CHAPITRE n
J.-J. Rûflssean, luslcieu el liltéraleiir.
J.-J. Rousseau avait eu beaucoup de peine à apprendre à lire la musique et à la déchiffrer ; loin de le rebuter cette difficulté' lui fit rechercher les moyens de la combattre. La notation ou phonographie, l'art de représenter aux yeux et à l'intelligence le son musical et ses différentes modifications, de teUe façon que l'exécutant puisse reproduire la pensée du compositeur, lui semble défectueux. Les signes usités pour la portée, lui parurent mal inventés, l'échelle était une complication, et il pensa remplacer les signes en usage par des chiffres, qui représentaient bien l'exactitude et la simplicité. Divers essais de transposition lui réussirent, dès lors, l'imagination vive de Rousseau lui fait entrevoir toute l'importance de son invention, il projette de soumettre son procédé à l'Académie et il compte déjà sur une re'volution dans l'art musical.
Mais il n'en devait point être ainsi, l'Académie des sciences lui accorda des éloges et rien que des éloges, ce n'est que longtemps après que son système triompha de la routine et qu'il servit de base à celui de Rousseau- Paris-Galin-Chevé,
Rousseau avait en poche outre son système de notation chiffrée, une comédie Narcisse, œuvre de jeunesse, dont la préface écrite plus tard, fut la première expression des idées philosophiques de l'auteur.
Jean-Jacques raconte lui-même de la manière la plus plaisante, les conférences qu'il eut relaUvement à son système avec les commissaires de TAcade'mie, qui réfutaient ses allégations sans comprendi*e les explications qu'il leur donnait. « Ils déterrèrent, dit-il, je ne « sais où, qu'un moine, appelé le V. Souhaitti, avait « imaginé la gamme par chiffres. C'en fut assez pour « prétendre que mon système n'était pas neuf. » Il est scandalisé de ce que Ton passe brusquement sur un système qui permet de noter toute musique imaginable, les clefs, silences, octaves^ mesures, temps, la valeur des notes et qui supprime les trois clefs et les transpositions. Les compliments que l'Académie décerna à Tauteui* du système ne lui pai'urent même pas dignes de figurer dans son ouvrage intitulé : Dissertation sur la musique modei'ne, par lequel, il en appelait au public.
Rousseau est juste quand il reconnaît, que son ami Rameau, lui a fait des observations très vraies à propos de son système qui ne permet pas à l'œil de se faire une idée aussi exacte de la différence entre une note très haute et une très basse, puisqu'il y a nécessité d'épeler auparavant les notes intermédiaires.
Cette affaire eut du bon, elle mit Rousseau en rapport avec ce que Paris comptait de personnages distingués dans les lettres, M. de Fontenelle, l'abbé St- Pierre, (ne pas confondre avec Bernardin Saint-Pierre, ce dernier n'avait alors que quatre ans, et ne connut Jean-Jacques Rousseau que 33 ans plus tard, c'est-àdire peu avant sa mort) MM. de Buffon, Arouet de Voltaire et quantité d'autres personnages appartenant à la noblesse de la Cour, à l'administration et au barreau. Grâce à ces nouvelles relations, il est tour à tour précepteur, compositeur, puis secrétaù'e de M. de Mon-
tai^u, ambassadeur de France à Venise. Le voyage de Paris à Venise fut agrémente' par une quarantaine à Gênes, où il est retenu en chambre, servi par deux grenadiers, baïonnette au canon du fusil. Dans sa chambre d'arrêt-force', il s'installe et se met à écrire, U fait parvenir une lettre \inaigre'e à l'envoyé de France et sa quarantaine est abrégée.
Il arrive à Venise et passe dix-huit mois au service de l'ambassadeur, mais l'humeur taquine de ce dernier ne cadrait pas avec le caractère indépendant de son secrétaire ; Rousseau quitte Venise, revient à Paris, décidé à se faire rendre justice par l'autorité ; on le contente avec des promesses, il perd son temps ainsi que les quelques louis qu'il avait gagnés et il abandonne la partie.
Rentré à Paris, il se voue à la musique, il corrige des partitions, il complète des compositions musicales, des poèmes lui sont soumis pour être comgés, il en reçoit même un de Voltaire, qui lui écrit une première lettre fort courtoise, très flatteuse, dit Jean-Jacques, « et qui témoigne de la souplesse courtisane qu'on lui connaît. »
Les lettres de Voltah'e ne furent pas toujours aussi courtoises, et on verra par la suite que Voltaire avait flau'é un génie qui allait jeter quelque ombre sur sa célébrité. Il travaille avec ardeur et fait répéter son opéra * les Muses galantes », mais il jugea pendant les répétitions que l'œuvre demandait beaucoup de corrections et il la retii'a. Cet insuccès le chagrina, il abandonna quelque peu la musique pour faire de la chimie avec un de ses protecteurs, M. de Franceuil, il passe l'automne de 1747 en Touraine, où on s'amusait beaucoup et faisait bonne chère. On jouait ses comédies au châ-
touu do Ghcnonceau, il composa » V Engagement téméraire», puis «l'Allée de Sylvie», tout cela en même temps qu'il continuait son travail sur la chimie.
Il revient à Paris, où Thérèse le Vasseur, son amie, qui désormais partaj^era non sa g-loire, mais toutes ses infortunes, le rend père. Jean-Jacques, mal conseillé, pauvre surtout, réussit à vaincre les scrupules de la pière de l'enfant et celui-ci est placé aux Enfants- Trouvés. Ce ne fut malheureusement pas le seul enfant qui passa à l'hospice des orphelins abandonnés. Ces erreurs et ces fautes ont suffi aux ennemis de Rousseau ; aujourd'hui même, cent ans après sa mort, ceux qui n'ont jamais lu ses œuvres, ceux qui ne connaissent rien de sa vie ou de ses infortunes répètent encore : «ce fut un gredin, il abandonna ses enfants». La société d'alors a été vraiment et à raison scandalisée et tous ses ennemis se sont rabattus sur cette loui'de faute. Ecoutez Lamartine : « Or, pendant cjiie Rousseau » accomplissait ces exécutions presque infanticides, il « écrivait, avec une affectation de sensibilité digne d'un » Tartuffe d'humanité, des malédictions fausses sur le « crime des mères qui n'allaitent pas elles-mêmes leurs « enfants ! Le lait de l'hôpital et le vag-abondage de « l'enfant sans père et sans mère lui paraissaient-ils « donc plus sains et plus purs que le sein maternel de « Thérèse. »
La peur de la pauvreté, le préjugé universel d'alors qui repoussait de toute carrière, les enfants illégitimes, voilà deux raisons bien insuffisantes qui ne pourront jamais réparer le tort que Jean-Jacques Rousseau fit à sa réputation. L'humanité déplorera toujours l'oubli du sentiment le plus sain et du devoir le plus impérieux. De toutes les fautes dont on l'accuse, celle-ci est
la seule grave, mais elle est très grave, elle de'note chez lui une absence de jugement personnel, une sorte de lâcheté morale, qui le fait ce'der aux conseils de quelques joyeux compères de table, et aux suggestions de la mère de son amie, qui redoute les embarras de la famiUe. Personne n'a compris et ne comprendra jamais dans ces actes indignes, le bon, le sensible Rousseau, et il faut admettre pour l'excuser et non pour lui pardonner, une faiblesse passagère, l'absence d'un conseiller.
La société d'alors était du reste frivole dans ses mœurs, la morale plus artificielle que réelle se contentait de l'apparence, et la religion y était pour beaucoup. Le coupable a expié sa faute, combien de fois a-t-il dû songer, errant et fugitif, à ces enfants qui am'aient animé sa retraite, qui l'auraient consolé dans ses peines et soutenu dans sa vieillesse.
C'est à cette époque cpie Rousseau fait la connaissance de Diderot, puis de d'Alembert, tous deux plus jeunes que lui, mais formant ce brillant essaim, d'écrivains du grand siècle. Diderot écrit sa «• lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient», dans laquelle il soutient la théorie de la négation de l'Être Suprême. L'auteur de la lettre est arrêté et jeté en prison à Vincennes, où il fut détenu pendant trois mois ; Rousseau eut grand peur, cet événement est un de ceux qui ont le plus contribué à le rendre inquiet, ombrageux, voyant toujours les choses au pire. C'est en rendant visite à son ami prisonnier, que Rousseau lit dans le journal le ' Mercure de France » la mise au concours par l'Académie de Dijon, de la question suivante : * Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs.» Cette question originale pour l'époque produisit chez Rousseau
une vive impression, il se met à l'œuvre, il passe ses jours et ses nuits, son discours fait il l'expédie et n'y songe plus, lorsque, en 1730, il apprend que son œuvre est couronnée.
Ce fut pour l'auteur le signal de la renommée, et cependant on peut le dire à un écrivain qui compte tant de si beaux titres de gloire, le discours lui-même est au-dessous du succès qu'il lui valut. L'exagération est notoire, la question n'est vue que d'un côté, et l'ensemble est un peu déclamatoire. Diderot se chargea de faire imprimer le discours qui eut un vrai succès et donna à son auteur une assurance de lui-même qui lui avait manqué jusqu'ici.
C'est en 1732 que la Cour de Fontainebleau exprima le désir d'entendi'e la gracieuse pastorale : « le Devin du rillage » . Le roi, la reine, la famille royale, Mme de Pompadour et tous les courtisans assistaient à cette première représentation, qui provoqua un mm^mure d'applaudissements et de louanges. Rousseau, isolé dans une grande loge, tout entouré de dames, entendait des chuchotements : « Cela est charmant, cela est ravissant, il n'y a pas un son qui ne parle au cœur ! » — C'était la revanche du concert charivarique de Lausanne, le compositeur savourait la gloire, c'en était une, car le roi de France, et nécessairement après lui toute la cour s'engoua de la pièce de Rousseau, Sa Majesté fredonnait tout le jour avec la plus fausse voix de son royaume les refrains qu'elle avait réussi à saisir. Depuis lors cette pièce fut jouée souvent, elle provoqua même à Paris une petite guerre entre les sectateurs de la musique italienne et les partisans de la musique française, querelle qui dégénéra en polémique littéraire. Rousseau, peu après, fait un voyage à Genève,
où il achève son « Discours de Vorigine et des fondements de l'inégalité parmi les hommes » . — C'était une seconde question posée par l'Académie de Dijon. — Quoique supérieur au premier, par la pui'eté du style et par la profondeur des vues, le travail de Rousseau n'obtint pas le premier prix, qui fut donné à l'abbé Talbert. La dédicace de ce discours est un honneur pour Genève, Rousseau a voulu dédier à sa viUe natale cette œuvre de génie dont l'ensemble forme un des plus beaux titres à la g-loire de Fauteur.*)
La lettre aux Magnifiques, très honorés et souverains Seigneurs surprend les savants et les hommes illustres de la ville de Calvin, cette lumière qui vient brusquement éclauer les pensées provoque l'étonnement, le naturaliste Charles Bonnet n'en revient pas, il pose des questions, cherche des contradictions et censui'e l'auteur, qui répond à toutes les questions et termine ainsi : « Je suis toujours le monstre qui soutient que « l'homme est naturellement bon et que mes adver- « saires sont toujours les honnêtes gens qui, à l'édifi- « cation publique, s'efforcent de prouver que la nature « n'a fait que des scélérats. — Je suis autant qu'on « peut l'être , de quelqu'un qu'on ne connaît point, « monsieur^ votre, etc. » — Ce mode de saluer un contradicteur ne manque pas d'ironie , le futur révolutionnaire se comprend, se sent pour ainsi dh'e, le philosophe Rousseau domine le naturaliste Bonnet.
*) Extrait des registres du Conseil d'Etat de la république de Genève 1755, 18 Juin. On a fait témoigner au sieur J.-J. Rousseau, citoyen, qui a dédié à la république son ouvrage sur l'origine et les causes de l'inégalité des conditions, que le Conseil voit avec satisfaction un de nos citoyens s'illustrer par des ouvrages qui manifestent un génie et des talents distingués.
Nous avons cru devoir nous attarder sur cette pe'riode de ractlvité de Jean-Jacques Rousseau, car c'est à ce moment seulement <iu'il commence à faire preuve de cette indépendance de caractère dont il parle dans ses confessions et qui ne se manifeste que vers sa quarantième année. Nous le voyons jusque là indécis, craintif, timide, un rien le détourne de son chemin, les plus petits obstacles concourent à le foui'voyer, il change d'occupations, de vues, de besoins et de goûts, sa nature jusqu'ici est inquiète, il semble avoir besoin de l'appui moral d'une partie de la société , alors qu'il déclare la guerre à l'autre. Le succès l'encourage, le triomphe l'exalte; sûr désormais de ne point être méconnu des hommes, il se promet d'être l'organe incorruptible de la vérité. « Vitam impendere vero. »
Dans sa ferveur il veut renverser tout obstacle qui s'oppose à l'exécution de la mission qu'il s'est imposée, il veut s'affranchir du joug de l'opinion, des séductions de la fortune et de la servitude des grands. — Généreux élans d'une belle âme et d'un cœur sensible, mais fausse appréciation des conditions de la lutte; Rousseau se savait éloquent, entraînant^ il se croyait maître de la situation. Il s'abusa sur la puissance de son raisonnement et de sa logique, ou bien il ne comprit pas son temps, cette époque de la toute-puissance d'une société qui tenait aux préjugés , parce qu'ils assuraient ses privilèges.
Il a fallu tous les génies de ce siècle, la plume du railleur impitoyable de Ferney, la philosophie de d'Alembert, de Haller, les pensées de Leibnitz, la logique opiniâtre, presque géométrique de Diderot, pour former enfin ce puissant courant qui renversa à la fin du siècle dernier la vieille société européenne. — Si le
philosophe Jean-Jacques eût vécu de nos jours, il eût d'emblée trouvé sa place dans nos parlements ; un peu de pratique dans ses théories généreuses, mais se ressentant des souvenirs de Rome et d'Athènes eût à coup sûr tempéré ses ardeurs. Dans son épître dédicatou'e il félicite sa patrie d'avoir un des meilleurs gouvernements qui pussent exister; dix ans plus tard, il envoie à ces mômes magistrats sa renonciation à l'honneur de la bourgeoisie de Genève.*)
Le retom' de Rousseau à Grenève, la bienveillance avec laquelle on l'accueillit firent sur lui une impression profonde, il eut honte de lui-même et de la triste bassesse qu'il conunit à Turin, en troquant sa religion contre des illusions qui ne se réalisèrent jamais. Le contact avec tout ce que Genève possédait alors d'hommes illustres, les Mussard, Vernet, Lulliu, Marcet, Vernes, parut un moment le retenir dans sa ville natale. La douceur et la simplicité des mœurs, la part qu'il pensait pouvoir prendre à la chose publique, la tolérance de la société pour sa conversion furent autant de raisons qui semblaient le retenir à Genève. Il j pensa beaucoup, il songeait déjà aux travaux littéraires, philosophiques et historiques qu'il essayerait de traiter. Institutions politiques, Histoire du Valais ^ puis une tragédie en prose, et quantité d'autres travaux appartenaient à son plan. — Malheureusement son discours sur l'inégalité ne plut pas énormément aux Magnifiques et très honorés Seigneurs auxquels il l'a-
*) 1755. 28 Juin. Lettre du sieur J.-J. Rousseau qui a fait ses humbles remcrcîments à M. le 1*'' Secrétaire de ce qu'il a bien voulu faire agréer au magnifique Conseil la dédicace de son ouvrage.
vait dédie. On trouvait sans doute que l'auteur s'y laissait trop emporter par la théorie égalitaire, et quoique en république, il y avait lieu de compter avec le temps. Mais ou peut dire que, si le Conseil accueillit froidement le discours de Rousseau, les citoyens de Grenève ne partagèrent point cette indifférence et le sentiment d'admiration qull produisit dans la population ne contribua pas peu à fomenter cette agitation qui se produisit plus tard, lorsque Versailles, Berne et Zurich furent appelés à intervenir. — Rousseau, de plus, savait Voltaire installé à Ferney, il prévoyait quel empire aurait sur les masses celui qui représentait si bien son époque, qui fut celle de la démolition universelle, et dont il fut un des plus ardents et des plus rudes ouvriers. Rousseau tâtonnait, il s'essayait, alors que son ennemi secouait déjà les fondements de l'ancienne monarchie et du clergé. Rousseau faisait alors de la philosophie politique, quand Voltaire par sa critique impitoyable préparait la crise finale qui allait aboutir à la proclamation de la liberté de la pensée.
Pendant qu'on jouait à Fontainebleau la pastorale de Rousseau , Voltah^e conviait à Ferney toutes les célébrités mécontentes, on accourait pour entendre Lekain et la Clairon dans Electre et Aménaïde.
Au lieu de sïnstaller à Genève, comme il en avait eu lïdée, J. J. Rousseau retoui'ne à Paris, où Mme d'Epinay lui offre une charmante retraite, l'Ermitage, au bord de la forêt de Montmorency, il quitta Pai'is le 9 Avril 1756 et n'y rentra plus que pour y faire de courts séjours. C'est à TErmitage qu'il reprend ses travaux philosophiques commencés plusieui's années auparavant; c'étaient, comme on le voit, des œuvres de longue durée, ébauchées tantôt sous le ciel de
Venise, tantôt en Savoie. Les Institutions politiques, la Morale sensitive, œuvres qui précédaient le Vicaire savoyard et préparaient les esprits à d'autres publications plus radicales.
Pendant cette même année, Rousseau échangea quelques lettres avec Voltaire^ lequel ne parut pas énormément se soucier de correspondre directement avec lui, et répondit plutôt par son Candide.
Le séjour de l'Ermitage détourna Rousseau de la philosophie et l'inspira poétiquement; pendant que la polémique relative à ï Encyclopédie s'accentue, il ébauche les deux caractères de Wolmar et de Julie, il entretient avec ses amis et amies des correspondances intimes, toutes remplies d'intérêt, un rien, une pensée, une attention remplissent son cœur de plaisir. Mais à cette époque déjà se développait en lui cette disposition inquiète qui le rend susceptible et ombrageux, et si un rien le transportait de joie, un rien aussi le brouillait avec ses amis.
Dans un échange de lettres avec Mme d'Epinay quelques tracasseries troublèrent les rapports réciproques, il brusque le dénouement, prépare une rupture et se retire à Mont-Louis. Entré à l'Ermitage presque en se défendant, il le quitte à regret, se plaignant du sort qui le poursuit, se disant malheureux d'avoir constaté une fois encore qu'il s'est trompé sur l'amitié, tant il est vrai qu'ici-bas chacun se plaint de n'avoir pas un ami, alors qu'on ne veut ])as ou ne sait pas être l'ami d'un autre.
C'est à Mont-Louis et en i7o9 qu'il publia Julie^ ouvrage orné de dessins et d'estampes, dont un jeune Genevois, nommé Goindet, surveille l'exécution. Gomme roman Julie a soulevé bien des critiques, quelques-unes
sont assez justes, ce n'est pas à proprement parler un roman , mais bien plutôt une causerie , dans laquelle l'écrivain se saisit du lecteur au moyen d'une fiction dramatique et touchante, où il verse à flots ses sentiments, ses impressions et pensées.
Dans la Nouvelle Héloï-^e, qui parut la même année, nous retrouvons le Jean-Jacques des Confessions, dont elle est pour amsi dire le complément. Que Rousseau s'appelle St-Preux ou Edouard, c'est toujours lui qui parle, qui révèle son âme, qui nous entretient de mille sujets riants ou graves, gracieux ou touchants, et toujours une persuasion douce, entraînante, dans un langage enchanteur. Julie eut un grand succès, surtout auprès des femmes, beaucoup d'entre elles, comme cela arrive souvent, supposaient ou dans leurs entretiens se plaisaient à supposer que l'auteui' lui-même était le héros de son livre, et loin de lui nuire, cette illusion en faisait la vogue. Aujourd'hui encore Julie reste l'œuvre la plus populaire de l'écrivain genevois.
Jean-Jacques faisait eu même temps imprimer la Lettre à d'Alembert en réponse à l'article de cet écrivain sur Genève. Tout en faisant Téloge de la constitution de Genève, de la douceur des lois, d'Alembert s'étonnait de ce que l'arrêt de proscription prononcé par Calvin contre les spectacles fut encore maintenu en vigueur par les pasteurs de la Réforme. Jean-Jacques Rousseau répliqua avec un bonheur digne d'une meilleure cause; le produit de la publication de cette lettre fit grand bruit, en même temps qu'elle remontait ses finances ; il plaida la cause des pasteurs, et soutint le cas injuste et ridicule. Diderot et d'Alembert, qui avaient par la publication de ['Encyclopédie soulevé la colère du clergé contre les encyclopédistes^ furent obligés d'abandonner leur œuvre;
et quand plus tard le gouvernement fit des démarches pour les engager à la reprendre, ils ne le firent que lorsqu'ils furent certains de n'obe'ir qu'à la voix publique.
La Nouvelle Héloïse, qui parut presque en même temps que ce conflit international, rapporta gros à Rousseau, il avait enfin de beaux écus devant lui, et il pensa un moment à l'avenir. Il avait plusieurs autres travaux en chantier , entre autres le Contrat social. On a de la peine à comprendre que la même plume ait e'crit V Héloïse et le Contrat, tant ces deux cre'ations ont peu de rapport entre elles, soit comme forme, soit comme fond. Ici les sensations vives et limagination, là d'austères pensées, des méditations philosophiques sur l'origine, la portée et la nature des institutions politiques ; ici la passion et son langage prolixe , là le style grave, mesuré, sévère, parfait comme concision et netteté.
Le Contrat social fut acheté en manuscrit au prix de mille francs, puis remis cacheté à Duvoisin, ministre du pays de Vaud et chapelain, qui le fit parvenir au libraire Rey, celui-ci, outre le prix d'achat, fit une pension de 300 francs par an à la gouvernante de Rousseau.
L'éditeur faisait imprimer l'ouvrage à Paris et en même temps à Amsterdam chez Neaulme. La composition en fut laborieuse ; l'édition publiée en Hollande arriva la première , elle fut saisie à Rouen , d'où on l'envoya à Paris ; des exemplaires venus d'Amsterdam y faisaient déjà quelque bruit, mais Rousseau, malade, était loin de se douter de l'éclat qui allait se produire, il semblait, au contraire, alarmé du peu de bruit que faisait le Contrat social.
« Voilà un beau livre, » dit un de ses amis^ « mais dont il sera parlé dans peu, plus qu'il ne serait à dé-
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sii'er pour l'auteur. » — On rapporta ce propos à Rousseau, qui ne fit qu'en rire, sans prévoir qu'il n'e'tait que trop vrai.
Pendant que l'orage grondait sui' sa tête, Rousseau ne soupçonnant pas les causes qui l'avaient provoqué, terminait la correction des épreuves à' Emile qu'U appelle lui-même son meilleur et son plus digne ouvrage, IS Emile ou de l'Education ne doit point être pris au pied de la lettre, il ne renferme point uue méthode d'éducation spéciale ou directement applicable, Rousseau lui-même ne l'a point entendu ainsi. L'ouvrage entier est le développement continu de cette pensée : que l'éducation soit tenue à former l'homme, et non le personnage de tel ou tel rôle, non l'homme de telle ou telle condition. A côté de ces pensées viennent s'en grouper d'autres, dont il ne faut pas exagérer l'application, mais qu'on doit reconnaître vraies dans une certaine mesui'e; il veut prouver que les meilleui's enseignements découlent des choses et non des hommes.
Dans l'infini du récit, des détails viennent, mêlés à quelques exagérations et même quelques erreui's, former l'ensemble des vérités générales. Ces notions justes, ces leçons sages qui forment le plus grand mérite du livre, outre ses parfaites qualités littéraires, ont déjà porté leurs fruits. Dans l'éducation, des réformes salutaires ont été opérées^ les mères, devi'ont un éternel monument de reconnaissance à Rousseau, il a parlé de leurs devoirs avec ud charme et une dignité qu'aucun autre écrivain n'a égalé. Il a décrit en un langage vraiment ravissant les charmes de la vie domestique et les attraits que lui donne la mère de famille, il a su toucher le cœui* de celle-ci en consacrant les plus éloquentes pages de son génie à cette enfance victime.
elle aussi, des préjugés et des erreurs de la société. Avec quelle grâce il a traité le nourrisson, le poupon, le bébé, avec quelle sagesse il s'occupe de l'enfant, de ses besoins physiques et moraux !
Les mères ont réappris à nourrir elles-mêmes leurs enfants, il a, détail intime, fait disparaître le maillot meurtrier, l'activité et l'exercice ont succédé à l'immobilité; il a dit à la jeune mère: «C'est à toi que je « m'adresse, tendre et prévoyante mère, qui sut t'écarter « de la grande route, et garantir l'arbrisseau naissant . du choc des opinions humaines ! Cultive, arrose Ja «jeune plante avant qu'elle meure;- ses fruits feront « un jour tes délices. Forme de bonne heure une autre « enceinte autour de l'ànie de ton enfant : un autre en « peut marcher le circuit, mais toi seule y dois poser « la barrière. »
Et quand il s'occupe du bien-être matériel de l'enfant, avec quel amour il se passionne pour le pau\Te petit être, son cœur dut saigner, lui qui avait abandonné ses enfants.
Dans la chaleur de son sujet il accuse les hommes de dénatm-er et de déformer ce qu'a fait le Créateur, Tenfant est « façonné au-dehors par les sages- « femmes et au-dedans par les philosophes. Les Caraïbes * sont de la moitié plus heureux que nous. »
V Emile est peut-être le livre le mieux écrit de la langue française; d'un bout à l'autre c'est un choix exquis des plus belles formes du langage. C'est surtout dans la profession de foi du vicaire savoyard, que les mérites divers de l'ouvrage se réunissent au plus haut degré pour éclairer et consoler par le£ vérités de la religion naturelle, et enseigner la tolérance pour les croyances renfermées dans un cycle de dogmes exclusifs.
« Parlez-moi de la Révélation, des Ecritures, de ces ' dogrmes obscurs, sur lesquels je vais errant dès mon « enfance, sans pouvoir ni les concevoir ni les croire, « et sans savoir ni les admettre ni les rejeter. »
Et le bon prêtre parle, on croirait entendre le divin Orphée apprenant aux hommes à chanter les premiers hymnes en même temps que le culte des dieux :
« Voyez, dit-il, le spectacle de la nature, écoutez la voix intérieui'e. Dieu n'a-t-il pas tout dit à nos yeux, à notre conscience, à notre jugement? Qu'estce que les hommes nous diront de plus? Leurs révélations ne font que dégrader Dieu en lui donnant les passions humaines. Loin d'éclaircir les notions du grand Être, je vois que les dogmes particuliers les embrouillent, que loin de les ennoblir, ils les avilissent ; qu'aux mystères inconcevables qui l'environnent ils ajoutent des contradictions absurdes, qu'ils rendent Thomme orgueilleux, intolérant, cruel; qu'au lieu d'établii' la paix sur la terre ; ils y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n^y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain. On me dit qu'il fallait une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu voulait être servi; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués, et l'on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun l'a fait parler à sa mode et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eut écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y aurait jamais eu qu'une religion sur la teiTg. »
Ces mag-nifiques paroles que l'auteur place dans la bouche du vicaire forment presque la profession de foi philosophique et religieuse rapprochant Rousseau de son contemporain Haller et l'éloignant de son adversaire Voltaire, le sceptique qui a fait école. Cette religion du cœur, que professe Rousseau, était trop belle pour plaire aux hommes, elle éclairait de ses mêmes rayons les minarets du prophète et la croix des catholiques, la flèche des réformés et la coupole de la synagogue. Elle embrasse et illumine tous les cultes et toutes les croyances sincères, elle est en même temps le culte de tous et la communion universelle. Voltaire saisi au cœur par cette brûlante explosion d'éloquence, Voltaire le froid, l'homme de la ligne droite et de la rude logique, s'écrie:
« 0, Rousseau ! tu écris comme un fou et tu agis « comme un méchant, mais tu viens de parler comme « un sage et comme un juste ! Lisez, mes amis, et sa- « luons la vérité et la morale partout où elles éclatent, « même dans la méchanceté et dans la démence. >
Nous avons dû nous arrêter à cette œuvre de Rousseau, en voir l'ensemble et l'expression, car si le Contrat social va soulever les haines de la haute société et des classes dirigeantes, eu revanche VEmile provoquera les colères du clergé ; l'archevêque de Paris lancera un mandement contre l'auteur, les ministres de Greuève vont crier à l'impiété, le conseil d'éducation de la république de Berne, proscrira les livres et finira par expulser l'auteur.
En même temps ({Vl Emile, paraissait le Contrat social. Il y avait dix-huit ans que Montesquieu était mort, en laissant derrière lui ce prodigieux monument littéraire d'où se détachent brillants comme de purs dia-
mants ces chefs-d'œuvre du temps : * l'Esprit des lois» et * Grandeur et décadence des Romains » . Le premier de ces livres avait e'té imprimé à Genève pour la première fois par les soins de M. !e pasteur Vernet, ami de Montesquieu. En un an et demi, vingt-deux éditions furent tirées. L'ouvrage faisait fureur et les classes dirigeantes tentaient de prendre la chose du bon côté. C'est de l'esprit sur les lois, disaient les marquis, comtes et seigneurs d'alors. Mais Voltaire avait déjà porté son Jugement. « Le genre humain avait perdu ses titres, Montesquieu les a trouvés et les lui a rendus. »
On croyait alors que tout avait été dit sur la question sociale, Montesquieu, comme un magnifique tribun, venait de jeter dans le prétoire cette grande production de logique, d'éloquence et de réparation. Mais le génie humain est aussi inépuisable que les travers et les misères de la société, il restera toujoui's et jusqu'au siècle des siècles, des surfaces à éclairer, des profondeurs ou des sommets à explorer, des inflniments petits à arracher de l'infini pour les exposer à la lumière de la vérité.
Le Contrat social, que la société française ne put pas comprendre et ne voulut pas tolérer, est l'œuvre d'un républicain, il contient des objections contre la monarchie, dès lors on juge très sévèrement des gouvernements comme ceux de Genève et de Berne, qui poui' complaire à la cour de Versailles brillent l'œuvre et décrètent l'auteur. Genève était cependant toujours la ville et le foyer des libertés, Berne n'avait rien perdu de sa puissance, sa renommée était solide, incontestée, les attaques de Voltaire avaient même étonné. « Ah ! « c'est Monsieur de Voltaire qui a écrit contre le bon « Dieu, et même contre le gouvernement do Berne ! »
entendit-on un jour dan? un salon. — Versailles, Berne et Grenève se liguèrent contre Rousseau; Versailles et Berne confisquèrent les livres, Genève les brûla.
Le Contrat social paraît, jamais un livre ne reçut pareil accueil. Les éloges particuliers secrets ne manquent pas, mais comme presque toujours en pareil cas l'improbation de l'autorité' entraîne Timprobation publique. Les esprits forts de l'époque s'en mêlent, dès lors; fuis Rousseau! tu as touché aux choses de ce monde, auxquelles il taut le moins toucher, à l'organisation sociale ! D a attaqué la morale, la société, Tordre établi, il a blasphémé Dieu et insulté les hommes I Et de quel droit ce fils de boutiquier vient-il improviser une législation !
Si l'éducation est nécessaire dans le monde des arts ou pour le plus infime des métiers, comment admettre qu'elle ne le soit pas pour la plus difficile des sciences, celle d'organiser la société, de lui imposer ou de lui fah*e accepter des lois, de gouverner en un mot. Les législateurs ont tous médité en secret pendant de longues années, l'œuvre qu'ils ont présentée mûrie et approfondie; Mahomet a longtemps erré en Arabie avant de proclamer sa loi ; Montesquieu a eu une vie d'étude et de solitude, mais pauvre Rousseau, quels sont tes titres à la renommée, de quel (h"oit viens-tu dire : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Personne dans cette société d'alors, soit à Paris, soit à Genève ou à Berne, ne s'élève pour défendre hautement et publiquement l'auteur du code fondamental de la révolution française. Personne ne proclamera à haute voix, que Jean-Jacques a travaillé pendant des années à cette œuvre, destinée à préparer l'émancipation qu'il avait rêvée.
Rousseau était né dans une cité où à cette époque déjà la démocratie s'affirmait menaçant de remplacer l'aristocratie ; il avait dans sa vie ag-itée appris à connaître les hommes de toutes les classes sociales, du laquais au courtisan, de l'artisan à l'artiste, du copiste à l'écrivain. Sa vie avait été toute d'étude et de travail, les g-rands caractères de Rome et d'Athènes l'avaient passionné comme nul autre, il lui était permis de jeter au monde ses pensées et ses méditations, ses théories et ses utopies, en laissant à d'autres le mérite de les appUquer. De quoi était-il donc coupable, si ce n'est de proclamer et la liberté de la pensée aloi-s qu'elle était proscrite, et Témancipation de l'homme alors considérée comme un danger social épouvantable !
Quelque désireux que nous ayons été de restreindre la partie biographique de cette étude, nous avons dû nous arrêter aux deux chefs-d'œuvre du philosophe Rousseau. Reconnaissants et respectueux héritiers, nous avons reçu le legs de ce dix-huitième siècle si fécond en hommes supérieurs, nous avons bénéficié de leurs travaux, ils ont facilité la tâche de nos devanciers, et ils ont contribué à nous préparer cette société actuelle, imparfaite encore, mais épurée des préjugés de celle qui a succombé à la révolution. Il est de mode aujourd'hui de déclarer vieillies ces doctrines qu'il coûtait tant d'exposer publiquement il y a cent ans, il est plus facile de traiter de rêveur confus et contradictoire, l'auteur de ces œuvres amassées page par page, plutôt que de méditer ses pensées. Laissons aux beaux esprits, le rôle facile de la critique, et saluons, comme l'a fait Voltaire, la vérité, d'où qu'elle vienne.
L'heure de la justice et de la reconnaissance a sonné, elle a été lente, mais elle est arrivée, et elle entoure
dans ses deux œuvres magistrales, le nom de Rousseau d'une auréole glorieuse, car il a le premier appris aux nations à penser et à ag-ir, en même temps qu'il ramenait le monde aux sources de la poe'sie, aux jouissances simples de la nature. Nous lui pardonnons aujourd'hui l'exagération intermittente de son caractère, ses défauts, ses vices, tous ses travers qu'il combattait et qu'il avouait lui-même.
Illustre rêveur, il a pensé une société nouvelle^ brusquement transformée, idée irréalisable, mais ses préceptes n'ont point été perdus, ils vivent, ils ont germé, et pris racine, la conscience s'est réveillée remplaçant la confession; le culte de l'Auteur de toutes choses envahit le monde, et Thumanité enfin rend justice au penseur. Schiller a consacré une belle page au philosophe Rousseau, c'est devant son tombeau qu'il parle, il salue le génie qui des chrétiens a fait des hommes !
Le 9 Juin 1762 le parlement décrète Jean-Jacques, il était d'usage alors, en pareil cas, de saisir les papiers et de mettre les scellés sur les effets du décrété ; celuici fait à la hâte un paquet de ce qu'il veut emporter, il prend congé de diverses personnes qui s'intéressaient à lui, parmi elles il y avait Mmes de Boufflers, de Mirepoix, épouse du maréchal de ce nom, et quelques autres amis. Il fait remarquer à Thérèse sa gouvernante, qui le rejoindra plus tard, que dès lors commence pour lui l'ère de la persécution et il fuit.
Il est incontestable et ou l'a su depuis, que le parlement aurait été fort embarrassé de son prisonnier et qu'en réaUté, on le laissa fuir. Il raconte lui-même avoir rencontré les recors de la justice qui « le saluèrent en souriant. »
Du reste J.-J. Rousseau pouvait aisémeDt démontrer sa parfaite innocence, car il résulte de témoignages authentiques que c'est à son insu que les deux ouvrages qui provoquaient les rigueurs de Tautorité avaient été publiés à Paris et contre son gré. Voici du reste une pièce justificative du 31 Janvier et signée : de Lamoignon de -Malesherbes. — Cette déclaration a été trouvée dans les papiers de Rousseau, après sa mort :
« Quand M. Rousseau traita de sou ouvrage intitulé « Emile ou V Education, ceux avec qui il conclut le mar- « ché lui dirent que leur intention était de le faire im- * primer en Hollande. Un libraire devenu possesseur du « manuscrit, demanda la permission de le faire imprimer « en France, sans en avertir l'auteur. On lui nomma « un censeur. Le censeur ayant examiné les premiers « cahiers, donna une liste de quelques changements qu'il « croyait nécessaires. Cette liste fut communiquée à M. « Rousseau, à qui on avait appris quelque temps au- « paravaut qu'on avait commencé à imprimer son ou- « vrage à Paris.
« Il déclara au magistrat chargé de la librairie, qu'il « était inutile de faire des changements aux premiers » cahiers, parce que la lecture de la suite ferait connaître « que l'ouvrage entier ne pourrait jamais être permis en « France. Il ajouta qu'il ne voulait rien faire en fraude « des lois, et qu'il n'avait fait son livre que pour être « imprimé en Hollande, où il croyait qu'il pouvait pa- « raître sans contrevenir à la loi du pays.
« Ce fut après cette déclaration, faite par M. Rous- « seau lui-même, que le censeur eut l'ordre de discon- « tinuer l'examen, et qu'on dit au libraire qu'il n'aurait « jamais de permission. D'après ces faits, qui sont très < certains et qui ne seront pas désavoués. M. Rousseau
« peut assurer que si le liv^re intitule' Emile ou l'Educa- « tion a été imprimé à Paris, malgré sa défense, c'est » sans son consentement, c'est à son insu, et même qu'il « a fait ce qui dépendait de lui pour l'empêcher.
« Les faits contenus dans ce mémoire sont exacte- « ment vrais et puisque M. Rousseau désire que je le « lui certifie, c'est une satisfaction que je ne puis lui « refuser. *
Ainsi qu'on le voit, l'auteur subissait pour ainsi dire les conséquences du zèle intéressé des éditeurs qui flairaient une bonne affaire. C'est un hommage à leur talent plus qu'à leur loyauté.