‹ Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvresChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

J.-J. Ronssean et la répnWipe le Berne.

J.-J. Rousseau partit et un ami retirait ce qui restait en paperasses et lettres à son domicile. Il voulait passer par Lyon et entrer à Genève par Ghambéry, mais la crainte d'être arrêté l'en empêcha, il voyagea néanmoins à petites journées, oubliant son malheur et le parlement de France; il lit et prend des notes pendant le long" trajet de Montmorency à la frontière jurassienne, il passe à Besançon et Salins, puis arrivé sur le territoire bernois, se sentant hors de danger, il fait arrêter son équipage, il baise la terre hospitalière en s'écriant ému : « Ciel, protecteur de la vertu, je te loue ! je touche une terre de liberté. »

Le postillon le crut fou, peu d'heures après, le fugitif frappait à la porte de son vieil ami M. Roguin, dont l'aimable famille fera oublier pendant quelque temps au proscrit ses peines amères.

D'YVerdon, Jean-Jacques voulait se rendi^e à Genève, mais il dut vite renoncer à ce voyage. La renommée de l'homme malheureusement trop célèbre, comme le dit le Conseil de Genève, avait devancé Jean-Jacques.

Le 18 Juin, c'est-à-dire neuf jours après le décret du parlement de France, Genève, qui n'avait point les

raisons du parlement, décre'tait à son tour le nommé J.-J. Rousseau, et ses livres furent brûles par les mains du boui'reau. L'absurde et l'injuste cumulaient dans ce décret, qui restera un acte d'autorité entaché d'arbitraire et de ridicule. Le Conseil avait pour lui, les familles nobles, les pasteurs et les gens de la rue, les cuistres, comme les appelle Rousseau. Mais tout ce que Genève comptait de gens éclairés, patriotes, élevés au culte de la liberté, jaloux des privilèges des citoyens de l'antique république, sympathisaient avec Jean-Jacques, aussi crutil un moment que la guerre civile allait éclater à propos de ses œuvres et il en fut alarmé.

Les décrets de Paris et Genève furent le signal d'un cri de malédiction qui s'éleva en Europe contre Tauteur audacieux. Les journaux, les brochures signalaient au monde Toutrage fait à la société, à la religion et à l'autorité. Il semblait que partout on eut craint de se faire une affaire avec la police, en n'accablant pas l'impie d'injures les plus violentes. — Le pauvre Rousseau crut un instant que le monde entier était devenu fou.

Et comme toujours en pareil cas, tout en maudissant l'auteur, on s'arrachait ses œuvres, ceux qui les avaient lues^ se taisaient, les autres criaient le plus fort. La famille Roguin consolait de son mieux le pauvi'e naufragé, le bailli de la ville, M. Moiry de Gingins, l'encourageait à ne point désespérer, et à rester dans la partie des Etats de Berne, dont il avait le gouvernement. Le mois de Juin s'écoulait en préparatifs d'installation, lorsque la famé publique apporta la nouvelle qu'à Berne, comme à Paris et Genève, l'orage grondait. Le sénat s'apprêtait à sévir, M. Moiry de Gingins écrivit à divers membres du gouvernement, les blâmant de leur into-

lérance et leui^ reprochant de refuser un asile qu'on ne refusait pas à des bandits.

Ni le crédit de M. le bailli , ni son éloquence ne purent conjurer l'orage. On avait appris à Berne que Jean-Jacques s'était réfugié à Yverdon , et la fermentation s'accentuait. Les Seigneuries de Berne décidaient dès la fin de Juin d'ordonner l'expulsion de Fauteur d'Emile, des pays allemands et welsches du territoire de la république, et le 3 Juillet un coureur apportait au préfet et bailli la notification suivante :

Berne, 1" Juillet 1762.

Au préfet d'Yverdon.

11 a été rapporté à nos Magnifiques Seigneurs, que Jean-Jacques Rousseau, connu par ses œuvres et surtout par son livre sur V Education, lequel est rempli de maximes hautement fausses et dangereuses, est arrivé récemment à Yverdon et qu'il s'y est installé. — Attendu que les Magnifiques Seigneurs, pour bien des motifs très importants, ne considèrent pas comme convenable de lui permettre de séjourner pendant quelque temps dans leurs pays « médiats » et ' immédiats » *), ils ont décrété d'aviser le nommé Rousseau d'avoir à quitter leurs villes et pays dans le délai de quelques jours, vu qu'il n'y serait pas toléré plus longtemps. — H saura (le préfet) prendre les mesures nécessaires pour communiquer le plus promptement au susnommé la décision des Magnifiques Seigneurs.

*) Pays immédiats comprenaient l'ancienne partie du canton de Berne, et pays médiats, les contrées de Vaud et Argovie réunies au canton.

En même temps que leurs Seigneuries notifiaient l'expulsion du malheureux Rousseau, elles soumettaient au conseil scolaire la circulaire qui suit :

Circulaire aux honorables conseillers scolaires.

Les Magnifiques Seigneurs ont appris que par leur intervention prudente et pre'voyante la vente du livre en question du nommé Rousseau a e'te' interdite et prohibée à tous les libraires de cette ville, mais désirant spécialement savoir, si cette interdiction a été signifiée à Lausanne et autres villes, si toutes les précautions nécessaires ont été prises, si les exemplaires existants ont été confisqués et si par conséquent cette œuvre a été entièrement supprimée, leurs Magnificences prient les honorables conseillers de faire dans le plus bref délai rapport sur les dispositions prises.

Rousseau était malade , au physique il souffrait d'une infirmité que les années rendaient plus douloureuse ; il avait alors juste oO ans. A son insu, M. de Moiry de Gingins crut devoir exprimer à leurs Seigneuries l'intolérance qu'il y aurait à procéder à l'expulsion d'un homme doux et tranquUle, infirme et maladif, qui jusqu'ici n'avait donné lieu à aucune plainte quelconque. M. de Moiry comptait sur un heureux résultat. — D se trompait. — Le conseil scolaire, nanti de l'appréciation du livre de Rousseau, se montrait plus rigide encore que leurs Seigneuries^, il exprimait le désir de voir prendre des mesures plus rigoureuses encore à l'égard de l'auteur du livre d'Emile. En date du 8 Juillet il soumettait son rapport conçu en ces termes :

Berne, le 8 Juillet 1762.

Rapport du conseil scolaire aux Magnifiques Seigneurs du Conseil.

Dès que MM. les censeurs de livres déle'gués du sein de Thonorable conseil scolaire ont eu connaissance du livre édite par M. Jean-Jacques Rousseau ^-Sôtib le titre Emile, sur l'éducation de la jeunesse, ils l'ont examiné^ et ayant trouvé qu'il coudent des maximes des plus fausses contre le christianisme, comme aussi des principes très pernicieux contre les pouvoii's de toutes les autorités supérieures, ils ont interdit, selon leur devoir", à tous les libraires de cette ville de détenir ce livre, soit en vente, soit en location. — Ils allaient en effet délibérer sur la question de savoir, s'ils devaient, en rapporter à leui's Magnificences, et les engager à étendre leurs mesures, lorsqu'ils apprirent que celles-ci étaient déjà intentionnées de les prendre.

Les honorables conseillers scolaires apprennent par le mandat contenu dans la circulaire du premier .de ce mois, qne leurs Magnificences ont transmis à l'auteur réfugié dans leur pays le consilium dbeundî, et qu'ils attendent maintenant des conseillers scolaires les mesui'es nécessaires concernant le livre.

Les honorables conseillers n'ont pas la moindre objection à soumettre à leurs Magnificences en ce qui concerne l'interdiction dans leurs villes et pays, d'un livre aussi dangereux, et de plus, ils expriment le désir qu'il soit statué une amende de SO écus, outre la confiscation des exemplaires, au lieu de l'amende de 20 écus, statuée par le règlement du 10 Février 17o9, contre tous ceux qui s'oc-

cuperaieiit de la vente de ce livre, ce que les honorables conseillers ont trouvé parfaitement fonde', pour témoigner par là leur réprobation contre de pareils écrits. — Cependant les conseillers scolaires soumettent ce qui précède à l'appréciation de leurs Seigneuries.

Pendant que s'échangeaient ces pièces officielles, Jean-Jacques était dans la plus grande perplexité. — La France lui était fermée, Genève venait de le condamner, Berne l'expulsait. — Il se demandait, si le monde entier n'allait pas imiter les proscripteurs. Où aller du reste ? — Le territoire du comté de Neuchâtel était bien proche, mais telle était déjà la situation d'esprit du pauvre proscrit qu'il s'imagina que le roi de Prusse pourrait bien lui en vouloir. Etant à Montmorency, il avait montré à diverses personnes venues de la Cour du grand Frédéric un portrait de ce prince portant en légende.

t n pense en philosophe, et se conduit en roi. » Rousseau avait complété cette légende en ajoutant :

« La gloire, l'intérêt, voilà son Dieu, sa loi. » — Et dans son ouvrage <r Emile j) il avait fait un portrait du roi de Prusse, qui y figure sous le nom d'Andraste, roi des Dauniens ; or, il pouvait craindre que ce prince ne lui en gardât rancune. Néanmoins, dominant sa crainte , il se décida entre deux maux de choisir le moindre, et supposant avec raison une grandeur d'âme qui plaçait le roi au-dessus des mesquines vengeances de ce monde, il passe la montagne qui séparait les Etats de Berne de la principauté, et il vient s'établir à Môtiers-Travers.

J.-J. Rousseau. 4

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A peine avait-il quitté Yverdon, que M. de Moiry, le bailli de Berne, recevait de leurs Seig^neuries une réponse assez vive. — La voilà dans sa teneur :

Berne, 8 Juillet 1762.

Au préfet d'Yverdon.

Les représentations faites à leurs Seigneuries en faveur du dit J.-J. Rousseau ne méritent pas d'être prises en considération , elles ne sauraient modifier leur décision du premier courant, excepté que si la santé du dit est telle qu'il lui soit impossible de partir immédiatement, nos Magnifiques Seigneurs lui permettraient de prolonger son séjour à Yverdon de huit ou quinze jours au plus, alors le préfet aura à exécuter sans autre leur décision, et à leur en faire rapport.

M. de Moiry, en recevant cette lettre, ne put que répondre que Jean-Jacques Rousseau avait quitté le pays, obéissant aux injonctions qui lui avaient été faites. — Aussi le 12 Juillet 1762 , leurs Seigneuries, en prenant connaissance de cette lettre, considéraientelles le côté relatif à l'auteur comme terminé, mettaient ion dossier ad aeta et continuaient les mesures contre les œuvres elles-mêmes. — Les ordres suivants sont donnés :

Berne, le 10 Juillet 1762.

Avoyer et Conseil.

A tous les baillis des pays allemands où se trouvent des villes , aux baillis des 4 villes , ainsi qu'aux baillis des pays icelsches.

Jean- Jacques Rousseau, auteur, a édité, il y a quelque temps, un livre très dangereux, intitulé

Emile, et publié par l'impression. — Gonside'rant nécessaire , d'après le rapport de notre conseil scolaire constitué , d'interdire entièrement le dit livre dans nos pays, nous avons voulu vous ordonner par le présent, de publier par les procédés ordinaires et comme il est de coutume en pareil cas, afin que nul n'en ignore , que la vente ainsi que l'achat de ces livres sont interdits entièrement et une fois pour toutes à chacun, sous peine inévitable d'une amende de 50 écus. De même nous vous ordonnons en même temps d'infliger do l'amende précitée tous les contrevenants, et de confisquer tous les exemplaires existants du dit livre. La répartition de l'amende sera faite selon la coutume.

Le conseil scolaire réuni entend gravement le narré des mesures prises en cette terrible affaire. Il semble que l'Etat court le plus grand danger, à voir l'unanimité des opinions et la rigueur des ordonnances.

Cependant le conseil scolaire, après avoir ouï le rapport touchant la cause, émet quelques objections.

Dans sa séance du 5 Août 1762 il est donné lecture de la décision de leurs Seigneuries, relativement à l'ouvrage « Emile » de Rousseau. - Les membres du conseil scolaire, dans un rapport adressé à leurs Seigneuries, font observer qu'il n'a pu être donné suite et exécution au décret relatif à la répartition du produit de l'amende entre la bibliothèque, les censeurs et le dénonciateur, ils prient de réduire l'amende à 20 écus et de leur laisser l'exécution de l'édit d'après les ordonnances existantes et pour continuer l'uniformité. Puis ils ajoutent :

Les conseillers scolaires prient leurs Seigneuries qu'il leur soit permis, vu rordonnance du 10 Juillet écoulé, de représenter qu'ils sont d'avis que l'amende de 50 écus contre la vente et l'achat de VEmile de Rousseau ne soit pas applicable contre les particuliers qui se procurent ce livre pour leur usage perpersonnel, et qu'elle ne soit applicable que contre les libraires ; un tel procédé restreindrait trop la liberté de la littérature, et la publication de pareille ordonnance irait trop loin.

« Les conseillers scolaires ont l'honneur de sou- « mettre ce qui précède à leurs Seigneuries, en att tendant respectueusement leur décision. »

Toutefois, comme le principal était faitj et que Jean-Jacques Rousseau avait évacué les villes et pays allemands et welsches de leurs Seigneuries, il n'y avait plus hâtq, aussi n'est-ce que trois mois après, que l'on décide de maintenir la décision prise, à savon' d'interdire la vente, l'achat et même par ce fait la lecture des œuvres de Rousseau. — Cette décision est la suivante :

Par an'êt du 27 Novembre 1762, leurs Seigneuries ne sont pas d'avis d'approuver les propositions du conseil scolaire, bien au contraire, ils maintiennent simplement le décret du 10 Juillet de l'année courante, et ne donnent pas suite au rapport du dit conseil. — Toutefois, ils sont d'avis que leur ordonnance du 10 Février 1759 ne soit pas révoquée, mais qu'elle reste plutôt en vigueur et confiée, quant à l'exécution, à la vigilance de l'honorable conseil scolaire dans les cas qui pourraient se présenter.

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