‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 106 sur 251 · Ibid., t. 11, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. 11, p

veillance, et il y en a même si peu, que madame d'Épinay ne parle pas de la ligure de madame d'Houdeiot. Ce n'était pas en effet par la tigure qu'elle plaisait, Rousseau nous Ta déjà dit : c'était par sa grâce et par son amabilité^. Il y a encore aujourd'hui dans le monde des personnes qui ont vu madame d'Houdetot à Eaubonne avec M. de Saint-Lambert et avec M. d'Houdetot, avec son amant et avec son mari. J'ai recueilli çà et là leurs témoignages ^ et je les rassemble comme ils sont restés dans ma mémoire, sans chercher à les grouper, n'ayant d'autre intention que d'achever le portrait de ma-

1, Dans ses Anecdotes pour servir de suite aux Mémoires de madame d^Epitiay-, madame la vicomtesse d'Allard, qui, plus jeune que madame d'Houdetot, avait pourtant beaucoup vécu dans sa société, dit « que ce sera une consolation pour les femmes laides d'apprendre que madame d'Houdetot. qui l'était beaucoup, a dû à son esprit et surtout à son charmant caractère, d'être si parfaitement et si constamment aimée; elle avait non-seulement la vue basse et les yeux ronds, comme le dit Rousseau, mais elle était extrêmement louche, ce qui empêchait que son âme ne se peignît dans sa physionomie; son front était très-bas, son nez gros; la petite vérole avait laissé une teinte jaune dans tous ses creux, et les pores étaient marqués de brun : cela donnait un air sale à son leint^ qui, je crois, était beau avant cette maladie. )) Je crois bien que ce portrait, fait par une jeune femme qui se souvient d'une ^'^ieille, sans pitié et sans prévoyance, ne représente pas madame d'Houdetot telle qu'elle était dans sa jeunesse et telle que Rousseau la vit à l'Hermitage : madame d'Allard exagère un peu la laideur de madame d'Houdetot pour mieux faire ressortir son esprit et son charmant caractère; car c'est là cedont madame d'Allard, . comme tous ceux qui avaient vécu dans la société de madame d'Houdetot, avait gardé le plus de souvenir.

2. Parmi ces témoignages, celui qui m'a été le plus utile et qui m'est le plus cher est celui de M. Hochet, mon bon et affec-

dame d'IIoudcLot, et de faire mieux connaître celle qui inspira à Rousseau une passion d'autant plus vive, qu'il ne parvint jamais à la taire parta^^er et qu'il en lit seul les trais, ce qui s'arrangeait du reste fort bien avec son genre de passion ou d'imagination.

Ce qui faisait vraiment le charme de madame d'Houdetot, c'est qu'elle avait, comme le dit si bien madame d'Épinay, une jolie âme, c'est-à-dire une âme gracieuse et naïve, honnête, comme le dit encore madame d'Épinay, non pas de cette honnêteté qui fait aimer ou suivre le devoir, mais de cette honnêteté qui consiste à ne déguiser aucun de ses sentiments, de cette honnêteté qui faisait que madame d'Houdetot était ivre de joie du dépari de son mari et désespérée du départ de son amant. A ce genre d'honnêteté, ôtez la naïveté qu'y mettait madame d'Houdetot; ôtez Texcuse que faisaient la facilité des mœurs du siècle, les usages singuliers du monde, Finsouciance des maris ou l'embarras même qu'ils avaient d'aimer leurs femmes ; ôtez ces excuses, et cette honnêteté touchera à l'effronterie du vice. Il n'en était rien, et si je ne craignais de tomber dans le paradoxe, je dirais volontiers que la morale alors était plus corrompue que les mœurs, ce qui arrive souvent, tandis qu'il y a des temps au contraire où les mœurs sont plus corrompues que la morale. Au dix-septième siècle et sous Louis XIV, la morale

tueux parent, un de ces hommes d'esprit que les affaires enlèvent aux lettres, qui honorent les affaires par leur intelligence et par leurs succès, mais qui se retournent toujours avec amour vers les lettres, et font de l'étude le délassement de leurs travaux et l'ornement de leur bonheur*

était chrétienne et les mœurs étaient souvent païennes. Au dix-huitième siècle, vers 1750, l'idée de la loi était effacée dans les âmes; mais le libertinage des principes était plus grand que le libertinage de la conduite. Dans cette singulière et aimable société du dix-huitième siècle, les devoirs étaient transposés et intervertis plutôt que détruits. Madame d'Houdetot resta toujours fidèle à M. de Saint- Lambert, et M* d'Houdetot, qui, au moment où il épousa madame d'Houdetot, aimait éperdûment une dame qu'il ne pouvait épouser, resta fidèle aussi à cette affection. La personne qu'aimait M. d'Houdetot ne mourut qu'en j793, c'est-à-dire quarante-huit ans après le mariage de M. d'Houdetot, et pendant tout ce temps il l'aima constamment, de même que, pendant tout ce temps aussi, madame d'Houdetot aima Saint-Lambert, de telle sorte que M. d'Houdetot disait fort spirituellement : « Nous avions, madame d'Houdetot et moi, la vocation de la fidélité; seulement il y a eu un malentendu, »

M. d'Houdetot, sa femme et M. de Saint-Lambert sont morts tous trois dans un âge très-avancé. Ceux qui les ont vus dans leur retraite d'Eaubonne remarquaient que l'amant avait souvent de l'humeur et grondait beaucoup dans sa vieillesse, tandis que le mari était plein d'attentions pour sa femme, si bien qu'à voir les soins de l'un et les boutades de l'autre, un étranger se serait trompé, et aurait pris l'amant pour le mari.

Madame d'Houdetot avait l'esprit simple et délicat, juste et vif, sans empressement de se montrer. Toujours entourée d'hommes de lettres et d'hommes du

JF.AN-IACOUKS ROUSSEAU.

inoîido, la conversation, chez elle, ('îtait spirituelle et intéressante; elle n'y prenait part (ju'avec réserve et il propos, pour la ranimer ou pour la résunier, et elle le taisait toujours par un mot juste et lin qui, lorsqu'il venait comme conclusion, ne laissait plus rien à dire. Ceux qui l'ont vue, même dans sa vieillesse, ont gardé le souvenir de quelques-uns de ces mots doux et justes dont elle avait le secret. Un jour, me disait M. Hochet, on causait chez elle des femmes, de leurs qualités, de leurs défauts, et comme c'était sous le Directoire, le temps faisait , qu'on médisait plus qu'on ne louait. Madame d'Houdetot finit la conversation, qu'elle n'avait pas contrariée, en nous disant : « Sans les femmes, la vie de l'homme serait sans assistance au commencement, sans plaisir au milieu, et sans consolation à la tin. » C'était là son genre d'esprit, élégant et même réfléchi par habitude de la bonne compagnie, et pourtant toujours naturel.

Elle faisait de jolis vers qu'elle disait à ses amis, mais qu'elle n'a jamais voulu faire imprimer, fuyant la célébrité littéraire, quoique entourée d'auteurs. Ces vers lui arrivaient naturellement pour exprimer les émotions de sa vie, qui fut douce et heureuse, ce qui laisse croire qu'il y a toujours dans notre destinée , un peu de notre âme et de notre caractère. Ses ! chagrins étaient les départs de Saint-Lambert pour l'armée; de là ces vers souvent cités, mais vraiment charmants :

L'amant que j'adore, | Prêt à me quitter, j

D'un moment encore Voudrait profiter.

Félicité vaiae Qu'on ne peut saisir, Trop près de la peiae Pour être un plaisir !

Quand vint la Révolution, les dangers du temps n'empêchèrent pas madame d'Houdetot de songer à ses amis. Elle vint d'Eaubonne au Val, près Saint- Germain-en-Laye, voir mesdames la duchesse de Poix et la comtesse de Noailles, qui s'y étaient réfugiées et y vivaient fort solitaires. Elle resta trois jours au Val, avec une insouciance du péril que ne partageaient pas ses hôtesses, et qui tenait à une sorte de difficulté qu'avait son âme de croire au mal et au malheur. En partant, elle leur donna ces vers, qui n'ont point encore été publiés :

Malgré tant de malheurs, dans une paix profonde Je passe encore ici les moments les plus doux: Je puis auprès de vous oublier tout le monde : Ce qu'il a de meilleur, je le retrouve en vous. Ces grâces, ces vertus, dont vous êtes l'exemple.

Je les ai vu s'évanouir;

Mais votre retraite est un temple

Où je viens encore en jouir.

Telle une colonne superbe.

Monument des jours de splendeur,

Ne peut nous dérober sous l'herbe

Le souvenir de sa grandeur.

Dans votre asile solitaire,

Heureuses de nous rassembler,

Cherchons au moins à nous distraire,

Ne pouvant plus nous consoler.

La vieillesse elle-même, quoique madame d'Houdetot en ressentît les inconvénients, ne la corrigea point de cet optimisme, ou plutôt de cette disposition au bonheur qu'elle prenait dans la douceur de son âme. Voici comme elle parle de la vieillesse dans des vers fort spirituels, qui sont les derniers que je citerai :

Oh! je bon temps que la vieillesse!

Ce qui fut plaisir est tristesse,

Ce qui fut rond devient pointu; \

L'esprit même est cogne-fétu K

On entend mal, on ne voit guère;

On a cent moyens de déplaire.

Ce qui charma nous semble laid;

On voit le monde comme il est.

Qui nous cherchait nous abandonne :

Le bon sens^ la froide vertu

Chez nous n'attirent plus personne.

On se plaint d'avoir trop vécu.

Mais dans ma retraite profonde,

Qu'un seul ami me reste au monde :

Je croirai n'avoir rien perdu.

Rassemblez tous les traits que je viens d'indiquer, faites-en un ensemble, et animez-le par la jeunesse : voilà madame d'Houdetot telle que Jean-Jacques Rousseau Ta aimée.

Il y a deux récits de Tamour de Rousseau pour madame d'Houdetot : le récit des Confessions et le récit des Mémoires de madame d'Èpinay. Ces deux récits ne s'éloignent pas beaucoup l'un de l'autre

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