‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 118 sur 251 · Confessions^ livre ix · texte numérisé non relu

Confessions^ livre ix

[)ermission de me dire un mot. Je restai à quelque dislance de la compagnie. Je ne veux point, lui dis-je, par égard pour vous, faire de ceci une scène publique, à moins que vous ne m'y forciez ; remettons notre conversation après la promenade, supposé que vous soyez venu avec les dispositions dans lesquelles je puis me permettre de vous entendre; sinon, je n'ai rien à vous dire, vous pouvez repartir... Lorsque nous fûmes rentrés, j'allai dans mon appartement, et je dis à Rousseau de me suivre. Quittez, me dit-il, lorsque nous fûmes seuls, cet air froid et imposant avec lequel vous m'avez reçu; il me glace : en vérité, c'est me battre à terre. N'êtes-vous pas trop heureux, lui dis-je, que je veuille bien vous recevoir et vous entendre, après un procédé aussi indigne qu'absurde ? Je ne saurais vous rendre le détail de cette explication. Il s'est jeté à mes genoux avec toutes les marques du plus violent désespoir ; il n'a pas hésité à convenir de ses torts : savie^ rna-t-Ujuré^ 7ie suffira pas à son gré pour les réparer^... Le résultat de notre conversation a été de lui promettre d'oublier les torts qu'il venait d'avoir avec moi, si je le voyais à Tavenir s'en souvenir assez pour ne plus faire injure à tous ses amis^. »

1 . Je recueille ici un monceau de vérité que je retrouve dans le récit des Confessions, et qui se rapporte à la phrase de madame d'Épinay : a Nos silencieux tête-à-tête ne furent remplis que de choses indifférentes, ou de quelques propos honnêtes de ma part, par lesquels, lui témoignant ne pouvoir encore rien prononcer sur le fondement de mes soupçons, je lui protestais avec Lien de la vérité que, s'ils se trouvaient mal fondés, ma vie entière serait emploijée à réparer leur injustice, w

2, Mémoires de madame d'Épinay^ dLïiïiGQ 11 bl.

JEAN-JACOUES nOUSSEAU.

Je crois (|ue, dans ce récit fait à Gritnin, niadafiie d'Épinay a cliorclie à se montrer plus liere et plus majestueuse que ne le lui ont permis sa bouiù et l'idée surtout qu'elle avait que liousseau était un malade encore plus qu'un méchant; mais jene (Joule pas du fond du récit; je ne doute pas des pleurs de Rousseau et de ses aveux. « J'oubliai bientôt presfjue entièrement cette querelle, dit Rousseau en finissant le récit deson explication avec madame d'Épinay, et je crus bêtement qu'elle Toubliait elle-même, parce qu'elle paraissait ne s'en plus souvenir. » La bête ici, selon moi, ce n'est pas Rousseau, qui se souvient bien plus qu'il ne le dit de la querelle, parce que c'est lui qui a fait l'injure, et qu'on oublie plus aisément les injures qu'on a reçues que celles qu'on a faites; la bête, et la bonne, est madame d'Épinay, qui fait de la morale à Rousseau, et qui croit qu'elle le convertira à la reconnaissance.

Ce n'est pas que madame d'Épinay ne commençât à s'éclairer sur le caractère de Rousseau. C'a été le sort de tous les dévots, et encore plus de toutes les dévotes de Rousseau, définir par le détester; elles commençaient par le fétichisme, elles aboutissaient à l'antipathie, en voyant que le dieu n'était qu'un homme et moins qu'un homme. Son génie et son éloquence attiraient à lui tous ceux qui croyaient que derrière l'auteur il y avait un homme, tous ceux surtout qui prenaient au mot les prétentions que Rousseau avait à la vertu et à la sensibilité. Ne nous étonnons pas de l'illusion que faisait Rousseau ; elle est fort naturelle : comment croire que dans un auteur il n'y a pas un homme, et l'homme ([ue mon-

tre l'auteur? Comment ne pas se laisser aller du roman au romancier? Les femmes surtout, et cela fait honneur à leur nature, ayant plus besoin d'idéal que les hommes, sont fort disposées à cette duperie involontaire qui d'une lectrice fait d'abord une complice et ensuite une victime.

Deux choses avaient peu à peu guéri madame d'Épinay de son enthousiasme pour Rousseau : ses observations et les avertissements de Grimm. « On ne pouvait guère avoir plus de pénétration que madame d'Épinay, dit Grimm dans sa Correspondance^ un tact plus juste, de meilleures vues avec un esprit de conduite plus ferme et plus adroit. » Ayant à ce degré Tesprit d'observation, madame d'Épinay, après le premier engouement, vit bien vite ce qu'il y avait de vide et de gonflé, par conséquent de faux dans Rousseau, ou plutôt le contraste malheureux qu'il y avait entre son génie et son caractère. Grimm, amant de madame d'Épinay, et qui avait aussi l'esprit fin et juste, l'aida par ses avis à découvrir les défauts de Rousseau. Il est curieux de voir, dans les Mémoires de madame d'Epinay^ les progrès de ce désenchantement. « Ce que vous m'avez dit de cet homme, écrit madame d'Épinay à Grimm, me l'a fait examiner de plus près : je ne sais si c'est prévention, ou si je le vois mieux que je ne le voyais; mais cethommen'estpas vrai: lorsqu'il ouvre la bouche, et qu'il en sort un propos dont je ne puis me dissimuler la fausseté, il se répand en moi un certain froid que je ne saurais bien rendre, mais qui me coupe la parole si décidément, qu'on me tuerait plutôt que de me faire trouver deux mots à lui dire. 11 y a sûrement

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([uelque cause étrangère à sa conduite que je ne connais pas, et qui lui donne à mes yeux cet air faux^ »

Je sais qu'observer, c'est déjà ne plus aimer; je sais de plus qu'un homme observé paraît aisément embarrassé et faux. Cependant il m'est impossible de ne pas remarquer avec quelle sagacité madame d'Épinay a mis ici le doigt sur la plaie de Rousseau, la fausseté; et de tous les défauts qui nuisent au commerce de l'amitié, c'est là assurément le plus grand. Nos amis peuvent avoir beaucoup de travers ; mais ce que je leur demande avant tout, c'est d'être vrais ; ce que je veux, c'est qu'en les aimant, j'aime un homme et non un mannequin, c'est que leur parole soit un sentiment et non une phrase, c'est que leur poignée de main soit une bonne étreinte et non un beau geste. Or en Rousseau le geste dominait; le personnage avait détruit l'individu. Cette façon d'être toujours en scène devient insupportable aussitôt qu elle est aperçue, et madame d'Épinay l'apercevait chaque jour davantage dans Rousseau. Ainsi un matin Rousseau vient voir madame d'Épinay; il lui annonce qu'il veut aller à Paris : « A Paris? — Oui, à Paris. — Et pourquoi? — Pour voir Diderot^ se jeter à son cou^ lui demander pardon de je ne sais quelle lettre trop vive qu'il lui a écrite... Quoiqu'il n'ait pas tort, dit-il, il veut lui aller jurer une amitié éternelle. — Si cette démarche était sincère, elle serait fort belle; mais il ne faut pas avoir de distractions, lorsquel'on veut en imposer, Rousseau nV5^/^/w5

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