LA RÉPUBLIQUE DE PLATON
S'il y a parmi les lecteurs de la Revue quelques personnes qui aient assisté aux leçons que j'ai faites à la Sorbonne sur Y Emile de Jean-Jacques Rousseau, je dois d'abord les rassurer contre lé souvenir qu'elles peuvent en avoir gardé. Ces leçons étaient devenues un cours de pédagogie. UÉmile était l'occasion, l'histoire de l'éducation était le sujet : tout m'attirait de ce côté, le lieu, l'auditoire, mon titre et mes habitudes de professeur. Je n'ai pas l'intention de faire ici un cours de pédagogie; je ne ferai donc pas une histoire de Téducation depuis les temps anciens jusqu'à nos jours, je ne parlerai que de Y Emile; il me sera bien difficile cependant de ne pas comparer en passant les idées de Rousseau avec
celles de quelques-uns de ses devanciers et de ses successeurs.
Peut-être me dira-t-on qu'en examinant de cette façon \ Emile de Rousseau, j'y attache trop d'importance. Je ne cache pas mon goût pour YEmile^ quoique je me réserve de combattre sans cesse les pensées de Rousseau dans ce livre; mais je l'aime pour deux raisons supérieures à toutes les critiques que je pourrai faire.
L'esprit de Jean-Jacques Rousseau habite le monde | moral, mais non pas Tautre, qui est au-dessus, a dit M. Joubert dans ses pensées. Je suis presque entière^ ment de Favis de M. Joubert. Dans un temps où la morale du monde, n'ayant plus pour contrepoids les graves enseignements de la religion, était livrée à l'esprit de frivolité et de licence, Rousseau, dans YEmile^ a tâché de donner à ce monde léger et corrompu une morale grave et sérieuse. Sans doute cette morale toute philosophique, qui veut que l'homme ne prenne sa force qu'en lui-même, ne vaut pas la iîiorale chrétienne. En morale, la grande affaire n'est pas de savoir, mais de pouvoir, et nous ne pouvons que par l'assistance de Dieu. N'oublions pas d'ailleurs que le dix-huitième siècle ne professait et ne pratiquait plus la morale chrétienne, mais la morale du monde, et c'est là que Rousseau prenait ses contemporains, tâchant de les mener plus haut. Aussi n'hésité-je pas à le dire : sll y a quelqu'un parmi nous qui n'ait jamais été gâté par la morale du monde ou plutôt par cette insouciance de toute règle morale, qui fait le fond de l'esprit mondain, cet élu n'a que faire avec Y Emile; ce livre-là n'est pas fait pour lui.
JEAN-.IACOUES ROUSSEAU.
Si, au contraire, beaucoup (l'hommes de nos jours vivent dans une sorte d'oubli naïf des règles de la morale, s'ils n'ont ni scrupules ni réflexions qu'ils
^ appliquent jamais à leurs pensées ou à leurs actions, c'est pour les hommes de ce genre qu'est fait V Emile. ' Il est fait pour donner l'idée qu'il y a une conduite à tenir au lieu d'un penchant à suivre. C'est le commencement du doute dans la frivolité et dans Tin-
[^souciance; c'est le premier pas vers la vie morale. Je sais bien que le monde moral qu'habite l'esprit de Rousseau est, comme le dit M. Joubert, tout humain et tout terrestre; mais comme il y a entre le monde moral et le monde religieux un lien nécessaire, quiconque entre dans le monde moral s'approche du monde religieux ; quiconque commence à croire qu'il y a une règle est tout près de croire qu'il y a un Dieu, et c'est ainsi que^ dans VEmile^ nous
^ passons peu à peu du monde moral au monde divin ; non que Rousseau nous y fasse entrer, il nous le montre plutôt qu'il ne nous l'ouvre. Songez dans quel moment de l'histoire de l'esprit humain, au milieu de quels oubhs et de quels dédains de Dieu il a osé prononcer le sursum corda qui a réveillé les âmes de leur engourdissement. Rousseau a arraché son temps à la routine de l'incrédulité; tandis que les philosophes du jour s'attachaient à rendre le siècle étonné et honteux de croire, Rousseau s'est efforcé de le rendre étonné et honteux dé ne pas croire. Tout croire, quelle absurdité I disait-on. Ne rien croire, quelle absurdité plus grande encore! s'écria Rousseau, et le jour où l'impiété frivole ou systématique commença à chanceler dans sa fatuité ou dans
sa logique, ce jour-là la cause de la religion fut gagnée, et gagnée au-delà du plaidoyer de son défenseur.
Je viens de dire ma première raison d'aimer VÉmile; voyons la seconde.
C'est une grande erreur de croire que Téducation finit avec l'adolescence : l'éducation dure toute la vie, et nous ne cessons ou nous ne devons cesser de nous élever qu'en cessant de vivre. Nos éducations se suc» cèdent les unes aux autres, selon les diverses saisons de notre vie. Aussi Jean-Jacques Rousseau, dans son Émile^ n'a pas fait seulement l'éducation d'Emile enfant, il a fait 1 éducation d'Émile déjà jeune homme et marié. Il voulait même faire l'éducation de son héros dans l'âge mûr. Jean-Jacques a eu raison de nous montrer comment l'éducation dure toute la vie ; mais il a eu tort de croire que le préceptorat peut durer toute la vie : la bonne éducation doit nous ap-^ prendre à continuer seuls ce que nous avons dû commencer avec un maître.
Enfants, nous sommes élevés et nous sommes instruits par nos parents et par nos maîtres; jeunes gens, nous devons être les directeurs de notre éducation. Le conseil peut beaucoup nous aider; la contrainte n'y peut plus rien. Le jeune homme doit se diriger et se réprimer lui-même. Grave et difficile apprentissage que celui de la vie et du monde pendant la jeunesse! Il y faut mettre une volonté ferme et point d'orgueil personnel; il faut croire beaucoup aux autres en faisant le discernement de chacun, et ne presque jamais croire en soi-même. Aux périls et aux tentations qui de tout temps menacent la liberté naissante du jeune homme, il faut ajouter de
JEAN-JACOUES llOUSSEAU.
nos jours un mal et un dangei' particuliers : Tinccrtitude et la mollesse de la r^on humaine. Quelle
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règle suivre? Deux choses nous manquent surtout aujourd'hui, et deux choses qui tiennent de près Tune à Tautre, la clarté et la joie; lux orta estjusto^ et recto corde lœtitia L'esprit de l'homme n'a plus la clarté qu'il avait, et le cœur par conséquent n'a plus la joie. Nous nous sentons dans le brouillard, nous trébuchons en cherchant notre chemin, et cela nous rend tristes. La vraie gaieté douce et calme, celle qui vient de la sérénité habituelle des pensées et des sentiments, est chose rare de nos jours, même dans la jeunesse. J'ai vu beaucoup de jeunes gens ardents et tumultueux, prompts à la folie et à la licence ; j'en ai vu qui étaient graves et sérieux, et ce sont les meilleurs. J'en ai peu vu de gais.
Je crois que, de nos jours surtout, il est bon que les jeunes gens aient de bonne heure une profession. Quand l'incertitude de la conscience et de la raison se joint à l'oisiveté de la vie, tout l'homme est en péril. Les devoirs de la profession contiennent le jeune homme et le règlent. L'homme est plus mauvais dans le monde que dans son état^ et dans le salon que dans le cabinet, parce que dans son état il a des règles qu'il connaît, et que dans le monde il n'a que des passions ou des goûts à satisfaire. Les plus honnêtes, j'allais dire les plus habiles, sont ceux qui dans le monde continuent pour ainsi dire la morale de leur état, et qui pensent le soir à ce qu'ils doivent être le matin.