‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 99 sur 251 · Quatrième partie, lettre xii · texte numérisé non relu

Quatrième partie, lettre xii

et il conseille aux deux amants d'aimer hardiment le péril, leur promettant qu'ils n'y périront pas; mais M. de Volmar a beau employer les épreuves les plus ingénieuses afin de transformer insensiblement Tamour de Julie avec Saint-Preux en une tendre et paisible amitié : ce sage mécanisme ne réussit pas, et Julie, plus clairvoyante que M. de Volmar, sent sa faiblesse. Elle tâche, il est vrai, étant philosophe aussi, de s'expliquer cettfr. faiblesse^ -interroge son cœur pour- se rassurer, et son cœur, qui sait, comme un ami complaisant, quel est le conseil qu'on lui demande, son cœur lui fait la réponse qu'elle espérait: « Plus je veux sonder, dit-elle, l'état présent de mon âme, plus j'y trouve de quoi me rassurer. Mon cœur est pur, ma conscience est tranquille ; je ne sens ni trouble ni crainte... Ce n'est pas que certains souvenirs involontaires ne me donnent quelquefois un attendrissement dont il vaudrait mieux être exempte; mais, bien loin que ces souvenirs soient causés par la vue de celui qui les a causés, ils me semblent plus rares depuis son retour, et quelque doux qu'il me soit de le voir, je ne sais par quelle bizarrerie il m'est plus doux de penser à lui. En un mot, je trouve que je n'ai pas encore besoin du secours de la vertu pour être paisible en sa présence... Mais, mon ange, est-ce assez que mon cœur me rassure, quand la raison doit m'alarmer? J'ai perdu le droit de compter sur moi. Qui me répondra que ma confiance n'est pas encore une illusion du vice ? Comment me fier à des sentiments qui m'ont itant de fois abusée? Le crime ne commence-t-il pas Itoujours par l'orgueil qui fait mépriser la tentation ?

Et braver des périls où Ton a succombé, n'est-ce pas vouloir succomber encore ? )) J'aime ces dernières phrases; j'aime que Julie sente le trouble de son cœur, et qu'au moment même où elle se dit paisible, elle s'effraie de sa faiblesse ; voilà enfin les véritables mouvements du cœur humain^ voilà les véritables sentiments d'une honnête femme, c'est-à-dire d'une femme sincère avec elle-même. Julie ressemble en ce moment à la Pauline de Corneille, qui, quoiqu'elle soit sûre de sa vertu, ne veut pas s'exposer à revoir dans Sévère l'amant qu'elle a aimé. Elle ne craint pas d'être vaincue; mais elle craint le combat

... Et ces troubles puissants

dit-elle.

Que fait déjà chez moi la révolte des sens.

Ces attendrissements qu'éprouve Julie et qui l'alaV ment, voilà ce que le langage scrupuleux et austère du dix-septième siècle appelait la révolte des sens. Loin de s'assurer en sa propre vertu, loin de braver le péril, Pauline a toutes les délicatesses d'une âme inquiète et déhante d'elle-même. En vain son père, qui ne songe qu'à obtenir la faveur de Sévère, qui est le favori de l'empereur, presse Pauline de voir Sévère; Pauline s'y refuse : Mon père, dit-elle avec une humilité de conscience qui me répond de sa vertu bien mieux que ne ferait l'orgueil,

Mon père, je suis femme et connais ma faiblesse; Je sens déjà mon cœur qui pour lui s'intéresse;

Et poussera sans doute en dépit de ma foi Quelque soupir indigne et de vous et de moi. Je ne le verrai point...

Cette ressemblance entre Julie et Pauline, qui laisse à la Pauline de Corneille sa supériorité morale, fait rintérêt de la seconde partie du roman de Rousseau. C'est là que commence cette lutte qui est ie fond éternel du drame et du roman, la lutte de la passion contre le devoir. Julie en effet a beau faire, elle ne peut pas s'y tromper: ces attendrissements involontaires, ce plaisir même de penser à Saint- Preux, plus doux que celui de le voir, tout cela est la passion. M. de Volmar^ il est vrai, toujours empressé à rassurer sa femme et à se rassurer lui-même, explique par des raisonnements ingénieux ce qu'il voit encore d'amour dans le cœur de Saint-Preux et de Julie. Il y a surtout une distinction qui lui ôte toute inquiétude: Saint-Preux et Julie s'aiment eiTcore, il est vrai, mais c'est dans le passé, ce n'est pas dans le présent, a Ce n'est pas de Julie de Volmar que Saint-Preux est amoureux, c'est de Julie d'Étange. Il ne me hait point comme le possesseur de la personne qu'il aime, mais comme le ravisseur de celle qu'il a aimée. La femme d'un autre n'est point sa maîtresse; la mère de deux enfants n'est plus son ancienne écolière. Il est vrai qu'elle lui ressemble beaucoup, et qu'elle lui en rappelle souvent le souvenir. Il Taime dans le passé : voilà le vrai mot de l'énigme. Otez-lui la mémoire, il n'aura plus d'amour ^ » Le pauvre sage! comme le voilà

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