‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 107 sur 251 · Agit sans rien faire · texte numérisé non relu

Agit sans rien faire

dans le commencement. Voyons d'abord le récit de Rousseau : c'est le roman.

Saint-Lambertétait parti pour Tarmée, et madame d'Houdetot était seule et triste. Elle aimait à parler de son affection pour Saint-Lambert ; elle en parla à Rousseau. A ce moment, Rousseau faisait la Nouvelle Héloïse, et, comme il le dit lui-même, « il était ivre d'amour sans objet. » Voyant madame d'Houdetot et l'entendant parler d'amour, quoique pour un autre, elle devint peu à peu l'objet de ses chimères amoureuses. Il vit sa Julie en madame d'Houdetot, et il vit madame d'Houdetot telle qu'il rêvait Julie. Madame d'Houdetot prêta une figure et un corps à Julie ; Julie prêta sa beauté imaginaire à cette figure et à ce corps. « Elle me parlait de Saint-Lambert en amante passionnée. Force contagieuse de l'amour! en l'écoutant, enmesentantprès d'elle, j'étais saisi d'un frémissement délicieux, que jen'avaisjamais éprouvé auprès depersonne. Elle parlait, etjemesentaisému;jecroyais ne faire que m'intéresser à ses sentiments, quand j'en prenais de semblables ; j'avalais à longs traits la coupe empoisonnée, dont je ne sentais encore que la douceur. Enfin, sans que je m'en aperçusse et sans qu'elle s'en aperçût, elle m'inspira pour ellemême tout ce qu'elle exprimait pour son amant. Hélas I ce fut bien tard, ce fut bien cruellement brûler d'une passion non moins vive que malheureuse, pour une femme dont le cœur était plein d'un autre amour! Malgré les mouvements extraordinaires que j'avais éprouvés auprès d'elle, je ne m'aperçus pas d'abord de ce qui m'était arrivé : ce ne fut qu'après son départ que, voulant penser à Julie, je fus frappé

JR AN-JACOUES BOlJSSEATT.

(le ne pouvoir plus penser qu'à madame d'Hourletot. Alors mes yeux se dessillèrent ^ » ...

Il fut d'abord effraye. Il appela, dit-il, à son aide, pour triompher de son amour, ses mœurs, ses sentiments, ses principes, la honte, l'infidélité, le crime, l'abus d'un dépôt confié par l'amitié, « le ridicule enfin de brûler à son âge de la passion la plus extravagante pour un olrjet dont le cœur préoccupé ne pouvait lui rendre aucun retour ni lui laisser aucun espoir. » Tout fut inutile : bientôt même sa conscience se rassura par un sophisme, comme se rassurent en général les consciences complaisantes : que craindre d'un amour qui n'est point partagé? où est le danger? « Quel scrupule, pensai-je, puis-je me faire d'une folie nuisible à moi seul? Suis-je donc un jeune cavalier fort à craindre pour madame d'Houdetot? Ne dirait-on pas, à mes présomptueux remords, que ma galanterie, mon air, ma parure vont la séduire? Eh! pauvre Jean-Jacques, aime à ton aise, en sûreté de conscience, et ne crains pas que tes soupirs nuisent à Saint -Lambert! » Ainsi rassuré, il s'abandonna à son amour. Cependant, comme l'amour excite le caractère plus qu'il ne le corrige, quoique aimant, il fut défiant, inquiet, ombrageux, comme il était de sa nature de l'être. Si par hasard madame d'Houdetot, à qui il avait avoué sa passion, voulait se moquer de lui! si elle ne pensait qu'à se divertir d'un barbon amoureux et de ses douceurs surannées! si elle en avait fait confidence à Saint-Lambert, et s'ils s'entendaient tous

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