, dans votre cabinet, dans votre robe de chambre. » C'est bien décidément Moultou qui est le premier en date des dévots de Rousseau ; sa foi, du reste, n'est pas de celles qui n'agissent point : il a commencé, un peu poussé par Rousseau, une défense de VEmile et de son auteur, et voilà que Rousseau, tour à tour, l'encourage et le rebute. Il voudrait bien être défendu et surtout par un si franc admirateur ; mais il est moins content du style de Moultou que de son enthousiasme, car Moultou ne sait pas très bien la règle des participes, que Rousseau est obligé de lui rappeler « règle importante », quand on imprime. Si bien que, lorsque Moultou écrit à Rousseau qu'il «languit de le voir», on sent que Rousseau «languit moins» de le lire.
En attendant, voici M. le Professeur Vernet, la lumière de la vénérable Compagnie des pasteurs, qui écrit sa grande lettre du 21 septembre. Vernet, avait déclaré Moultou, « est un homme sage qui abhorre Voltaire », et c'est donc à dire : qui aime Rousseau. Rousseau le sait , et que Vernet écrit sans dou4e pour réfuter certaines de ses idées; mais Rousseau a, paraît-il, si bien ce saisi l'esprit de sa réfutation », qu'il lui en demande, avant même qu'il ait fini de l'écrire, plusieurs exemplaires pour ses amis de France et de Suisse. Vernet donc, en attendant de terminer sa critique de Rousseau, lui écrit ce qui suit : « Mes sentiments, Monsieur, sur ce qui vous regarde, vous sont assez connus. J'ai toujours rendu justice à vos talents et j'ai admiré bien des choses dans vos ouvrages, surtout celles qui tendent fortement aux bonnes mœurs. On a eu raison de vous dire qu'en lisant votre beau tableau delà Religion naturelle, je m'écriai, comme Tertullien, parlant de quelque ancien philosophe : ô testimonium animœ naturaliter chrisiianœ ! Mais on ne vous a
pas non plus caché que j'ai pensé comme tous mes collègues sur les endroits qui ont été justement repris dans le tome III d'Emile (la Profession de foi), et dans le Contrât social (le passage sur le christianisme), quoique j'aie tempéré ce blâme par la plus grande modération, relativement à votre personne. » On voit les réserves, fort naturelles, de la part d'un ministre de l'Evangile. Et voici maintenant en quels termes Vernet parle de la lettre de Rousseau à Montmollin. Il l'apprécie, ce me semble, avec autant de finesse que de droiture : « mon travail n'est encore que peu avancé (sa réfutation de l'Emile) ; tout se fait lentement à mon âge. Mais si l'ouvrage doit voir le jour, vous serez le premier à en recevoir, comme vous désirez, plusieurs exemplaires. Cependant, Monsieur, je ne dois pas vous cacher que vous me mettez dans l'embarras en m'alléguant la lettre que vous avez écrite à M. le Professeur de Montmollin, en conséquence de laquelle vous avez été admis à communier, et d'où vous inférez qu'on ne doit pas vous parler comme à une personne séparée de notre Eglise. Cette lettre a été tellement répandue ici qu'il m'a été facile de m'en procurer une copie. Mais je vous avoue qu'autant la deuxième partie m'en a paru suffisante, autant ai-je été surpris, comme tous ceux que j'en ai entendu raisonner, de vous entendre soutenir, dans la première partie, que vos coups portent uniquement sur l'Eglise romaine, que le livre s'explique assez, et qu'on a eu tort de s'y méprendre. Plùt à Dieu que cela fût vrai et que vous puissiez le montrer ! Notre scandale cesserait et la plume me tomberait des mains. Mais tout le monde en a jugé autrement. Il est vrai que vos idées sur le christianisme ont pris une forte teinture de la théologie romaine, et que plusieurs de vos objections tombent sur cette théologie, et non sur la nôtre. Mais il est vrai aussi que vos conclusions sont exprimées d'une manière générale, et que plusieurs de vos arguments sont dirigés contre Y Évangile même, en le distinguant du papisme. M^^' l'Archevêque de Paris l'a bien distingué dans le mandement qu'il vient de donner contre votre Emile... Il faudrait certainement quelque chose de plus (que de dire à M. de Montmollin, entend Vernet, que vous avez
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excepté de vos critiques la religion réformée) ; il faudrait — et c'est à quoi ne s'attend pas Rousseau et ce qui va le taire bondir, — pour que le public ne voie plus en vous un agresseur- du christianisme, une rétractation formelle et aussi publique que l'a été l'agression (1). »
Il me semble qu'on juge bien sévèrement l'auteur de cette lettre, en disant qu'il est (( rogne sans le vouloir et par instinct naturel (2). » C'est juger Vernet d'après Rousseau, ce qui n'est pas le juger impartialement. Dans ses Lettres de la Campagne, Tronchin ne parlera pas autrement que Vernet : « il est vrai que le pasteur de Motiers a donné des attestations lavorables à la religion de M. Rousseau...; cela prouve que ce pasteur a été persuadé du christianisme de M. Rousseau ; mais cette persuasion détruit-elle les ouvrages d'Emile et du Contrat social? »
Rousseau est stupéfait de tant d'outrecuidance et, peut-être aussi, très vexé de la clairvoyance de Vernet. A la lecture de cette lettre, écrit-il à Moultou, il est a tombé des nues. » C'est donc là tout ce que Messieurs les Ministres trouvent pour le défendre : ils font cause commune avec les prêtres! « qu'ils fassent donc, ils me mettront fort à l'aise; j'aurai moins à discerner où portent mes coups et je vous réponds que, tout rognes qu'ils sont, je suis fort trompé s'ils ne les sentent. » Dans sa correspondance, on sent la colère gronder en lui et le pousser peu à peu dans l'arène : « ils prétendent me traiter comme un enfant à qui on commence par donner le fouet, et puis on lui fait demander pardon. » Mais enfin « les mains me démangent, le genre polémique n'est que trop de mon goût. » Et il s'apprête à ramasser ce fouet, dont on voulait le punir comme un écolier en faute, et à fustiger de main de maître, en même temps que « Messieurs les brûleurs », ces ministres qui se font « les archers des prêtres. »
(1) Lettre donnée intégralement par M. Ritter, dans les Étrennes chrétiennes, 1881, p. 221.
(2) Vallette : J.-J. Rousseau genevois, p. 256.
Pourtant il n'éclate pas encore, une œuvre plus pressante l'occupe en ce moment ; il est en train de réfuter le mandement de M. de Beaumont : l'archevêque de Paris a rendu ce service aux ministres de Genève d'attirer sur sa tête la foudre qui les menaçait. J'étudierai, en son Heu, la Lettre à M. de Beaumont ; mais il me faut montrer ici par quels côtés elle se rattache à l'histoire des démêlés de Rousseau avec Genève. Dès le début de sa Lettre, Rousseau, faisant un retour sur sa destinée, se dépeint ainsi : condamné par le Parlement de Paris, le citoyen de Genève « abandonne sa chère solitude, ses amis. Dans sa faiblesse, il supporte un long voyage ; il arrive et croit respirer dans une terre de liberté, il s'approche de sa patrie, de cette patrie dont il s'est tant vanté, (ju'il a chérie et honorée ; l'espoir d'y être accueilli le console de ses disgrâces...; que vais-je dire ? mon cœur se serre, ma main tremble, la plume en tombe ; il faut se taire et ne pas imiter le crime de Cham. Que ne puis-je dévorer, en secret, la plus amère de mes douleurs ! » — Voilà à la fois de quoi faire honte à ses persécuteurs de Genève, et de quoi exciter la pitié et, s'il se peut, l'indignation de ses timides partisans. Et qu'est-ce donc qu'on reproche à l'auteur de l'É/rîi'/e ? Serait-ce peut-être son athéisme, comme l'insinuent les Voltaire et les Tronchin, pour éloigner de lui les âmes pieuses de la bourgeoisie ? « Monseigneur (ajoutez : et vous, mes compatriotes, qu'on égare), je suis chrétien et sincèrement chrétien selon la doctrine de l'Evangile ». Ah ! si j'avais fait ouvertement profession d'athéisme (comme ont fait ces philosophes que je combats dans mes livres), alors, « en me séparant de l'Eglise, j'aurais ôté tout d'un coup à ses ministres (protestants) le moyen de me harceler sans cesse et de me faire endurer toutes leurs petites tyrannies. Les saintes en Israël ne m'auraient point écrit des lettres anonymes et leur charité ne se fût point exhalée en dévotes injures ». Nous avons, en effet, une lettre anonyme où une Genevoise lui écrit, au nom de la « divine religion », qu'il est (( une peste pour le genre humain ». Enfin, après tout ce que j'ai dit plus haut, il n'est pas nécessaire, je crois, de préciser à qui vont les lignes suivantes de la Lettre à Beaumont : « d'hon-
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nêtes gens ne se tourmenteraient pas (si j'étais vraiment athée), pour me ramener dans la bonne voie; ils ne m'étoutreraienl pas sous le poids de leurs sermons ». Qu'ils gardent donc. i)our d'au 1res leur soporifique éloquence « qui me fail périr d'ennui ». Je n'ai nul besoin d'être catéchisé, i)uisque «je reste inviolablement attaché au culte de mes pères », et puisque (ceci pour rassurer à la fois et flatler les fidèles) je suis « heureux d'êlre né dans la religion la plus raisonnable et la plus sainte qui soil sur la terre ». Cette religion, je l'ai confessée publiquement dans le temple : un digne pasleur (Montmollin) n'a point exclu de l'Eglise un défenseur de la cause de Dieu ; « je conserverai un tendre souvenir de sa charité vraiment chrétienne ». Y a-t-il donc des ministres qui ne sont pas chrétiens ? Oui, il y a cet impertinent Vernet qui prétend l'exclure, s'il ne se rétracte pas, du troupeau des fidèles. A lui donc, et aux fanatiques qui seraient tentés de l'imiter, Rousseau lance celte foudroyante apostrophe : « Lorsque d'injustes prêtres, s'arrogeant des droits qu'ils n'ont pas, voudront se faire les arbitres de ma croyance, et viendront me dire arrogamment : rétractez-vous, expliquez ceci, désavouez cela, leurs hauteurs ne m'en imposeront point ; ils ne me feront point mentir pour être orthodoxe, ni dire, pour leur plaire, ce que je ne pense pas. Que si ma véracité les otTense, et qu'ils veuillent me retrancher de l'Eglise, je craindrai peu cette menace dont l'exécution n'est pas en leur pouvoir ».
C'est ainsi que, tour à tour véhément et pathétique, Rousseau s'efforce d'intimider ses ennemis et de réchauffer le zèle de ses amis : on voit par là que, dans sa Lettre à Beaumont, tout n'est pas à l'adresse du destinataire. Il n'est pas jusqu'à la suscription même de la Lettre qui ne dût, je crois, paraître flatteuse à l'orgueil genevois. L'auteur n'avait-il pas écrit habilement au frontispice de son ouvrage : « Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, à Christophe de Beaumont, archevêque de Paris, duc de Saint-Cloud, pair de France, commandeur de l'Ordre du Saint-Esprit, procureur de la Sorbonne, etc.? » Ainsi Rousseau opposait, avec une fière modestie, aux plus brillantes dignités d'un prince de l'Église, son simple titre de citoyen de Genève :
c'était relever singulièrement et ce titre et ceux qui avaient l'honneur de le porter avec lui (1).
Maintenant, quel accueil la cité calviniste va-t-elle faire à ce que nous pouvons, après nos commentaires, appeler : la Lettre à M. de Beaumont et à MM. les membres du Petit Conseil, de la Bourgeoisie, et du Consistoire de Genève ? Pour les ministres, ils prennent, semble-t-il, le parti de se taire : car il est peut-être également imprudent d'accueillir un défenseur de la foi aussi aventureux, et d'entrer en lice avec un disputeur aussi redoutable. « Tout homme sage, écrit Moultou à Rousseau, commence à sentir qu'il serait ridicule de vouloir disputer avec vous sur tous les articles qu'il faut croire pour être chrétien. » Vernet est de ces sages-là, car il remet, à plus tard, sa réfutation du Vicaire savoyard. Quant aux simples citoyens, ils hésitent à se prononcer. Ils épiloguent sur certains passages de la Lettre ; « ils ne savent pas vous admirer », gémit Moultou ; bref, ils ne bougent pas ; et si Rousseau a gardé ses partisans déclarés — qu'il peut, d'ailleurs, compter sur ses doigts, — il n'a pas soulevé, comme il l'espérait, ces bourgeois ergoteurs qui, pas plus que les ministres, ne voient pas, écrit Rousseau, « qu'il s'agit bien plus de leur intérêt que du mien. »
En revanche, ses ennemis se remuent : la Lettre à Beaumont ne les a pas autant « déconcertés » que le croit Moultou. L'orthodoxe Charles Bonnet fait à son ami Haller cette réflexion que Valletle trouve « comique », et qui me semble, au contraire, pleine de perspicacité : « Rousseau est tout autrement dangereux qu'un incrédule ouvert.,. Satan déguisé en ange de lumière peut facilement être pris pour Gabriel par les simples, et donné pour tel par ceux qui ne le sont pas. » Enfin, pour ce qui est du Petit Conseil, voici sa réplique à la mercuriale de Rousseau : il en
(1) Maurice Masson a marqué finement ce qui, dans la Lettre à Beaumont^ était à l'adresse des Genevois : « En s'adressant, simple citoyen de Genève, à un archevêque catholique, grand seigneur, duc et pair, il réveillait dans les âmes de ses compatriotes la vieille haine genevoise contre les grandeurs de chair du « papisme », et il pouvait espérer de rallier, autour de lui, tous ceux qui gardaient au cœur comme première passion nationale, l'horreur de « l'idolâtrie romaine. » (La religion deJ.-J. Rousseau, 2'"e Partie, 135):
ROUSSEAU A MOTIERS. l'aBDICATION
interdit, fin avril, la réimpression à Genève; réplique, d'ailleurs, aussi tardive que déplaisante, car la Lettre à Beaumont circule à Genève depuis un mois, ayant paru en librairie fin mars 1763. Ici, la main du Résident de France, Montpéroux, est, pour ainsi dire, visible, car l'interdiction officielle du Conseil est du 29 avril et nous voyons que, par lettre du 27, Montpéroux informe le duc de Praslin que, pour empêcher l'introduction, en France, de nouveaux exemplaires, il s'est adressé « à Messieurs du Conseil, qui ont défendu d'imprimer cet ouvrage. » Montpéroux reçoit, en retour, de son ministre, des félicitations pour lui, et des remerciements pour ces braves Calvinistes qui ont, si noblement, vengé sur un des leurs la religion catholique et l'archevêque de Paris.
Voilà donc tout ce qu'a obtenu Jean-Jacques par son éloquente Lettre à Beaumont : de ses amis, une approbation restreinte et rechignée, de ses ennemis, un redoublement de persécution. Justement dépité, il fait le serment, une fois de plus, de briser sa plume ; mais il va plus loin. Il est découragé, non seulement d'être éloquent, mais encore d'être Genevois, puisque l'un et l'autre ne servent à rien; et, par sa lettre célèbre du 12 mai 1763 à M. Favre, premier syndic, il abdique solennellement son titre et ses droits de citoyen de Genève (1). Quelle raison va-t-il donner au syndic? la vraie raison, c'est, on l'a vu, l'inertie de ses concitoyens, qui n'ont pas pris fait et cause pour lui. Mais cela, il ne peut le dire sans un peu de ridicule. Il parlera donc de l'injure que lui a faite le Petit Conseil en condamnant Emile, et en le décrétant de prise de corps. Mais sa lettre au syndic est du 12 mai 1763, et la condamnation d'Emile est
(1) «Nous attendîmes un plus grand effet de sa lettre à l'Archevêque (écr Moultou à un de ses amis vaudois, Reverdil, alors établi à Copenhague). Je me trompais, cette lettre ne servit qu'à m'apprendre que les Prêtres papistes avaient chez les Réformés des Records bien zélés. Pas un ministre qui ne prît en mains la cause de rArchevêque ; leur déchaînement contre Rousseau fut affreux.,. Le mauvais succès de cet ouvrage acheva d'élargir Rousseaa. Genève ne lui fut plus rien. Il jugea qu'il valait mieux 3- être étranger qu'ennemi, et il abdiqua sa bourgeoisie. Cette démarclie m'atterra... » (Lettre inédite, publiée dans les Annales J.-J. Rousseau, III, 225, par Vallette, et placée par luii entre le 30 août et le 27 septembre 1763.)
du 19 juin 1762; il a donc laissé passer près de onze mois entre l'injure et la vengeance. C'est pour se tirer de ce mauvais pas qu'il imagine, assez adroitement, son entrée en matière : « Revenu du long étonnemenl où m'a jeté, de la part du Magnifique Conseil, le procédé que j'en devais le moins attendre, je prends, enfin, le parti que l'honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu'il en coûte à mon cœur. Je vous déclare donc, Monsieur, et je vous prie de déclarer au Magnifique Conseil, que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité de la ville et de la République de Genève... J'ai tâché d'iionorer le nom de Genevois ; j'ai tendrement aimé mes compatriotes ; je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux ; on ne saurait plus mal réussir ; je veux leur complaire jusque dans leur liaine. Le dernier sacrifice qui me reste à faire est celui d'un nom qui me fut si clier... Puisse ma patrie abonder en citoyens meilleurs et surtout plus heureux que moi 1 ))
Cette lettre, que le public lut avec une profonde stupéfaction, ne surprit pas les intimes de Rousseau : depuis plusieurs mois, il méditait de l'écrire. Sa Lettre à Beaumont est datée du 18 novembre 1762 ; or il disait à Moultou le 15, c'est-à-dire pendant qu'il terminait sa lettre à Beaumont : « le moment critique approclie où je saurai si Genève m'est encore quelque cliose (entendez : suivant l'accueil qu'elle va faire à ma Lettre à Beaumont). Je vous avoue que les approches du moment qui décidera si je suis encore Genevois, ou si je ne le suis plus, me donnent une vive agitation de cœur. » Et, bien avant cette date, Moultou et ses autres confidents avaient très vivement combattu son projet d'abdication. L'ami qui était alors le plus près de son cœur, celui dont il prenait si volontiers conseil, Mylord Maréchal, lui avait écrit dès le 24 février 1763 : « Vous ne devez pas faire un pas qui pourrait offenser vos amis dans votre patrie. J'ai été proscrit de la mienne et une récompense de 2.000 livres sterling pour celui qui me prendrait. Si j'avais renoncé à la qualité d'Ecossais, je n'aurais plus été en droit de prétendre à l'amitié de mes compatriotes. » L'avertissement élait grave et méritait d'être entendu : Rousseau n'écouta que sa rancune et
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écrivit sa fameuse lettre au Syndic. Il aimait ces ruptures éclatantes : il était de ces gens, nés orateurs, qui croient magnifier une action, fût-ce une faute, quand ils ont trouvé les phrases triomphales qui doivent la porter à la postérité. C'est ainsi qu'il avait jadis, par une belle citation de la Bible, mise au frontispice de sa Lettre à dAlembert, rompu publiquement avec son ami Diderot. Justement, il fait lui-même ce rapprochement dans sa lettre à Duclos du 30 juillet : « J'ai fait pour mqn pays ce que j'ai fait pour mes amis. J'ai tendrement aimé ma patrie, tant que j'ai cru en avoir une. A l'épreuve, j'ai trouvé que je me trompais. En me détachant d'une chimère, j'ai cessé d'être un homme à visions, voilà tout. » Mais, de ce qu'il se détache avec la même aisance de ses amis et de sa patrie, il ne s'ensuit pas que son assimilation soit légitime : pour dix raisons qui sautent aux yeux, il n'est pas permis, — à supposer qu'il soit légalement possible, — de renoncer à sa pjitrie comme on donne congé à un ami. Si on n'emporte pas sa patrie « à ses semelles », encore moins peut- on la secouer, en secouant la poussière de ses souliers. Ils ne lui auraient certes pas donné raison ces héros de Plutarque qu'il citait sans cesse ; et c'était le cas , pour lui, de se répéter sa prosopopée fameuse : « ô Fabricius (ou Socrate, ou Aristide) qu'eût pensé votre grande âme, etc.. » Préciséuient il se trouva quelqu'un, à Genève, pour lui rappeler ce qu'auraient fait, à sa place, les héros chers à son cœur : c'était un de ses plus ardents admirateurs, le pasteur Mouchon, celui-là même qui l'appelait « le père de son âme », et qui lui avait dressé « un trône dans son cœur. » Mais Mouchon était bon patriote, et il écrivit à Rousseau; « Aristide s'exila-t-il d'Athènes après la sentence de ses juges? le grand Caton résigna-t-il jamais sa qualité de citoyen romain?» Et, poursuivant avec la même franchise, Mouchon résumait, d'un mot, l'effet désastreux produit par son acte d'abdication : (( Vous n'avez fait qu'affliger les bons citoyens et réjoui vos adversaires. » Rousseau, au début de sa Lettre à Beaumont, avait dit, on s'en souvient, à propos de sa condamnation à Genève : « la plume me tombe des mains, il faut se taire et ne pas imiter le crime de
Cham. » Or, il venait de ramasser cette plume pour écrire sa lettre au Syndic, une lettre qui, lui disait son cousin Théodore Rousseau, « était un coup sanglant pour ses parents», et «jetait dans l'abattement tous les bons citoyens », lui répétait Moultou, et je m'étonne donc qu'on ait pu qualifier cette lettre de très patriotique (1); c'est être plus rousseauiste que ne le furent les parents et les plus enthousiastes amis de Rousseau (2).
(1) Vallette, op. cit.. p 265
(2) C'eût été un bon tour à jouer à Jean-Jacques que de lui démontrer, à l'aide de son Contrat social, qu'il n'avait pas le droit d'abdiquer son titre de citoyen de Genève. C'est ce que devait faire plus tard (en 1815), Eymar, un Marseillais, qui avait connu Rousseau à Paris en 1774, et qui nous a raconté ses « visites à J.-J. Rousseau. » Ce qui est piquant, c'est qu'Eymar est un fervent disciple de Rousseau ; la lecture de l'Emile l'a, dit-il, ramené dans le droit chemin et, en critiquant l'abdication de Rousseau, il prétend « venger l'auteur du Contrat social de l'auteur de la lettre au syndic. » Eymar cite, en particulier, ce passage du Contrat social (chap. VI) : « les clauses du contrat se réduisent à une seule : savoir, V aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à la communauté ; l'aliénation se faisant sans réserve..., nul associé n'a plus rien à réclamer ; car, s'il restait quelques droits aux particuliers, comme il n'y aurait aucun supérieur commun qui pût prononcer entre eux et le public, chacun étant, en quelque point, son propre juge, prétendrait bientôt l'être en tous ; l'état de nature subsisterait et l'association deviendrait nécessairement tyrannique ou vaine. » Voilà le texte du Contrat social et Eymar raisonne ainsi : « dans toute autre convention, les parties ne s'engagent que pour quelque objet déterminé ; au lieu que dans le Contrat social, l'aliénation étant totale et sans réserve, il ne reste aux particuliers aucun droit quelconque, et personne n'a absolument rien à réclamer. Si l'engagement des associés est inviolable, il en résulte, nécessairement, qu'il est perpétuel. » Très habilement il oppose ensuite, à Rousseau, Grotius (que Rousseau va invoquer dans une lettre ultérieure) et ce « sage Locke » que Rousseau a si souvent cité. Si un homme, dit Locke, dans son Gouvernement civil, a donné son consentement pour être d'une société, « il est perpétuellement obligé d'en être, il doit y être constamment soumis toute sa vie. » Enfin, et c'était tout indiqué, après le pompeux éloge de Socrate dans YEmile, Eymar rappelle à l'amateur de prosopopées qu'était Rousseau, la fameuse prosopopée des Lois : « Si je sors d'ici (de prison), dit Socrate à Criton, sans le consentement de la République, ne ferai-je pas tort à quelques citoyens et même à ceux qui ne le méritent pas ? Supposons, qu'étant sur le point de m'évader, la République et les Lois se présentent à moi et me disent : parle, Socrate, que te proposes-tu de faire? ne songes-tu pas que par ton évasion tu prépares la ruine de l'Etat autant qu'il est en toi ? ne t'es-tu pas engagé envers nous à souscrire à tous les jugements que rendrait la République ? » Voilà qui est incontestablement plus beau que ce qu'on a appelé « l'éloquent adieu de Jean-Jacques à sa cité » (Vallette, 265). Tout ce passage d'Eymar se trouve dans « Question de Droit politique. Rousseau pouvait-il renoncer à sa patrie?» (Voir Musset-Pathay ; Œuvres inédites de Rousseau, II, 228;)
ROUSSEAU A MOTIERS. l'ABDICATION
" Que va faire maintenant de la lettre d'abdication le Petit Conseil ? Très prudemment il se contente de l'enregistrer, non sans doute sans avoir souhaité bon voyage au déserteur : il était enfin délivré du grand « citoyen » qui faisait payer si cher à sa patrie la gloire de lui avoir donné le jour. — C'est le moment où ce citoyen va révolutionner Genève : comme s'il fallait que tout fût paradoxal dans la vie de cet liomme, c'est du jour où il proclame que Genève ne lui est plus rien, que les Genevois vont se coaliser pour défendre contre leur gouvernement les droits de celui qui ne veut plus être leur concitoyen. C'est bien lui d'ailleurs qui, d'une main adroite et ferme, a sonné « le tocsin delà sédition » : on baptisa de ce nom sa lettre du 26 mai à Marc Chappuis, lettre qui devait faire date dans l'histoire de Genève. Il y a, dans cette lettre, deux clioses que Rousseau a fort habilement liées l'une à l'autre, mais que nous distinguerons, parce qu'elles sont de très inégale importance : il y a d'abord une justification de l'acte grave qu'il vient de commettre, je veux parler de son « abdication ». Il en conçoit, malgré l'assurance qu'il affecte, beaucoup moins de fierté, depuis qu'il se voit désapprouvé par ses amis. Son principal argument, pour se justifier, est celui-ci : « tout pacte, dont l'une des parties enfreint les conditions, devient nul pour l'autre ». Mais à supposer, ce qui est plus que contestable, qu'il y ait eu un tel pacte entre le citoyen et l'État, l'État n'a pas du tout « enfreint les conditions de ce pacte », parce qu'il a, conformément aux lois, condamné un citoyen qu'il a jugé coupable. Si le citoyen condamné prétend qu'il l'a été à tort — ce qui est assez la prétention de tout condamné — , qu'il essaie, s'il peut, de se faire réhabiliter, à la bonne heure 1 Mais il n'a pas le droit de dire, ce serait trop commode, qu'il ne se considère plus comme citoyen de l'État, ce qui mènerait droit à l'anarchie. Et d'ailleurs qui donc a condamné l'auteur de VÉmilel c'est le Petit Conseil ; mais le Petit Conseil n'est pas Genève et le gouvernement n'est pas la patrie. Si Rousseau confond l'un et l'autre (et c'est le second point, le plus important à ses yeux, de sa lettre à Chappuis), c'est qu'il veut rendre les citoyens solidaires, et partant, responsables, des
actes du Petit Conseil : « Quand le gouvernement parle et que les citoyens se taisent, apprenez que la patrie a parlé. » Que devaient donc faire les citoyens ? Le voici : car c'est bien un peu, ce me semble, pour le leur suggérer, que Rousseau avait rédigé sa lettre au Syndic. « Si j'étais assez sot, écrit-il à Chappuis, pour vouloir persuader au reste de l'Europe que les Genevois ont désapprouvé la procédure de leurs magistrats, ne s'y moquerait-on pas de moi ? Ne savons-nous pas,, me dirait-on, que la bourgeoisie a droit de faire des représentations dsLns toutes les occasions où elle croit les lois lésées et où elle improuve la conduite des magistrats ? Qu'a-t- elle fait ici depuis près d'un an que vous avez attendu ? Si cinq ou six bourgeois seulement eussent protesté, l'on pourrait vous croire sur les sentiments que vous leur prêtez. Cette démarche était facile, légitime ; elle ne troublait point l'ordre public : pourquoi donc ne l'a-t-on pas faite? » Ce n'était là, paraît-il, dans l'esprit de Rousseau, qu'un simple reproche sans intention provocatrice : mais reprocher aux gens d'avoir manqué de courage et de s'être tus, n'est-ce pas les engager à s'enhardir et à parler ?
Trois semaines après cette lettre, qui avait couru dans toutes les mains, quarante bourgeois-citoyens. De Luc en tête, se présentaient chez le premier syndic et lui apportaient une Représentation : et voilà la guerre allumée ! « Dans la tempête adorez l'écho », disait Pythagore, c'est-à-dire dans les drscordes civiles allez vivre aux champs, et c'est bien ce que faisait l'ermite de Motiers; seulementil avait oublié cet autre proverbe, qui est aussi de Pythagore : « N'attisez pas le feu avec l'épée », c'est-à-dire, n'irritez pas les esprits échauffés de vos concitoyens. Musset- Pathay dit, avec son habituelle candeur (et on a répété après lui), que « Rousseau fut totalement étranger aux troubles de Genève ; car non seulement il n'y prit aucune part, mais, après avoir exhorté ses amis à la paix..., il abdiqua le titre de citoyen de Genève poar ôter tout prétexte de le défendre à ceux qui en avaient ou qui en auraient le projet.» Et Musset-Palhay a publié, dans son édition de Rousseau, la lettre à Marc Chappuis l Disons donc simplement que c'est à la suite de la lettre à Chappuis que
ROUSSEAU A MOTIERS. l'ABDICATION
des troubles vont éclater à Genève ; et ces troubles vont fournir à Rousseau l'occasion d'ajouter à ses écrits un nouveau chef-d'œuvre, que nous allons étudier : les Lettres de la Montagne (1).
(1) La bibliothèque de Genève possède une curieuse brochure anonyme (elle est de Marc Clia})puis), intitulée : « Réponse à une brochure (celle-ci insignifiante) qui a paru dans le mois de septembre 1774 », Genève 1774 : on y lit, d'une part, les réflexions posthumes qu'inspire à Chappuis l'abdication de Rousseau, d aulre part sa réponse (jusque là inédite) à la fameuse lettre que lui avait écrite Rousseau le 2b mai. Voici les réflexions de Gtiappuis : « J'ai été affligé de la manière dont on a procédé envers Rousseau (lors de la condamnation d'Emile) et, à cet égard, il était parfaitement justifié dans mon esprit. 11 n'en a pas été de même à l'égard de son abdication : son amourpropre offensé ne lui a pas permis de sentir tout ce qu'il devait à sa patrie. » Et, dans sa réponse à Rousseau, Gliappuis s'était exprimé ainsi : « On a brûlé vos ouvrages, il est vrai, mais votre pei sonne n'a point été flétrie. Si vous vous étiez rendu en ville, que serait-il arrivé ? Rien certainement que d'être renvoj'é devant la Vénérable Compagnie, conformément à l'arlicle 88
de nos ordonnances ecclésiastiques, qu'on n'aurait pas enfreint Ce que
vous dites que vous avez attendu pendant dix mois que personne ait réclamé en votre faveur souffre exception ; plusieurs l'ont fait, votre présence aurait fait le reste. »