Rousseau, t. IV. Correspondance, p. 263, juin
madame d'Hoiidetot a dit à Rousseau qu'il était ramant le plus tendre dont elle eût l'idée, car Rousseau n'était pour elle que l'idée d'un amant, et cet aveu, qui était fort impartial dans la bouche de madame d'Houdetot, est un triomphe pour Rousseau, qui a l'air de se contenter de cette admiration purement littéraire. On dirait qu'il lui suffit de bien exprimer l'amour, sans se soucier beaucoup de le ressentir ou de l'inspirer. La scène des Confessions, scène unique et où Rousseau a rassemblé en une seule fois toutes ses émotions et toutes les sympathies de madame d'Houdetot pour rendre le tableau plus vif et plus touchant, la scène des Confessions ressemble un peu à celle des rochers de Meillerie dans la Nouvelle Héloïse; elle ne m'inquiète pourtant pas pour madame d'Houdetot, dût-elle même se renouveler plusieurs fois; car madame d'Houdetot n'aime pas Rousseau. En effet, à prendre le récit de la Correspondance^ la scène s'est renouvelée plusieurs fois, et par conséquent fort tempérée. Ce que Rousseau arrange en scène de drame n'était qu'une conversation prolongée et reprise, un sujet d'entretien, un exercice d'éloquence pour Rousseau et une distraction pour madame d'Houdetot pendant l'absence de Saint-Lambert.
Le récit de la Correspondance fait partie des lettres que Rousseau avait écrites à madame d'Houdetot et qu'il lui redemanda après leur rupture, quand madame d'Houdetot voulut qu'il lui rendît les siennes. « Elle me dit qu'elle les avait brûlées, dit Rousseau dans ses Confessions; j'en osai douter et j'avoue que j'en doute encore. Non, l'on ne met point au feu de
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pareilles lettres. On a trouvé brûlantes celles de la Julie; eliDieu ! qu'aurait-on doncdit de celles-là I Non, non, jamais celle quipeut inspirer une pareille passion n'aura le courage d'en brûler les preuves; niais je ne crains pas non plus qu'elle en ait abusé : je ne l'en crois pas capable; et de plus j'y avais mis bon ordre. La sotte mais vive crainte d'être persiflé m'avait fait commencer cette correspondance sur un ton qui mît mes lettres à l'abri des communications. Je portai jusqu'à la tutoyer la familiarité que j'y pris dans mon ivresse. Mais quel tutoiement ! elle n'en devait sûrement pas être offensée. » Si ces lettres, où Rousseau tutoyait madame d'Houdetot par défiance, dit-il, et afin qu'elles ne fussent pas montrées, mais un peu aussi, selon moi, par fantaisie littéraire et pour s'exercer aux lettres de la Nouvelle Héloïse, si ces lettres ont été brûlées par madame d'Houdetot, d'où vient donc celle qui est dans la Correspondance et d'où j'ai tiré le second récit de la scène du bosquet? D'un brouillon de Jean-Jacques Rousseau. Oui, Jean-Jacques Rousseau faisait des brouillons de ces lettres brûlantes qu'il écrivait à madame d'Houdetot. Rousseau ne peut pas croire que madame d'Houdetot ait pu brûler ces lettres si bien composées. L'étonnement est naïf et dénote Fauteur. Les dévots de Rousseau non plus n'ont pas voulu croire que ces lettres aient été brûlées, et nous voyons, dans Anecdotes de madame la vicomtesse d'Allard, que « madame Broutain, qui demeurait dans le voisinage d'Eaubonne, voulant connaître la vérité sur le sort de ces lettres, interrogea un jour sur ce sujet madame d'Houdetot, qui lui répondit
qu'effectivement elle les avait brûlées; à rexception d'une seule qu'elle n'eut pas le courage de détruire, parce que c'était un chef d'œuvre d'éloquence et de passion, et qu'elle l'avait remise à M. de Saint-Lambert. Madame Broutain saisit la première occasion pour s'informer auprès du poète du sort de cette lettre : elle s'était égarée dans un déménagement, il ne savait pas ce qu'elle était devenue ; telles furent ses réponses. » Faites donc des lettres brûlantes pour qu'elles s'égarent dans un déménagement! Quant à moi, la version que je tiens de M. Hochet sur ces lettres est un peu moins désolante pour la vanité des sentiments humains. Je lui parlais un jour de la scène du bosquet. « Je connais bien ce bosquet d'Eaubonne, et j'y ai bien souvent causé avec madame d'Houdetot vieille, mais toujours aimable, et avec M. de Saint-Lambert, vieux aussi et un peu grondeur. Un jour je parlai de ces lettres, et madame d'Houdetot me répondit fort simplement qu'elle les avait brûlées, excepté quatre, qu'elle avait remises à M. de Saint-Lambert; je me tournai vivement vers celui-ci en lui demandant ce qu'il en avait fait? — Brûlées aussi, me répondit le vieux philosophe avec un sourire et une grimace. Je me tus malgré ma curiosité, qui me poussait à lui demander s'il les avait lues et si elles étaient bien ardentes; car il était facile de voir que tout le bruit que Rousseau avait fait de son amour pour madame d'Houdetot et des belles lettres qu'il lui avait adressées, leur semblait ridicule et leur était désagréable: en quoi je les approuvais fort. Les gens qui sont vraiment du monde n'aiment pas à passer dans le roman. » Voilà
.TKAN-TACOUES ROTISSÏ-AU.
co ([u'il y a (Injà plus do (|uaranUî ans racontaient à M. Hochet nnadame d'IIoudetot et M. de Saint-l.a/nbert, vieux tous deux, et (juarante ans après Rousseau, dans le môme bosquet où Rousseau met la scène de son amour. Pour enseigner la vanité des choses humaines, le bosquet d'Eaubonne ce jour-là valait la vue des ruines de Rome.
Nous avons vu comment Rousseau raconte son amour pour madame d'Houdetot : c'est un roman, et quoique nous ayons souvent conlreriit le roman, cependant il est impossible que ce récit, où Rousseau, fasciné par son imagination, donne souvent ses rêves pour ses souvenirs, n'ait pas fait quelque effet sur nous. Voyons maintenant dans les Mémoires de madame d' Epinay ce que fut cette fantaisie amoureuse que Rousseau eut pour madame d'Houdetot, comment madame d'Houdetot elle-même la prenait, ce qu'en pensait madame d'Épinay, et achevons de réduire à sa juste expression cet amour dont Rousseau fait un roman qui n'est guère plus vrai que la Nouvelle Héloïse,
« Pourquoi donc, dit Grimm dans une lettre à madame d'Épinay , ne me parlez-vous plus des amours de Rousseau? est-ce que vous n'en avez plus de nouvelles depuis l'arrivée du marquis ^ ? Vous avez de bons yeux; mandez-moi, je vous prie, ce que vous pensez de la comtesse dans cette aventure. Il me semble que vous ne lui supposez aucun tort. Je suis porté à la juger comme vous; mais encore faut-il savoir à qui l'on a affaire. Il y a quelque temps