‹ Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvresChapitre 3 sur 11 · ICI EST NÉ JEAN JAQUES ROUSSEAU LE XXVIII JUIN MDCCXII · texte numérisé non relu

ICI EST NÉ JEAN JAQUES ROUSSEAU LE XXVIII JUIN MDCCXII

Cette inscription pour être vraie, devrait être placée dans un tout autre quartier.

Begistre du Comité provisoire d' administration (T. I., page 628, Archives de Genève), on trouve à la date du 18 Juin 1793 :

« Lecture a été faite d'un extrait de registre de l'Assem- « blée nationale du 27 Mai, portant en substance que l'Adt ministration sera invitée à faire graver sur la maison du « citoyen Charles Bonnet, mort la semaine dernière : Ici est * mort Charles Bonnet, auteur de VEssai analytique sur Vâme, « et sur la maison où naquit Jean-Jacques Rousseau : Ici est « né Jean-Jacques Bousseau, autettr de l'Emile et du, Contrat « social .... Arrêté qu'on approuve ce qui est proposé, char-

Aucun homme célèbre n'a laissé après lui, un régulateur aussi impartial de sa vie et de ses œuvres; ses Confessions, publication posthume, nous conduisent pas à pas à travers le voyag-e de la vie du grand philosophe, rien ne nous échappe dans cette existence bizarre et tourmentée, inquiète et ombrageuse.

Si des écrivains illustres ont critiqué avec amertume et passion, l'inconvenance de ces Confessions, disons que pour l'historien, elles sont le journal philosophique et historique de celui qui n'est plus; elles sont un précieux document pour une appréciation impartiale, et involontairement l'historien est forcé de puiser dans ce recueil les plus belles pages de l'histou'e de J.-J* Rousseau.

Sa mère mourut*) en donnant le jour à ce petit être dont plus tard la plume devait être maudite et dont les œuvres devaient être brûlées. On peut dire que le jeune

f géant le citoyen Lissignol de faire exécuter ces deux ins- « criptions sur marbre noir, et en lettres creuses et dorées. »

Les inscriptions primitivement adoptées furent modifiées....

Quelques jours après, le 27, veille d'une fête que Ton fit à cette occasion, le même Comité sur les rapports qui lui furent faits «■ de ce qui a été manifesté dans le club fraternel des révolutionnaires genevois, concernant les honneurs à rendre à notre illustre concitoyen Jean-Jacques Rousseau.... ordonne que la rue de Chevelu qu'on présume celle dans laquelle était située la maison où il naquit, sera dorénavant appelée rue de Jean-Jacques Rousseau. »

*) Lamère de Jean-Jacques ne vécut que peu de jours après l'avoir mis au monde, puisqu'on lit dans le registre mortuaire de la même année 1712 : « Du jeudi 7 Juillet, à 11 heures du « matin, Susanne Bernard, femme du sieur Isaac Rousseau, « citoyen, marchand horloger, âgée de 39 ans, morte de fièvre « continue, en la Grand' Rue. »

enfant n'eut point le bonheur do recevoir cette première éducation maternelle, qui commence au berceau et se manifeste par la sollicitude à combattre ou à tempérer ces mille caprices de l'enfant trahissant déjà une naiure rebelle. La mère est notre première institutrice, c'est le premier instrument de notre éducation, c'est une sorte de mission que lui impose la nature, mission de bienveillance et d'amour qui tempère les passions par l'affection el répand sur la société humaine un aspect de condescendainie mutuelle, qui est le caractère de la civilisation. Une éducation malheureuse est celle dans laquelle on u'aperç(3it pas trace de l'autorité de la mère, Rousseau était dans ce cas, et de plus la perte d'une femme d'un grand mérite, fut pour le père un chagrin cruel. Quoique tous les enfants disent du bien de leur mère, il faut admettre que celle que ne connut point Jean-Jacques méritait bien les pages charmantes qu'il lui a consacré/, La fille du pasteui' Bernard était belle et sage, le père de Jean-Jacques n'obtint pas sa main sans peine, les amours des deux jeunes gens avaient commencé avec la vie, et ces sentiments ne firent que grandir; après l'épreuve d'un voyage, le père de Jean-Jacques obtint le consentement des parents et le mariage se fit. Le premier enfant des époux fut l'aîné de Jean-Jacques, qui négligé au moment où la jeunesse a besoin de conseils, devint un fort mauvais sujet et disparut. Le père de Jean-Jacques,*)

*) Isaae Boicssemi était l'un des nombreux enfants de David Rousseau et de Susanne Cartier, mariés le 24 Aoilt 1666; il naquit le 28 Septembre 1672.

Susanne Bernard était fille de Jacques Bernard et de Anne-Marie Macliard. Elle avait un frère nommé Gabriel, qui épousa Théodora Eousseau, sœur d'Isaac.

habile liorlog-er, fut appelé en Turquie, où il exerça pendant quelque temps la profession d'horloger du palais, mais son e'pouse ne pouvait vivre sans lui, elle le pressait de revenir à Genève, elle aimait son mari, et nous retrouvons même une petite composition qui prouve que cette digne femme avait autant d'esprit que de cœur. Elle se promenait avec Mme Bernard, sa belle-sœur, dont le mari servait comme ingénieur sous le prince Eugène et en pensant aux absents, elle composa le quatrain suivant:

Ces deux messieurs qui sont absents, Nous sont clieis à bien des manières, Ce sont nos amis, nos amants, Ce sont nos maris et nos frères Et les pères de ces enfants.

Le père de Jean-Jacques revint à Genève ; dix mois après, celui-ci venait au monde, et cette naissance fut un premier malheur, puisqu'elle coûta la vie à sa mère.

Il faut croire que la perte fut cruelle, car Jean- Jacques dit lui-même que son père ne s'en consola jamais, il croyait la revoir eu lui et jamais il n'embrassa l'enfant sans soupirer. Ces souvenirs sont les plus charmants de ses confessions : « Quand il me di- « sait: Jean- Jacques, parlons de ta mère; je lui disais: « Hé bien ! mon père, nous allons donc pleurer ; et ce ' mot seul lui tirait des larmes. Ah ! disait-il en gé- « missant, rends-la moi, console-moi d'elle, remplis le « vide qu'elle a laissé dans mon âme. »

Joan-Jacques fut élevé par sa tante*), il apprit à lire

*) C'est la bonne tante Suson qui devint plus tard, madame Gonceni, et qui, ayant vu de mauvais jours, reçu une pension de Jean-Jacques Rousseau reconnaissant.

et à écrire et son g-oût pour l'étude se révéla par une véritable passion pour la lecture. Tous les livres, surtout les romans, appartenant à la bibliothèque de sa mère y passèrent, le père et le fils lisaient ensemble le soir à la veillée et souvent les nuits furent employées à terminer quelque volume commencé. C'est la lecture de ces romans, dans un âge aussi tendre qui développa sans doute chez Jean-Jacques cette disposition romanesque et originale qui contribua à donner à son existence un caractère aventureux et bizarre. Plus tard cependant, les romans ayant été lus, le père et l'enfant durent entreprendre la lecture des livres plus sérieux contenus dans la bibliothèque. Cette heureuse diversion ne contribua pas peu à combattre les idées malsaines qui g-ermaient dans ce jeune cerveau, et lui donna quelque chose de sain et de posé, Bossuet, Fontenelle, la. Bruyère et Molière captivèrent l'enfant, qui se lorma l'esprit à ces lectures; il se passionna un moment pour Athènes et Rome et les traits de constance et d'intrépidité des héros de l'antiquité laissaient dans sa jeune tête des souvenirs ineffaçables. Dans cette nature extraordinaire, le cœur était accessible à tous les grands sentiments comme l'esprit Tétait à toutes les sciences. La musique surtout avait une influence extraordinaire sur ses sens, et cinquante ans après, il redisait encore ému, les chansonnettes que sa bonne tante répétait alors qu'il jouait auprès d'elle. A mesure que l'âge affaiblissait ses forces, ces souvenirs gagnaient en charme, ils arrachaient au malheureux philosophe de douces larmes d'attendrissement.

L'éducation du jeune Rousseau commençait à peine, lorsqu'une malheureuse querelle qu'eut son père avec

UQ ofïicior g^cnevois au service de France*), obligea le père de Jean-Jacques à s'expatrier. L'enfant fut mis en pension à Bossey, chez le ministre Lambercier, qui n'eut pas de peine à comprendre que son nouvel élève avait beaucoup lu et peu appris, il s'appliqua à corriger ses penchants naturels, à développer un programme d'étude, à asseoir en un mot son éducation sur des bases normales. A Bossey, le jeune rigoriste, l'enthousiaste de Rome et d'Athènes, redevient enfant, les plaisirs champêtres détournent son attention des hauts faits de l'antiquité, il hume à pleins poumons Tair des champs et de la montagne, il plante avec son petit cousin un arbuste, celui-ci prend germe et vie, et ce phénomène transporte de joie le futur élève de Linnée.

Les beaux jours sont courts, le jeune Jean-Jacques re\ient à Genève, il est mis en apprentissage chez un graveur**), après qu'on eut délibéré si on le ferait horloger ou ministre du culte protestant. Ses dispositions

*) Isaac Eousseau était bien réellement horloger: un grand nombre d'autres actes authentiques en fout foi, mais dans sa jeunesse il avait enseigné la danse (actes de J. A. Comparet, notaire, du 6 Décembre 1694). Il s'associa dans ce but avec David Noyret de Genève et Jean Clément de Paris, et il est assez singulier que le secrétaire du Conseil l'ait désigné encore comme maître dans cet art, en rapportant le jugement relatif aux coups portés au sieur Gautier {registre dit Conseil).

**) C'était bien peu avant le temps où Jean-Jacques fut définitivement placé chez son maître Abel Du Commun. L'engagement réciproque que M. Grenus a publié {Glaniires n° 5), fixe au l*"" Mai le commencement de l'apprentissage. Du Commun qui alors n'était pas encore marié, demeurait rue des Etuves, maison de Duc Morin-Marchinville. On trouve dans un rapport de la dizaine de Coutance, en 1725, ces lignes :

« 3"" étage. Sieur Pierre Morin-Marchinville, sa femme, « un enfant, Abel Du Commun, graveur, un apprenti, etc. »

pour le dessin furent l'argument final, Jean-Jacques est destiné à devenir graveur. Toute cette pe'riode de l'existence du jeune Rousseau est raconte'e avec un charme exquis dans ses Confessions, ses petites amourettes, sa double passion, sa petite mademoiselle Goton qu'il se plaisait à aimer myste'rieusement. Il le croyait du reste, mais le secret de son petit cœur était connu, car en passant un jour à Coutance, des petites filles lui crièrent à demi-voix : Goton tic-tac Rousseau. La lecture des romans avait eu son influence sur Timagination de l'enfant, il aimait comme un chevalier de la fe'odalite', une demoiselle de Vulson, qui de Nyon vint le voir à Genève. Quand elle repartit, Jean-Jacques voulut se jeter dans le lac, devant le bateau qui emportait ses amours. Pour le consoler, Mlle de Vulson lui envoya des bonbons et des gants, preuve qu'elle le traitait en enfant, car peu après sa visite, la jeune châtelaine s'était mariée. Jean-Jacques avait lo ans lorsqu'il entra en apprentissage chez Du Commun, qui faisant fi de Rome et d'Athènes, des auteurs classiques ou antiques malmena assez rudement lo pauvre garçon, dont l'humeur bizarre, vagabonde et indépendante ne cherchait qu'une occasion de prendre son vol. Cette occasion se présenta d'elle-même. Jean-Jacques, ennemi de la règle et de la gêne, ne rentrait pas toujours à temps aux portes de la ville ; par deux fois il ne rentra que le lendemain, ce qui provoqua pour le cas d'une récidive éventuelle la promesse d'un accueil tel, que Jean- Jacques se promit de l'éviter. Et cependant cette récidive arriva bientôt, un maudit capitaine, dit Jean- Jacques, qui fermait toujours la porte, où il était de garde, une demie-heure avant les autres, mit sa vigilance en défaut. Trouvant porte close, le jeune graveur

se décide à ne pas rentrer, il jure de pas retourner chez son maître, et il fuit vers la frontière de Savoie, il dîne chez le curé d'Ouex qui flaire un néophyte, et l'envoie chez Mme de Warens à Annecy.

Rousseau avait seize ans, une figure intéressante, ses cheveux noii^s, les yeux petits mais excessivement expressifs, sa houche était jolie, mais g-arnie de vilaines dents. Quand il parlait, sa physionomie prenait un ensemble animé, son babil avait un caractère de naïveté et de réflexion, il était en même temps timide par naturel et hardi par calcul. Gomment juger autrement ce jeune jouvenceau, qui voyant un château, se place sous la fenêtre et entonne, comme un trouvère de Pétrarque :

Dans rheureuse Provence, Jadis on vit les troubadours Dans les combats porter la lance, Dans la paix chanter les amours, Ils parcouraient toutes les cours.

Aucune gentille demoiselle, ne parut aux fenêtres du manoir, Jean-Jacques frappe chez Mme de Warens, il n'ose pas lui confier verbalement sa demande et il confectionne une véritable supplique, dont cette femme d'esprit dut beaucoup rire,

Mme de Warens se prit de pitié pour* le pauvre oiseau échappé du nid, elle veilla sur lui avec la sollicitude d'une mère, ce qui ne l'empêcha pas de continuer l'œuvre ébauchée par le curé d'Onex, à savoir la conversion au catholicisme d'un enfant hérétique,

Jean-Jacques fut envoyé à Turin à l'hospice des catéchumènes, il se prêta avec bonhommie aux préparatifs de sa conversion, en compagnie de quelques mauvais drôles qui faisaient métier du baptême. Enfin il fut baptisé avec toute la solennité possible, de façon

à édifier le public et à humilier le ne'ophyte. J.-J. Rousseau fut cruellement puni, il comptait que sa conversion lui attirerait les faveurs de la fortune et la bienveillance des grands, il n'en fut rien, le converti de Genève reçut fr. 20, produit de la quête faite le jour de la cére'monie et il fut mis à la porte du couvent, aussitôt celle-ci terminée.

Abandonné à lui-même, Jean-Jacques est réduit à gagner sa vie dans la domesticité d^une riche famille piémontaise, il y souffre cruellement dans son amour propre, les romans lui avaient fait rêver autre chose, sa nature indépendante lui faisait prendre ce joug de la servitude en horreur, et la nostalgie aidant, il décide de revenir à Genève. Il passe à Annecy, frappe à la porte de sa protectrice, Mme de Warens, celle-ci rinstalle chez elle, et le voilà, transcrivant des recettes, rédigeant notes et comptes, pilant des drogues, faisant les honneurs de la maison de sa bienfaitrice à une foule de solliciteurs, pour lesquels Mme de Warens était une vraie providence.

Celle-ci, dont l'esprit était orné, connaissait la bonne littérature, elle était venue fort jeune en Savoie, où, comme dit Jean- Jacques, elle avait perdu dans le commerce charmant de la noblesse du pays, le ton maniéré de celle du pays de Vaud, où les femmes prennent le bel esprit, pour l'esprit du monde, et ne savent parler que par épigrammes.

Mme de Warens pensait pouvoir terminer l'éducation de son protégé et en faire quelque bon curé de village. Elle le fait instruire au séminau^e, mais il y va comme au supplice, et les seules leçons dont il profite, sont celles de musique, quant au latin, son maître lui inspii'e une telle aversion qu'il n'apprend rien de

plus que ce que le pasteur Lambercier lui a eiiseign(5. Quarante aus après, il en parle encore avec épouvante, tant riinagination joue un grand rôle dans cette nature extraordinaire.

Pendant un an Jean-Jacques vit auprès do Mme de Warens sans commettre une des nombreuses sottises qui émaillent sa jeunesse; un jeune musicien paraît à Annecy, Jean-Jacques s'éprend de ce nouveau venu, dont le caractère enjoué' et badin convient au jeune homme. Mme de Wareas croit devoir redouter cette socie'té pour son protég-e' et elle le fait voyager dans le Bugey et à Lyon, il revient à Annecy, mais Mme de Warens e'tait partie pour Paris.

Jean-Jacques raconte ses petites aventures galantes, la rencontre qu'il fit de Mlles Gralley et de Graffenried, cette dernière, une jeune Bernoise très aimable , avait été accueillie chez la première, ensuite d'une petite folie de jeunesse. — Ces dames étaient à cheval, il fallait passer un ruisseau, Jean-Jacques anime les chevaux qui ruent et menacent de désarçonner les amazones; alors il entre dans l'eau, prend la bride et un des chevaux opère le passage ; il veut se retirer, mais il est constitué prisonnier par les deux petites folles, qui exigent qu'il monte en croupe. Le cœur lui battait fort en serrant la taille de Mlle de Graffenried, celui de cette dernière aussi, mais pour un tout autre motif, elle avait peur de tomber.

Les voilà tous les trois passant la journée ensemble, on dîne, on joue, puis on se rend dans le verger du manoir pour cueillii' des cerises. Jean- Jacques monte sur l'arbre et jette les fruits, les deux jeunes filles lai rendent les noyaux, Mlle GaUey avance son tablier et recule la tête, elle se présentait si bien que le galant

Rousseau laisse adroitement tomber un bouquet de cerises dans le sein de la jeune fdle.

Que mes lèvres ne sont-elles des cerises, dit mélancoliquement le vieux philosophe.

Cette scène a donné lieu au charmant tableau que tous nous connaissons et qui a été tant vanté, en raison surtout des personnages qu'il représente.

A quelque temps de là, Jean- Jacques se met en voyage, il part pour Genève, et la vue de sa ville natale produisit sur lui une impression vraiment extraordinaire^ l'émotion le saisit, il défaille. Il voit son père à Nyon où il s'était installé, le père et le fils pleurèrent en s'embrassant , ce n'était plus l'enfant badin et ce n'était plus le père d'autrefois qui s'était remarié, dix-huit ans avaient passé sur les souvenirs d'alors.

Jean-Jacques s'arrête à Fribourg- , puis il vient à Lausanne, où, séduit par la splendeur du paysage, il se décide à rester quelque temps. — 11 descend chez Perrotet, qui tenait auberge, il s'y installe; pour parfaire le prix de la pension, il songe à utiliser ses talents, ceux au moins qu'il croyait avoir ; il se donne à l'instar de son ami, le musicien d'Annecy, pour professeur de musique, et d obtient quelques leçons. — Il avoue cependant que ne sachant rien, il est bien emprunté d'enseigner, une idée traverse sa cervelle, il songe à son goût naturel pour la musique, et, se prenant pour un talent ignoré, il forme le projet de donner un concert. Il compose une pièce, avec une effronterie qui contraste avec sa timidité naturelle, là encore le roman a la victoire sur le bo \ sens. *

Pendant quinze jours il travaille à ce chef-d'œuvre, et pour couronner sa renommée future, il compose un menuet, sur un air que lui a appris son ami.

Quel caprice !

Quelle injustice !

Quoi! ta Clarisse Trahirait tes feux!

Le jour du concert arrive, Jean-Jacques distribue avec un calme effrayant les diverses partitions, il explique les renvois, on s'accorde et le signal est donné. « Non ! depuis qu'il existe des opéras français , dit-il, de la vie on n'ouït un semblable charivari. » — Les musiciens étouffaient de rire, mais, au lieu de s'arrêter, ils poursuivent sans miséricorde, assourdissant le tympan des auditeurs, qui criaient: Quelle musique enragée! quel sabbat! Heureusement tout prend fin icibas, et Jean-Jacques eut tout le loisir de regretter son étourderie.

Il fait de longues promenades sur les rives du lac, il y trouve et y puise ces ravissantes desQfiptions que nous retrouvons dans la Nouvelle Héloï'se, il s'attendrissait, soupirait et déplorait cette ingratitude du sort, qui ne lui permettait pas de vivre tranquille, ignoré sur ces rives enchanteresses. Il ne demandait qu'un ami sûr, une femme aimable, une vache et un petit bateau, et il se disait qu'il ne jouirait du bonheur parfait sur cette terre , que quand il aurait ce qu'il désii-ait.

De Lausanne, Jean-Jacques allait à la messe à Assens, à deux lieues de la ville, il s'y rendait en compagnie des catholiques de l'endroit, qui lui procuraient quelques leçons, mais comme elles n'étaient pas abondantes, il fiart pour Neuchâtel où il est plus heureux ; il y gagne suflîsamment pour pouvoir restituer à son « bon ami Perrotet » les arriérés de sa pension, et tout en enseignant il se perfectionne dans la musique.

— lo —

Il aurait pu vivre tranquille, mais il fait la connaissance d'un prélat grec qui faisait une quête en Europe pour le re'tablisseraent du Saint Sépulcre. Il se lie à cet homme et le suit à Berne en qualité de secrétaire et d'interprète. Ces deux compères quêtent en pays fribourgeois et n'y ramassent rien, à Berne le sénat leur accorde une petite somme.

A Soleure, Jean-Jacques quitte son archevêque et entre au service de l'ambassadeur de France, d'où on l'expédie à Paris comme secrétaire d'un neveu d'un colonel suisse au service de France. Jean-Jacques fait le voyage à pied et à petites journées, tout en cheminant son imagination travaille; au service du neveu d'un militaire, pense-t-il, et le voilà rêvant gabions, courtines et remparts, batailles et maréchalat.

Paris lui fait une mauvaise impression, il croyait voir un Turin gigantesque^ il se trompa, plus d'une déception l'attendait du reste, le colonel suisse était un vieil avare, et au lieu d'accueillir Jean-Jacques comme cadet, il voulait lui faire porter l'uniforme du régiment. Il refuse l'emploi et se venge pour la première fois avec sa plume en envoyant de méchants couplets au vieil officier.

« Tu croyais, vieux penard, qu'une folle manie « D'élever ton neveu m'inspirerait l'envie. »

Jean-Jacques va à Lyon , il y végète , et revient chez Mme de Warens qui lui procure de l'occupation comme géomètre-arpenteur au service de la maison du roi Victor- Amédée. 11 avait alors juste vingt ans.

Son esprit était développé, mkis le jugement ne l'était guère, il passa 8 à 9 ans de sa vie à l'étude et ce d'autant plus facilement que ses occupations au bu-

reau du cadastre royal n'étaient pas fort gênantes. Son nouveau métier l'oblige à étudier l'arithmétique, il apprend bien les diverses règles , car il les apprend seul ; cette science exacte forme son jugement , elle apporte de la rectitude dans ses pensées, la réflexion qu'exige les calculs donne des idées justes. Il fait aussi du dessin en lavis , il peint des fleurs et il goûte à cette botanique pour laquelle il se passionna plus tard. Jean-Jacques aimait passionnément la musique, malgré les mécomptes qu'elle lui avait préparés, il l'étudiait avec un zèle qui ne s'est jamais démenti, quoique ses progrès, chose étonnante, eussent été très relatifs. La musique exerçait pour l'imagination de Rousseau une diversion bienfaisante, elle calmait ce tempérament avide, qui devançait son temps et courait au-devant des événements.

Les goûts simples de Jean-Jacques, sa grande sensibilité, sa disposition toute particulière à jouir des beaux côtés de la vie, à se contenter d'un rayon de soleil, d'un fruit, d'une fleur, d'une chanson, le retiennent pendant de longues années, qui sont comme un arrêt forcé dans le voyage de la vie, au manoir de Mme de Warens. Dans cette retraite paisible, le futur révolutionnaire s'attaque à tous les sujets, il étudie la chimie appliquée, l'histoire et la science militaire, la botanique , la littérature du chant et de la musique, il s'essaie à l'escrime et se passionne surtout pour les exploits mihtatres de la France, dont les régiments passaient par la Savoie pour envahir le Milanais, puis tout à coup, ayant entendu parler du traité de l'harmonie de Rameau, le célèbre organiste, il n'a de repos qu'après avoir pu obtenu* ce livre. , ,

Rousseau était loin de penser que l'auteur dont il dévorait le traité règ:nerait pendant un demi-siècle sur la scène de l'opéra et qu'il renverserait lui aussi la routine d'alors. Avant Rameau l'opéra n'était qu'un monotone récitatif, il introduisit les mélodies variées dramatiques, il donna une forme neuve aux ouvertures et il eut la gloire d'être le collaborateur de l'ennemi de Rousseau, disons Yoltaii'e.

Dès ce moment Jean-Jacques transforme la maison de Mme de Warens; jusque là elle n'avait été qu'un laboratoire de chimie domestique, une sorte de cabinet d'herboriste, il organise des concerts d'amateurs, ses prog-rès sui' le clavecin lui permettent de faire sa partie, un abbé, un révérend père, un maître de danse et deux ou trois amateurs se prêtent à son bel amour pour l'art musical. Il ne rêve plus que musique , il oublie ses mécomptes et songe sérieusement aux leçons et concerts, il quitte le cadastre royal et enseigne de nouveau la musique à tant le cachet, à la belle jeunesse savoisienne. Pendant que Jean-Jacques s'adonne à l'étude de la musique, sa bienfaitrice perdait peu à peu le goût des plaisirs du monde, elle s'occupait toujours davantage de la cueillette des simples, de la confection de drogues et de la recherche de secrets ; sa maison ne désemplissait pas, les charlatans, les alchimistes, les fabricants de tout espèces de produits faisaient queùë chez elle et la ruinaient ; Jean-Jacques, appelé à s'occuper de sa comptabilité , constatait la décadence de ses affaires. La pauvre dame multipliait ses dettes et ses créanciers, et, malgré les sollicitations de Jean- Jacques, elle continuait ce train de vie qui faisait le désespoir de ce dernier, aussi, de dépit de se voir si peu écouté, il recommence à voyager, puis revient à Ghambéry

J.-J. Rousseau. 2

et sollicite Mme de Warcns de re'duire son train de maison, elle cède enfin et les voilà tout deux installés aux portes de Ghambe'ry dans celte retraite des Gharmettes, de'sormais historique, près du grand bois des châtaigniers.

On lit aujourd'hui sur cette maison Tinscription suivante :

Réduit par Jean-Jacques habité Tu me rappelles son génie, Sa solitude, sa fierté, Et ses malheurs et sa folie.

A la gloire, à la vérité

Il osa consacrer- sa vie,

Il fut toujours persécuté.

Ou par lui-même, ou par l'envie.

Celui qui en 1792 fit placer cette inscription, ne se doutait guère que deux ans plus tard sa tête tomberait sui' Te'chafaud. Hérault de Séchelles, cet admirateur de Rousseau, accusé de complicité dans la conspiration contre Danton, mourut victime des passions qu'il avait contribué à déchaîner sur la France.

Peu après l'installation aux Charmettes de ces deux êtres bizarres qui ont nom Madame de Warens et Jean-Jacques Rousseau, celui-ci fit une coui'te maladie qui lui enleva la finesse de l'ouïe et le laissa pour toute sa vie, comme il le dit lui-même , dui' d'oreiUe ; à côté de cela d'autres symptômes se produisant, Jean- Jacques, comme beaucoup de jeunes gens, se persuada qu'il lui restait peu de temps à vivre. Ce sentiment le préoccupa et amena une révolution dans sa vie et ses actes: sans revenir à la religion qu'il avait embrassée, il se reprit à chercher dans la reUgion elle-même, dégagée de son voile de mode et de convention, les con-

solatious douces et saines ([iii ont dû se'duire les premiers chrétiens.

Cette diversion dans ses pense'es fit le plus grand bien au malade , il reprit peu à peu ses forces et sa santé', il continua à s'instruire par la lecture, mais usa des livres avec modération, il distribua remploi de sa vie , et cette période de son existence fut celle qui laissa dans son âme les plus charmants souvenirs. — « Je me levais tous les matins a/ec le soleil; je mon- « tais par un verger voisin dans un très joli chemin « qui était au-dessus de la vigne, et suivais la côte « jusqu'à Ghambéry. Là, tout en me promenant, je fai- « sais ma prière, c|ui ne consistait pas en un vain bal- « butiement de lèvres, mais dans une sincère élévation « de cœur à l'Auteur de cette aimable nature dont les « beautés étaient sous mes yeux. »

Peu après cette époque on lui apporta d'Italie quelques ouvrages sur l'histoire de la musique et sur les recherches théoriques de cet art, qui ne contribuèrent pas peu à stimuler son esprit dans la recherche d'un procédé devenu célèbre plus tard en apportant sa petite révolution dans l'étude de la musique.

Jeau-Jaccpies a atteint sa majorité, il reçoit la part de fortune qui lui revenait et la remet à Mme de Warens qui en avait grand besoin, mais qui consacre cette somme à son protégé, elle l'envoie à MontpelKer pour achever sa guérison; il en revient, mais pour quitter cette fois-ci pour toujours la paisible retraite où se sont écoulées les plus belles années de sa vie. Il va quitter la Savoie et se rendre à Paris^, tourmenté qu'il est par l'envie d'utiliser ce qu'il a appris par luimême de la musique.

La véritable vie publique du philosophe va commencer, et elle prendra ce caractère tourmente', qu'elle a eu jusqu'à sa dernière heure. Les beaux jours de bonheur ont passé, la vie paisible n'est plus qu'un souvenir, une sorte de fatalité arrache à la solitude. Cet homme, qui quelques années auparavant, considérait comme le suprême bonheur de vivre ignoré en quelque paisible retraite sui' les bords du Léman, se lance à la poursuite de la fortune , l'ambition se réveille, le roman l'exalte, il arrive à Paris.

Page 1