CHAPITRE YT
J.-J. Ronssean à l'ile Je St-Plerre.
Au milieu du lac de Bienne, ea face de Gle'resse, s'élève l'île de St-Pierre. Vue de loin, elle est un fouillis d'onibrag-e du plus pittoresque effet. Au printemps, quand la feuille'e varie de tons, c'est un vaste tableau aux teintes fonce'es et claires, en automne, les feuilles rouges forment des dessins capricieux dans le vert sombre des sapins et du houx.
On aborde dans une petite anse au pied d'un mur qui soutient la rive; l'entrepreneur des travaux a éprouvé le besoin d'annoncer au monde, que son mur commencé en 1770, a été terminé en 1774. Il faut croii'e que les pierres, moins complaisantes que celles dont se servit la reine de Thèbes, ne se rangeaient pas d'elles-mêmes à leur place. Spielmann a voulu perpétuer son nom, il s'est dit, sans doute, que l'île, au lieu d'un grand homme, en aurait deux et il a élevé un monument à sa gloire personnelle, sur le petit tertre qui domine la rive.
Un chemin ravissant conduit à l'intérieui" de l'île, on passe sous un dôme de feuillage^ à droite une pente douce est couverte de lierre, des pervenches par buissons épanouissent leurs pâles corolles, l'anémone, la
■violette, le bois g'eniil fleurissent ici et là, sous les hêtres et les chênes. Plus haut, voici une clairière et un pavillon rustique. C'est là qu'en automne ot pendant les vendanges la jeunesse des contrées environnantes vient danser et fêter les derniers beaux jours. Sur les hautes chênes aux branches fantastiques roucoulent les ramiers, le merle siffle sous la feuillée, la fauvette sur la fine branche d'un cerisier en fleurs jette dans la solitude sa gamme modulée , et au loin dans le bois, le coucou entretient avec ses congénères des rives son mélancolique rappel. Parfois un couple de rossignols égarés vient passer une saison dans l'île, mais ces hôtes sont rares. Du })lateau une vue splendide s'étend en panorama autour de soi, le lac miroite, ses légères lignes papillotent ; ici une hù'ondelle jette en passant une ride dans cette grande glace qui reflète le ciel et les rives; sui'Hte versant opposé, voici des vignes, puis au bas un vaste bâtiment de rustique apparence, entouré de vieux arbres séculaires, un poirier au tronc moussu et aux branches fleuries, un noyer, une fontaine.
Voilà l'oasis où Jean-Jacques vint chercher, en Août 1763, la paix et la tranquillité. Il avait couru après la fortune et le bonheur, et n'avait trouvé que peine et déception. — En débarquant dans cette paisible solitude, un grand soupir s'échappa de sa poitrine, enfin, pensait-il, voici l'abri, voici l'oubli, la paix. Le rêve se réalisait.
Il s'installa dans la modeste chambre qu'on voit encore aujourd'hui. De l'unique fenêtre l'œil enchanté voit au loin vers le levant les lignes boisées de la rive, puis le lac bleu entre les pommiers et poiriers, au dessous le jardin potager, à gauche les vignes,
quelques bouquets d'arbres, des prairies et la solitude. La chambre est aujourd'hui remplie de noms taiile's dans le bois ça et là sur les six g^randes solives du plafond ou errave's dans le plâtre des murs. Un pauvre lit et trois chaises, un secre'taii'e et un poêle, voilà l'ameublement d'alors. Près du poêle un trou est aménagé dans le plancher, c'est par là que Jean- Jacques fuyait les importuns, il descendait au dessous, sur le poêle de la salle à manger, et on le disait absent.
Rousseau avait 08 ans, ce n'était plus le jeune homme anient, plein d'illusions, entrant brusquement dans le monde^ apportant, pour le voyage de la vie, son léger bagage et son insouciance, point d'argent, mais des trésors d'illusions. Il était vieilli, le corps brisé, le caractère aigri, mais le génie sain, supérieur, dominant toujours d'un ou' deux siècles cette société qui l'obsédait, ces amis qui l'importunaient et ces ennemis qui le traquaient.
La maison du receveur, c'est ainsi qu'on nomme aujourd'hui encore le fermier du domaine de l'hôpital, est un ancien couvent, dédié autrefois aux apôtres Pierre et Paul, et habité par les moines de Gluny. Pendant plusieurs siècles ces bienheureux vécurent en cet asile, loin du monde et de ses pompes. Ils avaient tout, du reste, pour être heureux, bonne chère et bons vins, solitude absolue. Leur cave, installée près de la chapelle, leur faisait oublier la société des humains, qui les aurait peut-être oubliés, s'ils ne s'étaient mêlés aux querelles de leurs voisins. — En 1330, à Tépoque où Guillaume Farel et Pierre Viret prêchaient la réforme dans le pays de Vaud, un décret du gouvernement de Berne sécuiai'isa ces frères Robinsons, et l'île fut don-
née à l'hôpital des bourgeois de Berne, qui l'a conservée et administrée jusqu'à aujourd'hui.
Jean-Jacques, avant de prendre terre dans les domaines bernois, s'était occupé de ses ressources, M. du Peyrou s'était chargé de l'édition générale de ses œuvres, moyennant une pension. Lord Keith, qui avait recouvré ses biens, lui fit une pension de 1200 frs. par an, que Jean-Jacques réduisit de moitié. De ce côté, il était donc à l'abri de tout besoin immédiat, et l'île allait donc devenir, comme il le dit^ « celle de la Papi- « manie, ce bienheureux pays où l'on dort. »
On y fait plus, car on n'y fait nulle chose. — « Ce « plus était tout pour moi, car j'ai toujours peu re-
* gretté le sommeil ; l'oisiveté me suftit ; et pourvu « que je ne fasse rien, j'aime encore mieux rêver éveillé « qu'en songe. L'âge des projets romanesques étant
* passé, et la fumée de la gloriole m'ayant plus « étourdi que flatté, il ne me restait pour dernière es- « pérance que celle de vivre sans gêne, dans un loisir
* éternel. C'est la vie des bienheureux dans l'autre « monde ; et j'en faisais désormais mon bonheur su- <r prême dans celui-ci. *
La botanique était précisément une étude propre à occuper ses instants et à charmer ses loisirs. « Errer non- ' chalamment dans les bois et dans la campagne, prendre « machinalement ça et là, tantôt une fleur, tantôt un « rameau, brouter mon foin presque au hasard, obser- « ver mille et mille fois toujours les mêmes choses, et « toujours avec le même intérêt, parce que je les « oubhais toujours, était de quoi passer l'éternité, sans « pouvoir m'ennuyer un moment. Cette constante ana- « logie, et pourtant cette variété prodigieuse qui règne
* dans leur organisation ne transporte que ceux qui
« ont déjà quelque ide'e du système végétal. Les au- « très n'ont, à l'aspect de tous ces trésors de la naît ture, qu'une admiration stupide et monotone. Ils ne « voient rien en détail, parce qu'ils ne savent pas ^ même ce qu'il faut regarder ; et ils ne voient pas ■« non plus l'ensemble, parce qu'ils n'ont aucune idée •« de cette chaîne de rapports et de combinaisons qui < accable de ses merveilles l'esprit de l'observateur. »
C'est à Gharabéry que Jean-Jacques avait commencé à herboriser, à Paris, dans ses moments perdus il s'en était occupé, son goût pour tout ce qui tient aux merveilles de la nature avait déjà attiré l'attention de Bernardin de St-Pierre, un de ces savants cpii vulgarisèrent la science, en lui donnant une tournure descriptive contrastant avec la sécheresse de la matière. L'auteur des c Etudes de la nature » a su par ses descriptions séduire le lecteur. Ne vous arrêtez pas trop, lecteur, à sa physique erronnée, Jean-Jacques déjà combattit, dans des lettres restées célèbres, la théorie du flux et du reflux, mais une communauté de pensée unissait ces deux hommes, tous deux ils admh'aieut le Créateur dans la création. Tous deux charmèrent, Jean- Jacques Rousseau parlait à l'âme et Bernardin de St- Pierre au cœur ; le roman de ce dernier « Paul et Virginie » fut pendant longtemps le livre des cœurs aimants.
Dans son île solitaire, Jean-Jacques, son Linnée sous le bras, sa loupe à la main, parcourait les domaines de la ville de Berne, tout enthousiasmé du projet de consacrer un livre à la flore de l'île rempli d'observations curieuses sur la Flora Petrinsularis. — Cet ouvrage, dont il est question dans ses Confessions
et dans ses Rêveries, devait le distraire et l'occuper dans ses vieux jours.
Thérèse était restée à Motiers, il Tinvite à le rejoindre , la voilà traversant le lac et débarquant avec des caisses de livres et de paperasses, qui fuirent amoncelés dans la galerie de la maison. Ces volumineux amas de papiers lui inspiraient une certaine répulsion, il aurait voulu ne pas toucher à ces souvenirs des mauvais jours, s'étant promis de rompre avec le passé. C'est en rechig-nant, dit-il, qu'il répond aux nombreuses lettres*), qui lui parvenaient dans sa retraite.
11 fallait cependant bien s'organiser, s'aménager dans le petit réduit de Thabitation, cela se fait, mais sans nuire aux occupations favorites du solitaire, qui goûte enfin le bonheur terrestre rêvé autrefois.
Ecoutons encore ses aveux de bonheur :
« J'ai toujours aimé l'eau passionnément, et sa vue « me jette dans une rêverie délicieuse, quoique souvent « sans objet déterminé. Je ne manquais point à mon « lever, lorsqu'il faisait beau, de courir sur la terrasse « humer l'air salubre et frais du matin, et de jeter « les yeux sur l'horizon de ce beau lac, dont les rives « et les montagnes qui le bordent enchantaient ma vue. « Je ne trouve pomt de plus digne hommage à la Di- « vinité, que cette admiration muette qu'excite la con- « templation de ses œuvres, et qui ne s'exprime point « par des actes développés. Je comprends comment les « habitants des villes, qui ne voient que des murs, des « rues et des crimes, ont peu de foi ; mais je ne puis « comprendre comment des campagnards, et surtout
*) La plupart nou affranchies.
^ des solitaires peuvent n'en point av^jir. Comment leur t âme ne s'élève-t-elle pas cent fois le jour avec ex- « tase à rAuteui* des merveilles qui les frappent.
« J'ai lu qu'un sag-e évoque, dans la visite de son « diocèse , trouva une vieille femme qui , pour toute « prière, ne savait dire que 0 ! Il lui dit : Bonne mère, « continuez de prier toujours ainsi ; votre prière vaut « mieux que les nôtres. Cette meilleure prière est aussi •r la mienne. »
De fréquentes promenades en bateau alternaient avec les courses à travers les bois, un petit bateau conduisait le solitaire en pleine eau, et là il se laissait aller à sa douce rêverie :
« 0 nature ! o ma mère ! me voici seul sous ta garde, <■< il n'y a point ici d'homme adroit et fourbe, qui « s'interpose entre toi et moi. »
Mais pour complaire à son pauvre chien, qui n'aimait point les promenades entre le ciel et l'eau, Rousseau allait débarquer à la petite île, séparée de la grande par un large canal. C'est au sommet de ce monticule entouré d'eau, que Rousseau rêvait le plus volontiers ; s'étendant sur l'herbe, il se plaisait à se croire entièrement isolé du monde, se figurant être le Robinson imaginaire de ce domaine exigu consistant en une butte de terre. Gomme Robinson, il voulait son île peupler d'être vivants, des lapins y furent apportés en grande pompe.*)
A côté de cette vie oisive, l'hôte du receveur se rendait utile ; c'était la saison des fruits, il aidait à les cueillir, grimpant sur les pommiers comme autre-
*) Ils ont disparu et sur le tertre sur lequel Jean-Jacques Rousseau aimait à méditer s'élève aujourd'hui uu signal.
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fois sur le cerisier de Mlle Galley. — Un Bernois M. Kirchberger, le trouva perché sur un grand arbre, un sac attaché à la ceinture, « et déjà si plein de pommes que je ne pouvais plus me remuer. » C'est ce même M, Kirchberger qui avait préparé les relations épistolaii'es de Rousseau et de Julie Bondeli, en faisant un portrait des plus flatteurs de cette dame.
Jean-Jacques tenait du reste à se faire si non aimer, tout au moins oublier des Bernois, tant sa peur était grande de voir sa félicité prendre fin. Il s'était tant et si bien habitué à son île, que l'idée seule de faire des visites en dehors de ses limites était pour lui souci et ennui.
Chaque jour était pour le solitaire accompagné de quelque nouveau plaisir. Quand le lac était agité, son plus grand bonheur était de descendre sur la grève et là, contemplant les flots qui se heurtaient et se brisaient dans un bruit infini, il se plaisait à en faire l'image du tumulte du monde, de ce monde qui l'avait rejeté de son sein.
Dans ses Rêveries, Rousseau s'étend avec tant de charme sur le bonheur suffisant et parfait qu'il goûtait, qu'on peut admettre que l'ordre de départ qui lui fut signifié fut un des plus cruels coups qu'il reçut des hommes. Il était en effet heureux, le pamTe homme, une douleur adoucie lui restait, mais il n'en souffrait pas, c'était ce que les Anglais désignent sous le nom « the joy of grief», en son âme et conscience il se sentait innocent et ce sentiment le rendait heureux, surtout depuis que, loin des hommes, il n'était plus exposé à leurs mesquines vengeances.
Quand le temps était à la pluie, le solitaire mettait ordre à ses collections, il copiait ses plantes le
plus fidèlement possible, et quand il croyait avoir re'ussij il montrait son dessin de chambre en chambre, demandant à ceux qu'il rencontrait, s'ils reconnaissaient la plante. Souvent on sig'nalait l'approche d'une barque, montée par quelque curieux, attiré par le désir de voir de près cet être étrange dont tous les papiers du temps avaient parlé, le solitaire fuyait alors, maug-réant contre les importuns qui venaient troubler son bon heur, il coui*ait à travers champs et bois, franchissant les buissons les plus touffus, restant des heures entières à l'affût avant de rentrer. En maint endroit de l'île on montre encore d'étroits sentiers, conduisant à des abris naturels, dans lesquels s'introduisait le proscrit.
Si les visiteurs ou les curieux arrivaient sans être signalés, Rousseau ouvrait tout doucement une trappe et descendait sans bruit sur le poêle de la salle à manger, pour de là gagner quelque fourré. Sur cette trappe était placée une table haute sur jambes, espèce de pupitre, sui' lequel étaient déposés les cahiers de musique. Au fond de cette chambre de travail se trouvait le lit, couvert d'une étoffe rayée bleu et blanc, trois chaises, qui ont été changées, garnissaient avec deux tables simples ce modeste réduit. Dans les coins, empilés^ des livres et des chères paperasses, sur le rebord de la fenêtre une boîte, pleine de graines fourragères qui séchaient au soleil.
La saison était avancée, le vent soufflait souvent froid et violent, les chataîgniers de l'île, les seuls de la contrée, avaient laissé tomber leurs fruits mûrs, on avait cueilli les raisins des coteaux et les cuves pleines garnissaient la vaste cave du monastère. Rousseau était triste, inquiet, des propos lui avaient été rapportés, M. de Graffenried, le bailli de Nidau, lui avait
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ténioigue tant de bienveillance et d'araitie' qu'il ne pouvait croire qu'on le traquerait encore dans l'asile qu'il s'était choisi.
C'était le . . Octobre 1765, qu'il reçut de M. de Graffeni'ied une lettre affectueuse, destinée à adoucir le rigoureux de la lettre officielle. Il lui était intimé l'ordre d'avoir à f[uitter rîle des Etats de leurs Excellences de Berne. — Voici^, du reste, les documents*) :
Manuel du Conseil intime du 10 Octobre 1765. Au Préfet de Nidau , Nous venons d'apprendre que le nommé Jean- Jacques Rousseau se trouve à l'île de St-Pierre, dans la préfecture de Nidau. Nous avons trouvé nécessaii*e en conséquence de vous intimer l'ordre de lui communiquer, au cas où il y séjournerait encore, qu'il ait à évacuer la localité et les pays de leurs Magnificences.
Manuel du Conseil du il Octobre 1765.
Au Préfet de Nidau, Si l'ordre de nos Seigneuries, les Conseillers secrets, qui vous a été adi'essé, à vous M. le préfet, relativement le dit Jean-Jacques Rousseau, avait nécessité une réponse, le respect que vous devez à ce haut tribunal aurait dû vous rappeler que votre réponse devait être adressée à ce tribunal et nullement à leurs Seigneuries. Comme, au grand mécontentement de nos Seigneuries, vous en avez agi autrement, nous répondons ù votre lettre, que le dit Rousseau aura à évacuer les pays de nos Seigneuries
*) Archives de l'Etat.
jusqu'à samedi prochain , ot que les décrets du 1" et du 8 Juillet 1762, par lesquels il a été banni des pays « médiats » et * immédiats » de leurs Seigneuries restent irrévocablement en toute vigueur. — Nous vous ordonnons en conséquence de lui communiquer cette manifestation de notre volonté, de la mettre sans autre à exécution contre cet homme dangereux et le menacer d'une punition sévère, au cas où il rentrerait dans nos Etats.
Le receveur de l'île de St-Pierre, qui, à l'insu de M. le préfet, a accueilli cet intrus, sera de ce fait admonesté administrativement.
Lecture de la lettre qui précède ayant été donnée à nos Seigneuries, ils Font approuvée, et ils ont ordonné de Texpédier par un coureur à son destinataire.
Souffrant, infirme, l'imagination non encore guérie par tant de persécutions successives et répétées, le pauvre Jean- Jacques se révolta contre l'ordre barbare qui l'arrachait, à l'entrée de l'hiver, à son asile, puis peu après l'abattement succéda, il courba la tête et son courage fut vaincu. Mille idées traversèrent son cerveau, il voulait fuir, mais involontaii'ement le sol de l'île le retenait, il aurait voulu, comme Philémon, être transformé en chêne par le maître de l'univers, pour avoir enfin le repos terrestre.
Il écrit, il supplie qu'on le laisse en paix, qu'on le considère comme prisonnier perpétuel, il donne sa parole de ne plus jamais toucher une plume. — En réponse à ses sollicitations, il lui est enjoint de quitter l'île dans les 24 heures.
La dernière journée que Rousseau passa dans l'île, de nombreuses visites lui arrivèrent du voisinage, ceux
qui l'avaient connu, ceux qui l'appréciaient, voulurent lui donner un tëmoig'nage d'amitié ; aigri, blessé, Rousseau n'apprécie plus ces attentions. Le soir, veille du départ, Rousseau se fit apporter son luth et chanta d'une voix altérée des couplets qu'il avait composés probablement le jour même, pour exprimer à ses hôtes, au moment de s'en séparer, sa reconnaissance et ses regrets. La belle-sœur du receveur, présente à cette scène d'attendrissement mutuel, avait retenu quelquesuns de ces couplets et le sens des autres ; on a, d'après ses indications, restitué le texte de la romance entière. *) La voici :
Chers amis, le sort m'entraîne.
Demain, mon cœur déchiré,
De regrets amers navré
Va rompre sa douce chaîne, Et se livrer, sans appui, Aux traits que dardent sur lui, La calomnie et la haine.
Adieu, retraite chérie.
Où, des méchants oublié.
Sous les yeux de l'amitié,
Je laissai couler ma vie ; Où, dans ton sein maternel.
Nature, fille du ciel, J'avais trouvé ma patrie.
Adieu, paisible rivage,
Où le sort le plus indulgent
Dépose pour un moment
Les débris de mon naufrage.
Lieux charmants dont la douceur Eanimait mon faible cœur, Fatigué d'un long orage.
*) L'île de St-Pierre, par J. Germiquet-Neuveville.
Adieu, source pure et claire, Qui souvent près de tes eaux Me vit chercher le repos, La fraîcheur et le mystère ;
Quand, loin des feux du midi,
Je foulais le sol fleuri
De ta rive hospitalière.
Toi, qu'un vent léger balance, Adieu, lac au sein d'argent, Où, sous un ciel caressant.
J'errais avec indolence,
Goûtant les vagues douceurs
Des peusers longs et rêveurs.
Et du soir et du silence.
Lac brillant, fontaine pure.
Lit de mousse, ombrages frais, Amis bienveillants et vrais, Douce paix, retraite obscure,
Tout fuit, hélas 1 et demain
Tou enfant t'appelle en vain ;
Je t'ai perdue, — ô nature!
Au sentiment qui m'oppresse Nul mortel ne répondra, Mon cœur seul me parlera Du bonheur qu'ici je laisse; Et sur ce cher souvenir Ma tombe, prête à s'ouvrir.
Va jeter son ombre épaisse.
Ah ! fuyez, vaines alarmes !
Mon nom vivra dans ces lieux ; Cet espoir, à mes adieux, Peut encore mêler des charmes.
Adieu .... sur ces bords chéris, Qu'il me reste, ô mes amis, Votre tendresse et vos larmes.
— lui —
Le M Octobre 176o, de grand matin, accompagné par quelques amis, Jean-Jacques Rousseau quittait les Etats « médiats » et « imméiliats » des Magnifiques de Berne*); il se remlait à Nidau, où M. de Graffenried, bailli de la Re'publifjue, voulut une fois de plus témoigner sa sympathie à l'exilé. Il vint au devant de lui en carosse, accompagné de son secrétaire, et il remit à son protégé un passeport en son nom pour traverser les Etats de Berne. Jean-Jacques voulait se rendre incontinent en Prusse; on verra par la suite que tous ses projets devaient être contrecarrés par la sort.
*) Dans une lettre de Julie Bondeli à Sophie Laroche, nous relevons ce qui suit : Les rives du lac de Neuchâtel sont tout aussi belles que celles du Léman. En ce qui concerne les conditions sociales pour un c-tranger, je préférerais ^^eurhâtel. Le pays de Vaud est divisé en balliages comme le reste du canton de Berne, ceux-ci sont gouvernés par un bailli, qui est changé tous les six ans, tantôt bien, tantôt autrement. A côté de cela il y a encore quantité de soigneurs, dont on est toujours dépendant, si on n'a pas quelque domaine, ce qui vous place alors sur le même pied qu'eux. Dans le canton de Neuchâtel il en est autrement, il est vrai que depuis soixante ans, les autorités gouvernementales se disputent avec le roi de Prusse, à propos de droits qu'il leur accorda, parce que comme gens à moitié émancipés, ils préférèrent porter leur choix sur le roi plutôt que sur d'autres princes qui les auraient protégés aux mêmes conditions. Le roi, il est vrai décrète, mais les dévoués sujets restent comme ci-devant les maîtres de la maison. II en résulte une jolie liberté, qui des indigènes passe aussi aux étrangers, si j'ai bien jugé, Neuchâtel est le pays le plus libre de la Suisse, et en vérité on ne voit nulle part en Suisse autant d'étrangers. Cependant il faut être juste et reconnaître, que comme étranger on est mieux traité par le gouvernement de Berne, en ce qui concerne les procès et discussions juridiques. Cet Etat défend avec la lance et l'épée, ceux
qui se sont placés sous sa [irotoction. *) En C3 qui concerne le moral et les agréments de la société, le pays de Vaud est aussi élevé au-dessus do la partie allemande, que Neuchâtel l'est sur le pays de Vaud. Les Neuchâtelois libres, industrieux et fortunés sont arrivés à ce point heureux, où le luxe adoucit les mœurs, ils sont simples, hospitaliers, le nom « étranger » est considéré comme sacré. On rencontre là des étrangers, non pas en passage, mais établis et propriétaires. Ne vous abandonnez pas à cette erreur ordinaire à l'étranger en ce qui concerne les mœurs des Suisses, car le pays est sous se rapport, à l'exception de quelques cantons peu fréquentés où les mœurs sont grossières, sur pied d'égaiitè avec les autres pays de l'Europe.
*) Un brillant et récent exemple de ce fait, devait être présent à la mémoire de Julie Bondeli. Après la restauration de Charles II en .Angleterre les juges de Charles I, encore existants, furent décrétés par une décision du parlement. Charles II et sa sœur Henriette, duchesse d'Orléans, usèrent de toute leur influence pour s'emparer d'eux. Quatre d'entre eux se réfugièrent en Hollande, ils furent extradés par ce pays et rendus à l'.Vngleterre, où on les décapita. Trois antres ne trouvant d'asile nulle part, se réfugièrent dans le canton de Berne où ils trouvèrent un asile. Aucune intimation de l'Angleterre ou de la France ne put décider le gouvernement de Berne à les livrer. L'un d'eux tomba mortellement frappé par la balle d'un assassin, envoyé exprès pour le tuer, alors Berne prit les mesures les plus énergiques pour protéger les deux autres. Le général Ludlow, le plus considérable d'entre eux, mourut à Vevey en 1693, à l'âge de G7 ans. Il avait repoussé des offres brillantes de grands Etats pour ne pas perdre la protection de Berne.
(Julie Bondeli de J.-J Schaedelin.)
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