Confessions^ I i v . i x
les deux pour lui faire tourner la tête et le persifler! Là-dessus, voilà sa tête qui se monte, ses sou])çons éclatent. Madame d'Houdetot voulut d'abord en rire, a Ce lurent alors de ma part, dit Rousseau, des transports de rage : elle changea de ton. J'exigeai des preuves qu'elle ne se moquait pas de moi. Elle vit qu'il n'y avait nul autre moyen de me rassurer... Elle ne me refusa rien de ce que la plus tendre amitié pouvait accorder. EUenem'accordarien qui pût larendre infidèle, et j'eus l'humiliation devoir quel'embrasement dont ses légères faveurs allumaient mes sens n'en porta jamais aux siens la moindre étincelle. »
J'ai quelque répugnance à citer ce passage : il y a en effet dans tous les amours de Rousseau, soit les siens, soit ceux de ses héros, un coin d'histoire naturelle qui me rebute; mais j'avais besoin de le citer pour plusieurs raisons. Il est impossible de se tenir plus près de la vérité et de faire en même temps plus de roman que ne le fait Rousseau dans cette scène. Quand Rousseau laissa éclater ses soupçons, il fît sur madame d'Houdetot l'effet d'un malade ou d'un maniaque; mais comme aucun romancier ne fait volontiers de son héros un malade, comme tout auteur de mémoires et de confessions s'érige toujours en personnage héroïque ou intéressant, Rousseau n'a pas manqué de se donner des transports de rage. La rage sied en amour, et, de nos jours surtout, la passion recourt de bonne grâce à la frénésie, que beaucoup de gens confondent avec l'énergie. Était-ce en effet dans Rousseau rage de n'être point aimé? Cela m'attendrirait. Non, c'était crainte d'être moqué; c'était orgueil, ce qui est beaucoup moins
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intéressant. Quoi qu'il en soit, madame (PHoudetot eut peur de cette frénésie, ou plutôt elle en eut pitié; et Rousseau ne s'y trompa pas, car il avoue qu'il en abusa, et qu'il se fit rassurer par des marques de tendre amitié, ne pouvant pas avoir plus. Madame d'Houdetot, avec le caractère doux que nous lui avons vu, craignant les orages et les secousses, prit le parti d'apaiser et de soigner ce maniaque amoureux. Elle ne le trompa point, elle ne trompa point davantage Saint- Lambert; mais elle accorda à Rousseau ce qu'il fallait pour que s'entretînt cette passion occupée d'elle-même, qui s'employait à la fois à peindre Julie et à transfigurer madame d'Houdetot, et qui, par une singularité propre à Rousseau, échauffait sa tête, son imagination, ses sens même, sans jamais prendre l'âme, ce qui rendait cet amour éloquent et peu dangereux. C'est peut-être ce que madame d'Houdetot avait compris, et ce qui la rendait indulgente.
« J'ai tort, continue Rousseau voulant peindre l'ardeur de son amour, j'ai tort de dire que l'amour que je ressentais n'était point partagé : il Tétait en quelque sorte; il était égal des deux côtés, quoiqu'il i ne fût pas réciproque. Nous étions ivres d'amour ' l'un et l'autre, elle pour son amant, moi pour elle; nos soupirs, nos délicieuses larmes se confondaient. Tendres confidents Tun de l'autre, nos sentiments avaient tant de rapport, qu'il était impossible qu'ils ne se mêlassent pas en quelque chose; et toutefois, au milieu de cette dangereuse ivresse, jamais elle ne s'est oubliée un moment; et moi, je proteste, je jure que si, quelquefois égaré par mes sens, j'ai tenté de j
la rendre infidèle, jamais je ne l'ai véritablement désiré. » Me permeîtra-t-on ici de rappeler un souvenir de mes entretiens à la Sorbonne avec les jeunes gens de nos écoles, parce que ce souvenir se rapporte exactement à l'émotion que je ressens encore aujourd'hui en transcrivant ces paroles? Je lisais ce passage devant mon jeune auditoire, passant çà et là quelques notes et quelques phrases, quand m'interrompant : « Je ne veux pas aller plus loin, dis-je à mes auditeurs, non par pruderie, mais parce que je sens dans toute cette scène je ne sais quoi de faux et de grotesque que dissimule mal la déclamation. Que me parlez-vous de l'ivresse de madame d'Houdetot et de ses dangers, puisque cette ivresse n'était pas pour vous, puisqu'elle était pour Saint- Lambert absent, puisqu'elle n'avait que des souvenirs et point d'émotions? Cessez donc de calomnier en quelque sorte madame d'Houdetot en nous vantant sa sagesse et sa force, comme s'il y avait eu pour elle du mérite à être sage où elle n'était point tentée, du mérite à être forte où il n'y avait pas de périls! Mais vous, philosophe, quel rôle aviez-vous dans ces tête à tête? Vous avez déjà joué le malade pour vous faire traiter tendrement en ami, ou tout au moins vous avez continué à paraître défiant quand déjà au fond vous ne Tétiez plus, afin d'obtenir des preuves que madame d'Houdetot ne se moquait pas de vous. Et maintenant que faites-vous? Vous faites pire: vous la poussez vers les plus tendres souvenirs, vers les plus amoureuses pensées, espérant que ses souvenirs deviendront des émotions, et que vous en profiterez. Quoi! vous n'avez devant vous qu'un marbre qu'un
JEAN-JACyllES ROUSSEAU.
autre seul peut animer, vous le savez, et pourtant vous essayez cFéchautrer ce marbre, vous essayez d'en faire une femme! Et quelle femme ce serait, si elle allait ressentir vos suggestions! » Mes jeunes gens pensaient comme moi, et je n'en étais [>as étonné. Ils sentaient avec l'âme qu'on a à leur âge et que gardent toujours les honnêtes gens, ils sentaient que cet amour moitié romanesque et moitié brutal de Rousseau ne méritait pas le nom d'amour. Triste condition en effet de l'amour tel que Ta peint Rousseau : il veut en faire une passion au lieu d'un plaisir. Mais cette passion que Rousseau ressent pour madame d'Houdetot, passion non partagée et qui semble fort à son aise pour être toute platonique, comme il la rend grossière en dépeignant Tagitation de ses sens! C'est l'amour platonique de Priape. Voyez en effet ce qu'il dit de ses courses de Montmorency à Eaubonne, où demeurait madame d'Houdetot, de ses palpitations, de ses mouvements convulsifs, de ses éblouissements ^ en chemin à l'idée du
1. «Un éblouissement m'aveuglait, mes genoux tremblants ne pouvaient me soutenir; j'étais forcé de m'arrêter, de m'asseoir; toute ma machine était dans un désordre inconcevable ; j'étais prêt à m'évanouir. Instruit du danger, je tâchais en partant de me distraire et de penser à autre chose. Je n'avais pas fait vingt pas, que les mêmes souvenirs et tous les accidents qui en étaient la suite revenaient m'assaillir, sans qu'il me fût possible de m'en
délivrer J'arrivais à Eaubonne, faible, épuisé, rendu, me
soutenant à peine. A l'instant que je la voyais, tout était réparé; je ne sentais plus auprès d'elle que l'importunité d'une vigueur inépuisable et toujours inutile (*). » C'est la clinique de l'amour peut-être, mais ce n'est pas l'amour.
Confessions, livre x.
baiser qui l'attendait à son arrivée ; et le grotesque ou le dégoût étant, grâce à Dieu, la punition ordinaire de la grossièreté, voici ^le quelle manière étrange Rousseau finit la description de cet amour pour madame dlHoudetot qu'il a voulu rendre intéressant : (( Cet état, et surtout sa durée pendant trois mois d'irritation continuelle et de privation, me jeta dans un épuisement dont je n'ai pu me tirer de plusieurs années, et finit par me donner une descente que j'emporterai ou qui m'emportera au tombeau. Te];e a été la seule jouissance amoureuse de l'homme du tempérament le plus combustible, mais le plus timide en même temps, que peut-être la nature ait jamais produite »
Que dire de cet amour qui finit par une hernie et de l'homme qui le raconte et qui croit nous toucher par ce détail d'hôpital? Il y a de tout dans l'amour de Rousseau, de l'enthousiaste et du séducteur, du satyre et du malade : il n'y manque que l'amour vrai, simple, et par conséquent décent. Comment de plus, dans ces étranges confidences, ne pas remarquer la folie de cette incroyable vanité qui fut la grande maladie de Rousseau, et qui est devenue la maladie épidémique de notre siècle, de cette vanité qui fait que chaque homme veut avoir tout et être tout, changeant de prétentions selon les goûts mobiles du temps, et, dans chaque prétention, visant à l'excès, qui semble la perfection ? ce Si un mortel, dit Pindare, jouit d'un bonheur sans mélange, si ses richesses sont suffisantes, et s'il y joint la gloire, qu'il