‹ Jean-Jacques Rousseau; sa vie et ses ouvragesChapitre 145 sur 251 · Salvien, de Giibernatîone Deî, liv. vi · texte numérisé non relu

Salvien, de Giibernatîone Deî, liv. vi

2, Ibid.

3EAN- JACQUES ROUSSEAU.

Tordre de Richelieu un projet de réforme du théâtre. Dansée projet, il traite des mauvais effets des spectacles et propose les moyens d'y remédier : ces moyens sont curieux à connaître. On y sent le génie impérieux et despotique de Hiclielieu, qui voulait tout diriger et tout organiser. En fondant l'Académie française, il voulait administrer les lettres; en faisant faire un plan de réforme pour le théâtre, il voulait administrer les spectacles. L'esprit des lettres est si naturellement libéral, que l'Académie française, que Richelieu avait faite pour l'autorité, a vécu et vit par la liberté. Quant au théâtre, Richelieu mourut avant d'en avoir fait la réforme; mais l'abbé d'Aubignac nous en a conservé le plan. Richelieu, dans ce projet, commence, soit comme cardinal, soit comme ministre, par relever le théâtre et les acteurs de la censure qui les frappait, a Une déclaration du roi, dit-il, portera d'une part que, les jeux du théâtre n'étant plus un acte de fausse religion et d'idolâtrie comme autrefois, mais seulement un divertissement public, et d'un autre côté, les représentations étant ramenées à l'honnêteté et les comédiens ne vivant plus dans la débauche et avec scandale, Sa Majesté lève la note d'infamie décernée contre eux par les ordonnances et arrêts^. » Cependant, pour que les comédiens méritent la réhabilitation qui leur est accordée, Tabbé d'Aubignac propose plusieurs mesures: « 1° qu'il soit interdit aux filles de monter sur le théâtre, si elles n'ont leur

1. Projet du théâtre, à la suite de la Pratique, par l'abbé d'Aubignac, l. p. 354.

père ou leur mère dans la compagnie; 2° que les veuves soient obligées de se remarier six mois après Faccomplissement de leur année de deuil, et qu'elles ne jouent pas pendant leur année de deuil; 3^ Sa Majesté établira une personne de probité et de capacité comme directeur, intendant ou grand-maître des théâtres et des jeux publics en France, qui aura soin que le théâtre se maintienne en l'honnêteté, qui veillera sur les actions des comédiens et qui en rendra compte au roi pour y donner Tordre nécessaire. »

Ce grand-maître des théâtres (et je ne voudrais pas répondre que le bon abbé d'Aubignac n'attachât pas à la création de la grande-maîtrise des théâtres quelque espérance personnelle; c'est l'ordinaire des faiseurs de plans de s'y ménager toujours quelque place, comme les anciens peintres se mettaient volontiers eux-mêmes dans un coin de leurs tableaux), ce grand-maître des théâtres a toute sorte d'attributions importantes et diverses ; il choisit les acteurs « et les oblige d'étudier la représentation des spectacles aussi bien que les récits et les expressions des sentiments, afin qu'on n'y voie rien que d'achevé; )) il lit les pièces des poètes déjà accrédités et « en examine l'honnêteté et la bienséance, le reste y demeurant au péril de leur réputation. Pour les nouveaux poètes, leurs pièces sont examinées par le grand-maître et réformées selon ses ordres^ )) Le grand-maître est également chargé « de trouver un lieu commode et spacieux pour dresser un théâtre selon les modèles qui seront donnés à l'exemple des

1. Frojet de théâtre^ à la suite de la Pratique^ p. 355» n. 2

JKAN-JACQIJKS ilOlJSSEAU.

anciens... Autour de ce iliéatrc seront bâties des maisons pour loger gratuitement les deux troupes de comédiens nécessaires à la ville de Paris. »

Je ne veux faire aucune comparaison malséante; mais quand je vois ce projet de théâtre et même de phalanstère dramatique, si je puis ainsi dire, proposé par un abbé à un cardinal, il m'est impossible de ne pas penser qu'à cette époque, où la vie religieuse refleurissait dans les couvents par les réformes de quelques grands chefs d'ordre, l'idée d'imiter les institutions monastiques s'étendait à tout, même au théâtre, et que le bon abbé d'Aubignac se faisait en quelque sorte prieur d'une congrégation dramatique qu'il s'agissait de réformer.

Le goût public épura le théâtre mieux que ne l'aurait fait le grand-maître^ . Cependant l'Église continua à être sévère contre le théâtre. Nicole et Bossue t interdisent sans hésiter les spectacles et les déclarent dangereux pour les mœurs. La controverse soutenue sur ce sujet en 1666 par Nicole et en 1694 par Bossuet mérite une attention particulière.

En 1665, Desmarets de Saint-Sorlin, auteur des Visionnaires et du poëme de Clovis^ s'étant fait dévot, avait attaqué et calomnié les jansénistes. Cette manière de faire pénitence de ses péchés sur le dos des jansénistes donna aussitôt pour alliés à Desmarets

1, Un de nos jeunes professeurs, M. Boissière, a montré tout rècemmewi {A t h en xum français du 24 juin) comment, sousl'inspi- i ration du goût public, Corneille, dans les éditions successives de son théâtre, avait épuré son style. Cette collation des éditions de Corneille de 1633 ù, 1682, quoique faite seulement sur Mélite, est une excellente Ic^on de critique. 1

tous les ennemis de Port-Royal; mais comme les docteurs de Port-Royal étaient de grands controversistes, et « qu'ils se servaient volontiers de la colère pour défendre la justice \ » ils prirent fort vivement à partie ce poëte comique et ce romancier qui s'érigeait en théologien; ils ne se bornèrent pas à attaquer le poëte, ils attaquèrent aussi la comédie, et cette attaque attira Racine dans la lice, de telle sorte que le débat s'engagea entre Port-Royal et Racine, c'est-à-dire entre les maîtres et l'élève, car Racine était élève de Port-Royal; mais il était poëte dramatique et ne pouvait souffrir que « les faiseurs de romans et les poètes de théâtre fussent traités d'empoisonneurs publics, non des corps, mais des âmes. » C'était de ce nom que les austères controversistes de Port-Royal appelaient les auteurs dramatiques, et même, comme s'ils avaient songé à leur ancien élève, ils avaient dit que « plus le poëte a eu soin de couvrir d'un voile d'honnêteté les passions criminelles qu'il décrit, plus il les a rendues dangereuses et capables de surprendre et de corrompre les âmes simples et innocentes ^. »

Racine avait à Port-Royal une tante qui ne lui épargnait pas les réprimandes sur son goût pour le théâtre ; il parait même qu'il n'était plus reçu à

1. Trait excellent du portrait d'Arnaiild sous le nom de Tlmante dans la Clélie, t. VI, p. 1 142.

2. Les Visionnairês^ lettre première. — Les Visionnaires^ qui sont la suite des Imaginaires^ sont des lettres faites par Nicole pour défendre Port-Royal contre Desmarets. Depuis les Provinciales, tous les débats se traitaient en lettres. La mode y était; mais les imitateurs restaient loin du modèle.

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