‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 123 sur 251 · RUPTURE DE ROUSSEAU AVEC MADAME D'ÉPINAY, G RI M M ET DIDEROT · texte numérisé non relu

RUPTURE DE ROUSSEAU AVEC MADAME D'ÉPINAY, G RI M M ET DIDEROT

Il y a dans la rupture de Jean-Jacques Rousseau ' avec madame d'Épinay, avec Grimm et Diderot, avec le parti philosophique, deux points à considérer: il y a le récit de la rupture et ses causes particulières, il y a aussi ses causes et ses effets généraux. L'histoire de cette rupture et le détail de ses causes sont une enquête curieuse sur le caractère de Rousseau. L'étude des causes générales se rattache à toute l'histoire littéraire du dix-huitième siècle et à cette grande scission qui se fait dans le parti philosophique entre ceux qui s'approchent du matérialisme pour mieux éviter de rencontrer Dieu et la religion, et ceux qui se rapprochent du spiritualisme et de Dieu sans vouloir, aller jusqu'au christianisme. Il y a peu d'athées et de matérialistes décidés dans le dixhuitième siècle, mais l'athéisme et le naturalisme ont beaucoup d'amis involontaires. Il y a aussi peu

de chrétiens sévères et fervents dans le monde lettré du dix-huitième siècle, mais le christianisme et les idées relij^ieuses y ont gardé aussi beaucoup d'amis involontaires. Le christianisme et l'athéisme sont pour ainsi dire les deux pôles opposés du monde lettré de ce siècle, et on penche vers Tun ou vers l'autre de ces pôles selon sa nature et son goût; il y en a peu toutefois qui se décident à toucher à Tun ou à Tautre. Ces divers degrés de rapprochement font les deux grands partis philosophiques qui divisent avec mille nuances la société du temps. Voltaire est dans l'un de ces partis, le parti le plus irréligieux sans être athée, Rousseau dans l'autre, et sa rupture avec Grimm et Diderot lui donna la liberté de prendre la place qui lui appartenait dans le parti qui défendait Dieu et le spiritualisme, et qui était religieux sans être chrétien. Étrange confusion d'idées propre à certains siècles où il est plus facile de savoir ce qu'on n'est pas que ce qu'on est.

Je laisse de côté aujourd'hui tout ce qui se rapporte aux causes générales de la rupture de Rousseau avec Grimm et Diderot et aux penchants de son esprit; je veux m'attacher seulement à l'histoire particulière de cette rupture, je veux en suivre les détails, afin de continuer à étudier de près le caractère de Rousseau. Comme je vais bientôt arriver à VÉmile, et que j'ai hâte de laisser l'homme pour n'avoir plus à m'occuper que de Fécrivain, je veux achever, par le récit détaillé de la rupture avec Diderot, le portrait moral que j'essaye de tracer.

La rupture de Rousseau avec Diderot a deux époques et deux sujets différents : d'abord la querelle entre Rousseau et Diderot à cause du séjour que Rousseau voulait faire à l'Hermitage pendant l'hiver de 1756 à 1757 ; cette querelle est apaisée tant bien que mal par l'intervention de madame d'Épinay; ensuite la querelle à propos du voyage de madame d'Épinay à Genève, quand Diderot veut que Rousseau accompagne celle-ci à Genève, que Rous- ^^eaus'yrefuse, et qu'alors, se livrant à ses défiances, il accuse madame d'Épinay d'avoir tramé un complot pourFemmener à Genève, rompt avec Grimm, quitte l'Hermitage, et enfin se brouille sans l'etour avec Diderot. La première querelle est dans l'hiver de 1756- 1757; la seconde, dans l'hiver de 1757-1758. Le printemps et l'été de 1758 sont remplis par la passion de Rousseau pour madame d'Houdetot ^ * 1757

1. J'ai à réparer une erreur que j^ai faite dans une page précédente : j'ai rapporté et rapproché le témoignage de madame Broutain et le témoignage de mon parent M. Hochet sur les lettres de Jean-Jacques, Rousseau à madame d'Houdetot, et que madame d'Houdetot avait brûlées. C'est de madame Broutain que M, Hochet tenait l'histoire de ces lettres brûlées : cela ne fait donc pas deux témoignages, mais un seul. C'est à Sannois que M. Hochet a vu madame d'Houdetot et M. de Saint-

JKAN-JACnUES ROUSSEAU.

et 1758 sont, comme on le voit, les deux années les *^ plus orageuses de la vie de Rousseau.

Rousseau prétend dans ses Confessions (\\x\\ y avait un complot de la part de ses amis de Paris, et surtout de la part de Diderot, « pour l'arracher de la solitude de l'Hermitage, à force de Ty tourmenter^. » Ici distinguons soigneusement les sentiments des divers personnages. Grimm et Diderot blâmèrent tous deux l'établissement de Rousseau à l'Hermitage, Grimm par intérêt pour madame d'Épinay, Diderot ne concevant pas que Rousseau pût se décider à vivre ainsi dans la solitude, ni surtout à passer l'hiver à l'Hermitage. Dès le printemps de 1756, au moment où Rousseau venait d'accepter l'offre que lui faisait madame d'Épinay d'habiter l'Hermitage, Grimm avait dit à madame d'Épinay : « Vous rendez à Rousseau un fort mauvais service de lui donner riiabitation de l'Hermitage; mais vous vous en rendez un bien plus mauvais encore. La solitude achèvera de noircir son imagination ; il verra tous ses amis injustes, ingrats, et vous toute la première, si vous refusez une seule fois d'être à ses ordres; il vous accusera de l'avoir sollicité de vivre auprès de vous, et de l'avoir empêché de se rendre aux vœux de sa patrie... Je vous jure que ce qui peut vous arriver de moins fâcheux dans tout ceci, c'est de vous

Lambert et s'est souvent entretenu avec eux, mais non pas des lettres de Rousseau ou de ses Confessions, car, ainsi que l'avait remarqué M. Hoeliet, madame d'iïoudetot et M. de Saint-Lambert, en véritables {?ens du monde, n'aimaient pas le bruit de roman que Rousseau avait l'ait autour d'eux. 1. ConJessionSy livre ix.

donner un ridicule : on croira que c'est par air et pour faire parler de vous que vous avez logé Rousseau ^ )) Madame d'Épinay rejeta bien loin les conseils de Grimm; elle le trouva même injuste envers Rousseau. « Je suis persuadée, disait-elle, qu'il n'y a que façon de prendre cet homme pour le rendre heureux ; c'est de feindre de ne pas prendre garde à lui, et s'en occuper sans cesse. » — « Que <,vous connaissez mal votre Rousseau! disait Griram à madame d'Épinay. Retournez toutes ses propositions si vous voulez lui plaire ; ne vous occupez guère de lui, mais ayez l'air de vous en occuper beaucoup; parlez de lui sans cesse aux autres, même en sa présence, et ne soyez point la dupe de l'humeur qu'il vous en marquera... n II ajoutait : « Au reste, je vous conseille très-fort, madame, de travailler de loin à le détourner de passer l'hiver prochain à l'Hermitage. Je vous jure qu'il y deviendra fou; mais, cette considération à part, qui ne laisse pas d'être forte, il serait en vérité barbare d exposer la vieille Levasseur à rester six mois, sans secours, dans un lieu inabordable par le mauvais temps, sans société, sans distractions, sans ressource : cela serait inhumain ^. » Pour prévoir aussi bien quelle serait la conduite de Rousseau avec madame d'Épinay, Grimm avait un grand avantage sur elle: il connaissait Rousseau et savait que chez lui, comme chez beaucoup d'hommes, l'orgueil était le principe de tout, tandis que madame d'Épinay, à titre de femme,

1. Mémoires de madame d'Epinay^ année 175r> . '2. Ihid., môme année.

JEAN-JACOUES UOUSSEAa.

croyaiL (ju'il y avait là seulement un cœur inquiet et malheureux, ce qui Tattirait.

Grimm croyait donc que madame d'Épinay aurait h se repentir de sa bonté avec Rousseau, parce (jue celui-ci ne pourrait pas supporter la solitude et qu'il deviendrait fou; de plus, il trouvait qu'il y aurait de Tinhumanité à faire passer l'hiver à l'Hermitage à madame Levasseur et à sa fille Thérèse. Ce sentiment-là était suggéré à Grimm par ces deux femmes^ qui ont eu sur la vie de Rousseau une si fatale influence, et d'autant plus grande que Rousseau ne s'en doutait pas. Les gouverneuses avaient grand' peur de passer Phiver à l'Hermitage, seules et loin de tout commérage, loin aussi des cadeaux et des libéralités qu'elles avaient l'art d'obtenir des amis que Rousseau avait dans le grand monde. Elles allaient donc semer Talarme chez les amis de Rousseau, se faisant plaindre et peut-être aussi se faisant dédommager d'avance. « Je n'ai pu gagner Rousseau pour l'engager à quitter l'Hermitage cet hiver, dit madame d'Épinay ; mesdames Levasseur n'osent lui marquer leurs craintes, parce qu'il leur a fait entendre que, si on le contrariait davantage, il s'en irait sans mot direetleslaisseraitmaîtressesdeleursort. MM. Grimm et Gauffecourt ont en vain, comme moi, épuisé leur éloquence. Il est certain que son humeur le gagne de jour en jour, et je redoute pour lui l'effet de cette solitude profonde durant six mois. »

L'effroi que les gouverneuses avaient de passer l'hiver à la campagne paraissait fort naturel aux gens du monde près desquels elles allaient se plaindre. Le monde du dix-huitième siècle n'aimait pas ^

la campagne, et ce fut Rousseau qui lui apprit à l'aimer, et plus encore peut-être à la vanter qu'à Taimer. Le goût de la campagne est un goût récent et qui ne vient qu'à certains moments de la société et de l'histoire. Je doute fort qu'en l'âge d'or on aimât beaucoup la campagne; on l'aime mieux dans l'âge de fer, parce qu'il est dans le cœur de l'homme d'aimer surtout ce qiïïl n'a pas. Il faut pour aimer les champs être un peu las de la ville. Or, depuis le seizième jusqu'au milieu du dix-huitième siècle, la société et le monde étaient des plaisirs encore trop nouveaux et trop peu goûtés pour qu'on en fût déjà las : la ville l'emportait sur la campagne. La terre n'était que la propriété : elle faisait la fortune du riche, elle ne faisait pas son agrément. La meilleure campagne était celle qui rapportait le plus ou bien encore celle où l'on parvenait à vivre comme à la ville, et non pas celle qui était la plus riante aux yeux. Que faire à la campagne si l'on n'y avait pas les plaisirs et le monde de Paris? « Personne ne venait me voir, dit madame d'Épinay, qui avait quitté la Chevrette en plein été; j'allais me trouver exactement seule, et j'ai préféré venir à Paris rendre service à mes amis et m'amuser auprès d'eux*. » Voilà l'amour delà campagne au dix -huitième siècle, avant les conversions vraies ou feintes que fit Rousseau.

Quand les amis de Rousseau le virent partir pour THermitage et s'y séquestrer, ils dirent que c'était un caprice qui passerait bientôt; quand ils virent qu'il voulait y passer l'hiver, ils ajoutèrent que c'était

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