‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 119 sur 251 · Mémoires, année · texte numérisé non relu

Mémoires, année

à mes yeux quun nain morale monté sur des échasses,,, j'avais entamé un fort beau discours, très-touchant, à ce qu'il me semblait, lorsque tout à coup il m'interrompit pour me demander si je n'avais pas un portefeuille à lui prêter pour emporter sous son bras. Cette demande me parut étrange. — Eh ! pourquoi donc faire? lui dis-je. — C'est pour mon roman, me répondit-il un peu embarrassé. Je compris alors le motif de son grand empressement à voir Diderot. — Tenez, lui dis-je sèchement, voilà un portefeuille; mais il est de trop dans votre voyage, il vous en fait perdre tout le fruit. Il rougit et entra dans unefureur inconcevable : je lui dis les choses les plus fortes sur les sophismes absurdes qu'il me débitait pour justifier une démarche que j'aurais pu trouver toute simple, s'il n'avait pas voulu la colorer d'un motif qui n'était pas le véritable. Je lui dis, entre autres choses, qu'à force de vouloir soutenir le rôle d'homme singulier, qui ne lui était jamais dicté par son cœur, mais seulement par je ne sais quel système de vanité et d'amour-propre, il deviendrait faux par habitude... Ce matin, il est entré chez moi à six heures, comme je venais de me lever. Il a longtemps fixé les yeux sur moi , sans me parler ; puis tout à coup je l'ai entendu sangloter. — Mon pauvre ami, lui ai-je dit, vous me faites pitié. Vous êtes une femme bien singulière ! s'est-il écrié, il faut que vous m'ayez ensorcelé, pour que je souffre patiemment tout ce que vous me dites. Quel art avez-vous donc, de dire les vérités les plus dures et les plus offensantes, sans qu'on puisse vous en savoir mauvais gré? — Mon ami, ai-je répondu, c'est que vos torts ne sont qu'une er-

rcur (le votre esprit, et que votre cœur n'y a pas de part. — Où diable avez-vous pris cela? reprit-il avec la plus grande violence; sachez, madame, une fois pour toutes, que je suis vicieux; que je suis ne tel, et que... et que vous ne sauriez croire, mordieu ! la peine que j'ai de faire le bien, et combien peu le mal me coûte. Vous riez ? Pour vous prouver à quel point ce que je vous dis est vrai, apprenez que je ne saurais m'empeclier de haïr les gens qui me font du bien . — Mon ami, lui dis-je, je n'en crois pas un mot, car c'est comme si vous me disiez que vous ne pouvez pas vous empêcher d'aimer ceux qui vous font du mal... Nous nous sommes quittés fort bons amis ; il n'a pas pris le portefeuille; mais, par ce qu'il m'a dit, je crains bien qu'il ne me pardonne pas le moment de franchise que je lui ai arraché'. »

Madame d'Épinay avait raison. Ce que les gens qui se font un rôle pardonnent le moins, c'est d'être pénétrés, et en même temps leur grimace est si visible au bout de quelque temps, que tout le monde la connaît. C'est là ce qui arrivait à Rousseau et c'est là aussi ce qui le forçait, outre sa manie inquiète , de changer de temps en temps d'amis et de société, c'està-dire de théâtre. Dans la société de madame d'Épinay, de Grimm, de Diderot, tout le monde savait que Rousseau jouait la comédie, un peu par caractère, un peu par manie, à la fois charlatan et dupe, comme on Unit toujours par l'être, a Vous avez parlé comme un ange à Rousseau le jour de son départ pour Paris, répond Grimm à madame d'Épinay ; sa conversation

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