Quatrième partie, lettre xiv
tranquille, grâce à cette distinction entre le passé et le présent! Il a même soin de s'absenter, afin délaisser seuls Saint-Preux et Julie, et qu'ils s'éprouvent et s'affermissent par l'épreuve. Alors, se laissant aller à la sécurité que leur donne cet habile directeur, les deux anciens amants vont se promener sur le lac de Genève et abordent aux rochers de la Meillerie. C'était à Meillerie que Saint-Preux autrefois, pendant ses amours avec Julie, s'était retiré pour apaiser les soupçons du père de Julie; c'était ce lieu plein de souvenirs chéris qu'il voulait revoir avec elle. Ils arrivent à ces rochers, qui autrefois s'avançaient audessus du lac et qui faisaient une sorte de terrasse solitaire, ayant d'un côté les Alpes et leurs cimes inaccessibles, de Fautre les eaux du lac, partout le désert et l'abîme. « Il semblait, dit Saint-Preux, que ce lieu désert dut être l'asile de deux amants échappés seuls au bouleversement de la nature. » Ces rochers de Meillerie^ qui étaient devenus une sorte de pèlerinage pour les dévots de Rousseau, ont été impitoyablement brisés par les ingénieurs, pour ouvrir la route du Simplon, qui, en cet endroit, passe aux bords du lac de Genève. Voilà de ces aventures propres à notre siècle. Voyons pourtant cette scène des rochers de Meillerie ; c'est, avec la mort de Julie, la plus belle scène du roman, celle où la passion est vraie et touchante, celle enfin où le sens moral du roman, jusque-là incertain, commence à se montrer, en dépit même des raisonnements des personnages.
(( Quand nous eûmes atteint ce réduit, et que je l'eus quelque temps contemplé : Quoi! dis-je à
Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez-vous point quelque émotion secrète à Taspect d'un lieu si plein de vous? Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé en mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse relatifs à la situation où j'étais en les traçant. En les revoyant moi-même après si longtemps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis, avec un peu de véhémence : 0 Julie! éternel charme de mon cœur I voici les lieux où soupira jadis pour toi je plus fidèle amant du monde ; voici le séjour où ta chère image faisait son bonheur et préparait celui qu'il reçut enfin de toi-même... Voici la pierre où je m'asseyais pour contempler de loin ton heureuse demeure; sur celle-ci tut écrite la lettre qui toucha ton cœur; ces cailloux tranchants me servaient de burin pour tracer ton chiffre; ici, je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportait un tourbillon; là, je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis; voilà le bord où, d'un œil avide et sombre, je mesurais la profondeur de ces abîmes; enfin ce fut ici qu'avant mon triste départ je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée, ô toi pour qui j'étais né! faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le ten^ps que j'y passais à gémir de ton absence?... J'allais continuer; mais Julie qui, me voyaiit approcher du bord, s'était effrayée et m'avait saisi la main, la serra sans mot
dire en me regardant avec tendresse, et retenant avec peine un soupir; puis tout à coup déloarnant la vue et me tirant par le bras : Allons-nous-en, mon ami, me dit-elle d'une voix émue, l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Ils reprennent la barque et traversent le lac. Là encore Saint-Preux, se laissant aller à ses rêveries, d'abord tendres et douces, bientôt sombres etamères, ce est violemment tenté, dit-il, de précipiter Julie dans les flots et d'y finir dans ses bras sa vie et ses longs tourments. Cette horrible tentation devint à la fm si forte que je fus obligé de quitter brusquement la main de Julie pour passer à la pointe du bateau. Là, mes vives agitations commencèrent à prendre un autre cours; un sentiment plus doux s'insinua peu à peu dans mon âme; l'attendrissement surmonta le désespoir; je me mis à verser des torrents de larmes; et cet état, comparé à celui dont je sortais, n'était pas sans quelque plaisir. Je pleurai fortement, longtemps, et fus soulagé. Quand je me trouvai bien remis, je revins auprès de Julie; je repris sa main. Elle tenait son mouchoir; je le sentis fort mouillé. Ahl lui dis-je tout bas, je vois que nos cœurs n'ont jamais cessé de s'entendre I II est vrai , dit-elle d'une voix altérée; mais que ce soit la dernière fois qu'ils auront parlé sur ce ton... Voilà, mon ami, le détail du jour de ma vie, où sans exception j'ai senti les émotions les plus vives. Au reste, je vous dirai que cette aventure m'a plus convaincu que tous les arguments de la liberté de l'homme et du mérite de la vertu. Combien de gens sont faiblement tentés, et succombent! Pour Julie, mes yeux le virent, et mon
.lEAN-JACuUES ROUSSEAU.
cœur le sentit; clic soutint ce jour-là le plus grand combat qu'ame humaine ait pu soutenir; elle vainquit pourtant. »
Elle vainquit I oui; mais encore deux victoires comme cela, et elle est perdue. Rousseau le sait bien, car il n'expose pas deux fois Julie à de pareils périls. Il la fait mourir. La mort est un expédient commode pour les romanciers dans l'embarras. Que faire en effet de Julie arrivée à ce point? Prolonger la lutte' entre la vertu et la passion? Si longue que soit la lutte, il faut qu'elle finisse par une victoire ou par unejd^faite. Quel sera le vaincu? Sera-ce la passion? Le roman tourne au système et à la leçon; il perd la vérité et l'intérêt. Sera-ce la vertu qui succombera? L'exemple de Julie tournera alors contre les intentions de Rousseau. Singulière héroïne de vertu que celle qui, comme fdie ou comme femme, aura également manqué à l'honneur! Rousseau au contraire a voulu faire de sa Julie l'héroïne du repentir, et montrer comment une première faute n'empêche pas une âme honnête de revenir à la vertu et de reconque^rir l'estime et l'admiration du monde. Pour que sa leçon fasse effet, pour que Julie soit cette héroïne que nous devons admirer et imiter, il faut qu'elle meure vertueuse et honorée : aussi Rousseau la fait-il mourir promptement; mais il a beau faire, elle a encore assez vécu pour nous enseigner l'ascendant d'un premier amour et, disons-le, d'une première faute. Julie combat cet ascendant, elle y résiste, mais elle l'éprouve. Quand elle interroge son âme, quand elle s'examine, elle ^s'étonne de se trouver inquiète, a Je ne vois partout
que sujets de contentement, et je ne suis pas contente. Une langueur secrète s'insinue au fond de mon cœur; je le sens vide et gonflé. L'attachement que j*ai pour tout ce qui m'est cher ne suffit pas pour l'occuper; il lui reste une force inutile dont il ne sait qae faire. Cette peine est bizarre, j'en conviens; mais elle n'est pas moins réelle. Mon ami, je suis trop heureuse; le bonheur m'ennuie... Concevez-vous quelque remède à ce dégoût du bien-être? Pour moi, je vous avoue qu'un sentiment si peu raisonnable et si peu volontaire a beaucoup ôté du prix que je donnais à la vie, et je n'imagine pas quelle sorte de charme on y peut trouver qui me manque, ou qui me suffise. Une autre sera-t-elle plus sensible que moi? Aimera-t-elle mieux son père, son mari, ses enfants, ses amis, ses proches? En sera-t-elle mieux aimée? Mènera-t-elle une vie plus de son goût? Sera-t-elle plus libre d'en choisir une autre? Jouira-t-elle d'une meilleure santé? Aura-t-elle plus de ressources contre Fennui , plus de liens qui l'attachent au monde? Et toutefois j'y vis inquiète. Mon cœur ignore ce qui lui manque; il désire, sans savoir quoi^. »
Non, ce n'est pas le bonheur qui ennuie Julie; ce qui la rend inquiète et languissante, c'est la passion, c'est son amour combattu, mais non pas détruit; étouffé, mais non pas éteint. Ce bonheur qu'elle dépeint et qui la lasse, ce père, ce mari, cet enfant, cette vie douce et régulière, tout cela est un bonheur qui tient à Tordre, et ce n'est jamais le bonheur