‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 135 sur 251 · Coiifessio)is, livre ix · texte numérisé non relu

Coiifessio)is, livre ix

jl SA VIE ET SES OUVRAGES. 299

pour moi, fut découvert dès le lendemain par Thérèse, à qui Teissîer, le maître d'hôtel, qui le savait de la femme de chambre, le révéla. )> Rousseau s'arrête là et continue son récit après cette réticence qui dit tout. Un des derniers commentateurs et éditeurs de Rousseau n'a pas manqué d'ajouter en note que madame d'Épinay allait à Genève pour y cacher une grossesse. Ainsi les propos de l'antichambre de ma-

Èdame d'Épinay^ recueillis et accrus par Thérèse, cette fille bavarde et menteuse, qui était le vilain génie de Rousseau^, voilà les fondements de la calomnie qu'il jette, dans ses Confessions^ à la tête de sa bienfaitrice ; voilà comment la voix dénigrante des ; plus petites et des plus basses gens du monde^ au lieu de mourir entre l'antichambre et la cuisine, arrive jusqu'à nous à l'aide de Rousseau, qui s'approprie la malice envieuse d'une domestique et s'en inspire pour être ingrat à son aise. Si la chose eût été vraie, c'eût été encore une indignité de la dévoiler ; que dire quand elle est fausse, quand la fausseté en est évidente à tous les yeux, quand le commentateur et réditeur de Rousseau, qui a suppléé à j la réticence indiscrète des Confessions^ est forcé lui- ^ même de remarquer qu'il y a lieu de douter? car enfin, dit-il en note, madame d'Épinay part avec son fils, et M. d'Épinay lui-m^me conduit sa femme j jusqu'à Genève et l'y installe. Voilà comment madame d'Épinay essayait de cacher son état. Tout est ^ donc invraisemblable dans le secret que la femme de chambre a révélé au maître d'hôtel, le maître d'hôtel à Thérèse, Thérèse à Rousseau^ et Rousseau à la postérité. Le commentateur en convient ; seu-

JEAN- JACQUES UOUSSEAU.

lemeiit, comme il est décidé à trouver madame d'Kpinay coupable alin de trouver Rousseau innocent, forcé (le renoncer à une imputation, il en invente une autre plus affreuse, et n'absout madame d'Epinay d'une faute que pour l'accuser d'un crime. Quelle manie calomnieuse ! et pourquoi, bon Dieu? Pour expliquer que Rousseau a eu raison de ne pas accompagner madame d'Épinay à Genève, comme s il fallait que madame d'Épinay fût coupable à la fois et d'une faute et d'un crime pour que Rousseau fût excusé de ne pas la conduire à Genève, comme s'il ne suffisait pas pour justifier Rousseau qu'il fût malade et hors d'état de voyager. Rousseau disant à madame d'Épinay : « Je suis trop malade pour partir avec vous, » est un ami sensé et raisonnable que personne ne peut accuser, sauf Diderot, qui fait de la rhétorique sur toutes choses; mais quand Rousseau dit dans ses Confessions : <c Je n'ai point voulu accompagner madame d'Épinay, parce qu'elle avait fait une faute, » et quand le commentateur ajoute : (c peut-être un crime, » en vérité, il y a là une fureur de calomnie que je ne comprends pas.

« Je ne voulais pas, dit Rousseau, servir de chaperon à madame d'Épinay. » Mais quoi ? puisque son mari partait avec elle, puisqu'il la conduisait et rinstallait à Genève, que fallait-il de plus ? Rousseau avait-il la prétention d'être pour madame d'Épinay un meilleur chaperon que son mari même? Je ne veux pas qu'on me prenne pour le chevalier de la vertu de madame d'Épinay, et je n'ai pas besoin non plus de prouver que madame d'Épinay était une Lucrèce, pour prouver qu'elle n'est coupable

ni des manœuvres que Rousseau dit (ju'elle faisait pour cacher sa faute et où elle voulait l'envelopper, ni de l'horreur que lui prête le commentateur de Rousseau. Madame d'Épinay avait Grimm pour amant ; tout le monde le savait ; M. d'Épinay lui-même ne Fignorait pas, et madame d'Épinay n'en faisait ni mystère ni vanité. Le peu de secret qu'il y avait dans tout cela rend même d'autant plus invraisemblable le secret qui, selon Rousseau, était la cause du voyage de Genève ; car enfin que voulait-on cacher ? Une faute que tout le monde connaissait, et j'ajoute que tout le monde excusait, grâce à la facilité des mœurs du temps? Les suites de la faute ? Le mari protestait lui-même par sa présence- contre une idée de ce genre. Pourquoi vouloir à toute force mettre des mystères ou des horreurs là où la vérité suffit pour tout expliquer ? Une femme est malade depuis longtemps ; les médecins de Paris ne la guérissent pas; elle quitte Paris pour aller consulter à Genève un grand médecin qui est à la mode, et pour changer d'air et de régime : son mari l'accompagne à Genève, Ty installe et revient ensuite à Paris pour ses affaires. Quoi de plus simple et de plus vraisemblable? Au moment de partir, elle dit à un de ses amis : « Pourquoi ne m'accompagneriez -vous pas? » La proposition est faite en riant et accueillie de même, puis on n'y pense plus. Quoi de plus simple encore et qui ressemble plus aux paroles qui se disent et s'entendent sans cesse dans le monde ? Voilà toute l'histoire de ce voyage que Rousseau fait si mystérieux.

jL:AN-.iA(:(jiJii:s Kous^•^:Au»

Gorniiieut Rousseau a-t-il donc cru que madame d'Epiiiay tenait à ce qu'il l'accompagnât? comment sur cette idée s est-il laissé aller à ses soupçons? Jci encore arrive Diderot, et sa lettre à Rousseau sur le voyage de madame d'Épinay; mais cette lettre même de Diderot a une histoire diff'érente dans les Mémoires de madame d'Epinay et dans les Confessions,

(( Pendant les derniers jours que madame d'Épinay avait passés à la campagne, Rousseau avait paru re^ doubler d'attachement pour elle. La veille du jour où elle quitta Épinay, tandis qu'ils étaient seuls ensemble, on apporta à madame d'Épinay ses lettres; il s'en trouva une pour Rousseau, adressée chez elle; elle la lui remit. »

La lecture de cette lettre causa à celui-ci un mouvement de dépit si violent, que, se croyant seul, il se frappa la tête de ses deux poings en jurant. « Qu'avez-vous? lui dit- elle; quelle nouvelle vous met dans cet état? Mordieul dit-il en jetant à terre la lettre qu'il venait de déchirer de ses dents, ce ne sont pas là des amis; ce sont des tyrans 1 Quel ton impérieux prend ce Diderot ! Je n'ai que faire de leurs conseils ^ » Madame d'Épinay ramasse la lettre, et elle en donne un extrait; mais comme dans les Confessions nous avons la lettre même de Diderot, c'est là qu'il faut la lire :

« Je suis fait pour vous aimer et pour vous donner du chagrin (écrit Diderot à Rousseau). J'apprends que madame d'Épinay va à Genève, et je n'entends point dire que vous raccompagniez. Mon ami, content de ma-

1* Mémoires de madame d^Epinay^ année 1757.

dame d'Épinay, il faut partir avec elle; mécontent, il faut partir beaucoup plus vite, Ètes-vous surchargé du poids des obligations que vous lui avez ? voilà une occasion de vous acquitter en partie et de vous soulager. Trouverez-vous une autre occasion dans votre vie de lui témoigner votre reconnaissance? Elle va dans un pays où elle sera comme tombée des nues. Elle est malade; elle aura besoin d'amusement et de distraction. L'hiver! voyez, mon ami. L'objection de votre santé peut être beaucoup plus forte que je ne la crois; mais êtes-vous plus mal aujourd'hui que vous ne Tétiez il y a un mois, et que vous ne le serez au commencement du printemps ? Ferez-vous dans trois mois d'ici le voyage plus commodément qu'aujourd'hui? Pour moi, je vous avoue que si je ne pouvais supporter la chaise, je prendrais un bâton et je la suivrais. Et puis ne craignez-vous point qu'on ne mésinterprète votre conduite ? On vous soupçonnera ou d'ingratitude ou d'un autre motif secret Je sais bien que, quoi que vous fassiez, vous aurez toujours pourvousle témoigaage de votre conscience; mais ce témoignage suffît-il seul, et est-il permis de négliger jusqu'à certain point celui des autres hommes? Au reste, mon ami, c'est pour m'acquitter avec vous et avec moi que je vous écris ce billet. S'il vous déplaît, jetez-le au feu, et qu'il n'en soit non plus question que s'il n'eût jamais été écrit. Je vous salue, vous aime, et vous embrasse K »

J'ai souligné dans cette lettre de Diderot ce qui devait, étant lu par madame d'Épinay, amener inévitablement entre elle et Rousseau une explication. Quant au mot de Diderot, « on vous soupçonnera d'ingratitude ou d'un autre motif secret^ » il a trait à la passion que Rousseau avait pour madame d'Houdetot. C'était là, disait-on dans le monde, lo motif qui empêchait Rousseau d'accompagner ma-

Page 1