‹ Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvresChapitre 6 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

J.-J. Ronssean et les Genevois.

C'est sur la place de rHôtel-de-ville, qu'à partir de Juillet 1528, on livrait les criminels au procureur fiscal. On donnait lecture des sentences prononcées depuis une estrade placée à gauche de la porte principale de la Maison-de-'sille. On y procédait aussi à l'exécution d'ouvrages réputés dangereux, uniquement, parce qu'ils étaient l'œuvre de quelque grand penseur,*) C'est là que les livres de Rousseau furent lacérés publiquement par les mains du bourreau, puis ensuite brûlés. Voici à ce propos les extraits des regisires officiels de 1762:

« Sur le rapport fait au Conseil qu'il paraissait deux omTages du sieur Jean-Jacques Rousseau, l'un sous le titre d' Emile ou Traité de V Education ^ l'autre ayant pour titre le Contrat social, et que ces deux ouvrages contiennent des maximes dangereuses et par rapport à la religion et par rapport au gouvernement, arrêté de faii'e saisir et de mettre sous le scellé les

*) C. Fontaine-Borgel. Nouvelle description historique et monumentale de l'Hôtel-de-Ville de la république et canton de Genève.

dits omTages chez tous les marchands libraires ^ de leur faire provisionnellement défense d'en de'biter aucun exemplaire, et de charger les Seigneurs scholarques de les examiner et d'en faire rapport au Conseil, pour, ensuite du dit rapport, être ordonné ce qu'il appartiendra. *

Du 18 Juin 1762.*)

« Ouï le rapport de M. Lullin de Ghâteau\'ieux, Seigneur Lieutenant, et vu le verbal du sieur Auditeur Bonet du 16 du présent mois, au sujet des ouvrages du sieur Jean-Jacques Rousseau dénoncés, dont il est fait mention ci-devant sous la date du 11 de ce mois, arrêté que les exemplaires de l'ouvrage intitulé Emik ou Traité de l'Education, que le dit sieur Auditeur a mis sous le scellé, et tous autres qui pouiTaient être découverts, seront saisis et rapportés en chancellerie, renvoyant de délibérer à demain sur ce qu'il y a à faire par rapport aux dits ouvrages et par rapport à l'auteur. »

Du 19 Juin 1762.

« Vu les conclusions du sieur Procureur général et ouï le rapport des Seigneurs scholarques sur deux livres intitulés : le premier, du Contrat social ou Principes du droit politique par Jean-Jacques Rousseau, citoyen de Genève, avec cette devise : « Fœderis œquo dicamîis leges » (Eneid. J. L.) , imprimé à Amsterdam . chez Marc-Michel Rey, 1762 ; le second, Emile, ou de VEducation, par J.-J. Rousseau, citoyen de Genève, ayant pour devise : « Sanabilibus œquotamus malis ipsoque nos in rectum gejiitos , natura, si emendavi velimus

'■^■j C. Fontaiiie-Borgel. Nouvelle description de l'IIôtel-deville de Genève.

juvai ■> (Seneco, de ira, cap. 13), imprimé à Amsterdam, chez J.-J. Neaulme, libraire, 1762, avec privilège de nos seigneurs des Etats de Hollande et de Westhire, l'avis a été de condamner les livres susmentionnés à être lacérés et brûlés par l'exécuteur de la Haute- Justice, devant la porte de l'Hôtel-de-ville, comme téméraires, scandaleux, impies, tendant à détruire la religion chrétienne, et tous les gouvernements ; faisant très expresses prohibitions et défenses à tous les imprimeurs, libraires et colporteurs, de les imprimer, vendre ou distribuer, enjoignant à quiconque en aurait des exemplaires de les rapporter en chancellerie, dans l'espace de trois jours, pour y être supprimés, lequel jugement a été prononcé huis ouverts et mis à exécuLion.

« On a opiné ensuite sur ce qu'il y a à faire par rapport à la personne du dit J.-J. Rousseau absent, et l'avis a été qu'au cas qu'il vienne dans la ville ou dans les terres de sa Seigneurie, il devra être saisi et appréhendé, pour être ensuite prononcé sur sa personne ce qu'il appartiendra. On a lu une lettre du sieur Sellon, adressée de Paris le 12 de ce mois, à Noble Lullin, secrétaire, à laquelle il était joint un arrêt du Parlement de Paris du 11, qui condamne au feu Emile ou Traité de l'Education, l'un des ouvrages de Rousseau susmentionnés, le décrète de prise de corps et annote ses biens ; dans cette lettre le sieur Sellon demandant qu'on veuille l'informer de ce qui sera ordonné à Genève sui' cet objet, l'avis a été de l'informer du jugement ci-dessus et de le charger de témoigner à S. E, M. le comte de Ghoiseul, que le Conseil a vu avec beaucoup de déplaisir, qu'un homme qui se dit citoyen de Genève, et qui, dans l'espace de quarante ans, n'y

a séjourné que quelques seniaines, a été assez téméraire pour oser composer des ouvrages si dangereux.

Noble Tronchin cite qu'hier M. le Résident de France l'avait prié de lui faire savoir ce qui serait aujoui'd'hui prononcé sur les ouvrages de Rousseau^ l'avis a été d'autoriser le dit Noble Tronchin à faire part à M. le Résident du jugement prononcé contre eux et de ce qui a été ordonné par rapport à la personne de l'auteur, en l'informant en même temps de la commission donnée sur cet objet au sieur Sellon, pour S. E. M. le comte de Choiseul. »

En marge de cette dernière séance du Conseil on lit cette annotation*) :

« Par arrêté du M. G. du 2 Mars 1791, il a été dit que le Conseil ne pense pas que les décrets contre le sieur Rousseau portent atteinte à l'honneur de ce grand écrivain , et que ce qu'ils présentent de rigoureux contre lui se trouve nul et de nul effet, parce qu'il n'a jamais été ouï. — « Et que cet arrêté sera inscrit en marge du registre où sont consignés ces décrets. »

(S.) De Rochemont.

2 Mars 1791.**)

On a répondu aux deux propositions faites le 3 de Janvier dernier, relativement à J.-J. Rousseau :

1) Que les règles de Tordre judiciaire ne permettent pas au Conseil de révoquer les décrets rendus contre

*) C. Fontaine-Borgel. Nouvelle description de THôtel-deville. Ce dernier arrêté fut pris ensuite d'une proposition présentée au Conseil des Deux cents, le 3 Janvier 1791, d'abolir le décret rendu contre Rousseau et de lui élever une statue sur le pied de laquelle on inscrirait qu'elle est destinée à efifacer l'outrage qu'il a reçu de cet Etat.

**) Extrait des registres du Conseil.

Rousseau, mais qu'il ne pense pas que ces de'crets portent atteinte à l'honneur de ce g-rand e'erivain ; que d'ailleurs ce qu'ils présentent de rigoureux contre lui se trouve nul et de nul effet, parcequ'il n'a jamais été ouï, ce qui sera inscrit en marg-e de l'anne'e 1762, où ces de'crets sont consigne's.

2) Que les grands hommes auxquels Genève doit son existence et sa conservation n'ont point de statues, mais que les citoyens leur ont élevé' un monument dans leurs cœurs, qu'il n'eu est aucun qui soit plus durable et qui convienne davantage à un Etat, où tout devrait rappeler sans cesse à la simplicité et à la modestie de nos ayeux.

Genève jouissait depuis vingt-cinq ans d'une paix profonde, lorsque tout à coup les deux livres de J.-J. Rousseau, le Contrat social et Y Emile, vinrent agiter les esprits. — Souveraine et indépendante de droit par le fait, mais placée par le traité de 1738 sous la protection des puissances médiatrices, la république était exposée à voir les différents entre les citoyens et les Conseils réglés par l'intervention étrangère.

Les pouvoù's constitués étaient alors le Conseil des 25, celui des 200 (depuis 1738 Conseil des 250) et le Conseil général. Par l'art. 6 de l'acte de médiation^ les médiateurs stipidaient que rien ne serait porté au Conseil général (composé de tous les Genevois électeurs) qui n'eut été traité et approuvé dans les Conseils supérieurs. L'art. 7, par contre, stipule que tout citoyen est en droit de faire les représentations qu'il jugera convenables au fin de l'Etat, en les remettant aux Syn» dics ou au Procureur général. L'intention de3 médiateurs était de donner au peuple un droit effectif, et

qu'en certains cas les repre'sentations du peuple eussent leur effet.

C'est (le la collision de ces deux articles 6 et 7 que prit naissance le différend qui agita Genève pendant de longues années et qui ne prit fin qu'en 1768. La véritable cause du différend était plutôt dans l'état des esprits vivement excités par un excès de zèle des Conseils supérieurs.

Le gouvernement de Genève était une aristocratie. Le Conseil des 200 élit les conseillers, il surveille l'administration des affaires publiques , la justice civile et criminelle, la police, les finances. Il n'y a point d'appel au peuple sur tous ces objets, et jusque là le gouvernement de Genève est bien une aristocratie. Le droit de paix ou de guerre, celui de lever des impôts, de faire ou d'abroger des lois, l'élection des 4 premiers magistrats, appelés syndics, placés à la tête de tous les Conseils, ainsi que celle du Procureur général, l'homme du peuple, en quelque manière comme l'était le tribun du peuple de Rome, voilà les attributs du Conseil général, c'est-à-dire du corps des citoyens depuis l'âge de 25 ans. C'est le caractère de la démocratie.

Afin de ne pas faire dégénérer en démocratie l'organisme de la république de Genève , les auteurs du règlement de médiation de 1738 y avaient introduit un contre-poids. — Aucune affaire ne pouvait être portée devant le Conseil général avant qu'elle eut été traitée par les Conseils supérieurs et approuvée par le Conseil des 200. Devant le Conseil général personne n'opine, on propose simplement, et le peuple, comme le faisait ce-, lui de Rome, se rend au scrutin, approuve ou rejette. Le peuple genevois n'avait cependant pas le privilège

qu'avait celui de Rome, de se faire proposer des lois par les tribuns, qui e'taient de vrais magistrats.

Ce fut en 1762, que J.-J. Rousseau, cet homme malheureusement célèbre , comme le dit le Conseil de Genève, publia à Amsterdam son Emile, et peu de temps après son Contrat social. La faculté de théologie et l'archevêque de Paris crurent de leur devoir de porter plainte contre le premier de ces livres, tendant évidemment et visiblement à saper la religion chrétienne dans ses fondements. Dans la profession de foi du vicah'e savoyard on trouve un système de déisme manifeste, mais en môme temps le plus beau système de religion naturelle.

Rousseau vivait alors près de Paris; lorsqu'il fut décrété de prise de corps par le Parlement, il peut s'évader, parce qu'on n'avait aucune envie sérieuse de le prendre. Il se retire à Yverdon, où il fut accueilli par un ancien ami, et où il se concilia l'amitié de tous par la candeur et la douceur de son commerce. Le magistrat de Genève, réveillé par le zèle de ses ministres, délibéra sur le contenu du Contrat social et fit rapport par le Procureur général Tronchin, qui conclut que l'un des livres contenait des attaques sapant les dogmes de la religion chrétienne, et l'autre s'attaquait à la base du gouvernement, en attribuant au peuple le droit de retirer le pouvoir confié à ses magistrats, quand il jugerait que ceux-ci ne gouvernent plus à son gré.

On délibéra, et tous les avis ne furent pas également rigides , mais enfin l'opinion de la rigueur prévalut ; les deux livres furent condamnés à être brûlés par la main du bourreau, et l'auteur décrété de prise de corps pour lui être fait procès. Cet événement en produisit un autre.

Le 22 Juin 1762, trois jours après le décret contre Rousseau, le citoyen Pietet écrivait une lettre au sieur Duvillard^ qui la publia et la répandit dans le public. Cette lettre inculpait le Conseil d'avoir flétri Rousseau, un cito3'en qui avait bien mérité de la patrie par ses démarches et par ses écrits. Dans cette lettre on accusait le Conseil d'avoir voulu faire sa cour à celle de Versailles et réparer le mal que M. d'Alerabert peut avoir l'ait dans l'article <r Genève » de l'encyclopédie. Et l'auteur disait : Que font à la cour de Versailles les sentiments de Rousseau et de la république? S'y occupe-t-on de délits aussi minimes? Paris bien, mais qu'a à faire Genève en cette querelle, l'ouvrage n'a point été imprimé dans la ville , il n'a point son approbation. La république est-elle comptable de la façon de penser des citoyens absents, elle aurait bien à faire de justifier en matière de religion le sentiment de la plupart de ceux qui vivent dans son sein.

Le sentiment démocratique se trahissait dans cette lettre, cela n'empêcha pas, bien au contraire, de condamner l'auteur et l'éditeur à demander pardon à Dieu et à leurs Seigneuries et à les suspendre de leurs droits.

Le 7 Juillet 1762 l'auteur de la lettre se dénonce lui-même. Le 12 on décide de former un tribunal légal et l'auteur est cité à paraître devant le Conseil pour y être grièvement censuré, demander pardon à Dieu et à sa Seigneurie de son délict et être suspendu du Conseil des 200 et des droits honorifiques de la bourgeoisie pendant un an. La lettre par lui écrite est lacérée en sa présence et jointe au registre et à ses dépens. Le libraire Duvillard fut aussi condamné à être amené au Conseil pour sentir une griève censui'e, à demander

pardon à Dieu et à sa Seigneurie et à être suspendu des droits liouorifiques de la bourgeoisie pendant six mois. Les citoyens genevois attaquent ces sentences, ils objectent que l'arrêt est rendu par un tribunal qui n'a pas été présidé par un syndic, conformément à ce que prescrit l'art. X des édits criminels. Ils objectent que la lettre du citoyen Pictet ne contenaiL rien de contraire à la religion, cependant on veut que son auteur demande pardon à Dieu. Le délit, si délit il y a, est un vulgaire délit commun , comme celui de casser des vitres ou tout autre acte troublant la paix publique. Ce procédé repose sur un dogme de St-Paul qui dit que nos corps sont des temples hantés par le St- Esprit.

Dans ce temps, le Conseil de Berne, informé du séjour de Rousseau à Yverdon, invite le bailli à l'expulser. Rousseau se rend à Motiers, où il est persécuté par le pasteur de Montmollin. Et cependant l'auteur d'Emile n'a en rien provoqué la colère du pasteur, il a demandé à s'approcher de la table sainte ce qui lui fut accordé^ il passa la journée entière du jeûne dans le temple de Motiers,

Enûn le peuple de Genève, ou plutôt les citoyens partisans de Rousseau, observaient que le jugement rendu contre lui et deux de ses ouvrages l'avait été sans que l'auteur ait été ouï ni appelé et malgré les dispositions de l'art. 88 des édits ecclésiastiques.

En ce qui concerne les citoyens Gh. Pictet, auteur d'une lettre, et Eman. Duvillard, fils, les tribunaux n'avaient point été présidés par des syndics.

Enfin, en ce qui concerne les livres, il aurait été saisi 24 exemplaù^es (TEinile, sans qu'ils eussent été

prohibés, malgré l'offre faite de les renvoyer hors du territoire de la république, au sieur Berdin, libraire.

Pour ces motifs, les citoyens demandaient à ce qu'il « plaise au Magnifique Conseil redresser le jugement par amour pour le maintien des lois^ mais ils déclarent en même temps, qu'une simple résolution négative, loin d'infirmer cette respectueuse représentation^ lui donnerait une nouvelle force. »

Pendant que cette agitation se produisait, J.-J. Rousseau adressait au syndic Favre la lettre qui suit :

Copie d'une lettre de M. J.-J. Rousseau à M. Favre, premier syndic de Genève, du 12 Mai 1763.

Monsieur,

Revenu du long étonnement où m'a jette de la part du Magnifique Conseil le procédé que j'en devais le moins attendre, je prends enfin le parti que l'honneur et la raison me prescrivent, quelque cher qu'il coûte à mon cœur. Je vous déclare donc, Monsieui', et je vous prie de déclarer de ma part au Magn. Conseil que j'abdique à perpétuité mon droit de bourgeoisie et de cité dans la ville et répubhque de Genève ; ayant rempli de mon mieux les devoirs attachés à ce titre, sans jouir d'aucun de ses avantages , je ne crois point être en reste en le quittant.

J'ai tâché d'honorer le nom genevois, j'ai tendrement aimé mes compatriotes, je n'ai rien oublié pour me faire aimer d'eux ; ou ne saurait plus mal réussir.

Je veux leur complaire jusque daiis leur haine ; le dernier sacrifice qui me reste à faire , est celui d'un nom qui me fut si cher.

Mais, Monsieur, ma patrie, en me devenant e'trangère, ne peut me devenir indiffe'rente, je lui resterai toujours attache' par un tendre souvenir, et je n'oublie d'elle que les outrages.

Puisse-t-elle abonder en citoyens meilleurs , et surtout plus heureux que moi. Puisse-t-elle prospérer toujoars, et voir aug:menter sa gloire.

Recevez, Monsieur, je vous supplie, les assurances de mon profond respect.

J.-J. Rousseau.

Cette lettre sera mieux comprise accompagne'e par celle que Jean-Jacques écrivit à un citoyen, qui prit la liberté de critiquer la détermination qu'il avait cru devoir prendre.

Lettre de J.-J. Rousseau à un citoyen de Genève, du 26 Mai 1763.

Je vois, Monsieui*, par la lettre dont vous m'avez honoré le 18 de ce mois, que vous me jugez bien légèrement dans mes disgrâces; il en coûte si peu d'accabler les malheureux qu'on est presque toujours disposé à leur faire un crime de leur malheur.

Vous dites que vous ne comprenez rien à ma démarche ; elle est cependant aussi claire que la triste nécessité qui m'y a réduit. Flétri publiquement dans ma patrie, sans que personne eût réclamé contre ma flétrissure ; après dix mois d'attente j'ai dû prendre le seul parti propre à conserver mon honneur si cruellement offensé.

C'est avec la plus vive douleur que je m'y suis déterminé, mais que pouvais-je faire? Demeurer volontairement membre de l'Etat, après ce qui s'était passé , n'était-ce pas consentir à mon déshonneur ;

je ne comprends pas comment vous osez me demander ce que m'a fait ma patrie. Un homme aussi e'clairé que vous ignore-t-il que toute démarche publique faite par le magistrat est censée faite par tout l'Elat, lorsqu'aucun de ceux qui ont droit de la desavouer, ne la de'savoue. Je ne dois pas seulement aux Genevois, je le dois encore à moi-même, au public dont j'ai le malheur d'être connu, à la postérité, de qui je le serai peut-être.

Si j'étais assez sot pour vouloir persuader au reste de l'Europe que les Genevois ont désapprouvé le procédé de leur magistrat, ne se moquerait-on par de moi? Ne savons-nous pas, me du-u'1-en, quo la bourgeoisie a droit de faire des représentations dans toutes les occasions où elle croit les lois lésées, et où elle improuve la conduite des magistrats? Qu'at-elle fait dans celle-ci, depuis près d'un an que vous avez attendu? Si cinq ou six bourgeois seulement eussent protesté, on pourrait vous croire sur les sentiments que vous leur prêtez.

Voilà monsieur, ce qu'on me dirait, et ce qu'on aurait raison de me dire. On ne juge pas les hommes sur leurs pensées, on les juge sur leurs actions.

Il y avait peut-être divers moyens, de me venger de l'outrage, mais il n'y en avait qu'un de le repousser sans vengeance, et c'est celui que j'ai pris.

Ce moyen qui ne fait de mal qu'à moi, doit il m'attire des reproches, au lieu de consolations que je devais espérer?

Vous me dîtes que je n'avais point de droit de demander l'abdication de ma bourgeoisie, mais le dire n'est pas le prouver. Nous sommes bien loin de compte, car je n'ai pas prétendu demander cette

abdication, mais la doiiuer. J'ai assez étudié mes droits pour les connaître, quoique je ne les aye exercés qu'une fois seulement pour les abdiquer. Ayant pour moi l'usage de tous les peuples, l'autorité de la raison, du droit naturel de Grotius, de tous les juinsconsultes , et môme l'aveu du Conseil, je ne suis pas obligé de me régler sur votre erreur. Chacun sait que tout pacte, dont une des parties enfreint les conditions, devient nul pour l'autre. Quand je devais tout à la patrie, ne me devait-elle donc rien"? J'ai payé ma dette, a-t-elle payé la sienne? On n'a jamais droit de la déserter, je l'avoue, mais quand elle nous rejette, on a toujours droit de la quitter, on le peut dans le cas que j'ai spécifié, et même on le doit dans le mien. Le serment que j'ai fait envers elle, elle l'a fait envers moi. En violant les engagements, elle m'affranchit des miens, et en me les rendant ignominieux, elle me fait un devoir d'y renoncer.

Vous dites que si les citoyens se présentaient au Magnifique Conseil, pour demander pareille chose, vous ne seriez pas surpris qu'on les incarcérât; ni moi non plus, je n'en serais pas surpris, parce que rien d'injuste ne doit surprendre de la part de quiconque a la force en mains, mais bien qu'une loi qu'on n'observe jamais, défende au citoyen qui veut demeurer tel, de sortir sans congé du territoù'e, comme on n'a pas besoin de demander l'usage d'un droit qu'on a. Quand un Genevois veut quitter la patrie^ pour aller s'établir dans un pays étranger, personne ne songe à lui en faire un crime, et on ne l'incarcérera point pour cela.

J.-J. Ronssean. 5

Il est vrai qu'ordinairement cette renonciation n'est pas solennelle, mais c'est qu'ordinairement ceux qui la font n'ayant pas ve'cu des affronts publics, n'ont pas besoin de renoncer publiquement à la socie'té qui les leur a faits.

Monsieur, j'ai attendu, j'ai me'dite', j'ai cberche' longtemps, s'il y avait quel(j[ues moyens d'e'viter une de'marche qui m'a déchire', je vous avais confié mon honneur, o Genevois, et j'étais tranquille. Mais vous avez si mal gardé ce dépôt, que vous me forcez de vous l'ôter.

Mes bons anciens compatriotes, que j'aimerais toujours, malgré votre ingratitude, de grâce ne me forcez pas par vos propos durs et malhonêtes de faire publiquement mon apologie, épargnez-moi dans ma misère, la douleur de me défendre à vos dépends.

Souvenez-vous, Monsieur, que c'est malgré moi que je suis réduit à vous répondre sur ce ton, la vérité dans cette occasion n'en a pas deux. Si vous m'attaquiez moins rudement, je ne chercherais qu'à verser mes peines dans votre

Votre amitié me sera toujours chère, je me ferai toujours un devoir de la cultiver. Mais je vous conjure, en m'écrivant, de ne pas me la rendre cruelle^ et de mieux consulter votre bon cœur.

Jean-Jacques Rousseau considéré comme citoyen de Genève et comme littérateui* genevois.*) — Tandis que Voltaire exerçait dans Genève et en Suisse une influence que l'on appréciait diversement, mais qui à coup siir était immense, un citoyen de cette ville qui dès l'adolescence avait semblé faire divorce avec sa patrie, commençait à remplir l'Europe du bruit de son nom. En dépit de ruptures apparentes, le lien qui attachait cet homme illustre à Genève, ne cessa jamais d'exister. Il est de secrètes sympathies qui survivent à tout et toujours. Ce serait un travail curieux à fai e que de considérer Jean-Jacques au point de vue exf.lusivement genevois, en suivant dans ses divers ouvrages, toutes les traces, tous les signes qui peuvent sentir et rappeler le terroir. Nous n'entreprendrons pas cette tâche dans son entier, mais cependant, nous voulons essayer de démontrer pourquoi Jean-Jacques n'aurait pu être Jean-Jacques ailleurs qu'à Genève, et comment ses impressions de jeunesse durent nécessairement donner à son esprit méditatif cette tournure qui en a fait une individualité si éminente et si caractérisée.

Un critique célèbre, M. Sainte-Beuve, dans un article de ses Causeries du Lundi sur les Confessions de Jean- Jacques Rousseau (4 Novembre 1850\ fait cette remarque judicieuse que les premières pages sont trop accentuées, assez pénibles, et qu'on y trouve tout d'abord un vide occasionné (expression de Rousseau) par un défaut de mémoire.

Un auteur genevois, le Baron de Grenus, a de son côté fourni les preuves de ces erreurs qui signalent les deux premiers livres des Confessions. Il montre que Rousseau était dans une ignorance de bonne foi sur sa parenté paternelle et maternelle, sur la position de sa famille, qui d'un côté était plus relevée et de l'autre plus infime qu'il ne le croyait. Ces deux livres doivent être envisagés, selon lui, comme de simples réminiscences, dont la couleur dépendait essentiellement de la situation d'esprit de l'auteur au moment où il les écrivait, comme aussi de vag'ues souvenirs d'enfance qu'une vie

*) Bulletin de l'Institut national genevois. Tome III, 1855. — Etudes sur l'histoire littéraire de la Suisse françaiso particulièrement dans la seconde moitié du XVni"" siècle (par E. H. Gaullieur). — Mémoire couronné en 1854 par la section des lettres de l'Institut genevois.

toujours errante avait encore contribué à altérer. {Notices hiographirpies sur des membres de la famille Grenus.)

Un autre historien genevois, M. GalifFe, dit que la famille dont était le célèbre Jean-Jacques (notices fiénéalogiqiies sur les familles genevoises, T. II, j). P>tO), originaire de Paris, était sur un très bon pied à Genève, à son arrivée Virs 1555. Les liaisons avec la noble famille de Budé, venue du même lieu et dans le même temps donnent lieu de supposer qu'elle était noble aussi. (M. Galiffe montre que Rousseau était allié aux familles Passavant, llevilliod, Butini. Une cousine (jermaine de son père avait é2iOusé Jean Trembler/, dont la famille était une des plus 2)uissantes de la république.) Au reste ses défauts étaient éminemment ceux d'un très grand nombre de ses concitoyens ; il était aussi genevois que possible, autant par ses mauvaises que par ses bonnes qualités.

M. de Grenus s'est livré à une autre recherche généalogique sur Jean- Jacques Rousseau, qui a aussi son intérêt. Il explique la pureté de son style et la supériorité avec laquelle il mania la langue française, par cette raison qu'en remontant l'ascendance de Jean-Jacques par tous ses rameaux, aussi bien par les hommes que par les femmes, on découvre que Rousseau n'a eu pour ascendants que des personnes originaires de pays où la langue française était nationale.

Jean-Jacques Rousseau, sans s'en douter, partageait plusieurs des antipathies calvinistes qui distinguaient les Genevois. Il était plein de ce qu'on pourrait appeler des idiotismes ou des idées et des préjugés du cru. Les littérateurs parisiens les lui reprochaient et lui s'en faisait gloire. (Lamartine luimême dit sottement que VEmile contient un peu de grec, un peu de latin et beaucoup de suisse ) Il recherchait la société genevoise à l'étranger, et il aimait à s'entretenir de la patrie absente. La dédicace du fameux discours sur l'origine deVinégalité parmi les hommes {Il ôo), montre à quel point Rousseau aimait sa patrie. Elle porte : « J. Za république de Genève. » Il s'adresse à ses magistrats et son langage, d'un bout à l'autre de ce morceau, qui est fort long, est un chef-d'œuvre de diction, de convenance et de profondeur. Jamais un tel français n'avait été entendu sur nos rives.

Quand parut dans l'Encyclopédie ce fameux article Genève, où d'Alembert recommandait si chaudement et si maladroite-

uient le spectacle, llousseau. du fond de sa solitude de Montmorency, se lança dans le débat et traça de la vie genevoise, de ses occupations, de ses amusements, de ses fêtes, un tableau enchanteur. Jamais il ne fut mieux inspiré. On sait combien de réponses fit naître cette admirable lettre, de la part de d'Alembert, de Marmontel, de Tabbé de la Porte et de tant d'autres, et à quel point elle excita la colère de Voltaire. Rousseau qui faisait encore cause commune avec le clergé de Genève, écrivait à Jacob Vernet, le 26 Novembre 1760 : a Ainsi donc, la satyre, le noir mensonge, les libelles, sont devenus les armes des philosophes et de leurs partisans ! Ainsi paie M. de Voltaire l'hospitalité, dont par une funeste indulgence Genève use envers lui î Ce fanfaron d'impiété, ce beau génie, cette âme basse, cet homme si grand par ses talents et si vil par leur usage, nous laissera de longs et cruels souvenirs de son séjour parmi nous ! La ruine des mœurs, la perte de la liberté qui en est la suite inévitable, seront chez nos neveux les monuments de sa gloire et de sa reconnaissance ! »

Mais l'accord entre notre philosophe, le clergé et le gouvernement de Genève ne durera pas longtemps. Déjà dans l'affaire du spectacle, on l'a^-ait accueilli comme un auxiliaire un peu étrange et embarrassant, à cause des ouvrages dramatiques dont il était lui-même l'auteur. Quand parut V Emile d'abord, puis le Contrat social, la rupture éclata et Genève ne sévit pas moins que Paris contre ces ouvrages. Vernet écrivit que la Profession de foi du vicaire Savoyard était empruntée aux lettres de Mlle Huber de Lyon, sur la religion essentielle à l'homme, distinguée de ce qui n'en est que l'accessoire. Lamartine est plus affirmatif encore. Il accusa Rousseau d'avoir un secret projet de république qui embrassait à la foi un système politique et un plan de religion civile. Il voulait, disait-il, substituer au christianisme qui était trop abstrait pour devenir la base d'une religion nationale, une autre religion, artiticielle, sorte de milieu entre le christianisme et le déisme. *j

') Quand parut le célèbre discours de J.-J. Rousseau sur la question proposée par l'Arad. de Dijon : « si le rétablissement des sciences et des arts a contribué a éptirer les mœurs >, Jacob Vernet le réfuta en latin. Cela prouve que l'éloquence française n'était pas encore en grand honneur à Genève. La réfutation parut dans le Masemn Helveticv.m, partie 23»-, année 1752, sous ce titre:

Commo l'édifice politique ne reposait à Genève que sur la parfoite entente du pouvoir civil et du pouvoir religieux, entente qui était le résultat d'une sorte de compromis, formant, à vrai dire, la seule base du droit public, on comprend que les nouvelles doctrines de Rousseau durent exciter de vives alarmes. A l'exemple du parlement de Paris, et seulement 9 jours après [\e 19 Mai 1762), le gouvernement de Genève fit lacérer par la main du bourreau VEmile et le Contrat social. Cette sentence excita dans une partie de la bourgoisie genevoise, enthousiaste de Rousseau, un mécontentement d'autant plus légitime qu'en môme temps les œuvres de Voltaire, bien autrement hardies, s'imprimaient à Genève, chez des magistrats genevois, intéressés dans les spéculations de librairie et hôtes habituels de Ferney. Les partisans de Rousseau montrèrent une grande constance dans leurs réclamations, et cette affaire fut réellement le nœud de toutes les questions politiques, philosophiques et littéraires qui se débattirent alors dans la Suisse française.

Au fond, qu'avait fait Rousseau dans ses écrits incriminés? Il n'avait fait que suivre et développer l'idée du protestantisme, idée que le parti du pouvoir aurait voulu immobiliser, moins à son profit peut-être qu'à celui d'un peuple qu'il croyait fait pour rester sous tutelle. Le système religieux de Calvin qui repose sur l'élection et la prédestination, devait nécessairement conduire à l'aristocratie dans un Etat théocratico-politique, tel que celui de Genève. L'élection, la grâce accordée en petit nombre en religion, menaient tout droit en politique à l'oligarchie, à l'aristocratie bourgeoise. La liberté qui devait sortir de là ne pouvait être que restreinte, impopulaire et suspecte à la masse du peuple. Celle-ci , à mesure qu'elle s'éclairait un peu, demandait compte de ce système et manifestait son mécontentement contre des tendances exclusives. De là les tiraillements, les querelles, les prises d'armes. Le peuple se servait à son tour d'une arme que lui avait fournie le protestantisme, l'esprit d'examen, et c'est de ce principe que devait sortir notre système politique moderne, la république.

€ Oratio academica habita Geiievœ anno 1751, adversus libellum Gallicuni quo eUgantissimus scripior contenait per artes et scientias anle dua secula restaurataSy mores homintim non fuisse perpolitos scd corruptos potius. •

Jean-Jacques Rousseau fut l'apôtre éloquent et nécessaire de cette nouvelle foi politique. Dans VEmile et dans le Contrat social, il refait l'éducation de l'homme et de la société. Il réédifie là où Voltaire et les encyclopédistes n'avaient fait que détruire. Il commence à ramener l'homme à sa nature et à ses devoirs, renverse le dogme de l'égoïsme, et le remplace par celui du dévouement social. Puis, il discute le droit des nations à poser les bases de leurs gouvernements : il procl»me la souveraineté du peuple, et fait tomber toutes ces fictions intermédiaires entre la monarchie ou le despotisme et la démocratie, au moyen desquelles l'aristocratie bourgeoise aurait voulu continuer son ère et se perpétuer au pouvoir. Il est facile de comprendre la masse d'idées que, dans les républiqiaes très mal organisées de la Suisse, les écrits de Rousseau devaient remuer.

Rousseau fut en Suisse mille fois plus populaire que Voltaire, qui, en politique, n'allait guère plus loin que la monarchie anglaise, et qui resta aristocrate dans toutes ses allures. Les griefs des représentants vinrent se grouper autour de la cause du philosophe genevois, devenue en quelque sorte, et malgré lui, la cause du pays. Les lettres de la montagne (1764) parurent au milieu de cette effervescence. C'est encore un livre tout genevois, dans lequel Rousseau montre une connaissance profonde de l'histoire et de l'ancienne constitution de sa patrie. En vain Voltaire voulut-il jeter sou persifflage au milieu de cette tempête qui l'offusquait. La guerre civile de Genève ou les amours de Robert Covelle, poëme héroïque , augmenté du portrait de J.-J. Rousseau. A Besançon, chez Nicolas Grandvel, 1769. La guerre civile était le refus qu'avait fait le citoyen Covelle de fléchir le genou en consistoire, n'excita ni le rire, ni la colère et la cause populaire finit par remporter en 1768 sur le parti négatif, une véritable victoire, qui fut le signal de la guerre livrée à toutes les aristocraties grandes et petites dans notre Europe à la fin du siècle. Les grands principes proclamés eu France, et dans le monde en 1789, n'étaient autres que ceux proclamés par Rousseau à Genève en 1762. C'est l'éloquence de ce citoyen qui procura leur triomphe. Et cette éloquence elle-même, qu'était-elle autre chose que le fruit de son éducation, de ses luttes, de ses méditations sur sa patrie, sur sa jeunesse, sur ses misères? A ce titre,

notre illustre compatriote nous appartient tout entier. Il ne pouvait être Rousseau qu'à Genève comme Démosthi^nes ne pouvait être Démosthènes qu'à Athènes. L'éloquence de Rousseau ressemble quelquefois singulièrement à celle du prédicateur en chaire. On fait la remarque que la seconde partie de la Nouvelle Hcloise tenait plus du prêche que du roman. S'il fut demeuré à Genève, s'il eut suivi, comme tant de ses compatriotes, la carrière ecclésiastique, cette éloquence qui a conservé un caractère si littéraire, aurait pris facilement peutêtre une tournure théologique. Jean-Jacques aurait été sans doute un prédicateur de premier ordre. Il savait quand il voulait, prendre dans ses lettres un ton exclusivement genevois. On dirait un horloger qui a reçu de l'éducation. Qu'on lise entr'autres la lettre datée de Môtiers-Travers le .30 Août 1762, et adressée à Jacob Vernet qui commence ainsi: «Epuisé en ports de lettres anonymes, j'ai d'abord déchiré etc. » et qui finit par cette phrase : « Je crois devoir vous prévenir etc »

Dans ces autres écrits, on voit encore dominer l'inspiration du sol. L'idée de la Nouvelle Héloïse lui vint dans une course de 2 ou 3 jours à Vevey, durant laquelle une douce émotion ne le quitta point. « L'aspect du lac et de ses côtes eut toujours à nos yeux, dit-il, un attrait particulier que je ne saurais expliquer. » « Dans ce voyage de Vevey, je pris pour cette ville un amour qui m'a suivi dans tous mes voyages, et qui m'y a fait établir enfin le héros de mon roman. » On sait d'ailleurs que Mme de Warens était une demoiselle de la Tour de Chailly, près de Clarens, et que Rousseau pensait à la jeunesse de cette femme quand il traçait le portrait de Julie. Dans sa description du Valais, dans celle du Val de Travers, qu'il adressa au maréchal de Luxembourg, 1777, Rousseau montre une parfaite connaissance de la topographie et du paysage suisse dans ces régions moyennes.

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