‹ Jean-Jacques Rousseau, sa vie et ses œuvresChapitre 7 sur 11 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

J.-J. Ronssean dans les Etats ë roi t Prusse.

Le Maréchal Keith, noble écossais , vieilli au service du roi de Prusse, avait reçu de celui-ci le gouvernement de Neuchâtel, comme retraite poui' ses vieux jours. C'était un beau vieillard, bon et plein de charité, auquel s'adressa Jean-Jacques, quand, en Juillet 1762, il vint chercher un asile dans le village de Motiers-Travers. Le gouverneur du roi accueillit le proscrit avec bienveiUance , d facdita son installalion , le protégea et vint même lui rendre \isite depuis son château de Colombier où il passait l'été.

Jean-Jacques, de son côté, faisait tous les 13 jours le voyage de Motiers à Colombier pour voir le gouverneur , chez lequel il passait 24 heures ; une certaine intimité s'établit entre ces deux hommes si différents l'un de l'autre, — l'Ecossais digne représentant de cette caste de nobles, fidèles et dévoués à la royauté, le Genevois fervent admirateur des théories égalitaires qui commençaient à trouver des adeptes dans les classes éclairées et même dans les masses.

Rousseau appelait le Maréchal son père et son ami, et cette fois-ci le pam^e proscrit se trompa moins que précédemment. Lord Keith se chargea d'obtenir

du roi de Prusse la permission pour son protégé de séjourner en ses Etats, et Frédéric-le-Grand accorda non seulement la permission, mais il fit envoyer à son gouverneui' douze louis pour être remis à Rousseau. — Le brave Ecossais, embarrassé d'un pareil message, voulut transformer cet argent eu bois et charbon pour le ménage de Rousseau, afin de no pas le blesser, mais ce dernier refusa , tout en restant touché par cette marque d'attention.

Il y avait de quoi, Rousseau, citoyen de Genève, banni de sa ville natale, expulsé du territoire de la république de Berne, décrété eu France, trouvait un al3ri dans les Etats du souverain qui passait alors pour un despote original. — C'est peu après la permission de séjour que la paix fut conclue ; Rousseau , pour témoigner sa reconnaissance^ prépara une illumination de très bon goût , consistant en guirlandes dont il orna sa modeste habitation. Rousseau pensait que le roi victorieux allait désarmer, vouer sa sollicitude à l'agriculture, au commerce, en un mot, aux travaux de la paix ; il fut désagréablement trompé, et c'est à tel point qu'il se hasarda de faire par lettre des observations au roi. Frédéric reçut la lettre et ne répondit pas, mais plus tard il observa au gouverneur, qui s'était rendu à Berlin, que son protégé l'avait bien grondé.

Ici se place un simple fait qui aura des conséquences assez curieuses. — Nous lisons dans les Confessions : — « Peu de temps après mon établissement à « Motiers-Travers, ayant toutes les assurances possibles « qu'on m'y laisserait tranquille, je pris l'habit armé- <r nien. Ce n'était pas une idée nouvelle ; elle m'était

« venue diverses fois dans le cours de ma vie, et elle « me revint souvent à Montmorency. »

En effet, une infirmité' dont souffrait Rousseau, lui faisait apprécier le costume large et commode des Orientaux, et U avait monte' sa garde-robe d'un costume arme'uien complet.

C'est, une fois inslallé à Motiers, que le proscrit pense utiliser son costume; aussi, après avoir consulté le pasteur de Motiers, M. de Montmollin lui dit qu'il pourrait le porter même au temple, il endosse la veste, le cafetan, le bonnet fourré et la ceinture *) , et c'est en cet équipage qu'il se rend à l'église. Il est évident que Tétrangeté du costume n'est pas pour rien dans le jugement que portèrent les habitants de Motiers sm' leur hôte, ils ne savaient pas le motif qui poussait Rousseau à s'en affubler, ils n'avaient pas lu ses confessions. — Lamartine, qui les a lues et violemment critiquées , n'a pas cette excuse , car il dit : « A la « première rumeur produite à Paris par l'apparition de « son livre , il se sauve à Motiers-Travers, village de « Neufchâtel, sous la protection du roi de Prusse ; il «y revêt le costume d'Arménien, fantaisie grotesque

* qui resseml^le à un déguisement et qui n'est qu'une « affiche. Cette puérilité dans un philosophe européen

* atth'e sur lui une attention qui s'attache plus à l'hac bit qu'à la personne. »

Pour qui connaît la \ie de Rousseau à Yverdon, à Motiers et à l'île de St-Pierre, ce jugement paraîtra d'une partialité frisant plus que l'inexactitude. Chacun sait que, loin de rechercher le monde et de briguer

*) Il existe un portrait de J.-J. Kousseau dans ce costume à Montmorency et qui est peut-être le meilleur qu'on ait de lui.

le« faveurs de la renommée, Rousseau recherchait la paix et la tranquillité. — A Yverdon il se fait petit et conseiller intime, à Motiers il se promet d'oublier la littérature, à l'île de St-Pierre il fuit par une trappe les obsessions des visiteurs, il donne sa parole au préfet de Nid au qu'il n'écrira plus rien, il sollicite du gouvernement bernois l'autorisation de rester prisonnier dans son île, afin de jouir au moins d'un asile en Suisse.

H n'est point permis, quand on jouit d'une autorité incontestable comme écrivain et penseur, de tourner autour de la vérité et de railler aussi impitoyablement les actes d'un homme de génie, sur lesquels Lamartine jette le ridicule le plus passionné.

Installé à Motiers, Rousseau y passe avec Thérèse un premier hiver, il entretient des relations agréables avec ses voisins et voisines, il s'occupe du bonheur des autres, ses nouveaux amis le consolent à leur tour et lui font oublier ses maux et ses peines. Il était alors plus que jamais désireux de vivre en solitaire et de ne pas prêter flanc à de nouvelles persécutions. Il évitait les occasions de faire parler de lui, mais on s'occupait de sa personne malgré lui.

La Nouvelle He'loïse faisait sensation dans le monde littéraire, comme le Contrat dans le monde politique et VEmile dans le monde ecclésiastique. Le premier provoquait l'admiration, les deux autres la stupeur. Déjà Rousseau pouvait dire : j'ai des amis dévoués et des ennemis acharnés.

Parmi les premiers nous citerons: Julie Bondeli*), jeune dame bernoise, pleine d'esprit et admirateur de

*) Julie Bondeli, l'amie de Rousseau et de Wieland, par J.-J. Schadelin.

Rousseau, elle lui e'crivit et le proscrit lui répondit. Elle s'occupa beaucoup de lui pour le protég-er et le recomraauder, ses hautes relations donnaient de la valeur à ses démarches; Musset Pathay, le biographe de Rousseau, regrette que Ton n'ait pas retrouvé trace de ces intéressantes correspondances.*) Julie Bondeli écrivit à un des amis de Rousseau, M. Moultou à Genève ^ elle se fit l'avocat du livre qu'elle admirait le plus, la Nouvelle Héloïse, et ce avec tant de chaleur et d'esprit, que Jean-Jacques, à qui on communiqua cette lettre, s'écria : * C'est le génie de Leibnitz et la plumé de Voltaire ! »

Julie Bondeli voulut connaître cet homme dont on disait tant de bien et tant de mal, elle vint à Motiers, elle demande une entrevue, car, dit-elle, je ne voudrais voir ni Platon , ni TAntechrist sans autorisation. Rousseau tint compte de la qualité de la visiteuse, et une entrevue eut lieu. Le récit qu'en fait Julie Bondeli est certainement fort intéressant, car il nous peint dans un tableau parfait la physionomie de Rousseau :

« Sa position ordinaire est courbée, sa tête se penche « sur sa poitrine. Mais dès qu'il parle, il se relève et t ses gestes comme ses yeux effacent Loute apparence « de faiblesse. Il a 53 ans (c'était une erreur, il avait « oO ans), quand il parle, il n'en a que 30 et 80 quand « il ne parle pas. Sa parole est séduisante, comme son » style, doux et ferme, toujours sur le ton de Fen- « thousiasme. Il parle fort ou il se tait. — Sa santé « est mauvaise, quoiqu'il ne souffre pas énormément. « n n'a plus de sommeil, et on ne peut pas comprendre

*) Une édition de cette correspondance a été publiée à Hannovre.

« qu'il soit encore vivant. Il est oblige de fendre du « bois pendant toute une journée pour pouvoir dormir « la nuit deux heures durant. Son état est cruel et « sans espérance. Ayant été une fois trompé par les « médecins, il persiste à ne plus vouloir prendre de « médicaments. Je mettrai toute mon éloquence en jeu « pour obtenir de lui qu'il prenne des calmants. Sa « misanthropie n'est autre chose qu'un besoin de soli- « tude (qu'en dit Lamartine ?) et conséquence de sa « maladie. Justement comme certain personnag-e dé- « clare que le café est son principe vital , il en prend « énormément, il se lève dans la nuit pour en préparer, < afin de ne pas fatiguer sa ménagère. Il m'envoya ré- « Gemment sa brochure sur « l' imitation tliéûirale » « et en même temps une traduction de ce qu'a dit « Platon contre les peintres et poètes. »

Julie Bondeli se plaint néanmoins de Rousseau, elle dit qu'elle relève de ses lettres l'idée fixe d'être aimable envers une dame. Elle nous raconte également que le roi de Prusse Frédéric II, en apprenant que Rousseau avait refusé la somme d'argent qu'il avait envoyée pour lui à lord Keith, s'écria : « Ce désintéressement est un grand pas dans la voie de la vertu, si ce n'est pas la vertu elle-même. » Nous apprenons aussi par Julie Bondeli , que déjà son livre Emile ou de l'éducation avait fait des prosélites : le prince Louis de Wurtemberg faisait rigoureusement élever sa fille d'après lesprincipes proclamés par Rousseau. Un Russe agissait de même pour son fils, on l'avait logé dans un grand panier et, avant de parler et de marcher, l'enfant était obligé de se tramer à quatre dans le panier tjui lui tenait lieu de berceau, et d'en sortir poui' se nourrir. La nécessité enfin enseignait

au marmot à se tenir sur ses jambes (de derrière) et des jouets lui apprenaient à marcher.

Dès lors^ plusieurs autres personnes imitaient cet exemple, plus de bouillie, plus de langes, ni de berceau ! — La jeune mère met son enfant au panier, en; IS jours il s'accomode dans ce meuble nouveau , il pleure moins, car rien ne le gène. — Il fallait bien que la jeune dame portât à Rousseau une admiration dégage'e de tout préjugé pour accepter ainsi rexagé= ration de ses conseils.

Enfin voici un portrait fidèle de Thérèse Levasseur:

« La vérité est qu'elle a pris sur lui une influence « considérable, qui est la cause véritable des tourments t qu'il supporte. C'est elle qui règne et ordonne, tou- «jorn-s occupée, babillarde, toujours mécontente, et « Rousseau juge les hommes par principe , non selon « leur caractère , mais d'après les obligations qu'il a « envers eux. »

Il faut bien qu'il y ait du vrai dans ces hgnes expressives, car en maint passage de ses Confessions on remarque une certaine amertume, quand il parle de Tbérèse, qui n'était plus ce qu'elle était autrefois.*)

Gomme nous l'avons vu, le plus grand désir de Rousseau était de vivre ignoré, loin du monde et de ses bruits ; il était blessé par Tingratitude des hommes^ il avait défendu leurs droits, rêvé leur bonheur et il était lejeté de leur société; il avait chanté les beautés

*) Thérèse Levasseur, paraît eflfectivement avoir été quelque peu grondeuse ; elle n'avait du reste que juste ce qu'il faut d'instruction pour une ménagère, elle ne comprenait pas ce qu'écrivait Kousseau, on trouve par exemple sur un manuscrit conservé à l'académie de Neuchâtel, un compte de blanchissage écrit de la main de Thérèse.

naturelles de son pays^ et on Texilait ; il avait célébré la gloire de la répiibli(i[ue, et celle-ci lacérait et brûlait ses livres. On conçoit que les chagrins moraux joints aux inflrraités dont il avait à souffrir eurent une grosse part dans l'irritation presque constante qui le fait agir. — Il avait du reste aussi des raisons pour être inquiet, le bruit de son nom attirait la curiosité sur celui qui le portait, Thérèse avait beaucoup bavardé, et à Neuchâtel comme à Paris, à Genève et à Berne, la vénérable compagnie des pasteurs s'agitait. Tout d'abord elle réussit à faire défendre le livre, en faisant bien comprendre que l'auteur lui-môme ne serait pas toléré dans la ville. En un mot, les Neuchâtelois paraissaient jaloux de la protection que le roi accordait à l'auteur, mais ne pouvant rien contre ce dernier, ils lui faisaient comprendre qu''ils étaient bien bons de le tolérer chez eux.

Ces taquineries ne contribuèrent pas peu à rendre Jean-Jacques plus défiant encore, et souvent injuste ; à part les persécutions auxquelles il s'est trouvé en but, il y a lieu de n'accueillir que sous bénéfice d'inventaire ses amers aveux sur le caractère et les actes d'hostilité de ceux qui se sont dit ses amis, et qui l'ont, à l'en croire, payé de la plus dure ingratitude. Persuadé qu'on lui en veut, qu'on cherche à lui faire du tort, le pauvre homme épluche les intentions, il échafaude sur une parole tout un complot, en un mot, sa nature timide et ombrageuse reprend le dessus.

Vivant dans une petite maison hors du village, la soUtude ramène en son âme les besoins religieux qui sont le caractère particulier de cette nature, il sollicite l'autorisation d'aller au temple et il est étonné de ce que le pasteur de Montmollin l'accueille avec empres-

sèment, nous relevons de l'analyse des questions qui agitent Genève, analyse soumise aux Etats de France, Berne et Zurich, qu'il passa la Journée au temple de Motiers, édifiant par son attitude les fidèles du lieu.

A côté de cela, Rousseau s'adonne avec passion à la botanique, il ne ^«'oceupe plus des simples comme chez Mme de Wareus, mais de la classification rationelle des veg-étaux. Deux amis, MM. de Pury et du Peyrou, contribuèrent à lui inculquer le g-oût de la botanique. Disons passion, puisque tout chez cet homme devenait passion. Il parcourait monts et vaux à la recherche de ses plantes, admirant chemin faisant la belle nature, décidé à oublier les hommes et leur ingratitude.

Pendant ce temps, l'Europe s'occupait de lui, les joui-naux et imprimés allaient bon train , les plus timides reprochaient aux puissances de tolérer un aussi dangrereux individu. La Sorbonne prononça la censure, et l'archevêque de Paris publia le mandement historique, qui le froissa péniblement. Malgré ces tracasseries, Rousseau désirait rester dans l'isolement jusqu'au moment où, revenu de ses préjug-és, le public lui rendrait enfin justice ; en attendant cet heureux jour, il cherchait à prolong-er ses ressources, qui ne pouvaient suffire que pour un an ou deux. Afin de n'être pas pris au dépoLU'vu, il reprend son « Dictionnaire de la musique ^^ , auquel il travaillait depuis dix ans, mais ce travail fut interrompu par des préoccupations d'un autre genre.

Les amis de Rousseau lui écrivaient sans cesse, à propos des mesm^es que l'autorité avait prises contre lui, ils l'exhortaient à la braver et à venir à Genève, défendre à leur tête ses droits méconnus, l'assurant

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d'une réparation publique. Jean-Jacques nous dit qu'il préférait le bannissement à une réparation due à la \'ioleace, que du reste « ou cabalait, mais on gardait - le silence, on laissait clabauder les caillettes et les « cafards ou soi-disant tels que le Conseil mettait en « avant pour me rendre odieux à la population, et « faire attribuer son incartade au zèle de la religion. »

C'est alors que le proscrit se décide à renoncer à la nationalité genevoise (voir chapitre J.-J. Rousseau et les Grenevois). Il envoie sa renonciation que nous publions, accompagnée d'un commentaire, et il s'en remet à la postérité pour juger cet acte de résolution.

Cette démarche, comme on l'a vu, loin d'apaiser les esprits, ne fait qu'animer les partisans et les adversaires du proscrit, l'agitation est telle que les trois Etats de France, Berne et Zurich se voient obligés à intervenir.

C'est alors que le procureur général Tronchin, ami de Voltaire, publia les Lettres écrites de la campagne, brochure adroite, écrite avec un art infini, et qui réduisit pour quelque temps le parti des représentants au silence. A peine la brochure avait-elle paru, que les partisans de Rousseau vim*ent le voir à Motiers, afin d'aviser aux mesures à prendre, il y eut même une réunion à Thonon, dans laquelle les chefs de l'opposition au gouvernement lui soumirent les réponses qu'ils faisaient à l'acte d'accusation du procureur général Tronchin.

Rousseau tenait à répondre lui-même et c'est ce qu'il fit dans ses Lettres de la montagne, ouvrage remarquable par la vigueur de la discussion, mais qui est inférieur aux précédents. Dans sa défense, l'auteur prenait vigoureusement l'offensive et cette reprise des

hostilités allait provoquer une nouvelle tempête contre lui.

Le mare'chal Keith, qui n'avait pas trop à se louer des Neuchâtelois, quittait le service du roi de Prusse pour rentrer en Angleterre et y recevoir la g:râce du roi. Avant de partir, ce noble ami remit à Rousseau des lettres de neutralité, et la communauté de Gouvet, imitant l'exemple, donna au proscrit des lettres de communier. Jean-Jacques était à l'abri de toute expulsion lég-ale, étant citoyen du pays qu'il habitait et sujet du roi de Prusse, mais ce n'était point une expulsion régulière qu'on méditait contre lui. Les Lettres de la montagne faisaient du bruit à Genève et Neuchâtel s"en émut, on apprit aussi que l'auteur préparait une édition générale de ses écrits et un livre nouveau, étrange, plus étonnant encore que les précédents et intitulé : «■ Mes Confessions ». L'édition générale des œuvres ne se lit pas, les éditeurs de Neuchâtel prirent peur en voyant l'accueil fait aux Lettres de la montagne. Après ce dernier ouvrage, les ennemis de Rousseau s'étonnent de ce qu'on tolère l'auteur en pays voisin. Le petit Conseil, excité par M. de Choiseul, résident de France, déclare l'ouvrage iudigne même du bourreau, et il ajoute « qu'on ne peut, sans se déshonorer, y répondre, ni même en faire aucune mention.» Cette façon curieuse d'apprécier la défense d'un citoyen produisit par son audace même l'effet voulu, les partisans de Rousseau effrayés se tinrent coi, les Lettres disparurent.

Rousseau ne sut pas ce que devinrent ses Lettres, mais on sait qu'elles furent brûlées à Paris,*) en même

*) Le professeur Crommelin qui avait remplacé à Paris M. Sellon coraine représentant- de la république, écrit au Con-

temps que le DicLiotmaire pliilosophique de Voltaire et par le même arrêt du 19 Mars 1765.*)

Les années s'étaient écoulées, on était alors en 1765, Rousseau pensait qu'il se ferait aimer du peuple, car lui l'aimait passionnément, cet ardent amour pour son semblable sufïîrait pour désarmer, de nos jours, l'ennemi le plus acharné, mais alors Timprobation de l'autorité avait une puissance extraordinaire. Jean-Jacques versait les aumônes, accueillait les indigents, multipliait services et (îonseils, sans pouvoir cependant conjurer la tempête. Le pasteur de AfontmoUin, prévoyant quelque scantlale, lui conseille de ne point se rendre au tem[)le pour y communier. — Lamartine, l'impitoyable critique, dit : Le pasteur et lui finissent par se brouiller et par s'excommunier pour des vétilles de sacristie; les habitants prennent parti pour leur prêtre et lancent des pierres, pendant la nuit, contre les fenêtres de Rousseau.**)

seil en date du 21 Mars 176;j : On a brûlé hier, par ordre du parlement au pied du grand escalier le dictionnaire portatif (écrit voltairien), les lettres de la Montagne de J.-J. Rousseau et quelques drogues qui concernent les jésuites.

*) L'idée de cet ouvrage de Voltaire avait été conçue en 1752 à un des soupers de Frédéric II. Tous les gens de lettres admis à la table de ce prince et Frédéric II lui-même, devaient concourir à sa composition et fournir les articles. Voltaire plus ardent que les autres, se mit dès le lendemain au travail et Touvrage interrompu fut terminé en 1762. C'était une espèce d'encyclopédie du bon sens, les questions les plus graves étaient traitées avec cette touche légère et cette grâce de style qui caractérisait l'auteur.

**) Il nous sera permis à ce propos de nous en prendre » l'admirable auteur des Méditations, qui lui aussi avait l'imagination fort vive. V. Sardou en faisant à l'Académie française

Le pasteur de Montmollin exige que Rousseau régularise sa position vis-à-vis du Consistoire protestant, il prépare une citation, où le cité aura à soutenir un interrog-atoire. Intimidé par le procédé, Rousseau se disculpe par lettre, et le pasteur, qui voulait une excommunication, la voyant refusée, a recours à un autre moyen plus ingénieux, il ameute, grâce aux arguments puisés dans sa cave, dit Rousseau, la population contre lui, et il va être forcé de quitter le pays. L'animation était telle que mainte fois, en passant devant des maisons, le pauvre Jean-Jacques entendit dii'e à ceux qui les habitaient : <r Apportez-moi mon fusil que je lui tire dessus. *

Il faut dire aussi que, dédaignant les huées et quelquefois les cailloux , le philosophe continuait ses promenades, vêtu à rarménienue, bonnet fourré et caftan, ce qui ne devait pas peu contribuer à animer les esprits, déjà excités par le récit exagéré de la vie de Rousseau.

Les actes d'agression se multipliaient, les pierres pleuvaient pendant la nuit^ un banc fut enlevé du dehors et placé contre la porte, de façon que la per-

l'éloge de feu le poète Aiitran, raconte que Lamartine en passage à Marseille s'arrêta tout à coup en pleine campagne en s'écriant : <■ admirable paysage! Quelle majesté ont ces antiques sj'coinores ! ■> Etonné, M. Autran cherche les sycomores et ne voit que de petits mûriers et même quelque peu rabougris. 11 se tait par déférence. Plus loin, exclamation nouvelle ! »Ah! cette fois.... cette source limpide! cette jeune fille c'est Nausicaa! Et il faut bien avouer, ajoute JI. Autran, que Nausicaa n'était qu'une bonne campagnarde et la source, im simple lavoir de village. • C'est surprendre le génie en flagrant délit d'enthousiasme intempestif, comme ici nous le surprenons en tlagrant délit de malveillance et de partialité.

sonne qui pour sortii* ouvrirait la porte devait être assommée. — Pendant liuit mois ces vexations continuèrent, enfin, le jour de la foire de Motiers,*) au commencement de septembre, l'habitation de Rousseau subit un véritable bombardement, les cailloux cassent les carreaux et pénètrent dans la maison, le chien se sauve effrayé, une pierre énorme ouvre la porte^ Rousseau et Thérèse se rangent contre le mur pour n'être point assommés. Heureusement la garde, qui à cause de la foire faisait sa ronde, arrive sur les lieux, le châtelain accourt, voit le dégât et^s'écrie : « Mon Dieu! c'est une carrière ! »

En recherchant pourquoi la garde n'avait point empêché le désordre, il se trouva que les gens de Motiers s'étaient obstinés à faire cette garde, ce jour-là, quoique ce fut le tour d'un autre village. — Le lendemain tout ce que la contrée comptait de gens distingués vint rendre visite à Rousseau, le Conseil d'Etat, nanti de l'affaire, lui donnait une garde aux frais du prince, mais en même temps on l'engageait à céder à l'orage.**)

*) Elle se tient encore aujourd'hui le jour de la St-Nicolas (Septembre).

**) Cette lapidation dont Rousseau fait un récit tellemetit détaillé, qu'on ne peut supposer qu'il eu ait imaginé à plaisir toutes les circonstances a été révoquée en doute. M. Servan dit tenir d'un homme digne de foi, qui fit le lendemain même une visite à Rousseau, que les trous faits à la fenêtre par leà cailloux trouvés dans la chambre étaient plus petits que les cailloux même. Il pense qu'il y a là une ruse de Thérèse pour engager Rousseau à quitter un pays où elle s'ennuyait. Nous donnons cette version sans la prendre pour admissible.

Rousseau projette d'aller s'établir dans l'île de St- Pierre, il y avait lait un pélérinag-e avec M. du Peyrou, et il en avait été si enchanté qu'il avait songé souvent à en faire sa demeure.

L'île appartenait à riiôpital de Berne, et les Bernois l'avaient expulsé trois ans auparavant d'Yverdon. Il pensait néanmoins que c-eux-ci seraient peut-être bien aises de le tenir eu ôtag-e, on en avait même parlé aux membres du sénat, qui parurent regretter l'injustice qu'ils avaient faite à l'hôte de M. Roguin. — Rousseau cette fois-ci encore se trompait.

(Test là, dans cette oasis verte, au milieu des ondes bleues, que vint se réfugier, en Septembre l76o, celui qui pouvait déclarer avoir trop aimé l'humanité. Ce repos de quelques semaines dans le voyage de la vie a une signification trop réelle, pour qu'on ne s'y arrête quelque peu. H venait, ce pauvre philosophe, chercher en ces lieux solitaires, séparés du monde par une large nappe d'eau, un peu de repos et de tranquillité après tant de souffrances; il fuyait les hommes dont il voulait le bonheur, il s'éloignait de cette société qu'il aimait et dont il rêvait la félicité. Lui-même n'avait pas trouvé le bonheur, mais il en sentait le prix, la nature, si ' généreuse envers lui, avait prodigué chez cet être ses dons les plus nobles, il était doux, sensible, aimant, il tentait trop et il en souffrait. Sa philosophie était trop précoce, il était venu au monde trop tôt, et il s'y trouvait isolé et perdu, — Ceux qui comprenaient son lan- •gage l'admu^aient, les autres le traitaient d'insensé ou de scélérat.

Jean-Jacques ne devait connaître que de rares échappées de soleil, les acclamations lointaines dont le

bruit arrivait Jusqu'à lui étaient presque dominées par les cris de ses ennemis.

Si beaucoup de visiteurs étaient venus le voir à Motiers, il y avait parmi eux plus de curieux que d'admirateurs sincères, on venait le voir comme une curiosité, chacun apportait avec lui un préjugé et emportait une impression.

^ Lui, il aimait et voulait être aimé, son bonheur était de croire qu'en sa ville natale on pensait à lui, et cette croyance lui faisait supporter la lourde main de la persécution et les piqûres de la malveillance. Il aimait cette petite patrie, qui tenait une si grande place dans son cœui-, il l'avait faite idéale, modèle des républiques et des gouvernements, il la rêvait plus doneuse, plus belle encore, et quand l'expression de 'son amour lui valut l'injure du bourreau, son cœur en saigna.

Pendant un an il attendit la réparation, c^mme 1 amant attend les aveux de l'amante. Elle ne vint pas cette réparation, et i'olïensé prit sa plume, le cœur froisse, lesprit irrité, il écrivit cette lettre émue et douloureuse. Ah oui! il avait tendrement aimé cette patrie qui le blessait au cœur, il s'était fait son chevalier, et quoiqu'il n'y eut passé que sa première jeunesse, il la considérait comme le port dans lequel il voudrait se reposer de son perpétuel voyage.

Les rigueurs dont usa le Conseil envers lui ne purent arracher de son cœur l'affection qu'il portait à sa ville natale, il la lui conserva, mais son caractère s'assombrit encore, il voyait des ennemis partout, il suspectait les intentions de ses amis, un doute, une parole imprudente et leur procès était fait. Et cependant cet homme, qui avait passé la cinquantaine, qui avait

voyagé et vécu, qui avait vu de près les hommes de toutes les classes de la société, qui devait paraître mûr d'expérience, éprouve le besoin de demander des conseils. Il écrit, il confie sa peine, et quand on lui en donne, s'ils ne sont pas conformes à sa manière de voir, il s'irrite et s'imagine que le monde entier conspire contre lui et le persécute.

L^'idée de s'installer dans l'île de St-Pierre lui sourit, là au moins, peDse-t-il, il sera à l'abri, on l'oubliera^ il attendra dans la contemplation et la rêverie, que les hommes soient revenus de leur erreur. Pendant toute sa vie il a rêvé fie se réconcilier avec cette société qui se dit outragée et dont cependant il n'a rêvé que le bonheur. Cependant les années s'écoulent , sans que l'excommunication lancée contre lui ait été levée, il songe à l'histoire, « qui s'occupera peut-être de moi », dit-il mélancoliquement, et il annote avec soin ses lettres, ses souvenirs, il coUationne, corrige et complète le volumineux dossier des actes de sa vie, qu'il augmente chaque jour de quelque document nouveau.

Cette pensée d'en appeler au jugement de la postérité est une consolation^ elle fait partie de sa religion, de ce culte dont l'exposé lui fit si grand tort.

Universel comme génie, cet homme devait rêver une religion universelle ; sensible et bon, il devait être profondément religieux, il devait avoir une foi, car son cœur se refusait à croire à l'hypothèse du néant. — Il écrivait un jour : «• J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison, maintenant je crois parce que j'ai toujours cru. » *) Gomment un homme pareil eut-il pu ad-

*) J.-J. Rousseau, sa vie, ses idées religieuses, par M. Doret.

mettre que celui qui a tant souffert ici-bas, n'eût pas la re'compense éternelle. * — On peut dire que cette pensée l'a constamment soutenu, son âme était forte, plus forte que son caractère, celui-ci s'était aig-ri, tandis qu'en son âme, il s'encourag-eait à la persévérance, à la patience et à l'oubli.

Rousseau , avec un peu d'audace , avec moins de timidité, eut pu tenir tête à ses ennemis, il s'en fallut de bien peu que la longue procédure de ijenève ne tournât immédiatement à son avantage. — Il lui manquait ce don de la parole, cette éloquence du tribun qui emporte les opinions par un vigoureux effort. Hélas ! Jean-Jacques ne connaissait que l'éloquence de la plume, et en mainte occasion la parole lui nuisait. Heureusement pour nous, ses admirateurs, les notes de son génie, les accents de son cœur n'ont point été perdus, il nous les a laissés comu^e pièces du procès, dès lors la cause était gagnée et la réparation acquise.

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