Confemons^ livre ix
304 JEAN-JACQUES BOUSSEAU.
dame d'Épinay à Genève Je fais cette remarque pour qu'il soit bien entendu que le motif secret dont parle Diderot ne se rapporte pas le moins du monde aux ignobles commérages du maître d'hôtel et de Thérèse. Je reviens maintenant à l'explication entre madame d'Épinay et Rousseau. « Si vous êtes mécontent de madame d'Épinay, écrivait Diderot, c'est une raison de plus de raccompagner.» — c( Mécontent de moi, monsieur! s'écria madame d'Épinay lisant cette phrase; quels sont donc mes torts avec vous, s'il vous plaît? » — Rousseau revint comme d'un rêve, et resta interdit de l'imprudence que la colère venait de lui faire commettre ; il arracha la lettre des mains de madame d'Épinay, et enfin, pressé de répondre : « C'est, dit-il, la suite de ces anciennes inquiétudes ^ ;mais vous m'avez dit qu'elles n'étaient pas fondées; je n'y pense plus, vous le savez bien. Est-ce que réellement cela vous ferait plaisir que j'allasse à Genève? — Et vous vous êtes permis, lui dit madame d'Épinay, de m'accuser auprès de M. Diderot? — Je l'avoue, reprit-il; je vous en demande pardon. Il vint me voir; alors j'avais le cœur oppressé, je ne pus résister à Tenvie de lui confier ma peine. Le moyen d'avoir de la ré-
1. Madame d'Houdetot voulait que Rousseau accompagnât madame d'Épinay à Genève. « Elle me témoigna combien elle j aurait désiré que j'eusse fait le voyage de Genève, prévoyant qu'on ne manquerait pas de la compromettre dans mon refus, ce que la lettre de Diderot semblait annoncer d'avance. » Confessions, livre jx. |
2. La lettre anonyme qu'il avait accusé madame d'Épinay d'avoir écrite h Saint-Lamhert.
serve avec celui qui nous est cher! — Vous trouvez donc qu'il en coûte moins, monsieur, de soupçonner son amie et de l'accuser sans vraisemblance et sans certitude? — Si j'avais été sûr, madame, que vous eussiez été coupable, je me serais bien gardé de le dire; j'en aurais été trop humilié, trop malheureux. — Est-ce aussi la raison, monsieur, qui vous a empêché depuis de dissuader M. Diderot? — Sans doute, vous n'étiez pas coupable; je n'en ai pas trouvé l'occasion, et cela devenait indifférent. » Madame d'Épinay, indignée, voulut le chasser de son appartement. Il tomba à ses genoux et lui demanda grâce, en l'assurant qu'il allait écrire sur-le-champ à Diderot pour la justitier. (( Tout comme il vous plaira, lui dit-elle; rien de votre part ne peut plus m'affecter. Vous ne vous contentez pas de me faire la plus mortelle injure; vous me jurez tous les jours que votre vie ne suffira pas pour la réparer, et en même temps vous me peignez aux yeux de votre ami comme une créature abominable; vous souffrez qu'il garde cette opinion, et vous croyez que tout est dit en lui mandant aujourd'hui que vous vous êtes trompé. — Je connais Diderot, lui répondit-il, et la force qu'ont sur lui les premières impressions; j'attendais que j'eusse quelques preuves pour vous justifier. — Monsieur, reprit-elle, sortez; votre présence me fait mal : je suis trop heureuse de partir; je ne pourrais prendre sur moi de vous revoir. Vous pouvez dire à tous ceux qui vous le demanderont, que je n'ai point désiré que vous vinssiez avec moi, parce qu'il ne pouvait jamais nous convenir de voyager ensemble, dans l'état où votre santé et la mienne sont
réduites. Allez, et que je ne vous revoie pas ^ î » Le récit de madame d'Épinay a sur celui que fait Rousseau dans ses Confessions un avanta^^e incontestable : il explique à merveille pourquoi Rousseau a quitté ITIermitage. Madame d'Epinaylui ayant défendu de la revoir, il ne pouvait plus rester à l'Ermitage chez elle. Dans le récit des Confessions^ au contraire, on ne comprend pas bien pourquoi Rousseau quitte l'Hermitage, sinon qu'il se brouille avec madame d'Épinay parce qu'elle a voulu l'enmener à ; Genève. « Si j'eusse été, dit-il, dans mon état naturel après la proposition et le refus de ce voyage de Genève, je n'avais qu'à rester tranquille, et tout était dit. )) C'est vrai, s'il n'y avait pas eu l'explication | que raconte madame d'Épinay et que Rousseau passe sous silence, « Mais j'en avais sottement fait une affaire qui ne pouvait rester dans l'état où elle était : et je ne pouvais me dispenser de toute explication ultérieure qu'en quittant THermitage; ce que je venais de promettre à madame d'Houdetot de ne pas faire, au moins pour le moment présent. » Quelles raisons madame d'Houdetot avait-elle donc données à Rousseau pour ne point quitter THermitage ? « Des raisons, dit Rousseau, toutes-puissantes sur mon cœur. » Je ne sais si je me trompe, mais il me semble facile, j après tout ce que je viens de citer, de comprendre j et de suivre la conduite de Rousseau, plus absurde | encore qu'elle n'est méchante, et qui ne devient in- j grate qu'à cause de la vanité qu'il met à se croire | infaillible. Rousseau ne voulait pas aller à Genève ?