INTRODUCTION. XVII
La vie de Rousseau lui a fait grand tort près de la postérité, et c'est justice. Pourtant, pour que la justice soit complète, il faut tenir compte de deux choses : de la disposition maladive qui troubla de bonne heure sa raison, pour la perdre entièrement * à la fin ; et de cette nature mystique pour qui il n'y a de réel que la vie intérieure. Il mérite d'être jugé à part, celui qui a été à part parmi ses contemporains, celui qui, dans le dix-huitième siècle énervé par l'abus de la société, a porté en lui et rallumé dans les âmes cette flamme de la vie intérieure. Il y a beaucoup à lui pardonner ; mais il lui sera aussi beaucoup pardonné.
Rousseau écrivain a eu grand nombre d'imitateurs, surtout de ses défauts; on a surtout aperçu chez lui ce qui faisait saillie : la tension, l'effort ; il a donné le ton de la déclamation, qui a infesté la fin du dix-huitième siècle. On a pris aussi au Contrat social l'appareil géométrique, qui fait croire à une science exacte, la logique, et ce quelque chose de raide et d'inflexible, qui donne un air d'infaillibilité. On a reproduit son style travaillé, pu plutôt le travail de son style ; pour la véritable force et la véritable grâce, il était plus difficile de les lui prendre et on les lui a laissées ; c'est seulement plus tard, après l'âge de la déclamation, qu'elles ont paru et inspiré des écrivains.