‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 138 sur 251 · Correspondance^ 17 57, p. 2 7 G · texte numérisé non relu

Correspondance^ 17 57, p. 2 7 G

que VOUS m'aviez témoigné ce désir avec si peu de chaleur, que vos arrangements de voiture étaient déjà pris'^^ je ne puis souffrir qu'une amie emploie l'autorité d'autrui pour obtenir ce que personne n'eût mieux obtenu qu'elle. Je trouve à tout cela un air de tyrannie et d'intrigue qui m'a donné de l'humeur, et je ne l'ai peut-être que trop exhalée, mais seulement avec votre ami et le mien (Grimm et Diderot). Je n'ai pas oublié ma promesse^; mais on n'est pas le maître de ses pensées, et tout ce que je puis faire est de vous dire la mienne en cette occasion pour être désabusé si j'ai tort... J'ignore comment tout ceci finira; mais, quoi qu'il arrive, soyez sûre que je n'oublierai jamais vos bontés pour moi, et que, quand vous ne voudrez plus m'avoir pour esclave, vous m'aurez toujours pour ami. »

Madame d'Épinay ne répondit pas à cette lettre ; mais Rousseau poursuivant toujours ses deux idées fixes, toutes contradictoires qu'elles étaient l'une à l'autre , d'une part d'accuser madame d'Épinay d'un complot, afin d'avoir un grief contre elle, et d'autre part de tâcher de rester à l'Hermitage le plus longtemps qu'il pourrait, parce que cela lui était commode et doux, Rousseau écrivit à Grimm une longue lettre qui répondait à sa double pensée, qui accusait et qui priait, qui commençait la guerre et

!• Madame d'Épinay ne voulait donc pas emmener Rousseau : il le reconnaît.

2. C'était la promesse de justifier madame d'Épinay auprès de Diderot, promesse faite pendant l'explication qu'a racontée madame d'Épinay. Cette lettre confirme ainsi le récit de madame d'Épinay.

qui offrait la paix : lettre pleine d'ëloquence, parce qu'elle exprimait les défiances de Rousseau et son impatience des bienfaits reçus, toutes ses passions eniin; lettre pleine d'habileté en même temps, parce que la passion et même la manie n'ôtent pas l'habileté. Citons quelques passages de cette lettre, ceux où éclate le plus cette ardeur d'être ingrat qui fait ici l'éloquence de Rousseau.

« Dites-moi, Gi'imni, pourquoi tous mes amis prétendent que je dois snivre madame d'Épinay? Ai-je tort, ou seraient -ils tous séduits? Auraient-ils tous cette basse partialité toujours prête à prononcer en faveur du riche, et à surcharger la misère de cent devoirs inutiles, qui la rendent plus inévitable et plus dure?.... Qu'est-ce qui peut m'obliger à suivre madame d'Épinay ? L'amitié, la reconnaissance, l'utilité qu'elle peut retirer de moi? Examinons tous ces points.

(( Si madame d'Épinay m'a témoigné de l'amitié, je lui en ai témoigné davantage; les soins ont été mutuels, et

du moins aussi grands de ma part que de la sienne

Quant aux bienfaits, premièrement je ne les aime point, je n'en veux point, et je ne sais aucun gré de ceux qu'on me fait supporter par force; j'ai dit cela nettement à madame d'Épinay, avant d'en recevoir aucun d'elle. Ce n'est pas que je n'aime à me laisser entraîner comme un atitre à des liens si chers, quand l'amitié les forme; mais, dès qu'on veut trop tirer la chaîne, elle rompt, et je suis libre.... Venons à l'article de l'utilité. Madame d'Épinay part dans une bonne chaise de poste, accompagnée de son mari, du gouverneur, de son fils, et de cinq ou six domestiques ; elle va dans une ville peuplée et pleine de société, où elle n'aura que l'embarras du choix.... Considérez mon état, mes maux, mon humeur, mes moyens, mon gout, ma manière de vivre, plus forte désormais que les hommes et la raison même; voyez, je vous prie, en quoi je puis servir madame d'Épinay dans

ce voyage, et quelles peines il faut que je souffre, sans lui être jamais bon à rien. Soutiendrai-jeune chaise de poste? Puis-je espérer d'achever si rapidement une si longue route sans accident? Ferai-je à chaque instant arrêter pour descendre^ ou accélérerai-je mes tourments et ma dernière heure pour m'être contraint?.... Je pourrais suivre la voiture à pied) comme le veut Diderot; mais la boue, la pluie, la neige me retarderont beaucoup dans cette saison. Quelque fort que je coure, comment faire vingt-cinq lieues par jour? Et, si je laisse aller la chaise, de quelle utilité serai-je à la personne qui va dedans?

(( Je crois voir d'où viennent tous les bizarres devoirs qu'on m'impose ; c'est que tous les gens avec qui je vis me jugent toujours sur leur sort, jamais sur le mien, et veulent qu*un homme qui n'a rien vive comme s'il avait six mille livres de rente et du loisir de reste. Personne ne sait se mettre à ma place, et ne veut voir que je suis un être à part, qui n'a point le caractère, les maximes, les ressources des autres, et qu'il ne faut point juger sur leurs règles ^ »

Je disais, au commencement de ces études sur lâ vie et les ouvrages de Jean-Jacques Rousseau, que Rousseau me semblait souvent une sorte de sauvage transporté, par je ne sais quel hasard singulier, dans les salons du dix-huitième siècle. Dans la lettre à Grimm, je reconnais tout à fait ce sauvage moitié naturel et moitié affecté que j'essaie de définir. Rousseau dit qu'il est un être à part : il a raison ; oui, il est à part, non pas seulement par son caractère et par son génie, mais par sa vie et par sa condition. Pauvre, il vivait avec des riches, chez des riches, et n'osait pas s'y faire servir. Il y a des pauvres qui se font hardiment parasites et commensaux : Rousseau

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