CHAPITRE III
LA NOUVELLE HÉLOÏSE
Nous sommes en 1756 : Rousseau est à Paris, il y est célèbre, il vit dans la société des gens de lettres et des financiers ; il ne songe plus guère à Chambéry ni aux Gharmettes, qu'il a quittées il y a quatorze ans, lorsqu'un beau matin il reçoit la visite de Venture, de ce chevalier d'industrie dont il s'était « engoué » jadis, ébloui par sa faconde et sa vie aventureuse. « Je ne pensais à rien moins », dit- il, et il le reçut assez froidement. Mais, Venture parti, le souvenir de tout ce qui se rattachait à Venture lui revint à l'esprit, ou mieux, lui remonta au cœur : il avait vu Venture pour la première fois à Annecy en 1730, il y avait vingtsix ans : c'était l'année où, M"^^ de Warens étant absente, il avait fait à Thônes, avec M"^ Galley et M"« de Graffenried, cette excursion charmante dont il nous a laissé un si poétique récit. Il revoit alors les deux jolies promeneuses et il revit en pensée « cette romanesque journée de Thônes » ; et, peu à peu, se laissant aller au fil de ses souvenirs, il pense avec mélancolie à ce qu'était alors pour lui et pour son jeune cœur cette M""^ de Warens qui depuis, hélas ! est tombée si bas. « Toutes ces
Bibliographie : Grimm, Corresp, littér., IV. — Marmontel : Essai sur les romans. — Fréron : L'Année littéraire, 1761, II. — D'Alembert : Œuvres, 1822, IV. — Chateaubriand : Essai sur les Révolutions. — W. Coxe : Quatre voyages en Suisse (1776-1786). — Tôpffer : Du paysage alpestre (Mélanges, 1852). — Sainte-Beuve : Causeries du lundi, VIII, XII. Chateaubriand et son groupe littéraire (1881, I). — Rod. Rey : Genève et les rives du Léman, 1875. — Texte : Jean-Jacques Rousseau et le Cosmopolitisme littéraire, 1895. — De Reynold : Jean-Jacques Rousseau et les paysages suisses (Revue de Fribourg, janvier 1905). — D. Mornet : Le Sentiment de la nature en France, de Jean-Jacques Rousseau à Bernardin de Saint-Pierre, 1907,
tendres réminiscences lui font verser des larmes sur sa jeunesse écoulée )) ; mais, ce moment d'attendrissement passé, il retourne à ses travaux et à ses relations mondaines : ce n'est pasr, en effet, en plein Paris, dans la société de d'Holbach et des Encyclopédistes, qu'il a le loisir de rêver aux Charmeltes et à « sa pauvre maman. »
Quelques mois à peine après cette visite inattendue de Venture, qui brusquement a fait revivre pour lui un temps bien cher à son cœur, puisque c'est le temps de sa jeunesse, le voici à l'Hermitage. Il s'y établit le 9 avril 1756 et il y va mener enfin la vie de ses rêves; deux choses, en efïet, sont nécessaires à son bonheur : avant tout, la paix dans l'indépendance : « me voilà donc enfin cliez moi, maître d'y couler mes jours dans cette vie indépendante, égale et paisible pour laquelle je me sentais né»; et ensuite la solitude à la campagne : l'Hermitage « est solitaire plutôt que sauvage », car la Chevrette est à deux pas, et Paris à quatre lieues. Pleinement heureux dans « cette retraite charmante », il se livre, avec toute la fougue de son âme, à ce qu'il appelle « son délire champêtre ». De ce délire-là il va, par une pente toute naturelle, glisser dans ce qu'il nommera à plusieurs reprises un « tendre délire », et c'est de ce second sentiment ou, comme on dit aujourd'hui, de cet état d'âme, que va naître la Nouvelle Hêloïse.
Quand on passe son temps à se promener solitaire à la campagne, et qu'on est poète et romanesque, on se prend à imaginer une humanité digne d'habiter les beaux lieux qu'on aime à parcourir : sur le Lignon les bergers ne sont-ils pas tons parfaits, ces bergers idylliques dans la société desquels Jean-Jacques se plaisait tant à vivre dans sa première enfance et auxquels il n'a cessé de rêver toute sa vie. Pour le moment il peuple sa solitude « de sylphides et de créatures parfaites » ; mais quels traits va-t-il donner à ces « êtres d'élite », dont la séduisante image le suit et l'exalte dans ses promenades et ses rêveries, tandis qu'il pense avec une douce tristesse à lui-même et à sa jeunesse écoulée? Il a, depuis quatre ans, passé la quarantaine, c'est-àdire, « il a passé le temps d'aimer », et il l'a passé sans avoir
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aimé ! Et pourtant, il le sent plus que jamais à l'ivresse et à l'exaltation auxquelles il est en proie, il a une âme ardente, expansrve, <i pour qui vivre, c'est aimer » ; et il se voit, hélas ! atteindre aux portes de la vieillesse * et mourir sans avoir vécu ! » Eh bien 1 ce que la vie lui devait, et ce qu'elle ne lui a pas donné, il a assez d'imagination pour se le donner à lui-même ; assez d'imagination, et assez de mémoire aussi : car, pour créer ces êtres selon son cœur, dont il a besoin pour bercer sa mélancolie dans la plus belle saison de l'année « sous des bocages frais, au chant du rossignol, au gazouillement des ruisseaux », il n'a qu'à laisser parler les souvenirs qu'a réveillés dans son cœur la récente visite de son ancien ami, Venture ; et, puisqu'il est trop vieux pour rien espérer de l'avenir, il apaisera son besoin d'aimer en le reportant sur les femmes qu'il a connues, et en les revoyant et en les faisant plus belles et plus séduisantes quelles n'étaient : car le souvenir les a embellies et idéalisées. Et peu à peu, autour de la figure transfigurée de la chère maman, de cette femme « angéliqne », viendra se grouper tout un essaim de jeunes filles qui auront le visage de M"^ Galley ou de M"^ de Graffenried , et les délicates attentions des gentilles écolières du temps jadis pour leur jeune maître bien aimé. Son âme se fondra à ces tendres réminiscences; il nous l'a dit lui-même, « il versait des larmes qu'il aimait à laisser couler ». C'est dans cet état d'esprit qu'il écrivit les premières lettres de la Nouvelle Hèloïse ; et, quand vint l'hiver, il se mit à les recopier avec amour, « sur du beau papier doré, avec de la poudre d'azur et d'argent pour sécher l'écriture, et de la non-pareille bleue pour coudre les cahiers» ; c'est qu'il cousait, avec les rêveries de son imagination, les pages dorées de sa jeunesse : « les plus belles choses qu'un auteur puisse mettre dans un livre, dira Chateaubriand, sont les sentiments qui lui viennent par réminiscence des premiers jours de sa jeunesse. »
Essayons donc de déterminer quelle a pu être la part du souvenir dans la fiction imaginée par Rousseau. On sait les données du roman : deux jeunes filles, Julie d'Etange et Claire d'Orbe, sont liées par la plus tendre amitié ; elles ont le même profes-
seur, un jeune homme, Saint-Preux, qui est, dès les premières pages du livre, l'amant de l'une d'elles, de Julie. A qui a pensé Rousseau quand il a imaginé les deux amies ? Aux trois femmes dont nous avons parlé tout à l'heure, et, tout d'abord, aux deux jeunes filles de Thônes, M^^'^ Galley et M^'^ de Grafîenried, vers lesquelles, on Ta vu, la visile de Venture avait ramené sa pensée. Cette journée de Thônes avait été pleine pour lui de sensations exquises : or, Rousseau se souvient des faits passés presqu'uniquement par les sensations qu'il en a éprouvées, et personne n'a plus que lui la mémoire de] la sensibililé. Sa sensibilité, pendant cette promenade de Thônes, n'avait pas élé émue seulement par le charme imprévu de la rencontre, par la grâce et l'enjoûment des deux jeunes filles, mais aussi par la beauté d'un paysage matinal qu'il revoj^ait encore et dessinait, d'un trait si poétique et si sûr à la fois, trente ans après, tandis qu'il écrivait le livre TV des Confessions. Que, du reste, en peignant les deux amies, Claire et Julie, il se soit souvenu de Clarisse Harlowe et de miss Hove, c'est ce qu'ont dit tous ses critiques et ce qui n'a pas besoin d'être démontré, Richardson se trouvant alors dans toutes les mains et étant, comme on sait, l'idole du plus intime ami de Rousseau, de Diderot. Mais il est une femme que nous devons, plus que toute autre, retrouver dans son livre : M™^ de Warens avait eu une telle action sur sa vie, elle avait exercé une séduction si souveraine sur son âme et ses sens à la fois, qu'il était impossible que, voulant créer une femme selon son cœur, il ne la fît pas un peu à l'image de celle qui avait été pour lui la révélation de la femme, de ses charmes et de ses faiblesses ; et, de fait, il y a dans la Nouvelle Héloïsey telle phrase, tel trait de caractère, tel site même, qui n'ont pu se trouver que sous la plume de l'ami de M""^ de Warens. Le portrait de M™^ de Warens n'est sans doute fixé nulle part, mais son souvenir est épars çà et là dans tout le livre et il est intéressant de l'y chercher si l'on veut voir comment, chez Rousseau, la fiction se rattache à la réalité.
Et d'abord Rousseau a donné, à Claire et à Julie à la fois, quelques-uns des traits de caractère de M'"'' de Warens. Claire est gaie, rieuse; étourdie ; M'"^ de Warens; nous disent les
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Confessions, a prenait tout en gaîlé; mes fureurs la faisaient rire aux larmes ». Les saillies et les badinages de Claire et le Ion vif de ses propos lui rappelaient sans doute mainte « folie » de sa chère maman ; lorsque, par exemple, celle-ci était distraite par Rousseau tandis qu'elle surveillait ses fameuses drogues sur le feu : (( si tu me les fais brûler, je te les ferai manger. » Mais, c'est surtout en Julie que revit le souvenir de M'"^ de Warens : Julie est, par certains côtés, une M"'^ de Warens plus jeune et idéalisée. Sans vouloir pousser trop loin ce parallèle, qui deviendrait aisément faux, l'auteur étant essentiellement romanesque et les deux amies n'étant à l'origine que des « sylpliides », créées pour enchanter et consoler l'imagination d'un quadragénaire, on peut faire pourtant, entre l'ancienne amie de Rousseau et riiéroïne de son livre, plusieurs rapprochements qui sont vraiment instructifs, car ils éclairent d'un jour nouveau certaines pages du roman et ils nous fournissent en même temps une preuve inattendue, et d'autant plus significative que Rousseau l'a donnée sans y songer, de l'influence profonde et ineffaçable exercée par la bonne dame des Charmettes sur le disciple à qui elle avait appris tant de choses.
Julie, nous dit Rousseau, unit « une vive sensibilité à une inaltérable douceur » ; ce qu'il aime surtout en elle, c'est « cette pitiés/ tendre à tous les maux d'autrui » ; or cette même pitié, il avait eu des raisons personnelles de la cliérir chez celle qui avait été pour lui, suivant ses paroles, « la plus tendre des mères ». Quand elle parle, Julie a « cette voix touchante qu'on n'entend pas sans émotion » ; et, tandis qu'il écrivait ces lignes, Rousseau se figurait sans doute entendre la voix de cette chère maman lorsque, après quelque nouvelle et longue absence, il retournait chez elle et qu'il se demandait eu tremblant comment on allait Faccueillir ; il arrivait, c'était assez son habitude, pauvre et désemparé : « Je tressaillis au premier son de sa voix. Pauvre petit, me dit-elle en me caressant, te revoilà donc I » Julie est raisonneuse et elle n'aime rien tant que moraliser : « Quand elle moralisait, dit Rousseau de M'"*" de Warens, elle se perdait quelquefois un peu dans les espaces.» Ainsi fait Julie,
JEAN-JACQUES ttOUSSÉAU
et il est besoin parfois que la rieuse Glaire la ramène sur terre et la rappelle à la prosaïque réalité. On sait que M™^ de Warens se piquait de théologie et s'occupait avec prédilection de questions religieuses ; disciple de Magny, elle professait un libéralisme très large : ce sera la religion de Julie, et quand, à ses derniers moments, elle accueillera le pasteur, ce sera surtout à titre d'ami.
Julie enfin a un grave défaut : elle est sensuelle ; Rousseau lui prête souvent un langage trop peu chaste pour une jeune fille, et l'on sait d'ailleurs qu'elle succombe dès les premières pages du roman. Les contemporains de Rousseau, Voltaire naturellement, et les Encyclopédistes, se sont égayés, ou ont feinl de se scandaliser de cette promptitude de Julie à combler les vOeuxde son amant. Elle s'emporte même jusqu'à faire certaines avances à Saint-Preux et c'est elle qui lui donne le premier rendez-vous : ainsi M"^^ de Warens avait fait les premiers pas quand elle avait prémédité d'initier Rousseau aux voluptés de l'amour. On peut saisir ici et noter avec précision ce qu'a eu de fâcheux pour Jean- Jacques, j'entends pour l'écrivain, la fréquentation de M"'^ de Warens et, par exemple, cette initiation, si l'on peut dire, aux réalités de l'amour que Rousseau a pris le soin, dont on l'eût volontiers dispensé, de narrer copieusement aux lecteur des Confessions: M""^ de Warens avait pu s'offrir sans rien perdre, aux yeux de Rousseau, de sa noblesse d'âme, sans cesser d'être « un ange » ; et c'est pour cela que Rousseau n'a pas hésité, dès le début de son histoire, à jeter la sublime Julie dans les bras de son amant. Cette faute de goût, je veux dire cette étrange interversion des rôles, dès les premières scènes d'amour, qui dépare le roman, c'est bien, je crois, M'"*^ de Warens qui en est responsable. Je sais bien qu'il entrait dans le plan de Rousseau de faire tomber Julie pour la relever peu à peu par les efforts d'une vertu plus méritoire, aux yeux de l'auteur, que la pure innocence ; mais ce que je reproche ici à l'auteur, ce qui me choque particulièrement dans ce fâcheux début, c'est que, de dépeindre une jeune fille si pressée de se donner, cela n'a rien coûté, on le sent trop, ni au sens moral, ni à la délicatesse du favori de M'"e de Warens.
La nouvelle héloïse
Dans la suite du livre, quand Julie s'est relevée et qu'elle est devenue la vertueuse épouse du baron de Wolmar, Rousseau s'est peut-être encore souvenu des Charmeltes ; mais c'a été alors pour préserver Julie des imprudences et des gaspillages qui avaient ruiné M"'^ de Warens et dont il avait été jadis le témoin attristé. Que de fois il nous a dépeint, dans les Confessions, cette maison de (Uiambéry où manquaient l'ordre et l'économie, où la maîtresse, non contente de dissiper sa fortune en folles entreprises, se laissait duper et piller par maint chevalier d'industrie ; et maintenant elle était réduite à la pire misère : eh bien I il fera de Julie, par regret de ce qui aurait pu être aux Charmetles, une femme économe et une parfaite ménagère ; il prendra, d'ailleurs, d'autant plus de plaisir à la peindre ainsi qu'il satisfera par là cet amour de l'ordre, des comptes bien tenus, qui est un des traits les plus essentiellement bourgeois de son caractère. Et nous comprenons mieux alors pourquoi il s'est tant plû à nous décrire longuement, minutieusement, sans nous épargner l'ennui des détails, ce ménage modèle des Wolmar.
Et M"^^ d'Houdetot? C'est, on s'en souvient, pendant qu'il était plongé tout entier dans son roman que la charmante Sophie vint tourner la tète au philosophe : la retrouverons-nous donc, elle aussi, dans la Nouvelle- Héloïse? et la réalité, cette fois présente, et même brûlante, va-t-elle inspirer et enflammer la fiction ? C'est le contraire qui arriva : c'est la fiction qui ajouta son charme poétique aux attraits, déjà si captivants, de la réalité. M'"e d'Houdetot, en effet, n'apparut à Jean -Jacques, pour enflammer son cœur — et ses sens, comme en témoignent de reste les Confessions, — qu'après l'achèvement de la quatrième partie de la Nouvelle-Héloïse, c'est-à-dire après la description de l'Elysée et la promenade fameuse sur le lac, alors que Julie est depuis longtemps M™« de Wolmar. M'"^ d'Houdetot n'a donc pas pu suggérer à Rousseau, comme on se plaît sans cesse à le répéter, quelques traits de sa Julie : mais c'est au contraire Julie qui, sous les traits de M"^^ d'Houdetot, apparut brusquement à Jean-Jacques, toute rayonnante à la fois de vive jeunesse et d'idéale poésie, et Pygmalion se jeta, éperdu d'amour et d'en-
Ihousiasme, aux pieds de sa Galalée. « Oui (fait dire Rousseau à son Pygmalion), digne chef-d'œuvre de mes mains et de mon cœur ; c'est toi, c'est toi seule (et ici : « C'est bien loi, ma Julie )>) ; je t'ai donné tout mon être, je ne vivrai plus que pour toi. » C'est ce qu'il pouvait dire, du moins dans les premiers transports de sa passion pour M™^ d'Houdetot, puisqu'il l'aimait alors en poète et en amant à la fois : «je vis Julie en M'"" d'Houdetot et bientôt je ne vis plus que M"»*^ d'Houdetot, mais revêtue de toutes les perfections^dont je venais d'orner l'idole de mon cœur » (Confessions II, 9). Mais on sait qu'à la fin la Galalée de l'Hermilage se déroba et Rousseau fut replongé dans la triste situation où il a peint Pygmalion au début de sa « scène lyrique» : « Ce n'est plus que de la pierre: je ne ferai jamais rien de tout cela. » C'est qu'un autre en avait fait déjà sa maîtresse; et, de même que, dans le roman, Julie appartenait maintenant à Wolmar, dans la réalité Sophie (M"'<^ d'Houdetot), cr était» à Saint-Lambert; de sorte que Rousseau, en face de Sophie, ressemblait en un sens à Saint-Preux en prjssence de M'"^ de Wolmar. C'est grâce à cette analogie entre la fiction et la réalité qu'on peut, dans les livres de la Nouvelle - Héloïse qui sont postérieurs à l'apparition de ^pne d'Houdetot, le cinquième et le sixième, trouver un ou deux traits qui peuvent s'appliquer à M"'^ d'Houdelot. Par exemple, quand Saint-Preux écrit à Claire : « elle vit, mais non pas pour moi ; elle vit pour mon désespoir » (V, 9), on peut croire que Rousseau n'a pas pu s'empêcher de songer à celle qui ne voulait vivre que pour Saint-Lambert. Il me paraît aussi que c'est beaucoup moins à Claire ou à Julie qu'à la complaisante et décevante Sophie qu'allaient ces plaintes harmonieuses de Saint- Preux : « Femmes, femmes, objets chers et funestes, que la nature orna pour noire supplice, qui punissez quand on vous brave, qui poursuivez quand on vous craint, dont la haine et l'amour sont également nuisibles et qu'on ne peut ni rechercher ni fuir impunément. Beauté, charme, attrait, sympathie, être ou chimère inconcevable, abîme de douleurs et de voluptés; beauté, plus terrible aux mortels que l'élément où l'on t'a fait naître, malheureux qui se livre à ton calme trompeur ! C'est toi qui
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produis les lenipôles qui lourmentent le cœur humain. » (VI, 7) Moins heureux, en effet, que son Saint-Preux, Rousseau n'avait connu, on le sait, avec M""^ d'Houdelot, que les orages et les tourments d'une passion, tolérée d'abord, encouragée peut-être par de molles complaisances, puis tout à coup réprimée par un brusque rappel de l'amant averti.
Quant à Saint-Preux, ce serait trop peu de dire qu'il est Rousseau lui-même, car il est, à lui seul, plusieurs Rousseau, trois au moins : il est d'abord Rousseau telqiiil était réellement^ avec les défauts et les qualilés que nous lui connaissons : sérieux et passionné, égoïste et sophiste, et le reste; il est ensuite Rousseau tel qu'il croyait è/re, c'est-à-dire, par sa bonté nalive, par la fierté d'une âme éprise de Plutarque et de l'antiquité, par son enthousiasme pour la verlu, un être à peu près sublime; et il est enfin Rousseau tel qiiil aurait voulu être, non pas meilleur, ce n'était pas possible, mais mieux connu, et, dès lors aimé, comme il le méritait, d'un amour infini, d'un amour qui fût, si l'on peut dire, capable de tout, hors d'oublier l'objet aimé: l'amour de Julie en un mot. Cet amour et son histoire, c'est la part de la fiction et c'est le roman même : mais nulle part peutêtre Rousseau ne s'est peint avec plus de vérité et plus d'ingénuité que dans ce roman, parce que jamais on ne se trahit mieux et on ne fait mieux connaître le fond de son âme, que lorsqu'on raconte avec sincérité comment on voudrait vivre et à quelles conditions on serait heureux.
On pourrait dire que, dans ses Confessions, Rousseau a souvent écrit le roman de sa vie, mais que, dans son roman de la Nouvelle Héloise, qui est le roman de son cœur, il a écrit des confessions d'autant plus sincères qu'elles sont involontaires. Par exemple, pour être pleinement heureux, il ne suffît pas à Saint-Preux d'être aimé; il faut encore qu'une main le dirige dans la vie; mais cette main doit être une douce main de femme; «dès cet instant, écrit-il à Julie, je vous remets pour la vie l'empire de mes volontés; disposez de moi comme d'un homme qui n'est plus rien et dont tout l'être n'a de rapport qu'à vous. » Et il a de même « pour les avis de Claire des déférences coûteuses », c'est
Glaire qui en parle ainsi, et elle ajoute, s'adressant à son amie : « nous avons pris une si grande habitude de le gouverner, que nous sommes un peu responsables de lui à notre propre conscience » (IV, 8). Voilà les deux guides que souhaitait sa faiblesse de caractère, et voilà sans doute aussi comme il se consolait, en rêvant le contraire, de voir son ménage et parfois sa conduite dans les mains de deux femmes beaucoup moins poétiques que Claire et Julie. Mais, puisqu'enfin Saint-Preux acceptait si volontiers d'être « gouverné » par des femmes, nous comprenons mieux pourquoi Rousseau subit les deux Le Vasseur, mère et fille, et pourquoi aussi, dans son entourage, on les appelait « les gouverneuses. » Et enfin s'il n'a pas imaginé, pour Saint-Preux, de plus grand bonheur que d'être aimé d'une patricienne, c'est, suivant une expression de son roman, parce qu'il a voulu « venger enfin des rigueurs de la fortune le mérite oublié », celui de Rousseau, s'entend. Et ainsi le valet qui jadis, malgré « son mérite » et sa science du latin, devait servir à table la jolie M^^*" de Breil, va prendre sa revanche de tous ses affronts subis et de ses soupirs étouffés, et nous verrons la noble Julie d'Etange, en dépit des préjugés de caste, tomber, éperdue d'amour, dans les bras d'un pauvre professeur.
Ainsi, des souvenirs et des rancunes, des rêves surtout, rêves d'amour et de bonheur, voilà l'inspiration du roman. Maintenant ces rêves et ces souvenirs, Rousseau a-t-il su les incarner en de vivants personnages? Le roman est bien divisé matériellement en six parties ; mais moralement, pour le développement du récit, il comprend deux moitiés bien distinctes et que Rousseau aurait pu intituler : la première, Julie d'Etange et la seconde, M"^^ de Wolmar. Dans la première, et dès les premières lignes, Saint-Preux déclare son amour à Julie, qui l'aime ellemême et se donne à lui ; mais Julie doit, pour obéir à son père, épouser M. de Wolmar et, dès lors, elle fait le bonheur de Wolmar et le malheur de Saint-Preux. Comme d'ailleurs Claire ne vit que pour son amie Julie, c'est Julie, on le voit, qui est le centre et l'âme de tout le roman. Voyons donc qui est Julie.
Musset, dans Namouna, comparant Julie à Manon, trouvait
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celle-ci bien plus vivante; naturellement! Prévost l'avait sans doute rencontrée tandis qu'elle descendait du coche d'Arras et elle lui avait paru « si charmante » qu'aussitôt l'inflammable abbé « s'était avancé vers la maîtresse de son cœur. « Mais Rousseau, ce n'est pas dans la réalité, c'est, suivant ses propres expressions, « dans l'empyrée », dans le monde idéal peuplé par lui, à l'Hermitage, d'êtres selon son cœur », qu'il a puisé la première idée de son héroïne, et c'est pour cela qu'elle ne nous est pas familière, comme Manon, dès les premières pages du livre ; nous n'apprenons à la connaître que lentement, au cours du récit : c'est que Rousseau lui-même, très probablement, n'a vu que peu à peu se préciser, dans sa rêveuse imagination, ce qui n'était d'abord que « la plus ravissante image de l'amour ». Insensiblement cette <( créature parfaite », qu'il avait demandée « au pays des chimères », il lui a donné des traits empruntés à la réalité, c'est-à-dire, au souvenir des femmes qu'il a connues et aimées. Et alors il a eu devant lui, non plus, comme il l'a appelée d'abord, je ne sais quelle « sylphide », ou, comme l'a appelée Musset, « une ombre vaine », mais bien une ligure vivante : la preuve qu'elle vit, c'est que, dès qu'elle parut, au milieu du dix-huitième siècle, hommes et femmes en raffolèrent ; or, on n'aime dans un roman que ce qui vit ou paraît vivre.
Veut-on la voir? Elle est blonde — naturellement :((Mii' de Breil, nous dit Rousseau, avait sur son visage cet air de douceur des blondes auquel mon cœur n'a jamais résisté. » Julie a cette particularité que « ses sourcils sont plus châtains et ses cheveux plus cendrés » — et M'"*^ de Warens n'avait-elle pas « des cheveux cendrés d'une beauté peu commune » ? Julie, et c'est ce qui la distingue, cette fois, de toute autre personne, a, sous l'œil droit, une tache presque imperceptible et aussi une très mince cicatrice sous la lèvre ; enfin une légère sinuosité, qui sépare le menton des joues, rend leur contour moins régulier et plus gracieux. Elle plaît et séduit sans être d'ailleurs régulièrement belle et même sans éclipser ses compagnes ; et Glaire lui dit avec une grande franchise : « mille femmes sont plus belles que toi et ont autant de grâce. » D'où lui vient donc son charme irrésis-
lible ? de sa voix touchante, qui semble être le son de son âme, c'est-à-dire d'une âme à la fois tendre et passionnée qui n'existe que pour aimer et se donner. Saint- Preux, à la lecture de ses lettres, s'écrie : « à chaque mot, n'entend-on pas ta voix charmante ? » Nous de même, en lisant Rousseau, en écoutant chanter ses phrases, pleines d'harmonie et de tendresse, nous croyons entendre la douce voix de Julie, cette voix si prenante que, suivant le mot de Claire, « tous les cœurs volent au devant du sien. »
La doctrine de Rousseau dans l'L/ni/e, c'est que « la femme est faite spécialement pour plaire à l'homme » ; et c'est dans cet unique but, c'est pour le bonheur d'Emile qu'il élèvera Sophie. Julie de même, dans la première inspiration du roman, n'a été créée que pour faire la joie et la consolation de Rousseau, pour apaiser cette soif d'aimer qui le dévore à l'Hermitage ; elle aura donc ce qui me paraît avoir particulièrement séduit Rousseau dans les femmes qu'il a aimées. Quand il parle de M'"^de Warens, il se rappelle « son regard doux, son air caressant et tendre » ; la première fois qu'il vit Thérèse, il fut rc frappé de son regard vif et doux qui pour lui n'eut jamais son semblable. » M'"^ d'Houdetot enfin pourquoi l'a-t-il si passionnément aimée? Elle n'était point belle, nous dit-il lui même, mais « sa physionomie était à la fois vive et douce, et son caractère était angélique; la douceur d'âme en faisait le fond. » Ainsi aménité du caractère, douceur du regard et de la physionomie, voilà cè que recherche dans toute femme ce cœur si extraordinairement ombrageux et sensible, qu'un rien froisse et meurtrit, que « les duretés d'un ami occupent la nuit, à la promenade, partout. » Et c'est pourquoi Julie, étant la femme de ses rêves, aura par dessus tout « une inaltérable douceur. » Tout le monde autour d'elle l'adore, et « sais-tu, lui dit Glaire, quelle en est la cause? C'est cette âme tendre et cette douceur d'attachement qui n'a point d'égale; c'est le don d'aimer, mon enfant, qui te tait aimer. »
Et enfin Julie ne ressemble pas seulement à telle ou telle femme ou jeune fille, elle ressemble encore et surtout à
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Rousseau, car Rousseau était parfaitement incapable de donner à ses personnages une âme qui fût foncièrement différente de la sienne, pour la bonne raison qu'il ne connaissait bien que Rousseau, ne s'élanl jamais sérieusement intéressé qu'à Rousseau. Les femmes, par exemple, qu'il a rencontrées, pourquoi aurait-il perdu son temps à les étudier, puisqu'à première vue, on le sait, il a fait leur conquête? un conquérant n'a pas besoin d'être un psj^chologue (1). A-t-on remarqué que, lorsqu'il nous présente une des nombreuses femmes ou jeunes filles dont il a plus ou moins troublé le cœur, ce n'est guère que leur physique qu'il nous dépeint et qui semble l'avoir préoccupé ? Ce qu'il dit de ses jeunes écolièresde Chambéry est à cet égard caractéristique. Voici M"^ de Millarède : c'est une brune très vive, mais un peu maigre. M''"^ de Menthon, très mignonne, avait au sein une cicatrice qui donnait bien des distractions à son professeur. (Le professeur Saint-Preux s'en serait-il souvenu, quand il remarquait cliez Julie cette légère cicatrice qui lui était restée sous la lèvre ?)M^'^ de Challet, elle, était une fille faite: grande, belle carrure, de l'embonpoint; sa sœur enfin était la plus belle femme de Chambéry. Et, plus tard, il nous donnera de M"''* a'Epinay le signalement que voici : « Elle était fort maigre, fort blanche et de la gorge comme sur ma main. »
Nous sommes, on l'a vu, minutieusement renseignés sur les attraits physiques, et j'en ai omis, de Julie d'Etange ; nous le sommes un peu moins sur les particularités de son caractère et de son esprit. Elle est intelligente, cultivée, surtout enthousiaste
(1) Que Rousseau fût un mauvais psychologue, c'est ce dont il convenait implicitement lui-même quand il disait : « Il n'}" eut jamais d'homme moins curieux de ce qui ne le touche en aucune sorte, ni de plus mauuais observateur, quoiqu'il ait cru longtemps en être un très bon, parce qu'il croNait toujours bien voir quand il ne faisait que sentirvivement. » (deuxième Dialogue). Le moraliste, comme Rousseau, connaît l'homme en général, « le C(tur humain », comme on disait au dix-septième siècle ; il ne distingue pas assez les hommes les uns des autres, parce qu'il n'est pas o curieux » des particularités, des différences de caractère : « il est plus aisé, dit La Rochefoucauld, de connaître l'homme en général que de connaître un homme en particulier. » Et Rousseau lui-même faisait cet aveu à Bernardin de Saint-Pierre: « Je crois connaître l'homme; mais pour les hommes, je ne les connais pas. »
de la vertu - puisque Rousseau était tout cela ; sensible, cela va sans dire, pitoyable et bonne. Pour qu'elle ne soit pas tout à fait sans défauts, on l'a faite un peu gourmande, et d'ailleurs prêcheuse à souhait, et nous savons encore de qui elle tient ces deux travers-là. Mais elle a un autre défaut qui est bien plus conséquent, et que Rousseau lui a peut-être donné sans s'en douter, car il la voulait à peu près parfaite — mais ici encore il l'a faite à son image — et ce défaut, c'est la faiblesse de caractère, cette faiblesse qui lui fera commettre, comme à Rousseau lui-même, ses fautes les plus graves, et peut-être même la première et la plus grave de toutes, s'il est vrai, comme elle l'écrit à Claire, que « c'est la pitié qui l'a perdue. »
Maintenant tous ces traits un peu trop vagues ne lui donneraient pas un bien grand relief et ne réussiraient pas à faire d'elle un personnage bien vivant, ce à quoi d'ailleurs Rousseau n'était pas fort habile, comme tous les écrivains qui ne savent pas se déprendre d'eux-mêmes. Comment donc, par quels procédés, Rousseau est-il parvenu, lui si peu psychologue et si peu créateur d'âmes, à faire vivre Julie, à nous faire croire à Julie, à nous intéresser à elle et à nous inquiéter pour elle, depuis le moment où elle baigne de ses pleurs sa première lettre à Saint-Preux, jusqu'au jour où, sur son lit de mort, elle envoie à son amant un dernier adieu? Si elle vit pour nous, c'est parce que Rousseau, à force de penser à elle dans sa solitude de l'Hermitage, et de l'évoquer dans ses rêves, l'a, pour ainsi dire, animée de toute l'ardeur de sa jeunesse près de finir qui lui remontait au cœur, et l'a comme illuminée du feu de ses désirs et de ses amours inassouvis. Aussi, voyez comme il s'émeut, s'attendrit et s'enflamme encore toutes les fois que, dans ses œuvres, il lui arrive de parler de sa Julie ! Il sait qu'il a mis en elle le meilleur de lui-même, ce qu'il y avait dans son cœur, malgré ses susceptibilités et ses rancunes, de chaude affection pour ceux qu'il était en train d'aimer, d'enthousiasme sincère pour la beauté morale et les héroïques vertus. Et, c'est pourquoi Julie, malgré ses défaillances, est éprise de grandeur, s'exalte au souvenir des belles actions qu'elle a lues
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dans le Plutarque de Saint-Preux et qu'elle rappelle à son amant malheureux pour relever son courage ; mais surtout elle trouve dans son cœur ces accents tour à tour passionnés et tendres que Rousseau a appris non seulement à ses contemporains, mais encore à ceux qui, après lui, devaient prêter aux femmes, pour parler comme l'auteur d'A/a/a, « ces paroles magiques qui endorment toutes les douleurs. » Qu'on me permette, pour qu'on la connaisse mieux, de la faire parler un instant : « Je le sens, mon ami, le poids de l'absence m'accable. Je ne puis vivre sans toi, je le sens. Je parcours cent fois le jour les lieux que nous habitions ensemble et ne t'y trouve jamais. Je t'attends à ton heure ordinaire, l'heure passe et tu ne viens pas. Ah ! si tu savais quel pire tourment c'est de rester, quand on se sépare, combien tu préférerais ton état au mien 1 » Et, quand elle croit avoir à se plaindre de son amant, quelle délicieuse tendresse elle sait mettre dans ses reproches : « Et toi aussi, mon doux ami I toi, l'unique espoir de mon cœur, tu viens le percer encore quand il se meurt de tristesse ! »
Je voudrais, par ces courtes citations, faire sentir ce qui, dans la Nouvelle-Héloïse, a ému et ravi les lecteurs du dix-huitième siècle, habitués à la prose brillante, mais un peu sèche et, pour ainsi dire, toute intellectuelle, des écrivains les plus lus alors et les plus justement admirés. Les contemporains d'ailleurs ont vu, aussi bien que nous, tous les défauts du roman. Rousseau en somme nous raconte une histoire absurde, et même assez fâcheuse, puisqu'elle aboutit à une espèce de ménage à trois : Saint-Preux entre M. et M™® de Wolmar, c'est presque Rousseau vivant entre Claude Anet et M""^ de Warens, et, plus tard, rêvant de vivre entre Saint-Lambert et M'"^' d'Houdetot, c'est-à-dire, partageant tantôt la couche et tantôt seulement le cœur de celle qu'il aime. Saint-Preux, du reste, sauf de courtes révoltes, est très aise de voir Julie, qu'il aime toujours, au bras de Wolmar : « il faut, disait à ce propos Fréron, que les philosophes soient des êtres bien supérieurs aux autres hommes pour soutenir de sang-froid une pareille vue. » Le philosophe Wolmar luimême est si supérieur aux autres qu'il ignore les faiblesses
humaines, la jalousie par exemple ; l'on sait que c'est lui qui, sachant tout le passé de Julie, fait venir Saint-Preux sous son toit : il est sublime, mais il est fou. Et il n'est pas le seul qui, voulant faire l'ange, fait la bête. Tous ces gens-là, disait avec raison Grimm, ((tiennent dans toutes les occasions une conduite exactement opposée à ce que tout homme raisonnable et sensé en attend » (Correspond, liltér. IV, 344).
De toutes ces personnes, c'est celle qui devrait être la plus sage, c'est la mère de Julie, qui commence la série des sottises et qui, par là, est cause de tout. Elle qui sait, ou doit savoir, que sa fille est une âme passionnée et faible, — les deux choses vont souvent ensemble, témoin Rousseau — , s'avise de lui donner pour maître un jeune liomme enthousiaste et beau parleur. Quand elle s'aperçoit enfin de ce qu'elle appelle (( sa fatale illusion», sa fille est déshonorée. Saint Preux pourtant est loin d'être (d'infâme et odieux corrupteur » que flétrit Marmontel dans son Essai sur les romans. Il est jeune, il aime Julie et il a le droit d'écrire à la mère de Julie : (( Si je pus abuser un jour de votre estime, je m'abusai le premier moi-même. » Son « crime» n'est pas, pour cela, comme il le prétend, tout à fait « involontaire », et il n'en est pas moins une très vilaine action, puisque Julie n'a pas vingt ans et qu'elle est son élève. Quant à Julie, si sa jeunesse même est son excuse, il est toutefois étrange, comme le fait observer Fréron, que, bien née et chaste, ce soit elle qui donne la première à son amant un baiser, le premier baiser de l'amour ! et il nous déplait de même qu'elle soit si pressée d'indiquer à Saint-Preux — et avec si peu de honte, puisqu'elle parle si bien — ce (( hameau solitaire, près des coteaux fleuris d'où part la source de la Vevayse », qui doit abriter leur bonheur. On oublie cependant, en les excusant par (( le délire de la passion », ses coupables complaisances ; mais ce qu'on a le plus de peine à lui pardonner, c'est que, maîtresse de Saint-Preux, elle consente à devenir la femme de Wolmar : pourquoi ne lui dit-elle pas la vérité? Quelqu'ingéniosité qu'ait déployée Rousseau pour la mettre dans une situation qui fasse excuser son silence (la parole de son père à dégager), Julie reste inex-
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cusable d'avoir trompé un honnête homme, et c'est Rousseau lui-même, le Rousseau des Rêveries qui, en cette occurrence, va apprécier sa conduite : « les choses qu'il importe à un homme de savoir (et la virginité de sa fiancée est de celles là sans doute) ne sont peut-être pas en grand nombre ; mais elles sont un bien qui lui appartient et dont on ne peut le frustrer sans commettre le plus inique de tous les vols » (4"'*^ Promenade). Et voilà pourtant ce qu'a fait, par faiblesse encore, par folle condescendance pour son père, la divine Julie! Eh bien 1 et c'est une nouvelle surprise, elle n'est pas si coupable qu'elle en a* l'air : la suite nous apprend, en effet, que Wolmar, quand il a demandé la main de Julie, n'ignorait rien de ce que Julie a accordé à Saint-Preux. En sorte que si Julie ne reste pas moins blâmable de s'être tue, puisqu'elle ne savait pas Wolmar si bien instruit, elle est, de fait, moins coupable, puisqu'elle n'a fait aucun tort à Wolmar ; pour reprendre le raisonnement de Rousseau, « elle ne lui vole aucun bien », puisque la chasteté de sa femme et même le cœur de sa femme (car Wolmar sait aussi que Julie aime toujours Saint-Preux), ne sont pas des biens, en tous cas ne sont pas ce qu'ils devraient être, les biens suprêmes, pour ce mari philosophe. Mais dès lors tout l'odieux, dont l'auteur avait maladroitement chargé Julie, passe, si j'ose dire, avec le reste, sur la tête de Wolmar, puisque Wolmar a le ridicule courage d'offrir son nom, et la cruauté d'infliger ses caresses à la malheureuse Julie.
Mais non, Julie ne sera pas malheureuse : Rousseau ne veut pas que « le sage Wolmar » ait eu tort de l'épouser : « Je dessinai, dira-t-il dans les Confessions, les deux caractères de Wolmar et de Julie dans un ravissement qui me faisait espérer de les rendre aimables tous les deux et, qui plus est, l'un par l'autre. » Il n'a réussi qu'à moitié : il n'a su, de son Wolmar, faire qu'un solennel imbécile ; mais il est vrai que Julie reste aimable jusqu'à la fin malgré ses fautes et, ce qui est cent fois pire, au moins pour le lecteur, malgré son intarissable prêcherie. Sa grâce est la plus forte ; cette grâce fut souveraine sur les contemporains qui, après avoir eu pour Julie d'Etange les yeux de
Saint-Preux, gardèrent toute la ferveur de leur sympathie à M'"*=de Wolmar. Voyons-donc, sans nous arrêter aux détails du récit, ce que le mariage a fait de Julie : il en a fait une tout autre personne. Julie, nous dit expressément Rousseau dans ses Confessions, qui « est née avec un cœur aussi tendre qu'honnête, se laisse vaincre à l'amour étant fille ; mais elle retrouve, étant femme, des forces pour le vaincre et elle redevient vertueuse » ; c'est là toute la philosophie du roman. Dans une très belle lettre, encore que trop longue (elle a plus de vingt pages), Julie explique loyalement à Saint-Preux le changement profond qui vient de se faire en elle : elle était partie pour la cérémonie nuptiale jurant dans son cœur un amour éternel à son amant ; la solennité de la cérémonie, la présence des siens, de M. et M"'^ d'Orbe qui sont des époux fidèles, et, plus encore, la présence de Dieu dans ce temple si simple qu'il remplit de sa majesté, tout cela fait une telle impression sur elle qu'elle frémit à l'idée du parjure qu'elle allait commettre; et quand le pasteur, écrit-elle à Saint- Preux, (( me demanda si je promettais obéissance et fidélité à celui que j'acceptais pour époux, ma bouche et mon cœur le promirent. Je le tiendrai jusqu'à la mort ». Et en effet elle tiendra jusqu'à sa dernière heure ce qu'elle vient de promettre à l'église, et c'est l'objet de la seconde partie, où l'on voit M"'* de Wolmar, épouse fidèle, et même épouse aimante et mère dévouée, effacer et racheter les fautes de Julie d'Etange.
Une aussi radicale et surtout une aussi brusque métamorphose est-elle vraisemblable? Oui, pour Rousseau, mais pour lui seul. Les contemporains s'en sont étonnés et Fréron l'appelle (( le miracle de la bénédiction nuptiale » ; et si je cite souvent Fréron, c'est parce que, de tous les contemporains, il est celui qui a le mieux parlé de la Nouvelle-Héloïse. Un catholique de ce temps, un janséniste, par exemple, eut expliqué aisément cette conversion de Julie qui paraît, en effet, miraculeuse tant elle est inattendue : il y aurait vu un effet de la grâce. Mais Rousseau, comment a-t-il pu imaginer une aussi subite conversion, lui qui ne croit pas aux miracles? le plus naturellement du monde, et il vaut la peine de le montrer, car la façon même dont il a
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conçu cette transformation de Julie nous fait, je crois, mieux comprendre ses procédés de composition et même certains traits de son caractère. Rousseau n'est pas historien, je veux dire : il n'est pas attentif au progrès des choses, ici à la lente évolution d'un caractère. Un esprit systématique comme le sien ne s'intéresse pas à l'iiistoire d'une âme ; et c'est pourquoi Julie se donne à Dieu, comme elle s'est donnée à son amant, dans un brusque élan de l'âme, car il n'y a pas eu plus de gradation dans son amour et dans sa chute qu'il n'y en a aujourd'hui dans son retour à la vertu. La veille de son mariage, elle écrivait à Saint-Preux : « Ce triste cœur te restera jusqu'à mon dernier soupir. »> Et le lendemain de son mariage : « tout est cliangé entre nous, Julie de Wolmar n'est plus votre ancienne Julie ; . . . Oublions tout le reste et soyez l'amant de mon âme. » A-t-elle donc elle-même tout oublié ? Rousseau l'affirme et sait-on pourquoi? parce que Julie, c'est, au fond, je l'ai dit, Rousseau lui-même et que Rousseau s'est transformé ou, du moins, a cru se transformer aussi rapidement que Julie. Qu'y a-t-il en somme dans la conversion de Julie? une grande émotion ressentie à l'église et, à la suite de cette émotion, la volonté et le serment de renoncer à l'amour et de se donner à son époux et à Dieu. De même Rousseau, à la suite de ses premiers succès, qui brusquement l'avaient rendu célèbre, avait, sous le coup de l'émotion, pris, et très sincèrement, la résolution de renoncer à ses mauvaises liabitudes de vie et de devenir l'homme de ses nouveaux principes et c'est ce qu'il appelait un peu prématurément, sa grande réforme morale. Ainsi être ému, regretter son passé, s'enthousiasmer pour le devoir et la vertu, c'était, pour Rousseau, devenir un autre homme ; et c'est, de même, pour Julie, a se sentir renaître et commencer une autre vie. » Admettons donc, puisqu'il le faut pour la suite du récit, que Julie a eu, comme Rousseau, son chemin de Damas, Julie est morte et mort son coupable amour : Rousseau nous convie maintenant à admirer une honnête femme qui s'appelle M™^ de Wolmar.
Mais que va faire Saint-Preux? Ce que ferait Rousseau en un
cas semblable : il se plaindra avec éloquence, voyagera — comme Rousseau, l'éternel nomade, — visilera Paris, et, dans les salons, se sentant étranger et méconnu, il dira beaucoup de mal des Parisiennes et il critiquera sincèrement la comédie française, car il a lu la Lettre à dAlembert. Il se sera muni, du reste, d'un prolecteur qui le conduira à Londres, comme fera un jour pour Rousseau Hume, « son cher patron » : ce prolecteur, Mylord Edouard, qui est surtout un ami, fera à Saint- Preux «une pension» que Saint-Pieux, qui est, paraît-il, délicat, ne veut point « irrévocable » : ainsi Rousseau acceptera plus tard, non pour lui, certes ! mais pour Thérèse, et justement d'un autre Mylord (Mylord Maréchal) une pension de six cents livres. Quand Rousseau a écrit dans ses Confessions qu'il « s'idenlifia » avec Saint-Preux, il ne croyait peut-être pas si bien dire. Ce ne sont-là d'ailleurs que de menus détails que je me suis amusé à relever parce qu'ils m'ont paru curieux ; mais le fond du caraclère, c'est bien, chez l'auteur comme chez son héros, le manque d'énergie, la soumission et le plaisir de se sentir soumis à des gens qui vous aiment, ici, dans le roman : à Julie et à Claire d'abord, puis à Mylord Edouard et enfin à Wolmar lui-même. Du reste Rousseau a donné aussi à Saint- Preux son ardente et fine sensibilité, son intelligence des beautés de la nature, ce qui nous vaudra des tableaux admirables, son goût de la discussion et, cela va de soi, de la prédication, et enfin, pour notre plus grand plaisir, la flamme de son éloquence, les emportements et les adresses de sa dialectique, toutes les passions de son âme et toutes les séductions de son génie. Les femmes qui « s'enivrèrent de son livre » n'avaient pas tout à fait tort de croire que son roman était sa propre histoire, puisque c'était l'histoire, ou, tout au moins, le rêve de son cœur, et qu'il s'en était « enivré » lui-même tout le premier au milieu de ce qu'il a appelé ses « brûlantes extases » de l'Hermitage et de Montmorency. La fiction ici reflétait si bien la réalité que plus d'une lectrice, émue par les accents de Saint- Preux, dut répéter le cri que Jean-Jacques lui-même avait arraché naguère à M"™^ d'Houdetot dans le bosquet d'P^aubonne : « non, jamais amant n'aima comme vous. »
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Jamais, en effet, dans le roman français, et jamais aussi dans le siècle de l'esprit et de la galanterie qu'était le siècle de Crébillon et de Voltaire, la passion n'avait parlé un si brûlant et même un si noble langage : c'est ce qui enchanta les lecteurs de la Noiwelle- Héloïse dans celte première partie où la passion est souveraine. Des trois choses qui ont l'ait la grande originalité du roman, réloqiience de la passion, le relèvement moral de Julie et, pour me servir du terme consacré, le sentiment de la nature, ce sont les deux premières qui ont surtout impressionné les lecteurs du dix-huitième siècle. Je. dirai tout à l'heure, à propos de la seconde partie, le but moral de l'œuvre et 'comment il fut compris par le public ; mais ce furent surtout, comme il fallait s'}' attendre, les accents nouveaux que Jean-Jacques avait appris à l'amour, qui firent le grand, le prodigieux succès de la Nouvelle- Héloïsc. Les cœurs frissonnèrent et s'attendrirent tour à tour et les larmes coulèrent des yeux, «douces larmes» et «larmes délicieuses», comme le répètent à l'envi les épîlres brûlantes qui furent alors écrites à Rousseau et qu'on ne peut lire soi-même sans émotion dans les manuscrits conservés à la Bibliothèque de Neuchàtel (1). Les gens de lettres eurent beau railler et protester: les uns, comme Voltaire, au nom de la langue française ;
(1) M. Mornet en a donné de curieux extraits dans « Les admirateurs inconnus de la Nouvelle- Héloïse » ; Revue du mois 1909, I, 535. Voir aussi de ce même auteur: « L'influence de J.-J. Rousseau au XVIII"^' siècle » dans les Annales J.-J. Rousseau, VIII. On y peut joindre ces témoignages-ci: « Tout à coup je deviens attentif, je m'enflamme,., je me crois dans les bosquets de Clarens, je lis le volume d'une haleine et, quand j'apprends qu'il y en a six, mon cœur palpite de joie» (Mercier. Mon bonnet de nuit, IJdi). Et, du même : «je te relirai, roman divin » (Songes philosophiques, 17G8). « II y a, dira à son tour Rivarol, des pages, dans la Nouvelle-Héloïse, qui ont été touchées d'un rayon de soleil. » Voici enfin un témoignage inédit : un certain François, ancien cornette de cavalerie, est «fou de Julie... Le croirez-vous, j'ai été trois jours sans oser lire la dernière lettre de M. de Wolmar à Saint- Preux : Julie ou morte ou mourante était une idée que je ne pouvais soutenir... qui vous lit (écrit-il à Rousseau) et n'adore pas la vertu est un monstre )) Rien ne pouvait être plus doux que ces derniers mots au cœur de Jean- Jacques. Voilà donc ce que Voltaire, qui ne put jamais digérer le succès de la Nouvelle-Héloïse, affectait d'appeler encore en 1770 une espèce de vogue : « On ne croira pas un jour, écrivait-il dans ses Questions sur l'Encyclopédie, à l'article Bourreau, que de tels ouvrages aient eu une espèce de vogue. Elle ne ferait pas honneur à notre siècle, si elle avait duré. » En réalité elle alla grandissant jusqu'à la fin du siècle.
d'autres, comme Grimm, au nom des «convenances » ; d'autres, comme Marmontel, au nom de « la morale », et tous, sans en rien dire, au nom de leur jalousie; «dans le public, dit avec raison Rousseau, il n'y eut qu'un avis » et j'ajoute : chez les femmes il n'y eut qu'un rêve, celui d'être aimées d'un Saint- Preux. Marmontel, qui veut montrer tout le mal que fait aux âmes des lectrices « l'odieux et l'infâme Saint-Preux », nous confirme à quel point cet infâme a touché les cœurs, lorsqu'il écrit en maugréant : a c'est à peine si la plus sévère oserait se promettre de n'être pas une Julie s'il y avait pour elle un Saint-Preux (1). » N'est-il pas curieux de rapprocher cette aigre censure de Marmontel, que le succès de la Nouvelle-Héloïse a subitement rendu si pudique, du naïf témoignage que Rousseau recevait de son vieil ami Roguin : « les femmes les plus sages voudraient être Julie, pourvu que ce fût le tendre, constant et délicat Saint- Preux qui les eût fait tomber (2). »
Le roman de Rousseau était venu à son heure : quand il parut (en 1761), le siècle avait, pour ainsi dire, comme Rousseau, dépassé la moitié de son âge : à force de raisonner avec les
(1) Rousseau dit, dans ses Confessions, qu'à l'apparition de la Nouvelle- Héloïse, « les sentiments furent partagés chez les gens de lettres. » En effet, le Mercure et Y Année littéraire furent pour, les Encyclopédistes furent contre. Je parlerai ailleurs du méchant pamphlet de Voltaire : « Lettres sur la Nouvelle-Héloïse ou Aloïsia » ; Grimm, dans sa Correspondance littéraire (IV, 432) fut singulièrement injuste, ainsi que Marmontel dans son Essai sur les romans considérés du côté moral. {Œuvres, 1819, m, 598). Il y eut, dans le camp encyclopédique, une exception, ce fut d'Alembert, lequel s'exprime ainsi : « Je crois que le mérite de ce roman ne peut être bien senti que par des personnes qui aient aimé avec autant de passion que de tendresse, peutêtre même que par des personnes dont le cœur soit actuellement pénétré d'une passion profonde, heureuse ou malheureuse. » (Œuvres, édit. Belin, 1822, t. IV, 461), d'Alembert pense évidemment, en écrivant ce dernier mot, à une autre Julie (à Julie de Lespinasse) à « cette injuste et cruelle amie », dont il avait, pour son malheur, souhaité d'être le Saint-Preux. — L'ouvrage « fini » dès le 24 octobre 1758 (à Rey), avait paru en février 1761.
(2) Mendelssohn, parlant de la Nouvelle-Héloïse, écrit en 1761 que c'est « un ouvrage qa'on s'arrache des mains en Allemagne et dont on parle dans toutes les sociétés. » Mendelssohn a beau trouver de l'affectation et de l'emphase dans Rousseau, on dit partout autour de lui que « le langage de la passion, dans la Nouvelle-Héloïse, est sublime, inspiré, divin. » Quant au récit de la mort de Julie, on trouve que « c'est un chef-d'œuvre. » {Mendelssohn's gesammelte Schriften, Leipzig, 1844, IV.
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Philosophes, de rire avec Voltaire, et de se débaucher avec les romanciers licencieux et les conteurs libertins, tels que Crébillon fils ou le chevalier de Boufflers, dont Aline précisément avait paru l'année même de la Noavelle-Héloïse, on avait perdu l'habitude d'aimer, j'entends: avec son cœur. « L'amour s'éteint, disait, dans ses curieux cahiers, d'Argenson ; ce siècle est tourné à la paralysie du cœur ; les hommes d'aujourd'hui n'ont plus de passions. » Sainte-Beuve, citant ces phrases expressives de d'Argenson, trouve avec raison qu'elles expliquent le succès de Rousseau « venant apporter au siècle ce dont il manquait le plus, un flot de vrai sentiment ; » (1) — ce dont il manquait le plus et ce dont maintenant, pour avoir trop longtemps méconnu les besoins du cœur, il était le plus avide ; en sorte que, comme par un inconscient et providentiel accord, le siècle et l'auteur avaient trouvé, dans la Nouvelle- Héloïse, l'un en la lisant, aussi bien que l'autre en l'écrivant, et suivant les expressions mêmes de l'auteur, de quoi « apaiser leur soif d'aimer. » C'est qu'ici il ne s'agit plus d'un caprice, de ce qu'on appelait alors « une passade », c'est-à-dire, suivant le mot de Duclos, « d'une chose qui ne tire pas à conséquence. » Saint-Preux aime de toute son âme, car il sait que « le véritable amour ne peut se passer du cœur ». Il sait encore que « toute grande passion est sérieuse» et que, lorsqu'elle s'empare d'une âme, elle l'occupe tout entière et pour toujours. Au début de leur liaison, Julie avait écrit à Saint-Preux : « Je vois, mon ami, par la trempe de nos âmes et par le tour commun de nos goûts, que l'amour sera la grande affaire de nos vies. » Il est l'unique affaire pour Saint-Preux qui, au moment de partir pour Paris, écrit à sa maîtresse : « Je t'en donne aujourd'hui ma foi qui ne sera point violée. J'ignore, dans la carrière où je vais m'essayer pour te complaire, à quel sort la fortune m'appelle ; mais jamais les nœuds de l'amour ni de l'hymen ne m'uniront à d'autres qu'à Julie d'Etange ; je ne vis, je n'existe que pour elle et mourrai libre ou son époux. » Et ce sernjent de fidélité, Saint-Preux le tiendra jusqu'à la fin : d'un bout à l'autre du roman, il ne vit et ne respire que pour
(1) Causeries du Lundi, XII, 129,
Julie, — comme des Grieux, sans doute, et je ne l'oublie pas, pour Manon ; mais Prévost n'est pas, comme Rousseau, un grand écrivain, et si la passion parle toute pure dans Manon Lescaut, elle n'y parle pas le langage éloquent el élevé qu'elle parle si souvent par la bouche de Julie et de Saint-Preux.
Chateaubriand revisant, pour ainsi dire, en 1826, cet enthousiasme pour Rousseau qui lui avait inspiré en 1797 son Essai sur les Révolutions, ne peut se. tenir pourtant d'admirer « une soixantaine de lettres de la Nouvelle-Héloïse, qu'il laut relire, dit-il, comme je fais à présent même, à la vue des rochers de la Meillerie. Là, placé dans la véritable nature de son talent, Rousseau arrive à une éloquence de passion inconnue avant lui. » (1) Ce qui, avant lui, n'était pas moins inconnu dans la littérature, et ce qui fut certainement une nouveauté de la Nouvelle-Héloïse, c'était qu'un roturier pût être un héros de roman et fût aimé d'une patricienne. Je n'oublie pas que d'autres romanciers, comme Marivaux, ont peint avant Rousseau, et selon l'expression de Brunetière, « les conditions médiocres » (2) ; par exemple, la boutique d'une lingère dans Marianne et la maison bourgeoise des demoiselles Habert dans le Paysan parvenu ; mais aucun romancier, pas même Marivaux, n'a donné dans son livre à un plébéien la place d'honneur et le rôle prépondérant que Rousseau a donnés dans le sien à Saint-Preux. C'est une figure assez déplaisante que le Jacob du Paysan parvenu; quant à Marianne, elle nous est bien présentée comme une orpheline sans famille et sans nom, mais elle ne manque pas d'être, à la fin du livre, d'une illustre origine, tout comme, cliez Prévost, cet enfant naturel, Cléveland, qui se trouve finalement avoir pour père le maître de l'Angleterre.
Quant à Richardson, si lu et si admiré à cette époque, et dont Rousseau certes s'est inspiré (3) (encore qu'on ait, je crois, exagéré sa dette envers l'auteur de Clarisse Harlowe et dePaméla),
{^) Essai sur les Révolutions, édit. de 182G, I, 121. ♦
(2) Eludes critiques, III, 143.
(3) Voir, sur ce point, Texte : Rousseau et les origines du cosniopoUlisme littéraire, 1895.
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on sait combien ses Harlowe sont pleins de morgue nobiliaire ; et si Paméla, elle, n'est qu'une servante, elle garde, même mariée à son seigneur et maître, les sentiments les plus humbles, sinon les plus serviles : Saint-Preux est, de par son amour, l'égal de Julie d'Etange, car l'amour ne connaît pas les distinctions sociales ; est-ce que le cœur d'un bourgeois n'aime \)i\s aussi bien que le cœur d'un gentilhomme, et est-ce que, pour une femme, la noblesse des sentiments ne vaut pas la noblesse du nom? Saint-Preux a l'âme fière, il est instruit, il a des vertus, cela suffit : il est digne d'épouser Julie d'Etange. Quand la nature a créé deux êtres l'un pour l'autre, tout ce qui les empêche de s'unir n'est que « préjugé insensé ». Si le gendre que je vous propose, dit Mylord Edouard au baron d'Etange, qui est entiché de noblesse, « ne compte point, comme vous, une longue suite d'aïeux toujours incertains, il sera le fondement et l'honneur de sa maison, comme votre premier ancêtre le fut de la vôtre. Combien de grands noms tomberaient dans rou])li, si l'on ne tenait compte que de ceux qui ont commencé par un homme estimable? On voit, je l'avoue, beaucoup de malhonnêtes gens parmi les roturiers ; mais il y a toujours vingt à parier contre un qu'un gentilhomme descend d'un fripon. » Sans doute, cet Anglais a une singulière façon d'amadouer M . le baron d'Etange ; mais ce qui importe ici, c'est la nouveauté de la situation qu'a imaginée Rousseau, et dont il a su, en somme, dégager tout le pathétique. Comme il réussit, par exemple, à nous apitoyer sur la détresse de Saint-Preux, quand Saint-Preux est obligé de reconnaître que le préjugé social est le plus fort : « hélas ! l'amour, qui rapproche tout, n'élève pas la personne ; il n'élève que les sentiments. » Et quand il lui faut quitter pour jamais Vevey et la maison de Julie, quelle scène émouvante que celle de son départ dans la lettre célèbre que Claire adresse à Julie, et qui clôt la première partie :« Quoi, m'a-t-il dit avec une espèce de fureur, je partirai sans la revoir ! quoi ! je ne la verrai plus !... »
L'amour est, ou veut être, supérieur aux préjugés sociaux : il respecte les lois sociales et, ce qui est ici même chose, les lois
morales. Un simple professeur a pu croire qu'il avait le droit d'aimer et d'épouser Julie d'Etange ; mais M'"*' de Wolmaf e^st sacrée pour Saint-Preux. Quand Saint-Preux apprend le mariage de Julie, il ne renonce pas à son amour, qui est « invincible », mais il renonce à Julie, et il s'éloigne en gémissant : « Ah ! Julie, crois-moi, tu chercheras vainement un autre cœur ami du tien ; mille t'adoreront sans doute, le mien seul savait t'aimer. » Il n'y a donc pas d'adultère dans la Nouvelle- Héloïse,^ et ce n'est pas là, dans le siècle des Bijoux indiscrets et du Sopha^ sa moindre originalité. C'est tout à fait à lort que l'on fait parfois remonter à Rousseau la responsabilité de tant de romans fameux où les Romantiques, comme, par exemple, George Sand, devaient mellre au-dessus des lois humaines et diviniser la passion. Dans la seconde partie de la Nouvelle- Héloïse, au contraire, la passion s'immole au devoir et à la vertu. Rousseau, qui ne l'avait pas, à vrai dire, complètement oublié dans la première parlie et jusque dans les orages de la passion, se souvient surtout dans la seconde partie qu'il est moraliste, et même, hélas! quelque chose de plus : la parole ayani été donnée aux Genevois pour prêcher, l'auteur de la Nonvelle-Héloïse prêche abondamment: il prêche de préférence, pour que ses homélies aient sans doute plus d'efficace, par la jolie bouche de Julie « la charmante prêcheuse », c'est Claire qui l'appelle ainsi, mais Claire lui donne fort bien la réplique : Rousseau ne nous a-t-il pas avertis dans sa Seconde Préface que « tout ce qui approche Julie doit lui ressembler? » Tout le monde donc à Clarens, où est la nouvelle habitation de Julie, moralise et disserte à l'envi : mais sur quoi ? Sur les questions les plus prosaïques comme sur les plus philosophiques et les plus hauies, et c'est ce qui a singulièrement élargi en France le cadre du roman. Prédicateur et peintre tout à la fois, dans cette seconde moitié de la Nouvelle-Héloïse, c'est à son siècle tout entier que Rousseau adresse ses exhortations morales et dédie les riants tableaux qu'il trace de la vie édifiante qu'on mène à Clarens. A tous, aux croyants comme aux athées, et aux philosophes comn.ie aux gens du monde, ce qu'il prêche, ce n'est
LA NOUVELLE HÉLOÏSE
rien de moins qu'une nouvelle manière dépenser et de vivre. Aux philosophes qui ne savent que raisonner, il dit — en passant seulement ici, car c'est dans VEmile qu'il s'est réservé de faire leur procès: — la raison seule ne donne pas la vérité ; «il y a une foule de choses dont il est impossible de rendre raison, parce qu'on ne les aperçoit que par sentiment » ; on les nie alors et l'on devient athée, comme Wolmar, que Julie désespère de ramener à Dieu, parce que « la preuve intérieure et de sentiment lui manque et que celle-là seule peut rendre invincibles toutes les autres. » Et la raison n'explique pas davantage nos actions, parce que ce n'est pas elle qui nous fait agir : « si c'est la raison qui fait l'homme, c'est le sentiment qui le conduit. >■> Dans la Nouvelie-Héloïse, comme d'ailleurs dans toutes ses œuvres, Rousseau aurait pu prendre pour devise ce mot d'un livre qu'il aimait à lire et à citer, je veux dire la Bible : « c'est du cœur que procèdent toutes les sources de la vie. »
Mais c'est surtout aux gens du monde que s'adresse la seconde moitié de la Nouvelle-Héloïse. Ces Parisiens et ces Parisiennes, qu'il vient de quitter avec joie pour aller habiter l'Hermitage, il veut leur démontrer que leur civilisation tant vantée, leurs salons où tout est « compassé », leurs théâtres où l'on ne fait que discourir, que tout cela est contraire au naturel, est funeste à l'originalité et au bonheur même Fuyez donc les salons, si vous voulez être vous-mêmes, vivre d'une vie intérieure, être non plus « l'homme de l'homme », c'est-à-dire, un être factice, mais un être vrai, « l'homme de la nature ». Et fuyez aussi les grandes villes, fuyez ce Paris, où vous vous entassez au péril de votre santé et de votre moralité, et allez vivre en province ; résistez à « ce torrent de maximes empoisonnées », répandues par les gens de lettres et les philosophes, qui ne cessent de « crier que, pour remplir ses devoirs de citoyen, il faut habiter les grandes villes C'est ainsi que, pour faire briller les capitales, se dépeuplent les nations et que l'Europe court à grands pas vers sa ruine » (deuxième Préface). Voici des gens qui habitent « une petite ville au pied des Alpes » : ils sont pleinement heureux. Que font-ils donc ? Ils ne perdent pas leur temps à
dire des riens et à « écouter une poignée d'impertinents babillards». Ils sont très occupés : le mari, Wolmar, à surveiller les travaux des champs ; sa femme, à gouverner la maison. Et voici cette maison de Clarens que Rousseau offre à l'admiration de son siècle : j'y aperçois d'abord, comme le firent sans doute les contemporains, deux choses essentielles, dont l'une est comme la marque propre de Rousseau, et dont l'autre est la caractéristique même de l'époque. Montrons d'abord ce qui est propre à Rousseau : la maison de Clarens est la maison d'un bourgeois aisé ; c'est celle que Rousseau a toujours rêvée pour lui-même ; on n'y manque de rien, mais il n'y a ni luxe, ni superflu. « Les maîtres de cette maison jouissent d'un bien médiocre » ; mais ils sont vraiment riches, puisqu'ils ont l'abondance dans le nécessaire. » Ce qui frappe les yeux dans ce ménage, c'est avant tout qu'il est bien ordonné : rr mon seul principe actif, dit Wolmar, est le goût naturel de Tordre. » Ajoutez-y ce que Mylord Edouard appellerait dans sa langue le comfort : si M. et M""^ de Wolmar délaissent leur magnifique château d'Etange, c'est parce qu'il est « incommode » ; leur maison de Clarens, au contraire, n'est pas faite pour être vue, mais pour être habitée : des logements bien distribués, avec des meubles simples et commodes. Partout on a substitué Viitile à l'agréable ; plus de ces tristes ifs qui couvraient les murs, et, à leurplace, de bons espaliers ; on a même (comment Julie a-t-elle souscrit à cette hécatombe?) planté deux rangs de noyers à la place des vieux tilleuls qui bordaient l'avenue. Ainsi des goûts bourgeois et surtout la vertu bourgeoise par excellence : l'amour de l'ordre, de l'exactitude, qui fait régner partout l'aisance et, par elle, entretient la gaîté.
Où donc Rousseau a-t-il pris. l'idée de cet heureux ménage de Clarens? dans ses goûts naturels, à coup sûr, et dans son éternel rêve d'une vie paisible parmi les occupations et les plaisirs champêtres. C'est ici, avec tous les traits essentiels, la maison blanche aux contrevents verts du quatrième livre de VEmile, Mais cette maison rêvée, il la trouvait aussi dans ses souvenirs : car cette vie bienheureuse, il l'avait vécue aux Charmettes. Là
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aussi on avait, comme dans V Emile, une basse-cour et des vaches, et, comme à Clarens, on y faisait gaiement les vendanges avec de braves gens : « les vendanges et la récolle des fruits (aux Charmelles) nous amusèrent le reste de l'année et nous attachèrent de plus en plus à la vie rustique au milieu des bonnes gens dont nous étions entourés. » Ainsi la vie qu'on mène à Clarens, c'est la vie qu'a vécue ou rêvée Rousseau ; et c'est donc, Rousseau étant toujours l'antipode de ce qui se fait, le contraire de la vie que mènent les Parisiens, même quand ils vont à la campagne, car ils y portent avec eux Paris et toutes les habitudes de Paris (5"'^ partie, 1. VII); et, de ce que les sérieuses jouissances qu'on goûte à Clarens dilïèrent du tout au tout des frivoles plaisirs chers aux Parisiennes, c'est une raison de plus, pour Rousseau, de vanter à ses contemporains et de leur faire admirer l'existence qu'on mène à Clarens : la vie de Julie « est un exemple unique que les femmes aimeront en dépit d'elles. » (1)
(1) Je ne crois pas qu'on puisse dire, avec Faguet, que « Clarens, c'est encore et extrêmement souvenirs du château de Chevrette, seulement ce sont souvenirs renversés. Chevrette étant odieux à Rousseau... » [Rousseau artiste, 91). Rousseau, arrivé à la Chevrette en avril 1756, a commencé la Nouvelle- Héloïse dès le mois de juin de la même année et, au printemps de 1757, il a déjà écrit l'Elj'sée de Julie, donc tout ce qui concerne la maison de Clarens. Or, au printemps de 1757, il se trouve parfaitement bien à l'Hermitage ; par exemple, il écrit alors à M'"" d'Epinaj' : « Je vous aime dans ma solitude ; mais vous, au milieu de tant de distractions, songez-vous un peu à moi?» Ce n'est qu'en septembre 1757, donc après la description de la maison de Clarens, qu'il sera question du voj'^age, à Genève, de M'"° d'Epinay, lequel va brouiller Rousseau avec ses amis et lui rendre alors seulement la Chevrette odieuse. Je ne crois pas non plus que ce soit « un peu avec le château de Montmorency qu'il a fait Clarens et avec M. de Luxembourg surtout qu'il a fait l'ineffable Wolmar » {ibid., 95), parce qu'il a décrit Clarens et imaginé Wolmar avant d'aller à Montmorency.
« La Nouvelle- Héloïse, a-t-on dit avec raison , est une œuvre suisse par l'exacte peinture qu'elle nous donne de l'existence que menait alors (et que continuait à mener à Chambéry la vaudoisc M">e de Warens), dans les petits manoirs champêtres, l'aristocratie suisse et en particulier l'aristocratie vaudoise )\ et l'on cite à l'appui les Leities de Lausanne, de M"'* de Charrière, rééditées récemment par M. Philippe Godet. «Le petit monde que ces Lettres nous révèlent, comme c'est bien le monde de Julie d'Etange, de Claire d'Orbe, de Wolmar? Comme ces châteaux de l'Isle, de Sévery, de Corcelles ressemblent à la demeure de Clarens ! » De Reynold : « J.-J. Rousseau et la Suisse », dans les Annales J. J. Rousseau, VIII, 161.
Ce que nous avons trouvé jusqu'ici dans l'idylle de Clarens, ce sont les souvenirs et les goûts personnels de Jean-Jacques. Or voici, et c'est le second trait à relever, quelque chose qui dépasse la personne de Rousseau : si tout le monde est heureux à Clarens, c'est, sans doute, parce qu'on y vit la vie véritable, j'entends celle qui convient à l'homme, « la condition naturelle à l'homme étant de cultiver la terre et de vivre de ses fruits » ; pourtant le bonheur des hôtes de Clarens a une cause plus profonde : c'est la bonté de Julie. Julie ne saurait se plaire à Clarens, si elle voyait autour d'elle des malheureux, car «son cœur bienfaisant lui ferait éprouver les maux qu'elle ne pourrait soulager. » Non contente d'aimer son mari, et de se livrer tout entière « à l'occupation qui est le plus de son goût, savoir l'éducation de ses enfants», elle étend, pour ainsi dire, à tout son voisinage l'enceinte de sa famille ; et, grâce à sa sollicitude partout présente, «toutes les maisons où elle entre offrent bientôt un tableau de la sienne. » M. et M™^ de Wolmar prennent un tel soin de tous ceux qui les servent, que Saint-Preux compare « des maîtres si chéris à des pères et leurs domestiques à leurs enfants. » Enfin, les mendiants et les vagabonds euxmêmes, quelques objections que puisse faire Saint-Preux, n'implorent jamais en vain l'assistance de Julie : « un demi-crutz et un morceau de pain ne coûtent guère plus à donner et sont une réponse plus honnête qu'un : Dieu vous assiste! Comme si les dons de Dieu n'étaient pas dans la main des hommes et qu'il eût d'autrès greniers sur la terre que les magasins des riches. »
Ce qui rend la vie à Clarens si paisible et si douce, c'est que tout le monde y est pitoyable et bon à l'exemple de Julie; car qu'y a-t-il de plus contagieux que la bonté ? L'esprit donc qui anime tout ce petit monde de Clarens, c'est lesprit même du dix-huitième siècle dans ce qu'il eut de plus généreux ; et Rousseau ici n'est plus un penseur isolé comme tantôt, quand il prêchait le retour à la terre, et comme toujours, quand il blâme tout ce que prisent ses contemporains; mais, qu'il le veuille ou non, il est bien ici de son temps, et même il tend la main à ses pires ennemis : à un Voltaire, par exemple, pour qui les juifs
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sont aussi « nos frères » ; de même que, pour Julie, «les pauvres sont tous des frères » ; et à un Diderot qui, comparant son siècle au moyen âge, a écril celte noble parole : « on dit : le siècle de la chevalerie ; ah ! si l'on pouvait dire : le siècle de la bienfaisance et de ïhiimanité ! » La maison de Julie est précisément l'asile de la bienfaisance et de l'humanité: « Si l'on ne doit rien au gueux qui mendie, au moins se doit-on à soi-même de rendre honneur à Vhiimamté souffrante ou à son image et de ne point s'endurcir le cœur à l'aspect de ses misères. » Mercier, qui n'est que l'interprète du sentiment public au dix-huitième siècle, écrivait que (( le grand crime, c'est la dureté du cœur : » ce crime-là est inconnu à Glarens, parce que, parmi les nombreuses vertus qu'on y pratique, il en est une qui les inspire toutes, de même qu'elle a inspiré les meilleures œuvres du dix-huitième siècle, et c'est l'humanité. C'est ce qu'a très bien fait comprendre à Doudan son admiration même pour la Noiivelle-Héloïse : « Sous cet humble toit de Glarens est tout l'idéal du dix-huitième siècle ; que le pauvre y frappe hardiment, il y sera reçu comme un ami ; que l'homme malheureux ne craigne point d'y chercher des cœurs compatissants, il n'y trouvera point l'altière sagesse qui ne sait pas consoler. On y raisonne avec témérité, mais les âmes y sont bonnes, l'opinion ne les a point endurcies. Qui ne voudrait des amis tels que Saint-Preux, Glaire ou Julie (1)? »
Si à Vevey, dans la première partie de la Nouvelle-Héloïse, la passion régnait en maîtresse, et si les accents nouveaux que lui avait appris Jean-Jacques, avaient, on l'a vu, retenti dans tant de cœurs ; à Glarens, dans cette seconde moitié de la Noiwelle-Héloïse, la passion s'avoue vaincue par le devoir et aussi, car Julie est dévote à sa manière, par la piété ; et, après avoir été le poète, tour à tour fougueux et tendre, de l'amour, Rousseau est maintenant l'apôtre des vertus familiales et le ministre d'une religion qui est déjà celle du Vicaire savoyard. Les réflexions ou, plus exactement, les élévations morales de cette seconde partie devaient apaiser dans l'âme des lecteurs,
(1) Doudan : Mélanges et lettres (1877, IV, 45^).
comme elles avaient fait dans l'âme de Julie, les tempêtes qu'avait soulevées la passion dans la première partie. Rousseau montrait maintenant à ses lecteurs le chemin de la sagesse : c'était le chemin de Clarens. Les lecteurs, et surtout les lectrices, firent en pensée le pèlerinagea uquel il les conviait, et des femmes innombrables s'exercèrent, et réussirent peut-être en partie, à vivre comme avait vécu M'"® de Wolmar. Les témoignages de ce succès moral de Rousseau sont aussi abondants que sincères, depuis les lettres d'une marquise inconnue qu'on pourrait intituler, dit le Mercure d'août 1761 : « Pouvoir d'un bon livre sur un bon cœur », jusqu'au mot fameux de M™® Roland : « La femme qui a lu la Nouvelle-Héloïse sans se trouver meilleure après cette lecture n'a qu'une âme de boue. » Rousseau a été, malgré ses faiblesses et ses fautes, le plus grand prédicateur du dix-huitième siècle, et aussi le plus écoulé. Mais, et c'est encore là un trait que j'aurais voulu mettre en évidence dans cette seconde partie de la Nouvelle-Héloïse, s'il a eu sur tant d'âmes, naïves ou sérieuses, une action morale incontestable, c'est parce que, moraliste merveilleusement adapté au siècle de la sensibilité et de l'humanité, il a fait prêcher la vertu par le cœur, si compatissant et si tendre, de sa clière Julie (1).
La dernière nouveauté de la Nouvelle-Héloïse , c'est le paysage 6ù se déroule toute l'histoire ; et donc, après le poêle éloquent de V amour et après le moraliste, c'est maintenant Ze peintre de la nature que nous devons considérer. On sait que Rousseau reproche à Richardson de n'avoir pas rattaché le souvenir de ses personnages à quelque localité précise dont on aurait aimé à reconnaître les tableaux. Lui, au contraire, il a voulu placer ses récits « dans un lieu réel capable de lui faire illusion sur la réalité des personnages qu'il y voulait mettre » : il a choisi, sur les bords du lac de Genève, Vevey et Clarens. Et ainsi, ce que le
(1) Bien plus tard, Stendhal marquera l'influence morale de la Nouvelle- Héloïse sur lui-même par ces mots de son journal : « Je pouvais encore, après cette lecture, faire des coquineries, mais je me serais senti un coquin. » {Vie de Henri Brulard. Champion, I, p. 212).
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lecteur de Richardson ne peut pas faire, le lecteur de la Nouvelle- Héloïse le fera aisément : il pourra se donner le plaisir de retrouver, sur les lieux mêmes, les sites peints par Jean- Jacques. Justement, quinze ans après la Noiwelle-Héloïse, un voyageur célèbre, William Coxe, parcourut la Suisse et, arrivé à Vevey, il écrit : « J'ai observé les sombres et obscurs rochers de Meillerie et je suis convaincu, d'après ce que j'ai pu découvrir de la rive opposée, que, si j'avais été de ce côté, j'aurais reconnu la place même où Saint-Preux conduisit Julie... Le lieu de la scène est si bien indiqué qu'il n'est pas un seul petit endroit dont il soit fait mention dans ces lettres qui ne ressemble parfaitement à la description qui en est faite (1). » De ce que les personnages du roman étaient ainsi situés et comme naturalisés dans des lieux connus, il est résulté cette double conséquence : d'abord ces personnages en paraissent plus vivants et plus vrais, la réalité donnant comme un soutien à la poésie ; et inversement, les aventures de Saint-Preux et de Julie n'ont pas seulement rendu célèbres Vevey, Clarens et les bords du lac ; elles ont encore communiqué au pays quelque chose de leur charme et de leur séduction, je ne sais quoi d'idéal et de romanesque : la poésie ici s'est emparée de la réalité jusqu'à la pénétrer et en devenir inséparable, si bien qu'on ne peut plus aller à Vevey et à Clarens sans penser aux amours et aux infortunes de Julie et de Saint-Preux, et Clarens est devenu désormais et pour toujours ce qu'il était pour le grand poète qui en a parlé après Rousseau : « Clarens, doux Clarens, s'écrie Byron, berceau de l'amour sincère ; on respire dans ton air le souffle de la pensée jeune et passionnée ; tes arbres ont leurs racines dans le sol de l'amour ; ses couleurs se reflètent sur les neiges de tes glaciers. » Ainsi sont liées, d'un lien indissoluble, la poésie et la réalité :
Et Julie et Clarens, sur Taile du génie, Montent, d'un vol égal, à l'immortalité.
Maintenant pourquoi Rousseau a-t-il choisi ce pays et ces
(1) William Coxe : Quatre voyages en Suisse, 1776, 1779, 1785, 1786. Le récit de son premier voyage « Lettres à M. W. Melmooth sur l'état politique, civil et naturel de la Suisse », fut traduit et annoté par Ramond, en 1781.
lieux précis plutôt que d'autres ? Il avait passé son enfance sur les bords du lac de Genève et, depuis, il avait eu beau errer de par le monde, en Italie, en Savoie, à Paris, son imagination et son cœur le ramenaient sans cesse vers ce lac souriant, le seul endroit de la terre où il se disait qu'il pourrait vivre pleinement heureux. Ses voyages mêmes, loin de son pays, lui avaient servi à l'estimer à son prix ; car s'il n'avait jamais quitté la Suisse, il est probable qu'il n'aurait pas songé à l'admirer et à la peindre ; ainsi Saint-Preux a des accents émus pour parler de sa pairie ; c'est qu'il vient de faire le tour du monde : « L'instanl où des hauteurs du Jura je découvris le lac de Genève fut un instant d'extase et de ravissement. ))
Mais le lac est vaste : des villes et des villages en grand nombre sont parsemés sur ses bords ; pourquoi donc Rousseau a-t-il choisi Vevey pour y mettre la maison de Julie ? C'est d'abord que Vevey est dans le pays de Vaud et que Vaudois et Vaudoises ont le caractère plus aimable et plus .gai, la physionomie plus avenante que les Genevois, et que c'est, avant tout, de douceur, d'amabilité et de grâce que devait êlre fait le charme des deux amies, Claire et Julie. C'est ensuite que Vevey était le lieu de naissance de M'"^ de Warens : elle avait été élevée au Basset, dans le Châtelard, un peu au-dessus de Vevey. Au-dessous de l'acluel château des Crêtes est un plateau recouvert de beaux châtaigniers : ce sont les restes, deux fois séculaires, d'un bosquet d'arbres plus vaste et plus touffu appelé autrefois dans la contrée « le bosquet de Clarens » : dès que parut la Nouvelle-Héloïse, chacun reconnut ce bosquet pour celui où Julie et Saint-Preux échangent leurs premiers baisers (1).
Enfin il y avait à ce choix une raison esthétique : le pays est merveilleux et presque féerique. Dans une noie de son Childe Harold (chant III), Byron écrit : « En juillet 1816 j'ai fait un voyage autour du lac de Genève ; j'ai examiné avec attention tous les lieux célébrés par Rousseau dans sa Nouoelle-Héloïse, et je puis affirmer qu'il n'a rien exagéré. Il serait difficile de voir
(1) C'est l'opinion de M. de Montet dans : M"ie de Warens et le pays de Vaud, 1891, p. 4, 5.
Clarens et tous les lieux qui l'entourent, Vevey, Chillou, Bouveret, Saiiit-Gingolf, la Meillerie, Evian et le Rhône, sans être obligé d'avouer que ces sites étaient on ne peut mieux adaptés aux personnages et aux événements dont Rousseau a peuplé ces lieux. » Adapter les lieux aux personnages, c'était bien ce qu'avait prélendu faire Rousseau ; « je dirais volontiers à ceux ({ui ont du goùl et qui sont sensibles : allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac et dites si la nature n'a pas fait ce beau lac pour une Julie, pour une Glaire et pour un Saint-Preux. » (1,4). En quoi ce paysage est-il « fait pour » les personnages de la Noiivelle-Héloïse, c'est ce que je voudrais montrer.
Dans la Noiwelle-Héloïse, Rousseau a un double but, car il est à la fois romancier et moraliste : il veut d'abord peindre toutes les tendresses et les voluptés de l'amour, c'est la part du romancier ; et, en second lieu, ne perdant jamais de vue l'objet moral de son livre, il veut dresser, en face de la société corrompue, amollie et lâche, des héros de la volonté et de la raison, tels que mylord Edouard et le baron de Wolmar, et des âmes, sensibles et tendres sans doute, mais restées fières et vertueuses : Saint- Preux, Claire d'Orbe et Julie d'Etange. Il lui faut donc un paysage qui, par ses deux caractères, de grandeur et de grâce, réponde à la double inspiration de l'auteur, c'est-à-dire à la haute ambition du moraliste et à toutes les tendresses d'àme du romancier. La grandeur et la grâce, voilà bien, ce me semble, ce qui caractérise le paysage dont on jouit de Vevey : autour du lac qui finit à l'Ouest, « se dressent, imposantes et iières, les Alpes vaudoises et valaisannes. Au centre du massif vaudois, trône le grand Muveran ; par dessus un chaos de rocs chenus, il dresse vers le ciel son front colossal. Il s'équilibre : d'une part, avec les âpres pyramides des Diablerets, de l'autre, avec la dent de Mordes qui élance, au-dessus de la vallée du Rhône, une double pointe acérée (1). » Voilà pour la grandeur, et voilà, ce que souhaitait Jean-Jacques, de quoi « élever l'àme. » {Confessions,II, 9). Mais il fallait (au romancier) une nature, si possible,
(1) Rodolplie Rey : Genève et les rives du Léman, 1875, p. 363.
aussi aimable, aussi pleine de caresses que le cœur de sa Julie, aussi radieuse que la gaîlé et le sourire de Claire ; Rousseau avait (détail significatif), songé d'abord aux îles Borromées ; il les avait écartées comme trop arrangées par la mmn des hommes. Mais il retrouvait, à Glarens, quelque chose de sa chère Italie, de cette Italie dont il cite à chaque pas les poètes dans son roman ; car, de tous les sites de la Suisse, Clarens et Vevey, « où la nature semble sourire » (Nouvelle-Héloïse, iv, 17), sont ceux qui rappellent le plus l'Ilalie. On peut admirer ici, dans le golfe de Montreux-Clarens, « la courbe gracieuse du lac et ses eaux veloutées, qui ont le rejaillissement lumineux des mers méridionales (1). » Glarens, avec ses plages azurées, avec la douceur de son ciel, avec ses collines qui la préservent de la froide bise, (( le doux Glarens », comme l'appelle Byron, est, pour les touristes venus des pays septentrionaux, un acheminement et une préparation à l'ardent soleil de l'Italie. Et enfin, comme réunissant et résumant ces deux caractères du paysage, grandeur et grâce : dans le fond, à l'ouest, s'élève dans le ciel la Dent du Midi, avec ses hautes cimes qui lui font une couronne aérienne de dentelles et de glaciers. Elévation morale et tendresse sojiriante, ce sont Jà les deux sentiments qui animaient Rousseau, tandis qu'il traçait les plus belles pages de sa Nouvelle- Héloïse, et ce sont aussi les deux sentiments qu'on éprouve quand on se laisse aller au charme de ce paysage qui est à la fois grandiose et gracieux.
Ai-je tout dit sur Vevey ? Rousseau, parlant du court séjour qu'il fit à Vevey en 1730, écrit : « Je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages » ; et, après avoir énuméré toutes les raisons qu'il a d'aimer le pays de Vaud (souvenir de M™^ de Warens qui y était née, de son père qui y avait vécu, de M"^ de Vulson, qui avait eu les prémices de son cœur), il ajoute ceci : « il y a, ce me semble, quelqu'autre cause, encore plus secrète et plus forte que tout cela. » Gette autre cause, il ne la dit pas et ne s'en rend peut-être pas très
(1) Rodolphe Rey : Genève et les rives du Léman, 1875, p. 363.
bien compte, mais je crois la connaître : c'est le sentiment de repos et de détente qu'il éprouvait après tant de vagabondages et de déboires ; cette détente, elle se manifeste par ce qu'il appelle : « la plus douce mélancolie; je m'attendrissais et pleurais comme un enfant »; c'est là la détente des nerfs, c'est le repos trouvé à l'improviste après les fatigues du chemin et toutes les mésaventures d'une vie aventureuse ; et, en effet, il n'y a peut-être pas d'endroit au monde où l'on se repose si délicieusement qu'à Vevey, dans cette paisible petite ville, où les habitants ont l'air heureux, travaillent sans s'agiter, où le lac est si riant et l'air si doux I
Mais Vevey, Clarens, les bords du lac, il ne suffit pas de dire que c'est là un cadre merveilleusement approprié aux personnages, aux scènes et à l'inspiration même de la Nouvelle- Héloïse; il faut dire encore que ce nest qiiun cadre pour Rousseau. Il y a, en effet, un principe qui doit dominer toute étude sur le sentiment de la nature dans Rousseau et ce principe, c'est que Rousseau ne peint jamais la nature pour ellemême, mais, par rapport à ses personnages, quand il écrit un roman, et par rapport à lui-même, quand il parle en son nom. La nature, dans tous ses livres, est à l'arrière plan ; au premier plan apparaît toujours l'homme, avec les aventures de son cœur ou les inquiétudes de sa pensée, que cet homme s'appelle Saint- Preux, Emile ou Jean-Jacques. « Rousseau a usé du paysage comme en peut user un peintre d'histoire » ; c'est là un mot très juste de Victor de Laprade, qui n'a pas toujours aussi bien compris l'auteur d'Emile (1).
Le paysage n'est pour Rousseau que le fond du tableau ; le vrai et le seul sujet de la Nouuelle-Héloïse, c'est l'histoire de Julie et de Saint-Preux. Mais comme Julie et Saint-Preux, aussi bien d'ailleurs qu'Emile ou le Vicaire Savoyard, c'est toujours Rousseau, il s'ensuit qu'on peut dire en dernière analyse que la nature n'intéresse Rousseau que dans ses rapports avec luimême. Et, dès lors, pour déterminer exactement ce que va être
(1) Victor de Laprade : Le sentiment de la nature chez les modernes, 1870, p. 204.
pour lui la nature, il n'y a qu'à se rappeler qui est Rousseau et quelles ont été les grandes émotions de sa vie. 11 va voir, et c'est-à-dire il va peindre la nature comme la peut voir et peindre un homme de son caractère, qui a eu la destinée que nous connaissons. Ce qu'il demande à la nature, à partir du moment où il s'avise de la peindre, c'est de lui faire oublier les blessures d'amour-propre et les maux de toute sorte, réels ou imaginaires, douloureux toujours pour son extrême sensibilité, que lui ont laits les hommes vivant en société, ses amis d'un jour et ses ennemis de toujours ; de là cette première conséquence : les paysages dont il a besoin, pour panser ses blessures et rasséréner son àme assombrie, ne doivent pas seulement être situés et le tenir loin des habitations humaines, ils doivent encore être plaisants à l'œil. Pourquoi^ par exemple, de tous les lieux où il a séjourné, aucun ne l'a rendu, selon son expression, « si véritablement heureux » que l'île de Saint-Pierre ? c'est parce que cette île était, d'une part, « séparée du reste du monde » et que, d'autre part, égayée par « la verdure, les fleurs et les oiseaux», elle n'offrait à ses yeux que de « riantes images. » (cinquième Promenade).
Il sait, sans doute, admirer à la rencontre des sites très sauvages ou tout à tait solitaires, comme la Meillerie ; mais, nous le verrons, il n'aime pas s'y attarder. Ce qui lui plaît infiniment en Suisse, c'est qu'on y trouve «des clochers parmi les sapins, des troupeaux sur des rochers, des manufactures dans des précipices, des ateliers sur des torrents. Ce mélange bizarre a je ne sais quoi d'animé, de vivant... qui fera toujours de ce pays un spectacle unique en son genre, mais fait seulement pour des yeux qui sachent voir », — et pour des cœurs qui, sans doute, aiment la nature, mais non point aride et déserte, égayée au contraire et animée par le bruit de l'eau courante et par le chant des oiseaux : a-t-on remarqué que, dans presque tous les paysages de Rousseau, il y a des oiseaux dont il note avec joie le ramage et le battement d'ailes ? Nous sommes dans l'Elysée de Julie, c'est-à-dire, dans le jardin idéal rêvé par Rousseau : « Tout ce, que vous voyez, dit Julie à Saint-Preux, n'est que la
nature végétale et inanimée ; et, quoi qu'on puisse faire, elle laisse toujours une idée de solitude qui attriste. Venez la voir animée et sensible : c'est là qu'à chaque instant du jour vous lui trouverez un attrait nouveau. » Saint-Preux entend bientôt « un ramage bruyant et confus » : ce sont les oiseaux à moitié apprivoisés par Julie.
Rousseau ne sent pas ce qu'il peut y avoir de poésie dans le silence même et la désolation d'un paysage d'hiver. Quand il se voit, à Motiers, en face « des glaces, des rochers nus, des noirs sapins couverts de neige », la seule impression qu'il en ressente, c'est que tout cela « a un air presque effrayant » (au maréchal de Luxembourg, 28 janvier 1763). Il est étrange, au premier abord, qu'il ait prêté si peu d'altention à ce qu'il y a de plus grandiose et de plus beau en Suisse : je veux parler des glaciers. Eh quoi ! de Neuchàtel et du Colombier, où il allait si souvent, de l'île de Saint-Pierre, où il a séjourné, il a pu contempler les cimes neigeuses de l'Oberland empourprées par les derniers feux du soleil couchant et, au lieu de ce cri d'admiration qu'arrache aux moins poétiques d'entre nous le spectacle de tant de grandeur unie à tant de finesse aérienne et de virginale pureté, tout ce qu'il trouve à dire, et encore dans une note négligemment jetée au bas d'une page, c'est que « ces montagnes sont si hautes, qu'une demi-heure après le soleil couché leurs sommets sont encore éclairés de ses rayons, dont le rouge forme sur ces cimes blanches une belle couleur de rose qu'on aperçoit de fort loin. » (Nouvelle-Héloise, IV, 17). Puisqu'il a, comme il s'en vante, « des yeux qui savent voir», et qu'il soigne particulièrement, daus ses peintures, tout ce qui est à l'arrière-plan, comment n'a-t-il pas vu que les Glacières des Alpes, comme il les appelle, lui offraient, pour ses paysages, un de ces fonds de tableau dont on n'hésite pas à dire aujourd'hui qu'ils sont sublimes? C'est qu'il était de son temps, du temps où les glaciers étaient encore un objet d'effroi pour les plus hardis marcheurs, où le Mont-Blanc s'appelait, sur les cartes géographiques, la Montagne maudite. Ce mot de « sublime », que nous avons prononcé plus haut, on le trouve iippliqué pour la première fois aux sommets des Alpes
par Coxe, quinze ans seulement après la Nouvelle-Héloïse, dans le premier de ses Quatre voyages en Suisse : « Quelles masses de montagnes se trouvent ici ( à la Grimsel) les unes sur les autres ! quelle perspective affreuse, déserte et en même temps sublime ! elle ressemble assez aux ruines de l'univers (1). » On peut même dire que Coxe a élé le premier, au moins dans la littérature, à admirer le Mont-Blanc: «ce quia attiré surlont notre attention, c'est le Mont-Blanc élevant sa tête altière de la manière la plus majestueuse fort au-dessus de tous les objets qui nous environnaient. » Ce n'est que onze ans plus lard, en 1787 (un an après le guide justement célèbre, Jacques Balmal), que l'intrépide naturaliste, de Saussure, après des difficultés et des dangers inouïs, posait enfin un pied vainqueur sur la cime du Mont-Blanc : « Je n'en croyais pas mes yeux ; il me semblait que c'était un rêve lorsque je voyais sous mes pieds ces cimes majestueuses, ces redoutables aiguilles, le Midi, l'Argentière, le Géant, dont les bases mêmes avaient été pour moi d'un accès si difficile et si dangereux (2). »
Quand on dit que Rousseau a révélé la Suisse aux lecteurs de la Nouvelle-Héloïse, il faut ajouter aussitôt qu'il n'a peint, parce qu'il n'a connu, qu'une partie de la Suisse, qu'il importe de bien délimiter. Ce qu'il connaît à fond, c'est « Genève et sa campagne, le pays de Vaud, le Jura et le Chasserai, un peu le plateau fribourgeois, les Alpes valaisannes et les lacs italiens. Il n'a guère dépassé Bienne et Fribourg. La Suisse allemande, il
(1) W. Coxe : « Lettres à M. W. Melmootti sur l'état politique, civil et naturel de la Suisse. « C'est le premier voyage de Coxe traduit et admirablement annoté par Ramond, publié en 1776 (p. 139). Comparer les derniers mots de Coke sur « les ruines de l'univers » avec ce que dit trois ans plus tard de Saussure, parvenu au sommet du Mont-Blanc : « il me semblait que j'avais survécu seul à l'univers et que je voyais son cadavre étendu sous mes pieds. »
(2) De Saussure : Voyages dans les Alpes, 4 vol. in-4 , Neuchâtel, 1779-1796, et: Relation abrégée d'un voyage à la cime du Mont-Blanc, Genève 1787. Sayous a publié de très intéressants extraits intitulés : 7oi/a(/es dans les Alpes, Partie piitoresqiie des ouvrages de M. H. B. de Saussure, 1 vol. in-12, Fischbacher. Mais c'est dans l'original in-quarto qu'il faut lire l'émouvant récit de Saussure. Il voudrait gravir les cimes inaccessibles qui l'attirent et semblent le défier ; pendant vingt-sept ans, il nourrit cet audacieux projet, qui était, dit-il, «un continuel sujet de souci et d'inquiétude pour ma famille. C'était devenu pour moi une espèce de maladie : mes yeux ne rencontraient pas le
l'ignore; il ne connaît que la Suisse latine (1)». Cette Suisse ainsi limitée, il l'a parcourue dans son étendue, mais non pas dans toute sa hauteur : des trois zones superposées, qui composent le paysage de la Suisse alpestre, Rousseau, comme le rappelle Sainte-Beuve (2) d'après TôpfTer, n'a guère pratiqué que « la zone la plus basse, celle qui comprend les jardins du bas, les collines, les abords cultivés des gorges et les tapis des premières pentes : elle finit où finissent les noyers. C'est le paysage savoyard ou celui du canton de Vaud» : et c'est, on Ta vu, celui-là même qu'il a donné pour cadre à sa Nouvel le-Héloïse. La seconde région, propre celle-ci à la Suisse, est « plus austère, plus difficile, souvent dénudée ; les sapins, les mélèzes envahissent les pentes, revêtent les ravins, bordent les torrents ... ; ce n'est plus le charme agreste, c'est le règne sauvage. » Rousseau s'y est aventuré une seule fois, avec Sainl-Preux, à
Mont-Blanc que l'on voit de tant d'endroits de nos environs (de Genève) sans que j'éprouvasse une espèce de saisissement douloureux... Il vint enfin ce moment si désiré et je me mis en marche le l'"" août (1787), accompagné d'nn domestique et de dix-huit guides. » Après des fatigues et des d^ingers de toute sorte surmontés par son indomptable courage, le voici enfin au sommet ! il va sans doute crier victoire : non, il éprouve un sentiment auquel il ne s'attendait pas : « au moment où j'eus atteint le point le }>kis élevé de la neige qui couronne cette cime, je la loulai aux pieds avec une sorte de colère. » C'était sa revanche sur l'ennemi, qui l'avait si longtemps défié et bravé, et qu'il n'avait vaincu qu'au péril de sa vie.
(1) De Reynold : « J.-J. Rousseau et les paj^sages Suisses {Revue de Friboiirg, janvier 1905).
(2) Causeries du lundi, Ylll, il7. On sera peut-être curieux de lire un fragment tout au moins du joli passage de Topffer où Sainte-Beuve a puisé sa description sommaire des « trois zones » de la Suisse : ce passage se trouve dans une étude de Topffer intitulée: Du paysage alpestre, 1843, et est insérée dans ses Mélanges 1852, p. 283 La zone basse, celle que préfère et que peint Rousseau, est, dit Topffer, « celle des scènes agrestes, des bouts de chemins creusés d'ornières, bordés d'orties, ombragés ici par les branches folles d'une haie libre, là par le transparent feuillage des noyers, plus loin par une muraille dont le lierre relie les pans ébranlés, par une chaumière basse, par la forge enfumée d'un maréchal ferrant : des attelages sont auprès. C est celle des manants, des ânes, des rosses à tous crins, des charriots attelés de bœufs qui rampent avec lenteur sur le flanc des coteaux brûlés ou qui, le soir, s'attardent dans les boues d'un chemin creux... Telle est cette zone basse qui ceint les Alpes de Savoie, et sur la lisière de laquelle Genève est assise. » Et telle est aussi la recherche et l'accumulation des détails pittoresques chez un auteur qui est, comme Topffer, un peintre paysagiste, c'està-dire tout le contraire de ce qu'était Rousseau.
la Meillerie ; mais c'est, notons-le, parce qu'il avait besoin d'un paysage dont la désolation s'accordât avec la tristesse de son héros, éloigné momentanément de Julie. Au reste, Saint-Preux, dans son court exil de Meillerie, dans le Valais, s'il a dépeint admirablement, et le premier, l'impression qu'on éprouve sur les hautes montagnes, « où l'air est pur et subtil et où les méditations prennent un caractère grand et sublime », là même il retrouve avec plaisir, au milieu de beautés sauvages, toutes nouvelles pour lui, les traces de la nature cultivée, des vignes et des fruits excellents ; et, parmi ces torrents éternels, ces immenses rochers qui pendent sur sa tête, et ces abîmes dont il n'ose sonder la profondeur, tout à coup « une agréable prairie vient réjouir ses regards » (I, 22). Dix ans plus tard, quand il reviendra, cette fois avec M™^ de Wolmar, à Meillerie, et qu'il reverra les noirs sapins et le torrent formé par la fonte des neiges, il admirera sans doute « ces sortes de beautés qui ne plaisent qu'aux âmes sensibles et paraissent horribles aux autres », mais d'où les admire-t-il ? d'une esplanade « qui étale les charmes d'un séjour riant et champêtre », car a les ruisseaux qui filtrent des rochers roulent sur la verdure en filets de cristal et la terre humide et fraîche est couverte d'herbes et de fleurs » (IV, 17). Ainsi ce qui est absolument désert, aride et sauvage n'est pas pour le séduire et le retenir. La région d'en bas, avec ses vignes verdoyantes et les eaux bleues du Léman, voilà le domaine où se plaît et se fixe l'imagination de Rousseau ; voilà le pays de ses rêves et de ses plus doux souvenirs : « J'aimais à lui faire admirer (à Julie) les riches et charmantes rives du pays de Vaud, où la quantité des villes, l'innombrable foule de peuples, les coteaux verdoyants et parés de toutes parts forment un tableau ravissant. » (IV, 17).
Ce pays, à la fois riant et varié, essayons maintenant de préciser, car c'est là l'essentiel, comment il l'a vu et de quelle façon il a su le peindre. Très ordinairement il le peint à grands traits, de façon à nous en donner une vue densemble, et cet ensemble est toujours un paysage accidenté : « jamais pays de plaine ne fut beau à mes yeux. » Ce sera un ravin, de grands arbres, un
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frais ruisseau ou, mieux encore, un lac, son lac bien aimé et, dans le lointain, quelque haute montagne pour fermer l'horizon ; par exemple : « des noirs sapins étaient à droite ; à gauche un grand bois de chênes ; au-dessous l'immense plaine d'eau que forme le lac; plus loin, les riches coteaux du pays de Vaud ; la cime du majestueux Jura couronnait le tableau. » {Nouvelle- Héloïse, IV, 17). Ceci est une vue de ce qu'on appelle la grande nature ; mais c'est avec les mêmes yeux que Rousseau contemple, et avec la même largeur de pinceau qu'il peint ce quelque chose de plus humble et de plus familier, que nous appelons simplement la campagne : « qu'on regarde les prés, couverts de gens qui fanent et chantent, et les troupeaux épars dans l'éloignement... ; l'aimable et touchant tableau d'une allégresse générale semble en ce moment étendu sur la surface de la terre » (ibid., v, 7).
Il est intéressant de se demander pourquoi il affectionne ces vues d'ensemble et pourquoi on trouve cliez lui tant de tableaux. C'est sans doute et avant tout, comme nous l'avons vu, parce que son principal objet, c'est de peindre ses personnages ou luimême et qu'il ne s'occupe donc de la nature que pour' la mettre, par le sens général qu'il donne à ses paj'sages, en harmonie ou, suivant les nécessités du récit, en contraste avec les sentiments qu'il éprouve lui-même, ou qu'il donne à ses personnages. Mais lui-même, puisque ses personnages se ramènent à lui invariablement, quand il est dans la campagne ou au sein de la grande nature, qu'y fait-il? il y promène ses rêveries. Or, un rêveur ne s'altaclie pas aux menus détails d'un paysage; il subit l'impression d'ensemble qui se dégage d'un site, gai ou triste, et c'est précisément cette impression que nous communique Rousseau en mettant sous nos yeux les traits seuls qui l'ont frappé et qui suffisent à donner un sens au paysage qui l'a ému. Et je crois enfin que sa façon de peindre peut s'expliquer aussi par sa façon de composer ses ouvrages : il travaille, comme on sait, en marchant, armé de « son crayon » ; quand il s'arrête, ce n'est évidemment pas pour noter les menus détails du paysage; il s'arrêterait à chaque pas. Mais, de même que, lorsqu'il écrivait
son premier Discours, il s'était arrêté au pied d'uu arbre, à Vinceiiiies, pour écrire au crayon tout ce qu'il avait construit dans sa tête, à savoir cette prosopopée de Fabricius qui est tout d'une venue; de même, quand il erre dans la forêt de Montmorency et compose sa Nouvelle-Héloïse, s'il suspend sa promenade, c'est, j'imagine, pour fixer tantôt la vision qu'il s'est donnée des bords du lac de Genève, tantôt ce site de Meillerie dont il a dans sa tête arrêté les grandes lignes; et ce qu'il écrit alors, ce ne sont pas des traits isolés, il les eût oubliés au cours de sa promenade, c'est un ensemble, dont les traits se tiennent et s'appellent l'un l'autre, c'est un tableau.
Mais, pour si largement faits que soient ses tableaux, ils ne sont ni vagues ni ternes : Rousseau, s'il ne les reclierche pas, ne dédaigne ni la couleur ni les traits pittoresques ; ceux-ci ne me paraissent pas aussi complètement absents de son œuvre qu'on l'a dit, encore qu'ils y soient trop rares pour notre goût, qu'ont rendu difficile en pareille matière les disciples même, ne l'oublions pas, de Jean-Jacques, les Bernardin de Saint -Pierre, les Chateaubriand et tant d'autres coloristes (1).
(1) Si l'on veut se rendre bien compte de ce qui manquait encore à la palette de Jean-Jacques et du progrès réalisé, dans Fart de peindre, par son premier disciple, on n'a qu'à comparer deux « levers de soleil », pris, l'un dans Rousseau, l'autre dans Bernardin de Saint-Pierre; ou tout simplement on n'a qu'à relire cette phrase du début du Vicaire savoyard : « Les rayons du soleil levant rasaient déjà les plaines et, projetant sur les champs par longues ombres les arbres, les coteaux-, les maisons, enrichissaient de mille accidents de lumière le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. » Or ces « mille accidents de lumière », que Rousseau confond dans une énonciation générale et vague, les voici distingués les uns des autres et notés avec précision par un vrai coloriste : « J'ai admiré souvent le lever et le coucher du soleil. C'est un spectacle qu'il n'est pas moins difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous à l'horiz )n une belle couleur orange qui se nuance de vert, et vient se perdre au zénith dans une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est dans un magnifique azur. Les nuages qui flottent çà et là sont d'un beau gris de perle. » (Bernardin de Saint -Pierre : Voyage à Vile de France, 1773). Mais ce qui est plus curieux enconî que ce rapprochement, pourtant instructif, c'est le passage suivant des Eludes de la Nature, qui va nous montrer que le disciple savait bien mieux regarder que le maître : « Jean- Jacques Rousseau me disait un jour que, quoique le champ des couleurs célestes soit le bleu, les teintes d6 jaune, qui sé fondent avec lui, n'}'^ produisent pas la couleur verte, comme il arrive dans nos couleurs matérielles, lorsqu'on mêle ces deux nuances. Mais je lui répondis que j'avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel sur l'horizon de Paris. » (Dixième étude.)
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Quand Rousseau peint ses paysages de ]r Noiwelle-Héloïse^ des Confessions et des Rêveries, il est loin des pays dont il parle, il ne les voit qu'en souvenir. Or nous savons que ce dont il se souvient, c'est, avant tout, les sentiments éprouvés dans les lieux qu'il a liabités ou parcourus : « mon seul guide fidèle, dit-il dans les Confessions, est la succession des sentiments qui ont marqué la succession de mon être. » C'est donc toujours à travers ses émotions^ ravivées sans doute et altérées à la fois par la mémoire, mais peu importe, qu'il voit les paysages qu'il dessine : « Je ne sais voir qu'autant que je suis ému )> (au maréchal de Luxembourg, 20 janvier 1763). Il en résulte que la nature cliez lui est essentiellement sentimentale ; ce qui ne l'empêche pas d'être, en même temps pittoresque dans bien des passages, comme ceux qu'on va lire ; et je dois insister ici parce qu'on refuse habituellement à Rousseau le sens du pittoresque.
A-t-on remarqué que, lorsque nous sommes très fortement émus, certains détails matériels se gravent si profondément dans notre âme que plus tard ils ressuscitent avec le souvenir de de l'émotion dont ils sont désormais inséparables? C'est ainsi, j'imagine, que Rousseau, dont la sensibilité est si souvent secouée par une vive émotion, et dont la mémoire est essentiellement affective, a pu revoir en esprit, avec, çà et là, certaines précisions pittoresques, les endroits où il a si cruellement souffert de « ses maux », et ceux aussi « qui lui ont laissé mille impressions charmantes qu'il aime sans cesse à se rappeler » (Confessions, II, 7). Voyez-le, par exemple, dans ce chemin qui côtoie la Saône, passant, à la belle étoile, la nuit que sa description rendra célèbre : « Il avait fait très chaud ce jour-là ; la soirée était charmante; la rosée humectait l'herbe flétrie; point de vent; le soleil, après son coucher, avait laissé dans le ciel des vapeurs roiz^é's, dont la réflexion rendait l'eau couleur de rose ; les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient l un à Vautre. » (Confessions, I, 4). Qui ne connaît son arrivée à l'Hermitage ? je n'en citerai qu'un trait : « Quoiqu'il fit froid, et quil y eût même encore de la neige, la terre commençait à végéter ; on voyait des violettes et des primevères ; les bourgeons des arbres
commençaient à poindre. » Le voici maintenant sur le chemin de Chambéry, heureux de revoir bientôt M"^« de Warens et jouissant du plus grand plaisir qui soit à ses j^eux, celui de taire route à pied par un beau temps dans un beau pays. Il s'arrête au Pas de l'Echelle : « au-dessous du grand chemin taillé dans le roc court et bouillonne, dans des gouffres afïreux, une petite rivière qui paraît avoir mis, à les creuser, des milliers de siècles. Appuyé sur un parapet, j'avançais le nez et je restais là des heures entières, entrevoyant de temps en temps cette écume et cette eau bleue, dont j'entendais le mugissement à travers les cris des corbeaux qui volaient de roche en roche et de broussaille en broussaille à cent toises au-dessous de moi. » (Confessions, I, 4). Un jour il va faire une promenade avec M"^^ de Warens sur la côte opposée aux Charmettes, le jour de saint Louis, par le plus beau temps du monde : « il avait plu depuis peu, point de poussière, et des ruisseaux bien courants ; un petit vent frais agitait les feuilles. » Mais le récit même de son installation aux Gharmettes me paraît fournir une preuve curieuse de cette faculté que nous avons tous, mais Rousseau plus qu'aucun autre, de lier, sans le vouloir, à nos émotions, de menus faits matériels dont le souvenir peut faire plus tard, en les poétisant, des détails pittoresques et charmants : « En marchant elle vit quelque chose de bleu dans la haie et me dit : voilà de la pervenche encore en fleur... Je jetai seulement en passant un coup d'œil sur celle-là, et près de trente ans se sont passés sans que j'aie revu de la pervenche ou que j'y aie fait attention. » Puis il rappelle son excursion à Cressier (en 1764) avec du Peyrou, et le cri de joie qu'il pousse en regardant un buisson : « ah ! voilà de la pervenche ! Du Peyrou s'aperçut du transport, mais il en ignorait la cause... Le lecteur peut juger, par 1 impression d'un si petit objet, de celle que m'ont faite tous ceux qui se rapportent à cette époque. » (Confessions, I, 6.)
Dans la Nouvelle-Héloïse, Julie s'émeut à l'idée de voir son amant partir pour la montagne à l'approche de l'hiver, car elle voit « déjà blanchir la dent de Jamau» ; et, arrivé dans les montagnes du Valais, Saint-Preux lui écrira « qu'on n'aperçoit plus
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de verdure, l'herbe est jaune et flétrie, les arbres sont dépouillés » (1,26). Enfin, dans la promenade fameuse que Saint-Preux fait sur le lac avec Julie, Rousseau, ressuscitant évidemment certaines impressions qu'il a gardées de sa tournée de sept jouis sur le lac avec ses amis de Genève en 1754, nous fait entendre « le bruit égal et mesuré des rames, le chant assez gai des bécassines », et il nous fait voir, « avec le ciel serein (1), les doux rayons de la lune et le frémissement argenté de Veau » (IV, 17).
Voilà comment Rousseau peint quand il est ému — et il l'est toujours. S'il ne décrit pas proprement, et s'il ne peint pas la nature pour elle-même, mais pour prolonger son émotion ou bercer sa rêverie, cependant les sentiments qu'il éprouve ne lui voilent pas complètement certaines particularités des sites : par exemple, la fraîcheur ou les frissons de l'eau, pour laquelle il a, comme on sait, une vraie passion, les plantes particulières à chaque lieu et qu'il se plaît à nommer, surtout à partir du jour où il se fait botaniste, l'aspect et même la couleur des montagnes qu'il aime à contempler dans le lointain, comme ces « montagnes bleuâtres » qui ferment l'horizon à l'île de Saint-Pierre.
De tous les paysages que je viens de citer, on pourrait dire qu'ils ne sont que les souvenirs émus de Rousseau. En voici un qu'il a inventé de toutes pièces : l'Elysée de Julie, c'est, non pas, comme l'a affirmé Rousseau, le premier en date, mais grâce au succès de \sl Nouvelle-Héloïse, le plus célèbre des jardins anglais mis à la mode par la littérature française du dix-huitième siècle, laquelle fait souvent si bon marché de nos admirables parterres à la française (2). Chose curieuse, dans ce jardin rêvé par Rousseau, les détails pittoresques abondent. Dès l'entrée, Saint- Preux s'aperçoit que la porte « est masquée par des aunes et des coudriers » ; il est frappé d'une « agréable sensation de fraîcheur que d'obscurs ombrages, une verdure animée et vive, des fleurs éparses de tous côtés, un gazouillement d'eau courante et le
(1) Il l'est toujours chez Rousseau, qui semble avoir banni les nuages de tous ses tableaux.
(2) Voir, sur les jardins, dans la littérature du dix-huitième siècle, le chapitre si curieux et si documenté de M. Mornet, dans l'ouvrage cité plus haut, p. 218.
chant de mille oiseaux, portent à son imagination autant qu'à ses sens. » Nous éprouvons nous-mêm€s, en lisant ces lignes, une sensation de fraîcheur et de vie, qui va se préciser, et que Rousseau rattache tout de suite, pour que notre illusion soit complète, à un fait réel, une plaisanterie enfantine dont il évoque très liabilement le souvenir : « c'est ici, dit Julie à Saint-Preux, le même verger où vous vous êtes promené autrefois, et où vous vous battiez avec ma cousine à coup de pêches. » Mais le verger depuis a été métamorphosé parles soins de Julie, et Saint Preux prend plaisir à fouler a. le gazon verdoyant, épais, mais court et serré, et mêlé de serpolet, de tliym, de marjolaine. » Un joli ruisseau « coule doucement entre deux rangs de vieux saules qu'on a souvent ébranchés. Leurs têtes creuses et demi-chauves, forment des espèces de vases d'où sortent des touffes de chèvrefeuilles, dont une partie s'entrelace autour des branches et dont l'autre tombe avec grâce le long du ruisseau » ; et ce ruisseau a pour lit « une couche de glaise couverte d'un pouce de gravier du lac. » Enfin, à l'oml/re des hêtres et des acacias, une multitude d'oiseaux « vient voltiger, courir, chanter, s'agacer, se battre » et becqueter « le mil, le tournesol, le chenevis et les pesettes », qu'a fait semer à leur intention la prévoyante Julie. Voilà, certes, un fouillis de détails, et je suis loin d'avoir tout dit : c'est le fouillis luxuriant d'un jardin anglais et il y a, ce me semble, un peu trop de désordre, et comme un encombrement voulu dans cette peinture où l'on souhaiterait en la lisant, comme dans le jardin lui-même, plus d'air et de clarté.
Au charme « élyséen » de toutes ces surprises laborieusement préparées, qui ne sont après tout que l'art un peu puéril de jouer à la nature, je préfère le paysage simple et naturel du Val de Travers que Rousseau a dessiné, de Motiers, pour le maréchal de Luxembourg. Ce paysage, et c'est ce qui en fait l'attrait singulier dans l'œuvre de Rousseau, n'est pas fourni par la mémoire^ comme ceux de la Nouvelle-Héloïse, des Confessions et des Rêveries, ni inventé comme l'Eiysée de Julie ; il est pris sur le vif et il va donc nous apprendre comment Rousseau décrit, non plus ce qu'il voit dans son souvenir ou dans son imagina-
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tion, mais ce qu'il voit de ses yeux et quel peintre il sait être de la réalité. Son tableau du Val de Travers est si exact et si vrai, qu'on le retrouve tout entier quand on visite Moliers. Ici il a su joindre à cette impression d'ensemble dont il se contente d'ordinaire, la précision et le pittoresque des détails dont il n'est pas toujours, il le faut reconnaître, assez curieux. C'est d'abord une première vue sur le vallon formé par les deux montagnes qui sont des branches du Jura ; la direction du vallon coupant obliquement le cours du soleil, la hauteur des monts jette toujours de l'ombre par quelque côté sur la plaine ; partout des chemins unis et de larges pelouses d'un beau vert sur les bords de la rivière.
Cette rivière, c'est la Reuse, qui a sa source au-dessus du village de Saint-Sulpice, à l'extrémité occidentale du vallon, se creuse un lit qui devient bientôt précipice et va se perdre dans le lac de Neuchàtel. Sainte-Beuve, comparant, en une belle page de son Chateaubriand (1), les différentes façons de peindre de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Chateaubriand, estime que Rousseau, comme Buffon, a dans ses peintures (( l'expression large, simple et naturelle, mais générale », et il cite la cinquième Promenade qui, en effet, lui donne presque raison. Il eût, je crois, modifié son jugement s'il se fût souvenu des lignes suivantes: «cette Reuse est une très jolie rivière, claire et brillante comme de l'argent, où les truites ont de la peine à se cacher dans les loutres d'herbes. On la voit tout à coup sortir de terre à sa source, non point en petite fontaine ou ruisseau, mais toute grande et déjà rivière, comme la fontaine de Vaucluse, en bouillonnant à travers les rochers... On voit très peu d'arbres dans la vallée ; ils y viennent mal et ne donnent presque aucun fruit. L'escarpement des montagnes, étant très rapide, montre en divers endroits le gris des rochers; le noir des sapins coupe ce gris d'une nuance qui n'est pas riante et ces sapins si grands, si beaux, quand on est au-dessous, ne paraissent au loin que des arbrisseaux. . . Sitôt que le soleil se couche, il laisse à
(1) Chateaubriand et son groupe littéraire, 1861, I, 230;
peine an crépuscule et la hauteur des monts, interceptant toute lumière, fait passer presqu'à l'instant du jour à la nuit. » Et n'oublions pas le napel ; mais gardons-nous d'en faire un bouquet : (( Vous voyez une très belle plante, haule de trois pieds, garnie de jolies fleurs bleues qui vous donnent envie de la cueillir; mais à peine l'a-t-on gardée quelques minutes qu'on se sent saisi de maux de tête, de vertiges, d'évanouissements, et l'on périrait si l'on ne jetait promptement le funeste bouquet (28 janvier 1763). )) Voilà certes de la précision, de la couleur et de la vie ; et l'on doit reconnaître, quand on lit tout entière cette lettre au maréchal de Luxembourg, que Rousseau, quand il avait un paysage sous les yeux, en savait voir les détails intéressants aussi bien que les grandes lignes. S'il ne faut pas, sans doute, exagérer l'importance de cette lettre, il n'en faut pas, non plus, méconnaître la très réelle nouveauté : car au dix-huitième siècle on rencontrerait difficilement, dans les œuvres et dans la correspondance des écrivains connus, l'équivalent d'une peinture si vivante et si finement détaillée. On aurait beau, par exemple, feuilleter toutes les lettres écrites par Voltaire, de son beau château de Ferney : on n'y trouverait pas le pendant delà jolie description du Val de Travers.
Il est vrai, d'ailleurs, comme je Pai reconnu tantôt, que cette description est à peu près unique dans l'œuvre de Rousseau : il est trop ému pour décrire ; et même, de mêler toujours ses émotions à ses tableaux, c'est ce qui a fait au fond sa grande originalité, et c'est ce qu'il nous reste à montrer brièvement. Ce n'est pas par réflexion et procédé artistique, c'est très spontanément que Rousseau a associé aux émotions de son cœur les champs et les bois, « l'or des genêts et la pourpre des bruyères ». Ce que nous disons en effet parfois, avec Horace, de notre ami le plus cher, il le pouvait dire de la nature : elle était la moitié de son âme. De toutes ses amitiés, elle est la seule dont il n'ait jamais douté et il en a gardé jalousement le culte jusqu'à son dernier jour. Depuis « les douces heures de son enfance », depuis cette époque lointaine où « il a vu pour la première fois le majestueux et touchant lever du soleil et (remarquez
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l'association) où il a senli les premières émotions du cœur », jusqu'au soir de sa vie, jusqu'à ces années de Paris où il allait, avec Bernardin de Saint-Pierre, conletnpler la Seine du haut du Mont-Valérien ou herboriser à Romainville, il n'a cessé d'admirer et d'aimer la nature, de l'admirer avec des yeux sans cesse émerveillés et de l'aimer d'un cœur toujours ému : il n'est pas étonnant qu'il l'ait associée à ses joies et à ses tristesses. Aussi est-ce lui, Rousseau, quia eu la gloire de commencer ce dialogue, que poursuivront sans fin tous les poètes après lui, entre l'homme qui confie à la nature ses joies et ses peines, et la nature qui se réjouit avec l'homme ou qui berce et console sa douleur. Innovation d'une portée vraiment incalculable : car, en faisant ainsi converser, avec les voix de la nature, nos tristesses et nos rêveries, ce n'est pas seulement une nouvelle corde que Rousseau a ajoutée à la lyre des poètes ; il n'est pas exagéré de dire que c'est aussi une corde de l'âme humaine qui était muette et que, le premier, Rousseau a fait frémir et résonner. C'est elle qui va retentir dans le Lac et la Tristesse d'Olympio avec ces mêmes accents de mélancolique éloquence que faisait entendre Saint-Preux quand il rappelait à Julie, parmi les sauvages rochers de Meillerie, parmi «ces lieux tout pleins d'elle», le charme envolé pour jamais de leur jeunesse et de leur amour.
La nature a été pour Rousseau une consolatrice à la fois et une inspiratrice : elle l'a consolé « des injustices des hommes » et lui a inspiré ses chefs-d'œuvre. Il puise, dans son commerce avec elle, des sentiments élevés et des idées sérieuses ; une de ses originalités est, on l'a vu, d'avoir, au dix-huitième siècle, pris l'amour au sérieux, et c'est en partie pour cela que ses deux amants il les a fait vivre et s'aimer à la campagne. Il sait, en effet, qu'on aime mieux, plus sérieusement et plus profondément, devant un beau paysage qu'entre les quatre murs d'un salon, que, devant les grands spectacles de la nature, l'àme s'exalte et qu'on est alors plus pleinement l'un à Tautre. Il a donc, le premier, associé l'amour à la nature : partout où il porte ses pas solitaires, Saint-Preux met Julie de moitié dans les impressions que lui font éprouver les paysages qu'il a sous
les yeux : « Je ne faisais pas un pas que nous ne le fissions ensemble; je n'admirais pas une vue sans me hâter de vous la montrer. Tous les arbres que je rencontrais vous prêtaient leur ombre, tous les gazons vous servaient de siège. » (I, 23). La nature n'est là que le cadre rêvé pour l'amour : la voici maintenant qui va être quelque chose de plus, comme la confidente et la complice des deux amants, tant elle paraît se mettre à l'unisson de leurs cœurs. Saint-Preux est seul et triste; c'est l'hiver, et il a trouve partout dans les objets la même horreur qui règne au-dedans de lui... Toute la nature est morte à mes yeux comme l'espérance au fond de mon cœur. »
Mais n'est-ce pas là une illusion de l'amour et la nature prendrait-elle vraiment part à nos douleurs et à nos joies? Cet air, triste ou gai, que nous lui trouvons parfois, n'est-ce pas nous qui le lui prêtons gratuitement, et môme est-elle seulement poétique pour ceux qui ne sont pas poètes ? Rousseau a prévu l 'objection et il y a répondu avec profondeur : « c'est dans le cœur de l'homme qu'est la vie du spectacle de la nature » (Emile. III). Eh bien ! cette nature inerte, animons la de notre vie et réchauffons la des passions de nos cœurs ; ne semble-t-elle pas nous attendre et nous appeler par « le murmure des eaux qui nous inspire une langueur amoureuse et par le chant des oiseaux qui semble avoir plus de tendresse et de volupté ? » Il manque quelque chose à cette fête du mois de mai : il y manque la présence de deux êtres qui s'aiment : « ô Julie ! hâtons-nous; portons le sentiment du plaisir dans les lieux qui n'en offrent qu'une vaine image ; allons animer toute la nature : elle est morte sans les feux de l'amour » (I, 38). Il semble qu'il y ait alors, entre la nature et les êtres qui aiment, comme un échange et un enrichissement réciproque: «ces retraites délicieuses, dit Julie, ajoutaient au plaisir que nous goûtions d'être ensemble ; elles recevaient à leur Unir un nouveau prix du séjour de deux amants. » (I, 13). Et même, pour valoir tout son prix, la nature ne doit-elle pas emprunter la voix et le regard de l'être aimé ? « Hors vous seule, dit Saint-Preux à Julie, je ne vois rien dans ce séjour terrestre qui soit digne d'occuper mon âme et mes sens*
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Non, sans vous la nature n'est plus rien pour moi ; mais son empire est dans vos yeux, et c'est là qu'elle est invincible. » (I, 10). Ainsi plus tard, Alfred de Vigny :
Je dirai qu'ils sont beaux quand tes yeux l'auront dit.
Les lieux où l'on a aimé ne gardent-ils rien des émotions dont ils furent témoins et qu'ils ont peut-être inspirées ou encouragées ? et ne vont-ils pas, quand nous les reyerrons, nous retracer et nous faire revivre ces émotions anciennes dont notre cœur, qui débordait alors, les avait comme imprégnés? «En revoyant ces lieux, après si longtemps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux ;.. ô Julie, voici le lieu où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde, voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur. Voilà la pierre où je m'asseyais pour contempler au loin ton heureux séjour;;. Ainsi s'attristera Olympio .
La borne du chemin, qui vit des jours sans nombre, Où jadis, pour m'attendre, elle aimait à s'asseoir
Comme si elle avait pitié de nos agitations et de nos tourments, la nature insinue dans nos âmes la paix bienfaisante de ses solitudes. Saint-Preux qui a quitté, désespéré, la maison de Julie, sent peu à peu, dans les montagnes du Valais, seul au milieu des rochers, des sapins et des chênes, « le calme renaître » dans son âme : «j'admirais l'empire qu'ont sur nos passions les êtres les plus insensibles et je méprisais la philosophie de ne pouvoir pas même autant sur Vâme qu'une suite d'objets inanimés. » Ainsi dira Lamartine :
Objets inanimés, avez-vous donc une âme, Qui s'attache à notre âme ?
Gomme Saint-Preux, Rousseau connaît et il apprendra aux générations à venir les charmes de la solitude. Ici, pourtant, il importe de distinguer : quand certains poètes, misanthropes ou pessimistes, s'enfoncent dans la solit-ude, ils n'y font que nourrir leur tristesse, comme Sénancour, ou qu'accentuer leur
pessimisme, comme de Vigny. Rousseau tout au contraire : comme Saint-Preux encore, il oublie ses infortunes parmi les bois et les montagnes, « il s'oublie lui-même », tant le spectacle qu'il a sous les yeux « ravit ses sens et son esprit » ; tant il est réconforté et rasséréné « par le seul enchantement du paysage». D'où vient cela ? et pourquoi la nature, même solitaire, n'apporte-t-elle à Rousseau que joie et réconfort ? C'est, je crois, parce qu'il l'a aimée au temps de son insouciante jeunesse, dans ces années de libre et gai vagabondage dont il regrettait plus tard, dans ses Confessions, de n'avoir pas fait de journal. Il a associé alors la nature aux jouissances qu'il goûtait, et qu'il retrouve encore dans ses voyages à pied, à savoir : « le grand air, le grand appétit, la bonne santé qu'on gagne en marcliant, la liberté du cabaret, l'éloignement de tout ce qui fait sentir la dépendance » et, par-dessus tout, je crois, le plaisir, quand on est romanesque, — et qui ne l'est pas à vingt ans ? — « de disposer en maître de la nature entière, de s'entourer d'images charmantes et de s'enivrer de sentiments délicieux y> (Confessions, I, 4). Quand la fatigue et la faim le gagnaient, il « mettait à un bon déjeuner deux pièces de six blancs », — s'il les avait encore, et mangeait avec d'autant plus d'appétit que son esprit romanesque « sentait qu'un nouveau paradis l'attendait à la porte ». Et il repartait toujours seul, mais de si joyeuse humeur qu'il « allait chantant tout le long du chemin », comme ce jour où, ayant entonné gaiement une cantate de Batislin, il était accosté par ce bon M. Rolichon qui lui demandait copie de sa cantate et l'en récompensait par de si opportunes « lippées. » Ainsi, ce n'est pas seulement, comme on a coutume de dire, par misanthropie, que Rousseau recherchait la solitude ; il la recherchait et l'aimait parce qu'il la peuplait de toutes les chimères de son imagination et des plus chers souvenirs de sa jeunesse.
D'ailleurs, hâtons-nous de l'ajouler, il n'était jamais tout à fait seul dans la nature; car, en vrai protestant, il s'y sentait toujours en tête à tête avec Dieu. Et sa croyance, inébranlable, en Dieu et en la Providence, non seulement l'a préservé du pessi-
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iiiisme, l'œuvre d'un Dieu bon ne pouvant être mauvaise, mais encore, el ceci est plus intéressant, a en partie déterminé l'aspect particulier sous lequel il s'est plu à voir et à peindre la nature. Lamennais a dit avec justesse : « 11 se mêle toujours quelque chose de nous aux lieux que nous voyons. L'impression physique que nos sens en reçoivent se transforme en dedans de nous et y suscite une image idéale en harmonie avec nos pensées, nos sentiments, notre être intime (1). » Précisément l'image que Rousseau se fait de la nature est en conformité avec ce qu'il y a de plus intime en lui : l'idée qu'il a de Dieu. Celui qu'il prie par ces seuls mots : (( ô grand Être ! » manifeste, à ses yeux, .sa grandeur par Vordre qu'il fait régner dans ce vaste univers. Ce que Rousseau, en déiste fervent, admirera donc, ce qu'il se plaira tout particulièrement à contempler dans la nature, c'est un ensemble harmonieux, un beau « tableau * ; c'est un payage à la tois large et bien ordonné, oii éclatent et la grandeur de Dieu et le sage dessein de sa Providence. 11 dit, dans une note très significative de la Nouvelle-Héloïse : la « véritable magnificence n'est que Vordre rendu sensible dans le grand; ce qui fait que de tous les spectacles imaginables, le plus magnifique est celui de la nature » (V, 2). D'autres peintres de la nature, les musiciens ou les coloristes, sont plus sensibles aux harmonies ou aux cou-
(1) Lamennais : Esquisse d'une philosophie, VIII, 2. Veut-on retrouver « l'être intime » de Rousseau jusque dans les pages où l'on s'attend le moins à le voir paraître, qu'on relise sa lettre célèbre sur les vendanges {Nouvelle-Héloïse, V, 7). Il s'y moque des Parisiens qui « croient aller à la campagne et qui n'y vont point parce qu'ils portent Paris avec eux ». Mais lui, Rousseau, il ne se borne pas à emmener avec lui, au milieu des vendangeurs, l'ami (qu'il est) de la nature riante et animée ( « tout conspire à donner à ce charmant spectacle un air de fête;... c'est le tableau d'une allégresse générale qui semble en ce moment étendu sur la surface de la terre o) ; mais, ce qui est plus grave, il a mené aussi avec lui, et c'est bien ici « son être le plus intime », Tutoiaisle qui rêve d*uue égalité conforme à Fétat de la nature : « la douce égalité qui régne ici (entre maîtres et ouvriers), rétablit l'ordre de la nature, forme une instruction pour les uns, une consolation pour les autres, et un lien d'amitié pour tous. » Et enfin cet air de fête lui-même, qu'il a répandu partout dans son tableau des vendanges ( v« partout on chante, on rit » en vendangeant, et, le soir, c'est le feu d'artifice) ; tous ces agréables détails servent à démontrer (les paysages de Rousseau démontrent très souvent une idée morale), que le travail delà caïupagne est ' la première vocation de l'homme et qu'il rappelle tous les charmes de l'âge d'or. »
leurs; d'autres, les panthéistes, poursuivent dans la nature le mystère de la vie universelle : Rousseau, lui, sans êlre insensible à tout cela, prête surtout son attention et réserve son enthousiasme à la magnificence de certains spectacles. Ce sera, par exemple, dans le Vicaire Savoyard, les fertiles rives du Pô vues du haut d'une colline, avec l'immense chaînes des Alpes à l'horizon, c'est-à-dire « le plus beau tableau dont l'œil humain puisse être frappé. On eût dit que la nalure élalait à nos yeux toute sa magnificence pour en ofifrir le texte à noti e entretien » (Emile, IV). Veut-on voir pourquoi il affectionne tant les levers de soleil? c'est parce que (( nul liomme ne résiste à un spectacle si grand et si beau. » Et c'est aussi parce que, seul la nuit dans sa chambre (qu'on se rappelle sa conversation avec M'"« d'Kpinay), il lui est arrivé de partager les doutes des philosophes; mais que le soleil se lève et il va, en même temps que les vapeurs de la nuit, dissiper les brouillards de sa pensée « en lui exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature. » Aussitôt, ainsi le fait parler M"'^ d'Epinay, « je retrouve mon Dieu, je l'admire, je l'adore et je me prosterne en sa présence. » De même, à l'Hermitage et à Montmorency, lorsqu'il avait, durant ses fréquentes insomnies, ressassé douloureusement ses amers soupçons et tous ses griefs contre ses « faux amis », le soleil levant, j'imagine, venait souvent chasser toutes ses idées noires, et il avait alors devant lui une belle journée pour se promener allègrement dans la campagne. Est-^ce qu'on ne devine pas tout cela dans sa belle Lettre à Malesherbes, la troisième, où, après avoir parlé, sans les préciser, des « douleurs qui lui font tristement mesurer la longueur des nuits », il en vient à décrire les temps qu'il se rappelle le plus volontiers; ces temps sont ceux de ses promenades solitaires ; et comment alors commençaient ces journées qu'il appelle délicieuses ? « il se levait avec le soleil » et s'enfonçait joyeux dans la forêt.
Plus lard, quand il a été décrété à Paris et à Genève, chassé d'Yverdon et maltraité à Motiers, et quand, sous le coup de tant d'infortunes, il a perdu cette force de réaction et cette relative possession de soi qu'il avait encore à Montmorency avant la
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condamnation d'Emile, alors ses descriptions de la nature deviennent moins vives et moins riantes : il n'y a pas de lever de soleil dans son tableau de l'île de Saint-Pierre. Ce n'est plus le temps où, levé dès l'aurore, il doublait, d'un pas rapide, (( certain coin » derrière lequel il se mettait à l'abri des importuns et « courait retrouver ses bosquets. » Maintenant il est las et ne cherche, après tant d'orages, que le repos et la paix et, s'il se peut, l'oubli des hommes ; il trouve tout cela à Saint-Pierre, et il y trouve même quelque chose déplus, à savoir la rêverie moderne : c'est ce que je tâcherai de montrer quand j'étudierai plus loin les Rêveries du Promeneur solitaire, et j'aurai ainsi épuisé l'analyse de tous les sentiments, fort divers, on le voit, dont la fusion harmonieuse a formé ce que l'on se contente trop souvent d'appeler, d'un terme un peu vague, le sentiment de la nature dans Rousseau.