Mémoires de madame (f Epinaij, année
matoiro et bruyant qui, comme un écho, grossissait tout ce qu'il entendait, et, comme un microscope, agrandissait tout ce qu'il voyait. Grimm, (\ui avait l'oreille juste et l'œil perçant, à travers l'écho eri tendait le son exact, et à travers le microscope retrouvait la proportion juste; c'est par là qu'il n'était pas tracassable. Rousseau était tout le contraire; il avait dans l'imagination ce que Diderot avait dans la parole : il grossissait tout. Au lieu de comprendre, comme Grimm, que Diderot était un personnage d'optique qu'il fallait ramener k sa taille naturelle, il prenait Diderot au sérieux, croyait aux tragédies qu'il jouait, confondait l'acteur avec l'homme, et sortait pénétré d'admiration ou d'horreur, d'amour ou de haine, sans se dire jamais qu'il sortait du théâtre. Comment se le serait-il dit? La vie réelle n'existait pas pour Rousseau. Son imagination, toujours dans les extrêmes, lui faisait un monde peuplé de vertus de l'âge d'or, ou de méchancetés de l'âge de fer. Le malheur, c'est qu'avec tous ses amis Rousseau commençait par les croire de l'âge d'or, et finissait par les croire de l'âge de fer. Il ne vivait pas, il rêvait; seulement il y avait cette différence entre lui et Diderot, que, rêvant tous deux, l'un en dehors, si je puis parler ainsi, et l'autre en dedans, Diderot de ses rêves ne faisait que des phrases, et, la phrase faite, oubliait le rêve, tandis que Rousseau de ses rêves faisait des actions, et, une fois l'action faite, oubliait aussi le rêve, s'attachant à ce qu'il avait fait comme à une vérité. Quand ces deux rêveurs se rencontraient, quand la parole exagérée et bruyante venait heurter la pensée crédule et soupçonneuse,
Dieu sait alors quels effets résultaient de cette rencontre. Rien ne gardait plus sa proportion naturelle. Où il y avait un conseil amical à donner, l'un faisait une tirade déclamatoire et sentimentale, et l'autre à son tour, où il n'y avait qu'une déclamation de théâtre, voyait un complot ou une trahison. Nulle part ce défaut de justesse de ton dans l'un, et de justesse de jugement dans l'autre, n'est plus visible que dans rhistoire que nous racontons en ce moment.
Rousseau voulait passer Thiver à la campagne, et ses amis ne le voulaient pas. Les gouverneuses surtout s'en effrayaient. Ce dissentiment n'avait rien de bien grave ; il n'y avait certes pas à! inhumanité à vouloir rester Fhiver à FHermitage, et il n'y avait pas non plus de perfidie à vouloir que Rousseau vînt à Paris. Entre gens simples et sensés, deux ou trois mots eussent fini l'affaire : entre Diderot et Rousseau, les choses ne pouvaient pas se passer de cette façon simple et raisonnable. Diderot, dans la préface du Fils naturel, s.\£iit dit, à propos de je ne sais plus quoi". (( Il n'y a que le méchant qui soit seul. » Rousseau lut cette phrase, et il s'imagina que Diderot, en récrivant, avait pensé à lui : pure vision d'une vanité et d'une imagination inquiètes I Diderot n'avait-il à penser qu'à Rousseau? N'y avait-il que Rousseau qui voulût être solitaire? Était-ce vivre en solitaire que de vivre à la campagne avec sa femme et sa belle-mère, à quatre lieues de Paris? Rousseau pourtant écrit à Diderot pour se plaindre. A cette lettre, qu'eût répondu un ami ordinaire, point déclamateur, point bruyant de paroles, point théâtral, un autre que Diderot enfin? «Mon ami, vous vous
.TKAN-JACOUFS ROUSSEAU.
eles mopi'is; je n'ai pas ponsc; à vous; vous n'rUs pas un solitaire. » Diderot répond : a Vous n'êtes pas de mon avis sur les Ifenniles; dites-en tant de bien qu'il vous plaira, vous serez le seul au inonde dont j'en penserai; encore y aurait-il bien à dire làdessus si l'on pouvait vous parler sans vous fâcher. Une (emme de quatre-vingts ans^ I » Il y a de l'emphase sentimentale dans cette exclamation : Une iemme de quatre-vingts ans ! C'est le style de Diderot. Rousseau aurait dû lui répondre que la mère Levasseur n'était pas ce qu'on appelle dans le monde, avec un sentiment de respect bien naturel, une temme de quatre-vingts ans : c'était une vieille commère bavarde et gourmande, qui, comme bavarde, regrettait ses caquets de Paris, et, comme gourmande, regrettait les douceurs qu'elle se faisait donner par les amis de Rousseau; mais Rousseau était-l'homme du monde le moins capable de traiter les petites choses et les petites gens avec le sans-façon de la vérité. Il aimait mieux au besoin d'une commère faire une conspiratrice; il aimait mieux créer des complots que de voir des ridicules ou des petitesses. Aussi, dans ses Confessions, met-il la mère Levasseur dans le complot tramé contre lui par ses amis ^.
Quant à la lettre de Diderot, au lieu de piquer le ballon avec une épingle, ce qu'il fallait toujours faire avec les plirases de Diderot, Rousseau se plaint