Xénophon, Economique
.IKAN-JACOUES BOUSSEAU.
dans la Grèce, Xénophon, loin de dédaigner les humbles soins de la vie domestif[ue, en t'ait sans cesse l'éloge, et je dirais volontiers qu'il en tient école. Il fait rénumération de tous les soins que devait prendre la femme dans le ménage antique, et non pas, prenons-y bien garde, dans un petit ménage, mais dans une grande fortune, avec de grandes propriétés que le mari surveille au dehors, et dont les récoltes viennent s'amasser dans la maison. C'est la femme qui doit veiller à la conservation et à l'emploi de ces provisions; il y a aussi de nombreux esclaves à la nourriture et à la santé desquels il faut pourvoir, des servantes à faire filer, l'ameublement ou plutôt les ustensiles d'une grande maison à tenir en état, car dans la maison antique, telle que Xénophon la décrit, tout est pour l'utilité et rien pour le luxe : tout cela encore dépend de la femme, Ischomaque enfin conclut par ces belles et graves paroles son entretien avec sa femme, ou plutôt sa leçon, comme dit Socrate : a Tout ce qui est conforme aux facultés que le ciel a départies aux deux sexes est honnête et beau. Il est en eff'et honnête pour une femme de garder la maison plutôt que de s absenter souvent, de même qu'un homme renfermé chez lui est bien moins à sa place que lorsqu'il est occupé des aff*aires du dehors.. * Ma femme, regarde-toi donc comme la conservatrice des lois de notre ménage... Reine de ta maison, use de tout ton pouvoir pour honorer et louer ceux qui le mériteront, pour réprimander et châtier ceux qui rendront ta sévérité nécessaire. »
La femme d'Ischomaque, qui a sacrifié aux dieux avec son mari, pour en obtenir la grâce de bien com-
SA VIE ET SES OUYPxAGES.
prendre les devoirs qui lui sont révélés, ne demandera pas assurément quelle sera pour elle la récompense de tant de laborieuses fonctions soigneusemient accomplies. Peut-être serons- nous tentés de le demander à sa place. Écoutons encore Ischomaque : « La plus douce de tes jouissances, dit- il à sa femme, ce sera quand, devenue plus parfaite que moi, tu trouveras en moi le plus soumis des époux; quand, loin de craindre que l'âge n'éloigne de toi la considération, tu sentiras au contraire que plus tu te montreras bonne ménagère, gardienne vigilante de l'innocence de nos enfants, plus tu verras, avec les ans, s'accroître les respects de toute la maison. »
Ce que je veux remarquer ici, c'est bien moins le goût que l'antiquité a du ménage que le devoir qu'elle impose au mari d'être l'instituteur de sa femme dans l'art de conduire et de gouverner une maison. Ce préceptorat oblige le mari à veiller soigneusement sur lui-même et à faire son éducation en même temps qu'il fait celle de sa femme. Tel est, en effet, l'avantage de l'éducation d^autrui, qu'il faut en même temps que nous fassions la nôtre, et que le maître s'instruit et s'élève du même coup que le disciple.*
Après l'éducation de la femme vient l'éducation des enfants, qui ne demande pas moins de soin sur nous-mêmes. L'homme a fait son éducation comme mari; il faut qu'il la fasse comme père, et ne croyez pas que, si Dieu a attaché un devoir à chaque saison ^e la vie, il ait négligé de nous donner des secours pour accomplir ces devoirs. Les secours que Dieu nous donne dans nos devoirs ne sont pas seulement utiles, ils sont gracieux; ils ne donnent pas seulement
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la force, ils donnent la joie. Ce sont de véritable» grâces. Heureux seulement ceux qui savent les recevoir! heureux le père qui dans le cri de son enfant au berceau ne trouve pas seulement une émotion qui pénètre dans son cœur, mais un sentiment ([ui entre dans sa conscience! Ce frais visage, ces yeux qui s'épanouissent^ ces lèvres qui gazouillent ne sont pas faites seulement pour réjouir la vue et l'oreille paternelle; ils sont faits aussi pour avertir d'un devoir ^t pour le faire aimer. Ce jeune ange que Dieu m'a donné, j'en dois garder la pureté, je dois lui frayer la route dans la vie, ôter les pierres qui pourraient blesser ses pieds, non que je puisse l'affranchir des malheurs humains : Dieu l'a fait homme et sujet à la peine; mais il est des malheurs qui viennent des vices : ce sont là les pierres que je dois lâcher d'ôter de son chemin. Et puisse surtout aucun vice ne lui venir de moi et de mes exemples! puissé-je n'être dans cet ange que pour la vie que je lui ai donnée! Voilà les conseils, voilà les leçons que le berceau de 1^ l'enfant donne au père. L'enfant introduit dans la maison les deux choses qui y manquent le plus de nos jours, le scrupule et l'idée de la responsabilité, et cela sous la forme la plus insinuante et la plus douce au cœur de l'homme, sous la forme de l'amour paternel.
Quand les enfants sont élevés et qu'ils embrassent une profession, quand ils se marient et qu'ils deviennent eux-mêmes pères et mères de famille, que restet-il à l'homme? A-t-il encore quelque chose à faire? L'âge s'avance, les forces diminuent, l'avenir se raccourcit; on commence à lire le de Senectute avec un
grave et mélancolique plaisir. L'homme alors semble avoir rempli sa tâche, et il se découragerait de vivre, s'il n'avait, à ce moment encore, deux avenirs qui s'ouvrent plus clairement devant lui, et qui lui font une espérance dans la saison de la vie qui semble I n'en plus comporter : l'avenir de ses enfants et l'avenir de son âme, l'avenir de la chair et l'avenir de l'esprit.
Non pas qu'à ce moment de notre vie nous ayons à diriger l'avenir de nos enfants comme nous avons dirigé leur éducation. Le père, avec ses fils devenus hommes, n'a plus un pouvoir souverain; mais il a et il doit avoir Tautorité d'un conseiller. La puissance cesse; la dignité continue. Les fils n'obéissent plus, ils respectent, ce qui est une autre sorte d'obéissance et qui s'honore par sa liberté même. Les bonnes familles, les familles heureuses sont celles où, quand le père cesse de commander, les enfants ne cessent pas d'obéir.
Après l'avenir des enfaats, il y a, avons-nous dit, ['avenir de notre âme. Le soiij de cet avenir est la dernière éducation qui nous reste, afin que nous comprenions bien qu'aucun âge de l'homme n'est dispensé d'éducation. Si nous appelons cette éducation la dernière, ce n'est pas qu'elle doive ne commencer qu'après toutes les autres; il n'y a aucune saison de la vie où nous puissions oublier le soin de notre âme immortelle. Je veux dire seulement que, lorsque toutes les autres éducations semblent avoir atteint leur but, parce que leur but est dans le monde, l'éducation qui doit nous préparer au ciel continue, parce que son but étant hors de la vie, elle ne doit
JEAN-JAC(JUES HOUSSEAU.
point s'arrêter dans le temps, allant, comme elle le fait, vers Téternité.
^ Et voyez comme tout s'enchaîne heureusement dans le monde moral! comme toutes nos obligations se soutiennent et s'aident mutuellement! La vie domestique, tout humble qu'elle est, nous prépare à la vie céleste. Ces devoirs de fds, d'époux et de père^ si affectueux et si doux, élèvent l'âme et la mûrissent pour le ciel. Enfant, le devoir vous prend par la voix persuasive de votre mère, et il vous dit d'aimer et de respecter : l'amour et le respect, ces deux bons sentiments de l'humanité qui se proportionnent à chacun de nos âges, qui sont doux et naïfs dans Tenfant, . ardents et graves dans le jeune homme, fermes dans j rhomme mûr, pieux dans le vieillard et disposés à se | tourner de plus en plus vers Dieu, sans renoncer à | ce qui est sur la terre l'objet de nos affections. Ainsi I pendant toute la vie le devoir est notre compagnon! lidèle, compagnon un peu grave, mais qui soutient' râme et qui jamais ne nous laisse en chemin. Ainsi notre vie est pleine d'obligations qui s'échelonnent ^ en s'élevant chaque jour davantage. Non, ce n'est pas seulement dans la vision de Jacob qu'il y a une mystérieuse échelle qui va de la terre au ciel, et dont | les anges descendent et montent les degrés. Cette mystérieuse échelle est dans la vie de chacun de nous, et chacun de nos âges a son ange gardien qui nous soutient sur l'échelon que nous montons: Fange de l'enfance, le plus près de la terre et qui joue avec les fleurs du gazon, doux et pur comme les caresses d'une mère ou les baisers d'une sœur; l'ange de la jeunesse, si gracieux et si beau tant que le chagrin
des fautes qu'il nous voit faire n'a pas voilé son front; celui de l'âge mûr, sévère et ferme, qui nous fait quitter Tespérance pour nous mener à la vérité; celui de la vieillesse enfin, qui dans ses regards a la douceur des longues années et la vigueur de l'éternité, calme et serein, assis au dernier échelon de l'échelle et le plus près du ciel, pour nous accueillir et nous encourager à franchir avec joie le dernier degré.
L'idée qu'il y a une éducation pour chaque âge de la vie, voilà donc la seconde raison qui me fait aimer VËmile^ et ce qui m'en fait croire l'examen salutaire, dussions-nous critiquer souvent les principes que Rousseau veut appliquer à cette éducation progressive de l'homme.
Avant de commencer cet examen, je veux rechercher dans la vie et dans les ouvrages de Rousseau comment il s'était occupé jusque-là de la science d'élever les enfants et même les hommes. Ces précédents de VÉmile ont leur curiosité et leur importance.
En quittant madame de Warens et les Gharmettes vers 1739, Rousseau était entré à Lyon dans la maison du grand-prévôt, M. de Mably, comme précepteur de ses deux fils. Il avoue dans ses Confessions
((u'il fat un assez mauvais précepteur, et ses élèves, quoique neveux de l'abbé de Mably et de Condillac, ne lui firent pas grand honneur. Le plan d'éducation ^qu'il fit à cette occasion est aussi fort médiocre, mal écrit, d'une petitesse de sentiments qui sent le domestique, et d'une pauvreté d'idées singulière. A peine y trouve-t-on çà et là quelque ébauche des pensées de YÉmile. Ainsi il croit qu'il est bon d'inventer des incidents et de mettre l'enfant en jeu, afin de lui donner de l'expérience. Je n'ai, quant à moi, aucune confiance en ces petites scènes de comédie, et la plus mauvaise manière d'apprendre à être homme, c'est de commencer par être acteur. Il n'y^ que la vérité qui donne de l'expérience. Comme les scènes qu'invente le précepteur ne sont jamais poussées jusqu'au bout, c'est-à-dire jusqu'au vrai, comme elles s'arrêtent toujours au point où le danger commencerait, il n'y a pas là une véritable expérience de la vie. L'enfant s'habitue même à croire que les scènes du monde sont préparées et mesurées d'avance comme celle de l'éducation, et il n'apprend pas plus à vivre de cette manière qu'il n'apprend à nager, s'il est toujours tenu à la corde. Je n'aime pas non plus, quoique ce soit aussi une des idées de YEmile^ que le précepteur se mette de moitié dans les amusements de l'élève. Cela sent encore la comédie, car le maître ne peut pas s'amuser pour son compte avec les jeux de son élève, et dès que l'élève s'aperçoit que le jeu n'est pas un plaisir pour le maître comme pour lui, à l'instant même le jeu perd son prix pour l'élève. Où le maître s'ennuie, ne croyez pas que l'élève puisse longtemps s'amuser.
Or, la différence des âges fait que les plaisirs de Tun ne peuvent pas être les plaisirs de Fautre, et à vouloir f se rapprocher, les deux âges se gâtent en se contrefai--* sant : Fenfant vise au sérieux, et Fhomme tombe dans Fenfantillage.
Rousseau eut encore dans sa vie, avant YÉmile^ une autre occasion de s'occuper d'éducation. Ce fut pendant son séjour à l'Hermitage. Madame d'Épinay consultait sur Féducation de son fils chaque homme célèbre dont elle s'engouait. Linant, le précepteur de son fils, était un protégé de Voltaire. Il voulait être homme de lettres et avait commencé une tragédie ; mais comme la tragédie avançait peu, parce que Linant était paresseux et frivole, il avait accepté d'être précepteur du fils de madame d'Épinay, croyant que cela ne ferait que l'accréditer davantage dans le monde des philosophes. Le pauvre jeune homme ne savait pas quel fardeau il prenait. Madame d'Épinay et ses amis avaient de grandes prétentions à la science de Féducation. Le précepteur avait à écouter toutes les conversations des beaux esprits du temps sur ce sujet. Tantôt c'était Duclos, avec son ton impérieux et décisif, qui faisait la loi, tantôt c'était Rousseau; madame d'Épinay commentait le tout, et Linant était chargé d'exécuter. Ce sont de véritables scènes de comédie que ces diverses scènes de Féducation du fils de madame d'Épinay; mais ces comédies peignent de la façon la plus curieuse le monde du temps, et de plus elles nous font comprendre quelques-unes des idées qu'avait Rousseau en faisant son Émile.
La première scène est entre madame d'Épinay,
JEAN-JACQUES ROUSSKAU.
Duclos et Linant. Duclos à ce moment visait à devenir l'amant et le directeur de madame d'Épinay, et ^ïl employait pour arriver à ses lins beaucoup d'intrigue et de perversité, qu'il couvrait d'une brusquerie que le monde prenait pour de l'honnêteté. Madame d'Épinay, qui n'avait pas encore appris à le connaître, ne demandait pas mieux que de faire de Duclos son oracle, mais non son amant, et elle le mena un jour au collège d'Iiarcourt, où son fils était en chambre avec son précepteur, voulant, dit-elle, mettre Duclos aux prises avec Linant sur l'éducation. On arrive au collège : Duclos examine un thème que faisait Fenfant, le trouve trop difficile, et en donne un autre; Linant défend son thème et son latin tant qu'il peut. — « Que diable! lui dit Duclos l'interrompant, c'est bien là ce dont il doit être question dans une éducation ! Ne dirait-on pas qu'on élève tous les hommes pour en faire des moines?... Mais, avant d'aller plus loin, monsieur, qui êtes-vous? — Comment, monsieur, qui je suis? — Oui, votre père, votre mère, leur état? D'où venez-vous et qu'avezvous fait? — Monsieur, je ne vois pas ce qu'a de commun?... — Diable! vous ne voyez pas? Pour savoir si vous pouvez élever, il faut savoir si vous avez été élevé vous-même. — Eh bien 1 monsieur, j'ai été élevé aux jésuites. — J'aimerais bien autant que ce fût ailleurs.' — J'étais un des forts compositeurs en grec. — Je vous en révère. Savez-vous le français, monsieur? — Monsieur, je m'en flatte, et je crois que c'est à juste titre. — Boni cela. — Je sais fils d'un intendant de M. le duc***. — Je connais le duc; sa maison a toujours été très -bien
rangée, j'en conclus que monsieur voire père n'est pas riche, et je vous en fais mon compliment... Revenons à l'emploi de votre temps... Dès que vous suivez les classes, je &ais votre affaire. — Sans doute, monsieur, répondit M. Linant, que peut-on faire de mieux? — Tout le contraire de ce que vous faites, monsieur, car tout cela ne vaut pas le diable; et ici, quelle lecture? — • Monsieur, nous expliquons ensemble le Selectœ. — Encore du latin I... Les lectu-res? — Un peu à' Imitation de Jésus-Christ, et une fois par semaine la Henriade de Voltaire. — Je vous avoue, lui dis-je^ monsieur, que ce plan ne me plaît point. Je ne vois point de but à tout cela. — Vous avez raison, dit Duclos. Peu de latin, très-peu de latin; point de grec surtout, que je n'en entende point parler. Je ne veux en faire ni un sot, ni un savant. Il y a un milieu à tout cela qu'il faut prendre. — Mais, monsieur, dit Linant, il faut qu'il connaisse ses auteurs, et une légère teinture du grec ne peut..* — Que diable venez-vous nous chanter? De quoi cela l'avancera-t-il, votre grec? Il y a là une cinquantaine de vieux radoteurs qui n'ont d'autre mérite que d'être vieux, et qui ont perdu les meilleurs esprits. S'il lui arrivait de les connaître sans en être ivre, il ne serait qu'un plat érudit, et, s'il en devenait enthousiaste, il se rendrait ridicule. Rien de tout cela, monsieur, beaucoup de mœurs, de morale. — Monsieur, dis-je à Linant, apprenez-lui à aimer ses semblables, à leur être utile et à s'en faire aimer; voilà la science dont tout le monde a besoin et dont