‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 124 sur 251 · Mémoires (le madame d'Epinay ^ année 175G · texte numérisé non relu

Mémoires (le madame d'Epinay ^ année 175G

une folie, et I)ienl6t même, s'apiioyaril sur les ^ouverneuses, que c'était une inhumanité. « La coterie* liolbacliique prédisait Jiaulement, dit Rousseau au commencement du neuvième livre de ses Confe.w'ons^ que je ne supporterais pas trois mois de solitude, et qu'on me verrait dans peu revenir avec ma courte honte vivre comme eux à Paris. » Non-seulement il ne revint pas, mais il déclara f[u'il voulait rester l'hiver à la campagne.

Qu'y a-t-il jusqu'ici dans tout cela? Rousseau veut passer l'hiver à THermitage, et ses amis l'en dissuadent, parce que la campagne leur fait horreur en hiver, et ne leur plaît que médiocrement dans l'été. J'y trouve une sollicitude d'amitié un peu tracassière, mais je ne vois pas de complot contre Rousseau. Ici arrive Diderot avec sa sensibilité déclamatoire et théâtrale, avec son zèle bruyant, avec ses airs impérieux et ses phrases d'oracle. Rousseau a tort de prendre Diderot pour un conspirateur et un méchant; mais il aurait mille fois raison de le prendre pour le plus importun et le plus impatientant des amis.

Je ne veux pas faire ici le portrait de Diderot : je veux seulement expliquer comment Rousseau et Diderot ne pouvaient guère, avec leurs caractères et leurs habitudes, s'entendre et se supporter longtemps. Grimm dit dans une lettre à madame d'Épinay : a J'admire que tout le monde ait san^cesse des tracasseries avec Diderot. Depuis cinq ans que je suis son ami intime et qu'il est pour moi l'homme du monde que j'aime le plus, je n'ai jamais entendu parler de rien : c'est que, pour faire des tracasseries, il faut

être doux, et que tous ces bavards ne font qu'abuser de sa franchise et de sa bonne foi \ » Grimm a raison. Pour faire des tracasseries, il faut être deux, un tracassant (di un tracassable. Or Grimm avait un grand bonheur: il n'était pas tracassable; mais cela ne prouve pas que Diderot ne fût pas tracassant. Il avait sa manière de l'être; et cette manière ne s'accordait pas le moins du monde avec la nature de Rousseau, le plus tracassable des hommes. Diderot,' au fond, était bon et sensible; mais il s'était habitué à mettre en dehors plus de sentiments encore qu'il n'en avait. Il y a des hommes, et c'est le grand nombre, dont la dilficulté est d'égaler la parole à la pensée. Chez Diderot, au contraire, la parole allait audelà de la pensée et de l'émotion. Il avait une nature éloquente et oratoire qui tournait tout en déclamation; il n'était point faux et hypocrite; il était comédien, et cela naturellement. Tout lui était une scène et une situation ; il n'était jamais luirneme, et toujours dans un rôle; jamais à la ville, toujours au théâtre. L'acteur, sans le vouloir et sans le savoir, remplaçait l'homme. Ces naturesdà sont plus fréquentes qu'on ne le croit. Comment s'arranger avec elles? Il faut faire ce que faisait Grimm avec Diderot, c'est-à-dire ramener toutes choses à la vérité, rabattre beaucoup des paroles, et ne s'en prendre qu'au sentiment, laisser l'acteur et aller à l'homme, ne point enfin abuser de ce que Grimm appelle amicalement la franchise et la bonne foi de Diderot, et de ce que j'appelle ce génie décla-

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