‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 121 sur 251 · Ibid.y même année · texte numérisé non relu

Ibid.y même année

JEAN^.lACQUES ROUSSEAU.

C'est surtout pendant la querelle que Rousseau fait à madame d'Épinay que Grimm multiplie ses

avertissements et ses prédictions sur le caractère de Rousseau, la blâmant d'avoir voulu garder encore les égards de l'amitié avec un liomme quMl ne fallait traiter que comme un fou ou un méchant. Madame d'Épinay défend la conduite qu elle a tenue, jugea son tour Rousseau, et cette correspondance devient ainsi une sorte d'enquête sur le caractère et rhumeur de Rousseau. « Je vous en prie, dit Grimm à madame d'Épinay, jouez dans tout ceci le rôle qui vous convient. Vous savez que les fous sont dangereux, surtout quand on biaise avec eux, comme vous avez fait quelquefois avec ce pauvre diable, par des égards malentendus pour ses folies : on en attrape toujours quelques éclaboussures. » Une fois informé de toute l'aventure, voici comment Grimm juge la conduite de madame d'Épinay, lui reprochant toujours d'avoir été trop bonne et trop indulgente : « L'histoire de Rousseau m'afflige, dit-il; cet homme finira par être fou. Nous le prévoyons depuis longtemps; mais ce qu'il faut considérer, c'est que ce sera son séjour à l'Hermitage qui en sera cause. Il est impossible qu'une tête aussi chaude et aussi mal organisée supporte la solitude. Le mal est fait; vous l'avez voulu, ma pauvre amie, quoique je vous aie toujours dit que vous en auriez du chagrin. Je prends aisément mon parti sur lui : il ne mérite pas qu'on s'y intéresse, parce qu'il ne connaît ni les droits, ni les douceurs de l'amitié; mais je voudrais vous garantir de tous les dangers, et voilà ce que je ne trouve pas facile. Il est certain que cela finira par quelque diable

fV aventure qu'on ne peut prévoir... Vous n'êtes pas assez sensible aux injures, je vous l'ai souvent dit. Il faut les ressentir et ne s'en point venger; voilà ma morale. » Madame d'Épinay se défend. — Si elle n'a pas témoigné plus de ressentiment contre Rousseau après rinjure qu'il lui faisait, c'est qu'elle n'a vraiment, dit-elle, aucun ressentiment contre lui, « attendu qu'il n'a pas eu un instant de soupçon réel contre moi. Gela ne se peut pas, j'en suis sûre, et je suis également certaine qu'il ne se serait pas permis de m'accuser auprès de personne. C'est une fausseté de sa part, à la vérité ; mais une fausseté que lui a sans doute suggérée sa folie, pour se brouiller, et, par conséquent, être quitte de la reconnaissance avec moi, et partir pour son pays, afin d'y publier que tous ses amis Font chassé de celui-ci à force de mauvais procédés; c'est un moyen presque sûr d'être bien accueilli des hommes, que d'avoir à se plaindre de leurs semblables ^. La folie de celui-ci me fait pitié, et safausseté m'inspire le plus profond mépris. Vous voyez que je le traite bien plus mal que vous ne me le conseillez; car vous croyez bien que je ne saurais marquer de Tamitié à celui que je méprise; mais je ne saurais davantage marquer du ressentiment à un fou. Je m'en tiens donc à l'indifférence ^.)) Ainsi, tandis que Rousseau prenait madame d'Épinay pour objet de sa manie soupçonneuse, madame d'Épinay prenait elle-même pour Rousseau de

1. Observation profonde et juste, qui explique l'intérêt que Rousseau a obtenu par ses Confessions auprès de la postérité.

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