Confeàsions, liyre ix
n'aspire pas à devenir dieu! )) Conseil bien simple en apparence et le plus dilïicile à suivre, si nous consultons l'expérience. C'étéiit, au temps de Pindare, un grand bien qu'une vie paisible, riche et glorieuse, et ce Test encore, je pense; mais quoi? si j'ai la paix, la fortune et la gloire, pourquoi n'aurais-je pas les autres biens de l'humanité? Si j'ai le génie, pourquoi n'aurais-je pas le pouvoir? Si j'ai le pouvoir, pourquoi n'aurais-je pas le plaisir? Et si j'ai le plaisir, pourquoi n'aurais-je pas, pour le trouver et le sentir plus vite et mieux que les autres, une inépuisable sensibilité? Que dis-je?être sensible, c'est trop peu au siècle où tout le monde veut l'être; il faut être combustible, car il faut primer en tout: il faut être en tout, en bien ou en mal, le plus grand effort de la nature : il faut être dieu I
Quant à moi, je fais peu de cas, je dois l'avouer, de la glorification que Rousseau fait de la combustibilité de son tempéramment. Est-ce de ma part dédain des sens? est-ce audace de spiritualisme? Eh mon Dieu non! Si je fais fi de cette combustibilité, c'est que je la trouve fort commune ; c'est que le chapitre d'histoire naturelle que Rousseau intercale si malheureusement dans le récit de son amour pour madame d'Houdetot est un lieu commun, si je puis parler ainsi, au lieu d'être un paradoxe; c'est que ce chapitre a plus ou moins sa place dans toutes les confessions des jeunes gens, et que ce que Rousseau prend pour une originalité et une supériorité de tempérament n'est au contraire qu'une banalité.
Est-ce à dire pourtant que, dans le récit que fait Rousseau de son amour pour madame d'Houdetot, il n'y
ait rien qui soit gracieux et intéressant? Je me souviens que, dans ma jeunesse, les dévots de Rousseau vantaient beaucoup la scène du bosquet d'Eaubonne. Voyons cette scène que Rousseau a deux fois racontée, une fois dans ses Confessions et Tautre dans sa Correspondance, « Un soir, dit Rousseau dans les Confessions, après avoir soupé tête-à-tête, nous allâmes nous promener au jardin par un très-beau clair de lune. Au fond de ce jardin était un assez grand taillis, par où nous fûmes chercher un joli bosquet, orné d'une cascade dont je lui avais donné l'idée, et qu'elle avait fait exécuter. Souvenir immortel d'innocence et de jouissance! Ce fut dans ce bosquet qu'assis avec elle sur un banc de gazon, sous un acacia tout chargé de fleurs, je trouvai, pour rendre les mouvements de mon cœur, un langage vraiment digne d'eux. Ce fut la première, et l'unique fois de ma vie; mais je fus sublime, si l'on peut nommer ainsi tout ce que l'amour le plus tendre et le plus ardent peut porter d'aimable et de séduisant dans un cœur d'homme. Que d'enivrantes larmes je versai sur ses genoux 1 Que je lui en fis verser malgré elle! Enfin, dans un transport involontaire, elle s'écria : « Non, jamais homme ne fut si aimable, et jamais amant n'aima comme vous! Mais votre ami Saint-Lambert nous écoute, et mon cœur ne saurait aimer deux fois. » Je me tus en soupirant ; je l'embrassât.. Quel embrassement! mais ce fut tout. Il y avait six mois qu'elle vivait seule, c'est-à-dire loin de son amant et de son mari ; il y en avait trois que je la voyais presque tous les jours, et toujours l'amour en tiers entre elle et moi! Nous avions soupé tête-à-
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(tUe, nous éiioiis seuls, dans un l)Osquet, au clair (le la lune, et après rentretien le j)lus vit' et le j)lus tendre, elle sortit, au nriilieu de la nuit, de ce bosquet et des bras de son anfii, aussi intacte, aussi pure de corps et de cœur qu'elle y étail entrée. » Cette scène n'est pas tout à fait racontée de morne dans la Correspondance, « Rappelle-toi, dit Rousseau à madame d'Houdetot dans une de ces lettres qui semblent composées pour un roman, rappelle-toi ces temps de félicité qui, pour mon tourment, ne sortiront jamais de ma mémoire. Cette flamme invisible, dont je reçus une seconde vie plus précieuse que la première, rendait à mon âme, ainsi qu'à mes sens, toute la vigueur de la jeunesse. L'ardeur de mes sentiments m'élevait jusqu'à toi. Combien de fois ton cœur, plein d'un autre amour, fut-il ému des transports du mien ! Combien de fois m'as-tu dit dans le bosquet de la cascade : « Vous êtes l'amant le plus tendre dont j'eusse l'idée; non, jamais homme n'aima comme vous! » Quel triomphe pour moi que cet aveu dans ta bouche! Assurément, il n'était pas suspect. Entre cette version et celle des Confessions, la différence est notable. Dans les Confessions^ c'est une seule fois, un soir, dans un bosquet charmant, que Rousseau a été sublime en peignant son amour, et que madame d'Houdetot a été émue jusqu'à avoir besoin de se souvenir de Saint- Lambert, et jusqu'à dire qu'elle ne pouvait aimer deux fois, tant elle était près de le faire. Ici, ce qui est fort différent, c'est dans plusieurs soirées que