INTRODUCTION
(( de Jean-Jacques Rousseau, il m'est impossible de (( ne pas remarquer que nous l'avons eu pendant « trente ans sans nous douter de ses qualités. Il est c( venu dans ce monde , et les siens ne l'ont pas (( connu. Les paroles de l'Evangiie de saint Jean (( peuvent, hélas ! s'appliquer à bien des choses raia sonnables et bonnes qui passent dansée monde sans « que le monde les connaisse, ou que le monde ne (( connaît que lorsqu'elles sont passées. La Raison, la «. Yérité, la Sagesse, sont des divinités dont nous ne (( baisons les pieds que quand elles s'en vont. »
Rousseau n'oserait probablement pas accepter, pour sa doctrine politique, l'éloge qui lui est donné ici : s'il reconnaissait dans le régime dont il est question une aristocratie élective, ce qui est conforme à ses principes, il y trouverait sans doute aussi une aristocratie élisante, par conséquent souveraine, ce qui est à l'autre pôle de sa pensée. Voltaire ni Montesquieu ne traitent la question de souvejaineté. Voltaire veut la liberté des esprits, mère des autres, et regarde la forme de gouvernement comme un moyen d'assurer cette liberté : il est pour le gouvernement tempéré, où elle court le moins de risques, pour la monarchie constitutionnelle àla façon de TAngleterre, qu'il a vue à l'œuvre et qui lui paraît donner les plus sérieuses garanties. Montesquieu se préoccupe de la liberté du citoyen, qui c( consiste dans la sûreté ou dans Topinion que
XIV INTIIODUCTION.
(c Ton a de sa sûreté ; » les constitutions sont des moyens de l'assurer, et la constitution anglaise lui semble un des moyens les plus ingénieux qu'on ait trouvés, [l parle des démocraties comme il parle de l'aristocratie et de la monarchie, non point pour juger la valeur absolue de ces principes, mais pour dire ce qui leur convient, par quoi ils se conservent ou se perdent. Rousseau laisse la réalité et l'histoire ; il pose le problème abstrait, philosophique de la souveraineté, qu'il met dans le corps entier des citoyens ; il lance dans le monde la souveraineté du peuple et le sufirage universel.
On s'explique comment les dispositions de M. Saint-Marc Girardin ont changé à l'égard de Rousseau. Il Ta vu se déclarant contre les encyclopédistes et en général contre les philosophes ; avant d'arriver au Contrat social^ il a passé par la Nouvelle Héloïse et VÉmile; il a vu dans la Nouvelle Héloïse l'idée nouvelle alors du devoir luttant contre la passion, et Julie invoquant l'assistance divine pour secourir sa vertu; il a lu la profession de foi du vicaire savoyard, les pages pénétrées d'émotion rehgieuse, le passage sur l'Évangile et la comparaison fameuse de Socrate et de Jésus-Christ : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu ; » moitié séduction, moitié poUtique, désireux d'apporter à l'appui